Anonyme
Biographie
« Fatigué du fracas des armes dont nous étions enfin, en partie, délivrés, je m’avançais vers le bas de la rue Saint-Honoré, lorsqu’un homme de cinquante ans environ, tenant, d’une main, un fusil de munition, et de l’autre un sabre ensanglanté, ayant une savate à un pied, et l’autre pied sans chaussure, portant un vieux pantalon en lambeaux et couvert de sang, vêtu seulement d’une chemise grossière et déchirée, dont la figure noircie par la poudre, la fumée et je ne sais quoi encore, présentait un ensemble de hideux que je n’essayerai point de décrire, cet homme se laisse tomber à mes pieds. Je le prends d’abord pour un homme ivre ; mais bientôt, j’acquiers la conviction qu’il est tombé de fatigue et d’inanition. Je me penche vers lui. Je veux essayer de le relever. Il me demande du pain. Il n’avait rien pris de la journée. Une balle avait traversé le mollet de la jambe gauche ; et depuis le matin, malgré sa blessure, malgré la faim, la soif, la chaleur et la fatigue, il n’avait cessé de combattre. Il était à l’assaut des Tuileries. Une digne dame eut la bonté de me donner son mouchoir et de me procurer de l’eau. Je pansai la plaie de ce brave ; et croyant avoir encore un devoir à remplir, je le priai d’accepter cinq francs pour se procurer de la nourriture. A ces mots, cet homme, comme saisi d’une profonde indignation, se relève, saisit son sabre... De l’argent ! s’écrie-t-il ; de l’argent à moi qui combat pour la liberté ! Misérable ! tu oses m’offrir de l’argent ! à moi ! à moi ! soldat français, soldat de la patrie ! Il lève son arme, est prêt à me pourfendre... Je me jette sur lui ; je l’embrasse ; je pleure d’admiration ; je ne sais plus ce que je suis... Son indignation ne peut se calmer : il s’écrie sans cesse : De l’argent ! de l’argent à moi ! à moi !... Enfin, ayant eu le bonheur de me faire comprendre, je le vois revenir à lui... il me serre la main. Je le prie de venir dîner chez moi, il s’y refuse. Il accepte seulement le pain dont il avait besoin, et qu’apporte avec de l’eau, la dame à laquelle nous devions le don du mouchoir. Je le presse d’accepter au moins un peu de vin. Non, non, dit-il, cela coûte de l’argent ; l’eau ne coûte rien. Et il nous quitte, en se traînant et sans nous avoir dit son nom... » In Esquisse du mouvement héroïque du peuple de Paris, dans les journées immortelles des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830 ; ou Lettre adressée au lieutenant-colonel Boyer, l’un des soldats de la Grande Armée, par son ami, Fabré-Palaprat, médecin à Paris, Paris, 1830, chez A. Guyot, éditeur, rue Neuve-des-Petits-Champs, n° 37 et Amyot, libraire, rue de la Paix, n° 6, p. 30-37.