Alibaud, Louis

Biographie


Né le 2 mai 1810 à Nîmes (Gard), dans une famille « pauvre, et par conséquent honnête et probe », dira-t-il à son procès. « D’un caractère honnête et tranquille », militaire en juillet 1830, il déserta et fit cause commune avec le peuple, tout en se refusant, par scrupule pour ses anciens camarades, à tirer sur les soldats. Il prit la décision de tirer sur le roi, quand il apprit l’horreur de la répression qui s’était abattue, en juin 1832, dans les rues adjacentes de l’église Saint-Merri, sur le dernier carré de l’insurrection républicaine. Arrêté sitôt après son geste, en 1836, il fut jugé par la Cour des pairs, condamné à mort et exécuté.

Alibaud était le fils d’un conducteur de diligences, qui s’était installé en 1827 limonadier et cabaretier-logeur à Narbonne, puis aubergiste à Perpignan en 1834. Il reçut une bonne éducation : d’abord aux cours de l’enseignement mutuel, où il se montra un élève intelligent, puis, parce qu’une tante religieuse put le recommander auprès de la direction de l’établissement, au petit séminaire de Narbonne. Il en sortit avec une éducation au-dessus de celle que sa condition eût pu lui faire espérer. Sa belle écriture, son style soigné et les notions d’orthographe qu’il avait acquises le firent employer rapidement.

Après avoir occupé plusieurs places dans la ville, il préféra s’engager comme novice dans la marine ; il n’y resta que deux mois : le 26 juillet 1829, à l’âge de dix-neuf ans, il s’enrôla volontaire dans le 15e régiment d’infanterie légère, en garnison à Paris. Un an plus tard, Paris se soulevait contre le régime de Charles X. Le régiment d’Alibaud, caserné rue du Foin, fut employé dans le maintien de l’ordre. Alibaud ne voulut pas défendre la monarchie ; il lui répugna de faire feu sur les révoltés et, le 28 juillet, il passait avec d’autres dans les chambrées de ses camarades pour tenter de les convaincre de refuser de tirer sur le peuple. Le même jour, à dix heures du matin, il désertait : « Je fis cause commune avec le peuple ; mais comme je sortais de la troupe, j’avais le préjugé que je ne pouvais tirer sur mes anciens camarades ; je restai donc neutre pendant les événements. Si j’ai été blessé, si j’ai eu le bras démis, c’est que je me trouvais, en amateur, derrière une barricade, parmi des bourgeois qui essuyèrent une charge. » Michel, Moïse, combattant de Juillet, laissa sur la participation d’Alibaud à la révolution de Juillet, le témoignage suivant : « Le 30 juillet 1830, je combattais avec les Parisiens sur la place de l’Hôtel de Ville, lorsque je revis le nommé Alibaud qui avait le bras en écharpe ; il était en uniforme, c’est-à-dire seulement sa veste et son bonnet de police ; je ne lui ai vu aucune arme. Il avait l’air d’approuver la révolution. Je ne restai avec lui qu’un instant. »

Retourné dans sa caserne après la victoire des Parisiens, il fut nommé caporal le 29 septembre 1830, fourrier le 6 juin 1831 et sergent-fourrier le 13 septembre 1833. Pendant tout son service, Alibaud fut reconnu pour s’être toujours conduit avec honneur et probité, pour avoir été bon camarade, honnête homme et brave sous-officier, mais il n’en reste pas moins que, peu à peu, le dégoût de l’état militaire le prit et que ce dégoût se manifesta plusieurs fois par des manquements à la discipline.

Défendre la nouvelle monarchie lui déplaisait davantage à mesure que la répression contre les républicains devenait de plus en plus sanglante. En 1832, la déclaration de l’état de siège à Paris, les dizaines de cadavres qui suivirent la reprise en main de la situation par l’armée et par la garde nationale lui furent insupportables. Il fit désormais son service sans zèle et parfois même manifesta de la négligence. En décembre 1833, il fut puni pour un tapage et une bagarre nocturnes, à Strasbourg : à la suite d’un repas donné aux fourriers du 15e léger par ceux du 49e, les convives, au nombre de huit à dix, décidèrent de se rendre dans une maison de prostitution. Là, on ne voulut pas leur ouvrir la porte. L’esprit échauffé par la bière, les soldats firent du bruit. Plusieurs hommes et femmes, armés de bâtons, sortirent de la maison et une mêlée s’engagea. Les soldats durent reculer. Alibaud, laissé en arrière par la fuite de ses camarades, dégaina son sabre et, involontairement, blessa au sein une femme qui participait à l’échauffourée. Plusieurs coups de bâton s’abattirent alors sur la tête du militaire ; il eut le crâne ouvert et finit par se retirer, abandonnant une épaulette. La peu glorieuse équipée fut punie sévèrement par le commandement : étant le sous-officier le plus ancien de la réunion, Alibaud fut choisi pour exemple et menacé de la cassation définitive de son grade ; cependant, eu égard à ses antécédents, Alibaud fut maintenu dans son grade mais retiré de la compagnie d’élite dans laquelle il était et déplacé dans une compagnie du Centre.

La punition acheva de le dégoûter de l’armée. Elle retardait, en effet, son avancement de deux années et l’obligeait à rester confiné dans son grade durant une période supplémentaire. Le peu d’intérêt qui pouvait lui rester pour son métier diminua encore et, désormais, il n’attendit plus qu’une occasion pour se libérer. Elle se présenta bientôt, et, satisfait, il obtint, le 17 janvier 1834, un congé de réforme.

Sa vie militaire terminée, Alibaud décida de retourner à Narbonne. En passant par Lyon, il chercha à entrer dans une maison de commerce ; mais après qu’on lui eut promis de l’employer, la place lui fut refusée. Cela l’affecta considérablement, sans qu’il soit possible d’en connaître avec exactitude la raison. La vie lui devint alors importune. Il fut tenté de ne pas continuer son voyage jusqu’à Narbonne et de mettre fin à ses jours : « Ce n’est que l’espoir de rendre un grand service à mon pays, qui m’a aidé à supporter la vie jusqu’à ce moment-ci », devait-il confier plus tard.

Arrivé à Narbonne, il demeura à l’auberge de son père et « on le vit fréquenter habituellement les cafés où se trouvaient aussi des jeunes gens connus par l’exaltation de leurs opinions républicaines ». En février 1835, par l’intermédiaire d’agents de l’administration des télégraphes, qui logeaient chez son père, il fut admis comme employé dans cette administration et envoyé aux postes de Montredon et de Carcassonne. Il n’y resta que trois ou quatre mois, chercha infructueusement à occuper d’autres emplois puis suivit ses parents qui avaient quitté Narbonne pour venir se fixer à Perpignan. Là, il se mit à l’étude de l’espagnol et à celle de la tenue des livres, espérant ainsi pouvoir être employé dans une maison de commerce : « Mes parents étaient vieux, le moment approchait où ils ne pourraient plus gagner leur vie ; j’étais préoccupé de leur être utile. Cette idée et mes projets contre le roi se combattaient en moi. J’avais ajourné ces projets, j’espérais un mouvement révolutionnaire, je ne pouvais me persuader que le peuple supporterait toujours le gouvernement du roi ; je me berçais de ces pensées, et, en attendant, je me disais que je pourrais donner du pain à mes parents. »

La proximité de l’Espagne rendait Alibaud plus réceptif aux efforts que les républicains espagnols faisaient pour chasser leur roi. Il choisit de participer au mouvement révolutionnaire qui se préparait en Catalogne. De nombreux réfugiés, des Polonais ou des Italiens qui avaient dû quitter leur pays à cause de la répression qui avait suivi les soulèvements contre les occupations russe ou autrichienne, se pressaient alors pour aider les républicains espagnols. Alibaud en rencontra plusieurs, au cours de leur passage à Perpignan, dont certains même à l’auberge familiale dans laquelle quelques-uns séjournaient. Ses convictions républicaines, l’autorisation et un peu d’argent de son père, ajoutés aux espérances qu’il avait, ayant été cinq ans militaire, d’être attaché comme aide de camp d’un général, le décidèrent tout à fait. Il demanda un passeport, le 5 septembre 1835, à la préfecture des Pyrénées-Orientales et arriva à Barcelone le 11 du même mois. Dans cette ville, les révolutionnaires préparaient un soulèvement qu’ils devaient étendre à toute l’Espagne et dont ils espéraient qu’il leur permettrait de s’emparer du pouvoir, de chasser à la fois la reine Isabelle et Don Carlos et de proclamer la république. Mais ce soulèvement avorta rapidement. Les projets des conspirateurs furent déjoués et les troupes de la reine chassèrent facilement les fauteurs de désordre. Le 20 octobre 1835, Alibaud quittait la ville et rejoignait Perpignan. S’il n’avait pu combattre la monarchie espagnole, il n’en avait pas moins été, au cours de son séjour, au contact avec ce que l’Europe contenait d’éléments révolutionnaires les plus avancés et les plus décidés. L’idée du régicide continua de fermenter dans son esprit et il avouera plus tard : « C’est la révolution d’Espagne qui a achevé d’exalter mes idées. » Comme il expliquera aussi dans quelles dispositions d’esprit il était à son retour en France et comment fut définitivement prise sa décision de tuer le roi : « A ma rentrée en France, j’étais bien dégoûté de tout ; ce fut alors que je me décidai à venir à Paris. – Qu’est-ce que vous comptiez faire à Paris ? – Ce que j’ai manqué de faire. – Ce serait donc en Espagne que vous auriez arrêté le projet d’assassiner le roi ? – Je n’étais pas encore tout à fait décidé en quittant l’Espagne ; mais arrivé en France, je me décidai totalement. Ce fut le départ du duc d’Orléans pour l’Afrique qui me détermina à venir à Paris. – En quoi le départ du prince royal a-t-il pu vous déterminer à donner suite à vos projets de voyage à Paris ? – En ce que, le roi mort et le duc d’Orléans ne se trouvant pas à Paris, la révolution eût été plus facile qu’à toute autre époque. »

Alibaud partit pour Paris avec deux cent cinquante francs, s’arrêta deux ou trois jours à Bordeaux, acheta à Châtellerault, pour la somme de cinq francs, un couteau-poignard dont il prévoyait l’utilité et arriva à Paris, le 17 novembre 1835, n’ayant plus que quelques francs en sa possession. Il logea d’abord, durant dix jours, à l’hôtel du Rhône, 7, rue de Grenelle-Saint-Honoré, puis, durant deux mois, dans l’hôtel sis 5, rue de Valois-Batave. Si rue de Grenelle-Saint-Honoré, la maîtresse de l’hôtel et le garçon de service ne gardèrent aucun souvenir de son passage, rue de Valois-Batave on se rappela, plus tard, de ce jeune homme qui voyait peu de monde, ne parlait jamais politique et prenait ses repas chez le portier. On le jugeait brave homme mais dans une mauvaise passe ; la douceur et le charme de sa conversation, ses intentions souvent délicates lui attirèrent facilement la confiance de ses logeurs.

Pendant ces deux mois, il ne se livra à aucun travail. On le voyait souvent écrire : il paraissait dans la misère et semblait éprouver un grand dégoût pour la vie. Il manifesta même l’intention de se suicider : le 19 janvier, il demanda au portier de l’hôtel de lui acheter dix livres de charbon ; le portier refusa, le soupçonnant d’avoir l’intention de s’en servir pour s’asphyxier.

Le premier mois, il régla ses dépenses mais, le deuxième, il ne put payer ni son loyer ni sa nourriture. Il dut quitter l’hôtel et annonça qu’il n’avait plus un sou mais qu’il espérait avoir bientôt une occupation qui lui permettrait d’acquitter ses dettes. Il remit au gérant un billet pour vingt francs à un mois de date, et un autre au portier de l’établissement pour soixante-dix-neuf francs payable le 31 juillet 1836. Le gérant et le portier de l’hôtel acceptèrent les délais.

Rue de Valois-Batave, son unique préoccupation fut la préparation de l’attentat qu’il méditait. Il suivait le roi dans ses sorties, l’attendait à la porte de l’Opéra, se promenait dans les environs des Tuileries, dans les Tuileries mêmes, guettant les circonstances ou les emplacements les plus favorables. Ce fut au mois de novembre 1835 qu’il se procura la canne-fusil avec laquelle il allait tirer sur le roi. Ayant lu dans un journal la publicité que faisait l’armurier Devisme pour des armes nouvelles et des cannes-fusils de sa fabrication, il se rendit dans sa boutique et se fit passer pour un commis-voyageur susceptible de faciliter la vente des armes dans le Midi. Les deux hommes se revirent plusieurs fois et Devisme fut bientôt persuadé que les nombreuses relations dont se vantait le commis-voyageur, ajoutées à l’avantage qu’il avait de parler la langue du Midi, lui permettraient de négocier plus facilement la vente de quelques-unes de ses armes. Les deux hommes s’entendirent et, au mois de décembre 1835, Devisme confiait à Alibaud, afin qu’il pût faire des démonstrations devant ses clients, une caisse contenant quatre cannes-fusils, une cravache-pistolet et deux cents cartouches, dont vingt à balles.

Alibaud fit des essais pour, par gradation, arriver à trouver la bonne charge pour la meilleure utilisation de la canne-fusil. Il arriva à la conclusion que vingt-huit grains de poudre étaient nécessaires : « Je ne mis, depuis cette époque, que vingt-huit grains, parce que trente était trop fort et que je craignais que vingt-cinq ne le fût pas assez, et, le jour de l’attentat, la canne contenait vingt-huit grains de poudre et deux balles. »

Quelque temps plus tard, sans nouvelle de son commis-voyageur, l’armurier se rendit au domicile de celui-ci, rue de Valois-Batave, pour lui demander des explications. Il frappa à la porte de la chambre d’Alibaud ; celui-ci lui répondit d’attendre un peu, qu’il était couché, qu’il passait un pantalon et allait lui ouvrir. Au lit avec une femme qu’il venait de rencontrer dans la rue, quelques instants auparavant, Alibaud dut trouver la visite particulièrement inopportune mais il s’empressa cependant de se lever. Devisme, rassuré de l’avoir trouvé et sentant combien sa position était gênante, insista pour qu’il ne se dérangeât pas et offrit à Alibaud de repasser. Le lendemain, c’est un ami d’Alibaud, Léonce Fraisse, qui se présentait chez l’armurier et lui rapportait la caisse, qui ne contenait plus que trois des quatre cannes-fusils, accompagnée d’une lettre d’Alibaud. Dans cette lettre, Alibaud expliquait à Devisme que la quatrième canne lui avait été volée dans un café et que, venant d’être engagé dans une nouvelle place, il consacrerait le montant de ses premiers appointements à lui en rembourser le prix.

Léonce Fraisse, un ami d’Alibaud, avait connu celui-ci alors qu’ils faisaient tous deux leurs études à Narbonne. Ils s’étaient retrouvés dans la capitale et avaient renoué une amitié, qui ne devait jamais se démentir. Cette amitié fut une aide précieuse pour Alibaud. Quand il fut obligé de quitter sa chambre de la rue Valois-Batave, Alibaud fut accueilli par Fraisse dans son logement, rue Bourbon-Villeneuve. Fraisse lui donnait quelques secours, vendit jusqu’à ses propres effets pour le sortir du dénuement dans lequel il se trouvait et le menait souvent dîner chez sa mère. Alibaud resta quinze jours ou trois semaines chez son ami ; ce dernier se donna beaucoup de peine pour lui obtenir un emploi et parvint à le faire entrer comme employé dans un magasin de broderies. Alibaud pouvait espérer ainsi quelque répit à sa pauvreté. Il quitta rapidement sa nouvelle place pour entrer, le 27 février 1836, sur la recommandation d’un ancien camarade du 15e léger, Lespinasse, comme commis teneur de livres chez un marchand de vins, Batisa, 12, rue Saint-Sauveur. Il recevait comme salaire quatre cents francs par an et était nourri et logé. Interrogé sur l’emploi de son temps dans cette maison, il répondra : « J’étais occupé dès le matin chez M. Batisa jusqu’à neuf heures du soir ; je sortais seulement le soir à neuf heures pour lire les journaux, au passage du Saumon [où était situé un cabinet de lecture, N.D.A.] ; mon travail ne me permettait pas de suivre le roi, ce qui contribua à me dégoûter de cette maison. J’eus une légère altercation avec mon patron et je le quittai. Je n’en étais pas fâché sous un rapport : le beau temps approchait, je pensai que le roi sortirait plus souvent ; je désirais trouver un emploi dans lequel je serais plus libre, afin de pouvoir le suivre [...]. J’avais dès lors renoncé à tirer sur lui, lorsqu’il serait en voiture, j’avais remarqué que les stores de la voiture étaient souvent baissés, et qu’il avait presque toujours des dames avec lui. Mon dessein était de tirer sur lui lorsqu’il se promènerait dans le petit jardin particulier qui lui est destiné en avant du palais des Tuileries : je n’ai jamais pu l’y voir. [...] J’ajoute que j’ai surveillé plus particulièrement le roi depuis le départ des princes. »

Alibaud fut en réalité renvoyé par Batisa, le 23 mai, parce qu’il faisait trop négligemment l’ouvrage dont celui-ci l’avait chargé ; il sortait souvent, ses absences, au milieu de la journée, duraient deux ou trois heures et, le soir, il partait fréquemment à sept heures et ne rentrait pas avant onze heures ou minuit ; un jour, même, comme le garçon de service lui reprochait de ne pas fermer la porte du magasin lorsqu’il sortait, il répondit : « Quand j’ai mes idées dans ma tête, je ne pense qu’à cela. » Assurément, à cette époque, Alibaud n’avait plus en tête que l’attentat qu’il s’apprêtait à commettre ; l’imminence de la décision, la gravité de certains préparatifs ou de certaines reconnaissances auxquels il lui fallait mettre la dernière main s’accommodaient sans doute mal des obligations de son métier, qui ne lui paraissaient plus que futiles et ennuyeuses. Dans quelques jours, Alibaud devait tuer le roi ; ancien militaire, comme beaucoup d’autres régicides, il avait pour lui le courage, le sang-froid, l’expérience du tir et du combat et, comme Fieschi, le recours, pour parvenir à ses fins, à un moyen original et presque inconnu, la canne-fusil.

En sortant de chez Batisa, Alibaud alla loger, le 24 mai 1836, dans un hôtel garni, 3, rue des Marais-Saint-Germain. Il y demeura au prix convenu de dix francs par mois ; il paya la première quinzaine et ne put solder la seconde, non plus que trois chandelles et une feuille de papier, qu’il devait encore le 25 juin, jour de l’attentat. Alibaud ne parlait à personne, sortait tous les jours avant midi et ne rentrait que vers onze heures. Sa conduite n’attirait pas l’attention ; le portier vit bien, un jour où il faisait sa chambre, la canne-fusil rangée sous la commode, mais, l’ayant examinée, il la remit à sa place, sans en parler à personne, pensant qu’il s’agissait d’un instrument inoffensif.

Tous les jours, Alibaud épiait le roi et allait l’attendre aux Tuileries lorsqu’il savait qu’il devait venir à Paris. Il passait le reste de ses journées à lEstaminet allemand, 4, rue du Colombier, où il fumait et jouait au billard ; le soir, il dînait dans une pension de la rue Furstemberg. Alibaud était tombé dans le plus complet dénuement. Pour obtenir quelque crédit dans la pension où il prenait ses repas et dans le café qu’il fréquentait, il avait recours à des mensonges et se disait employé dans une maison de commerce, où il ne devait toucher ses premiers appointements qu’à la fin du mois. Il resta ainsi vingt jours entiers sans avoir un sou en sa possession. Sa vie était horriblement miséreuse, mais comme celle de milliers de personnes dans Paris : « Je fus me coucher, ayant la mort en perspective et pas un sol pour l’attendre. Le lendemain devait ressembler à la veille, et ainsi de suite. Ah ! comme il me tardait d’en finir avec ma malheureuse existence ! Plus j’étais malheureux, plus j’embrassais la cause des peuples avec frénésie et, par conséquent, plus j’abhorrais ses ennemis qui étaient aussi les miens. »

Il mangeait à crédit, logeait à crédit, ne pouvait jouer au billard que parce qu’il y était suffisamment habile pour gagner et laisser payer les parties à ceux qui les perdaient et ne fumait que lorsqu’il obtenait du tabac de la bienveillance de ceux avec qui il se trouvait.

Quelques jours avant l’attentat, il acheta pour huit sous de poudre à un marchand et une mesurette à trente sous qu’il ne prit qu’à la condition que le marchand la lui rachèterait vingt sous s’il la lui rapportait. Ce qui fut fait. Le jour même de l’attentat, il vendit pour trente sous un petit dictionnaire d’espagnol ; ce fut là son unique fortune. Il dépensa cinq sous pour du tabac, un sou pour un verre d’eau-de-vie, et ce fut avec vingt-quatre sous en poche que, le 25 juin 1836, Alibaud partit aux Tuileries pour tirer sur le roi.

Ce jour-là, il se leva vers dix heures et alla au café pour y lire le journal ; il ne lut que la rubrique qui rendait compte, comme chaque jour, des activités du roi et des princes. Il partit, ensuite, déjeuner à la pension de la rue Furstemberg, puis, quand il eut déjeuné, retourna à son hôtel prendre sa canne-fusil et son poignard. En sortant, il suivit la rue des Marais, entra dans la rue des Petits-Augustins, tourna à gauche et prit la rue Jacob, puis la rue de l’Université jusqu’à la rue du Bac. Voyant qu’il n’était qu’onze heures un quart et présumant que le roi ne viendrait qu’à midi, selon son habitude, il parcourut le quai des Tuileries jusqu’à l’avenue des Champs-Elysées. Le roi devait arriver de Neuilly et la présence de sergents de ville à l’entrée et dans l’avenue des Champs-Elysées donna la certitude à Alibaud que le roi n’était pas encore arrivé. Il décida de l’attendre là et, tandis qu’il le guettait, il le vit, au loin, qui descendait l’avenue. Alibaud alla se poster aussitôt tout en bas des Champs-Elysées, à droite des Tuileries et attendit que le roi passât devant lui. Pour ne pas éveiller de soupçons et ne pas donner l’impression qu’il préparait un mauvais coup, il lia conversation avec un homme qui se trouvait là. Quelques minutes après, le roi passait devant Alibaud. Il allait le mettre en joue quand il crut apercevoir des dames assises à côté du roi. La crainte de les blesser l’empêcha de tirer et il préféra renoncer et attendre 17 heures, quand le roi sortirait des Tuileries pour retourner à Neuilly.

Alibaud regagna son hôtel, y déposa sa canne-fusil et partit faire une partie de billard à lEstaminet allemand. Il joua mais refusa la proposition de son adversaire de faire la belle car le temps le pressait : le roi allait sortir de nouveau. Il monta reprendre sa canne-fusil et se dirigea vers les Tuileries en empruntant le nouveau pont, le pont du Carrousel. Il lui fallut acquitter le péage pour traverser. Il donna deux sous et on lui en rendit un. Comme il ne voulait pas mettre le sou qu’on lui rendait avec les vingt-trois qu’il avait dans la poche de son gilet, parce qu’il craignait de faire tomber son poignard, il plaça le sou dans la poche de sa redingote. Arrivé sur la place du Carrousel, il vit, au nombre des voitures qui stationnaient encore dans la cour et aux gens de livrée qui se trouvaient aux portes, que le roi n’était pas encore parti. Comme il lui fallait attendre, il adressa la parole à un garde national qui était de faction à la grille de l’Arc de triomphe du Carrousel. Ils devisèrent ensemble ; la conversation fut de peu d’importance : Alibaud demanda au garde national s’il savait qui avait construit l’arc de triomphe près duquel ils étaient, ce à quoi l’interrogé répondit qu’il avait été construit sous le règne de l’Empereur, et Alibaud reprit que tout ce qui avait été construit sous ce règne se ressentait de la grandeur et de la noblesse de cet homme ; ils remarquèrent, ensuite, plusieurs dégradations et les attribuèrent aux balles des batailles de Juillet. Quand la conversation semblait tomber, Alibaud la reprenait, avec une assurance et un calme parfaits, comme si la seule chose qui lui coûtait était d’avoir une demi-heure à attendre. Il évoqua le sort des gardes nationaux, obligés de faire leurs tours de garde, dit qu’il avait été lui-même militaire et qu’il connaissait, par conséquent, tous les désagréments du service. Jamais le garde national ne se douta qu’il parlait avec un homme qui, dans quelques instants, allait mettre le roi en joue. Il pensait plutôt avoir affaire à quelqu’un qui avait à attendre et qui cherchait à bavarder. Pour lui être agréable, il acceptait de parler avec lui.

A six heures un quart, Alibaud vit les voitures du roi sortir des écuries et déboucher de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour venir se ranger devant le palais ; il dit alors au garde qu’il attendait un ami entre cinq heures et demie et six heures et que, puisque celui-ci ne venait pas, il s’en allait ; et, après avoir salué le garde très poliment, il entra dans la cour d’honneur, par la grille devant laquelle celui-là était en sentinelle.

Un poste de gardes nationaux, placé en faction, rendit les honneurs militaires au roi alors que celui-ci venait de monter en voiture. La reine et Madame Adélaïde, sœur du roi, s’étaient installées dans le fond de la voiture, l’une à côté de l’autre, et le roi s’était assis face à la reine ; les glaces des portières étaient baissées et l’attelage se dirigeait vers la grille du guichet du pont Royal. C’est là, près d’une borne charretière, que s’était placé Alibaud. Quand les premiers chevaux s’engagèrent sous le guichet, la voiture qu’ils tiraient ne passa qu’à un mètre soixante d’Alibaud ; à ce moment précis, il dirigea sa canne-fusil vers le roi, le visa et fit feu.

Le roi était encore occupé à saluer le poste de la garde nationale, sous les armes ; est-ce le geste qu’il fit, en saluant, qui le sauva ? est-ce un homme qui, comme il s’en vanta plus tard, vit le geste d’Alibaud, chercha à le retenir et détourna ainsi le tir ? Toujours est-il que les balles passèrent à peine au-dessus de la tête du roi, allèrent cogner dans un panneau de la voiture et s’enfoncèrent de trois centimètres dans une traverse en bois. Alibaud avait manqué son coup.

Il fut immédiatement arrêté. Il n’avait d’ailleurs pas songé à fuir, espérant seulement qu’il pourrait se frapper avec le poignard qu’il avait pris soin d’emmener avec lui. Il tenta de s’en emparer ; mais la rapidité avec laquelle il fut appréhendé ne lui laissa pas le temps de s’en servir : plusieurs gardes nationaux se jetèrent sur lui, l’empoignèrent solidement et, tiré par les cheveux, Alibaud fut entraîné au corps de garde.

On le fouilla et on ne trouva sur lui que quelques objets de la plus mince valeur : un peigne, les vingt-trois sous, deux pipes de terre blanche et un papier renfermant du tabac à fumer. Alibaud était calme. Un garde, dans un accès de fureur, fondit sur lui et lui arracha une poignée de cheveux : « Voilà qui est du courage ; vous êtes un brave », lui dit Alibaud ; « Et vous un horrible lâche », lui riposta le garde, en voulant le frapper encore ; « Ce que je viens de faire, est-ce l’action d’un lâche ? » répliqua le régicide.

Par une coïncidence remarquable, l’identité d’Alibaud fut tout de suite établie ; en effet, le poste de la garde nationale était commandé, à ce moment-là, par l’armurier Devisme, celui-là même qui avait fourni la canne-fusil à Alibaud. Il le reconnut aussitôt : « Malheureux ! c’était donc pour cet abominable dessein que vous avez voulu m’acheter l’arme dont vous vous êtes servi, et que vous m’avez volé ? C’est une bien grande infamie pour un homme de votre âge. » A quoi Alibaud répondit : « Avisez-vous de ce qui vous regarde ; je me soucie fort peu de votre morale ; parlons d’autre chose ; tenez, comment se porte madame votre épouse ? » « Vous êtes un monstre », prononça le sergent Devisme. Alibaud haussa les épaules et se tut.

Le garde national avec lequel il avait bavardé quelques instants plus tôt et qui s’était précipité quand il avait entendu la détonation ne fut pas peu surpris de retrouver son interlocuteur, arrêté comme l’auteur du coup de feu : « Comment ! c’est vous avec qui je me suis entretenu tout à l’heure, qui avez commis ce crime affreux ? Vous qui étiez si calme en me parlant. Quelle horrible dissimulation ! » Alibaud lui répondit : « N’est-ce pas que j’étais fort calme, et pas du tout ému, monsieur le chasseur. Il y a longtemps que j’étais décidé. » A ce moment, un militaire lui porta plusieurs coups et le chasseur voulut arrêter cet emportement inutile ; Alibaud lui dit : « Vous, vous êtes un brave, on ne me comprendra pas ; on ne croit pas au dévouement des convictions profondes, dans ce siècle d’égoïsme et de vénalité. » Alibaud était calme. Un médecin qu’on avait appelé lui prit le pouls et, ayant fait remarquer que celui-ci battait à cent douze pulsations à la minute, Alibaud précisa : « Ce n’est pas de peur, c’est plutôt par regret de n’avoir pas réussi », et expliqua que son pouls battait d’ordinaire à quatre-vingt-dix pulsations mais qu’il s’était peu nourri ces temps derniers et que peut-être son état de faiblesse était seul la cause de cette accélération inhabituelle.

Alibaud garda toujours la même impassibilité. Quand on insista pour qu’il témoignât quelque repentir de son geste, le régicide répliqua vivement qu’ « il n’avait qu’un repentir, c’était d’avoir manqué son coup, qu’il avait des convictions profondes que personne ne pouvait juger ; qu’il recommencerait encore son coup s’il le pouvait, qu’il avait joué sa vie contre celle du roi ; et qu’au lieu des brutalités dont il était l’objet (et que du reste il comprenait de la part des serviteurs du roi), on aurait mieux fait de lui rendre le service de le tuer ; qu’il n’avait pas eu le temps, à son grand regret, de se servir de son poignard contre lui-même. Il ajoutait qu’il croyait qu’on avait un peu détourné le canon de sa canne ; que, sans cela, il était assez de sang-froid pour avoir bien visé et bien assuré son coup ». Il fut décidé de transférer et d’écrouer Alibaud à la Conciergerie. Un fiacre fut amené et Alibaud fut poussé à l’intérieur ; il s’assit, tourna la tête vers l’endroit d’où il avait tiré, haussa les épaules et se rejeta dans le fond de la voiture.

Arrivé à la Conciergerie, Alibaud fut aussitôt interrogé. L’instruction qui commençait n’allait pas durer deux semaines et la précipitation avec laquelle les magistrats voulurent terminer leurs travaux et hâter le procès eut quelque chose d’indécent qui plaçait au rang de quasi expéditive une justice que beaucoup eussent voulue plus sereine. Rien ne vint cependant contrarier la volonté des magistrats : les faits étaient patents, le coupable revendiquait son crime et on fut bientôt persuadé qu’aucune complicité n’était à rechercher ni dans la préparation de l’attentat ni dans son exécution.

Alibaud persista dans son attitude. Quand il signa ses premiers procès-verbaux d’interrogatoire, il fit précéder sa signature de la mention : « Je n’ai qu’un seul regret, celui de n’avoir pas réussi », et ne voulut jamais éclairer la justice. Il refusa de répondre aux questions sur son prénom, son lieu de naissance, sa profession, ses domiciles ou sur les personnes qu’il pouvait connaître. Il ne reconnaissait que ce qui se savait déjà, répétait souvent qu’il ne répondrait sur certains faits que quand la police en saurait davantage et, quand la police arrivait à en savoir davantage, il prétextait ne plus se souvenir et s’excusait : « Je n’ai pas la mémoire très heureuse. »

Il persista toujours dans ses déclarations et celles-là ne permirent de retenir que deux explications à son geste : la pauvreté dans laquelle il vivait et la haine qu’il avait du roi. Lorsqu’on lui demanda depuis quand il avait décidé d’attenter aux jours du roi, il répondit : « Depuis le jour où Philippe Ier n’a plus tenu ses promesses. Principalement après les événements du cloître Saint-Merri. J’ai juré sa mort depuis ce jour-là, et ses actions, à partir de cette époque, n’ont fait que me confirmer dans l’opinion que j’avais conçue. » Et, alors qu’on l’interrogeait pour savoir s’il avait été en relation avec quelques-uns de ceux qui avaient figuré dans ces événements, il déclara : « Non j’étais militaire, à cette époque-là ; mais je faisais partie du peuple, comme ceux sur lesquels on tirait ; c’était l’unique relation que j’avais avec eux. » Il expliqua aussi : « J’ai voulu tuer le roi, je le regarde comme l’ennemi du peuple. J’ai la conviction qu’en le tuant, j’aurais rendu un grand service à l’humanité [...]. J’avais une existence malheureuse [...]. J’avais trouvé la cause de mes malheurs dans le gouvernement. Le roi était le chef du gouvernement. C’est pourquoi j’ai voulu le tuer. Pour moi seul, je l’aurais méprisé et je me serais brûlé la cervelle, mais, dans l’intérêt du peuple, j’ai voulu le tuer et me suis exposé pour y parvenir. » Sur sa pauvreté, il dit à un magistrat qui lui reprochait ce qu’il appelait son crime et sa lâcheté : « Vous dites cela, mais vous avez tort, vous n’êtes pas en état de me juger ; si c’était vous qui eussiez commis l’attentat, vous auriez eu tort, parce que vous avez tout ce qu’il vous faut : vous êtes bien nourri, bien chauffé, magnifiquement logé, vous avez un bel hôtel, bonne chère, un bel équipage, et vous n’auriez eu qu’à perdre en faisant ce que j’ai fait ; mais qu’avais-je à perdre ? J’ai commis une action généreuse pour ma patrie, et je n’accorde à personne qui n’a ou n’eût osé ce que j’ai osé faire de me taxer de lâcheté. »

Dans une lettre qu’il rédigea pour faire connaître ce qui l’avait poussé à commettre son acte, il expliqua encore : « Mon attentat pourrait faire supposer en moi un caractère sanguinaire. Eh bien ! cela n’est pas ! Que l’on interroge ceux qui m’ont connu particulièrement. Mais, me dira-t-on, pourquoi avez-vous voulu verser du sang ? La conviction du bien incalculable que je faisais à l’humanité, en versant le sang du roi et le mien, était si profonde qu’elle a suffi pour me faire surmonter la nature et agir de sang-froid. Celui qui fait abandon de sa vie, tient celle de son ennemi dans ses mains, et si je n’ai pas réussi, cela tient à une cause indépendante de ma volonté : j’ai été dérangé. Ainsi, mon affaire est claire et je suis résigné. »

Les magistrats ne trouvèrent aucune complicité à Alibaud et il resta le seul inculpé. Ils ne montrèrent pas non plus qu’il eût été en relation avec un ou plusieurs de ceux qui, dans les dernières années, avaient été l’objet de la surveillance de la police ou avaient été traduits devant les tribunaux. Alibaud n’appartenait à aucune association secrète, et le rapport de l’instruction pouvait conclure – sans paraître se douter qu’il décrivait là une situation particulièrement inquiétante, puisqu’elle reconnaissait l’idée du régicide comme une idée qui pouvait être communément répandue – que l’attentat d’Alibaud n’était que « le crime d’un seul homme, d’une imagination pervertie par ces insinuations odieuses et mensongères qui tant de fois depuis six ans ont dévoué les rois à la haine des peuples, et par ces doctrines funestes qui voudraient enlever à l’assassinat politique et au suicide le caractère criminel dont la morale chrétienne les a si justement flétris ».

Treize jours et quatorze interrogatoires de l’accusé suffirent aux magistrats pour instruire le procès. Le lendemain seulement du dernier interrogatoire, le 8 juillet 1836, et alors même que les avocats n’avaient pas eu matériellement le temps de prendre connaissance du dossier, Alibaud comparut devant la Cour des pairs. L’accusé parut, d’une beauté remarquable, grand, la barbe et les cheveux noirs, les yeux bleus, le visage maigre, dont les traits, particulièrement expressifs, en accentuaient encore la séduction. Le procès eut parfois de drôles d’allures : jusqu’à l’avant-veille du procès, l’accusation produisit de nouveaux témoignages à charge, sans laisser à la défense le temps d’en préparer la contradiction ; des dépositions furent préparées pour déshonorer Alibaud : on le montrait sous l’influence essentiellement des « idées démagogiques avec des inclinations basses et perverses », « la misère et le désœuvrement, la cupidité, la paresse, l’ignorance et la vanité, le désir immodéré de parvenir, avec l’inhabileté à tout » formant l’explication du geste qu’il avait commis ; les témoignages à décharge faillirent être refusés : « – Et pourquoi donc voulez-vous assigner des témoins ? demanda-t-on à l’avocat. – Pour prouver la moralité de mon client ; on accuse sa vie passée, je dois la défendre. – La moralité d’Alibaud ! le mot est joli ! – Je ne veux rien dire de joli, monsieur, j’accomplis mon devoir. » Quoi qu’il en fût, la décision d’ouvrir avec le plus de rapidité possible le procès empêcha les témoins à décharge de gagner la capitale et de se présenter à temps ; pendant l’audience, on n’écouta pas l’accusé et on écourta les témoignages faits en sa faveur. Les premières minutes augurèrent bien mal de la suite des débats. Le président Pasquier demanda à Alibaud si son but, en commettant l’attentat, n’était pas d’amener un bouleversement et, par suite, l’établissement de la république ; Alibaud ayant répondu d’une voix forte et assurée : « Oui, Monsieur », un mouvement parcourut l’assemblée des pairs, étonnée devant tant d’audace. Et quand Alibaud répondit à la question de savoir depuis combien de temps il avait conçu son projet : « Depuis que le roi mit Paris en état de siège [...] ; depuis qu’il a fait massacrer les citoyens dans les rues de Lyon et au cloître Saint-Merri. Son règne est un règne de sang, un règne infâme. J’ai voulu frapper le roi... », le tumulte fut général et Pasquier, inconscient du ridicule qu’il y avait à vouloir menacer de prison un homme qu’il allait mener à l’échafaud, admonesta le républicain : « Prenez garde, accusé ! vous accroissez, s’il est possible de l’accroître, le crime dont vous vous êtes rendu coupable ; vous ajoutez un délit qui à lui seul est punissable et peut occasionner une poursuite. »

Le procès continua ainsi. Le président régentait les débats et ses commentaires montraient le peu de cas qu’il entendait faire de la sérénité qui eût dû, et dans ce procès plus que dans tout autre, entourer le déroulement des débats. Déjà agacés après qu’un témoin eut rapporté un trait de courage d’Alibaud qui, lorsqu’il était écolier, s’était précipité dans le canal de l’Aude pour secourir un de ses camarades qui se noyait, et avait failli périr avec lui, des pairs s’exaspérèrent lorsqu’un autre témoin voulut leur infliger un deuxième récit de sauvetage fait par Alibaud. Le témoin commença sa déclaration – « A Narbonne, il jouissait de la considération de ses concitoyens [...]. Au reste, j’ai un fait à raconter, il a sauvé un enfant... » –, plusieurs voix, impatientées, s’élevèrent pour interrompre le témoin : « On l’a déjà dit. » Et comme l’avocat protestait que ce n’était pas le même fait, qu’il fallait écouter, le président agréa à l’énervement de ses collègues, fit taire le témoin et fit appeler le témoin suivant.

Le procès dura à peine deux jours. Le procureur demanda la mort, et les avocats eurent la tâche impossible de défendre le régicide. Mais plutôt que de vouloir sauver sa tête, Alibaud désirait seulement qu’on cessât de le salir : « Mais voyez cette accusation ! Ce n’est pas seulement ma tête qu’il lui faut ; c’est l’honneur de toute mon existence passée », avait-il confié à son avocat. Et aujourd’hui encore, dans son réquisitoire, le procureur continuait à ne vouloir que le déshonorer, à tel point que Me Ledru s’élevait contre ces procédés : « Pourquoi donc l’acte d’accusation ne s’est-il pas contenté de faire peser sur Alibaud l’attentat du 25 juin ? Pourquoi avoir voulu flétrir sa vie antérieure ? A quoi bon ce luxe d’injures ? Est-ce qu’une accusation de régicide, prouvé, avoué, proclamé en quelque sorte, ne suffisait pas à elle-même ? »

Alibaud avait préparé, pour la lire devant les juges, une déclaration dans laquelle il expliquait son geste et se défendait contre les attaques dont sa vie et son honneur avaient été l’objet. Après que le président lui eut donné la parole, il se leva et commença : « Messieurs les pairs. Je n’ai jamais eu l’idée de défendre ma tête ; mon intention était de vous l’apporter loyalement, croyant que vous l’auriez prise de même. Un conspirateur réussit ou meurt ; mais moi, réussissant ou non, la mort était mon partage. Je ne voulais pas tomber vivant entre les mains de mes ennemis ; de même, je n’aurais voulu retirer de ma réussite qu’une mort glorieuse et populaire.

»Ce n’est donc pas pour défendre ma tête que je prends la parole. Vous avez attaqué quelque chose en moi, Messieurs, qui est bien plus cher que la vie : mon honneur. C’est lui seul que je veux défendre, parce qu’en le défendant, je défends aussi ceux qui portent mon nom.

»Messieurs, l’acte d’accusation n’est empreint que de passion, de fiel et de mensonges. (Se tournant vers le banc où siégeaient le procureur général et ses substituts.) Des magistrats aussi haut placés ne devraient pas employer d’aussi petits moyens que ceux de M. le procureur général, pour perdre de réputation un homme du peuple, un républicain, à qui l’on ne donne pas le temps de défendre son honneur, aussi déloyalement attaqué.

»Dans vos investigations, Messieurs, vous avez en votre pouvoir les télégraphes, les magistrats de chaque département, sans parler de l’agent le plus digne de ce siècle d’égoïsme : la corruption. Et moi, Messieurs, il n’y a que les personnes qui m’ont connu qui auraient pu me défendre contre d’odieuses calomnies. Mon avocat vous a demandé d’ajourner mon jugement de quelques jours, pour donner le temps à ces personnes d’arriver, et vous le lui avez refusé. La justice doit-elle se ravaler ainsi ?

»Il y a certaines calomnies que le sens commun fait tomber d’elles-mêmes : le dire que l’on m’attribue au sujet de Fieschi, par exemple. Qu’y a-t-il de commun entre Fieschi et moi ? et pourquoi parlerais-je de cet homme ?

»On m’inculpe d’avoir des inclinations basses, et l’on ne me donne pas le temps de détruire l’odieux de ces inculpations par le témoignage des personnes qui me connaissent. On m’accuse et je ne puis me défendre. Ce peut être là de la justice expéditive, mais ce n’est pas la justice telle que je la comprends dans mon humilité d’homme du peuple que vous appelez pervers. (Se tournant vers M. Martin du Nord.) Il ne manquerait plus à M. le procureur général que de m’appeler un intrigant, comme tant d’autres éclos au soleil de juillet.

»Pour moi, en juillet 1830, j’étais militaire, en garnison à Paris. Je quittai la cause de Charles X pour embrasser celle du peuple. Voilà tout ce que j’ai demandé à cette révolution, et c’est pour cela sans doute qu’on lit dans votre acte d’accusation que je suis dévoré par la cupidité, sans avoir assez de cœur pour la satisfaire.

»J’ai participé à l’installation de la royauté républicaine, gouvernement à bon marché, qui devait rendre le peuple heureux et la France glorieuse. Il y a six ans que ces promesses nous furent faites à nous, peuple. Oui, je l’avoue, quoique j’aie vu bientôt à quoi aboutissaient toutes ces promesses, quoique, en ma qualité de républicain, j’eusse eu horreur de la royauté, parce que toute royauté vit pour elle et non pour le peuple, cependant, avant le 6 juin, jamais je n’avais eu la pensée de tuer le roi. Mais, dès lors, il n’y eut plus de gouvernement représentatif ; le roi seul gouverna, il mit la Charte hors la loi. Ses ministres dirent que c’était lui qui faisait tout... Si le roi est tout, c’est donc de lui que vient le mal me dis-je. C’est pourquoi, détestant le mal, c’est-à-dire la tyrannie, les massacres qui ont déshonoré Paris, puis ensuite les sanglantes exécutions de Lyon, je résolus de couper le mal dans sa racine, de venger en même temps ces braves Polonais, dont l’assassin ne figure pas ici, Messieurs les pairs, et dont M. le procureur général ferait volontiers l’éloge : car ce magistrat, qui n’aime pas les assassins des rois, pardonne sans doute aux assassins des peuples.

»Il est dans la nature de l’homme de s’élever contre la domination, l’injustice et l’arbitraire. Le droit des hommes contre la tyrannie est personnel.

»Lorsqu’un roi viole les constitutions du pays et qu’il se met au-dessus des lois, les hommes ne sont pas obligés mais ils sont forcés d’obéir. Alors, on repousse la force par la force.

»J’avais à l’égard de Philippe Ier le même droit que celui dont usa Brutus sur César. (Violente interruption.)

»Lorsque j’ai attaqué le roi, il était défendu par plus de soldats que n’en eut Napoléon pour reconquérir son trône. Le roi gouvernant est responsable de tous les actes qui émanent du pouvoir ; le roi mettant Paris en état de siège se met dans le même cas qui a fait condamner, par la Chambre des pairs, le ministre Polignac.

»Peuple lâche, comme on te fait porter le bât, et tu baisses les oreilles. Tu mériterais des coups de bâton. On en viendra là, et à quelque chose de pis encore si tu continues de supporter le joug.

»Le régicide est le droit de l’homme qui ne peut obtenir justice que par ses mains... »

A cette dernière phrase, de violents murmures s’élevèrent des bancs de la pairie. Le président interrompit l’accusé : « Je ne puis vous laisser continuer un pareil langage. Asseyez-vous. » Alibaud protesta, d’une voix émue : « Vous demandez ma tête, c’est à moi de la défendre ! » Il resta debout, en regardant le président. Les gendarmes le prirent par le bras et le forcèrent à s’asseoir. Comme Alibaud pliait ses feuilles de papier et les remettait à son défenseur, le président interpella vivement l’avocat : « Maître Ledru, vous ne pouvez conserver ce papier ; il faut le remettre au greffe. » L’avocat protesta qu’il s’agissait d’une pièce confiée à lui par son client et que la cour pouvait, de toute façon, s’en rapporter à sa discrétion. Mais le président, craignant plus que toute autre chose, la publicité qui pourrait être faite d’un tel document, exigea qu’il fût remis au greffier.

Me Bonjour, le second avocat d’Alibaud, se leva et voulut, par sa plaidoirie, tenter de tempérer la mauvaise impression que la déclaration d’Alibaud avait pu laisser aux juges. Mais l’accusé se leva et, mettant la main sur l’épaule de l’avocat, interrompit son défenseur : « Ah ! je vous comprends, monsieur l’avocat ; vous voulez demander pour moi grâce et pitié ; mais moi, je ne veux inspirer d’autre sentiment que l’estime ou la haine. »

Après que le procureur eut terminé son réquisitoire, le président voulut savoir si l’accusé avait quelque chose à ajouter : « Alibaud, je vous ai retiré la parole dans un moment où, au lieu de parler pour votre défense, vous parliez pour votre accusation. Avez-vous maintenant quelque chose à dire qui ne soit pas l’apologie du régicide et de l’assassinat ? » Alibaud répondit : « Eh bien ! sauf cet article, le manuscrit que vous m’avez retiré contenait ma défense. Laissez-moi continuer. »

Le président donna alors l’ordre à l’huissier de rendre le manuscrit à l’accusé. Alibaud put continuer : « Ne croyez pas, messieurs, que je me glorifie d’être classé parmi les régicides. C’est une douloureuse célébrité. Car, messieurs, ce n’est pas naturel à l’homme de tuer son semblable ; il fallait que le malheur qui pesait sur moi et sur le peuple fût bien grand pour me faire surmonter la nature. Ce sont les actes de vous tous, messieurs du pouvoir, qui ont fait de moi un régicide tandis qu’il y avait en moi de quoi faire un vertueux citoyen.

»Si le gouvernement n’avait rendu que moi de malheureux, je n’aurais pas pris la peine de tuer le roi, je me serais suicidé. Le système que le roi suit avec acharnement rend le peuple français malheureux et coopère avec les puissances barbares du Nord à l’asservissement de tous les peuples. Je rendais donc un grand service à l’humanité, en frappant à mort son plus cruel ennemi... »

A ces mots, le président interrompit Alibaud et le menaça de le faire taire s’il continuait à parler de la sorte. Alibaud reprit sa lecture et poursuivit : « J’ai employé toute sorte de moyens honnêtes pour me créer une position honorable, afin de pouvoir secourir mes parents, dans leur vieillesse. Mais la corruption est si grande qu’un homme de bien est toujours la dupe des fripons. Indigné contre les hommes et prêt à les mépriser, je voulus remonter aux causes de mes malheurs. Ces causes, je les trouvais en grande partie dans le roi qui gouverne la France. La corruption qu’emploient ceux qui veulent gouverner les hommes est le plus grand fléau de l’humanité. Cette corruption découle des trônes pour se répandre sur les peuples... » Ce fut la dernière phrase que put prononcer Alibaud à son procès. Le président, excédé, lui coupa impérativement la parole : « Il est impossible de tolérer un pareil langage, accusé taisez-vous ! [...] Les débats sont clos. Gardes, reconduisez l’accusé dans sa prison. » Alibaud dut se résigner : « Si mes vérités ne sont pas agréables à certaines oreilles, force m’est ici de me taire 1. »

Le verdict fut sans surprise : Alibaud fut condamné à la peine des parricides. Seule la grâce du roi pouvait sauver Alibaud. Le régicide se refusa à la demander. « La seule grâce que je demande, c’est qu’on m’exécute sans retard », dit-il à son avocat. Les démarches personnelles de l’avocat furent sans effet : Il ne fut pas même fait remise des dispositions accessoires de la peine, dispositions d’un autre siècle et qui, selon les propres dires de Louis-Philippe, n’allaient « plus à nos mœurs ». C’était en chemise, les pieds nus et la tête maintenue sous un voile noir que Louis-Philippe voulait voir monter à l’échafaud le républicain qui avait voulu tirer sur lui et mettre fin à la monarchie.

Alibaud fut guillotiné le 11 juillet 1836. Pour prévenir toutes les manifestations de sympathie envers le supplicié et d’affliction au spectacle de sa mise à mort, les autorités décidèrent d’avancer l’heure de l’exécution, fixée traditionnellement vers huit heures, et de prendre ainsi de court tous ceux qui étaient décidés à y assister. La nuit précédant l’exécution, Me Ledru supplia le garde des sceaux, puis le préfet de police, puis de nouveau le garde des sceaux de lui permettre de dire un dernier adieu à son client. A une heure et demie du matin, il fit réveiller le directeur de la prison, qui lui promit alors qu’il pourrait voir son client à six heures du matin. Me Ledru se présenta devant la prison avant six heures du matin. Là, il apprit que la tête d’Alibaud était tombée à cinq heures.

Voici le récit des derniers moments du condamné à mort : « A onze heures et demie, le condamné a fredonné d’une voix mélancolique quelques couplets en patois languedocien, puis il s’est endormi, et n’est sorti de son profond sommeil que vers deux heures du matin. A peine éveillé, il a demandé à un sergent de ville, placé près de son lit, de lui procurer le moyen de fumer ; on s’est empressé de satisfaire à son désir ; il a engagé dès lors une conversation dont seul il soutenait le ton enjoué, et qui s’est terminé ainsi : “– Fait-il beau ce matin ? – Oui, le soleil s’est levé brillant comme tous les jours passés. – Tant mieux, mais je crois fort que le temps est pour moi à l’orage. Au reste, mieux vaut aujourd’hui que demain !”

»En ce moment, la porte de la prison s’ouvrit, et un ecclésiastique, M. l’abbé Grivel, se présenta, accompagné de M. Olivier Dufresne (voir Dufresne, Olivier, Claude), inspecteur général des prisons. Alibaud, qui avait eu le temps de se lever, les reçut avec une extrême politesse ; s’approchant du prêtre : “Toutefois, je n’ai nullement besoin de vos services, dit-il, je suis en paix avec ma conscience.”

»A quatre heures, l’exécuteur est arrivé à la prison du Petit-Luxembourg ; on prévient alors Alibaud, qui, avant de descendre dans la petite pièce de l’avant-greffe, où tout est disposé déjà pour la fatale toilette, demande encore une pipe qu’il allume ; puis, d’un pas ferme, il descend les degrés, traverse les couloirs, et arrive dans la pièce où se trouvent l’exécuteur, ses aides, M. l’abbé Grivel, M. Olivier Dufresne, M. Sajou et le concierge de la prison. Après avoir salué cette sinistre assemblée, Alibaud s’assied sur le tabouret au milieu d’un profond silence ; sa figure est pâle, mais aucune émotion ne se trahit sur ses traits, aucune contraction ne se manifeste dans sa contenance.

»L’exécuteur, après lui avoir coupé les cheveux à la partie postérieure de la tête, et lui avoir enlevé le col de sa chemise, lui porte la main sous le menton pour s’assurer que le collier de barbe qui lui entoure le col n’apportera aucun obstacle à l’exécution. Alibaud fait un mouvement, comme si ce contact lui inspirait un sentiment d’horreur ; mais son sourire semble dire à l’exécuteur qu’il peut s’épargner une précaution futile. Il se lève alors, et l’exécuteur l’invite à cesser de fumer et à déposer sa pipe.

»Alibaud a conservé le pantalon de coutil blanc qu’il portait aux débats de la Cour des pairs. A défaut de bretelles, ce pantalon est serré autour de sa taille par une cravate noire. On jette sur son dos une chemise en forme de peignoir, et on lui enveloppe le visage d’un crêpe noir, large et épais ; on retire les chaussettes qu’il portait, puis on coupe les sous-pieds attachés au pantalon, afin qu’il ait les pieds nus, conformément à l’arrêt de la Cour ; néanmoins on lui laisse reprendre ses souliers. A quatre heures et demie, et au milieu d’un groupe de gardes municipaux, suivi de son fatal cortège, il se met en route, et d’un pas ferme traverse le parterre du jardin du Luxembourg et la longue allée de l’Observatoire, en manifestant à haute voix ses convictions républicaines. “Oui, dit-il, je meurs pour la république ; je répète que je n’ai point de complices ; je démens tout ce que le procureur général a débité sur ma vie privée, mes habitudes et mes mœurs ; je suis aussi pur que Brutus et Sand, comme eux j’ai voulu la liberté de mon pays !”

»A la grille de l’Observatoire, une voiture des prisons l’attend ; il y monte avec rapidité, et part au grand trot, précédé et suivi d’une escorte de garde municipale. […]

»A cinq heures moins cinq minutes, une sorte d’agitation se manifeste ; on entend au loin le trot des chevaux, tout annonce l’arrivée du fatal cortège : il débouche par le boulevard Saint-Jacques, à l’issue de la rue d’Enfer. Le cercle s’ouvre alors, et l’on y voit pénétrer huit gardes municipaux, qui précèdent un cabriolet où se trouvent M. Sajou, huissier de la Cour des pairs, puis deux voitures de place pleines d’agents de l’autorité ; enfin, la sinistre voiture où sont Alibaud, l’abbé Grivel, l’exécuteur et un de ses aides, et qui s’arrête au pied de l’échafaud.

»Alibaud descend alors de voiture : le voile noir lui cache complétement la figure ; on le place au pied de l’instrument du supplice, et M. Sajou lui donne lecture de l’arrêt qui va recevoir son exécution.

»Pendant cette lecture, qui n’a pas duré moins de deux minutes, Alibaud ne manifeste aucun trouble : sa contenance est assurée, il se dresse et lève fièrement la tête, et lorsque l’huissier de la Cour des pairs prononce cette dernière phrase : “Il sera immédiatement mis à mort”, il s’écrie d’une voix sonore : “Je meurs pour la liberté !”

»L’exécuteur alors arrache le voile noir qui couvre le visage du patient. Alibaud est pâle, mais ses traits ont conservé toute leur énergie ; l’exécuteur le fait tourner sur lui-même et le fixe sur la planche de mort, tandis qu’il s’écrie : “Je meurs pour la liberté !... Pour le bien de l’humanité, pour l’extinction de l’infâme monarchie !...”

»Un sourd frémissement se fait entendre, c’est le bruit d’attente de la foule. Alibaud, bouclé sur la planche, rejette la tête en arrière par un dernier effort, crie encore d’une voix ferme en jetant son dernier regard sur la foule : “Adieu, mes braves ! Adieu ! Vive la liberté !” »

Après l’exécution, l’échafaud fut rapidement démonté et retiré. Et quand, vers sept heures, des centaines de Parisiens, loin de se douter que l’exécution avait déjà eu lieu, arrivèrent à la barrière Saint-Jacques, toutes les traces du sanglant spectacle avaient disparu. » Alibaud fut inhumé le 12 juillet 1836 dans une tranchée gratuite du cimetière du Montparnasse ; cette sépulture n’existe plus aujourd’hui. Rochefort nous laisse ce témoignage sur les relations d’Alibaud avec les républicains : « Le révolutionnaire qu’il [Barbès] paraissait admirer sans réserve était Alibaud. Le nom du jeune et intrépide régicide revint plusieurs fois dans notre causerie. Il me raconta que pendant la période d’agitation qui suivit les premières années du règne de Louis-Philippe, lui, Godefroy Cavaignac, Etienne Arago et les affiliés de la Société des Droits de l’Homme et de celle des Saisons cherchaient à recruter des adhérents un peu partout. Dans un café où ils se rendaient de temps en temps, ils voyaient un jeune homme pauvrement mais proprement vêtu qui lisait les uns après les autres les journaux de l’opposition, payait sa consommation et s’en allait sans jamais essayer de lier conversation avec qui que ce fût. Un jour, Etienne Arago s’approcha de ce silencieux et, sous prétexte de lui passer le National, lui demanda s’il ne serait pas homme à entrer dans une société républicaine secrète où il rencontrerait des camarades prêts à s’unir à lui pour le bon combat. – Non, dit le jeune homme en se levant ; vous êtes trop lents à agir. » Alibaud demeura durant dix jours, à l’hôtel du Rhône, 7, rue de Grenelle-Saint-Honoré, puis, durant deux mois, dans l’hôtel du 5, rue de Valois-Batave puis chez son ami Léonce Fraisse rue Bourbon-Villeneuve en 1835 ; chez Batisa, marchand de vins 12, rue Saint-Sauveur puis à partir du 24 mai, dans un hôtel garni, 3, rue des Marais-Saint-Germain. Le Journal du commerce, 27 juin 1836 ; Archives nationales CC/698 ; Archives nationales CC/699 ; Archives nationales CC/700 ; Archives nationales CC/701 ; Archives nationales CC/702 ; Archives nationales CC/703 ; Procès de Alibaud devant la Cour des pairs, chez Pagnerre, Paris, 1836 ; Les Mystères du procès dAlibaud dévoilés, documents authentiques et inédits sur la défense dAlibaud, communiqués par M. Charles Ledru son défenseur, chez de Surcy et Cie, Paris, 1848 ; Les Aventures de ma vie, Rochefort, tome II, p. 80, chez Dupont éditeur, Paris, 1896 ; Correspondance, Lamennais, tome II p. 467-468, chez Didier et compagnie, Paris, 1863 ; Tableau dramatique de la justice au XIXe siècle, tome Ier, chez Surcy et Camus, Paris, 1847, p. 514-559 ; LEpopée des régicides. Passions et Drames. 1814-1848, Louessard, l’Insomniaque, Paris, 2000.

1.

Le texte de la déclaration d’Alibaud, déposé au greffe sur l’ordre du président, nous est aujourd’hui connu puisqu’il fut remis par la suite aux Archives nationales avec les autres pièces du procès. Voici la suite de la déclaration qu’entendait faire Alibaud, selon les termes du manuscrit rédigé de sa main même. Ce texte coupe court aux nombreux testaments apocryphes répandus tout au long du règne de Louis-Philippe dans les milieux républicains : « [...] mais elle ne remonte jamais des peuples aux trônes. Ce serait vouloir faire remonter les eaux des rivières à leurs sources.

»Le roi n’est entouré que de roués politiques, qui coopèrent avec lui au malheur du peuple français. Qu’il chasse ces ennemis de notre belle révolution, en les remplaçant par des hommes de mérite, qu’il respecte la souveraineté nationale au lieu de l’asservir, en un mot, qu’il cesse de gouverner et se contente de régner ; alors, le peuple français étant heureux, aucun de ses membres n’attentera aux jours de celui qui coopère à son bonheur.

»Dans le système actuel, il n’y a pas un seul homme en place qui oserait, sans rougir, révéler les moyens qu’il a employés pour y parvenir. Ils n’obtiennent ces places qu’à force de bassesses. Il y en a même qui vont jusqu’à se mettre à genoux aux pieds du roi. Quel est l’homme qui a les sentiments les plus nobles de celui qui se met à genoux devant l’oppresseur du peuple ou de celui qui le met en joue ?

»Les ministres du roi ne sont que ses agents corrompus. La Chambre des pairs, qui ne devrait être composée que des illustrations de la France et par conséquent de zélés défenseurs du droit des gens, n’a fait parler d’elle que par des jugements dictés par la passion des partis. Sans ces jugements, on ignorerait son existence. Que fait-elle, la Chambre des pairs, pour le bonheur de la France ? Elle adopte sans discussion les actes arbitraires des députés ; elle se prostitue à toutes les royautés ; elle accorde aux rois toutes les têtes qu’ils lui demandent ; elle verse le sang du peuple, aux exigences sanguinaires de son tyran.

»Ce sang républicain que vous allez encore verser et dont vous êtes si avide, rejaillira sur vos têtes. Le peuple aussi juge les rois et ses satellites ; il est terrible le peuple dans sa colère. Le jour n’est pas éloigné où ce même peuple que vous tyrannisez vous conduira ici, où je suis moi Alibaud, pour vous faire rendre compte de vos actions. Vous n’aurez pas, comme moi, la conscience du bien. Alors le nom d’Alibaud que vous avez voulu ravaler, sortira glorieux de cette enceinte et effacera tous les vôtres.

»La prison d’où je sors, pour paraître devant vous, est encore empreinte des souvenirs d’un grand homme, qui n’a eu d’autres torts à vos yeux, que ceux d’avoir rendu de grands services au pays. Son nom doit mal résonner à certaines oreilles... Il est mort ce grand homme... C’est le maréchal Ney [Le maréchal Ney fut condamné à mort par la Cour des pairs, N. D. A.].

»Que représente la Chambre des députés ? Cent soixante mille individus ; et nous sommes, en France, trente-trois millions. Que font ces représentants de cent soixante mille individus ? Des lois en faveur de cent soixante mille individus. Que gagnent-ils, ces députés, à ce genre de représentation nationale ? Ils gagnent de l’or, en faisant des lois en faveur des monopoles, et des décorations, des titres, des dignités indignes, en faisant la volonté du roi. N’est-ce pas, Messieurs, que le peuple français est très heureux ?

»Il en sera de la démocratie comme de la religion de Jésus-Christ : plus vous enverrez de ses défenseurs à l’échafaud, plus les têtes se multiplieront sous la hache du bourreau et plus tôt les trônes finiront par s’écraser.

»Maître Ledru, je vous ai fait ma confession, vous seul me connaissez. Dites qui je suis et l’on verra que je n’ai pas les sentiments bas et pervers, comme on a voulu le faire croire. Et après votre plaidoyer, n’implorez en ma faveur ni compassion ni pitié, je m’y oppose de toutes mes forces et ne veux inspirer d’autres sentiments que la haine ou l’estime de mes semblables. J’ai en horreur le juste milieu. »

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