Bailly, Louis, Antoine
Biographie
Né le 18 juillet 1806 à Paris. Bijoutier. Il adressa à la Commission des récompenses nationales un long exposé de la conduite qu’il avait tenue pendant les journées de Juillet, intitulé Journées des 29, 30 et 31 juillet 1830, et ainsi rédigé : « Parti le 26 juillet au matin pour quelques affaires à huit lieues de Paris, je n’avais entendu parler de rien qui pût faire croire que la ville serait le lendemain en état de siège et que l’on ne pourrait plus y rentrer. Je résolus malgré tout d’y pénétrer. Je partis donc le 29 à 3 heures du matin de Torcy. En arrivant à la barrière du Trône à 5 heures, je fus surpris de ne trouver aucune résistance et personne ne me disant rien, quelques gendarmes au-dehors ne faisant aucun service, je poursuivis ma route. J’aperçus quantité de groupes d’ouvriers rassemblés sur différents points. Sur le visage de tous, l’on voyait le plaisir et la rage. Chacun racontait ce qu’il avait fait et ce qu’il avait vu, les deux jours précédents. Les barricades se formaient avec la plus vive ardeur. Je tressaillis en voyant les maisons criblées des balles, que les gardes avaient osé lancer sur les Parisiens. Je fus saisi d’horreur et d’effroi à la vue des blessés que l’on ramenait de tout côté. J’avais regret d’avoir quitté Paris. Pensant néanmoins pouvoir être encore utile à mon pays, je ne fis que passer un instant chez moi. Trop heureux de risquer mes jours pour la défense de la liberté, je descendis dans la rue malgré les coups de fusil que j’entendais tirer de tout côté. Je me dirige en toute hâte vers le Louvre. On attaquait sur tous les points. Mais hélas ! Que faire sans armes. Je me réunis à quelques braves au coin de la rue des Poulies et du quai de l’Ecole. Là, je remarquais deux individus près de la pompe, qui tiraient avec beaucoup d’adresse ; un autre, sur les marches du port, faisait feu sur le Louvre, avec le plus grand sang-froid. Je crus le reconnaître pour un commissionnaire du port aux Cotterets (situé au quai de l’Ecole, N.D.A.). J’étais forcé de rester tranquille spectateur, encourageant les autres par la voix mais ne pouvant le faire par l’exemple, la rage dans le cœur de ne pouvoir attraper d’armes. Tout à coup un homme blessé tombe à mes côtés. Je lui demande son fusil, il ne me répond pas. Je le lui prends, ainsi que quatre cartouches qu’il avait dans son mouchoir. Ce malheureux, revenu à lui, se traîna avec beaucoup de peine ; il était blessé au pied. C’était un homme de vingt-six à vingt-sept ans, des favoris noirs, un teint pâle. Content alors de pouvoir me rendre utile, je me réunis avec d’autres braves. Il fallait attendre son tour pour tirer à cause de l’emplacement que nous occupions au coin du quai de l’Ecole. Ennuyé de ne pouvoir tirer plus souvent, je m’avançais près de la grille de bois : plusieurs hommes me suivirent. Cachés par le mur du bas, sitôt que nous apercevions un Suisse aux fenêtres du Louvre, nous tirions dessus et nous avancions à mesure vers la porte du milieu. Je venais de tirer mon dernier coup. Je demandais à ceux qui m’avaient suivi s’ils n’avaient pas quelques munitions à me donner ; ils me passèrent un peu de poudre et des balles. J’avais cinq coups à tirer. Arrivé presque au bout de la grille, près la place du Louvre, une décharge se fait sur nous ; me trouvant dans une position périlleuse et ne voulant cependant pas reculer, je me couche à plat ventre. J’entends des cris, je me relève, encore une nouvelle fusillade nous assaillit. Tout à coup j’aperçois un de nos braves jeunes gens de l’école ; il était à cheval brun clair ; je l’engage à rassembler du monde et le Louvre sera bientôt à nous. Encore une nouvelle fusillade, tout le monde fuit. Je me jette de nouveau parterre, je tire un coup de fusil à genoux, j’en tire un second et je recharge mon arme. Tout à coup des cris d’allégresse se font entendre, la porte est ouverte. Qui l’a ouverte ? je n’ai rien vu qu’un seul groupe qui se trouvait près de la petite porte. Aussitôt, je me relève, je me précipite dans le Louvre avec les personnes qui ne me quittaient pas. La foule arriva, on entend encore quelques coups de fusil. La porte de la galerie de gauche est ouverte, trois Suisses blessés, au fond à gauche, sont couchés sur des matelas, un d’eux vient de recevoir un coup de baïonnette. On les enlève. Nous montons au-dessus, toujours en tirant quelques coups de fusil. Nous ne voyons plus personne, on plante le drapeau tricolore sur le grand balcon. A cette vue, la foule se précipita de nouveau dans le Louvre. A droite, j’aperçois une porte fermée. Je témoigne le désir de la voir ouverte. Aussitôt un individu avec une hachette de maçon fait une ouverture, une double porte est ouverte de même ; je passe à travers le panneau brisé ; une fusillade d’un autre côté se fait entendre. Tout le monde s’élance. « Ce sont des Suisses », dit-on. Je me précipite dans la galerie où se trouvait le tableau du sacre, je n’aperçus aucun ennemi. De là, nous entrons dans la galerie de mosaïque ; plusieurs braves qui se joignirent à moi m’aidèrent à protéger du pillage divers objets de prix. Je descends dans le Louvre, du côté du pont des Arts. J’engageai à faire une perquisition, tout le monde y consent, je place des factionnaires aux portes et à la grille. Je harangue de mon mieux les braves qui m’accompagnent ; tous me répondent que je peux compter sur eux et qu’ils ne quitteront pas leur place que je ne sois venu les remplacer. Un corps de garde est formé dans l’ancien. Tout le monde m’écoutait, j’étais moi-même étonné de commander. Un homme pris de vin dit d’un ton assez drôle : Sois tranquille, je ne bougerai pas de là. Je suis sorti ce matin de Sainte-Pélagie, où j’étais détenu pour dettes mais je n’en suis sorti que pour venger mon pays de toute cette canaille-là. Il était en habit marron et un fusil de chasse sur l’épaule (voir Chignard, Louis, David ? ou Felines, Etienne, François ?). Tout à coup, j’entendis deux coups d’armes à feu ; je crus qu’ils sortaient d’une trappe qui se trouvait à droite de nous. Une chandelle que l’on trouva aida à descendre dans cette cave. Après avoir bien cherché, nous remontâmes l’escalier, n’ayant rien découvert. Je formais une troupe de gens armés, je leur parle de mon mieux, je demande des munitions, un d’entre eux qui n’avait que des cartouches, une épée et un pistolet me demanda mon fusil ; j’en fis échange contre son épée et son pistolet. Commandez-nous, me dirent-ils alors, nous vous obéirons. J’étais fier de commander à ces braves qui me nommaient ainsi pour leur chef pour la défense de la liberté. Je leur adresse encore quelques paroles, je les encourage et nous nous mettons en marche. A peine étions-nous sortis par la porte en face du Carrousel qu’une fusillade nous assaillit du côté de la bibliothèque. Nous courons vers la petite porte, à côté de celle du musée. Plusieurs braves y étaient déjà. Une douzaine de gardes royaux sortent par la même porte. Ils mettent bas les armes. On les leur prend. Je m’en empare d’une. Chacun les embrasse et fraternise avec eux. Au même moment, un jeune homme en blouse, que je n’ai pas eu le temps de reconnaître, me dit : Reste sur la place avec les hommes, en cas de surprise, je vais poursuivre dans la bibliothèque et tu me retrouveras au Carrousel. Je fis ranger mes hommes mais le temps me sembla bien long. Tout à coup, j’entends des cris du côté des Tuileries, je me porte aussitôt vers cet endroit, avec les braves qui ne me quittaient pas. Nous arrivons. L’on entrait dans le château. Nous y pénétrâmes par la rue de Rivoli, dont les portes étaient ouvertes. Je perdis mes hommes dans la foule qui s’y portait. J’avance au milieu du vestibule. Là, on tirait encore des coups de fusil sur les fuyards qui se sauvaient à travers le jardin. Je me retourne et vois à quelques pas derrière moi mes hommes qui me cherchaient. Nous continuâmes de marcher en avant. En sortant par la porte qui conduit au pont Royal, j’aperçois le jeune homme en blouse que je connaissais de vue, c’était un commis, nommé Vicard (voir ce nom) ; il m’aborda, en me disant : Entends-tu quelque chose à l’état militaire ? fais le service, établis un corps de garde dans cette salle basse, nous remplacerons les Cent-Suisses et nous ferons le service aussi bien qu’eux. Trente-quatre hommes sont à ma disposition, tous braves et s’étant distingués ; ils étaient bien armés ; un d’entre eux avait deux pistolets de cuirassiers, une épée, un fusil et une trentaine de cartouches dans son mouchoir. Il était coiffé d’un chapeau à trois cornes. Un autre, dont le nom bizarre me le fera toujours rappeler, il se nommait Malcuit (voir ce nom ?) ; je l’ai toujours vu aux endroits les plus périlleux. Je fis une liste des hommes que je commandais, je leur assignais à tous un numéro, je plaçais des factionnaires à toutes les issues et même à la grille qui donne sur le quai. Tout étant établi, le jeune Vicard revint, il était monté à l’entresol ; il me dit avoir trouvé un peu de vaisselle d’argent, consistant en couteaux, plats et autres. Il faut les cacher, lui dis-je, aux yeux de ces hommes que nous ne connaissons pas, parce qu’ils pourraient se révolter et s’emparer de ces objets. Nous les laissons dans le même endroit. Mes soldats ont faim, quelques bocaux de liqueurs qu’ils ont trouvés ne peuvent les rassasier. Il me restait vingt-cinq francs dans ma poche, j’en donne dix pour avoir du pain et cinq autres francs pour des provisions. Tous me remercient, plusieurs se détachent pour aller aux provisions ; ils sont bientôt de retour. Je ne comptais plus guère sur eux, je fus détrompé. Je fis la distribution, j’envoyais des vivres aux factionnaires. Pendant que tous les hommes sont occupés à manger, je monte avec Vicard à l’entresol, nous cachons le peu d’argenterie qu’il avait trouvée dans une armoire au bas de l’escalier, je rentre dans la salle et j’envoie chercher du vin, j’en distribue un verre à chacun et je place le broc dans un cabinet en face de celui où est l’armoire. Je place un nouveau factionnaire entre les deux portes et lui fais défense de ne laisser approcher personne de ces cabinets, sans leur dire que c’était pour la garde de l’argenterie que je les plaçais là. Tout étant disposé, Vicard me dit : Je vais aller dîner chez mes parents, et pour qu’il ne soit pas dans l’inquiétude, Vas, lui répondis-je, lorsque tu seras revenu, j’en ferai autant que toi. Pendant son absence, je fais nettoyer le corps, j’envoie chercher des matelas et les faisant placer les uns près des autres, les plus fatigués se couchèrent dessus. Vicard, qui alors avait mangé, revient, il avait une redingote brune, un pantalon rougeâtre et un petit chapeau à la Bonaparte. Il me demande mon épée, je la lui prête jusqu’à mon retour et, laissant mon fusil entre les mains d’un factionnaire, je sortis et le gagnai la place du Palais-Royal, où je reconnus quelques braves que j’avais vu dans la matinée. Je causais un instant avec eux. M. Bravat, élève (voir sans doute Bravard, Toussaint, Jean, Jacques), s’adressant à moi, me dit : Il faudrait établir un corps de garde. Je lui montrais celui des gendarmes, Il faut y placer des hommes, me dit-il, l’on peut craindre pour la nuit. En un instant, le corps de garde est formé, tous étaient de bonne volonté. Ils me demandèrent pour leur chef. Je ne sais ce que j’avais pour leur inspirer tant de confiance, je leur répondis que j’avais des hommes aux Tuileries. Vous n’avez pas d’armes, me dit l’un d’eux (j’avais laissé mon épée à Vicard), prenez ce fleuret, il peut vous servir en route. Je l’acceptai. M. Bravat (voir sans doute Bravard, Toussaint, Jean, Jacques) ayant distribué des balles à ceux qui avaient de la poudre, leur donna ordre de ne laisser entrer que des blessés au corps de garde. Tout étant ainsi terminé, M. Bravat (voir sans doute Bravard, Toussaint, Jean, Jacques) me demanda si je voulais le suivre. Je ne demandais pas mieux. Je cherchais toujours à être utile. Nous montons la rue Saint-Honoré, passons par la rue de Rohan, ensuite la rue de Rivoli, nous entrâmes chez un traiteur où nous prîmes un verre d’eau et de vin. De là, nous allons dans le jardin des Tuileries. Quelques disputes s’étaient élevées entre les citoyens et les factionnaires, nous les mettons d’accord. Nous continuâmes notre route jusqu’au bout de la terrasse des Feuillants. A cet endroit, plusieurs individus nous demandent la permission de prendre la guérite pour faire une barricade. Ils nous dirent qu’ils ne feraient que la renverser. Nous leur accordâmes ce qu’ils désiraient. Nous continuâmes notre route jusqu’aux Invalides. Là, M. Bravat (voir sans doute Bravard, Toussaint, Jean, Jacques) s’informa s’il n’y avait pas d’élèves de blessés. On lui répondit que non. Nous allons jusqu’au Gros-Caillou pour faire assembler la garde nationale. Tout le monde s’offrit de bonne volonté. Il demanda un tambour. On nous conduisit chez un marchand de vin qui avait été autrefois tambour-maître du quartier. Cet homme nous répondit qu’il n’en avait plus, qu’il l’avait rendu autrefois. Quelques-uns prétendirent que c’était de la mauvaise volonté de sa part. On nous indique la demeure d’un autre individu sur le quai, qui pourrait bien en avoir un. Cet homme nous répondit qu’il en avait un et qu’il avait reçu l’ordre de son ancien capitaine de battre un rappel à 8 heures. Notre mission étant remplie, nous allâmes jusqu’à la caserne de Babylone. Là, M. Bravat (voir sans doute Bravard, Toussaint, Jean, Jacques) s’informa à l’un de ses camarades qui se trouvait en cet endroit du nom de leur collègue qui avait été tué. Il l’apprit et en fut très affligé. Il restait alors très peu de monde pour garder cette vaste caserne. Après plusieurs autres détails dont on nous instruisit, nous apprîmes que beaucoup de cadavres se trouvaient encore en cet endroit. L’on envoya chercher deux voitures pour les transporter au cimetière de l’Ouest. Il faisait nuit alors nous revînmes par le pont Royal. J’entrai aux Tuileries. J’y retrouvais Vicard à son poste. Nous parlâmes de différentes choses. J’ai déjà fait huit lieues ce matin, lui dis-je, et la fatigue commence à se faire sentir. Il m’engagea alors à rentrer chez moi pour prendre du repos. Je ne voulais pas le quitter mais il me répondit qu’il pouvait se passer de moi. Alors je repris mes armes, je relevais les factionnaires et m’en allais. La faim commençait à se faire sentir. Depuis deux jours je n’avais pas mangé. Je proposais à M. Bravat (voir sans doute Bravard, Toussaint, Jean, Jacques) de venir dîner avec moi. Il accepta volontiers ; mais le traiteur où j’allais habituellement étant fermé, nous en cherchâmes un autre. Mais, n’en trouvant point, nous résolûmes d’entrer chez un marchand de vin que je connaissais, au coin de la place de l’Ecole et du quai. Je le prie de me faire des côtelettes. Nous ne pouvions manger, la fatigue nous ôtait l’appétit. M. Bravat (voir sans doute Bravard, Toussaint, Jean, Jacques) me dit qu’il était bien fatigué. Je lui offris mon lit, il me remercia en me disant qu’il irait chez son correspondant qui demeurait rue des Bons-Enfants. Après avoir un peu mangé, il me donna son nom sur un morceau de papier, me disant que si je voulais le revoir que je pourrai le faire demander à l’école. En même temps, nous nous souhaitâmes le bonsoir et j’allais me coucher, ne pouvant plus me tenir sur mes jambes.
»Journée du 30 juillet. Je me réveillai le lendemain à 8 heures. Je m’habillai à la hâte. Ce jour-là, je mis un habit bleu et ne pris que mon épée. Je cours aux Tuileries, où je trouve Vicard, endormi dans un fauteuil. Je le réveille et lui demande s’il a besoin de mes services. Il me répond que non. Je sortis pendant environ une heure. J’allais voir plusieurs personnes de connaissance. A mon retour, Vicard me présenta comme chef à plusieurs braves qui étaient venus renforcer le poste et tous ces hommes me demandèrent si je pouvais leur procurer des vivres. Je ne savais que leur répondre, n’ayant plus d’argent à leur offrir. Je demandai conseil à Vicard ; il se trouva aussi embarrassé que moi et ne savait quel parti prendre. Je me disposais à en envoyer à la Ville (lire Hôtel de ville, N.D.A.) mais il me fit observer que dans ce moment on ne pouvait s’occuper de cela. Je proposais de faire des bons. Vicard applaudit à l’idée que je donnais. Il en fit plusieurs, qu’il signa. Nous les envoyâmes chez un boulanger, un charcutier et un marchand de vin, qui vinrent avec les hommes chargés de comestibles. Ils nous demandèrent seulement des reçus de la fourniture qu’ils venaient de faire, disant qu’ils en seraient sans doute payés à la mairie. Ils nous remercièrent encore de nous être battus pour eux. Nos soldats sautèrent de joie à la vue des provisions. Je fis la distribution. Ils étaient environ quarante. Qu’ils viennent maintenant les Suisses et les gardes royaux, me dirent-ils, nous sommes maintenant prêts à les recevoir. Cela pourrait bien arriver, leur dis-je. Tous parurent le désirer. Alors je leur parlais des circonstances de la veille. Je leur racontai la quantité d’individus qui s’étaient fait massacrer pour la défense de la liberté. Ils se mirent tous à crier Vive Lafayette ! Vive l’Ecole polytechnique ! et me serrant la main, Nous ne vous oublierons pas non plus commandant. Je fis relever les factionnaires, chacun s’offrait de bonne volonté, à l’exception de quelques-uns qui, trop fatigués, restèrent couchés. Je restais une partie de la journée au poste. Sur les 3 heures, trois élèves de l’Ecole se présentèrent. Ils nous dirent qu’il fallait aller à Saint-Cloud. Ils demandèrent un tambour. Il n’y en avait pas. Un élève à cheval, qui portait un pantalon blanc, d’une figure pâle, me demanda du papier et de l’encre. Il n’y en avait plus. Je lui prêtai un crayon et du papier. Il écrivit un mot et envoya trois hommes à la ville. Quelques moments après, une troupe d’hommes commandés par un pompier arrivèrent tambour battant. C’est ce qu’il nous fallait. Nous n’attendîmes pas les autres. Vicard resta pour garder le poste. Je pris la moitié des hommes et nous partîmes par le pont Royal. A mesure que nous avancions, ma troupe s’augmentait. Nous arrivâmes au pont Louis-XV, où nous trouvâmes à peu près quatre cents hommes armés. Ils étaient en train de boire et manger. Nous continuâmes notre route. Arrivés au Gros-Caillou, sur le quai, on fit halte. On alla dans un chantier de bois de bateau prendre ce qui était nécessaire pour former une barricade. Elle fut faite en moins d’un quart d’heure. Tout étant terminé, je rassemblais tout mon monde. On nomma des chefs, entre autres un invalide à qui l’on donna une épée et nous marchâmes en bataille. Nous traversâmes le pont d’Iéna. Etant à la barrière, on fit halte. Nous rencontrâmes un vieil officier de hussards, monté sur un cheval blanc. Il nous donna quelques renseignements. Les marchands de vin donnaient à boire à tous ceux qui le désiraient. Un jeune homme de l’Ecole, qui était à cheval, me demanda un verre d’eau et de vin. Je courus chez le premier marchand, chercher une bouteille et une carafe, et nous bûmes ensemble. L’on empêcha les voitures de passer.
»Nous nous remettons en marche et nous arrivons au pont de Grenelle, où l’on fit une nouvelle halte. De là, nous envoyâmes des éclaireurs au loin. Le hussard partit aussi. Une barricade est commandée, de gros arbres sont coupés, ils sont placés en travers. Je commandais une autre barricade en face du pont. Elle est construite avec des tonneaux que j’envoie chercher un peu loin. On les remplit de cailloux. Une voiture bourgeoise vient à passer. On entend les cris de Vive le général Lafayette ! Plusieurs personnes montées dessus criaient aussi Vive Lafayette ! J’ouvre la portière mais quelle est ma surprise en voyant un Anglais au lieu du général qu’on annonçait. Je ne pus m’empêcher de rire et de dire : C’est un Anglais. On voulait l’étrangler. Il produisit un laissez-passer. Un élève de l’Ecole le prend. On l’empêche de continuer sa route. Alors un des élèves fit faire le silence et nous engage par un discours qu’il improvise à reconnaître le duc d’Orléans pour roi. Je lui fis observer que ce n’était guère le moment de nous faire un discours, sur la route, et que nous pourrions bien être surpris. Il m’ordonna de me taire, que sans cela il allait me faire arrêter. Je ne répliquais pas et me promenais de long en large. Tout à coup, j’entendis du tumulte. Je m’y portai et je reconnus un de mes soldats, que l’on voulait désarmer, en alléguant qu’il ne savait pas se servir de l’arme qu’il portait, avec laquelle il venait de blesser quelqu’un à la figure. Je lui fis une remontrance et défendis qu’on le désarmât, en disant que le premier qui tenterait de le faire, je lui donnais l’ordre de tirer dessus. J’avais vu la veille ce brave homme se battre courageusement. Plusieurs individus murmurèrent. Mes soldats me défendirent et me firent respecter.
»Plusieurs personnes veulent passer, entre autres deux femmes et un Anglais. Je leur demande leur permission. Je l’obtins avec beaucoup de peine et leur fait livrer passage. Ils me remercient, bien contents d’en être quittes pour la peur. L’Anglais était toujours dans sa voiture. Le discours fini, on lui laisse la liberté.
»Nous plaçâmes une petite pièce de canon sur le milieu de la route. Nous attendions toujours le retour du hussard. Il arriva enfin et nous rapporta que sur le pont de Sèvres il y avait des pièces de canon de braquées. Une autre troupe revint par le pont de Grenelle. Elle était commandée par un jeune homme à cheval. Il avait un grand sabre, un grand chapeau à trois cornes. Il était blessé. On se consulta. Il fut décidé que l’on était pas assez de monde pour aller plus en avant et que le lendemain à la pointe du jour on se rendrait à Saint-Cloud. D’autres voulaient y aller de suite. Enfin, las d’attendre, je demandais ce qu’on voulait faire. Un élève de l’Ecole me répond que cela ne me regardait pas. Piqué de la manière brusque avec laquelle il me répondit, je fis faire un roulement et mes soldats se mirent en rang. Ils pouvaient être environ cent cinquante. Je commande par file à droite et par le flanc gauche, En avant marche, et nous nous mettons en route pour revenir à Paris. Un des élèves, ennuyé de cette longueur, revint avec moi. Il était minuit, on engagea chacun à aller se reposer et de se rassembler le lendemain à 6 heures aux Invalides. Je fis comme les autres. Je gagnai ma demeure ; en rentrant chez moi, je trouvais une invitation pour monter la garde. Quoique exténué de fatigue, je changeai de linge, je pris mon fusil et me rendis rue de l’Arbre-Sec, où était un corps de garde. De là, je fis une faction, une patrouille et je revins chez moi me coucher. Il était à peu près 3 heures du matin.
»Journée du 31 juillet. Lorsque je me réveillais, il était grand jour. Je m’habillai à la hâte et courus aux Invalides. Très peu de monde s’y était assemblé. Nous marchâmes doucement, afin de donner aux autres le temps d’arriver. Arrivés à la barrière, nous apprenons que Saint-Cloud est sur le point d’être pris, que les gardes royaux battent en retraite. Nous doublons le pont et arrivons au bas Meudon. L’on se battait encore vers le pont. Nous nous réunîmes à une troupe de personnes. Nous échangeâmes quelques coups de fusil. Les lanciers se sauvèrent à toute bride. Nous nous emparâmes de trois pièces de canon, que nous ramenâmes à Paris. Arrivés à l’Hôtel de ville, je rencontrai un ancien militaire nommé Debaune (voir Despommiers Desbaunes ?), nous nous donnâmes une poignée de main. Je restai jusqu’à 9 heures sur la place de l’Hôtel de ville. Voyant que je n’étais plus utile à rien, je m’en fus dîner.
»Un nouveau billet de garde m’attendait encore chez moi mais je ne me rendis pas au poste. Sur le quai, je fis une faction et une patrouille et je rentrai chez moi.
»Ainsi se termine le rôle que je jouai dans ces circonstances. Je regrette de n’en n’avoir pu faire davantage mais je serai toujours prêt à défendre mon pays pour la cause sacrée de la liberté.
»Comme tant d’autres, j’adressai une demande à la Commission et au général Lafayette. Deux fois je fus mandé à la Commission, deux fois on me fit rapporter les mêmes détails et l’on m’adressa les mêmes questions. Des hommes que j’avais commandés dans les glorieuses journées me servirent d’appuis. Il me semble que ces preuves étaient assez convaincantes. La première fois, on me donna l’espérance d’obtenir ce que je demandais mais la seconde fois, on détruisit cet espoir.
»Depuis cette époque, je n’ai presque pas travaillé, mes ressources sont épuisées et il ne me restera pas même une marque d’honneur tandis que tant d’autres qui n’auront rien fait seront récompensés. J’aurai du moins la satisfaction de rencontrer de temps en temps des braves qui me reconnaîtront pour m’être battu avec eux pour la défense de la liberté. J’ai cherché à prendre du service mais le conseil de santé m’a jugé trop faible. J’aurai pu du moins me faire un avenir en me livrant à la carrière militaire. Ainsi, après m’être sacrifié pour mon pays, la perspective que j’ai devant les yeux est bien loin d’être heureuse. Du moins l’on ne pourra pas m’ôter le plaisir de me rappeler ce que j’ai fait pour mon pays et la liberté. » En septembre 1830, il sollicitait une emploi d’ouvrier ou de garçon de bureau dans une administration, donnant les indications suivantes sur sa situation : « […] N’ayant aucunes ressources, orphelin et sans fortune, l’état de bijoutier que je professe ne me présentant plus aucun moyen d’existence, j’ai cherché à prendre du service dans les corps d’enrôlés volontaires mais ma faiblesse de tempérament m’a empêché d’y entrer ; j’avais été libéré de ma conscription pour les mêmes raisons. » Deux mois plus tard, sans réponse de sa demande et ayant épuisé toutes ses ressources, il sollicitait deux cents francs de secours pour aller à Toulon, où il avait entendu dire que l’on y faisait beaucoup de chargement et qu’il pourrait y trouver une place de commis aux vivres. Le 18 décembre, sollicitant une nouvelle fois une place, il précisait – sans doute au général Fabvier, président de la Commission des récompenses nationales – être le parent de M. Prouharam Dufour de Coulommiers (Seine-et-Marne), titre qui pouvait le disposer favorablement en sa faveur. Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) IVe arrondissement. Curieusement, son dossier est apostillé des observations suivantes : « Cet homme ne s’est point conduit comme il le prétend. Il paraît au contraire qu’il a fait très peu de choses. » Puis : « Il mérite un secours. Médaille. Le porter pour sous-officier. » En 1831, il écrivait à la Commission : « Je me suis vu forcer par le manque d’ouvrage depuis le mois de juillet de vendre tous mes effets et, n’ayant plus de ressources, de m’engager volontairement. » Il fut nommé sous-officier, sur proposition de la Commission des récompenses nationales et affecté comme sergent à la 6e compagnie du 2e bataillon du 13e régiment d’infanterie légère, en garnison à Thionville (Moselle). Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IVe arrondissement. Sa médaille et son brevet lui furent délivrés le 23 août 1831, par procuration de Carpentier, demeurant à la Manufacture royale des glaces, 24, rue de Reuilly. Il demeurait 18, quai de la Mégisserie en 1830-1831. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris Vbis1K4 2, Département de la Seine, IVe arrondissement, contrôle nominatif des citoyens décorés de la médaille de Juillet, 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés du (ancien) IVe arrondissement (son nom apparaît deux fois sur les listes) ; Archives de Paris VD6 277 ; Archives de Paris VD6 281 n° 1, Etat nominatif des militaires décorés de la croix spéciale ou de la médaille, inscrits sur les listes du (ancien) IVe arrondissement de Paris ; Archives de Paris VD6 288 n° 7, (ancien) IVe arrondissement, Liste des militaires ; Archives nationales F/1dIII/33, Commission des récompenses nationales, liste générale de présentation et de nomination de sous-officiers et aussi Commission des récompenses nationales, deuxième état de sous-officiers ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) IVe arrondissement.