Alibaud, Louis

Biographie


NĂ© le 2 mai 1810 Ă  NĂ®mes (Gard), dans une famille « pauvre, et par consĂ©quent honnĂŞte et probe Â», dira-t-il Ă  son procès. « D’un caractère honnĂŞte et tranquille Â», militaire en juillet 1830, il dĂ©serta et fit cause commune avec le peuple, tout en se refusant, par scrupule pour ses anciens camarades, Ă  tirer sur les soldats. Il prit la dĂ©cision de tirer sur le roi, quand il apprit l’horreur de la rĂ©pression qui s’était abattue, en juin 1832, dans les rues adjacentes de l’église Saint-Merri, sur le dernier carrĂ© de l’insurrection rĂ©publicaine. ArrĂŞtĂ© sitĂ´t après son geste, en 1836, il fut jugĂ© par la Cour des pairs, condamnĂ© Ă  mort et exĂ©cutĂ©.

Alibaud Ă©tait le fils d’un conducteur de diligences, qui s’était installĂ© en 1827 limonadier et cabaretier-logeur Ă  Narbonne, puis aubergiste Ă  Perpignan en 1834. Il reçut une bonne Ă©ducation : d’abord aux cours de l’enseignement mutuel, oĂą il se montra un Ă©lève intelligent, puis, parce qu’une tante religieuse put le recommander auprès de la direction de l’établissement, au petit sĂ©minaire de Narbonne. Il en sortit avec une Ă©ducation au-dessus de celle que sa condition eĂ»t pu lui faire espĂ©rer. Sa belle Ă©criture, son style soignĂ© et les notions d’orthographe qu’il avait acquises le firent employer rapidement.

Après avoir occupĂ© plusieurs places dans la ville, il prĂ©fĂ©ra s’engager comme novice dans la marine ; il n’y resta que deux mois : le 26 juillet 1829, Ă  l’âge de dix-neuf ans, il s’enrĂ´la volontaire dans le 15e rĂ©giment d’infanterie lĂ©gère, en garnison Ă  Paris. Un an plus tard, Paris se soulevait contre le rĂ©gime de Charles X. Le rĂ©giment d’Alibaud, casernĂ© rue du Foin, fut employĂ© dans le maintien de l’ordre. Alibaud ne voulut pas dĂ©fendre la monarchie ; il lui rĂ©pugna de faire feu sur les rĂ©voltĂ©s et, le 28 juillet, il passait avec d’autres dans les chambrĂ©es de ses camarades pour tenter de les convaincre de refuser de tirer sur le peuple. Le mĂŞme jour, Ă  dix heures du matin, il dĂ©sertait : « Je fis cause commune avec le peuple ; mais comme je sortais de la troupe, j’avais le prĂ©jugĂ© que je ne pouvais tirer sur mes anciens camarades ; je restai donc neutre pendant les Ă©vĂ©nements. Si j’ai Ă©tĂ© blessĂ©, si j’ai eu le bras dĂ©mis, c’est que je me trouvais, en amateur, derrière une barricade, parmi des bourgeois qui essuyèrent une charge. Â» Michel, MoĂŻse, combattant de Juillet, laissa sur la participation d’Alibaud Ă  la rĂ©volution de Juillet, le tĂ©moignage suivant : « Le 30 juillet 1830, je combattais avec les Parisiens sur la place de l’HĂ´tel de Ville, lorsque je revis le nommĂ© Alibaud qui avait le bras en Ă©charpe ; il Ă©tait en uniforme, c’est-Ă -dire seulement sa veste et son bonnet de police ; je ne lui ai vu aucune arme. Il avait l’air d’approuver la rĂ©volution. Je ne restai avec lui qu’un instant. Â»

RetournĂ© dans sa caserne après la victoire des Parisiens, il fut nommĂ© caporal le 29 septembre 1830, fourrier le 6 juin 1831 et sergent-fourrier le 13 septembre 1833. Pendant tout son service, Alibaud fut reconnu pour s’être toujours conduit avec honneur et probitĂ©, pour avoir Ă©tĂ© bon camarade, honnĂŞte homme et brave sous-officier, mais il n’en reste pas moins que, peu Ă  peu, le dĂ©goĂ»t de l’état militaire le prit et que ce dĂ©goĂ»t se manifesta plusieurs fois par des manquements Ă  la discipline.

DĂ©fendre la nouvelle monarchie lui dĂ©plaisait davantage Ă  mesure que la rĂ©pression contre les rĂ©publicains devenait de plus en plus sanglante. En 1832, la dĂ©claration de l’état de siège Ă  Paris, les dizaines de cadavres qui suivirent la reprise en main de la situation par l’armĂ©e et par la garde nationale lui furent insupportables. Il fit dĂ©sormais son service sans zèle et parfois mĂŞme manifesta de la nĂ©gligence. En dĂ©cembre 1833, il fut puni pour un tapage et une bagarre nocturnes, Ă  Strasbourg : Ă  la suite d’un repas donnĂ© aux fourriers du 15e lĂ©ger par ceux du 49e, les convives, au nombre de huit Ă  dix, dĂ©cidèrent de se rendre dans une maison de prostitution. LĂ , on ne voulut pas leur ouvrir la porte. L’esprit Ă©chauffĂ© par la bière, les soldats firent du bruit. Plusieurs hommes et femmes, armĂ©s de bâtons, sortirent de la maison et une mĂŞlĂ©e s’engagea. Les soldats durent reculer. Alibaud, laissĂ© en arrière par la fuite de ses camarades, dĂ©gaina son sabre et, involontairement, blessa au sein une femme qui participait Ă  l’échauffourĂ©e. Plusieurs coups de bâton s’abattirent alors sur la tĂŞte du militaire ; il eut le crâne ouvert et finit par se retirer, abandonnant une Ă©paulette. La peu glorieuse Ă©quipĂ©e fut punie sĂ©vèrement par le commandement : Ă©tant le sous-officier le plus ancien de la rĂ©union, Alibaud fut choisi pour exemple et menacĂ© de la cassation dĂ©finitive de son grade ; cependant, eu Ă©gard Ă  ses antĂ©cĂ©dents, Alibaud fut maintenu dans son grade mais retirĂ© de la compagnie d’élite dans laquelle il Ă©tait et dĂ©placĂ© dans une compagnie du Centre.

La punition acheva de le dĂ©goĂ»ter de l’armĂ©e. Elle retardait, en effet, son avancement de deux annĂ©es et l’obligeait Ă  rester confinĂ© dans son grade durant une pĂ©riode supplĂ©mentaire. Le peu d’intĂ©rĂŞt qui pouvait lui rester pour son mĂ©tier diminua encore et, dĂ©sormais, il n’attendit plus qu’une occasion pour se libĂ©rer. Elle se prĂ©senta bientĂ´t, et, satisfait, il obtint, le 17 janvier 1834, un congĂ© de rĂ©forme.

Sa vie militaire terminĂ©e, Alibaud dĂ©cida de retourner Ă  Narbonne. En passant par Lyon, il chercha Ă  entrer dans une maison de commerce ; mais après qu’on lui eut promis de l’employer, la place lui fut refusĂ©e. Cela l’affecta considĂ©rablement, sans qu’il soit possible d’en connaĂ®tre avec exactitude la raison. La vie lui devint alors importune. Il fut tentĂ© de ne pas continuer son voyage jusqu’à Narbonne et de mettre fin Ă  ses jours : « Ce n’est que l’espoir de rendre un grand service Ă  mon pays, qui m’a aidĂ© Ă  supporter la vie jusqu’à ce moment-ci Â», devait-il confier plus tard.

ArrivĂ© Ă  Narbonne, il demeura Ă  l’auberge de son père et Â« on le vit frĂ©quenter habituellement les cafĂ©s oĂą se trouvaient aussi des jeunes gens connus par l’exaltation de leurs opinions rĂ©publicaines Â». En fĂ©vrier 1835, par l’intermĂ©diaire d’agents de l’administration des tĂ©lĂ©graphes, qui logeaient chez son père, il fut admis comme employĂ© dans cette administration et envoyĂ© aux postes de Montredon et de Carcassonne. Il n’y resta que trois ou quatre mois, chercha infructueusement Ă  occuper d’autres emplois puis suivit ses parents qui avaient quittĂ© Narbonne pour venir se fixer Ă  Perpignan. LĂ , il se mit Ă  l’étude de l’espagnol et Ă  celle de la tenue des livres, espĂ©rant ainsi pouvoir ĂŞtre employĂ© dans une maison de commerce : « Mes parents Ă©taient vieux, le moment approchait oĂą ils ne pourraient plus gagner leur vie ; j’étais prĂ©occupĂ© de leur ĂŞtre utile. Cette idĂ©e et mes projets contre le roi se combattaient en moi. J’avais ajournĂ© ces projets, j’espĂ©rais un mouvement rĂ©volutionnaire, je ne pouvais me persuader que le peuple supporterait toujours le gouvernement du roi ; je me berçais de ces pensĂ©es, et, en attendant, je me disais que je pourrais donner du pain Ă  mes parents. Â»

La proximitĂ© de l’Espagne rendait Alibaud plus rĂ©ceptif aux efforts que les rĂ©publicains espagnols faisaient pour chasser leur roi. Il choisit de participer au mouvement rĂ©volutionnaire qui se prĂ©parait en Catalogne. De nombreux rĂ©fugiĂ©s, des Polonais ou des Italiens qui avaient dĂ» quitter leur pays Ă  cause de la rĂ©pression qui avait suivi les soulèvements contre les occupations russe ou autrichienne, se pressaient alors pour aider les rĂ©publicains espagnols. Alibaud en rencontra plusieurs, au cours de leur passage Ă  Perpignan, dont certains mĂŞme Ă  l’auberge familiale dans laquelle quelques-uns sĂ©journaient. Ses convictions rĂ©publicaines, l’autorisation et un peu d’argent de son père, ajoutĂ©s aux espĂ©rances qu’il avait, ayant Ă©tĂ© cinq ans militaire, d’être attachĂ© comme aide de camp d’un gĂ©nĂ©ral, le dĂ©cidèrent tout Ă  fait. Il demanda un passeport, le 5 septembre 1835, Ă  la prĂ©fecture des PyrĂ©nĂ©es-Orientales et arriva Ă  Barcelone le 11 du mĂŞme mois. Dans cette ville, les rĂ©volutionnaires prĂ©paraient un soulèvement qu’ils devaient Ă©tendre Ă  toute l’Espagne et dont ils espĂ©raient qu’il leur permettrait de s’emparer du pouvoir, de chasser Ă  la fois la reine Isabelle et Don Carlos et de proclamer la rĂ©publique. Mais ce soulèvement avorta rapidement. Les projets des conspirateurs furent dĂ©jouĂ©s et les troupes de la reine chassèrent facilement les fauteurs de dĂ©sordre. Le 20 octobre 1835, Alibaud quittait la ville et rejoignait Perpignan. S’il n’avait pu combattre la monarchie espagnole, il n’en avait pas moins Ă©tĂ©, au cours de son sĂ©jour, au contact avec ce que l’Europe contenait d’élĂ©ments rĂ©volutionnaires les plus avancĂ©s et les plus dĂ©cidĂ©s. L’idĂ©e du rĂ©gicide continua de fermenter dans son esprit et il avouera plus tard : « C’est la rĂ©volution d’Espagne qui a achevĂ© d’exalter mes idĂ©es. Â» Comme il expliquera aussi dans quelles dispositions d’esprit il Ă©tait Ă  son retour en France et comment fut dĂ©finitivement prise sa dĂ©cision de tuer le roi : « A ma rentrĂ©e en France, j’étais bien dĂ©goĂ»tĂ© de tout ; ce fut alors que je me dĂ©cidai Ă  venir Ă  Paris. – Qu’est-ce que vous comptiez faire Ă  Paris ? – Ce que j’ai manquĂ© de faire. – Ce serait donc en Espagne que vous auriez arrĂŞtĂ© le projet d’assassiner le roi ? – Je n’étais pas encore tout Ă  fait dĂ©cidĂ© en quittant l’Espagne ; mais arrivĂ© en France, je me dĂ©cidai totalement. Ce fut le dĂ©part du duc d’OrlĂ©ans pour l’Afrique qui me dĂ©termina Ă  venir Ă  Paris. – En quoi le dĂ©part du prince royal a-t-il pu vous dĂ©terminer Ă  donner suite Ă  vos projets de voyage Ă  Paris ? – En ce que, le roi mort et le duc d’OrlĂ©ans ne se trouvant pas Ă  Paris, la rĂ©volution eĂ»t Ă©tĂ© plus facile qu’à toute autre Ă©poque. Â»

Alibaud partit pour Paris avec deux cent cinquante francs, s’arrĂŞta deux ou trois jours Ă  Bordeaux, acheta Ă  Châtellerault, pour la somme de cinq francs, un couteau-poignard dont il prĂ©voyait l’utilitĂ© et arriva Ă  Paris, le 17 novembre 1835, n’ayant plus que quelques francs en sa possession. Il logea d’abord, durant dix jours, Ă  l’hĂ´tel du RhĂ´ne, 7, rue de Grenelle-Saint-HonorĂ©, puis, durant deux mois, dans l’hĂ´tel sis 5, rue de Valois-Batave. Si rue de Grenelle-Saint-HonorĂ©, la maĂ®tresse de l’hĂ´tel et le garçon de service ne gardèrent aucun souvenir de son passage, rue de Valois-Batave on se rappela, plus tard, de ce jeune homme qui voyait peu de monde, ne parlait jamais politique et prenait ses repas chez le portier. On le jugeait brave homme mais dans une mauvaise passe ; la douceur et le charme de sa conversation, ses intentions souvent dĂ©licates lui attirèrent facilement la confiance de ses logeurs.

Pendant ces deux mois, il ne se livra Ă  aucun travail. On le voyait souvent Ă©crire : il paraissait dans la misère et semblait Ă©prouver un grand dĂ©goĂ»t pour la vie. Il manifesta mĂŞme l’intention de se suicider : le 19 janvier, il demanda au portier de l’hĂ´tel de lui acheter dix livres de charbon ; le portier refusa, le soupçonnant d’avoir l’intention de s’en servir pour s’asphyxier.

Le premier mois, il rĂ©gla ses dĂ©penses mais, le deuxième, il ne put payer ni son loyer ni sa nourriture. Il dut quitter l’hĂ´tel et annonça qu’il n’avait plus un sou mais qu’il espĂ©rait avoir bientĂ´t une occupation qui lui permettrait d’acquitter ses dettes. Il remit au gĂ©rant un billet pour vingt francs Ă  un mois de date, et un autre au portier de l’établissement pour soixante-dix-neuf francs payable le 31 juillet 1836. Le gĂ©rant et le portier de l’hĂ´tel acceptèrent les dĂ©lais.

Rue de Valois-Batave, son unique prĂ©occupation fut la prĂ©paration de l’attentat qu’il mĂ©ditait. Il suivait le roi dans ses sorties, l’attendait Ă  la porte de l’OpĂ©ra, se promenait dans les environs des Tuileries, dans les Tuileries mĂŞmes, guettant les circonstances ou les emplacements les plus favorables. Ce fut au mois de novembre 1835 qu’il se procura la canne-fusil avec laquelle il allait tirer sur le roi. Ayant lu dans un journal la publicitĂ© que faisait l’armurier Devisme pour des armes nouvelles et des cannes-fusils de sa fabrication, il se rendit dans sa boutique et se fit passer pour un commis-voyageur susceptible de faciliter la vente des armes dans le Midi. Les deux hommes se revirent plusieurs fois et Devisme fut bientĂ´t persuadĂ© que les nombreuses relations dont se vantait le commis-voyageur, ajoutĂ©es Ă  l’avantage qu’il avait de parler la langue du Midi, lui permettraient de nĂ©gocier plus facilement la vente de quelques-unes de ses armes. Les deux hommes s’entendirent et, au mois de dĂ©cembre 1835, Devisme confiait Ă  Alibaud, afin qu’il pĂ»t faire des dĂ©monstrations devant ses clients, une caisse contenant quatre cannes-fusils, une cravache-pistolet et deux cents cartouches, dont vingt Ă  balles.

Alibaud fit des essais pour, par gradation, arriver Ă  trouver la bonne charge pour la meilleure utilisation de la canne-fusil. Il arriva Ă  la conclusion que vingt-huit grains de poudre Ă©taient nĂ©cessaires : « Je ne mis, depuis cette Ă©poque, que vingt-huit grains, parce que trente Ă©tait trop fort et que je craignais que vingt-cinq ne le fĂ»t pas assez, et, le jour de l’attentat, la canne contenait vingt-huit grains de poudre et deux balles. Â»

Quelque temps plus tard, sans nouvelle de son commis-voyageur, l’armurier se rendit au domicile de celui-ci, rue de Valois-Batave, pour lui demander des explications. Il frappa Ă  la porte de la chambre d’Alibaud ; celui-ci lui rĂ©pondit d’attendre un peu, qu’il Ă©tait couchĂ©, qu’il passait un pantalon et allait lui ouvrir. Au lit avec une femme qu’il venait de rencontrer dans la rue, quelques instants auparavant, Alibaud dut trouver la visite particulièrement inopportune mais il s’empressa cependant de se lever. Devisme, rassurĂ© de l’avoir trouvĂ© et sentant combien sa position Ă©tait gĂŞnante, insista pour qu’il ne se dĂ©rangeât pas et offrit Ă  Alibaud de repasser. Le lendemain, c’est un ami d’Alibaud, LĂ©once Fraisse, qui se prĂ©sentait chez l’armurier et lui rapportait la caisse, qui ne contenait plus que trois des quatre cannes-fusils, accompagnĂ©e d’une lettre d’Alibaud. Dans cette lettre, Alibaud expliquait Ă  Devisme que la quatrième canne lui avait Ă©tĂ© volĂ©e dans un cafĂ© et que, venant d’être engagĂ© dans une nouvelle place, il consacrerait le montant de ses premiers appointements Ă  lui en rembourser le prix.

LĂ©once Fraisse, un ami d’Alibaud, avait connu celui-ci alors qu’ils faisaient tous deux leurs Ă©tudes Ă  Narbonne. Ils s’étaient retrouvĂ©s dans la capitale et avaient renouĂ© une amitiĂ©, qui ne devait jamais se dĂ©mentir. Cette amitiĂ© fut une aide prĂ©cieuse pour Alibaud. Quand il fut obligĂ© de quitter sa chambre de la rue Valois-Batave, Alibaud fut accueilli par Fraisse dans son logement, rue Bourbon-Villeneuve. Fraisse lui donnait quelques secours, vendit jusqu’à ses propres effets pour le sortir du dĂ©nuement dans lequel il se trouvait et le menait souvent dĂ®ner chez sa mère. Alibaud resta quinze jours ou trois semaines chez son ami ; ce dernier se donna beaucoup de peine pour lui obtenir un emploi et parvint Ă  le faire entrer comme employĂ© dans un magasin de broderies. Alibaud pouvait espĂ©rer ainsi quelque rĂ©pit Ă  sa pauvretĂ©. Il quitta rapidement sa nouvelle place pour entrer, le 27 fĂ©vrier 1836, sur la recommandation d’un ancien camarade du 15e lĂ©ger, Lespinasse, comme commis teneur de livres chez un marchand de vins, Batisa, 12, rue Saint-Sauveur. Il recevait comme salaire quatre cents francs par an et Ă©tait nourri et logĂ©. InterrogĂ© sur l’emploi de son temps dans cette maison, il rĂ©pondra : « J’étais occupĂ© dès le matin chez M. Batisa jusqu’à neuf heures du soir ; je sortais seulement le soir Ă  neuf heures pour lire les journaux, au passage du Saumon [oĂą Ă©tait situĂ© un cabinet de lecture, N.D.A.] ; mon travail ne me permettait pas de suivre le roi, ce qui contribua Ă  me dĂ©goĂ»ter de cette maison. J’eus une lĂ©gère altercation avec mon patron et je le quittai. Je n’en Ă©tais pas fâchĂ© sous un rapport : le beau temps approchait, je pensai que le roi sortirait plus souvent ; je dĂ©sirais trouver un emploi dans lequel je serais plus libre, afin de pouvoir le suivre [...]. J’avais dès lors renoncĂ© Ă  tirer sur lui, lorsqu’il serait en voiture, j’avais remarquĂ© que les stores de la voiture Ă©taient souvent baissĂ©s, et qu’il avait presque toujours des dames avec lui. Mon dessein Ă©tait de tirer sur lui lorsqu’il se promènerait dans le petit jardin particulier qui lui est destinĂ© en avant du palais des Tuileries : je n’ai jamais pu l’y voir. [...] J’ajoute que j’ai surveillĂ© plus particulièrement le roi depuis le dĂ©part des princes. Â»

Alibaud fut en rĂ©alitĂ© renvoyĂ© par Batisa, le 23 mai, parce qu’il faisait trop nĂ©gligemment l’ouvrage dont celui-ci l’avait chargĂ© ; il sortait souvent, ses absences, au milieu de la journĂ©e, duraient deux ou trois heures et, le soir, il partait frĂ©quemment Ă  sept heures et ne rentrait pas avant onze heures ou minuit ; un jour, mĂŞme, comme le garçon de service lui reprochait de ne pas fermer la porte du magasin lorsqu’il sortait, il rĂ©pondit : « Quand j’ai mes idĂ©es dans ma tĂŞte, je ne pense qu’à cela. Â» AssurĂ©ment, Ă  cette Ă©poque, Alibaud n’avait plus en tĂŞte que l’attentat qu’il s’apprĂŞtait Ă  commettre ; l’imminence de la dĂ©cision, la gravitĂ© de certains prĂ©paratifs ou de certaines reconnaissances auxquels il lui fallait mettre la dernière main s’accommodaient sans doute mal des obligations de son mĂ©tier, qui ne lui paraissaient plus que futiles et ennuyeuses. Dans quelques jours, Alibaud devait tuer le roi ; ancien militaire, comme beaucoup d’autres rĂ©gicides, il avait pour lui le courage, le sang-froid, l’expĂ©rience du tir et du combat et, comme Fieschi, le recours, pour parvenir Ă  ses fins, Ă  un moyen original et presque inconnu, la canne-fusil.

En sortant de chez Batisa, Alibaud alla loger, le 24 mai 1836, dans un hĂ´tel garni, 3, rue des Marais-Saint-Germain. Il y demeura au prix convenu de dix francs par mois ; il paya la première quinzaine et ne put solder la seconde, non plus que trois chandelles et une feuille de papier, qu’il devait encore le 25 juin, jour de l’attentat. Alibaud ne parlait Ă  personne, sortait tous les jours avant midi et ne rentrait que vers onze heures. Sa conduite n’attirait pas l’attention ; le portier vit bien, un jour oĂą il faisait sa chambre, la canne-fusil rangĂ©e sous la commode, mais, l’ayant examinĂ©e, il la remit Ă  sa place, sans en parler Ă  personne, pensant qu’il s’agissait d’un instrument inoffensif.

Tous les jours, Alibaud Ă©piait le roi et allait l’attendre aux Tuileries lorsqu’il savait qu’il devait venir Ă  Paris. Il passait le reste de ses journĂ©es Ă  l’Estaminet allemand, 4, rue du Colombier, oĂą il fumait et jouait au billard ; le soir, il dĂ®nait dans une pension de la rue Furstemberg. Alibaud Ă©tait tombĂ© dans le plus complet dĂ©nuement. Pour obtenir quelque crĂ©dit dans la pension oĂą il prenait ses repas et dans le cafĂ© qu’il frĂ©quentait, il avait recours Ă  des mensonges et se disait employĂ© dans une maison de commerce, oĂą il ne devait toucher ses premiers appointements qu’à la fin du mois. Il resta ainsi vingt jours entiers sans avoir un sou en sa possession. Sa vie Ă©tait horriblement misĂ©reuse, mais comme celle de milliers de personnes dans Paris : « Je fus me coucher, ayant la mort en perspective et pas un sol pour l’attendre. Le lendemain devait ressembler Ă  la veille, et ainsi de suite. Ah ! comme il me tardait d’en finir avec ma malheureuse existence ! Plus j’étais malheureux, plus j’embrassais la cause des peuples avec frĂ©nĂ©sie et, par consĂ©quent, plus j’abhorrais ses ennemis qui Ă©taient aussi les miens. Â»

Il mangeait Ă  crĂ©dit, logeait Ă  crĂ©dit, ne pouvait jouer au billard que parce qu’il y Ă©tait suffisamment habile pour gagner et laisser payer les parties Ă  ceux qui les perdaient et ne fumait que lorsqu’il obtenait du tabac de la bienveillance de ceux avec qui il se trouvait.

Quelques jours avant l’attentat, il acheta pour huit sous de poudre Ă  un marchand et une mesurette Ă  trente sous qu’il ne prit qu’à la condition que le marchand la lui rachèterait vingt sous s’il la lui rapportait. Ce qui fut fait. Le jour mĂŞme de l’attentat, il vendit pour trente sous un petit dictionnaire d’espagnol ; ce fut lĂ  son unique fortune. Il dĂ©pensa cinq sous pour du tabac, un sou pour un verre d’eau-de-vie, et ce fut avec vingt-quatre sous en poche que, le 25 juin 1836, Alibaud partit aux Tuileries pour tirer sur le roi.

Ce jour-lĂ , il se leva vers dix heures et alla au cafĂ© pour y lire le journal ; il ne lut que la rubrique qui rendait compte, comme chaque jour, des activitĂ©s du roi et des princes. Il partit, ensuite, dĂ©jeuner Ă  la pension de la rue Furstemberg, puis, quand il eut dĂ©jeunĂ©, retourna Ă  son hĂ´tel prendre sa canne-fusil et son poignard. En sortant, il suivit la rue des Marais, entra dans la rue des Petits-Augustins, tourna Ă  gauche et prit la rue Jacob, puis la rue de l’UniversitĂ© jusqu’à la rue du Bac. Voyant qu’il n’était qu’onze heures un quart et prĂ©sumant que le roi ne viendrait qu’à midi, selon son habitude, il parcourut le quai des Tuileries jusqu’à l’avenue des Champs-ElysĂ©es. Le roi devait arriver de Neuilly et la prĂ©sence de sergents de ville Ă  l’entrĂ©e et dans l’avenue des Champs-ElysĂ©es donna la certitude Ă  Alibaud que le roi n’était pas encore arrivĂ©. Il dĂ©cida de l’attendre lĂ  et, tandis qu’il le guettait, il le vit, au loin, qui descendait l’avenue. Alibaud alla se poster aussitĂ´t tout en bas des Champs-ElysĂ©es, Ă  droite des Tuileries et attendit que le roi passât devant lui. Pour ne pas Ă©veiller de soupçons et ne pas donner l’impression qu’il prĂ©parait un mauvais coup, il lia conversation avec un homme qui se trouvait lĂ . Quelques minutes après, le roi passait devant Alibaud. Il allait le mettre en joue quand il crut apercevoir des dames assises Ă  cĂ´tĂ© du roi. La crainte de les blesser l’empĂŞcha de tirer et il prĂ©fĂ©ra renoncer et attendre 17 heures, quand le roi sortirait des Tuileries pour retourner Ă  Neuilly.

Alibaud regagna son hĂ´tel, y dĂ©posa sa canne-fusil et partit faire une partie de billard Ă  l’Estaminet allemand. Il joua mais refusa la proposition de son adversaire de faire la belle car le temps le pressait : le roi allait sortir de nouveau. Il monta reprendre sa canne-fusil et se dirigea vers les Tuileries en empruntant le nouveau pont, le pont du Carrousel. Il lui fallut acquitter le pĂ©age pour traverser. Il donna deux sous et on lui en rendit un. Comme il ne voulait pas mettre le sou qu’on lui rendait avec les vingt-trois qu’il avait dans la poche de son gilet, parce qu’il craignait de faire tomber son poignard, il plaça le sou dans la poche de sa redingote. ArrivĂ© sur la place du Carrousel, il vit, au nombre des voitures qui stationnaient encore dans la cour et aux gens de livrĂ©e qui se trouvaient aux portes, que le roi n’était pas encore parti. Comme il lui fallait attendre, il adressa la parole Ă  un garde national qui Ă©tait de faction Ă  la grille de l’Arc de triomphe du Carrousel. Ils devisèrent ensemble ; la conversation fut de peu d’importance : Alibaud demanda au garde national s’il savait qui avait construit l’arc de triomphe près duquel ils Ă©taient, ce Ă  quoi l’interrogĂ© rĂ©pondit qu’il avait Ă©tĂ© construit sous le règne de l’Empereur, et Alibaud reprit que tout ce qui avait Ă©tĂ© construit sous ce règne se ressentait de la grandeur et de la noblesse de cet homme ; ils remarquèrent, ensuite, plusieurs dĂ©gradations et les attribuèrent aux balles des batailles de Juillet. Quand la conversation semblait tomber, Alibaud la reprenait, avec une assurance et un calme parfaits, comme si la seule chose qui lui coĂ»tait Ă©tait d’avoir une demi-heure Ă  attendre. Il Ă©voqua le sort des gardes nationaux, obligĂ©s de faire leurs tours de garde, dit qu’il avait Ă©tĂ© lui-mĂŞme militaire et qu’il connaissait, par consĂ©quent, tous les dĂ©sagrĂ©ments du service. Jamais le garde national ne se douta qu’il parlait avec un homme qui, dans quelques instants, allait mettre le roi en joue. Il pensait plutĂ´t avoir affaire Ă  quelqu’un qui avait Ă  attendre et qui cherchait Ă  bavarder. Pour lui ĂŞtre agrĂ©able, il acceptait de parler avec lui.

A six heures un quart, Alibaud vit les voitures du roi sortir des Ă©curies et dĂ©boucher de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour venir se ranger devant le palais ; il dit alors au garde qu’il attendait un ami entre cinq heures et demie et six heures et que, puisque celui-ci ne venait pas, il s’en allait ; et, après avoir saluĂ© le garde très poliment, il entra dans la cour d’honneur, par la grille devant laquelle celui-lĂ  Ă©tait en sentinelle.

Un poste de gardes nationaux, placĂ© en faction, rendit les honneurs militaires au roi alors que celui-ci venait de monter en voiture. La reine et Madame AdĂ©laĂŻde, sĹ“ur du roi, s’étaient installĂ©es dans le fond de la voiture, l’une Ă  cĂ´tĂ© de l’autre, et le roi s’était assis face Ă  la reine ; les glaces des portières Ă©taient baissĂ©es et l’attelage se dirigeait vers la grille du guichet du pont Royal. C’est lĂ , près d’une borne charretière, que s’était placĂ© Alibaud. Quand les premiers chevaux s’engagèrent sous le guichet, la voiture qu’ils tiraient ne passa qu’à un mètre soixante d’Alibaud ; Ă  ce moment prĂ©cis, il dirigea sa canne-fusil vers le roi, le visa et fit feu.

Le roi Ă©tait encore occupĂ© Ă  saluer le poste de la garde nationale, sous les armes ; est-ce le geste qu’il fit, en saluant, qui le sauva ? est-ce un homme qui, comme il s’en vanta plus tard, vit le geste d’Alibaud, chercha Ă  le retenir et dĂ©tourna ainsi le tir ? Toujours est-il que les balles passèrent Ă  peine au-dessus de la tĂŞte du roi, allèrent cogner dans un panneau de la voiture et s’enfoncèrent de trois centimètres dans une traverse en bois. Alibaud avait manquĂ© son coup.

Il fut immĂ©diatement arrĂŞtĂ©. Il n’avait d’ailleurs pas songĂ© Ă  fuir, espĂ©rant seulement qu’il pourrait se frapper avec le poignard qu’il avait pris soin d’emmener avec lui. Il tenta de s’en emparer ; mais la rapiditĂ© avec laquelle il fut apprĂ©hendĂ© ne lui laissa pas le temps de s’en servir : plusieurs gardes nationaux se jetèrent sur lui, l’empoignèrent solidement et, tirĂ© par les cheveux, Alibaud fut entraĂ®nĂ© au corps de garde.

On le fouilla et on ne trouva sur lui que quelques objets de la plus mince valeur : un peigne, les vingt-trois sous, deux pipes de terre blanche et un papier renfermant du tabac Ă  fumer. Alibaud Ă©tait calme. Un garde, dans un accès de fureur, fondit sur lui et lui arracha une poignĂ©e de cheveux : « VoilĂ  qui est du courage ; vous ĂŞtes un brave Â», lui dit Alibaud ; « Et vous un horrible lâche Â», lui riposta le garde, en voulant le frapper encore ; « Ce que je viens de faire, est-ce l’action d’un lâche ? Â» rĂ©pliqua le rĂ©gicide.

Par une coĂŻncidence remarquable, l’identitĂ© d’Alibaud fut tout de suite Ă©tablie ; en effet, le poste de la garde nationale Ă©tait commandĂ©, Ă  ce moment-lĂ , par l’armurier Devisme, celui-lĂ  mĂŞme qui avait fourni la canne-fusil Ă  Alibaud. Il le reconnut aussitĂ´t : « Malheureux ! c’était donc pour cet abominable dessein que vous avez voulu m’acheter l’arme dont vous vous ĂŞtes servi, et que vous m’avez volĂ© ? C’est une bien grande infamie pour un homme de votre âge. Â» A quoi Alibaud rĂ©pondit : « Avisez-vous de ce qui vous regarde ; je me soucie fort peu de votre morale ; parlons d’autre chose ; tenez, comment se porte madame votre Ă©pouse ? Â» « Vous ĂŞtes un monstre Â», prononça le sergent Devisme. Alibaud haussa les Ă©paules et se tut.

Le garde national avec lequel il avait bavardĂ© quelques instants plus tĂ´t et qui s’était prĂ©cipitĂ© quand il avait entendu la dĂ©tonation ne fut pas peu surpris de retrouver son interlocuteur, arrĂŞtĂ© comme l’auteur du coup de feu : « Comment ! c’est vous avec qui je me suis entretenu tout Ă  l’heure, qui avez commis ce crime affreux ? Vous qui Ă©tiez si calme en me parlant. Quelle horrible dissimulation ! Â» Alibaud lui rĂ©pondit : « N’est-ce pas que j’étais fort calme, et pas du tout Ă©mu, monsieur le chasseur. Il y a longtemps que j’étais dĂ©cidĂ©. Â» A ce moment, un militaire lui porta plusieurs coups et le chasseur voulut arrĂŞter cet emportement inutile ; Alibaud lui dit : « Vous, vous ĂŞtes un brave, on ne me comprendra pas ; on ne croit pas au dĂ©vouement des convictions profondes, dans ce siècle d’égoĂŻsme et de vĂ©nalitĂ©. Â» Alibaud Ă©tait calme. Un mĂ©decin qu’on avait appelĂ© lui prit le pouls et, ayant fait remarquer que celui-ci battait Ă  cent douze pulsations Ă  la minute, Alibaud prĂ©cisa : « Ce n’est pas de peur, c’est plutĂ´t par regret de n’avoir pas rĂ©ussi Â», et expliqua que son pouls battait d’ordinaire Ă  quatre-vingt-dix pulsations mais qu’il s’était peu nourri ces temps derniers et que peut-ĂŞtre son Ă©tat de faiblesse Ă©tait seul la cause de cette accĂ©lĂ©ration inhabituelle.

Alibaud garda toujours la mĂŞme impassibilitĂ©. Quand on insista pour qu’il tĂ©moignât quelque repentir de son geste, le rĂ©gicide rĂ©pliqua vivement qu’ « il n’avait qu’un repentir, c’était d’avoir manquĂ© son coup, qu’il avait des convictions profondes que personne ne pouvait juger ; qu’il recommencerait encore son coup s’il le pouvait, qu’il avait jouĂ© sa vie contre celle du roi ; et qu’au lieu des brutalitĂ©s dont il Ă©tait l’objet (et que du reste il comprenait de la part des serviteurs du roi), on aurait mieux fait de lui rendre le service de le tuer ; qu’il n’avait pas eu le temps, Ă  son grand regret, de se servir de son poignard contre lui-mĂŞme. Il ajoutait qu’il croyait qu’on avait un peu dĂ©tournĂ© le canon de sa canne ; que, sans cela, il Ă©tait assez de sang-froid pour avoir bien visĂ© et bien assurĂ© son coup Â». Il fut dĂ©cidĂ© de transfĂ©rer et d’écrouer Alibaud Ă  la Conciergerie. Un fiacre fut amenĂ© et Alibaud fut poussĂ© Ă  l’intĂ©rieur ; il s’assit, tourna la tĂŞte vers l’endroit d’oĂą il avait tirĂ©, haussa les Ă©paules et se rejeta dans le fond de la voiture.

ArrivĂ© Ă  la Conciergerie, Alibaud fut aussitĂ´t interrogĂ©. L’instruction qui commençait n’allait pas durer deux semaines et la prĂ©cipitation avec laquelle les magistrats voulurent terminer leurs travaux et hâter le procès eut quelque chose d’indĂ©cent qui plaçait au rang de quasi expĂ©ditive une justice que beaucoup eussent voulue plus sereine. Rien ne vint cependant contrarier la volontĂ© des magistrats : les faits Ă©taient patents, le coupable revendiquait son crime et on fut bientĂ´t persuadĂ© qu’aucune complicitĂ© n’était Ă  rechercher ni dans la prĂ©paration de l’attentat ni dans son exĂ©cution.

Alibaud persista dans son attitude. Quand il signa ses premiers procès-verbaux d’interrogatoire, il fit prĂ©cĂ©der sa signature de la mention : « Je n’ai qu’un seul regret, celui de n’avoir pas rĂ©ussi Â», et ne voulut jamais Ă©clairer la justice. Il refusa de rĂ©pondre aux questions sur son prĂ©nom, son lieu de naissance, sa profession, ses domiciles ou sur les personnes qu’il pouvait connaĂ®tre. Il ne reconnaissait que ce qui se savait dĂ©jĂ , rĂ©pĂ©tait souvent qu’il ne rĂ©pondrait sur certains faits que quand la police en saurait davantage et, quand la police arrivait Ă  en savoir davantage, il prĂ©textait ne plus se souvenir et s’excusait : « Je n’ai pas la mĂ©moire très heureuse. Â»

Il persista toujours dans ses dĂ©clarations et celles-lĂ  ne permirent de retenir que deux explications Ă  son geste : la pauvretĂ© dans laquelle il vivait et la haine qu’il avait du roi. Lorsqu’on lui demanda depuis quand il avait dĂ©cidĂ© d’attenter aux jours du roi, il rĂ©pondit : « Depuis le jour oĂą Philippe Ier n’a plus tenu ses promesses. Principalement après les Ă©vĂ©nements du cloĂ®tre Saint-Merri. J’ai jurĂ© sa mort depuis ce jour-lĂ , et ses actions, Ă  partir de cette Ă©poque, n’ont fait que me confirmer dans l’opinion que j’avais conçue. Â» Et, alors qu’on l’interrogeait pour savoir s’il avait Ă©tĂ© en relation avec quelques-uns de ceux qui avaient figurĂ© dans ces Ă©vĂ©nements, il dĂ©clara : « Non j’étais militaire, Ă  cette Ă©poque-lĂ  ; mais je faisais partie du peuple, comme ceux sur lesquels on tirait ; c’était l’unique relation que j’avais avec eux. Â» Il expliqua aussi : « J’ai voulu tuer le roi, je le regarde comme l’ennemi du peuple. J’ai la conviction qu’en le tuant, j’aurais rendu un grand service Ă  l’humanitĂ© [...]. J’avais une existence malheureuse [...]. J’avais trouvĂ© la cause de mes malheurs dans le gouvernement. Le roi Ă©tait le chef du gouvernement. C’est pourquoi j’ai voulu le tuer. Pour moi seul, je l’aurais mĂ©prisĂ© et je me serais brĂ»lĂ© la cervelle, mais, dans l’intĂ©rĂŞt du peuple, j’ai voulu le tuer et me suis exposĂ© pour y parvenir. Â» Sur sa pauvretĂ©, il dit Ă  un magistrat qui lui reprochait ce qu’il appelait son crime et sa lâchetĂ© : « Vous dites cela, mais vous avez tort, vous n’êtes pas en Ă©tat de me juger ; si c’était vous qui eussiez commis l’attentat, vous auriez eu tort, parce que vous avez tout ce qu’il vous faut : vous ĂŞtes bien nourri, bien chauffĂ©, magnifiquement logĂ©, vous avez un bel hĂ´tel, bonne chère, un bel Ă©quipage, et vous n’auriez eu qu’à perdre en faisant ce que j’ai fait ; mais qu’avais-je Ă  perdre ? J’ai commis une action gĂ©nĂ©reuse pour ma patrie, et je n’accorde Ă  personne qui n’a ou n’eĂ»t osĂ© ce que j’ai osĂ© faire de me taxer de lâchetĂ©. Â»

Dans une lettre qu’il rĂ©digea pour faire connaĂ®tre ce qui l’avait poussĂ© Ă  commettre son acte, il expliqua encore : « Mon attentat pourrait faire supposer en moi un caractère sanguinaire. Eh bien ! cela n’est pas ! Que l’on interroge ceux qui m’ont connu particulièrement. Mais, me dira-t-on, pourquoi avez-vous voulu verser du sang ? La conviction du bien incalculable que je faisais Ă  l’humanitĂ©, en versant le sang du roi et le mien, Ă©tait si profonde qu’elle a suffi pour me faire surmonter la nature et agir de sang-froid. Celui qui fait abandon de sa vie, tient celle de son ennemi dans ses mains, et si je n’ai pas rĂ©ussi, cela tient Ă  une cause indĂ©pendante de ma volontĂ© : j’ai Ă©tĂ© dĂ©rangĂ©. Ainsi, mon affaire est claire et je suis rĂ©signĂ©. Â»

Les magistrats ne trouvèrent aucune complicitĂ© Ă  Alibaud et il resta le seul inculpĂ©. Ils ne montrèrent pas non plus qu’il eĂ»t Ă©tĂ© en relation avec un ou plusieurs de ceux qui, dans les dernières annĂ©es, avaient Ă©tĂ© l’objet de la surveillance de la police ou avaient Ă©tĂ© traduits devant les tribunaux. Alibaud n’appartenait Ă  aucune association secrète, et le rapport de l’instruction pouvait conclure – sans paraĂ®tre se douter qu’il dĂ©crivait lĂ  une situation particulièrement inquiĂ©tante, puisqu’elle reconnaissait l’idĂ©e du rĂ©gicide comme une idĂ©e qui pouvait ĂŞtre communĂ©ment rĂ©pandue – que l’attentat d’Alibaud n’était que Â« le crime d’un seul homme, d’une imagination pervertie par ces insinuations odieuses et mensongères qui tant de fois depuis six ans ont dĂ©vouĂ© les rois Ă  la haine des peuples, et par ces doctrines funestes qui voudraient enlever Ă  l’assassinat politique et au suicide le caractère criminel dont la morale chrĂ©tienne les a si justement flĂ©tris Â».

Treize jours et quatorze interrogatoires de l’accusĂ© suffirent aux magistrats pour instruire le procès. Le lendemain seulement du dernier interrogatoire, le 8 juillet 1836, et alors mĂŞme que les avocats n’avaient pas eu matĂ©riellement le temps de prendre connaissance du dossier, Alibaud comparut devant la Cour des pairs. L’accusĂ© parut, d’une beautĂ© remarquable, grand, la barbe et les cheveux noirs, les yeux bleus, le visage maigre, dont les traits, particulièrement expressifs, en accentuaient encore la sĂ©duction. Le procès eut parfois de drĂ´les d’allures : jusqu’à l’avant-veille du procès, l’accusation produisit de nouveaux tĂ©moignages Ă  charge, sans laisser Ă  la dĂ©fense le temps d’en prĂ©parer la contradiction ; des dĂ©positions furent prĂ©parĂ©es pour dĂ©shonorer Alibaud : on le montrait sous l’influence essentiellement des Â« idĂ©es dĂ©magogiques avec des inclinations basses et perverses Â», « la misère et le dĂ©sĹ“uvrement, la cupiditĂ©, la paresse, l’ignorance et la vanitĂ©, le dĂ©sir immodĂ©rĂ© de parvenir, avec l’inhabiletĂ© Ă  tout Â» formant l’explication du geste qu’il avait commis ; les tĂ©moignages Ă  dĂ©charge faillirent ĂŞtre refusĂ©s : « â€“ Et pourquoi donc voulez-vous assigner des tĂ©moins ? demanda-t-on Ă  l’avocat. – Pour prouver la moralitĂ© de mon client ; on accuse sa vie passĂ©e, je dois la dĂ©fendre. – La moralitĂ© d’Alibaud ! le mot est joli ! – Je ne veux rien dire de joli, monsieur, j’accomplis mon devoir. Â» Quoi qu’il en fĂ»t, la dĂ©cision d’ouvrir avec le plus de rapiditĂ© possible le procès empĂŞcha les tĂ©moins Ă  dĂ©charge de gagner la capitale et de se prĂ©senter Ă  temps ; pendant l’audience, on n’écouta pas l’accusĂ© et on Ă©courta les tĂ©moignages faits en sa faveur. Les premières minutes augurèrent bien mal de la suite des dĂ©bats. Le prĂ©sident Pasquier demanda Ă  Alibaud si son but, en commettant l’attentat, n’était pas d’amener un bouleversement et, par suite, l’établissement de la rĂ©publique ; Alibaud ayant rĂ©pondu d’une voix forte et assurĂ©e : « Oui, Monsieur Â», un mouvement parcourut l’assemblĂ©e des pairs, Ă©tonnĂ©e devant tant d’audace. Et quand Alibaud rĂ©pondit Ă  la question de savoir depuis combien de temps il avait conçu son projet : « Depuis que le roi mit Paris en Ă©tat de siège [...] ; depuis qu’il a fait massacrer les citoyens dans les rues de Lyon et au cloĂ®tre Saint-Merri. Son règne est un règne de sang, un règne infâme. J’ai voulu frapper le roi... Â», le tumulte fut gĂ©nĂ©ral et Pasquier, inconscient du ridicule qu’il y avait Ă  vouloir menacer de prison un homme qu’il allait mener Ă  l’échafaud, admonesta le rĂ©publicain : « Prenez garde, accusĂ© ! vous accroissez, s’il est possible de l’accroĂ®tre, le crime dont vous vous ĂŞtes rendu coupable ; vous ajoutez un dĂ©lit qui Ă  lui seul est punissable et peut occasionner une poursuite. Â»

Le procès continua ainsi. Le prĂ©sident rĂ©gentait les dĂ©bats et ses commentaires montraient le peu de cas qu’il entendait faire de la sĂ©rĂ©nitĂ© qui eĂ»t dĂ», et dans ce procès plus que dans tout autre, entourer le dĂ©roulement des dĂ©bats. DĂ©jĂ  agacĂ©s après qu’un tĂ©moin eut rapportĂ© un trait de courage d’Alibaud qui, lorsqu’il Ă©tait Ă©colier, s’était prĂ©cipitĂ© dans le canal de l’Aude pour secourir un de ses camarades qui se noyait, et avait failli pĂ©rir avec lui, des pairs s’exaspĂ©rèrent lorsqu’un autre tĂ©moin voulut leur infliger un deuxième rĂ©cit de sauvetage fait par Alibaud. Le tĂ©moin commença sa dĂ©claration – « A Narbonne, il jouissait de la considĂ©ration de ses concitoyens [...]. Au reste, j’ai un fait Ă  raconter, il a sauvĂ© un enfant... Â» –, plusieurs voix, impatientĂ©es, s’élevèrent pour interrompre le tĂ©moin : « On l’a dĂ©jĂ  dit. Â» Et comme l’avocat protestait que ce n’était pas le mĂŞme fait, qu’il fallait Ă©couter, le prĂ©sident agrĂ©a Ă  l’énervement de ses collègues, fit taire le tĂ©moin et fit appeler le tĂ©moin suivant.

Le procès dura Ă  peine deux jours. Le procureur demanda la mort, et les avocats eurent la tâche impossible de dĂ©fendre le rĂ©gicide. Mais plutĂ´t que de vouloir sauver sa tĂŞte, Alibaud dĂ©sirait seulement qu’on cessât de le salir : « Mais voyez cette accusation ! Ce n’est pas seulement ma tĂŞte qu’il lui faut ; c’est l’honneur de toute mon existence passĂ©e Â», avait-il confiĂ© Ă  son avocat. Et aujourd’hui encore, dans son rĂ©quisitoire, le procureur continuait Ă  ne vouloir que le dĂ©shonorer, Ă  tel point que Me Ledru s’élevait contre ces procĂ©dĂ©s : « Pourquoi donc l’acte d’accusation ne s’est-il pas contentĂ© de faire peser sur Alibaud l’attentat du 25 juin ? Pourquoi avoir voulu flĂ©trir sa vie antĂ©rieure ? A quoi bon ce luxe d’injures ? Est-ce qu’une accusation de rĂ©gicide, prouvĂ©, avouĂ©, proclamĂ© en quelque sorte, ne suffisait pas Ă  elle-mĂŞme ? Â»

Alibaud avait prĂ©parĂ©, pour la lire devant les juges, une dĂ©claration dans laquelle il expliquait son geste et se dĂ©fendait contre les attaques dont sa vie et son honneur avaient Ă©tĂ© l’objet. Après que le prĂ©sident lui eut donnĂ© la parole, il se leva et commença : « Messieurs les pairs. Je n’ai jamais eu l’idĂ©e de dĂ©fendre ma tĂŞte ; mon intention Ă©tait de vous l’apporter loyalement, croyant que vous l’auriez prise de mĂŞme. Un conspirateur rĂ©ussit ou meurt ; mais moi, rĂ©ussissant ou non, la mort Ă©tait mon partage. Je ne voulais pas tomber vivant entre les mains de mes ennemis ; de mĂŞme, je n’aurais voulu retirer de ma rĂ©ussite qu’une mort glorieuse et populaire.

»Ce n’est donc pas pour dĂ©fendre ma tĂŞte que je prends la parole. Vous avez attaquĂ© quelque chose en moi, Messieurs, qui est bien plus cher que la vie : mon honneur. C’est lui seul que je veux dĂ©fendre, parce qu’en le dĂ©fendant, je dĂ©fends aussi ceux qui portent mon nom.

»Messieurs, l’acte d’accusation n’est empreint que de passion, de fiel et de mensonges. (Se tournant vers le banc oĂą siĂ©geaient le procureur gĂ©nĂ©ral et ses substituts.) Des magistrats aussi haut placĂ©s ne devraient pas employer d’aussi petits moyens que ceux de M. le procureur gĂ©nĂ©ral, pour perdre de rĂ©putation un homme du peuple, un rĂ©publicain, Ă  qui l’on ne donne pas le temps de dĂ©fendre son honneur, aussi dĂ©loyalement attaquĂ©.

»Dans vos investigations, Messieurs, vous avez en votre pouvoir les tĂ©lĂ©graphes, les magistrats de chaque dĂ©partement, sans parler de l’agent le plus digne de ce siècle d’égoĂŻsme : la corruption. Et moi, Messieurs, il n’y a que les personnes qui m’ont connu qui auraient pu me dĂ©fendre contre d’odieuses calomnies. Mon avocat vous a demandĂ© d’ajourner mon jugement de quelques jours, pour donner le temps Ă  ces personnes d’arriver, et vous le lui avez refusĂ©. La justice doit-elle se ravaler ainsi ?

»Il y a certaines calomnies que le sens commun fait tomber d’elles-mĂŞmes : le dire que l’on m’attribue au sujet de Fieschi, par exemple. Qu’y a-t-il de commun entre Fieschi et moi ? et pourquoi parlerais-je de cet homme ?

»On m’inculpe d’avoir des inclinations basses, et l’on ne me donne pas le temps de dĂ©truire l’odieux de ces inculpations par le tĂ©moignage des personnes qui me connaissent. On m’accuse et je ne puis me dĂ©fendre. Ce peut ĂŞtre lĂ  de la justice expĂ©ditive, mais ce n’est pas la justice telle que je la comprends dans mon humilitĂ© d’homme du peuple que vous appelez pervers. (Se tournant vers M. Martin du Nord.) Il ne manquerait plus Ă  M. le procureur gĂ©nĂ©ral que de m’appeler un intrigant, comme tant d’autres Ă©clos au soleil de juillet.

»Pour moi, en juillet 1830, j’étais militaire, en garnison Ă  Paris. Je quittai la cause de Charles X pour embrasser celle du peuple. VoilĂ  tout ce que j’ai demandĂ© Ă  cette rĂ©volution, et c’est pour cela sans doute qu’on lit dans votre acte d’accusation que je suis dĂ©vorĂ© par la cupiditĂ©, sans avoir assez de cĹ“ur pour la satisfaire.

»J’ai participĂ© Ă  l’installation de la royautĂ© rĂ©publicaine, gouvernement Ă  bon marchĂ©, qui devait rendre le peuple heureux et la France glorieuse. Il y a six ans que ces promesses nous furent faites Ă  nous, peuple. Oui, je l’avoue, quoique j’aie vu bientĂ´t Ă  quoi aboutissaient toutes ces promesses, quoique, en ma qualitĂ© de rĂ©publicain, j’eusse eu horreur de la royautĂ©, parce que toute royautĂ© vit pour elle et non pour le peuple, cependant, avant le 6 juin, jamais je n’avais eu la pensĂ©e de tuer le roi. Mais, dès lors, il n’y eut plus de gouvernement reprĂ©sentatif ; le roi seul gouverna, il mit la Charte hors la loi. Ses ministres dirent que c’était lui qui faisait tout... Si le roi est tout, c’est donc de lui que vient le mal me dis-je. C’est pourquoi, dĂ©testant le mal, c’est-Ă -dire la tyrannie, les massacres qui ont dĂ©shonorĂ© Paris, puis ensuite les sanglantes exĂ©cutions de Lyon, je rĂ©solus de couper le mal dans sa racine, de venger en mĂŞme temps ces braves Polonais, dont l’assassin ne figure pas ici, Messieurs les pairs, et dont M. le procureur gĂ©nĂ©ral ferait volontiers l’éloge : car ce magistrat, qui n’aime pas les assassins des rois, pardonne sans doute aux assassins des peuples.

»Il est dans la nature de l’homme de s’élever contre la domination, l’injustice et l’arbitraire. Le droit des hommes contre la tyrannie est personnel.

»Lorsqu’un roi viole les constitutions du pays et qu’il se met au-dessus des lois, les hommes ne sont pas obligĂ©s mais ils sont forcĂ©s d’obĂ©ir. Alors, on repousse la force par la force.

»J’avais Ă  l’égard de Philippe Ier le mĂŞme droit que celui dont usa Brutus sur CĂ©sar. (Violente interruption.)

»Lorsque j’ai attaquĂ© le roi, il Ă©tait dĂ©fendu par plus de soldats que n’en eut NapolĂ©on pour reconquĂ©rir son trĂ´ne. Le roi gouvernant est responsable de tous les actes qui Ă©manent du pouvoir ; le roi mettant Paris en Ă©tat de siège se met dans le mĂŞme cas qui a fait condamner, par la Chambre des pairs, le ministre Polignac.

»Peuple lâche, comme on te fait porter le bât, et tu baisses les oreilles. Tu mĂ©riterais des coups de bâton. On en viendra lĂ , et Ă  quelque chose de pis encore si tu continues de supporter le joug.

»Le rĂ©gicide est le droit de l’homme qui ne peut obtenir justice que par ses mains... Â»

A cette dernière phrase, de violents murmures s’élevèrent des bancs de la pairie. Le prĂ©sident interrompit l’accusĂ© : « Je ne puis vous laisser continuer un pareil langage. Asseyez-vous. Â» Alibaud protesta, d’une voix Ă©mue : « Vous demandez ma tĂŞte, c’est Ă  moi de la dĂ©fendre ! Â» Il resta debout, en regardant le prĂ©sident. Les gendarmes le prirent par le bras et le forcèrent Ă  s’asseoir. Comme Alibaud pliait ses feuilles de papier et les remettait Ă  son dĂ©fenseur, le prĂ©sident interpella vivement l’avocat : « MaĂ®tre Ledru, vous ne pouvez conserver ce papier ; il faut le remettre au greffe. Â» L’avocat protesta qu’il s’agissait d’une pièce confiĂ©e Ă  lui par son client et que la cour pouvait, de toute façon, s’en rapporter Ă  sa discrĂ©tion. Mais le prĂ©sident, craignant plus que toute autre chose, la publicitĂ© qui pourrait ĂŞtre faite d’un tel document, exigea qu’il fĂ»t remis au greffier.

Me Bonjour, le second avocat d’Alibaud, se leva et voulut, par sa plaidoirie, tenter de tempĂ©rer la mauvaise impression que la dĂ©claration d’Alibaud avait pu laisser aux juges. Mais l’accusĂ© se leva et, mettant la main sur l’épaule de l’avocat, interrompit son dĂ©fenseur : « Ah ! je vous comprends, monsieur l’avocat ; vous voulez demander pour moi grâce et pitiĂ© ; mais moi, je ne veux inspirer d’autre sentiment que l’estime ou la haine. Â»

Après que le procureur eut terminĂ© son rĂ©quisitoire, le prĂ©sident voulut savoir si l’accusĂ© avait quelque chose Ă  ajouter : « Alibaud, je vous ai retirĂ© la parole dans un moment oĂą, au lieu de parler pour votre dĂ©fense, vous parliez pour votre accusation. Avez-vous maintenant quelque chose Ă  dire qui ne soit pas l’apologie du rĂ©gicide et de l’assassinat ? Â» Alibaud rĂ©pondit : « Eh bien ! sauf cet article, le manuscrit que vous m’avez retirĂ© contenait ma dĂ©fense. Laissez-moi continuer. Â»

Le prĂ©sident donna alors l’ordre Ă  l’huissier de rendre le manuscrit Ă  l’accusĂ©. Alibaud put continuer : « Ne croyez pas, messieurs, que je me glorifie d’être classĂ© parmi les rĂ©gicides. C’est une douloureuse cĂ©lĂ©britĂ©. Car, messieurs, ce n’est pas naturel Ă  l’homme de tuer son semblable ; il fallait que le malheur qui pesait sur moi et sur le peuple fĂ»t bien grand pour me faire surmonter la nature. Ce sont les actes de vous tous, messieurs du pouvoir, qui ont fait de moi un rĂ©gicide tandis qu’il y avait en moi de quoi faire un vertueux citoyen.

»Si le gouvernement n’avait rendu que moi de malheureux, je n’aurais pas pris la peine de tuer le roi, je me serais suicidĂ©. Le système que le roi suit avec acharnement rend le peuple français malheureux et coopère avec les puissances barbares du Nord Ă  l’asservissement de tous les peuples. Je rendais donc un grand service Ă  l’humanitĂ©, en frappant Ă  mort son plus cruel ennemi... Â»

A ces mots, le prĂ©sident interrompit Alibaud et le menaça de le faire taire s’il continuait Ă  parler de la sorte. Alibaud reprit sa lecture et poursuivit : « J’ai employĂ© toute sorte de moyens honnĂŞtes pour me crĂ©er une position honorable, afin de pouvoir secourir mes parents, dans leur vieillesse. Mais la corruption est si grande qu’un homme de bien est toujours la dupe des fripons. IndignĂ© contre les hommes et prĂŞt Ă  les mĂ©priser, je voulus remonter aux causes de mes malheurs. Ces causes, je les trouvais en grande partie dans le roi qui gouverne la France. La corruption qu’emploient ceux qui veulent gouverner les hommes est le plus grand flĂ©au de l’humanitĂ©. Cette corruption dĂ©coule des trĂ´nes pour se rĂ©pandre sur les peuples... Â» Ce fut la dernière phrase que put prononcer Alibaud Ă  son procès. Le prĂ©sident, excĂ©dĂ©, lui coupa impĂ©rativement la parole : « Il est impossible de tolĂ©rer un pareil langage, accusĂ© taisez-vous ! [...] Les dĂ©bats sont clos. Gardes, reconduisez l’accusĂ© dans sa prison. Â» Alibaud dut se rĂ©signer : « Si mes vĂ©ritĂ©s ne sont pas agrĂ©ables Ă  certaines oreilles, force m’est ici de me taire 1. Â»

Le verdict fut sans surprise : Alibaud fut condamnĂ© Ă  la peine des parricides. Seule la grâce du roi pouvait sauver Alibaud. Le rĂ©gicide se refusa Ă  la demander. « La seule grâce que je demande, c’est qu’on m’exĂ©cute sans retard Â», dit-il Ă  son avocat. Les dĂ©marches personnelles de l’avocat furent sans effet : Il ne fut pas mĂŞme fait remise des dispositions accessoires de la peine, dispositions d’un autre siècle et qui, selon les propres dires de Louis-Philippe, n’allaient « plus Ă  nos mĹ“urs Â». C’était en chemise, les pieds nus et la tĂŞte maintenue sous un voile noir que Louis-Philippe voulait voir monter Ă  l’échafaud le rĂ©publicain qui avait voulu tirer sur lui et mettre fin Ă  la monarchie.

Alibaud fut guillotinĂ© le 11 juillet 1836. Pour prĂ©venir toutes les manifestations de sympathie envers le suppliciĂ© et d’affliction au spectacle de sa mise Ă  mort, les autoritĂ©s dĂ©cidèrent d’avancer l’heure de l’exĂ©cution, fixĂ©e traditionnellement vers huit heures, et de prendre ainsi de court tous ceux qui Ă©taient dĂ©cidĂ©s Ă  y assister. La nuit prĂ©cĂ©dant l’exĂ©cution, Me Ledru supplia le garde des sceaux, puis le prĂ©fet de police, puis de nouveau le garde des sceaux de lui permettre de dire un dernier adieu Ă  son client. A une heure et demie du matin, il fit rĂ©veiller le directeur de la prison, qui lui promit alors qu’il pourrait voir son client Ă  six heures du matin. Me Ledru se prĂ©senta devant la prison avant six heures du matin. LĂ , il apprit que la tĂŞte d’Alibaud Ă©tait tombĂ©e Ă  cinq heures.

Voici le rĂ©cit des derniers moments du condamnĂ© Ă  mort : « A onze heures et demie, le condamnĂ© a fredonnĂ© d’une voix mĂ©lancolique quelques couplets en patois languedocien, puis il s’est endormi, et n’est sorti de son profond sommeil que vers deux heures du matin. A peine Ă©veillĂ©, il a demandĂ© Ă  un sergent de ville, placĂ© près de son lit, de lui procurer le moyen de fumer ; on s’est empressĂ© de satisfaire Ă  son dĂ©sir ; il a engagĂ© dès lors une conversation dont seul il soutenait le ton enjouĂ©, et qui s’est terminĂ© ainsi : “– Fait-il beau ce matin ? – Oui, le soleil s’est levĂ© brillant comme tous les jours passĂ©s. – Tant mieux, mais je crois fort que le temps est pour moi Ă  l’orage. Au reste, mieux vaut aujourd’hui que demain !”

»En ce moment, la porte de la prison s’ouvrit, et un ecclĂ©siastique, M. l’abbĂ© Grivel, se prĂ©senta, accompagnĂ© de M. Olivier Dufresne (voir Dufresne, Olivier, Claude), inspecteur gĂ©nĂ©ral des prisons. Alibaud, qui avait eu le temps de se lever, les reçut avec une extrĂŞme politesse ; s’approchant du prĂŞtre : “Toutefois, je n’ai nullement besoin de vos services, dit-il, je suis en paix avec ma conscience.”

»A quatre heures, l’exĂ©cuteur est arrivĂ© Ă  la prison du Petit-Luxembourg ; on prĂ©vient alors Alibaud, qui, avant de descendre dans la petite pièce de l’avant-greffe, oĂą tout est disposĂ© dĂ©jĂ  pour la fatale toilette, demande encore une pipe qu’il allume ; puis, d’un pas ferme, il descend les degrĂ©s, traverse les couloirs, et arrive dans la pièce oĂą se trouvent l’exĂ©cuteur, ses aides, M. l’abbĂ© Grivel, M. Olivier Dufresne, M. Sajou et le concierge de la prison. Après avoir saluĂ© cette sinistre assemblĂ©e, Alibaud s’assied sur le tabouret au milieu d’un profond silence ; sa figure est pâle, mais aucune Ă©motion ne se trahit sur ses traits, aucune contraction ne se manifeste dans sa contenance.

»L’exĂ©cuteur, après lui avoir coupĂ© les cheveux Ă  la partie postĂ©rieure de la tĂŞte, et lui avoir enlevĂ© le col de sa chemise, lui porte la main sous le menton pour s’assurer que le collier de barbe qui lui entoure le col n’apportera aucun obstacle Ă  l’exĂ©cution. Alibaud fait un mouvement, comme si ce contact lui inspirait un sentiment d’horreur ; mais son sourire semble dire Ă  l’exĂ©cuteur qu’il peut s’épargner une prĂ©caution futile. Il se lève alors, et l’exĂ©cuteur l’invite Ă  cesser de fumer et Ă  dĂ©poser sa pipe.

»Alibaud a conservĂ© le pantalon de coutil blanc qu’il portait aux dĂ©bats de la Cour des pairs. A dĂ©faut de bretelles, ce pantalon est serrĂ© autour de sa taille par une cravate noire. On jette sur son dos une chemise en forme de peignoir, et on lui enveloppe le visage d’un crĂŞpe noir, large et Ă©pais ; on retire les chaussettes qu’il portait, puis on coupe les sous-pieds attachĂ©s au pantalon, afin qu’il ait les pieds nus, conformĂ©ment Ă  l’arrĂŞt de la Cour ; nĂ©anmoins on lui laisse reprendre ses souliers. A quatre heures et demie, et au milieu d’un groupe de gardes municipaux, suivi de son fatal cortège, il se met en route, et d’un pas ferme traverse le parterre du jardin du Luxembourg et la longue allĂ©e de l’Observatoire, en manifestant Ă  haute voix ses convictions rĂ©publicaines. “Oui, dit-il, je meurs pour la rĂ©publique ; je rĂ©pète que je n’ai point de complices ; je dĂ©mens tout ce que le procureur gĂ©nĂ©ral a dĂ©bitĂ© sur ma vie privĂ©e, mes habitudes et mes mĹ“urs ; je suis aussi pur que Brutus et Sand, comme eux j’ai voulu la libertĂ© de mon pays !”

»A la grille de l’Observatoire, une voiture des prisons l’attend ; il y monte avec rapiditĂ©, et part au grand trot, prĂ©cĂ©dĂ© et suivi d’une escorte de garde municipale. […]

»A cinq heures moins cinq minutes, une sorte d’agitation se manifeste ; on entend au loin le trot des chevaux, tout annonce l’arrivĂ©e du fatal cortège : il dĂ©bouche par le boulevard Saint-Jacques, Ă  l’issue de la rue d’Enfer. Le cercle s’ouvre alors, et l’on y voit pĂ©nĂ©trer huit gardes municipaux, qui prĂ©cèdent un cabriolet oĂą se trouvent M. Sajou, huissier de la Cour des pairs, puis deux voitures de place pleines d’agents de l’autoritĂ© ; enfin, la sinistre voiture oĂą sont Alibaud, l’abbĂ© Grivel, l’exĂ©cuteur et un de ses aides, et qui s’arrĂŞte au pied de l’échafaud.

»Alibaud descend alors de voiture : le voile noir lui cache complĂ©tement la figure ; on le place au pied de l’instrument du supplice, et M. Sajou lui donne lecture de l’arrĂŞt qui va recevoir son exĂ©cution.

»Pendant cette lecture, qui n’a pas durĂ© moins de deux minutes, Alibaud ne manifeste aucun trouble : sa contenance est assurĂ©e, il se dresse et lève fièrement la tĂŞte, et lorsque l’huissier de la Cour des pairs prononce cette dernière phrase : “Il sera immĂ©diatement mis Ă  mort”, il s’écrie d’une voix sonore : “Je meurs pour la libertĂ© !”

»L’exĂ©cuteur alors arrache le voile noir qui couvre le visage du patient. Alibaud est pâle, mais ses traits ont conservĂ© toute leur Ă©nergie ; l’exĂ©cuteur le fait tourner sur lui-mĂŞme et le fixe sur la planche de mort, tandis qu’il s’écrie : “Je meurs pour la libertĂ© !... Pour le bien de l’humanitĂ©, pour l’extinction de l’infâme monarchie !...”

»Un sourd frĂ©missement se fait entendre, c’est le bruit d’attente de la foule. Alibaud, bouclĂ© sur la planche, rejette la tĂŞte en arrière par un dernier effort, crie encore d’une voix ferme en jetant son dernier regard sur la foule : “Adieu, mes braves ! Adieu ! Vive la libertĂ© !” Â»

Après l’exĂ©cution, l’échafaud fut rapidement dĂ©montĂ© et retirĂ©. Et quand, vers sept heures, des centaines de Parisiens, loin de se douter que l’exĂ©cution avait dĂ©jĂ  eu lieu, arrivèrent Ă  la barrière Saint-Jacques, toutes les traces du sanglant spectacle avaient disparu. Â» Alibaud fut inhumĂ© le 12 juillet 1836 dans une tranchĂ©e gratuite du cimetière du Montparnasse ; cette sĂ©pulture n’existe plus aujourd’hui. Rochefort nous laisse ce tĂ©moignage sur les relations d’Alibaud avec les rĂ©publicains : « Le rĂ©volutionnaire qu’il [Barbès] paraissait admirer sans rĂ©serve Ă©tait Alibaud. Le nom du jeune et intrĂ©pide rĂ©gicide revint plusieurs fois dans notre causerie. Il me raconta que pendant la pĂ©riode d’agitation qui suivit les premières annĂ©es du règne de Louis-Philippe, lui, Godefroy Cavaignac, Etienne Arago et les affiliĂ©s de la SociĂ©tĂ© des Droits de l’Homme et de celle des Saisons cherchaient Ă  recruter des adhĂ©rents un peu partout. Dans un cafĂ© oĂą ils se rendaient de temps en temps, ils voyaient un jeune homme pauvrement mais proprement vĂŞtu qui lisait les uns après les autres les journaux de l’opposition, payait sa consommation et s’en allait sans jamais essayer de lier conversation avec qui que ce fĂ»t. Un jour, Etienne Arago s’approcha de ce silencieux et, sous prĂ©texte de lui passer le National, lui demanda s’il ne serait pas homme Ă  entrer dans une sociĂ©tĂ© rĂ©publicaine secrète oĂą il rencontrerait des camarades prĂŞts Ă  s’unir Ă  lui pour le bon combat. – Non, dit le jeune homme en se levant ; vous ĂŞtes trop lents Ă  agir. Â» Alibaud demeura durant dix jours, Ă  l’hĂ´tel du RhĂ´ne, 7, rue de Grenelle-Saint-HonorĂ©, puis, durant deux mois, dans l’hĂ´tel du 5, rue de Valois-Batave puis chez son ami LĂ©once Fraisse rue Bourbon-Villeneuve en 1835 ; chez Batisa, marchand de vins 12, rue Saint-Sauveur puis Ă  partir du 24 mai, dans un hĂ´tel garni, 3, rue des Marais-Saint-Germain. Le Journal du commerce, 27 juin 1836 ; Archives nationales CC/698 ; Archives nationales CC/699 ; Archives nationales CC/700 ; Archives nationales CC/701 ; Archives nationales CC/702 ; Archives nationales CC/703 ; Procès de Alibaud devant la Cour des pairs, chez Pagnerre, Paris, 1836 ; Les Mystères du procès d’Alibaud dĂ©voilĂ©s, documents authentiques et inĂ©dits sur la dĂ©fense d’Alibaud, communiquĂ©s par M. Charles Ledru son dĂ©fenseur, chez de Surcy et Cie, Paris, 1848 ; Les Aventures de ma vie, Rochefort, tome II, p. 80, chez Dupont Ă©diteur, Paris, 1896 ; Correspondance, Lamennais, tome II p. 467-468, chez Didier et compagnie, Paris, 1863 ; Tableau dramatique de la justice au XIXe siècle, tome Ier, chez Surcy et Camus, Paris, 1847, p. 514-559 ; L’EpopĂ©e des rĂ©gicides. Passions et Drames. 1814-1848, Louessard, l’Insomniaque, Paris, 2000.

1.

Le texte de la déclaration d’Alibaud, déposé au greffe sur l’ordre du président, nous est aujourd’hui connu puisqu’il fut remis par la suite aux Archives nationales avec les autres pièces du procès. Voici la suite de la déclaration qu’entendait faire Alibaud, selon les termes du manuscrit rédigé de sa main même. Ce texte coupe court aux nombreux testaments apocryphes répandus tout au long du règne de Louis-Philippe dans les milieux républicains : « [...] mais elle ne remonte jamais des peuples aux trônes. Ce serait vouloir faire remonter les eaux des rivières à leurs sources.

»Le roi n’est entouré que de roués politiques, qui coopèrent avec lui au malheur du peuple français. Qu’il chasse ces ennemis de notre belle révolution, en les remplaçant par des hommes de mérite, qu’il respecte la souveraineté nationale au lieu de l’asservir, en un mot, qu’il cesse de gouverner et se contente de régner ; alors, le peuple français étant heureux, aucun de ses membres n’attentera aux jours de celui qui coopère à son bonheur.

»Dans le système actuel, il n’y a pas un seul homme en place qui oserait, sans rougir, révéler les moyens qu’il a employés pour y parvenir. Ils n’obtiennent ces places qu’à force de bassesses. Il y en a même qui vont jusqu’à se mettre à genoux aux pieds du roi. Quel est l’homme qui a les sentiments les plus nobles de celui qui se met à genoux devant l’oppresseur du peuple ou de celui qui le met en joue ?

»Les ministres du roi ne sont que ses agents corrompus. La Chambre des pairs, qui ne devrait être composée que des illustrations de la France et par conséquent de zélés défenseurs du droit des gens, n’a fait parler d’elle que par des jugements dictés par la passion des partis. Sans ces jugements, on ignorerait son existence. Que fait-elle, la Chambre des pairs, pour le bonheur de la France ? Elle adopte sans discussion les actes arbitraires des députés ; elle se prostitue à toutes les royautés ; elle accorde aux rois toutes les têtes qu’ils lui demandent ; elle verse le sang du peuple, aux exigences sanguinaires de son tyran.

»Ce sang républicain que vous allez encore verser et dont vous êtes si avide, rejaillira sur vos têtes. Le peuple aussi juge les rois et ses satellites ; il est terrible le peuple dans sa colère. Le jour n’est pas éloigné où ce même peuple que vous tyrannisez vous conduira ici, où je suis moi Alibaud, pour vous faire rendre compte de vos actions. Vous n’aurez pas, comme moi, la conscience du bien. Alors le nom d’Alibaud que vous avez voulu ravaler, sortira glorieux de cette enceinte et effacera tous les vôtres.

»La prison d’où je sors, pour paraître devant vous, est encore empreinte des souvenirs d’un grand homme, qui n’a eu d’autres torts à vos yeux, que ceux d’avoir rendu de grands services au pays. Son nom doit mal résonner à certaines oreilles... Il est mort ce grand homme... C’est le maréchal Ney [Le maréchal Ney fut condamné à mort par la Cour des pairs, N. D. A.].

»Que représente la Chambre des députés ? Cent soixante mille individus ; et nous sommes, en France, trente-trois millions. Que font ces représentants de cent soixante mille individus ? Des lois en faveur de cent soixante mille individus. Que gagnent-ils, ces députés, à ce genre de représentation nationale ? Ils gagnent de l’or, en faisant des lois en faveur des monopoles, et des décorations, des titres, des dignités indignes, en faisant la volonté du roi. N’est-ce pas, Messieurs, que le peuple français est très heureux ?

»Il en sera de la démocratie comme de la religion de Jésus-Christ : plus vous enverrez de ses défenseurs à l’échafaud, plus les têtes se multiplieront sous la hache du bourreau et plus tôt les trônes finiront par s’écraser.

»Maître Ledru, je vous ai fait ma confession, vous seul me connaissez. Dites qui je suis et l’on verra que je n’ai pas les sentiments bas et pervers, comme on a voulu le faire croire. Et après votre plaidoyer, n’implorez en ma faveur ni compassion ni pitié, je m’y oppose de toutes mes forces et ne veux inspirer d’autres sentiments que la haine ou l’estime de mes semblables. J’ai en horreur le juste milieu. »

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