Bastide, Jules

Biographie


Né le 21 novembre 1800 à Paris. Marchand de bois. La chronique de l’époque reprit très souvent le récit de sa participation à l’attaque du Louvre. Ainsi : « L’attaque du Louvre, faite de front par la colonne sortie du faubourg Saint-Germain, a été vigoureusement appuyée par une autre division qui, depuis le pont des Arts jusqu’au pont Royal, a tiraillé avec les Suisses qui se retiraient sur le château des Tuileries. Arrivée au pont Royal, cette division a, pendant plus d’un quart d’heure, soutenu le feu du château et de l’hôtel des Gardes, et surmontant enfin tous les obstacles, elle a pénétré dans les Tuileries en continuant son feu sur les fuyards. On ne saurait trop admirer la conduite de M. Joubert qui portait le drapeau tricolore en avant de la colonne, et qui l’a planté en tête du pont sous le feu le plus vif. C’est ce même drapeau qui a été arboré sur le pavillon de l’Horloge par ses braves défenseurs, MM. Thomas, Guinard et Gauja. Chaque témoin de cette action faisait aussi l’éloge de MM. Picard, ancien militaire, Boinvilliers, Bastide, Levasseur, Cavaignac, Dupont, Droling et le capitaine Lavocat. » Alexandre Dumas un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet, et qui en laissa un récit impartial et bien renseigné, donnait sur une réunion qui eut lieu le 27 juillet, pour organiser la résistance, les précisions suivantes : « L’une [des réunions, N. D. A.], libérale pure, presque républicaine, se tenait rue Saint-Honoré, dans la maison du pharmacien Cadet de Gassicourt (voir Cadet de Gassicourt, Charles, Louis, Félix). Les membres principaux de celle-là étaient Thiers (voir Thiers, Adolphe), Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), Anfous, Chevalier, Bastide, Cauchois-Lemaire (voir Cauchois-Lemaire, Louis, Auguste, François) et Dupont (voir Dupont, Jacques, François) ; on y débattait cette motion, de créer dans chaque arrondissement un comité de résistance chargé de se mettre en communication avec les députés. » Dumas cite, dans de nombreux passages, la participation de Bastide. Ainsi, sur la prise du Louvre : « Quatre attaques avaient été dirigées sur le Louvre : la première par le Palais-Royal ; la seconde par la rue des Poulies, par la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois et par le quai de l’Ecole ; la troisième par le pont des Arts, et la quatrième par le pont Royal. La première était conduite par Lothon (voir Lothon, André, Charles), que nous avons, on s’en souvient, quitté à la hauteur de la rue Guénégaud. Frappé d’une balle à la tête, il était tombé évanoui sur la place du Palais-Royal. La seconde était conduite par Godefroy Cavaignac (voir ce nom), Joubert (voir ce nom), Thomas (voir ce nom), Bastide, Degousée (voir Degousée, François, Joseph), Grouvelle (voir Grouvelle, Philippe), les frères Lebon (voir ces noms), etc. » Sur une protestation des républicains devant les menées orléanistes : « [Le 1er août] Je venais de quitter l’hôtel de ville lorsqu’une députation républicaine y arriva ; elle aussi avait rédigé sa proclamation. M. Hubert (voir Hubert, Jean-Louis), ancien notaire, un des hommes les plus honorables que j’aie connus, et qui vient de mourir, laissant toute sa fortune à des hospices, à des établissements de bienfaisance, et aux citoyens poursuivis pour leurs opinions démocratiques, était chargé de présenter cette adresse au général La Fayette.

La voici :

“Le peuple, hier, a reconquis ses droits sacrés au prix de son sang ; le plus précieux de ces droits est de choisir librement son gouvernement ; il faut empêcher qu’aucune proclamation ne soit faite qui désigne un chef, lorsque la forme même du gouvernement ne peut être déterminée.

”Il existe une représentation provisoire de la nation, qu’elle reste en permanence jusqu’à ce que le vœu de la majorité des Français ait pu être connu.”

On voit que tout le monde prenait au sérieux la fabuleuse et invisible trilogie La Fayette, Gérard et Choiseul.

Les membres de la députation étaient Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), Trélat (voir Trélat, Ulysse), Hingray (voir Hingray, Charles, Joseph), Bastide (voir Bastide, Jules), Guinard (voir ce nom) et Poubelle (voir Poubelle, Jean, Nicolas).

Hubert, le chef de la députation, la précédait, portant au bout de sa baïonnette la note qu’on vient de lire.

La députation fut admise à l’instant même ; chez le général La Fayette, nul ne faisait antichambre.

La discussion fut vive ; La Fayette ignorait toutes les menées orléanistes, et protestait avec la candeur de l’ignorance.

Les républicains, de leur côté, affirmaient avec toute la vigueur de l’instinct.

– Général, dit Hubert, par les balles qui trouent le plafond au-dessus de votre tête, nous vous adjurons de prendre la dictature !

On en était à ce point ; le général allait peut-être céder, quand on lui annonça que M. de Sussy demandait à lui parler.

Les républicains se tenaient là, inquiets, ombrageux, pleins de doute, semblant interroger du regard le général, et le sommer de redire tout haut ce qu’on venait de lui dire tout bas.

Le général comprit qu’il ne s’agissait point de biaiser à cette heure ; d’ailleurs, son âme droite, son cœur loyal répugnaient à toute dissimulation.

– Faites entrer M. de Sussy, dit-il à haute voix.

– Mais, général, c’est à vous seul que M. de Sussy désire parler.

– Faites entrer M. de Sussy, répéta le général ; je suis ici au milieu de mes amis.

M. de Sussy entra et fut forcé de dire quelle cause l’amenait.

Cela tombait bien : il venait annoncer au général La Fayette la révocation des ordonnances, la nomination du ministère Mortemart, Gérard et Casimir Perier, l’arrivée de M. de Mortemart à Paris, et, enfin, le refus que venait de faire la Chambre, qui s’occupait de la royauté du duc d’Orléans, de recevoir les nouvelles ordonnances signées par Charles X à trois heures du matin – juste au moment où le duc d’Orléans dictait à Oudard la fameuse note qui avait mis MM. Thiers et Mignet si fort en émoi.

Ainsi les choses s’expliquaient ; tous les jeux s’abattaient à la fois sur la même table : le jeu de Charles X, nommant le ministère Mortemart, Gérard et Casimir Perier ; le jeu de M. Laffitte, proposant le duc d’Orléans au suffrage de la nation ; et, enfin, le jeu des républicains, pressant La Fayette d’accepter la dictature.

On eût fait la chose exprès et l’on eût arrêté l’heure, qu’on n’eût certes pas mieux réussi.

Il s’ensuivit alors, dans la salle où venaient de se heurter des intérêts si puissants, un instant de trouble qui faillit être fatal à M. de Sussy !

Bastide l’avait pris au collet, et allait tout simplement le jeter par la fenêtre, lorsque Trélat le retint.

Je reviendrai plus d’une fois sur Bastide, et je dirai quel homme plein de franchise, de courage et de loyauté c’était et c’est encore.

Comme tous les mouvements extrêmes, celui-ci amena sa réaction.

Cette réaction eut pour résultat de laisser M. de Sussy sortir tranquillement, sous la conduite du général Lobau, lequel ouvrit la porte en accourant au bruit infernal qui se faisait dans le cabinet de La Fayette.

Les républicains se retrouvèrent seuls avec le général.

Ils renouvelaient leurs instances auprès de lui, quand on vint les avertir que M. de Sussy, introduit dans le sein de la commission municipale, y exposait au moment même les nouvelles propositions de Charles X, auxquelles la commission municipale ne paraissait nullement hostile.

Il ne s’agissait plus de discuter avec La Fayette et d’écouter ses théories sur le gouvernement constitutionnel en France et le gouvernement républicain aux Etats-Unis, la question de vie ou de mort se débattait à la commission municipale.

Il s’agissait de courir à la commission municipale.

On y courut.

La porte était fermée.

On frappa.

Personne ne répondit.

Deux ou trois coups de crosse de fusil ébranlèrent violemment la porte, qui s’ouvrit enfin, et qui, en s’ouvrant, montra M. de Sussy exposant ses raisons aux membres de la commission municipale, lesquels paraissaient les écouter avec la plus grande faveur.

Cette apparition de six ou huit hommes armés et connus pour la vigueur de leur caractère jeta l’épouvante au milieu de l’assemblée ; on se leva, on s’éparpilla, on voulut avoir l’air de ne rien faire de décisif.

Pendant ce temps, Hubert sentit qu’on lui glissait un papier dans la main.

Il se retourna et reconnut M. Audry de Puyraveau, le seul véritable patriote de la commission.

– Prenez cette proclamation, lui dit vivement celui-ci ; elle a failli être signée, il y a une heure, par la commission municipale... L’arrivée de M. de Sussy a tout remis en question... Montez sur une borne, lisez la proclamation, répandez-la, imposez-la... Ils signeront si vous leur faites peur.

A la bonne heure ! cette façon d’agir rentrait dans la politique des vainqueurs du Louvre. Tous descendirent rapidement les degrés de l’hôtel de ville ; Hubert monta sur une borne, appela le peuple à lui, et, entouré de ses compagnons, il lut à haute voix la proclamation suivante comme émanée de la commission municipale.

Ecoutez bien, car c’est la seule manifestation républicaine sérieuse qui ait été faite en 1830.

Ecoutez bien, car elle va vous dire où en étaient, à cette époque, les esprits les plus avancés.

Ecoutez bien, car elle vous apprendra quels étaient les vœux de ces hommes qu’on a persécutés pendant dix-huit ans, sous prétexte qu’ils voulaient bouleverser la société.

Après avoir lu cette proclamation – qu’il est bon de comparer à celle de MM. Thiers et Mignet – relisez la Déclaration des droits de l’homme de 1789, et vous verrez que les républicains de 1830 étaient en arrière de cette Déclaration.

“La France est libre.

”Elle veut une constitution.

”Elle n’accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter.

”En attendant qu’elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections, respect aux principes suivants :

”Plus de royauté.

”Le gouvernement exercé par les seuls mandataires élus de la nation.

”Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.

”Le concours médiat et immédiat de tous les citoyens à l’élection des députés.

”La liberté des cultes.

”Plus de culte de l’Etat.

”Les emplois de l’armée de terre et de l’armée de mer garantis contre toute destitution arbitraire.

”Etablissement des gardes nationales sur tous les points de la France ; la défense de la constitution leur est confiée.

”Ces principes, pour lesquels nous venons de risquer notre vie, nous les soutiendrons, s’il le faut, par l’insurrection légale.” »

Sur une réunion au National, après la rentrée du duc d’Orléans au Palais-Royal, puis sur une réunion qui eut lieu entre le duc d’Orléans et des républicains, Dumas donna les précisions suivantes : « Au moment où le duc d’Orléans, triomphant et joyeux, rentrait au Palais-Royal, six ou huit jeunes gens se réunissaient au-dessus des bureaux du National, dans l’appartement commun à Paulin et à Gauja.

Ils se regardaient les uns les autres avec un silence d’autant plus menaçant qu’ils étaient encore armés comme au jour du combat.

Ces jeunes gens étaient Thomas, Bastide, Chevalon (voir Chevallon, Alexandre), Grouvelle, Boinvilliers, Godefroy Cavaignac, Etienne Arago, Guinard. Peut-être un ou deux autres encore dont les noms m’échappent.

Chacun, selon son impatience, était assis ou debout.

Thomas était assis dans l’embrasure d’une fenêtre, avec son fusil de chasse à deux coups entre les jambes. C’était, à cette époque, un beau et brave garçon plein de loyauté, de courage, de franchise ; une tête froide et un cœur ardent.

On en était donc là ; on se racontait les détails de cette odyssée de l’hôtel de ville, et l’on se demandait ce qu’il fallait faire. M. Thiers entra.

Le matin avait paru, dans le National, un article sur l’arrestation du duc de Chartres à Montrouge 1.

Dans cet article, tout avait changé d’aspect.

Le duc de Chartres venait à Paris pour mettre son sabre à la disposition du gouvernement provisoire !

M. Lhuillier lui avait offert l’hospitalité. Le duc de Chartres avait quitté Montrouge dans l’enthousiasme des événements qui se passaient à Paris et avait promis de revenir avec son régiment.

Quelques jours après, grâce à cet article, M. Lhuillier fut décoré. L’article était du fait de M. Thiers.
L’apparition du futur ministre au milieu de nos six ou huit républicains ne fut donc pas heureuse.

Il s’était complétement dessiné depuis la veille au matin. Il était orléaniste.

En sa qualité d’orléaniste, il s’était inquiété de cette réunion qui avait lieu au-dessus de sa tête ; résolu d’attaquer ce taureau par les cornes, il monta au premier étage, et, comme nous venons de le voir, il entra sans être annoncé.

Un murmure significatif accueillit sa venue.

M. Thiers paya d’audace.

– Messieurs, dit-il, le lieutenant général désire avoir une entrevue avec vous.

– Et pour quoi faire ? demanda Cavaignac.

– Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous ? demanda Bastide.

– Ecoutez toujours, messieurs, dit Thomas.

M. Thiers crut que, de ce côté-là, il allait trouver un soutien. Il s’avança vers Thomas et, lui posant la main sur l’épaule

– Voici un beau colonel, dit-il !

– Ah çà ! répondit Thomas en secouant doucement son épaule, est-ce que, par hasard, vous me prenez pour une p...

M. Thiers retira sa main.

– Continuez, dit Thomas, nous écoutons.

Alors, M. Thiers expliqua le but de l’entrevue.

Le duc d’Orléans voulait, pour sa politique à venir, prendre les conseils de ces braves jeunes gens dont l’héroïque insurrection avait fait la révolution de juillet. Il devait, toujours au dire de M. Thiers, les attendre, le soir, entre huit et neuf heures, au Palais-Royal.

Les républicains secouaient la tête.

Mettre le pied au Palais-Royal, c’était, leur semblait-il, pactiser avec le pouvoir nouveau, qui s’élevait à la fois contre leur conscience et contre leur volonté.

Mais Thomas vint encore en aide au négociateur.

– Voyons, dit-il en se levant, prouvons-leur jusqu’au bout que nous sommes de bons enfants.

Et, allant déposer son fusil dans l’angle de la cheminée :

– A ce soir, neuf heures, monsieur... Vous pouvez dire au lieutenant général du royaume que nous nous rendrons à son invitation.

M. Thiers sortit.

Il n’y avait pas la moindre invitation de la part du lieutenant général du royaume. M. le lieutenant général du royaume n’avait pas le moins du monde désiré voir MM. Thomas, Bastide, Chevalon, Grouvelle, Boinvilliers, Cavaignac, Arago et Guinard. M. Thiers avait pris le tout sous son bonnet, espérant qu’une entrevue concilierait les opinions. On a vu, par ce qu’il avait dit à Thomas, qu’il prenait les opinions pour des ambitions.

Le soir, les républicains furent exacts au rendez-vous. La duchesse d’Orléans, madame Adélaïde, les jeunes princes et les jeunes princesses venaient d’arriver, lorsqu’on annonça au duc d’Orléans qu’une députation l’attendait dans la grande salle.

Depuis le matin, les députations s’étaient succédé, et les salons n’avaient pas désempli.

Une députation n’étonnait donc pas le prince ; seulement, ce qui l’étonnait, c’était le personnel de la députation.

M. Thiers était là. En accompagnant Son Altesse, du salon où il était au salon où l’attendaient ces messieurs, il essaya de la mettre au courant prenant la moitié de la responsabilité sur lui, laissant l’autre aux républicains.

Tout cela avait pris un quart d’heure à peu près ; depuis un quart d’heure, ces messieurs attendaient. Ils commençaient à trouver l’attente un peu longue.

Tout à coup, la porte s’ouvrit et le duc entra, le sourire sur les lèvres ; seulement, le sourire n’avait pas eu le temps, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de monter jusqu’aux yeux : la bouche souriait, mais le regard était encore interrogateur.

– Messieurs, dit le prince, vous ne doutez pas du plaisir que j’ai à vous recevoir ; mais...
Bastide devina, et regarda M. Thiers.

– Mais vous ne comprenez rien à notre visite ? Demandez, alors, une explication à M. Thiers, et M. Thiers voudra bien vous la donner, je l’espère, telle que la dignité du parti que nous représentons n’ait point à en souffrir.

M. Thiers, en effet, donna une explication équivoque, embarrassée à laquelle le duc d’Orléans coupa court en disant :

– C’est bien, c’est bien, monsieur... Je vous remercie de me procurer la visite de nos plus braves combattants.

Puis, se tournant de leur côté, il parut attendre que l’un d’eux commençât. Boinvilliers prit le premier la parole.

– Prince, dit-il, demain, vous serez roi...

Le duc d’Orléans fit un mouvement.

– Demain, monsieur ? dit-il.

– Si ce n’est demain, ce sera dans trois jours, ce sera dans huit jours... Peu importe le temps !

– Roi ! répéta le duc d’Orléans ; et qui vous dit cela, monsieur ?

– La marche que suivent vos partisans, la pression qu’ils exercent sur les choses, n’osant pas l’exercer sur les hommes ; les placards dont ils couvrent les murailles, l’argent qu’ils répandent dans les rues.

– Je ne sais pas ce que font mes partisans, répondit le duc, mais ce que je sais, c’est que je n’ai jamais aspiré à la couronne, et qu’aujourd’hui encore, je ne la désire pas, quoique beaucoup de gens me pressent de l’accepter.

– Enfin, monseigneur, supposons, cependant, que l’on vous presse de telle sorte que vous ne puissiez la refuser, nous est-il permis de vous demander quelle est votre opinion sur les traités de 1815 ? Faites-y attention, ce n’est point seulement une révolution libérale qui vient de s’accomplir, c’est une révolution nationale ; la vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple ; c’est la dernière amorce de Waterloo que nous venons de brûler, et il serait plus facile encore de pousser le peuple sur le Rhin que sur Saint Cloud.

– Messieurs, répondit le duc, je suis trop bon Français, je suis trop bon patriote surtout pour être partisan des traités de 1815. Mais je crois la France fatiguée de guerres ; la rupture des traités, c’est la guerre européenne... Croyez-moi, il importe de garder beaucoup de mesure vis-à-vis des puissances étrangères, et certains sentiments ne doivent pas être exprimés trop haut.

– Passons donc à la pairie, prince...

– A la pairie, soit.

Et le duc se mordit les lèvres, comme un homme habitué à interroger, et qu’on force à son tour à subir un interrogatoire.

– La pairie, et vous serez forcé d’en convenir, continua Boinvilliers, la pairie n’a plus de racines dans la société... Le Code, en abolissant le droit d’aînesse, les fidéicommis et les majorats ; le Code, en divisant les héritages à l’infini, a étouffé l’aristocratie dans son germe, et l’hérédité nobiliaire a fait son temps.
– Peut-être, messieurs, vous trompez-vous sur cette question d’hérédité, qui est, à mon avis, la seule source d’indépendance qu’il y ait dans les institutions politiques... Un homme sûr d’hériter de son père ne craindra pas d’avoir une opinion à lui, tandis que l’homme à élire aura l’opinion qu’on lui imposera... Au reste, reprit le duc, c’est là une question à examiner, et, si la pairie héréditaire croule réellement, ce nest point moi qui la réédifierai à mes frais.

– Prince, dit alors Bastide, je crois que, dans l’intérêt même de la couronne qui vous est offerte, il serait bon de réunir les assemblées primaires.

– Les assemblées primaires ? dit le duc en tressaillant. Oui, en effet, je sais que je parle à des républicains.

Les jeunes gens s’inclinèrent ; ils étaient venus moins en alliés qu’en ennemis : ils acceptaient la qualification, au lieu de la repousser. Leur intention était de faire la situation bien nette entre eux et le pouvoir.

– Franchement, messieurs, dit le duc, croyez-vous la république possible dans un pays comme le nôtre ?

– Nous croyons qu’il n’y a pas de pays où le bon ne puisse être substitué au mauvais.

Le duc secoua la tête.

– Je croyais que 1793 avait donné à la France une leçon dont elle saurait profiter.

– Monsieur, dit Cavaignac, vous le savez aussi bien que nous 1793 était une révolution, et non une république ; d’ailleurs, continua-t-il avec une fermeté d’accent et une netteté de prononciation qui ne permettaient pas de perdre une seule syllabe de ce qu’il disait, autant que je puis me le rappeler, les événements qui s’écoulèrent de 1789 à 1793 obtinrent votre entière adhésion... Vous étiez de la société des Jacobins ?

Il n’y avait pas à reculer ; on déchirait hardiment le voile du passé, et le futur roi de France apparaissait entre Robespierre et Collot d’Herbois.

– Oui, c’est vrai, dit le duc, j’étais de la société des Jacobins. Mais, heureusement, je n’étais pas de la Convention.

– Votre père et le mien en étaient, monsieur, dit Cavaignac, et tous deux ont voté la mort du roi.

– C’est justement pour cela, monsieur Cavaignac, reprit le duc, que je n’hésite pas à dire ce que je dis... Je pense qu’il est permis au fils de Philippe-Egalité d’exprimer son opinion sur les régicides. Au reste, mon père a été fort calomnié ; c’est un des hommes les plus respectables que j’aie jamais connus !

– Monseigneur, reprit Boinvilliers comprenant que, s’il n’interrompait pas la conversation, elle allait s’égarer sur le terrain des personnalités, il nous reste encore une crainte...

– Laquelle, messieurs ? demanda le prince. Oh ! dites, tandis que vous y êtes.

– Eh bien, nous craignons – et nous avons nos raisons pour cela – nous craignons, dis-je, de voir les royalistes et les prêtres encombrer les avenues du nouveau trône.

– Oh ! quant à ceux-là, s’écria le prince avec un geste presque menaçant, soyez tranquilles, ils ont porté de trop rudes coups à notre maison pour que je les oublie ! Une partie des calomnies dont je parlais tout à l’heure vient d’eux ; une barrière éternelle nous sépare... C’était bon pour la branche aînée, cela !

Les républicains, étonnés de l’expression presque haineuse avec laquelle le prince venait de prononcer ces mots : “C’était bon pour la branche aînée !” se regardèrent les uns les autres.

– Eh bien, messieurs, dit alors le duc, est-ce que, par hasard, j’avance une vérité qui vous soit inconnue, en proclamant tout haut cette différence de principes et d’intérêts qui a toujours séparé la branche cadette de la branche aînée, la maison d’Orléans de la maison régnante ?... Oh ! notre haine ne date pas d’hier, messieurs ; elle remonte à Philippe, frère de Louis XIV ! C’est comme mon aïeul le régent, qui donc l’a calomnié ? Les prêtres, les royalistes ; car, un jour, messieurs, quand vous aurez mieux approfondi les questions historiques, fouillé jusqu’aux racines l’arbre que vous voulez abattre, vous saurez ce que c’était que le régent, les services qu’il a rendus à la France en décentralisant Versailles, et en faisant passer, par son système de finances, l’argent et l’or du pays jusque dans les dernières artères de la société. Ah ! je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu m’appelle à régner sur la France, comme vous le disiez tout à l’heure, c’est qu’il me soit accordé une portion de son génie !

Alors, il s’étendit longuement sur les améliorations que la politique du régent avait amenées dans la situation diplomatique de l’Europe ; et, à propos de l’Angleterre, il dit quelques mots indiquant qu’il chercherait près d’elle le même point d’appui que son aïeul.

– Pardon, monsieur, dit Cavaignac, mais je crois que le véritable point d’appui d’un roi des Français doit être dans la France.

Le duc d’Orléans n’éluda pas l’explication, et, avec sa facilité d’élocution habituelle, il développa alors, il faut lui rendre cette justice, le système qui acquit, depuis, tant de célébrité sous le nom de système du juste milieu.

Cavaignac, auquel il s’adressait plus particulièrement, comme ayant soulevé la question, écouta avec la plus grande impassibilité le développement politique auquel se livra le prince.

Puis, lorsque celui-ci eut terminé.

– Eh bien, dit-il, nous pouvons être tranquilles ; avec ce système-là, vous n’en avez pas pour quatre ans !

Le duc sourit d’un air de doute.

Quant aux républicains, comme ils savaient tout ce qu’ils voulaient savoir, ils s’inclinèrent en signe qu’ils voulaient se retirer.

Ce que voyant le prince, il les salua à son tour.

Mais, pour ne pas leur laisser le dernier :

– Allons, messieurs, dit-il, vous me reviendrez... Vous verrez, vous verrez !

– Jamais ! articula nettement Cavaignac.

– Jamais est un mot trop absolu, et nous avons un vieux proverbe français qui prétend qu’il ne faut pas dire : “Fontaine...”

Mais, avant qu’il eût achevé sa phrase, ces messieurs avaient déjà gagné la porte.

Le duc les regarda s’éloigner d’un air sombre.

C’était le premier nuage qui obscurcissait son soleil.

Dans ce premier nuage étaient toutes les tempêtes de l’avenir, même celle qui devait le renverser.

Maintenant que l’on a vu les hommes et les principes face à face, on comprendra mieux, je l’espère, les 5 et 6 juin, les 13 et 14 avril, le 12 mai et le 24 février. »

Dumas cite aussi le nom de Bastide parmi ceux des combattants qui ont le plus contribué à la victoire de Juillet : « Ceux qui ont fait la révolution de 1830, ce sont ceux que j’ai vus à l’œuvre, et qui m’y ont vu ; ceux qui entraient au Louvre et aux Tuileries par les grilles rompues et les fenêtres brisées ; c’est, hélas ! – qu’on nous pardonne cette funèbre exclamation, la plupart d’entre eux sont morts, prisonniers, exilés aujourd’hui ! – c’est Godefroy Cavaignac, c’est Baude, c’est Degousée, c’est Higonnet, c’est Grouvelle, c’est Coste, Guinard, Charras, Etienne Arago, Lothon, Millotte, d’Hostel, Chalas, Gauja, Baduel, Bixio, Goudchaux, Bastide, les trois frères Lebon – Olympiade, Charles et Napoléon, le premier tué, les deux autres blessés à l’attaque du Louvre –, Joubert, Charles Teste, Taschereau, Béranger... Je demande pardon à ceux que je ne nomme pas et que j’oublie ; je demande pardon aussi à quelques-uns de ceux que je nomme, et qui aimeraient peut-être autant ne pas être nommés. Ceux qui ont fait la révolution de 1830 c’est cette jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang ; ce sont ces hommes du peuple qu’on écarte quand l’œuvre est achevée, et qui, mourant de faim, après avoir monté la garde à la porte du Trésor, se haussent sur leurs pieds nus pour voir, de la rue, les convives parasites du pouvoir, admis, à leur détriment, à la curée des charges, au festin des places, au partage des honneurs. »

L’ordonnance royale du 26 août 1830, créant la Commission des récompenses nationales, accordait au préfet de la Seine la faculté de désigner quatre citoyens parmi ceux devant faire partie de cette Commission ; le préfet de la Seine, considérant que le but de cette disposition était de faire entrer dans la Commission « des hommes qui représentassent plus spécialement la classe ouvrière, qui a pris la part la plus active à la révolution », choisit quatre personnes qui, ayant combattu avec les ouvriers, devaient être « par conséquent les meilleurs et les plus sûrs appréciateurs de leur courage et de leur patriotisme ». Parmi eux, Bastide, Jules (voir ce nom), marchand de bois, canonnier de la garde nationale A PRIORI IL EST PAS DANS LES NOMS DES PERSONNES NOMMEES PAR LE PREFET DE LA SEINE IN Archives nationales F/15/2557-2559, état nominatif des membres de la Commission des récompenses nationales et des membres des jurys ; les autres étant : Lavocat, Gaspard (voir ce nom), tanneur, lieutenant-colonel de la XIIe légion ; Guinard, A. (voir Guinard, Joseph, Auguste), propriétaire carrier, capitaine d’état-major de la garde nationale ; Chevallier, Victor, commis négociant, demeurant 83, rue de la Croix-Rouge. Bastide fit partie avec Chaillard Pierre Alexis, Collet Fortuné, Drapier César Auguste, de Forestier Henri Joseph, Thomas Pierre Charles, Lecomte Eugène Louis Jean, Mélier François, Leroux, Oudard, Moisson Michel Richard, Lavelaine César, des douze membres composant le jury de la Commission des récompenses nationales pour le (ancien) VIe. Il est aussi indiqué comme faisant partie avec Bicheroux Pierre Denis Nicolas, Lepage Jean-Baptiste, Coulombier Thomas, Garnier dit Pagès Etienne Joseph Louis, Pagès Louis Antoine, Cordier François Simon, Mansais Jean-François, Laurent Adolphe Désiré, Dufour Martin Gervais, Mazure Jacques, Moineau Edme Charles, Beaudoin (voir Baudoin, Louis, Noël ?) et Wervort des quatorze membres composant le jury de la Commission des récompenses nationales pour le (ancien) VIIe. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) VIIe arrondissement. Il apostilla, comme « membre de la Commission des récompenses nationales pour le (ancien) VIIe » la lettre adressée, le 25 janvier 1831, par Remy, Jean-Pierre, à la Commission des récompenses nationales, pour obtenir un grade de maréchal des logis dans la garde municipale en récompense de sa conduite en juillet. Si la loi du 13 décembre 1830 instaura les récompenses de Juillet, une ordonnance, en date du 30 avril 1831, voulut changer les règles de la distribution et stipuler, entre autres, que la Croix de Juillet porterait gravée la légende Donné par le roi des Français, que la couleur du ruban serait bleue avec des lisérés rouges et que les citoyens décorés de la Croix de Juillet prêteraient serment de fidélité au roi des Français, et d’obéissance à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume. Cette nouvelle ordonnance souleva des protestations chez les décorés de Juillet. Ces derniers trouvaient en effet cocasse de prêter serment à un roi qui, lui, n’avait pas combattu sur les barricades ! Et le journal la Révolution de demander : « Que parlez-vous donc de serment à des gens qui vous ont fait ce que vous êtes, et qui seraient plutôt en droit de vous demander compte de vos promesses...? » Alexandre Dumas, quant à lui, dans ses Mémoires, ajoutait la précision suivante : « Le droit acquis à la place de Grève, au Louvre et à la caserne de Babylone, est antérieur à tous autres droits : on ne peut, sans tomber dans l’absurde, supposer la décoration donnée par un roi qui n’existait point à cette époque, et pour la personne duquel, nous l’avouons hautement, nous ne nous battions point alors. » Une réunion eut lieu, à ce sujet, le 6 mai 1831, dans la salle de la Grande Chaumière, passage du Saumon, qui réunit un millier de décorés. Elle fut présidée par Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), avocat et qui représentait le (ancien) VIIe arrondissement. Avec au bureau : Lamoure (voir Lamoure, Auguste), représentant le (ancien) Ier arrondissement ; Arago (voir Arago, Etienne, Vincent), représentant le (ancien) IIe arrondissement ; Trélat (voir Trélat, Ulysse), représentant le (ancien) IIIe arrondissement ; Moussette (voir Moussette, Paul, Benoît), représentant le (ancien) IVe arrondissement ; Higonet (voir Higonet, Guillaume, Philippe, Joseph), représentant le (ancien) Ve arrondissement ; Bastide (voir Bastide, Jules), représentant le (ancien) VIe arrondissement ; Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), représentant le (ancien) VIIe arrondissement ; Villeret (voir Villeret, Antoine, Médéric), représentant le (ancien) VIIIe arrondissement ; Gréau (voir Gréau, Anne, Louis), représentant le (ancien) IXe arrondissement ; Cavaignac (voir Cavaignac, Godefroy, Jacques, Eléonore), représentant le (ancien) Xe arrondissement ; Raspail (voir Raspail, François, Vincent), représentant le (ancien) XIe arrondissement ; Bavoux (voir Bavoux, François, Nicolas), représentant le (ancien) XIIe arrondissement ; Geibel (voir Geibel, Antoine, Benoit), représentant le (ancien) XIIIe arrondissement (arrondissement de Saint-Denis) ; Dumas (voir Dumas, Alexandre), représentant le (ancien) XIVe arrondissement (arrondissement de Sceaux). Voici comment Le Constitutionnel, du 7 mai 1831, rapporta le déroulement de cette réunion : « Les citoyens désignés pour la décoration de Juillet avaient été invités à se rendre aujourd’hui à la Grande-Chaumière, passage du Saumon, pour délibérer sur plusieurs questions relatives aux dispositions de l’ordonnance du 30 avril, qui détermine la couleur du ruban, décide que ces mots donné par le roi seront inscrits sur la décoration et prescrit un serment aux citoyens désignés. La réunion était très nombreuse. Un projet de résolution a été mis aux voix, article par article, et adopté sans discussion et sans réclamation. Voici l’acte proposé à l’approbation de l’assemblée : “Considérant que le serment en France ne peut être demandé que par une loi ; que nul article de la loi du 13 décembre 1830, qui a institué la décoration de Juillet, ne prescrit de serment ; que reconnaître au gouvernement le droit d’imposer une condition quelconque en dehors de la loi du 13 décembre 1830 ce serait lui reconnaître celui de modifier arbitrairement cette loi, et par conséquence de refuser les décorations acquises ou d’en distribuer de nouvelles sans le concours de la Commission ; que le roi, comme représentant de la nation, peut remettre aux décorés de Juillet, qui alors la recevraient de sa main, l’étoile qu’ils doivent porter mais que rien de l’autorise à la donner en son nom ; que ces mots donné par le roi, changeraient la nature de la récompense, qui cesserait d’être une récompense nationale, pour devenir une faveur royale ; que les faits à raison desquels la décoration a été instituée sont antérieurs à l’existence même du gouvernement du roi ; que le seul serment à exiger, en ce cas, serait celui de fidélité aux principes qui ont mis les armes à la main et valu la décoration nationale. Par ces motifs, les citoyens présents à la délibération s’engagent à ne pas se soumettre à la condition du serment, qu’ils considèrent comme illégale. Ils s’engagent, en outre, à porter immédiatement, après la décision prise par l’assemblée, la décoration spéciale, telle qu’elle a été fabriquée sur le modèle donné par la Commission.” La commission qui avait rédigé cette déclaration étant d’avis qu’il ne convenait pas à des citoyens, surtout à des citoyens de Juillet, d’attacher de l’importance à la couleur d’un ruban, le premier article a été adopté à la presque unanimité. Sur la question de l’inscription Donné par le roi, il a été clairement expliqué qu’il ne pouvait être dans la pensée d’aucun des patriotes de Juillet de refuser la décoration de la main du roi, et que la résolution n’était proposée que dans l’intérêt des principes et de la loi. La troisième question, celle du serment, a été résolue pour des motifs semblables. L’ordre le plus parfait a été observé dans cette délibération. Parmi cette élite des patriotes de Juillet, plusieurs portaient des marques glorieuses de leur courage. On a distingué avec intérêt un vieux citoyen (voir Decombis, Antoine) blessé une première fois, le 14 juillet 1789, devant la Bastille, et blessé de nouveau, le 28 juillet 1830, devant l’Hôtel de ville. Il avait obtenu la médaille commémorative de la victoire du 14 juillet 1789. Toute l’assemblée s’est empressée de rendre honneur à ce vétéran de la liberté. La séance levée, plusieurs des assistants se sont empressés de se séparer du ruban bleu bordé de rouge. Une quête a été faite au profit des détenus politiques. »

Nous empruntons au Dictionnaire des parlementaires de Robert et Cougny la notice biographique qui lui est consacrée et ainsi rédigée : « Représentant du peuple à l’Assemblée constituante de 1848, et ministre, né à Paris, le 21 novembre 1800, mort à Paris, le 2 mars 1879, il était le fils d’un agent d’affaires. Il fut élevé au lycée Henri IV, suivit les cours de l’école de droit, et s’occupa quelque temps de commerce. Libéral ardent sous la Restauration, affilié aux sociétés secrètes, notamment à celle des carbonari, il fit une guerre opiniâtre au gouvernement de Charles X et contribua de sa personne au renversement de la royauté. Il passe pour avoir été le premier qui arbora, en juillet 1830, le drapeau tricolore au faîte des Tuileries.

Après la reconstitution de la monarchie au profit de Louis-Philippe, Bastide, partisan de la République, resta dans l’opposition, se fit élire commandant en chef de la légion de l’artillerie de la garde nationale, où étaient entrés avec lui plusieurs personnages marquants du parti démocratique, et conspira activement contre le pouvoir. Impliqué dans le mouvement insurrectionnel de Grenoble, en 1832, il passa en justice et fut acquitté par le jury ; mais l’émeute des funérailles du général Lamarque, à laquelle il avait pris part, le 5 juin de la même année, le fit condamner à mort. Il parvint à s’échapper de sa prison et à se réfugier à Londres. Au bout de deux ans d’exil, il revint à Paris, se présenter devant ses juges, qui l’acquittèrent.

Rédacteur du National, il dirigea quelque temps ce journal, après la mort d’Armand Carrel ; mais des dissentiments philosophiques avec la plupart de ses collaborateurs, par exemple avec Armand Marrast, voltairien décidé, rendirent bientôt sa situation délicate ; en 1846, il prit le parti de se retirer. Jules Bastide était demeuré attaché aux principes du christianisme ; il appartenait même à la petite école néo-catholique dont Buchez était alors un des principaux représentants. Avec lui, Bastide collabora (1817) à la Revue nationale, où ces doctrines particulières étaient émises et commentées. Il y signa plusieurs articles sur la politique extérieure, sur l’Angleterre et la Chine, l’Italie, l’Autriche, etc. Dans une étude intitulée Le Pape et le Clergé français, il s’exprimait ainsi : “Aujourd’hui, l’on peut, sans se mettre en désaccord avec le chef de l’Eglise, manifester sa sympathie en faveur des principes populaires. Il y a plus, le chef même de l’Eglise souffre pour ces principes. Le pape nouvellement élu, a, dès son avènement, commencé l’œuvre hardie d’une réforme politique, difficile partout, plus difficile encore dans un pays désorganisé par un despotisme séculaire. Il est superflu d’énumérer ici les diverses tentatives faites par Pie IX pour régénérer le centre de l’Italie. Tout le monde les connaît, tous les peuples savent gré au pape de ce qu’il fait et surtout de ce qu’il veut faire.” (Revue Nationale, août 1847).

A la même époque, et avec le même collaborateur, il entreprenait de réviser, pour une édition nouvelle, l’Histoire parlementaire de la Révolution française, histoire qui a pour objet essentiel le développement de cette proposition : “La Révolution est la conséquence dernière et la plus avancée de la civilisation moderne, et la civilisation moderne est sortie tout entière de l’Evangile.” Bastide s’était chargé principalement de “revoir et de parfaire”, disait la préface, “tout ce qui est relatif à l’histoire des cabinets étrangers et des chambres anglaises pendant la Révolution.” En 1848, les hommes du National qui tenaient la majorité du gouvernement provisoire, firent une place parmi eux à Jules Bastide ; Armand Marrast solda, en cette circonstance, les rancunes d’autrefois par ce mot, qui a plusieurs fois servi depuis : “Bastide est étranger aux affaires, plaçons-le aux affaires étrangères.” Il fut nommé en effet, le 28 février, secrétaire général du ministère des affaires étrangères. Lorsque la Commission exécutive eut remplacé le gouvernement provisoire, Bastide devint titulaire du même ministère (11 mai).

Il avait été élu, le 23 avril, représentant du peuple à l’Assemblée constituante dans les départements de :

– la Seine, le 30e sur 34, avec 110.228 voix (267.888 votants, 339.191 inscrits.)

– Saône-et-Loire, le 12e sur 14, avec 70.163 voix (131.092 votants, 136.000 inscrits.)

– Seine-et-Marne, le 7e sur 9, avec 35.020 voix (81.011 votants, 96.947 inscrits).

Il opta pour le département de Seine-et-Marne, et conforma ses actes, comme ministre et comme représentant, à ceux du parti républicain modéré. Le 23 juin, dans la séance où fut décidée la mise en état de siège de Paris, Bastide pressa instamment l’Assemblée d’en finir : “Citoyens, je vous supplie de mettre un terme à vos délibérations, et de voter le plus tôt possible : dans une heure peut-être l’Hôtel de ville sera pris.” Le décret de mise en état de siège fut adopté par assis et levé à une très grande majorité.

Confirmé le 28 juin dans ses fonctions de ministre des affaires étrangères par le général Cavaignac, président du Conseil, chargé du pouvoir exécutif, Bastide échangea, le lendemain, son portefeuille contre celui de la marine. Puis il reprit les affaires étrangères, qu’il conserva jusqu’au 20 décembre 1848. Il fut alors remplacé par M. Drouyn de Lhuys. Après avoir pris part à la répression de l’insurrection de juin, il continua d’appuyer la politique de Cavaignac, et vota :

– le 26 août, pour les poursuites contre Louis Blanc et Caussidière ;

– le 7 octobre, contre l’amendement Grévy sur la présidence ;

– le 25 novembre, pour l’ordre du jour en l’honneur de Cavaignac ;

– le 12 janvier 1849, contre la proposition Rateau ;

– le 1er février, contre l’amnistie ;

– le 16 avril, contre l’expédition de Rome.

Toutefois, il ne s’associa pas, le 11 mai, à la demande d’accusation contre le prince président et ses ministres. Dans la séance du 23 mai 1849, il déposa, avec M. Joly, un ordre du jour motivé, ainsi conçu : « L’Assemblée nationale, considérant que le principe de l’indépendance des nations de l’Europe et la sécurité même de la République française sont menacés par les manifestes et les mouvements de troupes des puissances étrangères, invite le pouvoir exécutif à prendre immédiatement les mesures les plus énergiques pour faire respecter l’honneur et les intérêts de la République, en même temps que l’indépendance et la nationalité des peuples, et passe à l’ordre du jour.”

Il se rallia, d’ailleurs, à un ordre du jour analogue, présenté par Cavaignac et qui fut voté.

Non réélu à la Législative, il se tint à l’écart de la politique jusqu’en 1857 ; il tenta alors de se faire élire au Corps législatif dans le VIIe arrondissement de Paris et obtint 3.607 voix comme candidat de l’opposition, contre 10.609 données au candidat officiel, M. Lanquetin, et 6.826 à un autre opposant, M. Darimon.

Outre sa collaboration à divers journaux et revues, on a de Jules Bastide :

– un travail intitulé De léducation publique en France (1847) ;

– le tome 1er d’une Histoire de la Législative (1847) restée inachevée ;

La République française et lItalie (1858) ;
– une Histoire des guerres religieuses en France (1859). »

Il demeurait 6, rue des Fossés-du-Temple en 1830-1831. Le Courrier français, 27-28 et 29, 31 juillet 1830 ; Le Constitutionnel, 1e août 1830 ; Evénements de Paris des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830, par plusieurs témoins oculaires, cinquième édition, Paris, Audot libraire, 1830, p. 149-150 ; Histoire de la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830, Fayot, tome premier, Paris, Hocquart jeune éditeur, 1830, p. 137-138 ; Evénements de Paris des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830, par plusieurs témoins oculaires, Paris, imprimerie et fonderie de Fain, 1830, p. 116 ; Souvenir glorieux du Parisien, précis historique des journées des 26, 27, 28, 29, 30 et 31 juillet 1830, par P. G. Prosper L***, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, chez l’auteur, place Saint-André-des-Arts, n° 26 et chez les principaux libraires, p. 100 ; Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, Nom des personnes qui se sont distinguées dans les mémorables journées p. 271 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) VIIe arrondissement ; Archives de Paris VD6 371 n° 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) VIIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/33, personnel de la Commission (1830-1832) ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) VIIe arrondissement ; Archives nationales F/15/2557-2559, état nominatif des membres de la Commission des récompenses nationales et des membres des jurys ; Archives de la préfecture de police AA 410 in dossier Remy, Jean-Pierre ; Le Constitutionnel, 7 mai 1831 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, huitième série, nouvelle édition, Paris chez Lévy frères, 1869, pp. 162-166.

1.

Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.

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