Bart, Célestin
Biographie
Né en 1800 à Boulogne (Haute-Garonne). Avocat. Il participa aux événements de Juillet à Toulouse. Sa conduite était ainsi appréciée par la Commission des récompenses nationales : « C’est lui qui a conduit les masses et qui les a excitées par ses exhortations et par son exemple. » Sa demande ne pouvait de toute façon aboutir : « La commission, par délibération du 22 décembre 1831, a décidé qu’il n’y avait point lieu à décerner dans le département de la Haute-Garonne de récompenses nationales personnelles, la grande majorité des habitants ayant pris part aux événements qui ont signalé l’époque de la révolution. » La Commission des récompenses nationales avait fait précéder sa décision de l’historique suivant de la lutte de Toulouse contre la monarchie déchue : « Toulouse, quoique dévouée en apparence à l’obscurantisme, a été, pendant quinze années, calomniée aux yeux de la France. Les autorités choisies dans un parti que la contre-révolution porta au pouvoir en 1815, a cherché, par tous les moyens, à tromper l’opinion publique ; mais, malgré ces efforts, la jeunesse, aidée par les conseils des vieux amis de la patrie, a, depuis de longues années, tout disposé pour triompher, lorsque le moment d’entrer vigoureusement dans la lutte serait arrivé. En 1819, en 1822, lors des premières atteintes portées à la charte, les jeunes gens de la ville et les élèves de nos écoles protestèrent ouvertement contre la violation du pacte public imposé par la dynastie déchue, sous la protection des baïonnettes étrangères et que la nation, sans l’avoir accepté, avait néanmoins consenti à exécuter. Des associations secrètes furent formées : elles correspondaient avec celles de toute la France, et notamment avec les sociétés de Paris. Plus tard, les citoyens de Toulouse se montrèrent d’une manière plus digne d’eux et à découvert, en invoquant à leur secours les armes puissantes de la légalité. Un journal d’opposition, rédigé en grande partie par des hommes nouveaux, ne datant que de l’établissement du régime représentatif, engagea une lutte générale, difficile, et qui finit par devenir périlleuse, sous le ministère du 8 août. Ces rédacteurs furent poursuivis devant les tribunaux et devant les conseils de discipline de l’ordre des avocats. La haine des contre-révolutionnaires était devenue si violente que la plupart d’entre eux furent réduits à l’extrémité de triompher ou de se soustraire, par la fuite, aux persécutions dont ils seraient infailliblement devenus l’objet. La victoire allait échapper à nos adversaires ; car, déjà, malgré la corruption des fonctionnaires et l’influence du pouvoir, les votes aux élections de juin furent balancés. Tel était l’état des choses, lorsque les ordonnances furent publiées à Toulouse. Dans l’ignorance encore des événements qui se préparaient à Paris, les hommes dévoués de cœur à nos libertés s’organisaient et se montraient publiquement. La proclamation insolente que les autorités firent afficher et publier fut arrachée devant elle, au cri de Vive la charte ! Le soir du même jour, c’était le 2 août, les citoyens se réunirent au nombre de plus de trois mille au faubourg Saint-Etienne ; ils se répandirent dans la ville avec ordre et en répondant par les mêmes cris, aux injonctions qui leur étaient faites de se séparer. C’était le prélude du grand mouvement qui devait signaler la journée du lendemain. Le 3 août, vers les 11 heures du matin, lorsqu’on fut instruit que M. du Martroy, préfet, était dans l’intention de résister à toute tentative qui serait faite d’arborer les couleurs nationales, les citoyens du faubourg Saint-Etienne s’organisèrent en grand nombre, sous la direction de MM. Bart, Génie, Vivent et Pégot. Un drapeau tricolore fut déployé, et, à l’instant, la multitude le promena dans les rues de la ville. Instruite de cette manifestation de l’opinion, les autorités concentrèrent leurs forces sur la place du Capitole. Deux régiments d’artillerie, un régiment de ligne, une forte brigade de gendarmerie étaient rangés en bataille. Pendant que le cortège qui accompagnait le drapeau national parcourait les rues, un autre rassemblement de citoyens s’était formé en face même de la garnison et plaçait à un des balcons du Capitole les couleurs de la révolution. Dans le groupe on remarquait MM. Gasc, Linières, Chazalis, Timbot, Rouanet, Dupin, Anduze. La troupe, en l’absence des autorités, resta dans l’inaction la plus complète. Mais bientôt arrivèrent, escortés par un bataillon, le préfet et les généraux. Ils se placèrent au centre des troupes disposées en bataille. A l’instant la gendarmerie exécutait une charge ; des coups de sabre furent portés, et des coups de carabine tirés. Les citoyens résistèrent courageusement ; et, s’armant des débris de tables de café et de cailloux, ils dispersèrent en un clin d’œil les gendarmes qui les avaient assaillis. Ils furent renversés et obligés de se retirer promptement dans les cours du Capitole pour s’échapper à la fureur du peuple. Le général ordonne au tambour de battre la charge. La colonne s’ébranle mais elle est à l’instant arrêtée par le calme et la contenance des citoyens. Ils s’approchent ; des explications sont données et entendues ; et, dès ce moment, habitants de la ville et soldats, tous n’ont plus qu’un but, l’affranchissement du pays. M. Gasc s’approche du préfet ; il se présente comme parlementaire. On résiste d’abord mais, enfin, les autorités cèdent et la ville est libre de déployer l’étendard de la liberté. Tous les groupes qui parcouraient la ville s’étaient ralliés sur le point où il y avait du péril à courir. C’est au milieu de l’immense majorité de Toulouse que MM. Bart et Gasc attachèrent le drapeau à la flèche du Capitole. Les autorités avaient cessé leur fonction ; ceux qui avaient conduit le peuple toute la journée le continrent, le soir, par leur influence morale. A 1 heure du matin, le 4 août, la municipalité provisoire s’organisa et, dès le point du jour, une proclamation annonçait que la nouvelle administration était régulièrement constituée. Je me félicite de n’avoir pas à vous signaler des événements malheureux ; les coups portés par les gendarmes étaient trop mal assurés et leur déroute fut trop prompte pour qu’ils aient eu le temps d’ensanglanter le triomphe de la liberté. Toujours la démonstration fut faite par le peuple avec intrépidité et dans la ferme résolution de verser son sang pour la conquête de ses droits. L’exemple donné par la ville de Toulouse a déterminé le mouvement de tous les départements circonvoisins ; et, sans nul doute, la vigueur avec laquelle il a été conduit dans nos murs a prévenu la lutte qui peut-être plus tard aurait créé des résistances pénibles. » Il fut nommé sous-préfet de l’arrondissement de Saint-Gaudens (Hautes-Pyrénées) (sous le nom de Bart, Charles, Célestin). Nous empruntons à Biographie des hommes du jour, de Sarrut et Saint-Edme, la notice biographique suivante concernant Bart : « M. Charles, Célestin Bart, préfet des Hautes-Pyrénées, est né en 1800, à Boulogne (Haute-Garonne) ; il appartient à une famille honorable et influente de la localité. Après avoir fait ses premières études, il suivit à Toulouse les cours de la faculté de droit et obtint son diplôme de licence. Nous étions alors aux jours critiques de la Restauration, à cette époque où le clergé nomade tentait de s’imposer autant au clergé régulier qu’aux populations ; la jeunesse des écoles et du commerce toulousain se montra hostile à ces prédicateurs ambulants, dont la présence dans la capitale du Midi donna lieu à de déplorables émeutes. M. Bart fit cause commune avec ses condisciples et montra même, dans ces circonstances, un dévouement qui lui concilia l’affection de la jeunesse méridionale. Il vint alors à Paris compléter ses études, et pendant les cinq années de séjour qu’il y fit, il s’affilia à diverses sociétés philosophiques et littéraires, mais il ne sortit pas de la ligne d’opposition monarchique ; aussi lorsqu’il fut de retour à Toulouse, vers les derniers mois de 1827, se réunit-il à quelques amis qui, comme lui, voulaient le triomphe des principes libéraux sous la monarchie (que cela soit possible ou non, ce qu’il ne convient pas d’examiner ici), et fut-il l’un des fondateurs de la France méridionale dont l’idée première appartient à des hommes d’une opinion plus avancée, et qui ne purent point trouver dans Toulouse un imprimeur qui osât affronter avec eux les rigueurs du parquet ; quelques-uns de ces jeunes hommes ont appartenu plus tard à la rédaction du journal La Tribune. M. Bart fut l’un des rédacteurs actifs de la France méridionale, qui ne tarda pas à être en butte aux poursuites judiciaires ; une première saisie amena une vive polémique et un second procès ; M. Bart, auteur de l’article incriminé, ne voulut point laisser peser sur l’imprimeur gérant la responsabilité de son œuvre ; il revendiqua pour lui l’honneur d’être personnellement en butte aux accusations des hommes du roi et fut condamné correctionnellement à quinze jours de prison et à 300 francs d’amende. Depuis lors, juges et parquets se sont formés et il s’est trouvé des Persil, des Plougoulm et des Partarieu-Lafosse pour réclamer 24.000 francs d’amende et trois ans de prison, et des Sylvestre de Chanteloup pour prononcer des sentences de ce genre, le tout en répression d’une phrase. M. Bart n’accepta point la condamnation qui le frappait sans en appeler à la Cour royale, où l’exposition de ses principes et de ses opinions lui valut un triomphe que sa date, 25 juillet 1830, devait rendre encore plus précieux pour lui et pour la cause de la presse, dont il était le représentant. Cette lutte et ce succès judiciaire, contemporains des grands événements qui s’accomplirent quelques jours plus tard, désignaient naturellement M. Bart comme l’un des chefs du mouvement que la nouvelle des ordonnances fit éclater à Toulouse ; le premier, il arbora le drapeau tricolore sur la place du Capitole et donna l’exemple d’une résistance aussi courageuse qu’intelligente ; il eut le bonheur d’empêcher l’effusion du sang et de sauver la vie à M. Dumartroy, préfet du département, dont le zèle inconsidéré avait exaspéré la population qu’il eût fait mitrailler, si les troupes avaient montré autant de dévouement que lui à la cause des Bourbons.
»La municipalité provisoire de Toulouse s’empressa de rendre hommage à la conduite de M. Bart dans un document rédigé sous l’impression des faits ; nous sommes à même de le reproduire : “Municipalité provisoire de Toulouse. La municipalité provisoire atteste les faits suivants, qui sont à sa parfaite connaissance, et qui témoignent hautement du caractère honorable, du patriotisme sans bornes, de la rare capacité de M. Célestin Bart, avocat à Toulouse. M. Bart est l’un des auteurs principaux du mouvement qui s’est si heureusement opéré dans notre ville; il était, le 2 et le 3 août, à la tête des colonnes qui obtinrent la soumission des autorités déchues au gouvernement provisoire, dont l’existence nous avait été révélée dans la matinée du 2 août. Le premier, il a arboré le drapeau tricolore sur la place royale, et dans ce moment difficile, il a contenu, par son intrépidité, les brigades de gendarmerie que l’autorité avait appelées à son secours, et dont l’intervention pouvait avoir les plus funestes résultats. Il a rallié les masses dispersées après les premières charges de la gendarmerie, et leur a appris à rendre inutiles les attaques multipliées de ce corps. Dans un moment de grand danger pour le préfet Dumartroy, M. Bart s’est jeté au milieu des groupes qui le pressaient, il a détourné de la personne de ce magistrat les armes qui étaient destinées à l’immoler; M. le préfet a déclaré hautement qu’il devait la vie à M. Bart, et la conduite de ce citoyen est d’autant plus généreuse qu’il lui était permis de croire que le préfet faisait, depuis plusieurs jours exercer sur lui une surveillance particulière et peut-être avait arrêté des mesures de rigueur à son égard. Les démarches de M. Bart n’ont pas peu contribué à établir entre les citoyens et les troupes de la garnison l’heureuse sympathie à laquelle on doit le succès du mouvement. M. Bart exerçait sur les masses populaires la plus décisive influence ; il en a usé pour calmer leur ressentiment et leur exaltation, et pour prévenir les excès auxquels le peuple irrité se serait infailliblement livré. La municipalité se plaît à proclamer que le maintien de l’ordre et de la paix, dans la ville de Toulouse, est dû en grande partie à M. Bart; elle est heureuse de lui en exprimer sa vive reconnaissance. Les talents de M. Bart sont honorablement connus. Membre du barreau de Toulouse, il possède, au plus haut degré, l’estime et l’amitié de ses confrères; écrivain et publiciste, il a coopéré, avec un parfait désintéressement, à l’œuvre patriotique de ceux qui avaient entrepris d’éclairer les populations des départements méridionaux sur leurs devoirs en leur révélant leurs droits. Ce témoignage de la municipalité provisoire, M. Bart ne l’a pas sollicité; c’est spontanément que la municipalité le lui donne ; elle fait des vœux pour que les chefs de l’administration reconnaissant les droits de M. Bart, lui accordent incessamment une digne récompense de ses talents et des services qu’il a rendus. A Toulouse, le 5 août 1830, les membres de la municipalité provisoire : Joseph Viguerie, président (note : plus tard maire de Toulouse). Joseph Gauran ; Arnoux ; Duffé ; Baudens, François Sans (en note : député en 1831-32-35-34), colonel Caillasson, Vivent. Le secrétaire, Génie (en note : aujourd’hui attaché à la Cour des comptes, et secrétaire intime de M. Guizot.).”
»M. Bart ne tarda pas à recevoir du nouveau gouvernement la récompense qu’il avait en quelque sorte conquise. La sous-préfecture de Saint-Gaudens lui fut confiée; on assure qu’elle fut donnée à M. Bart à la sollicitation personnelle de M. Dumartroy. M. Bart administra pendant sept ans cette localité avec zèle, intelligence et courage ; il eut des luttes à soutenir avec les paysans de la montagne, auxquels il sut imposer autant par son sang-froid que par ses formes athlétiques. (M. Bart est incontestablement le plus grand et le plus beau préfet de France : il y a chez lui exagération sous ce rapport.) Toutefois son administration ne fut pas exempte de blâme ; il se montra le complaisant du pouvoir dans les diverses élections qu’il eut à préparer, et M. Amilhau put compter sur son dévouement sans bornes. M. Bart s’était pourtant, sous la Restauration, proclamé partisan du libre vote électoral: mais alors il n’était pas attelé au char de l’Etat ! En 1837, M. Bart fut appelé à la préfecture des Hautes-Pyrénées et ce fut justice. Depuis lors, il a constamment bien mérité de ses administrés, la question des élections toujours laissée en dehors. M. Bart est membre de la Légion d’honneur; nous ignorons à quelle époque il a obtenu cette distinction. » Biographie des hommes du jour, de Sarrut et Saint-Edme, Paris, chez Krabe, 1841, tome VI, 1re partie, p. 278-284 ; Archives nationales F/1dIII/79, dossier Haute-Garonne.