Bard, Jean, Auguste

Biographie


NĂ© vers 1811. Artiste peintre. Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la rĂ©volution de Juillet. Il en laissa un rĂ©cit impartial et bien renseignĂ©. Nous empruntons Ă  ses MĂ©moires, son tĂ©moignage concernant Bard et l’enlèvement des poudres de la ville de Soissons. Dumas, devant la pĂ©nurie de poudre qui menaçait Paris, proposa en effet l’enlèvement de celles de Soissons et choisit, pour l’aider, de se faire accompagner de Bard ; Dumas en fit le rĂ©cit suivant : « Lorsque Arago se fut Ă©loignĂ©, je m’approchai de La Fayette.

– GĂ©nĂ©ral, lui dis-je, ne vous ai-je pas entendu rĂ©pondre tout Ă  l’heure Ă  Arago que vous manquiez de poudre ?

– C’est la vĂ©ritĂ©, me dit le gĂ©nĂ©ral ; seulement, j’ai peut-ĂŞtre eu tort de l’avouer.

– Voulez-vous que j’en aille chercher, de la poudre ?

– Vous ?

– Sans doute, moi.

– Et oĂą cela ?

– Mais oĂą il y en a... Soit Ă  Soissons, soit Ă  La Fère.

– On ne vous la donnera pas.

– Je la prendrai.

– Comment ! vous la prendrez ?

– Oui.

– De force ?

– Pourquoi pas ? on a bien pris le Louvre de force !

– Vous ĂŞtes fou, mon ami, me dit le gĂ©nĂ©ral.

– Mais non, je ne suis pas fou, je vous jure !

– Allons, rentrez chez vous ; vous ĂŞtes fatiguĂ© ; vous ne pouvez plus parler... On m’a dit que vous aviez passĂ© la nuit ici.

– GĂ©nĂ©ral, donnez-moi un ordre pour aller prendre de la poudre.

– Mais non, cent fois non !

– DĂ©cidĂ©ment, vous ne voulez pas ?

– Je ne veux pas vous faire fusiller.

– Soit. Mais vous voulez bien me donner un laissez-passer pour arriver près du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

– Oh ! quant Ă  cela, volontiers. Monsieur Bonnelier, faites un laissez-passer pour M. Dumas.

– Bonnelier est occupĂ©, mon gĂ©nĂ©ral. Je vais le faire moi-mĂŞme, et vous le signerez tout de suite..

Vous avez raison, je vais rentrer chez moi, je suis Ă©reintĂ© !

Et j’allai Ă  une table oĂą j’écrivis un laissez-passer conçu en ces termes : “30 juillet 1830, Ă  une heure.

Laissez passer M. Alexandre Dumas près du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.”

Je prĂ©sentai au gĂ©nĂ©ral La Fayette le papier d’une main et la plume de l’autre.

Il signa.

Je tenais mon ordre.

– Merci, général, lui dis-je.

Et, comme le laissez-passer Ă©tait de mon Ă©criture, j’ajoutai après ces deux mots : “gĂ©nĂ©ral GĂ©rard”, la phrase suivante : “A qui nous recommandons la proposition qu’il vient de nous faire.

Muni de ce laissez-passer, je me rendis Ă  l’instant mĂŞme chez Laffitte, et je pĂ©nĂ©trai jusqu’au gĂ©nĂ©ral.

Le gĂ©nĂ©ral m’avait vu enfant chez M. Collard ; je me nommai ; il me reconnut.

– Ah ! c’est vous, monsieur Dumas ! me dit-il. Eh bien, quelle est cette proposition ?

– La voici, gĂ©nĂ©ral... M. de La Fayette a dit tout Ă  l’heure devant moi, Ă  l’hĂ´tel de ville, que l’on manquait de poudre, et que, si Charles X revenait sur Paris, il n’y aurait peut-ĂŞtre pas quatre mille coups de fusil Ă  tirer.

– C’est vrai, et, comme vous le voyez, c’est assez inquiĂ©tant.

– Eh bien, j’ai offert au gĂ©nĂ©ral La Fayette d’en aller prendre, de la poudre.

– OĂą cela ?

– A Soissons.

– Comment la prendre ?

– Comme on prend... Il n’y a pas deux façons de prendre, il me semble. Je demanderai poliment de la poudre.

– A qui ?

– Au commandant de place, donc.

– Et s’il la refuse ?

– Je la prendrai.

– VoilĂ  oĂą je vous attends... Encore une fois, comment la prendrez-vous ?

– Ah ! cela me regarde !

– Ainsi, telle est la proposition que me recommande le gĂ©nĂ©ral La Fayette ?

– Vous voyez, la phrase est prĂ©cise : “... Du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard, Ă  qui nous recommandons la proposition qu’il vient de nous faire.

– Et il n’a pas trouvĂ© votre proposition insensĂ©e ?

– Je dois dire, pour rendre hommage Ă  la vĂ©ritĂ©, que nous l’avons discutĂ©e un instant ensemble.

– Et il ne vous a pas dit qu’il y avait vingt chances contre une pour que vous fussiez fusillĂ© dans une pareille expĂ©dition ?

– Je crois que cette opinion a, en effet, Ă©tĂ© Ă©mise par lui.

– Et, malgrĂ© cela, il m’a recommandĂ© votre proposition ?

– Je l’ai convaincu.

– Mais pourquoi ne vous a-t-il pas, alors, remis lui-mĂŞme l’ordre que vous me demandez ?

– Parce qu’il a prĂ©tendu, gĂ©nĂ©ral, que les ordres Ă  donner aux autoritĂ©s militaires vous regardaient, et non pas lui.

Le gĂ©nĂ©ral GĂ©rard se mordit les lèvres.

– Hum ! fit-il.

– Eh bien, gĂ©nĂ©ral ?

– Eh bien, c’est impossible !

– Comment, impossible ?

– Je ne puis pas me compromettre au point de donner un pareil ordre.

Je le regardai en face.

– Pourquoi pas, gĂ©nĂ©ral ? lui dis-je. Je me compromets bien au point de l’exĂ©cuter, moi ?

Le gĂ©nĂ©ral tressaillit et me regarda Ă  son tour.

– Non, dit-il, non ! je ne puis pas... Adressez-vous au gouvernement provisoire.

– Ah ! oui, votre gouvernement provisoire ! avec cela qu’il est facile Ă  trouver ! Je l’ai cherchĂ© de tous les cĂ´tĂ©s ; je me le suis fait indiquer par tout le monde, et, lĂ  oĂą l’on m’a adressĂ©, je n’ai jamais vu qu’une grande salle dĂ©serte, avec une table au milieu, des bouteilles de vin et de bière vides sur la table, et, dans un coin, Ă  un bureau, une espèce de plumitif Ă©crivant... Croyez-moi, gĂ©nĂ©ral, puisque je tiens la rĂ©alitĂ© ne me renvoyez pas Ă  l’ombre, et signez-moi l’ordre en question.

– Vous le voulez absolument ? me dit-il.

– Je le dĂ©sire, gĂ©nĂ©ral.

– Et vous ne vous en prendrez qu’à vous du mal qui pourra vous arriver ?

– Voulez-vous que je vous donne d’avance dĂ©charge de ma personne ?

– Ecrivez l’ordre vous-même.

– A la condition, gĂ©nĂ©ral, que vous voudrez bien le recopier tout entier de votre main... L’ordre aura plus de puissance Ă©tant autographe.

– Soit.

Je pris un morceau de papier, et j’écrivis ce modèle d’ordre : “Les autoritĂ©s militaires de la ville de Soissons sont invitĂ©es Ă  remettre Ă  l’instant mĂŞme Ă  M. Alexandre Dumas toute la poudre qui pourra se trouver, soit dans la poudrière, soit dans la ville. Paris, ce 30 juillet 1830.”

Je prĂ©sentai le papier au gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

Il le prit, le lut et le relut.

Puis, comme s’il oubliait que je lui eusse demandĂ© un ordre autographe, il prit une plume :

– Puisque vous le voulez..., dit-il.

Et il signa mon ordre.

Je le laissai faire ; j’avais mon idĂ©e.

– Merci, général.

– Vous ĂŞtes content, alors ?

– Très content !

– Vous n’êtes pas difficile...

Et il rentra dans le salon.

Je tenais encore la plume, et, au-dessus de son nom, j’écrivis : “Le ministre de la guerre.

La première interpolation m’avait assez bien rĂ©ussi pour que j’en risquasse une seconde.

Grâce Ă  cette seconde interpolation, l’ordre Ă©tait ainsi conçu : “Les autoritĂ©s militaires de la ville de Soissons sont invitĂ©es Ă  remettre Ă  l’instant mĂŞme Ă  M. Alexandre Dumas toute la poudre qui pourra se trouver, soit dans la poudrière, soit dans la ville. Le ministre de la guerre, GĂ©rard. Paris, ce 30 juillet 1830.”

Ce n’était pas fini, comme on pourrait le croire.

J’avais un ordre pour les autoritĂ©s militaires signĂ© GĂ©rard ; je voulais une invitation aux autoritĂ©s civiles signĂ©e La Fayette.

Je comptais beaucoup sur la rĂ©putation militaire du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard ; mais je comptais bien autrement encore sur la popularitĂ© du gĂ©nĂ©ral La Fayette ; d’ailleurs, une des signatures complĂ©terait l’autre.

De retour Ă  l’hĂ´tel de ville, je fis demander La Fayette ; il vint.

– Eh bien, me dit-il, vous n’êtes pas encore couchĂ© ?

– Non, général, je pars.

– Pour quel endroit ?

– Pour Soissons.

– Sans ordre ?

– J’ai un ordre du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

– GĂ©rard vous a donnĂ© un ordre ?

– Avec enthousiasme, général.

– Oh ! oh ! je voudrais bien voir cet ordre-lĂ .

– Le voici.

Il le lut.

– “Ministre de la guerre” ? dit-il après avoir lu.

– Il a cru que cela pourrait me servir.

– Alors, il a bien fait.

– Et vous, gĂ©nĂ©ral, ne me donnerez-vous rien ?

– Que voulez-vous que je vous donne ?

– Une invitation aux autoritĂ©s civiles de seconder le mouvement rĂ©volutionnaire que je vais tâcher d’imprimer Ă  la ville... Vous comprenez bien que je n’espère rĂ©ussir qu’à l’aide d’une surprise populaire.

– Volontiers... Il ne sera pas dit que, lorsque vous risquez votre vie dans une pareille entreprise, je ne risquerai rien, moi.

Il prit une plume, et, cette fois, tout entière Ă©crite de sa main et de sa fine Ă©criture, il rĂ©digea l’espèce de proclamation suivante : “Aux citoyens de la ville de Soissons,

Citoyens,

Vous savez ce qui s’est passĂ© Ă  Paris pendant les trois immortelles journĂ©es qui viennent de s’écouler ?

Les Bourbons sont chassĂ©s, le Louvre est pris, le peuple est maĂ®tre de la capitale.

Mais les vainqueurs des trois jours peuvent se voir arracher par le manque de munitions la victoire qu’ils ont si chèrement acquise. Ils s’adressent donc Ă  vous, par la voix d’un de nos combattants, M. Alexandre Dumas, pour faire un appel fraternel Ă  votre patriotisme et Ă  votre dĂ©vouement.

Tout ce que vous pourrez envoyer de poudre Ă  vos frères de Paris sera considĂ©rĂ© comme une offrande Ă  la patrie.

Pour le gouvernement provisoire. Le commandant gĂ©nĂ©ral de la garde nationale.

La Fayette, HĂ´tel de ville de Paris, ce 30 juillet 1830.”

On voit que cette proclamation ne contenait, Ă  tout prendre, qu’un appel au dĂ©vouement et au patriotisme. Ce n’était pas tout Ă  fait ce que j’eusse voulu ; mais, enfin, force me fut de m’en contenter.

J’embrassai le gĂ©nĂ©ral La Fayette, et je descendis quatre Ă  quatre les degrĂ©s de l’hĂ´tel de ville.

Il Ă©tait trois heures de l’après-midi ; les portes de Soissons, ville de guerre, fermaient Ă  onze heures du soir ; il s’agissait d’arriver Ă  Soissons avant onze heures du soir, et j’avais vingt-quatre lieues Ă  faire.

Sur la place, j’aperçus un jeune peintre de mes amis, nommĂ© Bard. C’était un beau jeune homme de dix-huit ans, Ă  la figure calme et impassible comme un marbre du XVe siècle.

Il ressemblait au saint Georges de Donatello.

L’envie me prit d’avoir un compagnon de route, ne fĂ»t-ce que pour me faire enterrer, si la double prĂ©diction du gĂ©nĂ©ral La Fayette et du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard se rĂ©alisait.

J’allai Ă  lui.

– Eh ! Bard, cher ami, lui dis-je, que faites-vous lĂ  ?

– Moi ? dit-il. Je regarde... C’est drĂ´le, n’est-ce pas ?

– C’est plus que drĂ´le, c’est magnifique ! Qu’avez-vous fait dans tout cela, vous ?

– Rien... Je n’avais pour toute arme que la vieille hallebarde qui est dans mon atelier.

– Voulez-vous vous rattraper d’un seul coup ?

– Je ne demande pas mieux.

– Venez avec moi, alors.

– OĂą cela ?

– Vous faire fusiller.

– Je veux bien.

– Bravo ! Courez jusqu’à la maison ; prenez mes pistolets Ă  deux coups ; faites seller mon cheval, et venez me rejoindre au Bourget.

J’ai oubliĂ© de dire que, sur les premiers fonds de Christine, j’avais achetĂ© un cheval Ă  ce mĂŞme Chopin (voir Choppin, Henri) que, dans la matinĂ©e du 29, on avait pris pour l’empereur sur la place de l’OdĂ©on.

– Qu’est-ce que c’est que Le Bourget ? me demanda Bard.

– Le Bourget, c’est le premier relais de poste sur la route de Soissons.

– Pourquoi votre cheval, puisqu’il y a un relais de poste ?

– Ah ! voici... c’est que le maĂ®tre de poste pourrait avoir Ă©loignĂ© ses chevaux ; c’est que ses chevaux pourraient avoir Ă©tĂ© pris ; c’est qu’enfin je ne puis pas emmener ma voiture, Ă  cause des barricades, et que tous les maĂ®tres de poste, malgrĂ© l’article de la loi qui les y oblige, n’ont pas de voitures de poste sous leurs hangars. Donc, vous comprenez bien ceci, mon cher : si nous trouvons une voiture, nous partirons en voiture ; si nous ne trouvons qu’un cheval, nous partirons cĂ´te Ă  cĂ´te, Ă  franc Ă©trier : si nous ne trouvons rien du tout, il nous restera mon cheval ; vous monterez en croupe derrière moi, et nous reprĂ©senterons Ă  nous deux la plus belle moitiĂ© des quatre fils Aymon.

– Compris.

– Ainsi, mon cheval et mes pistolets Ă  deux coups... Le premier arrivĂ© au Bourget attendra l’autre.

– Je cours toujours ! s’écria Bard en s’élançant du cĂ´tĂ© du quai Pelletier..

– Et moi aussi, rĂ©pondis-je en enfilant la rue de la Vannerie, laquelle conduisait tout droit Ă  la rue Saint-Martin, mon chemin le plus direct pour arriver Ă  La Villette.

[…]

Hue, Polignac ! – AndrĂ© Marchais. – Le maĂ®tre de poste du Bourget. – J’arbore les trois couleurs sur ma voiture. – Bard me rejoint. – M. Cunin-Gridaine. – Le père Levasseur. – Lutte avec lui. – Je lui brĂ»le la cervelle. – Deux anciennes connaissances. – La terreur de Jean-Louis. – Halte Ă  Villers-CotterĂŞts. – Hutin. – Souper chez Paillet.

En arrivant Ă  La Villette, je ne pouvais plus mettre une jambe devant l’autre.

Par bonheur, j’avisai un cabriolet.

– Cocher, lui dis-je, dix francs pour me conduire au Bourget ?

– Quinze !

– Dix !

– Quinze !

– Va te promener !

– Allons, montez, notre bourgeois...

Je montai et nous partĂ®mes.

Le cheval Ă©tait mauvais marcheur, mais le cocher Ă©tait bon patriote. Quand il sut combien j’étais pressĂ© de partir, et dans quel but je partais !

– Oh ! dit-il, ce n’est pas Ă©tonnant que mon cheval ne veuille pas trotter, alors : je l’ai baptisĂ© Polignac, parce que c’est un fainĂ©ant dont on ne peut rien faire... Mais soyez tranquille, nous arriverons tout de mĂŞme.

Et, prenant son fouet par la pointe, il se mit Ă  frapper avec le manche, au lieu de cingler avec la lanière, en hurlant :

– Allons ! hue, Polignac !

A force de hurlements, de jurons, de coups de fouet, nous arrivâmes en une heure au Bourget.

Le malheureux cheval Ă©tait sur les dents ; je crus que lui aussi, comme son illustre homonyme, avait vu son dernier jour.

Je payai les dix francs convenus ; j’ajoutai noblement quarante sous de pourboire, et j’entrai dans la cour de la poste.

Justement, le maĂ®tre de poste faisait atteler son cabriolet.

Je marchai Ă  lui, je me nommai, je lui montrai l’ordre du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard, la proclamation du gĂ©nĂ©ral La Fayette, et je lui demandai de me fournir les moyens d’exĂ©cuter ma mission.

– Monsieur Dumas, me dit-il, j’attelais mon cheval pour aller chercher des nouvelles Ă  Paris ; vous m’en donnez, et de bonnes : je n’ai plus besoin d’y aller. Je vais faire mettre des chevaux de poste au cabriolet, et vous faire conduire jusqu’au Mesnil ; si vous ne trouvez pas de voiture au Mesnil, vous garderez mon cabriolet, et, Ă  votre retour, vous le rĂ©intĂ©grerez sous la remise.

On ne pouvait pas mieux parler.

Sur ces entrefaites, je m’entendis appeler par mon nom ; ce ne pouvait dĂ©jĂ  ĂŞtre Bard. Je me retournai.

C’était AndrĂ© Marchais, un de nos plus ardents et de nos plus purs patriotes. Il arrivait de Bruxelles, oĂą la nouvelle de l’insurrection n’était parvenue que la veille.

Nous nous embrassâmes de grand cĹ“ur. J’ai su, depuis, qu’en arrivant Ă  Paris il avait trouvĂ© un mandat d’amener signĂ© du duc de Raguse, et qui lui Ă©tait commun avec le gĂ©nĂ©ral La Fayette, Laffitte et Audry de Puyraveau.

Pendant que nous nous embrassions, les chevaux avaient Ă©tĂ© attelĂ©s Ă  ma voiture et Ă  celle de Marchais, et Marchais partait pour Paris.

– A vos ordres, reprit le maĂ®tre de poste, qui s’étonnait de mon peu d’empressement.

– Pardon, rĂ©pondis-je, mais j’attends un camarade qui doit arriver de Paris avec mon cheval et des pistolets... Je compte mĂŞme, si vous le voulez bien, laisser mon cheval chez vous en Ă©change de votre cabriolet.

– Laissez tout ce que vous voudrez.

Nous jetâmes un regard sur les lointains de la route ; rien ne paraissait encore.

– Nous aurions le temps, dis-je au maĂ®tre de poste, de confectionner un drapeau tricolore.

– Pour quoi faire ? demanda-t-il.

– Pour mettre sur votre cabriolet... Cela indiquera Ă  quelle opinion nous appartenons, et servira Ă  ce qu’on ne nous arrĂŞte pas, nous prenant pour des fugitifs.

– Eh ! eh ! fit le maĂ®tre de poste en riant, peut-ĂŞtre bien qu’on vous arrĂŞtera, au contraire, parce que vous aurez l’air de tout autre chose.

– N’importe, je serais flattĂ© de naviguer sous les trois couleurs.

– Ah ! quant Ă  cela, c’est bien facile !

Il traversa la rue et entra chez un marchand de rouenneries toiles rayĂ©es et Ă  carreaux ; nous achetâmes un demi-mètre de mĂ©rinos blanc, un demi-mètre de mĂ©rinos bleu, un demi-mètre de mĂ©rinos rouge, Ă  la condition qu’on nous livrerait ces trois demi-mètres cousus les uns aux autres, et le tout clouĂ© sur un manche Ă  balai.

Au bout de dix minutes, le drapeau tricolore Ă©tait terminĂ© ; il coĂ»tait douze francs, le manche Ă  balai compris.

On l’assujettit avec deux cordes Ă  la capote du cabriolet.

Comme nous achevions cette besogne, nous aperçûmes Bard, qui arrivait au grand galop sur mon cheval.

Je lui fis signe de se hâter, s’il Ă©tait possible.

Il ne pouvait pas aller plus vite. Enfin, il nous joignit.

– Ah ! dit-il, vous avez trouvĂ© un cabriolet, tant mieux : j’ai dĂ©jĂ  le derrière en compote !

Puis, mettant pied Ă  terre :

– VoilĂ  votre cheval et vos pistolets, dit-il.

– Vous n’avez pas pensĂ© Ă  prendre une chemise ?

– Ma foi, non !... Vous ne m’avez point parlĂ© de chemise, il me semble.

– Non, et c’est moi qui suis dans mon tort... Remettez le cheval au garçon d’écurie, gardez les pistolets, et montez vite ! il est cinq heures !

– Cinq heures moins un quart, dit le maĂ®tre de poste en regardant Ă  sa montre.

– Croyez-vous que nous arrivions Ă  Soissons avant onze heures du soir ?

– Ce sera difficile... Mais, enfin, on a fait tant de miracles depuis trois jours, qu’il n’y aurait rien d’impossible Ă  ce que vous fissiez celui-lĂ .

Et il ordonna au postillon d’enfourcher le cheval.

– Y ĂŞtes-vous ? demanda-t-il.

– Oui.

– Alors, en route, postillon ! et toujours au galop, tu entends ?

– C’est convenu, bourgeois, dit le postillon.

Et il enleva la voiture d’un galop enragĂ©.

– Vous savez que les pistolets ne sont pas chargĂ©s ? me dit Bard.

– Bon ! on les chargera Ă  Villers-CotterĂŞts.

A six heures moins un quart, nous Ă©tions au Mesnil ; nous avions fait près de quatre lieues en une heure.

Heureusement, il y avait des chevaux Ă  la poste.

Notre postillon appela un collègue ; tous deux se mirent Ă  la besogne, et, cette fois, afin que nous pussions aller plus vite encore, on nous attela trois chevaux, au lieu de deux.

Je voulus payer le relais que nous venions de faire ; le maĂ®tre de poste avait donnĂ© ses ordres : le postillon refusa l’argent.

Je lui donnai dix francs pour lui ; il nous recommanda Ă  son camarade.

Et nous partĂ®mes comme une trombe.

Par bonheur, le cabriolet Ă©tait Ă  l’épreuve. Une heure après, nous Ă©tions Ă  Dammartin.

Notre drapeau tricolore faisait son effet. Les populations s’amassaient sur notre passage, et donnaient les signes du plus vif enthousiasme. Au relais de Dammartin, nous avions la moitiĂ© de la ville autour de nous.

– Cela va très bien ! dit Bard ; seulement, je crois que, pour que cela aille mieux encore, il faut crier quelque chose.

– Vous avez raison, criez, mon ami... Pendant ce temps-là, je dormirai, moi.

– Que faut-il que je crie ?

– Vive la RĂ©publique ! parbleu !...

Nous sortĂ®mes de Dammartin aux cris de Vive la RĂ©publique !

Entre Dammartin et Nanteuil, nous aperçûmes une voiture qui venait en poste. En voyant notre drapeau tricolore, elle s’arrĂŞta ; ceux qu’elle conduisait mirent pied Ă  terre.

– Quelles nouvelles ? nous cria un homme d’une cinquantaine d’annĂ©es.

– Le Louvre est pris, les Bourbons sont en fuite ; il y a un gouvernement provisoire composĂ© de La Fayette, GĂ©rard, etc. Vive la RĂ©publique !

Le monsieur d’une cinquantaine d’annĂ©es se gratta l’oreille, et remonta en voiture.

C’était M. Cunin-Gridaine.

Nous continuâmes notre route. A huit heures moins vingt minutes, nous Ă©tions Ă  Nanteuil.

Nous n’avions plus que trois heures vingt minutes devant nous, et il nous restait douze lieues Ă  faire.

Il n’était pas probable que nous les fissions ; mais j’ai pour principe qu’il ne faut dĂ©sespĂ©rer que lorsqu’il n’y a plus d’espoir, et encore !...

A Nanteuil, nous relayâmes. Le drapeau tricolore fit son effet accoutumĂ©. On ne savait rien de Paris, nous apportions les premières nouvelles positives.

On nous donna un vieux postillon, Ă  qui je criai :

– Quatre lieues Ă  l’heure ; trois francs de guides !

– C’est bien ! c’est bien, dit le bonhomme ; on connaĂ®t son Ă©tat : on a conduit le gĂ©nĂ©ral.

Le gĂ©nĂ©ral, c’était mon père ; on voit que je rentrais dans le pays natal.

– Eh bien, si vous avez conduit mon père, vous savez qu’il aimait Ă  marcher vite ; je suis comme lui.

– C’est bien, c’est bien, on connaĂ®t son Ă©tat.

– Partez, alors.

– On part !

– Oh ! fit le postillon que je quittais, je vous plains, monsieur Dumas ; vous avez lĂ  une mauvaise pratique !

– Je le ferai bien marcher, soyez tranquille.

– Je vous le souhaite... Bon voyage !

– Allons, père Levasseur, un peu de vif-argent dans les bottes !

Le postillon partait, en effet.

– Levasseur, lui criai-je, je vous ai dit trois francs de guides, si nous sommes Ă  huit heures et demie Ă  Levignan.

– Si on n’y est pas Ă  huit heures et demie, on y sera Ă  neuf heures... On connaĂ®t son Ă©tat.

– Vous entendez, père Levasseur, lui rĂ©pĂ©tai-je, je veux ĂŞtre Ă  Levignan Ă  huit heures et demie.

– Bah ! le roi dit : Nous voulons.

– Oui, mais il n’y a plus de roi... Allons, allons !

– Laissez-nous monter le raidillon, et l’on verra après.

Nous montâmes le raidillon ; le raidillon montĂ©, le père Levasseur mit ses chevaux au trot.

J’eus patience pendant dix minutes ; mais au bout de dix minutes :

– Oh ! père Levasseur, ça ne peut pas aller comme cela ! lui dis-je.

– Et comment voulez-vous donc que Ă§a aille ?

– Plus vite !

– Plus vite ? C’est dĂ©fendu.

– DĂ©fendu, par qui ?

– Par les règlements... On connaĂ®t son Ă©tat, que diable !

– Père Levasseur...

– PlaĂ®t-il ?

– Laissez-moi descendre !

– Oh !... Oh !...

La voiture s’arrĂŞta ; je descendis ; je coupai une branche Ă  un orme de la route.

– Dites donc, demanda le père Levasseur, qui me regardait faire avec inquiĂ©tude, ce n’est pas pour taquiner mes chevaux, j’espère, que vous taillez ce scion-lĂ  ?

– Ne vous inquiétez pas, père Levasseur.

Je remontai dans la voiture.

– En route !

– En route, en route, tout cela est bel et bon ; mais c’est que, si c’était pour taquiner mes chevaux, voyez-vous, que vous ayez taillĂ© ce scion-lĂ ...

– Eh bien, après ?

– Après, nous verrions... Je n’ai pas peur de vous parce que vous avez un fusil, moi !

– Père Levasseur, vous savez votre Ă©tat de postillon, n’est-ce pas ?

– On s’en vante !

– Eh bien, moi, je sais mon Ă©tat de voyageur... Votre idĂ©e est, Ă  ce qu’il paraĂ®t, d’aller le plus doucement possible ; la mienne est d’aller le plus vite que je peux... Nous allons voir celui de nous deux qui est le plus fort.

– Nous verrons tout ce que vous voudrez, je m’en moque.

Je tirai ma montre.

– Père Levasseur, vous avez deux minutes pour vous dĂ©cider.

– A quoi ?

– A mettre vos chevaux au galop.

– Sinon ?

– Sinon, je les y mettrai moi-mĂŞme.

– Vraiment ?

– C’est comme cela !

– Eh bien, je suis curieux d’en voir la farce.

– Vous la verrez, père Levasseur.

Le père Levasseur se mit Ă  entonner la complainte de saint Roch. Pendant tout ce temps-lĂ , on avait Ă©tĂ© au petit trot.

– Père Levasseur, dis-je après le premier couplet, je vous prĂ©viens qu’il y a dĂ©jĂ  une minute de passĂ©e.

Le père Levasseur entonna le second couplet Ă  pleine gorge ; mais, au moment oĂą il allait entonner le troisième, je coupai la croupe de ses chevaux d’un vigoureux coup de baguette.

Les chevaux firent un bond en avant, et partirent au grand trot.

– Eh bien, eh bien, que faites-vous donc ? demanda le postillon.

Au lieu de rĂ©pondre, je redoublai mes coups, et les chevaux passèrent du trot au galop.

– Ah ! mille dieux ! ah ! tonnerre de chien ! ah ! c’est comme cela que vous le prenez... Laissez-moi descendre un peu !... Ah ! vous verrez ! ah ! vous aurez affaire Ă  moi !... Aooh ! aooh !... Voulez-vous bien finir, mille dieux ?

– Eh bien, père Levasseur, criai-je en continuant de frapper Ă  tour de bras, quand je vous disais que je savais mieux mon Ă©tat que vous ne saviez le vĂ´tre !

– Tonnerre de chien ! finissez-vous, une fois !... Non ?... Aooh ! Aooh !...

Le père Levasseur avait beau crier Aooh ! et tenir ses chevaux en bride, ses chevaux se cabraient, mais ils galopaient en se cabrant.

Par malheur, ma branche d’orme cassa, et je me trouvai dĂ©sarmĂ©.

Cependant, les chevaux Ă©taient si bien lancĂ©s, qu’ils ne s’arrĂŞtèrent qu’au bout d’une centaine de pas.

– Ah ! mille dieux ! ah ! tonnerre de chien ! criait le père Levasseur, quand mes chevaux vont ĂŞtre arrĂŞtĂ©s, vous allez un peu avoir affaire Ă  moi !

– Qu’est-ce que vous comptez faire, père Levasseur ? lui dis-je en riant.

– Les dĂ©teler, donc, et vous laisser, vous et votre cabriolet, au milieu de la route... Nous verrons s’il est permis de mettre de pauvres animaux dans un pareil Ă©tat.

Et le père Levasseur calmait peu Ă  peu ses chevaux.

– Passez-moi un de mes pistolets, dis-je Ă  Bard.

– Comment, un de vos pistolets ?

– Passez vite.

– Mais vous n’allez pas lui brĂ»ler la cervelle ?

– Si fait !

– Ils ne sont pas chargés.

– Je vais les charger.

Bard me regardait avec terreur.

Je mis une capsule Ă  chaque cheminĂ©e, et je poussai une bourre jusqu’au milieu de chaque canon.

Je venais d’achever l’opĂ©ration lorsque le cabriolet s’arrĂŞta, et lorsque, tout jurant, le postillon vint pour dĂ©tacher les traits, comme il m’en avait menacĂ©, levant lourdement, l’une après l’autre, chacune de ses jambes garnies de leurs grosses bottes.

Je l’attendais le pistolet Ă  la main.

– Père Levasseur, lui dis-je, vous savez que, si vous touchez aux traits, je vous casse la tĂŞte.

Il leva le nez, et vit la double embouchure du pistolet.

– Bon ! dit-il, on ne tue pas les gens comme cela !

Et il porta la main aux traits.

– Père Levasseur, prenez garde Ă  ce que vous faites ! Vous dĂ©telez, je crois ?

– Mes chevaux sont mes chevaux, et, quand on les surmène, je les dĂ©telle, oui...

– Père Levasseur, avez-vous une femme, des enfants ?

Il leva le nez une seconde fois ; la question lui paraissait Ă©trange.

– Oui-da, que j’ai une femme, et quatre enfants, donc ! un garçon et trois filles.

– Eh bien, père Levasseur, je vous avertis que, si vous ne lâchez pas les traits de vos chevaux, la RĂ©publique sera obligĂ©e de faire une pension Ă  votre femme et Ă  vos enfants.

Le père Levasseur se mit Ă  rire, et empoigna les traits Ă  pleines mains.

J’appuyai sur la gâchette, la capsule fit explosion, la bourre atteignit mon homme au milieu du visage.

Il se crut tuĂ© ; il tomba Ă  la renverse, les deux mains sur la figure, et Ă  moitiĂ© Ă©vanoui.

Avant qu’il fĂ»t revenu de son Ă©tourdissement, je lui avais tirĂ© ses bottes, comme le petit Poucet celles de l’ogre ; je les avais passĂ©es Ă  mes pieds, j’avais enfourchĂ© le porteur, et je partais au grand galop.

Bard manqua de se jeter en bas du cabriolet Ă  force de rire.

Au bout de trois ou quatre cents pas, je me retournai tout en fouettant les chevaux, et je vis le père Levasseur, qui, assis sur son derrière, commençait Ă  reprendre ses sens.

Un petit monticule que je franchis le dĂ©roba Ă  ma vue.

J’avais encore Ă  peu près une lieue et demie Ă  faire ; je rattrapai le temps perdu, et fis cela en dix-sept minutes.

J’arrivai Ă  la poste de Levignan en m’annonçant Ă  grands coups de fouet, et, quand j’arrĂŞtai les chevaux, deux personnes se montraient sur le seuil de la porte.

L’une Ă©tait le maĂ®tre de poste lui-mĂŞme, M. LabbĂ© ; l’autre Ă©tait mon vieil ami Cartier, le marchand de bois.

Tous deux me reconnurent en mĂŞme temps.

– Tiens, c’est toi, garçon ! dit LabbĂ© ; ça va donc mal, que tu t’es fait postillon ?

Cartier me donnait la main.

– Dans quel diable d’équipage nous arrives-tu lĂ  ! demanda-t-il.

Je leur racontai l’aventure du père Levasseur, puis tout ce qui s’était passĂ© Ă  Paris.

Il Ă©tait huit heures et demie ; je n’avais plus que deux heures et demie pour arriver Ă  Soissons, et il me restait neuf grandes lieues Ă  faire.

Les probabilitĂ©s de rĂ©ussite s’évanouissaient de plus en plus ; cependant, je n’en voulus pas dĂ©mordre.

Je demandai des chevaux Ă  LabbĂ©, qui les fit amener Ă  l’instant mĂŞme.

En cinq minutes, ils Ă©taient attelĂ©s.

– Ma foi, dit Cartier Ă  LabbĂ©, je m’en vais avec eux... Je suis curieux de savoir comment cela finira.

Et Cartier monta avec nous.

– Recommandez-moi au postillon, dis-je Ă  M. LabbĂ©.

Et il fit un signe de tĂŞte.

– Jean-Louis, dit-il au postillon.

– PlaĂ®t-il, bourgeois ?

– Tu connais le père Levasseur

– Pardieu ! si je le connais !

– Tu vois bien ce monsieur-lĂ  ?

Et il me montrait au postillon.

– Oui-da, je le vois tout de mĂŞme.

– Eh bien, il vient de tuer le père Levasseur.

– Comment cela ? dit le postillon tout abasourdi.

– D’un coup de pistolet.

– Et Ă  quel propos ?

– Parce qu’il n’allait pas ventre Ă  terre... Ainsi, prends garde Ă  toi, Jean Louis.

– C’est vrai ça ? dit le postillon pâlissant.

– Tu vois bien, puisque monsieur conduisait lui-mĂŞme, et que voilĂ  le fouet et les bottes du dĂ©funt.

Jean-Louis jeta un coup d’œil terrifiĂ© sur le fouet et les bottes, et, sans dire une parole, il partit au triple galop.

– Oh ! mes pauvres chevaux, nous cria LabbĂ©, ils vont en voir de dures !...

En moins d’une heure, nous fĂ»mes Ă  Villers-CotterĂŞts. C’est lĂ  qu’une vĂ©ritable ovation m’attendait.

En effet, Ă  peine eus-je jetĂ© mon nom Ă  la première personne de connaissance que je rencontrai, que la nouvelle de mon arrivĂ©e en poste, dans un cabriolet surmontĂ© d’un drapeau tricolore, parcourut la ville aussi rapidement que si elle eĂ»t Ă©tĂ© portĂ©e sur les fils d’un tĂ©lĂ©graphe Ă©lectrique.

A cette nouvelle, les maisons rejetèrent les vivants avec autant d’ensemble qu’au bruit de la trompette du jugement dernier les tombeaux rejetteront les morts.

Tous ces vivants coururent Ă  la poste et arrivèrent en mĂŞme temps que moi.

Il fallut une longue explication pour tout faire comprendre. Pourquoi ce costume ? pourquoi ce fusil ? pourquoi ces coups de soleil ? pourquoi ce cabriolet ? pourquoi ce drapeau tricolore ? pourquoi Bard ? pourquoi Cartier ?

Chacun, dans ce cher pays, m’aimait assez pour avoir le droit de m’adresser sa question.

Je rĂ©pondis Ă  toutes.

Les explications donnĂ©es, il n’y eut qu’un cri :

– Ne va pas Ă  Soissons ! Soissons est une ville de royalistes

Je n’étais pas venu, comme on le comprend bien, jusqu’à Villers-CotterĂŞts, pour ne point aller Ă  Soissons.

– Non seulement j’irai Ă  Soissons, rĂ©pondis-je, mais je ferai tout ce que je pourrai pour y arriver avant onze heures, dussĂ©-je donner vingt francs de guides aux postillons.

– Tu leur en donnerais quarante que tu n’arriverais pas, me dit une voix de connaissance. Mais tu arriveras Ă  minuit, et tu entreras.

Cette voix Ă©tait celle d’un de mes amis, habitant de Soissons, celui-lĂ  mĂŞme qui, quinze ans auparavant, enfant comme moi, Ă©tait venu, une heure avant moi, faire au gĂ©nĂ©ral Lallemand prisonnier une proposition pareille Ă  celle qu’une heure après je lui devais faire.

– Ah ! c’est toi, Hutin ? m’écriai-je. Et comment ferai-je pour entrer ?

– Tu entreras, parce que j’irai avec toi, et que je te ferai entrer... Je suis de Soissons, et je connais le portier.

– Bravo ! et jusqu’à quelle heure avons-nous ?

– Nous avons toute la nuit ; cependant mieux vaudrait arriver avant une heure.

– Bon ! nous avons le temps de souper, alors ?

– OĂą soupes-tu ?

Dix voix rĂ©pondirent :

– Chez moi ! chez moi ! chez nous !

Et l’on se mit Ă  me tirer par-devant, par-derrière, par les basques de ma veste, par le cordon de ma poire Ă  poudre, par la banderole de mon fusil, par les bouts de ma cravate.

– Pardon, dit une autre voix, mais il y a engagement antĂ©rieur.

– Ah ! Paillet !..

C’était mon ancien maître clerc.

Je me retournai vers tous mes amphitryons.

– C’est vrai, j’ai promis Ă  Paillet, lors de son dernier voyage Ă  Paris, de venir dĂ®ner chez lui.

– Et c’est d’autant mieux, dit Paillet, que la salle Ă  manger est grande, et que ceux qui voudront souper avec nous y trouveront place... Allons, qui l’aime me suive !

Une vingtaine de jeunes gens nous suivirent : c’étaient mes anciens camarades Saunier, Fontaine, Arpin, Labarre, Rajade, que sais-je, moi ?

On prit la rue de Soissons, et l’on s’arrĂŞta chez Paillet.

En un instant, grâce au père Cartier, qui demeurait presque en face, un souper excellent fut improvisĂ©.

Cartier l’aĂ®nĂ©, Paillet, Hutin et Bard se mirent Ă  table.

Les autres firent cercle.

Alors, il fallut, tout en mangeant, raconter cette merveilleuse Ă©popĂ©e des trois jours, dont pas un dĂ©tail n’était encore parvenu Ă  Villers-CotterĂŞts.

Ce furent des cris d’admiration.

Puis je passai au rĂ©cit de ma mission.

Là, l’enthousiasme se calma.

Quand j’eus annoncĂ© que je comptais prendre, Ă  moi seul, tout ce qu’il y avait de poudre dans une ville de guerre ayant huit mille âmes de population et huit cents hommes de garnison, mes pauvres amis se regardèrent, et me dirent, comme le gĂ©nĂ©ral La Fayette :

– Ah ça ! mais tu es fou !

Il y avait quelque chose de plus grave que cette unanimitĂ© d’opinion des habitants de Villers-CotterĂŞts : c’est que c’était aussi l’avis d’Hutin, qui Ă©tait de Soissons.

– Cependant, ajouta-t-il, comme je t’ai dit que je tenterais la chose avec toi, je la tenterai... Seulement, il y a cent Ă  parier contre un que demain Ă  cette heure-ci, nous serons fusillĂ©s.

Je me retournai du cĂ´tĂ© de Bard.

– Que vous ai-je dit en vous proposant de vous emmener, seigneur RaphaĂ«l ?

– Vous m’avez dit : “Voulez-vous venir vous faire fusiller avec moi ?”

– Qu’avez-vous rĂ©pondu ?

– J’ai rĂ©pondu que je voulais bien.

– Et maintenant ?

– Je veux bien toujours.

– Dame ! vous voyez, vous entendez... RĂ©flĂ©chissez, mon cher.

– C’est tout réfléchi.

– Alors, vous venez ?

– Certainement.

Je me retournai vers Hutin.

– Alors, tu viens ?

– Parbleu !

– C’est tout ce qu’il faut.

Je levai mon verre.

– Mes amis, Ă  demain soir, ici !... Père Cartier, un dĂ®ner pour vingt personnes, Ă  la condition qu’on le mangera, que nous soyons vivants ou morts. Voici deux cents francs pour le dĂ®ner !

– Tu payeras demain.

– Et si je suis fusillĂ© ?...

– Eh bien, c’est moi qui payerai.

– Vive le père Cartier !

Et j’avalai le contenu de mon verre.

On rĂ©pĂ©ta en chĹ“ur : “Vive le père Cartier !” et, comme nous avions soupĂ©, comme il Ă©tait onze heures, comme les chevaux Ă©taient au cabriolet, nous nous levâmes pour partir.

– Au diable ! un instant, fis-je en rĂ©flĂ©chissant ; nous pouvons avoir affaire demain Ă  de plus rudes adversaires que le père Levasseur ; chargeons sĂ©rieusement les pistolets. Qui de ces messieurs a des balles de calibre 7.

C’étaient des pistolets du calibre vingt-quatre.

C’eĂ»t Ă©tĂ© un grand hasard de trouver des balles de ce calibre-lĂ .

– Attends, dit Cartier, je vais t’arranger cela, moi. Tu as des balles dans ta poche ?

– Oui, mais du calibre vingt.

– Donne-m’en quatre, ou plutĂ´t huit ; il est bon d’en avoir de rechange...

Je lui donnai huit balles.

Cinq minutes après, il me les rapporta allongĂ©es en lingots, et, par consĂ©quent, entrant dans les pistolets.

Les pistolets furent Ă©ventĂ©s, chargĂ©s et amorcĂ©s avec le plus grand soin. On eĂ»t dit les prĂ©paratifs d’un duel.

Puis on but une dernière fois Ă  la rĂ©ussite de l’entreprise : puis on s’embrassa plutĂ´t deux fois qu’une ; puis nous montâmes en cabriolet, Hutin, Bard et moi ; puis le postillon enfourcha ses chevaux. Puis, enfin, au milieu des cris d’adieu et des vivats d’encouragement de mes bons et chers amis, nous prĂ®mes au grand galop la route de Soissons.

Deux heures après notre sortie de Villers-CotterĂŞts, la porte de Soissons s’ouvrait Ă  la voix et au nom d’Hutin, et le portier nous introduisait dans la ville, sans se douter qu’il venait de laisser passer la RĂ©volution.

ArrivĂ©e Ă  Soissons. – ApprĂŞts stratĂ©giques. – Reconnaissance autour de la poudrière. – Hutin et Bard plantent le drapeau tricolore sur la cathĂ©drale. – J’escalade le mur de la poudrière. – Le capitaine Mollard. – Le sergent Ragon. – Le lieutenant-colonel d’Orcourt. – Pourparlers avec eux. – Ils me promettent leur neutralitĂ©.

Après plus de vingt ans Ă©coulĂ©s, nous hĂ©sitons presque Ă  Ă©crire ce qui va suivre, tant le rĂ©cit nous en paraĂ®t incroyable Ă  nous-mĂŞme ; mais nous renverrons ceux qui douteraient au Moniteur du 9 aoĂ»t contenant le rapport officiel qu’y fit insĂ©rer le gĂ©nĂ©ral La Fayette, afin que les intĂ©ressĂ©s pussent rĂ©clamer ou dĂ©mentir s’il y avait lieu.

Personne ne réclama, personne ne démentit.

A minuit, nous frappions Ă  grands coups Ă  la porte de madame Hutin la mère, qui nous reçut avec des cris de joie, ne se doutant pas plus que le portier de ce que contenait le cabriolet Ă  la Congrève qu’elle ordonnait de remiser dans sa cour.

C’était le lendemain jour de marchĂ© ; il s’agissait de confectionner un gigantesque drapeau tricolore, et de le substituer au drapeau blanc qui flottait sur la cathĂ©drale.

Madame Hutin, sans trop savoir ce que nous faisions, ni les consĂ©quences que la chose pouvait avoir, mit Ă  notre disposition les rideaux rouges de sa salle Ă  manger et les rideaux bleus de son salon.

Un drap pris dans l’armoire Ă  linge complĂ©ta l’étendard national.

Quant au bâton, il ne fallait pas s’en inquiĂ©ter ; nous trouverions celui du drapeau blanc. Les bâtons n’ont pas d’opinion.

Chacun s’était mis Ă  la besogne ; tout le monde cousait : madame Hutin, sa cuisinière, Hutin, Bard et moi.

A trois heures du matin, c’est-Ă -dire aux premières lueurs du jour, le dernier point Ă©tait fait.

Voici de quelle manière la besogne Ă©tait partagĂ©e :

Je commencerais par m’emparer de la poudrière, en mĂŞme temps que Bard et Hutin, sous prĂ©texte de voir le lever du soleil du haut de la tour, se feraient ouvrir les portes de la cathĂ©drale, dĂ©chireraient le drapeau blanc et y substitueraient le drapeau tricolore.

Si le sacristain opposait de la rĂ©sistance, il Ă©tait convenu qu’on le jetterait du haut en bas du clocher.

Hutin avait armĂ© Bard d’une carabine, et s’était armĂ© lui-mĂŞme d’un fusil Ă  deux coups.

AussitĂ´t le drapeau placĂ©, le sacristain enfermĂ© dans la tour, la clef de la tour dans la poche d’Hutin, celui-ci devait m’envoyer Bard Ă  la poudrière, situĂ©e dans les ruines de l’église Saint-Jean.

Bard pouvait m’être d’autant plus utile que, dans la poudrière, logeaient trois militaires dont les longs services Ă©taient rĂ©compensĂ©s par une position qui Ă©tait presque une sinĂ©cure, et dont les blessures, recouvertes chez deux d’entre eux par le ruban de la LĂ©gion d’honneur reçu sous l’Empire, ne permettaient pas de douter de leur courage.

Ils se nommaient : l’un, le lieutenant-colonel d’Orcourt ; l’autre, le capitaine Mollard ; le troisième, le sergent Ragon.

Il Ă©tait donc probable que j’aurais besoin de renfort.

Pendant que Bard viendrait me rejoindre, Hutin, porteur de la proclamation du gĂ©nĂ©ral La Fayette, se rendrait immĂ©diatement chez le docteur Missa.

Le docteur Missa Ă©tait le chef de l’opposition libĂ©rale, et avait dit cent fois qu’il n’attendait qu’une occasion de se mettre en avant.

L’occasion Ă©tait belle, et nous espĂ©rions qu’il ne la manquerait pas.

Hutin croyait pouvoir Ă©galement compter sur deux de ses amis, l’un nommĂ© Moreau, l’autre nommĂ© Quinette (voir Quinette, ThĂ©odore, Martin, baron de Rochemont).

Quinette, fils du conventionnel, est le mĂŞme qui fut, depuis, dĂ©putĂ© sous Louis-Philippe, et ambassadeur Ă  Bruxelles sous la RĂ©publique.

On verra comment chacun d’eux rĂ©pondit Ă  l’appel fait au nom de la RĂ©volution.

En sortant de la poudrière, je devais me rendre chez le commandant de place, M. de Liniers, et, l’ordre du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard Ă  la main, obtenir de lui, de grĂ© ou de force, l’autorisation d’enlever la poudre.

J’étais prĂ©venu que M. de Liniers Ă©tait plus qu’un royaliste : M. de Liniers Ă©tait un ultra !

A la première nouvelle de l’insurrection de Paris, il avait dĂ©clarĂ© que, de quelque façon que les choses tournassent dans la capitale, il s’ensevelirait sous les ruines de Soissons, et que sur la plus haute pierre de ces ruines flotterait le drapeau blanc.

Il Ă©tait donc Ă  peu près certain que c’était de ce cĂ´tĂ©-lĂ  que viendrait la rĂ©sistance sĂ©rieuse.

Je ne m’en prĂ©occupai pas autrement : chaque Ă©vĂ©nement de la journĂ©e devait se dĂ©rouler Ă  son tour.

A trois heures dix minutes du matin, nous sortĂ®mes donc de la maison de madame Hutin, qui fut admirable de courage, et qui, au lieu de retenir son fils, le poussa en avant.

Au bout de la rue, nous nous sĂ©parâmes, Hutin et Bard pour se rendre Ă  la cathĂ©drale, moi pour me rendre Ă  la poudrière.

Comme il pouvait ĂŞtre dangereux d’entrer dans l’enceinte des ruines de Saint-Jean par la grande porte, facile Ă  dĂ©fendre, il fut convenu que je sauterais par-dessus le mur.

Bard, de son cĂ´tĂ©, devait, au contraire, se prĂ©senter Ă  la grande porte, que j’irais lui ouvrir lorsque j’entendrais frapper trois coups Ă©galement espacĂ©s.

En moins de cinq minutes, j’étais au pied de la muraille, aisĂ©e Ă  franchir, vu son peu d’élĂ©vation et les interstices des pierres qui formaient, pour l’escalader, des Ă©chelons naturels.

Cependant, j’attendis. Je ne voulais commencer mon expĂ©dition que quand je verrais au haut de la cathĂ©drale le drapeau tricolore substituĂ© au drapeau blanc.

Seulement, pour me rendre compte des localitĂ©s, je m’élevai doucement Ă  la force des poignets, de manière Ă  ce que mes yeux arrivassent au niveau du faĂ®te de la muraille.

Deux hommes, la bĂŞche Ă  la main, fouillaient tranquillement chacun un carrĂ© d’un petit jardin.

A leur pantalon d’uniforme et Ă  leurs moustaches, je les reconnus pour deux des militaires qui habitaient les appartements situĂ©s en face de la poudrière.

La poudrière Ă©tait dans l’un ou dans l’autre des pavillons d’entrĂ©e, peut-ĂŞtre dans tous les deux.

La porte de chĂŞne, solide comme une poterne, renforcĂ©e de traverses et ornĂ©e de clous, Ă©tait placĂ©e entre les deux pavillons.

Elle était fermée.

Le champ de bataille ainsi explorĂ© d’un regard, je me laissai retomber au pied de la muraille, et je tournai les yeux du cĂ´tĂ© de la cathĂ©drale.

Au bout d’un instant, je vis apparaĂ®tre au-dessus de la galerie la tĂŞte de trois hommes, puis le drapeau blanc s’agiter d’une manière insolite et qu’on ne pouvait pas attribuer au vent, dont l’absence Ă©tait patente. Enfin, le drapeau blanc s’abaissa, disparut, et bientĂ´t se releva changĂ© en drapeau tricolore.

Hutin et Bard avaient fini leur besogne ; c’était Ă  mon tour de commencer la mienne.

Ce ne fut pas long. Je visitai mon fusil pour voir si les amorces tenaient ; je le mis en bandoulière, et, en m’aidant des pieds et des mains, je parvins rapidement Ă  la crĂŞte du mur.

Les deux militaires avaient changĂ© d’attitude : ils Ă©taient appuyĂ©s sur leur bĂŞche, et regardaient avec un Ă©tonnement marquĂ© le sommet de la tour, oĂą flottait triomphalement le drapeau tricolore.

Je sautai dans l’enceinte de la poudrière.

Au bruit que je fis en touchant la terre, les deux militaires se retournèrent Ă  la fois.

La seconde apparition leur semblait Ă©videmment plus extraordinaire encore que la première.

J’avais eu le temps de passer mon fusil dans ma main gauche, et d’armer mes deux coups.

Je m’avançai vers eux : ils me regardaient venir, immobiles d’étonnement.

Je m’arrĂŞtai Ă  dix pas d’eux.

– Messieurs, leur dis-je, je vous demande pardon de la façon dont je m’introduis chez vous ; mais, comme vous ne me connaissez pas, vous auriez pu me refuser la porte, ce qui aurait occasionnĂ© toute sorte de retards, et je suis pressĂ©.

– Mais, monsieur, demanda le capitaine Mollard, qui ĂŞtes-vous ?

– Je suis M. Alexandre Dumas, fils du gĂ©nĂ©ral Alexandre Dumas, que vous avez dĂ» connaĂ®tre de nom, si vous avez servi sous la RĂ©publique ; et je viens, au nom du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard, demander aux autoritĂ©s militaires de la ville de Soissons toute la poudre qui peut se trouver dans la ville. Voici mon ordre : qu’un de vous deux, messieurs, vienne en prendre connaissance.

Et, mon fusil dans la main gauche, je tendis la main droite du cĂ´tĂ© de ces messieurs.

Le capitaine s’approcha de moi, prit l’ordre et le lut.

Pendant qu’il lisait, le sergent Ragon fit quelques pas vers la maison.

– Pardon, monsieur, lui dis-je, comme j’ignore dans quel but vous voulez rentrer chez vous, je vous prie de demeurer oĂą vous ĂŞtes.

Le sergent s’arrĂŞta.

Le capitaine Mollard me rendit l’ordre.

– C’est bien, monsieur, dit-il. Maintenant, que dĂ©sirez-vous ?

– Ce que je dĂ©sire, monsieur, c’est bien simple... Voyez ce drapeau tricolore...

Il fit un signe de tĂŞte qui signifiait qu’il l’avait parfaitement vu.

– Sa substitution au drapeau blanc, continuai-je, vous prouve que j’ai des intelligences dans la ville.

La ville va se soulever.

– Après, monsieur ?

– Après, monsieur, on m’a dit que je trouverais dans les trois gardiens de la poudrière de braves patriotes qui, au lieu de s’opposer aux ordres du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard, m’aideraient dans mon entreprise. Je me prĂ©sente donc Ă  vous avec confiance, vous demandant votre coopĂ©ration dans l’affaire.

– Vous comprenez, monsieur, me dit le capitaine, que notre coopĂ©ration est impossible.

– Eh bien, alors, votre neutralité.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda un troisième interlocuteur paraissant sur le seuil de la porte avec un foulard nouĂ© autour de la tĂŞte, en chemise et vĂŞtu d’un simple pantalon de toile.

– Colonel, dit le sergent en faisant un pas vers l’officier supĂ©rieur c’est un envoyĂ© du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

Il paraĂ®t que la rĂ©volution de Paris est faite, et que le gĂ©nĂ©ral GĂ©rard est ministre de la guerre.

J’arrĂŞtai l’orateur, qui continuait de s’avancer vers la maison :

– Monsieur, lui dis-je, au lieu d’aller au colonel, priez, s’il vous plaĂ®t, le colonel de venir Ă  nous. Je serai heureux de lui prĂ©senter mes compliments, et de lui montrer l’ordre du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

– Est-il de la main du gĂ©nĂ©ral, monsieur ? dit le colonel.

– Il est au moins signĂ© de lui, monsieur.

– Je vous prĂ©viens que j’ai justement fait partie de l’état-major du gĂ©nĂ©ral, et que je connais sa signature.

– Je suis heureux de cette circonstance, colonel ; elle facilitera, je l’espère, ma nĂ©gociation près de vous.

Le colonel s’avança ; je lui remis le papier, et profitai du moment qui m’était donnĂ©, tandis que les autres militaires se groupaient Ă  lui, pour passer entre eux et la porte de la maison.

Dès lors, j’étais seul, c’est vrai, mais j’avais affaire Ă  trois hommes dĂ©sarmĂ©s.

– Eh bien, colonel ? demandai-je au bout d’un instant.

– Je n’ai rien Ă  dire, monsieur, sinon que l’ordre est bien signĂ© par le gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

– Il me semble, au contraire, colonel, observais-je en riant, que c’est une raison pour que vous me disiez quelque chose.

Il Ă©changea quelques mots avec le capitaine et le sergent.

– Que demandiez-vous Ă  ces messieurs, quand je suis arrivĂ© ?

– Votre neutralitĂ©, colonel. Je n’ai pas la prĂ©tention de vous intimider ni de forcer votre conscience ; si votre opinion vous entraĂ®ne vers le mouvement qui s’opère, tendez-moi franchement la main, et donnez-moi votre parole de ne pas vous opposer Ă  ma mission ; si, au contraire, vous voulez vous y opposer, vidons cela tout de suite, et faites tout ce que vous pourrez pour vous dĂ©barrasser de moi, car je vais faire tout ce que je pourrai pour me dĂ©barrasser de vous.

– Monsieur, dit le colonel après avoir de nouveau pris langue avec ses deux compagnons, nous sommes de vieux soldats qui ont assez vu le feu pour ne pas le craindre. Dans une autre circonstance, nous accepterions donc la partie que vous nous offrez ; malheureusement, ou plutĂ´t heureusement, ce qu’on vous a dit de notre patriotisme est vrai, et, si vous aviez la main sur notre cĹ“ur, vous pourriez le voir Ă  l’effet que nous produit l’apparition de ce drapeau tricolore que nous regrettons depuis quinze ans... Quel est l’engagement que nous devons prendre avec vous, monsieur ?

– Celui de rentrer chez vous et de n’en pas sortir que vous n’appreniez que je suis tuĂ© ou que je viens moi-mĂŞme vous relever de votre parole.

– Pour moi et mes camarades, monsieur, foi de soldat !

J’allai Ă  lui, et je lui tendis la main.

Trois mains s’avancèrent au lieu d’une. Trois mains serrèrent la mienne avec cordialitĂ©.

– Voyons, maintenant, ce n’est point cela, dit le colonel ; quand on entreprend une besogne comme celle que vous avez entreprise, il faut rĂ©ussir.

– Voulez-vous m’aider de vos conseils ?

Il sourit.

– OĂą allez-vous de ce pas ?

– Chez le commandant de place ; M. de Liniers.

– Le connaissez-vous ?

– Pas le moins du monde.

– Hum !

– Quoi ?

– DĂ©fiez-vous !

– Mais, enfin, si j’ai l’ordre ?.....

– Eh bien ?

– Puis-je compter sur vous ?

– Oh ! alors, naturellement... La neutralitĂ© cesse, et nous devenons vos alliĂ©s.

En ce moment, on frappa Ă  la porte trois coups Ă©galement espacĂ©s.

– Qu’est-ce que cela ? demanda le colonel.

– Un de mes amis, colonel, qui venait m’apporter du secours, si j’en avais besoin.

Puis, tout haut, je criai :

– Attendez un instant, Bard, je vais vous ouvrir... Je suis avec des amis.

Puis, me retournant vers les militaires.

– Maintenant, messieurs, leur dis-je, voulez-vous rentrer chez vous ?

– C’est juste, dirent-ils.

– J’ai toujours votre parole ?

– La parole donnĂ©e une fois ne se retire plus.

Ils rentrèrent chez eux, et j’allai ouvrir Ă  Bard.

Comment les choses s’étaient passĂ©es avec le sacristain. – La pièce de quatre. – Bard canonnier. – Le commandant de place. – Le lieutenant Tuya. – M. de Lenferna. – M. Bonvilliers. – Madame de Liniers. – La rĂ©volte des nègres. – A quelles conditions le commandant de place signe l’ordre. – M. Moreau. – M. Quinette. – Le maire de Soissons. – Bard et les prunes vertes.

Bard Ă©tait parfaitement calme : on eĂ»t dit, en le voyant sa carabine sur l’épaule, un chasseur qui vient de se faire la main en tirant Ă  la cible.

– Eh bien, me demanda-t-il, comment vont les choses ici ?

– A merveille, mon cher ! tout est arrangĂ©.

– Bon ! alors, vous avez la poudre ?

– Oh ! pas encore... Peste ! comme vous y allez ! Et votre drapeau ?

Il me montra du doigt le clocher.

– Vous voyez, dit-il ; n’est-ce pas qu’il fait bien dans le paysage ?

– Oui, mais comment cela s’est-il passĂ© ?

– Oh ! en douceur. Le sacristain a d’abord fait quelques difficultĂ©s ; mais il a fini par se rendre aux raisons que lui a donnĂ©es M. Hutin.

– Et quelles raisons lui a-t-il donnĂ©es ?

– Je ne sais pas trop : je regardais la campagne... Savez-vous qu’elle est magnifique, votre vallĂ©e de l’Aisne, surtout du cĂ´tĂ© de Vauxbuin ?

– De sorte que vous n’avez rien entendu de ce qu’Hutin disait Ă  votre homme d’Eglise ?

– Je crois qu’il lui a dit qu’il allait l’assommer s’il ne se tenait pas tranquille !

– Et oĂą est-il dans ce moment-ci ?

– Qui ? M. Hutin ?

– Oui.

– Il doit ĂŞtre chez le docteur, comme il a promis.

– Alors, Ă  merveille ! vous allez rester ici, vous.

– Bon ! qu’y ferai-je ?

– Attendez.

Bard me suivit des yeux dans le mouvement que j’exĂ©cutai.

– Ah ! le joli petit canon ! s’écria-t-il.

En effet, je me dirigeais vers une jolie petite pièce de quatre, et mĂŞme, Ă  ce que je crois, d’un modèle au-dessous, laquelle Ă©tait remisĂ©e Ă  l’abri d’une espèce de hangar.

– N’est-ce pas que c’est un charmant joujou ?

– Charmant !

– Alors, aidez-moi, cher ami.

– A quoi ?

– A mettre cette pièce en place. En cas de siège, il faut que je vous laisse de l’artillerie.

Nous nous attelâmes Ă  la pièce, et je la mis en batterie Ă  trente pas Ă  peu près de la porte.

Puis je glissai la moitiĂ© du contenu de ma poire Ă  poudre dans le canon ; je le bourrai avec mon mouchoir de poche ; sur cette première bourre, je glissai une vingtaine de balles ; puis, sur les balles, j’appuyai le mouchoir de poche de Bard et la pièce se trouva chargĂ©e.

Une fois chargĂ©e, je la pointai et l’amorçai.

– LĂ  ! dis-je en respirant ; maintenant, voici ce que vous avez Ă  faire.

– J’écoute les instructions.

– Combien de cigarettes pouvez-vous fumer de suite ?

– Oh ! tant que j’ai du tabac ou de l’argent pour en acheter !

– Eh bien, mon cher, fumez sans dĂ©semparer, afin d’avoir toujours une cigarette allumĂ©e ; si l’on veut entrer malgrĂ© vous et forcer la porte, invitez trois fois les gens qui voudront entrer Ă  se retirer ; si, Ă  la troisième invitation, ils persistent, placez-vous de cĂ´tĂ© afin que le recul de la pièce ne vous casse pas les jambes, puis approchez diagonalement votre cigarette de la lumière, et vous verrez l’effet de la mĂ©canique.

– Bon ! dit Bard.

Bard ne faisait jamais une objection. Je crois que, si, tandis qu’il Ă©tait sur la galerie de la tour, je lui eusse dit : “Bard, sautez en bas !” il eĂ»t sautĂ©.

– Ah çà ! lui dis-je, Ă  prĂ©sent que vous avez une carabine et un canon, mes pistolets deviennent du luxe ; rendez-moi donc mes pistolets.

– Ah ! c’est vrai, dit Bard, les voici.

Il les tira de sa poche, et me les rendit.

Je les examinai de nouveau : ils Ă©taient en bon Ă©tat.

Je les glissai dans les deux basques de ma veste.

Puis je me dirigeai vers la maison du commandant de place.

Une sentinelle Ă©tait dans la rue.

Je m’informai près d’elle oĂą Ă©tait le cabinet de M. de Liniers.

Elle me l’indiqua. C’était au premier Ă©tage ou Ă  l’entresol.

Je montai l’escalier, et laissai mon fusil Ă  la porte du cabinet.

Le commandant de place Ă©tait seul avec un officier que je ne connaissais pas.

Il venait de se lever sur l’annonce qui lui avait Ă©tĂ© faite que le drapeau tricolore flottait au haut de la cathĂ©drale.

Probablement ignorait-il encore mon arrivĂ©e ; car, au moment mĂŞme oĂą j’entrais, il demandait Ă  l’officier des dĂ©tails sur cet Ă©trange Ă©vĂ©nement.

– Pardon, monsieur le vicomte, lui dis-je : mais, si ce sont tout simplement des dĂ©tails que vous dĂ©sirez, je puis vous donner ces dĂ©tails, et j’ajouterai mĂŞme que personne ne peut vous les donner mieux que moi.

– Soit ; mais, d’abord, qui ĂŞtes-vous, monsieur ? me demanda le commandant de place en me regardant avec Ă©tonnement.

J’ai dit ma tenue : ma cravate en corde Ă  puits, ma chemise de quatre jours, ma veste veuve de la moitiĂ© de ses boutons.

Il n’y avait donc rien d’étonnant Ă  la question de M. le commandant de place.

Je dĂ©clinai mes nom, prĂ©noms et qualitĂ©s. J’exposai en deux mots la situation de Paris ainsi que l’objet de ma mission, et je prĂ©sentai au commandant de place l’ordre du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

Le commandant de place ou le lieutenant de roi, comme on disait alors indiffĂ©remment, lut l’ordre avec attention, et, me le remettant :

– Monsieur, dit-il, vous comprenez que je ne reconnais aucunement la suzerainetĂ© du gouvernement provisoire. D’ailleurs, la signature du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard ne prĂ©sente aucun caractère d’authenticitĂ© : elle n’est point lĂ©galisĂ©e ; elle n’a pas mĂŞme de cachet.

– Monsieur, rĂ©pondis-je, il y a une chose qui remplacera, j’en suis sĂ»r, d’une façon triomphante la lĂ©galisation et le cachet ; je vous donne ma parole d’honneur que la signature est bien celle du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

Un sourire qui ne manquait pas d’une certaine ironie passa sur les lèvres de M. le commandant de place.

– Je vous crois, monsieur, dit-il ; mais je vais vous annoncer une nouvelle qui rendra toute discussion inutile : il ne doit pas y avoir en ce moment au magasin Ă  poudre plus de deux cents cartouches.

Le sourire de M. de Liniers m’avait lĂ©gèrement vexĂ©.

– Monsieur, lui rĂ©pondis-je avec la mĂŞme politesse, comme vous ne savez pas au juste le nombre de cartouches qu’il y a au magasin Ă  poudre, je vais m’en informer près des trois militaires qui sont mes prisonniers sur parole.

– Comment ! vos prisonniers sur parole !

– Oui monsieur le vicomte ; M. le lieutenant-colonel d’Orcourt, M. le capitaine Mollard et M. le sergent Ragon sont mes prisonniers sur parole... Je vais donc, comme j’avais l’honneur de vous le dire, m’informer auprès d’eux de la quantitĂ© de poudre qu’il y a dans le magasin, et je reviens vous en instruire.

Et je saluai et je sortis.

En sortant, je jetai les yeux sur le shako du factionnaire.

Il portait le chiffre du 53e...

Je jouais de bonheur. Comme on voit, la garnison de Soissons Ă©tait composĂ©e du dĂ©pĂ´t du 53e, et le 53e, on se le rappelle, avait tournĂ© du cĂ´tĂ© du peuple au moment mĂŞme oĂą on s’emparait du Louvre.

Dans la rue, je rencontrai un officier.

– Vous ĂŞtes M. Dumas ? me dit-il.

– Oui, monsieur.

– C’est vous qui venez de mettre le drapeau tricolore sur la cathĂ©drale ?

– Oui, monsieur.

– Marchez et ne craignez rien de nous ; les soldats se sont distribuĂ©s hier des cocardes tricolores.

– Puis-je compter sur eux ?

– Vous pouvez compter qu’ils resteront dans la caserne.

– Votre nom ?

– Le lieutenant Tuya.

– Merci !

Je pris le nom du lieutenant Tuya sur mon portefeuille.

– Que faites-vous ? me demanda-t-il.

– Qui sait ? rĂ©pondis-je ; si, en rentrant Ă  l’hĂ´tel de ville, je trouvais une seconde Ă©paulette, vous ne m’en voudriez pas de vous l’envoyer ?

Il se mit Ă  rire, me fit un signe de tĂŞte, et s’éloigna rapidement. En ce moment, plus rapidement encore, je vis passer près de moi l’officier que j’avais trouvĂ© chez le commandant de place.

Il n’y avait pas de temps Ă  perdre : sans doute, il allait porter des ordres.

J’allongeai le pas, de mon cĂ´tĂ© ; en un instant, je fus Ă  la poudrière. Je frappai Ă  la porte en me nommant.

– C’est vous ? me dit Bard.

– Oui.

– Bon ! je vais vous ouvrir.

– Ce n’est pas la peine... Demandez Ă  ces messieurs combien il y a de poudre d’artillerie dans le magasin.

– J’y vais.

J’attendis. A travers le trou de la serrure, je voyais Bard se hâtant vers la maison.

Il disparut, puis reparut quelques secondes après.

– Deux cents livres ! me cria-t-il.

– A merveille ! c’est toujours cela... Maintenant, jetez-moi la clef par-dessus la porte, ou glissez-la-moi par-dessous, que je puisse rentrer sans vous dĂ©ranger.

– La voici.

– Bon ! Ne quittez pas votre poste surtout !

– Soyez donc tranquille.

Et, sur cette assurance, je repris, du mĂŞme pas dont j’étais venu, le chemin de la maison de M. le lieutenant de roi.

Je retrouvai la mĂŞme sentinelle Ă  la porte de la rue ; seulement, il y avait un second factionnaire Ă  la porte du cabinet.

Je m’attendais Ă  me voir barrer le passage ; je me trompais.

Comme la première fais, je dĂ©posai mon fusil Ă  la porte, et j’entrai.

La sociĂ©tĂ© s’était augmentĂ©e de deux personnes : outre le commandant de place et l’officier inconnu, il y avait maintenant, dans le cabinet assez Ă©troit oĂą je venais de faire ma rentrĂ©e, M. le marquis de Lenferna, lieutenant de gendarmerie, et M. Bonvilliers, lieutenant-colonel du gĂ©nie.

Ces messieurs Ă©taient chacun dans l’uniforme de son grade, et avaient, par consĂ©quent, les uns le sabre, les autres l’épĂ©e au cĂ´tĂ©.

J’entrai et je refermai la porte derrière moi.

A peine me trouvai-je en face des quatre officiers, que j’eus quelque regret d’avoir laissĂ© mon fusil dehors, car je compris qu’il allait se passer lĂ , entre eux et moi, quelque chose de grave.

J’allongeai les mains le long des basques de ma veste de chasse pour tâter si mes pistolets Ă©taient bien dans mes poches.

Ils y étaient bien.

– Monsieur, me dit le commandant de place d’un ton assez goguenard, en votre absence, j’ai fait appeler M. le marquis de Lenferna et M. Bonvilliers, qui sont, avec moi, les autoritĂ©s militaires de la ville, afin que vous puissiez exposer devant eux, comme vous l’avez fait devant moi tout Ă  l’heure, l’objet de votre mission.

Je vis qu’il fallait prendre la conversation sur le ton oĂą la mettait M. de Liniers.

– Mon Dieu, monsieur, lui rĂ©pondis-je, l’objet de ma mission est bien simple : il s’agit tout bonnement pour moi de prendre la poudre que je trouverai dans le magasin, et de transporter cette poudre Ă  Paris, oĂą l’on en manque... Et, Ă  ce propos, j’aurai l’honneur de vous dire que vous Ă©tiez mal renseignĂ©, monsieur le lieutenant du roi : ce n’est pas deux cents cartouches qu’il y a au magasin, c’est deux cents livres de poudre.

– Deux cents livres de poudre ou deux cents cartouches, la question n’est pas lĂ , monsieur ; la question est que vous venez prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison.

– En effet, monsieur, rĂ©pondis-je, vous replacez la question sur son vĂ©ritable terrain : je viens prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison, et voici mon ordre.

Je prĂ©sentai l’ordre du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard au lieutenant de roi, qui, sans doute parce qu’il le connaissait dĂ©jĂ , le prit du bout des doigts, le regarda nĂ©gligemment, et le passa Ă  son voisin, lequel, après l’avoir lu, le rendit Ă  M. de Liniers avec un lĂ©ger signe de tĂŞte.

– Et, probablement, pour mettre cet ordre Ă  exĂ©cution, en supposant que nous nous refusions Ă  y obtempĂ©rer, vous avez une armĂ©e ?

– Non, monsieur ; mais j’ai une volontĂ© fort arrĂŞtĂ©e de prendre cette poudre, attendu que je me suis engagĂ© devant le gĂ©nĂ©ral La Fayette Ă  la prendre ou Ă  me faire tuer. C’est pour cela que je vous ai demandĂ© l’autorisation de me faire ouvrir la porte de la poudrière, et que je vous renouvelle cette demande.

– Et, seul comme vous ĂŞtes, monsieur Dumas... Je crois que vous m’avez dit que vous vous appeliez M. Dumas ?

– Oui, monsieur, je m’appelle M. Dumas.

– Et seul comme vous ĂŞtes, monsieur Dumas, vous avez la prĂ©tention de me forcer Ă  signer cette autorisation ?... Vous remarquerez, n’est-ce pas ? que nous sommes quatre.

Ce que j’avais remarquĂ©, depuis un instant, Ă  l’accent de plus en plus railleur de M. le commandant de place, et Ă  la forme de sa phrase, c’est que la situation s’échauffait ; je m’étais, en consĂ©quence, reculĂ© peu Ă  peu, afin de rester maĂ®tre de la porte, et, tout en reculant, j’avais introduit mes mains dans les poches de ma veste, et j’avais, sans bruit, armĂ© la double batterie de mes pistolets.

Tout d’un coup, je les tirai de mes poches, et, dirigeant les canons sur le groupe que j’avais devant moi :

– Vous ĂŞtes quatre, messieurs, c’est vrai... mais, nous, nous sommes cinq !...

Et, faisant deux pas en avant :

– Messieurs, leur dis-je, je vous donne ma parole d’honneur que, si, dans cinq secondes, l’ordre n’est pas signĂ©, je vous brĂ»le la cervelle Ă  tous les quatre ; et je commence par vous, monsieur le lieutenant du roi... A tout seigneur, tout honneur !

J’étais devenu très pâle ; mais probablement que, malgrĂ© sa pâleur, mon visage exprimait une immuable rĂ©solution.

Le double canon du pistolet que je tenais de la main droite n’était qu’à un pied et demi de la figure de M. de Liniers.

– Prenez garde, monsieur, lui dis-je, je vais compter les secondes.

Et, après une pause :

– Une, deux, trois...

En ce moment, une porte latĂ©rale s’ouvrit, et une femme au paroxysme de la terreur se prĂ©cipita dans l’appartement.

– O mon ami, cède ! cède ! s’écria-t-elle ; c’est une seconde rĂ©volte des nègres !...

Et, en disant cela, elle me regardait d’un Ĺ“il effarĂ©.

– Monsieur, fit le commandant de place, par respect pour ma femme...

– Monsieur, lui rĂ©pondis-je, j’ai le plus grand respect pour madame ; mais, moi aussi, j’ai une mère et une sĹ“ur... J’espère donc que vous allez avoir la bontĂ© de renvoyer madame, et que nous viderons la chose entre hommes.

– Mon ami, continuait de crier madame de Liniers, cède ! cède, je t’en supplie ! fais ce qu’on te demande, au nom du ciel !... Souviens-toi de mon père et de ma mère, massacrĂ©s Ă  Saint-Domingue !

Je compris seulement alors ce que madame de Liniers avait entendu par ces mots : “C’est une seconde rĂ©volte des nègres !”

A mes cheveux crĂ©pus, Ă  mon teint bruni par trois jours de soleil, Ă  mon accent lĂ©gèrement crĂ©ole – si toutefois, au milieu de l’enrouement dont j’étais atteint, il me restait un accent quelconque elle m’avait pris pour un nègre, et s’était laissĂ©e aller Ă  une indicible terreur.

Cette terreur me fut, du reste, aisĂ©e Ă  comprendre, lorsque je sus, depuis, que madame de Liniers Ă©tait une demoiselle de Saint-Janvier.

M. et madame de Saint-Janvier, son père et sa mère, avaient Ă©tĂ© impitoyablement Ă©gorgĂ©s sous ses yeux dans la rĂ©volte du Cap.

La situation, comme on le comprend bien, Ă©tait trop tendue ; elle ne pouvait se prolonger.

– Mais, monsieur, s’écria le lieutenant du roi dĂ©sespĂ©rĂ©, je ne puis pourtant pas cĂ©der devant un homme seul !

– Voulez-vous, monsieur, que je vous signe une attestation constatant que c’est le pistolet sous la gorge que vous m’avez donnĂ© l’ordre ?

– Oui, oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.

Puis, se retournant vers son mari, dont elle embrassait les genoux

– Mon ami, mon ami, donne l’ordre ! rĂ©pĂ©tait-elle, donne-le, je t’en supplie !

– Ou bien prĂ©fĂ©rez-vous, continuai-je, que j’aille chercher deux ou trois amis, afin que nous soyons de chaque cĂ´tĂ© en nombre Ă©gal ?

– Eh bien, oui, je préfère cela, monsieur.

– Prenez garde, monsieur le vicomte, je vais sortir m’en rapportant Ă  votre parole d’honneur ; je vais sortir lorsque je vous tiens, lorsque je puis vous brĂ»ler la cervelle Ă  tous quatre... Je vous rĂ©ponds que ce serait bientĂ´t fait... Vous retrouverai-je oĂą vous ĂŞtes et comme vous ĂŞtes !

– Oh ! oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.

Je m’inclinai avec politesse ; mais, sans cĂ©der d’une ligne !

– C’est la parole d’honneur de votre mari que je demande, madame.

– Eh bien, monsieur, dit le lieutenant du roi, je vous la donne.

– Je prĂ©sume, repris-je, que cette parole engage ces messieurs en mĂŞme temps que vous ?

Les officiers firent un signe de tĂŞte.

Je dĂ©sarmai mes pistolets, et les remis dans mes poches.

Puis, m’adressant Ă  madame de Liniers :

– Rassurez-vous, madame, lui dis-je, tout est fini. Dans cinq minutes, messieurs, je suis ici.

Et je sortis, prenant en passant mon fusil, que je retrouvai dans l’angle de la porte.

Je m’étais fort avancĂ© ; je ne savais oĂą aller chercher Hutin, et Bard gardait un poste important.

Le hasard me servit ; en mettant le pied dans la rue, je vis Hutin et l’un de ses amis qui, fidèles au rendez-vous, attendaient Ă  dix pas de la maison : cet ami Ă©tait un jeune homme de Soissons, chaud patriote, nommĂ© Moreau.

Chacun d’eux avait un fusil Ă  deux coups.

Je leur fis signe de venir et d’entrer dans la cour.

Ils vinrent et entrèrent, sans trop savoir de quoi il Ă©tait question.

Je remontai. La parole Ă©tait rigoureusement tenue : aucun de ces messieurs n’avait quittĂ© sa place.

J’allai Ă  la fenĂŞtre, et je l’ouvris.

– Messieurs, dis-je Ă  Hutin et Ă  Moreau, ayez la bontĂ© de dire Ă  M. le lieutenant de roi que vous ĂŞtes prĂŞts Ă  faire feu non seulement sur lui, mais encore sur les autres personnes que je dĂ©signerai, s’il ne signe pas Ă  l’instant mĂŞme l’autorisation de prendre la poudre.

Pour toute rĂ©ponse, Hutin et Moreau armèrent leurs fusils.

Madame de Liniers suivait tous mes mouvements et ceux de son mari avec des yeux hagards.

– Cela suffit, monsieur, me dit le lieutenant de roi, je suis prĂŞt Ă  signer.

Et, prenant un papier sur son bureau, il Ă©crivit ces lignes : “J’autorise M. Alexandre Dumas Ă  se faire livrer toutes les poudres appartenant Ă  l’artillerie qui se trouveront dans la poudrière Saint-Jean.

Le lieutenant de roi commandant la place, Vicomte de Liniers. Soissons, ce 31 juillet 1830.”

Je pris le papier que me tendait le comte ; je saluai madame de Liniers, en lui prĂ©sentant mes excuses pour la terreur involontaire que je venais de lui causer, et je sortis.

Dans la rue, nous rencontrâmes le second ami dont Hutin m’avait parlĂ©, M. Quinette. Il venait se joindre Ă  nous.

C’était un peu tard, comme on voit ; il est vrai qu’il devait nous quitter bientĂ´t.

Son avis fut qu’il fallait procĂ©der lĂ©galement, et que, pour procĂ©der lĂ©galement, j’avais besoin d’être assistĂ© du maire.

Je n’avais rien Ă  dire contre la proposition. Je tenais mon ordre. J’allai chercher le maire.

J’ai oubliĂ© le nom de cet honorable magistrat. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il ne fit aucune difficultĂ© de me suivre.

Cinq minutes après, accompagnĂ© du maire, d’Hutin, de Moreau et de Quinette, j’ouvrais avec prĂ©caution la porte du cloĂ®tre Saint-Jean, non sans avoir prĂ©venu Bard que c’était moi qui ouvrais la porte.

– Entrez ! entrez ! m’avait-il rĂ©pondu.

J’entrai, et je vis la pièce en batterie ; mais, Ă  mon grand Ă©tonnement, Bard avait complĂ©tement disparu.

Il Ă©tait Ă  vingt pas de son canon, perchĂ© sur un prunier. Il mangeait des prunes vertes !

M. le maire de Soissons. – La poudre de la rĂ©gie. – M. Jousselin. – La hache de l’entreposeur. – M. Quinette. – J’enfonce la porte de la poudrière. – Sortie triomphale de Soissons. – M. Mennesson tente de me faire arrĂŞter. – Les gardes du duc d’OrlĂ©ans. – M. Boyer. – Retour Ă  Paris. – Ces diables de rĂ©publicains !

Cette fois, grâce au bon conseil de M. Quinette, il Ă©tait impossible d’agir plus lĂ©galement que nous n’agissions, puisque nous procĂ©dions, comme Bilboquet, avec autorisation de M. le maire. Aussi le lieutenant-colonel d’Orcourt s’empressa-t-il de nous ouvrir la porte du magasin Ă  poudre d’artillerie.

Ce magasin Ă©tait le pavillon Ă  droite de la porte en entrant.

Nous n’y trouvâmes, en effet, que deux cents livres de poudre, Ă  peu près.

Je m’apprĂŞtais Ă  les emporter lorsque le maire les rĂ©clama pour la dĂ©fense de la ville.

La rĂ©clamation Ă©tait assez juste ; cependant, comme j’étais dĂ©cidĂ© Ă  rapporter Ă  Paris une quantitĂ© quelconque de poudre, peut-ĂŞtre allais-je recommencer avec M. le maire la scène que j’avais eue avec le commandant de place, lorsque le lieutenant-colonel d’Orcourt s’approcha de moi, et me dit tout bas :

– Il n’y a que deux cents livres de poudre dans le magasin de l’artillerie, c’est vrai ; mais, lĂ  dans le pavillon en face, il y a trois mille livres de poudre Ă  la ville.

J’ouvris de grands yeux.

– Répétez donc, lui dis-je.

– Trois mille livres de poudre, lĂ ...

Et il me montra du doigt le pavillon.

– Alors, ouvrons ce pavillon, et prenons la poudre.

– Oui, mais je n’ai pas la clef.

– Et oĂą est la clef ?

– Chez l’entrepreneur, M. Jousselin.

– Et oĂą demeure M. Jousselin ?

– Un de ces messieurs vous conduira chez lui.

– Très bien.

Je me tournai vers le maire.

– Monsieur le maire, je ne dis ni oui ni non, quant Ă  votre demande : si j’ai d’autre poudre, je vous laisserai vos deux cents livres ; si je n’en ai pas, je vous les prendrai... Maintenant, ne perdons pas de temps, et distribuons-nous les rĂ´les. Mon cher monsieur Moreau, chargez-vous de nous trouver chez des voituriers de la ville une voiture et des chevaux de transport : on payera voiture et chevaux ce qu’il faudra ; seulement, que, dans une heure, ils soient ici. AussitĂ´t la poudre chargĂ©e, nous partons... Est-ce dit ?

– Oui.

– Allez.

M. Moreau partit ; il Ă©tait impossible de mettre plus d’entrain qu’il n’en mettait.

– Bard, mon ami, vous voyez que la situation se complique : reprenez votre position près de la pièce de quatre ; rallumez votre cigarette, et plus de prunes vertes, n’est-ce pas ?

– Soyez tranquille : Ă  peine en ai-je mangĂ© deux ou trois, et j’ai les dents horriblement agacĂ©es !..

Aussi, pour toutes les poudres de M. Jousselin, je ne mordrais pas dans une quatrième !

– Vous, Hutin, allez chez M. Missa, afin de savoir ce qu’il a fait de son cĂ´tĂ©, et, s’il n’a rien fait, reprenez-lui la proclamation du gĂ©nĂ©ral La Fayette ; elle peut nous ĂŞtre utile près des autoritĂ©s civiles, qui dĂ©clineront peut-ĂŞtre la validitĂ© des ordres du gĂ©nĂ©ral GĂ©rard.

– J’y cours !

– Vous, monsieur Quinette, ayez la bontĂ© de me conduire chez M. Jousselin.

– C’est loin.

– Bah ! qu’importe !... Avec un peu d’ensemble, ça marchera !... Dans une demi-heure ou trois quarts d’heure au plus tard, tout le monde ici !

Bard reprit son poste ; Hutin partit de son cĂ´tĂ© ; M. Quinette et moi, nous partĂ®mes du nĂ´tre.

Nous arrivâmes Ă  la porte de M. Jousselin.

– C’est ici, me dit M. Quinette ; mais, vous comprenez ma susceptibilitĂ©, n’est-ce pas ? comme je suis de la ville, et que j’y reste après vous, je dĂ©sire que vous entriez seul chez M. Jousselin.

– Oh ! qu’à cela ne tienne !

J’entrai chez M. Jousselin.

J’avoue que je n’étais, pour le moment, possesseur ni d’un physique ni d’un habit propres Ă  inspirer la confiance. J’avais perdu mon chapeau de paille, je ne saurais dire oĂą ; j’avais le visage brĂ»lĂ© de soleil et couvert de sueur ; j’avais la voix tantĂ´t Ă©clatant en notes tromboniques, tantĂ´t filant des sons d’une tĂ©nuitĂ© presque insaisissable ; ma veste, surchargĂ©e de mes pistolets Ă  deux coups, continuait de perdre le peu de boutons dont elle Ă©tait ornĂ©e. Enfin, la poussière de la route n’avait pu faire disparaĂ®tre le sang qui tachait ma guĂŞtre et mon soulier.

Il n’était donc pas Ă©tonnant qu’en m’apercevant ainsi accoutrĂ©, et mon fusil Ă  deux coups sur l’épaule, M. Jousselin reculât, lui et le fauteuil sur lequel il Ă©tait assis.

– Que me voulez-vous, monsieur ? me demanda-t-il.

Je lui exposai le plus succinctement possible l’objet de ma visite ; je n’avais pas de temps Ă  perdre ; d’ailleurs, j’eusse voulu faire des phrases, qu’il y eĂ»t eu impossibilitĂ© : je ne pouvais plus parler.

M. Jousselin me fit plusieurs objections que je levai les unes après les autres ; mais, l’une levĂ©e, l’autre arrivait ; je vis que nous n’en finirions pas.

– Monsieur, lui dis-je, terminons. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner ce que vous avez de poudre dans votre magasin, pour mille francs que j’ai sur moi, et que voici ?

– Monsieur, impossible ! il y en a pour douze mille francs.

– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas recevoir mes mille francs Ă -compte, et accepter, pour le reste, un bon payable par le gouvernement provisoire ?

– Monsieur, il nous est dĂ©fendu de vendre Ă  crĂ©dit.

– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner pour rien la poudre de la rĂ©gie, c’est-Ă -dire la poudre du gouvernement, c’est-Ă -dire ma poudre, et non la vĂ´tre, puisque j’ai un ordre du gouvernement pour la prendre, et que vous n’avez pas d’ordre pour la garder ?

– Monsieur, je vous ferai observer...

– Oui ou non ?

– Monsieur, vous ĂŞtes libre de la prendre ; mais je vous prĂ©viens que vous en rĂ©pondrez au gouvernement.

– Eh ! monsieur, il fallait commencer par me dire cela, et la discussion serait finie depuis longtemps !

Je m’approchai de la cheminĂ©e, et m’emparai d’une hache Ă  fendre le bois qui, depuis longtemps, me tirait l’œil.

– Mais, monsieur, s’écria l’entreposeur stupĂ©fait, que faites-vous ?

– Monsieur, je vous emprunte cette hache pour enfoncer la porte de la poudrière... Vous la retrouverez Ă  Saint-Jean, monsieur Jousselin.

Et je sortis.

– Mais, monsieur, cria l’entreposeur en me suivant, c’est un vol que vous commettez lĂ  !

– Et mĂŞme un vol avec effraction, monsieur Jousselin.

– Je vous prĂ©viens que je vais en Ă©crire au ministre des Finances.

– Ecrivez-en au diable, si vous voulez, monsieur Jousselin ! Tout en dialoguant, nous Ă©tions arrivĂ©s Ă  la porte de la rue. M. Jousselin continuait de crier ; la populace s’amassait.

Je revins sur mes pas.

– Ah ! taisons-nous un peu, monsieur l’entreposeur, lui dis-je en empoignant solidement le manche de la hache.

– Au meurtre ! Ă  l’assassin ! hurla-t-il de plus belle.

Et, me fermant la porte au nez, il la verrouilla en dedans.

Je ne voulais pas m’amuser Ă  enfoncer la porte de M. l’entreposeur.

– Allons, allons, dis-je Ă  M. Quinette, l’ennemi quitte la place ; en route !

Et je me mis Ă  courir, la hache Ă  la main, du cĂ´tĂ© de l’église Saint-Jean.

Je n’avais pas fait cent pas, que je reconnus la voix de M. Jousselin, dont les malĂ©dictions m’arrivaient Ă  travers l’espace.

Il Ă©tait Ă  sa fenĂŞtre, et essayait d’ameuter la population contre moi.

M. Quinette avait prudemment disparu.

Je ne l’ai revu qu’en 1851 Ă  Bruxelles. – Si, Ă  Soissons, je trouvai qu’il Ă©tait parti trop tĂ´t, en revanche, Ă  Bruxelles, il me sembla qu’il restait trop tard, quand, après le 2 dĂ©cembre, il attendit qu’on lui envoyât sa dĂ©mission d’ambassadeur de la RĂ©publique...

Je ne m’inquiĂ©tai ni des cris de l’entreposeur, ni de l’attitude hostile de la population ; je continuai mon chemin vers la poudrière.

Cette fois, Bard Ă©tait Ă  son poste.

– Eh bien, me demanda le lieutenant-colonel d’Orcourt, avez-vous l’autorisation de M. Jousselin ?

– Non, rĂ©pondis-je ; mais j’ai la clef de la poudrière !

Et je montrai la hache.

En ce moment, Hutin arriva.

– Eh bien, lui dis-je, votre docteur Missa, qu’a-t-il fait ?

– Comprenez-vous ! me rĂ©pondit Hutin, ce chef des patriotes, il n’a pas osĂ© mettre le nez dehors !...

C’est tout au plus s’il voulait me rendre la proclamation du gĂ©nĂ©ral La Fayette !

– Vous la lui avez reprise, j’espère ?

– Tiens, parbleu ! la voici !

– Donnez... Bon ! Maintenant, Ă  l’ouvrage !

– Et vous, qu’avez-vous fait ?

– J’ai cueilli cette hache Ă  la cheminĂ©e de M. Jousselin... Nous allons enfoncer la porte de la poudrière, charger la poudre sur la voiture que Moreau amènera, et nous filerons... Comptez-vous sur Moreau ?

– Comme sur moi !... A propos, et Quinette ?

– Disparu ! Ă©vanoui ! volatilisĂ© !... Mais, voyons, ne nous occupons plus de lui. A l’œuvre !...

Ce n’était pas chose facile, non de se mettre Ă  l’œuvre, mais d’en venir Ă  nos fins. La serrure qu’il fallait faire sauter se crochait dans la muraille mĂŞme ; la muraille Ă©tait bâtie en moellons de silex !

Chaque coup mal dirigĂ© qui, au lieu de porter sur la serrure ou sur le bois, portait sur la muraille, faisait voler des millions d’étincelles.

C’était un brave que le lieutenant-colonel d’Orcourt. Mais, au deuxième ou troisième coup de hache, quand il eut vu jaillir les Ă©tincelles, il secoua la tĂŞte, et, se tournant vers ses compagnons :

– Ne restons pas ici, c’est inutile... Il faut ĂŞtre fou pour faire le mĂ©tier que font ces messieurs.

Et il s’éloigna avec eux autant que les murs de l’enclos le lui permirent.

Au bout de cinq minutes, je fus obligĂ© de passer la hache Ă  Hutin, qui se mit Ă  travailler la porte Ă  son tour.

Et, comme, Ă  mon avis, la chose n’allait pas encore assez vite, je soulevai jusqu’à la hauteur de ma tĂŞte la plus grosse pierre que je pus trouver ; puis, prenant la posture d’Ajax, je criai gare Ă  Hutin, je lançai la pierre, et, sous ce dernier effort, la porte, dĂ©jĂ  Ă©branlĂ©e, vola en morceaux.

Nous Ă©tions, enfin, devant les trois mille livres de poudre !

J’avais tellement peur qu’elles ne m’échappassent, que je m’assis sur un tonneau comme Jean Bart, et que je priai Hutin d’aller presser Moreau et ses voituriers.

Hutin partit ; c’était, de son cĂ´tĂ©, une vigoureuse nature, toute de nerfs, un chasseur infatigable, un admirable tireur, peu parleur, mais qu’il fallait voir Ă  l’œuvre, quelle que fĂ»t cette Ĺ“uvre, pour l’apprĂ©cier.

Un quart d’heure après, il revenait avec la voiture, mais sans Moreau.

Qu’était devenu Moreau ?

Moreau avait soulevĂ© une vingtaine de jeunes gens de la ville et tout le corps des pompiers. Pompiers et jeunes gens allaient m’attendre et me faire escorte jusqu’à Villers-CotterĂŞts.

De plus, Moreau m’envoyait son cheval pour faire ma sortie.

Nous chargeâmes la poudre sur la voiture ; je payai le prix convenu – quatre cents francs, je crois ; nous Ă©tions libres de prendre la poste ; le voiturier devait suivre la voiture ; il la ramènerait comme il pourrait, c’était son affaire : il recevait quatre cents francs pour cela.

La poudre chargĂ©e, nous fĂ®mes une halte chez madame Hutin. Il Ă©tait quatre heures de l’après-midi, et nous Ă©tions encore Ă  jeun.

Bard, seul, avait mangé trois prunes.

Bard mourait d’envie d’emmener la pièce de quatre, et, moi, je mourais d’envie de lui en faire cadeau ; mais les braves gardiens de la poudrière me prièrent tant de la leur laisser, que je n’eus pas le courage de la leur prendre.

Un bon dĂ®ner nous attendait chez Hutin. Si grand besoin que nous en eussions nous le mangeâmes en hâte, et pendant qu’on attelait les chevaux de poste au cabriolet.

Enfin, Ă  cinq heures, nous nous mĂ®mes en route : Hutin, Moreau et Bard, derrière la voiture, dans le cabriolet ; moi, sur le cheval de Moreau, marchant le long des roues, une main Ă  la fonte, et tout prĂŞt Ă  faire sauter la voiture, moi et une partie de la ville, si l’on tentait de s’opposer Ă  notre sortie.

Personne ne nous fit obstacle ; quelques cris patriotiques retentirent mĂŞme derrière nous.

Il fallait savoir grĂ© Ă  la population de pousser ces cris, quelque rares qu’ils fussent, car, en vĂ©ritĂ©, en 1830 on ne savait quels cris pousser.

L’endroit dangereux Ă  franchir Ă©tait la porte de la ville. Une fois que nous serions engagĂ©s sous la porte, la herse pouvait tomber devant nous, tandis qu’on nous attaquerait par les deux corps de garde.

Ces Thermopyles furent dĂ©passĂ©es sans accident, et nous nous trouvâmes de l’autre cĂ´tĂ© de la muraille, et en rase campagne.

Nos hommes nous attendaient Ă  cinquante pas de la porte.

Alors, seulement, je l’avoue, je respirai Ă  pleine poitrine.

– Sacrebleu ! mon cher ami, dis-je Ă  Hutin, rentrez donc dans la ville, et faites-nous venir une vingtaine de bouteilles de vin, afin que nous buvions Ă  la santĂ© du gĂ©nĂ©ral La Fayette... Nous l’avons bien gagnĂ© !

Un quart d’heure après, nous levions nos verres, et nous buvions Ă  la santĂ© du gĂ©nĂ©ral, toast que nous renvoyèrent en acclamations les habitants de la ville qui, pour assister Ă  notre dĂ©part, encombraient les murailles.

Les vingt bouteilles vidĂ©es, nous nous remĂ®mes en route.

A la Verte-Feuille, c’est-Ă -dire Ă  moitiĂ© chemin de Soissons Ă  Villers-CotterĂŞts, je laissai le cheval de Moreau chez le maĂ®tre de poste ; il m’eĂ»t Ă©tĂ© impossible de rester en selle dix minutes de plus : je tombais de fatigue.

Tandis qu’on mettait quatre chevaux de poste Ă  la charrette – car je commençais Ă  m’apercevoir qu’avec les chevaux du voiturier nous n’arriverions jamais – je me couchai au bord d’un fossĂ©, et je m’endormis si profondĂ©ment, qu’on eut toutes les peines du monde Ă  me rĂ©veiller au moment du dĂ©part.

Moreau, alors, reprit son cheval ; il voulait nous accompagner jusqu’à Villers-CotterĂŞts. Je montai Ă  sa place dans le cabriolet, et Ă  peine y Ă©tais-je installĂ©, que je m’endormis de nouveau.

Je dormais depuis une heure probablement, lorsque je me sentis vigoureusement secoué.

Je rouvris les yeux ; j’avais affaire Ă  Hutin.

– Eh ! rĂ©veillez-vous donc ! me dit-il.

– Pourquoi ? demandai-je en bâillant. Je dors si bien !

– Mais parce qu’il paraĂ®t que votre ancien notaire, M. Mennesson, a rĂ©volutionnĂ© la ville, sous prĂ©texte que vous faites les affaires du duc d’OrlĂ©ans – et on ne veut pas nous laisser passer.

– Moi, les affaires du duc d’OrlĂ©ans ?... Ah çà ! mais il est fou ou saoul ?

– Fou, soit ; mais, en attendant, il paraĂ®t qu’il va falloir en dĂ©coudre.

– En dĂ©coudre ! et avec qui ?

– Avec les gardes de la forĂŞt d’abord.

– Avec les gardes de la forĂŞt ? Entendons-nous... Comment faudra-t-il en dĂ©coudre avec les gardes de la forĂŞt, qui sont au duc d’OrlĂ©ans, parce que je fais les affaires du duc d’OrlĂ©ans ?

– Oh ! moi, je n’y comprends rien... Je vous prĂ©viens, voilĂ  tout. Maintenant que vous ĂŞtes prĂ©venu, marchons.

J’achevai de me rĂ©veiller. Nous Ă©tions au bas de la montagne de Dampleux, et c’était un de mes amis de Villers-CotterĂŞts qui Ă©tait accouru nous avertir de ce qui se tramait contre nous.

J’appelai Moreau, qui composait Ă  lui seul toute notre cavalerie.

– Moreau, lui dis-je, faites-moi le plaisir, pour achever votre cheval, de le mettre au galop, et d’aller voir jusque chez Cartier ou mĂŞme jusque chez Paillet, ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on nous annonce.

Si vous rencontrez M. Mennesson, prĂ©venez-le que j’ai deux balles dans mon fusil, et que, s’il ne veut pas faire connaissance avec elles, il se tienne hors de portĂ©e.

Moreau partit au galop ; je me mis Ă  l’avant-garde avec Hutin et six ou huit hommes qui me parurent prĂŞts Ă  tout et je laissai Bard avec les vingt-cinq ou trente autres, pour faire escorte Ă  la voiture ; après quoi, nous continuâmes notre chemin.

Au bout de dix minutes, nous vĂ®mes revenir Moreau. Il y avait, en effet, un attroupement devant la porte de M. Mennesson ; M. Mennesson pĂ©rorait au milieu de l’attroupement. mais Moreau s’était approchĂ© de lui, lui avait parlĂ© Ă  l’oreille, et il avait disparu.

Restaient les gardes, que l’on disait commandĂ©s par un ancien officier nommĂ© M. Boyer.

Cette rĂ©sistance des gardes commandĂ©s par M. Boyer me paraissait d’autant plus Ă©tonnante que les gardes, comme je l’ai dit, Ă©taient attachĂ©s Ă  la maison d’OrlĂ©ans, pour laquelle on m’accusait de faire des Ă©meutes en province, et que M. Boyer, ancien officier destituĂ© par la Restauration, devait tout Ă  M. le duc d’OrlĂ©ans.

Nous arrivâmes Ă  la porte de Paillet ; nous Ă©tions attendus comme la première fois ; le souper Ă©tait servi ; nous l’expĂ©diâmes rapidement. Tous nos hommes soupaient dans la cour de Cartier.

Cependant, comme nous nous attendions Ă  ĂŞtre attaquĂ©s d’un moment Ă  l’autre, chacun soupait avec son fusil entre les jambes.

Le souper se passa sans encombre.

Pendant que nous Ă©tions Ă  table, on avait renouvelĂ© les chevaux du cabriolet et de la charrette. Vers dix heures du soir, nous nous remĂ®mes en route, escortĂ©s, cette fois, par la garde nationale tout entière de Villers-CotterĂŞts.

Nous nous Ă©tions sĂ©parĂ©s avec force embrassades et poignĂ©es de main de notre escorte de Soissons, qui avait fait six lieues en moins de quatre heures.

ArrivĂ© au haut de la montagne de Vauciennes, et comme je nageais Ă  plein corps dans ce bon sommeil dont Saverny reproche avec tant de mĂ©lancolie au bourreau de l’avoir tirĂ©, je fus une seconde fois secouĂ© par Hutin.

– Alerte ! alerte ! me dit-il.

– Quoi ?

– M. Boyer vous demande ; il veut se battre avec vous.

– Bon ! Et oĂą est-il ?

– Me voici ! dit une voix.

Je me frottai les yeux, et je vis un homme de trente-cinq Ă  quarante ans, sur un cheval ruisselant d’écume. Je descendis.

– Pardon, monsieur, lui demandai-je, mais il paraĂ®t que vous dĂ©sirez me parler ?

– Monsieur, me dit le cavalier avec une grande animation, vous m’avez insultĂ© ?

– Moi ?

– Oui, vous, monsieur ! et vous allez, j’espère, me rendre raison !

– Raison de quoi ?

– De ce que vous avez dit que j’étais saoul ou fou !

– Attendez donc, j’ai dit cela de quelqu’un, c’est vrai, mais de qui donc l’ai je dit ?

– Eh ! parbleu ! s’écria Hutin, vous l’avez dit de M. Mennesson !

– Vous voyez, monsieur, je ne l’ai pas soufflĂ© Ă  M. Hutin... Avez-vous un autre motif de me chercher querelle ?

– Aucun, monsieur.

– Dans ce cas, ce n’était guère la peine de me rĂ©veiller.

– Monsieur, je croyais...

– Le croyez-vous encore ?

– Non, puisqu’on me dit le contraire.

– Eh bien, alors !

– Bon voyage, monsieur.

– Merci !

Et M. Boyer fit faire Ă  son cheval un tĂŞte Ă  la queue, et reprit au galop le chemin de Villers-CotterĂŞts.

Bien souvent nous nous rencontrâmes depuis, et nous rĂ®mes du malentendu.

Mais, pour le moment, j’avais autre chose Ă  faire que de rire. Je laissai Ă  Bard la garde de la poudre, je remontai dans le cabriolet, je chargeai Hutin de payer les relais, je me rendormis, et ne me rĂ©veillai que dans la cour du maĂ®tre de poste du Bourget.

Il Ă©tait Ă  peu près trois heures du matin.

Je ne pouvais voir le gĂ©nĂ©ral La Fayette que vers huit ou neuf heures. Nous acceptâmes donc la tasse de cafĂ© et le lit que nous offrait le maĂ®tre de poste.

Seulement, comme je me dĂ©fiais de moi, et que je craignais de dormir vingt-quatre heures, je priai qu’on me rĂ©veillât Ă  sept heures, promesse qui me fut faite et qui fut religieusement tenue.

A neuf heures du matin, nous entrions Ă  l’hĂ´tel de ville. Â» Le Moniteur du 9 aoĂ»t 1830 donnait Ă  ce sujet les indications suivantes : « Nous recevons du gĂ©nĂ©ral Lafayette l’invitation de publier le rapport suivant : “Rapport au gĂ©nĂ©ral Lafayette, sur l’enlèvement des poudres de Soissons. GĂ©nĂ©ral. ConformĂ©ment Ă  la mission dont vous m’avez fait l’honneur de me charger le 30 juillet dernier, je suis parti Ă  l’instant mĂŞme pour la remplir, accompagnĂ© de l’un des signataires du prĂ©sent rapport (Jean, Auguste Bard, âgĂ© de 18 ans et demi, artiste peintre) ; Ă  3 heures, nous sortions de la barrière. Sur toute la route, on nous prĂ©vint que nous trouverions Ă  Soissons rĂ©sistance aux ordres du Gouvernement provisoire, qui n’était pas encore reconnu dans cette ville. En arrivant Ă  Villers-CotterĂŞts, un jeune Soissonnais, signataire de ce rapport, nous offrit de nous accompagner, nous rĂ©pondant de trois ou quatre jeunes gens qui seconderaient notre mouvement. A 11 heures et demie du soir, nous Ă©tions Ă  Soissons. A 4 heures du matin, ignorant quelles seraient les dispositions de la ville, nous visitions les ruines de Saint-Jean oĂą nous savions qu’étaient renfermĂ©es les poudres, afin d’être prĂŞts Ă  nous en emparer de force si l’on ne voulait pas reconnaĂ®tre votre appel aux citoyens de Soissons. Le jeune homme qui s’était chargĂ© de nous aider, nous quitta alors pour aller rassembler les quelques personnes dont il Ă©tait sĂ»r, et moi je me rendis chez M. le docteur Missa, que l’on m’avait dĂ©signĂ© comme un des chauds patriotes de la ville. Son avis fut que nous ne trouverions aucune aide auprès des autoritĂ©s et probablement rĂ©sistance de la part du commandant de place, M. le comte de Linières. Comme il Ă©tait Ă  craindre que les trois officiers logĂ©s Ă  la poudrière, ne fussent avertis de mon arrivĂ©e et de l’ordre dont l’étais porteur, je me rendis d’abord chez eux accompagnĂ© des trois personnes que m’avait amenĂ©es M. Hutin (c’est le nom du jeune Soissonnais). En passant devant la poudrière j’y laissai un factionnaire ; quelques minutes après, M. le lieutenant-colonel d’Orcourt, le capitaine Mollart, et le sergent Ragon se rendaient prisonniers Ă  ma première sommation et promettaient sur parole de ne pas sortir, disant qu’ils Ă©taient prĂŞts Ă  nous livrer les poudres sur un ordre du commandant de la place. Ces trois braves militaires, comme nous en fĂ»mes convaincus par la suite, Ă©taient du reste bien plus disposĂ©s Ă  nous aider qu’à nous ĂŞtre contraires ; je me rendis aussitĂ´t seul chez le commandant de place, tandis que le jeune homme que j’avais amenĂ© avec moi et M. Hutin se faisaient ouvrir les portes de la cathĂ©drale et substituaient au drapeau blanc les couleurs de la nation. M. le commandant de place Ă©tait avec un officier dont j’ignore le nom, je lui montrai le pouvoir que j’avais reçu de vous, il me dit qu’il ne pouvait reconnaĂ®tre les ordres du gouvernement provisoire ; que d’ailleurs votre signature ne portait aucun caractère d’authenticitĂ© et que le cachet manquait. Il ajouta de plus qu’il n’y avait Ă  la poudrière que 90 cartouches : cela pouvait ĂŞtre vrai puisqu’un ancien militaire me l’affirmait sur sa parole d’honneur. Je sortis pour m’en informer mais en le prĂ©venant que j’allais revenir ; je craignais peu contre moi l’emploi de la force armĂ©e, j’avais reconnu dans la garnison le dĂ©pĂ´t du 53e. J’appris depuis que, dès la veille, tous les soldats s’étaient distribuĂ©s des cocardes tricolores. J’acquis la certitude qu’il y avait dans la poudrière 200 livres de poudre appartenant Ă  l’artillerie, et 3600 livres appartenant Ă  la rĂ©gie. Je revins alors chez M. le commandant de place ; je savais le besoin qu’on Ă©prouvait de munition Ă  Paris, je voulais, comme je vous avais promis sur ma parole de le faire, m’emparer de celles qui se trouvaient Ă  Soissons, sauf, comme vous me l’aviez recommandĂ©, Ă  laisser Ă  la ville la quantitĂ© nĂ©cessaire Ă  sa dĂ©fense. M. le commandant de la place avait alors auprès de lui trois personnes, dont deux m’étaient connues, l’une pour le lieutenant de gendarmerie, marquis de Linferna, l’autre pour le lieutenant-colonel du gĂ©nie, M. Bouvilliers ; je soumis de nouveau Ă  l’examen de M. le commandant la dĂ©pĂŞche sont j’étais porteur. Il refusa positivement de me dĂ©livrer aucun ordre, Ă  moins, me dit-il, qu’il n’y fĂ»t contraint par la force ; je vis effectivement que ce moyen Ă©tait le plus court ; je tirai et j’armai des pistolets Ă  deux coups que j’avais sur moi, et je lui renouvelai ma sommation de me livrer les poudres ; j’étais trop engagĂ© pour reculer ; je me trouvais Ă  peu près seul, dans une ville de huit mille âmes, au milieu d’autoritĂ©s en gĂ©nĂ©ral très contraires au gouvernement actuel ; il y avait pour moi question de vie ou de mort ; M. Le commandant voyant que j’étais entièrement rĂ©solu Ă  employer contre lui et les trois personnes qui se trouvaient prĂ©sentes tous les moyens que mes armes mettaient Ă  ma disposition, me dit qu’il ne devait pas, pour son honneur, cĂ©der Ă  un homme seul, lui commandant d’une place fortifiĂ©e et ayant garnison. J’offris Ă  M. le commandant de lui signer un certificat constatant que c’était le pistolet au poing que je l’avais forcĂ© de me signer l’ordre, et de tout prendre ainsi sur ma responsabilitĂ© ; il prĂ©fĂ©ra que j’envoyasse chercher quelques personnes pour paraĂ®tre cĂ©der Ă  une force plus imposante ; j’informai M. le commandant de place et sa sociĂ©tĂ© dans son cabinet ; je me plaçai devant la porte, et je fis dire aux personnes qui m’avaient dĂ©jĂ  accompagnĂ© de venir me rejoindre ; quelques minutes après, MM. Bard, Moreau et Hutin entraient dans la cour, et M. Le commandant me signait l’ordre de me dĂ©livrer toutes les poudres appartenant Ă  l’artillerie. Muni de cet ordre et voulant opĂ©rer le plus lĂ©galement possible, j’allai trouver le maire, qui m’accompagna Ă  la poudrière ; le lieutenant-colonel d’Orcourt nous montra la poudre : il y en avait effectivement que 200 livres ; le maire les exigea pour la ville. Tout ce que j’avais fait jusque-lĂ  Ă©tait inutile ; je rĂ©clamai alors les poudres de la rĂ©gie ; elles me furent refusĂ©es ; j’allai chez l’entreposeur, M. Jousselin, je lui offris d’en acheter pour mille francs, autant que j’avais d’argent sur moi ; il refusa ; c’est alors que, voyant que ce dernier refus Ă©tait la suite d’un système bien arrĂŞtĂ© par les autoritĂ©s de n’aider en rien leurs frères de Paris, je sortis avec l’intention de tout prendre de force. J’envoyai M. Moreau, l’un des plus chauds patriotes de Soissons, arrĂŞter, en les payant au prix qu’exigeaient les voituriers, des chariots de transport ; il me promit d’être avec eux dans une demi-heure Ă  la porte de la poudrière ; son dĂ©part rĂ©duisait notre troupe Ă  trois personnes. Je pris une hache, M. Hutin son fusil, et Bard (ce jeune homme qui m’avait suivi de Paris) mes pistolets. Je laissai ce dernier en faction Ă  la première porte d’entrĂ©e ; je l’invitai Ă  tirer sur la première personne qui essaierait des s’opposer Ă  l’enlèvement de la poudre, et M. Hutin et moi enfonçâmes la porte Ă  coups de hache. J’envoyai M. Hutin presser M. Moreau, et je l’attendis au milieu de la poudrière. Deux heures après, tout Ă©tait chargĂ© sans opposition de la part de l’autoritĂ©. D’ailleurs tous les citoyens, qui venaient de se soulever, nous auraient prĂŞtĂ© main-forte. Nous quittâmes Soissons Ă  6 heures et demie du soir, accompagnĂ©s des pompiers qui s’étaient rĂ©unis Ă  nous, de plusieurs jeunes gens Ă  cheval et armĂ©s, et d’une trentaine d’hommes qui nous servirent d’escorte jusqu’à Villers-CotterĂŞts. Notre sortie se fit au milieu des acclamations de tout le peuple, qui se dĂ©couvrait devant le drapeau tricolore flottant sur notre première voiture. A 10 heures, nous Ă©tions Ă  Villers-CotterĂŞts. L’escorte de Soissons ne nous quitta que pour nous remettre entre les mains de la garde nationale de cette ville, qui, Ă  son tour, nous accompagna jusqu’à Nanteuil. VoilĂ  le rĂ©cit exact ce que j’ai cru devoir faire, gĂ©nĂ©ral, pensant que, si j’allais trop loin, vous le pardonneriez Ă  mon inexpĂ©rience diplomatique, et surtout Ă  mon enthousiasme pour une cause dont, pour la troisième fois, vous ĂŞtes un des plus nobles soutiens. Respect et admiration ! Alexandre Dumas. SignĂ© : Bard, 66, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, Ă  Paris ; Hutin, 1, rue Richebourg Ă  Soissons ; Lenoir Morand, capitaine des sapeurs-pompiers de Veilly. J’atteste la vĂ©ritĂ© de ce rapport, SignĂ© Gilles.” Â» Bard demeurait 66, rue Saint-Germain-l’Auxerrois en 1830. Rapport au gĂ©nĂ©ral Lafayette sur l’enlèvement des poudres de Soissons, extrait du Moniteur du 9 aoĂ»t 1830, Alexandre Dumas, Paris, imprimerie de SĂ©tier, rue de Grenelle-Saint-HonorĂ©, n° 29 ; Le Constitutionnel, 5 aoĂ»t 1830 ; Le Courrier français, 2 aoĂ»t 1830 ; L’Echo français, 5 aoĂ»t 1830 ; Mes MĂ©moires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième sĂ©rie, nouvelle Ă©dition, Paris, LĂ©vy frères, 1867.

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