Barginet, Alexandre
Biographie
Né le 29 juin 1797 à Grenoble (Isère). Homme de lettres, compromis dans le complot de Grenoble en 1816. Biographie des hommes du jour, de Sarrut et Saint-Edme fait le récit suivant de la participation de Barginet à la révolution de Juillet : « Au moment où éclata la révolution de 1830, M. Barginet habitait Montmartre ; on ne peut douter qu’il n’ait embrassé avec la résolution d’un homme de cœur le parti du peuple qui l’avait compté parmi les défenseurs fidèles de sa cause sous la Restauration. Le 28 juillet au matin, un gros de patriotes cerna tout-à-coup la caserne de la brigade de gendarmerie départementale de Montmartre. Ces malheureux, qui avaient tous des femmes et des enfants, vieux soldats d’ailleurs, se disposaient à une résistance qui les perdait, lorsqu’un citoyen se jeta seul entre eux et le peuple exaspéré. Il se fit connaître comme un ami de la liberté, il supplia de ne pas confondre les vétérans enfermés dans la caserne avec la gendarmerie parisienne. On s’émut à sa voix et l’on promit de respecter la vie des assiégés, pourvu qu’ils déposassent à l’instant leurs armes. Les portes de la caserne s’ouvrirent aussitôt à la demande de ce citoyen, qui décida ces braves, la plupart décorés, à se soumettre. Ils ne voulurent rendre leurs armes qu’à lui seul, et il les distribua au peuple, qui applaudit à sa généreuse action. » Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIIe arrondissement, sous-préfecture de Saint-Denis. Il reçut la médaille de Juillet auprès de l’arrondissement de Saint-Denis. Commandant en second le bataillon de la garde nationale de Montmartre, il apostilla, le 19 mars 1831, le certificat suivant de Renaux, quand ce dernier tenta d’obtenir une récompense pour sa conduite dans les journées de Juillet : « Je, soussigné, capitaine de la 2e compagnie de la garde nationale de Montmartre, certifie que le sieur Renaux, caporal dans ma compagnie, a toujours fait son service avec autant de zèle que d’exactitude et que notamment dans les journées de décembre [à l’occasion des troubles qui accompagnèrent le jugement des ex-ministres de Charles X en décembre 1831, N.D.A.] il a rivalisé d’ardeur avec tous ses camarades à l’Hôtel de ville, où le poste de notre bataillon avait été établi. » Il apostilla ainsi, le 3 octobre 1830, la demande présentée par Oriol, Laurent, pour faire valoir ses droits à une récompense honorifique : « Le commandant du second bataillon de Montmartre atteste la vérité des faits contenus dans cette note, connaissant parfaitement les opinions patriotiques de M. Oriol. J’atteste en outre que depuis le 29 juillet jusqu’au 2 août il a fait partie du poste placé sous mes ordres au village d’Orsel et qu’il a, nuit et jour, déployé le zèle le plus louables dans les moments difficiles où l’on craignait que l’ennemi ne se portât sur les hauteurs de cette commune. » Poulain, J., Henri (voir ce nom), citait son nom ainsi : « […] Le jeudi matin, tout paraissant plus tranquille, il s’empressa de rentrer dans sa commune où, là, de concert avec M. Bargnes de Grenoble, il contribua à l’organisation de la garde nationale de Montmartre […]. » Il apostilla, 1er septembre 1830, ainsi un certificat délivré pour attester les conditions dans lesquelles avait été blessé Chef, Charles, Louis, blessures dont il devait mourir : « Le premier adjoint provisoire au maire de Montmartre atteste la réalité des faits énoncés dans le présent certificat et recommande à MM. les distributeurs de fonds provenant de la Souscription nationale le citoyen Chef, qui depuis les événements de juillet est dans un état de souffrance qui ne lui permet de se livrer à aucun travaux. » Sa médaille lui fut délivrée le 26 juillet 1831. Il est indiqué pour avoir reçu, comme ancien condamné politique, un secours de soixante-quinze francs en décembre 1833, un secours de la même somme en janvier 1834. Dans sa séance du 20 janvier 1844, la Commission de répartition des secours décida la réversibilité du secours sur sa veuve, pour une somme de trente-sept euros et cinquante centimes par mois. Dans sa séance du 3 avril 1846, la Commission de répartition des secours fixa un montant de cinquante francs de secours mensuels pour la veuve. Il demeurait à Montmartre en 1831. Nous empruntons à Biographie des hommes du jour, de Sarrut et Saint-Edme, la notice biographique suivante concernant Barginet : « Homme de lettres, chevalier de la Légion d’honneur, est né à Grenoble, le 11 messidor an V (29 juin 1797), d’une famille aujourd’hui pauvre et obscure, mais ancienne en Dauphiné et qui paraît avoir perdu une position sociale plus élevée à l’époque des guerres religieuses dont ce pays fut le théâtre au XVIe siècle. Vers l’année 1806, le savant Fourrier, alors préfet du département de l’Isère, eut l’occasion dans une inspection des écoles d’interroger le jeune Barginet ; il crut remarquer chez lui d’heureuses dispositions, dont il s’empressa de favoriser le développement ; il demanda et obtint pour lui une place d’élève national au lycée de Grenoble, où il a fait ses études. Sa vie politique commença de bonne heure. Les événements désastreux qui avaient fait pâlir l’étoile de la France amenèrent, à la fin de 1815, les étrangers triomphants sous les murs de sa ville natale. Un succès remarquable et inespéré remporté à Montmeillan par les troupes françaises enflamma sa jeune imagination. En trois jours il composa, distribua aux acteurs et fit représenter une pièce de circonstance qui, exprimant les sentiments patriotiques de ses braves concitoyens, fut accueillie par eux avec une sorte d’enthousiasme. Le maire de la ville, le préfet, le sénateur Saint-Vallier lui décernèrent les éloges les plus flatteurs, et le jeune auteur fut appelé à grands cris sur le théâtre où un succès éclatant couronnait ainsi un premier essai, qui cependant faillit lui devenir funeste. Le feld-maréchal Bubna, qui commandait l’armée des Alliés, fit rechercher, après la capitulation de Grenoble, l’auteur de cette production, qui avait contribué à exciter l’esprit public à la défense, et où, suivant les rapports qu’il avait reçus, son souverain et ses soldats étaient fort maltraités. Le jeune Barginet sut éviter non seulement le châtiment dont on l’avait menacé, mais encore sa jeunesse et sa fermeté firent une telle impression sur le maréchal, qu’il lui offrit une place de secrétaire dans son cabinet. Le poète national refusa, mais cette circonstance décida de sa carrière. M. Barginet était destiné au barreau par ses parents. En 1815, il alla au-devant de Napoléon dans les Alpes, et fut assez heureux pour mériter l’intérêt du grand général, avec lequel il eut un moment d’entretien. Il a rendu compte lui-même de cette particularité de sa vie dans l’introduction de l’ouvrage intitulé Le Grenadier de l’île d’Elbe, dont le sujet est emprunté aux événements historiques de cette mémorable époque. Par un décret du 30 avril 1815, l’empereur nomma M. Barginet élève national à l’école militaire de Saint-Cyr et le dispensa de fournir le trousseau exigé par les règlements ; mais il ne profita point de ce bienfait, et il préféra rentrer dans le corps de la jeune garde, dans lequel il avait suivi Napoléon jusqu’à Paris. Après le désastre de Waterloo, M. Barginet, malgré son extrême jeunesse, fut en butte à toutes les persécutions de la réaction royaliste. Le préfet Montlivault le fit arrêter plusieurs fois et détenir sans jugement. En 1816, II fut arrêté de nouveau comme impliqué dans la conspiration qui éclata à Grenoble dans la nuit du 4 au 5 mai. Ses liaisons avec l’infortuné Didier, auquel il avait accidentellement servi de secrétaire durant les Cent-Jours, avaient attiré sur lui les soupçons de l’autorité. Il paraît avoir pris une part active aux préparatifs de l’insurrection dont l’issue fut si malheureuse, et il eut la douleur de voir périr sous le fer du bourreau ses compagnons d’enfance et ses amis politiques. Il dut la vie à la pitié qu’inspira sa jeunesse et surtout aux instances d’une famille royaliste alors puissante qui intercéda pour lui auprès du général Donnadieu. Ceci nous amène à parler d’un rapprochement au moins étrange et qui atteste les vicissitudes des partis. En 1850, le général Donnadieu, devenu philosophe, publia un livre intitulé De l’homme et de l’état actuel de la société. Cet ouvrage fit peu de sensation, malgré le nom de son auteur ; ce fut M. Barginet qu’on chargea d’en rendre compte dans le Messager ; voici le commencement de son article : “Il y a maintenant dix-sept ans que le général Donnadieu et moi nous avons été bien près d’avoir obtenu une page commune dans l’histoire l’un de l’autre ; moi dans la sienne, comme Cinq-Mars dans celle de Richelieu, lui dans la mienne, comme César dans celle de Brutus ! J’étais bien jeune alors : animé d’un pur dévouement à la cause nationale, enthousiaste, passionné, brûlant du fanatisme de la liberté, je n’aurais reculé devant aucune des conséquences de l’acte violent et terrible auquel j’ai été sur le point de me livrer. Une circonstance indépendante de ma volonté m’arracha des mains le poignard qui, dans ma pensée, devait frapper l’oppresseur de mon pays. Le général eut un moment, de son côté, le désir de me faire fusiller… Dieu soit loué de toute chose !” (Messager du 18 mars 1833).” Ce fut peu de temps après les tristes événements auxquels ces souvenirs font allusion que M. Barginet quitta son pays, où, comme il l’a dit dans plusieurs de ses écrits, des regrets sans cesse renaissants venaient lui rappeler le drame sanglant dans lequel il avait figuré. Peut-être ne sait-on pas assez gré à un jeune homme pauvre, en opposition avec le pouvoir et dévoré du besoin de penser et d’écrire, de toutes les tortures et de toutes les misères qu’il a à subir avant de se faire un nom, la seule chose que veuille payer un éditeur ; et quand un de ces esprits vigoureusement trempés a triomphé, sans démentir ses principes, sans avilir son caractère, de ces obstacles innombrables qui l’arrêtaient à chaque pas, peut-être aussi la société ne lui fait-elle jamais dans son sein une place assez belle pour être digne d’une telle victoire ! M. Barginet vint à Paris, où il lutta durant plusieurs années contre l’infortune et l’obscurité ; sans amis, sans protecteurs, il se consacra à la défense de la cause pour laquelle il avait déjà eu l’honneur de souffrir. De nouveaux malheurs lui étaient réservés. Dès 1821, plusieurs de ses écrits furent déférés aux tribunaux ; deux décisions du jury l’acquittèrent des deux accusations qu’il eut successivement à subir ; mais en 1822, les délits de la presse étant soumis à la compétence des tribunaux correctionnels, il ne put se tirer aussi heureusement de la lutte dans laquelle il était engagé avec le pouvoir. Condamné par défaut à cinq années de prison et cinq mille francs d’amende, il fut arrêté chez un de ses amis (M. B. Saint-Edme), où il avait trouvé une franche hospitalité, retenu au secret à la préfecture de police, et un mois après, sur son opposition à ce jugement, définitivement condamné à quinze mois de prison, qu’il a subis à Sainte-Pélagie. Rendu à la liberté en 1824, M. Barginet publia successivement un assez grand nombre de productions littéraires dont nous donnerons une liste à la fin de cette notice ; l’Histoire du gouvernement féodal commence cette série de publications. Cet ouvrage écrit un peu vite, et qui faisait d’ailleurs partie d’une grande collection de livres populaires, a été conçu d’après un plan qui n’appartient pas à l’auteur et dans lequel il se montre gêné. En retranchant la partie déclamatoire, on y trouve des études sur l’histoire de France dirigées par des idées philosophiques encore incomplètes ou vaguement conçues, et que M. Barginet a développées avec plus de méthode et de poésie dans un travail important et récent dont nous aurons occasion de parler. L’amour de la patrie absente, une sensibilité vive et poétique, et cette mélancolie qui est propre aux idées religieuses, dominent les compositions romanesques de cet écrivain dont il a emprunté les sujets aux traditions populaires de son pays ; ces caractères passionnés en ont déterminé le succès, quoiqu’on puisse leur reprocher de fréquentes incorrections qui attestent la rapidité forcée avec laquelle elles ont été écrites. Les Montagnardes, qui commencent cette collection, offrent à un degré remarquable les défauts et les qualités que la critique a signalés dans les productions de cet écrivain. Cependant M. Michelet, dans le second volume de son Histoire de France, n’a pas dédaigner d’y puiser des couleurs pour la géographie pittoresque qu’il a tracée, et des preuves à l’appui de ses opinions sur les mœurs et le caractère des populations du sud-est de la France. Ce célèbre professeur classe M. Barginet parmi ceux de nos écrivains qui ont reproduit avec le plus de chaleur et de vérité ces souvenirs locaux de nos provinces dont l’histoire doit un jour profiter. (Michelet, Histoire de France, tome II). Quelques journaux, soit sérieusement, soit avec ironie, ont souvent donné à M. Barginet le titre de Walter Scott du Dauphiné. Nous sommes persuadés qu’il s’empresserait de repousser lui-même avec une juste modestie toute comparaison entre lui et l’illustre romancier écossais ; mais il est certain que M. Barginet est du moins le premier qui ait osé entreprendre de l’imiter en France. C’est une justice qui lui est due, qu’il ait été ou non surpassé depuis par ceux qui l’ont suivi dans la même carrière. Les souvenirs de l’Empire et surtout de l’Empereur, affection qui paraît très vive et très profonde dans le cœur de M. Barginet lui ont inspiré une autre série de romans politiques, parmi lesquels Le Grenadier de l’île d’Elbe, composition à la fois énergique et touchante, tient le premier rang. Au moment où éclata la révolution de 1830, M. Barginet habitait Montmartre ; on ne peut douter qu’il n’ait embrassé avec la résolution d’un homme de cœur le parti du peuple qui l’avait compté parmi les défenseurs fidèles de sa cause sous la Restauration. Le 28 juillet au matin, un gros de patriotes cerna tout-à-coup la caserne de la brigade de gendarmerie départementale de Montmartre. Ces malheureux, qui avaient tous des femmes et des enfants, vieux soldats d’ailleurs, se disposaient à une résistance qui les perdait, lorsqu’un citoyen se jeta seul entre eux et le peuple exaspéré. Il se fit connaître comme un ami de la liberté, il supplia de ne pas confondre les vétérans enfermés dans la caserne avec la gendarmerie parisienne. On s’émut à sa voix et l’on promit de respecter la vie des assiégés, pourvu qu’ils déposassent à l’instant leurs armes. Les portes de la caserne s’ouvrirent aussitôt à la demande de ce citoyen, qui décida ces braves, la plupart décorés, à se soumettre. Ils ne voulurent rendre leurs armes qu’à lui seul, et il les distribua au peuple, qui applaudit à sa généreuse action. Ce citoyen était M. Barginet, à qui les habitants patriotes de Montmartre voulurent déférer l’autorité municipale ; il n’accepta que les fonctions de premier adjoint, et les journaux du temps attestent qu’à cette époque il rendit d’importants services à l’ordre et à la paix publique. Peu de temps après, M. Barginet qui, à raison de la magistrature populaire dont il était investi, avait activement secondé l’organisation de la garde nationale, fut nommé à l’unanimité commandant du bataillon de Montmartre. Au mois d’octobre 1830, M. Girod (de l’Ain), alors préfet de police donna à M. Barginet l’inspection générale de la salubrité et de l’éclairage. Il accepta ces modestes et utiles fonctions, peu en harmonie avec ses goûts et ses études, peut-être pour prouver à ses amis qu’aucune ambition n’avait jamais dirigé les actions de sa vie politique. A la même époque le roi le nomma chevalier de la Légion d’honneur, et la Commission des récompenses nationales lui décerna la médaille de Juillet. Beaucoup de patriotes sont entrés alors dans l’administration ; il en est peu qui ne s’en soient séparés, lorsque le ministère du 13 mars annonça par ses actes ce système de résistance qui refoula au fond des cœurs généreux les principes méconnus de la révolution de Juillet. M. Barginet fut du petit nombre de ceux qui ne cachèrent ni leurs regrets ni leurs espérances ; et sous un prétexte spécieux, qui cachait le véritable, M. Gisquet (voir Gisquet, Henri, Joseph) le révoqua. Il fit à ce magistrat une réponse d’autant plus courageuse que, privé de fortune, elle devait lui fermer toute voie à une rentrée en faveur que sa soumission aurait pu lui concilier. Nous avons pu nous procurer sa lettre, qui se termine ainsi : “Il est donc de mon devoir de protester formellement contre une décision que vous n’aviez pas le droit de prendre contre moi. Le modeste emploi que la révolution m’avait donné était le prix de ma longue opposition au gouvernement déchu et des infortunes qui en avaient été la conséquence. Ce que la révolution de juillet m’a donné, M. Gisquet ne peut me l’ôter. J’en appelle donc à l’avenir et à cette noble indépendance de l’homme de lettres que vous venez de me rendre. Profondément affligé de la marche des affaires publiques, il y a longtemps que je regrettais de ne pouvoir mêler ma voix à celle des défenseurs de la liberté. Si j’ai dû protester contre l’acte injuste que vous avez commis, je dois aussi vous remercier de m’avoir rendu à moi-même et à la cause pour laquelle, en d’autres temps, j’ai rendu témoignage…” Rentré dans la carrière des lettres, M. Barginet se livra de nouveau au genre de publications qui lui avaient acquis de la réputation sous la Restauration. Nous nous bornerons à rappeler ici La 36e demi-brigade, chronique militaire du temps de la république, parce cet ouvrage a attiré à son auteur les plus virulentes attaques, de la part des journaux légitimistes et ministériels. Les uns et les autres eurent tort d’y voir une manifestation en faveur de la république, telle n’était point, nous en avons la certitude, le but de M. Barginet. Le sujet de ce livre est la campagne d’Italie, où le général Bonaparte commença sa grande renommée. On s’accordait à y trouver des descriptions chaleureuses et surtout des scènes militaires esquissées avec cette fidélité pittoresque qui rappelle le crayon de Charlet, et qui est naturelle au talent littéraire de M. Barginet. Mais dans l’introduction, en parlant de la Convention nationale et de la mort de Louis XVI, l’auteur avait paru justifier ce grand acte d’autorité parlementaire. Il nous semble à nous, qui avons examiné avec attention ce morceau, d’ailleurs remarquable, où la royauté des Stuarts est mise en parallèle avec celle des Bourbons, qu’on l’a supposé écrit dans des intentions qui n’étaient pas celles de l’auteur. En effet, ce n’est point une théorie qu’il y expose, mais un jugement historique qu’il y formule. Et si, dans l’austérité de sa raison, il reconnaît le droit des juges et proclame l’équité de leur décision, il se montre constamment respectueux pour la mémoire du coupable ou de la victime, et proteste de sa vive sympathie pour une si grande infortune. M. Thiers et d’autres écrivains jadis populaires, qui ont pris en main la cause de la révolution, n’ont pas adouci de la même manière la sévérité de leur opinion sur le même événement. N’est-ce pas le cas de s’écrier ici : Dat veniam corvis [in Les Satires de Juvénal : Dat veniam corvis, vexat censura columbas, la justice pardonne aux corbeaux et poursuit les colombes, N.D.A.]. Il est une autre circonstance de la vie publique de M. Barginet que nous croyons devoir rappeler ici, parce qu’elle peut servir à faire apprécier une de ces associations religieuses qui, depuis la révolution de juillet, ont essayé de ranimer parmi nous la ferveur mourante du christianisme. Les templiers, qui se prétendent les héritiers traditionnels des anciens chevaliers du temple, rendirent tout à coup publiques les cérémonies de leur prétendu culte. On s’étonne de trouver dans leurs rangs M. Barginet, qui prononça divers discours dans leurs premières réunions. Dans notre société rieuse et sceptique une pareille tentative ne pouvait avoir de succès ; mais s’il est permis à chacun de se faire une opinion sur des manières semblables, on ne peut penser cependant que, sans de graves et secrets motifs, des hommes éclairés se déterminent à braver, par leur adhésion à des formes nouvelles, les railleries et la malignité publiques. Un document curieux et que le hasard a fait tomber entre nos mains va nous expliquer les motifs de l’apparition de M. Barginet dans l’ordre du temple, et ceux qui l’ont déterminé à s’en séparer ; c’est une protestation remise entre les mains du grand maître de l’ordre par M. Barginet et un de ses amis, qui partage probablement ses opinions religieuses, mais que nous ne devons pas nommer ici. “A Bernard Raymond, grand maître de l’ordre du temple (l’article renvoie ici à la notice sur le docteur Fabré-Palaprat (voir Fabré-Palaprat, Bernard, Raymond), dans le même ouvrage). Nous soussignés déclarons donner notre démission de tous les emplois ou grades dont nous étions revêtus dans l’ordre du temple. Attendu que, jusqu’à ce jour, nous n’avons fait partie de cette association que dans l’espérance de la voir devenir utile aux véritables progrès de l’humanité. Que nous considérions les prétendues traditions de l’ordre, et en particulier le Lévitikon seulement comme des documents historiques insignifiants et ne pouvant nuire en rien aux éléments de progrès que nous avions cru trouver dans l’institution. Que par la publication de la profession de foi du 15 février dernier, nous avions cru que l’ordre renonçait implicitement à toutes les doctrines contraires et prenait l’engagement de marcher à l’avenir dans la voie sainte du développement de la religion du Christ. Que nous n’avons participé à rendre le culte public que dans un but uniquement religieux et par aucune autre considération quelconque d’intérêt ou d’amour-propre. Que néanmoins il résulte expressément des explications verbales données à l’un de nous par le grand maître, que le Lévitikon est considéré par l’ordre comme une véritable doctrine absolue. Que le grand maître énonce aujourd’hui la prétention nouvelle de faire remonter l’origine de ce document à une époque antérieure à la venue du Christ. Qu’il résulte également des explications du grand maître que la croyance en la divinité de Jésus-Christ n’est qu’une doctrine accessoire et de pure forme, puisque, suivant les traditions prétendues de l’ordre, le fils de Dieu aurait reçu sa mission et son autorité des prêtres de l’Egypte. Que de pareilles absurdités, non seulement contraires à toutes les connaissances historiques vieilles, mais encore aux premières notions du bon sens, détruisent entièrement la religion chrétienne, à laquelle nous sommes dévoués avec la conviction la plus absolue et une foi sincère. Que ces doctrines ineptes nous ont suffisamment prouvé que la soi-disant église des chrétiens primitifs n’avait et ne pouvait avoir aucune autorité. Par conséquent, que continuer à faire partie d’une telle église c’est s’associer volontairement à ce que nous ne pouvons plus considérer que comme d’infâmes profanations, et donner un scandale dont nous demandons pardon à Dieu et à notre pays. Par ces motifs et avec une conscience pleine et entière de l’importance de l’acte que nous faisons en ce jour, nous déclarons persister dans la détermination exprimée au commencement de cet écrit, nous réservant, dans l’intérêt de notre réputation et de notre probité, de rendre publique la présente déclaration, que nous avons signée à Paris le huitième jour de mars de l’an 1835, etc.” M. Barginet a depuis annoncé dans plusieurs journaux, qui continuaient à parler de lui comme faisant partie de l’ordre du Temple, qu’il était rentré au sein de la communion dans laquelle il a été élevé. Ces occupations religieuses paraissent l’avoir conduit à des études sérieuses sur la relation qui peut exister entre le savoir humain et le christianisme, entre la philosophie et la révélation, et dans ce sens le but de la raison serait aujourd’hui de ramener toutes les philosophies, c’est-à-dire toutes les connaissances humaines, à un principe identique et absolu. Déjà l’Allemagne savante est entrée depuis longtemps dans ce point de vue ; il s’agit d’y amener la France. Tel est suivant nous le but évident et la tendance philosophique du Dictionnaire des sciences mathématiques, ouvrage d’une haute importance, dont M. Barginet a rédigé la partie historique. L’introduction, dont il est l’auteur, contient l’application de ces principes à l’histoire de la science et à l’histoire sociale. Ces travaux, qui ne peuvent être convenablement appréciés dans cette notice, quelque puisse être leur résultat, honorent, il faut le reconnaître, la carrière littéraire de cet écrivain. En jugeant aujourd’hui M. Barginet d’après ses écrits, on peut dire que ses principes philosophiques sont complétement détournés des principes révolutionnaires qu’il a longtemps soutenus avec quelque célébrité, et qu’ils l’ont jeté hors des idées politiques auxquelles il s’était associé. Est-ce un progrès ou une erreur ? Il ne nous appartient pas de prononcer ; mais dans un temps où les apostasies politiques sont presque toujours de scandaleux marchés, dans un temps où l’intérêt et l’ambition sont les seuls mobiles connus de ces défections qui affligent le pays, on doit juger autrement les changements qui ont leur source dans l’intelligence et la conscience. Sous ce rapport on ne saurait approuver la partialité tyrannique des partis. A quoi serviraient donc l’examen et la discussion, ces deux grands moteurs de la civilisation moderne, si toute spontanéité devait être étouffée dans l’homme et envisagée comme une trahison ? Nous ne terminerons pas cette notice sans donner le titre des nombreux ouvrages de ce fécond écrivain. Opuscules politiques et mélanges littéraires : Apocalypse de 1821, Paris, 1821, in 8° ; Les Dauphins français, poème, Grenoble, 1817, in-8° ; Dieu le Veut ! considérations politiques et religieuses sur l’émancipation des Grecs, Paris, 1821, in-8° ; Funérailles des rois de France, Paris, 1824, in 8° ; Généalogie critique et historique des maisons de Crouy-Chanel et de Croi-d’Havré, Paris, 1819, in-8° ; La Guerre des Trois Jours, poème, Paris, 1819, in-8° ; Histoire véritable de Tchen-Tcbeouli, mandarin lettré, etc. Paris, 1822, in-8° ; Lettre à M. le vicomte de Chateaubriand, etc., Paris, 1825, in-8° ; La Nuit de Sainte-Hélène, etc., Paris, 1821, in-8° ; De la Reine d’Angleterre et de Napoléon Bonaparte, etc., Paris, 1821, in-8° ; Souvenirs poétiques de deux prisonniers (en société avec M. Magalon), Paris, 1825, in-12 ; Sur Napoléon, etc., Paris, 1822, in-8° ; Discours sur l’Histoire civile et religieuse de l’ordre du temple, Paris, 1832, in-8°. Romans : Les Montagnardes, traditions dauphinoises, Paris, 1825, 4 vol. in-22 ; La Cotte Rouge, ou l’Insurrection, histoire dauphinoise du XVIIe siècle, Paris, 1827, 4 vol. in-12 ; Le Roi des Montagnes, ou les Compagnons du chêne, tradition dauphinoise du temps de Charles VII, Paris, 1828, 5 vol. in-12 ; Les Deux Seigneurs du village, histoire de ce temps, Paris, 1829, 4 vol. in-12 ; La Chemise sanglante, tradition dauphinoise du XVIIe siècle, Paris, 1830, 4 vol. in-12 ; Le Grenadier de l’île d’Elbe, souvenirs de 1815, Paris, 1830, 2 vol. in-8° ; La Trente-Deuxième Demi-Brigade, chronique militaire du temps de la république, Paris, 1832, un vol. in-8° ; Chroniques impériales, Paris, 1835-1834, 2 vol. in-8°. Histoire et littérature : Histoire du gouvernement féodal, Paris, 1824, un vol. in-12 ; Dictionnaire des sciences mathématiques (partie historique), cet ouvrage doit former deux volumes in 8°, le premier a paru, le second paraît par livraisons, Paris, 1834-35-36. (voir Bibliographie de J. M. Quérard, et le Journal de la librairie). M. Quérard termine ainsi sa notice des ouvrages de M. Barginet 1826) : “Alexandre, Pierre Barginet est encore auteur de quelques opuscules et de plusieurs pièces de théâtre, publiées sous le voile de l’anonyme et sous des pseudonymes. Il a été l’éditeur des mélanges de littérature et de critique de Charles Nodier, et a donné, parmi beaucoup d’autres réimpressions publiées sous un autre nom que le sien, une nouvelle édition des Femmes, du vicomte de Ségur, avec une introduction, des notes et un chapitre intitulé Les Femmes sous l’Empire. On a cru que cette édition était due aux soins de M. Charles Nodier à cause des initiales C. N. que portent les frontispices. M. Barginet a fondé le Diable, journal dans lequel il a donné beaucoup d’articles ; il en a aussi fourni plusieurs au Pilote et à l’Observateur.” Nous devons ajouter à ces observations quelques autres renseignements bibliographiques, relatifs à des travaux postérieurs de M. Barginet. Il a donné en 1826 et 1827 un grand nombre d’articles de critique littéraire dans le Moniteur, sous les initiales A. B., ainsi que dans le Messager des Chambres et dans divers autres journaux. Il a été rédacteur en chef du Catholique, magasin (sic ?) religieux, recueil où l’on trouve également beaucoup de ses articles. Il est aussi l’éditeur de la réimpression des Mémoires sur l’ancienne chevalerie, de la Curne Sainte-Palaye, bien que le nom de M. Charles Nodier se trouve aussi sur le frontispice de cette édition (Paris, 1826, 2 vol. in-8°). Il a également contribué au livre de Cent-Un, au Conteur, etc.” » Dans la Biographie du Dauphiné, de Rochas, on trouve les précisions biographiques suivantes concernant Barginet, après sa mise à pied par Gisquet : « […] Heureusement pour lui survint la loi de 1833… Il participa à l’indemnité accordée aux condamnés politiques sous la Restauration pour une pension de neuf cents francs et peu après M. de Montalivet lui donna sur les fonds destinés aux pensions littéraires, une allocation de mille francs. Ces deux sommes réunies aux produits de ses travaux, constituaient une modeste aisance et le mettaient à l’abri des soucis du besoin, aussi, pendant plusieurs années, resta-t-il à l’écart, occupé de ses études, et dans le culte des lettres. Instruit par une triste expérience, il parut même décidé à ne plus se mêler de politique, à abjurer désormais toute velléité d’opposition pour se rallier au gouvernement établi. Ce fut sans doute sous l’inspiration de ces sentiments, et afin de mettre une barrière entre son passé et l’avenir qu’il publia en 1837 une brochure intitulée De l’amnistie et du mariage de S.A.R. le duc d’Orléans. Cet écrit où la monarchie de Juillet était exaltée comme la seule planche de salut pour la France, fit dans le temps une sorte de sensation : elle scandalisa surtout ses anciens amis politiques qui le traitèrent de vendu, de renégat et de caméléon (en note par l’auteur : On a dit que cette brochure avait procuré à Barginet une pension de deux mille quatre cents francs du ministère. Mais j’ai vu une lettre dans laquelle il repousse vivement cette assertion et la traite de calomnieuse). Mais Barginet n’était pas au bout de ses évolutions politiques : vers la fin de 1839, il acquit à Lyon la propriété du Journal du commerce, consacré à l’exposition et à la défense des doctrines napoléoniennes. Lors de la tentative du prince Louis-Napoléon à Boulogne, il fut arrêté sous l’inculpation de complot contre la sûreté de l’Etat, conduit à Paris par la gendarmerie et écroué à la Conciergerie où il subit un emprisonnement préventif de quatre mois. Puis le ministère, ajoutant à ces rigueurs, le priva à la fois de son indemnité comme condamné politique et de son allocation littéraire. Il mourut quatre ans après à Lyon, dans un état voisin de la misère, le 18 décembre 1843. » Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris VK3 39, département de la Seine, arrondissement de Saint-Denis, contrôle nominatif des citoyens décorés de la médaille de Juillet idem département de la Seine, arrondissement de Saint-Denis, Récompenses nationales, état nominatif des décorés de la médaille de Juillet mais qui ne se sont point encore présentés pour recevoir le brevet (sous les prénoms d’Alexandre, Pierre) idem médailles restant à distribuer au 15 juillet 1831 (où son nom est rayé) ; Archives de Paris VK3 51 in dossier Renaux ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille, arrondissement de Saint-Denis (on trouve aussi ces mêmes listes deux fois in Archives de Paris VK3 39) ; Archives nationales F/1dIII/49 in dossier Chef, Charles, Louis ; Archives nationales F/1dIII/69 in dossier Oriol ; Archives de la préfecture de police AA 366, Etat des allocations accordées aux condamnés politiques, résidant à Paris, pour le mois de décembre 1833 ; Archives de la préfecture de police AA 366, Etat des allocations accordées aux condamnés politiques, résidant à Paris, pour le mois de janvier 1834 ; Archives de la préfecture de police AA 366, séance du 20 janvier 1844 ; Archives de la préfecture de police AA 366, Condamnés politiques sous la Restauration, Commission de répartition des secours, séance du 3 avril 1846 ; Archives de la préfecture de police AA 366, Etat des allocations accordées pour le mois de janvier 1848 aux condamnés politiques de la Restauration qui résident à Paris (sa veuve pour une somme de cinquante francs) ; Archives de Paris VK3 50 in dossier Poulain, J., Henri ; Archives de la préfecture de police AA 405 in dossier Oriol, Laurent ; Biographie des hommes du jour, de Sarrut et Saint-Edme, Paris, chez Krabe, tome 1, 2e partie, p. 278-284 ; Nouveau Dictionnaire des girouettes, Nos grands hommes peints par eux-mêmes, pairs, hommes d’Etat, hommes de lettres, généraux, évêques, chansonniers, préfets, journalistes, statuaires, ministres, députés, ambassadeurs, vaudevillistes, etc., par une girouette inamovible, à Paris, chez les marchands de nouveautés, 1832, pp. 81-82 ; Biographie du Dauphiné, contenant l’histoire de tous les hommes remarquables de cette province, Adolphe Rochas, Charavay éditeurs, Paris, 1858, tome premier, pp. 64-68.