Bauduin, Florville
Biographie
Deux recommandations lui valurent d’être nommé, en 1831, sous-officier, comme récompense à sa conduite en juillet 1830. La première, du général Dubourg (voir Dubourg, Frédéric), signé du 4 septembre 1830 : « Je certifie que M. Bauduin a servi près de moi, faisant les fonctions d’officier d’ordonnance pendant les glorieuses journées qui ont amené la restauration de la liberté. J’estime que ce jeune homme a acquis des droits, par son courage, à une récompense et qu’il mériterait d’être employé comme sous-lieutenant. » La seconde, signée de Parent (voir Parent, Pierre, Jean, Joseph), colonel belge et commandant la division Saint-Marceau à l’attaque du Louvre : « Je certifie que M. Florville Bauduin était à la prise du Louvre le 29 juillet 1830 et que je l’ai remarqué par son courage. Je me rappelle surtout l’avoir vu dans la mêlée à notre entrée au Louvre par la porte grillée qui fait face à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. » Le 26 novembre 1831, soit beaucoup trop tard, il sollicita la décoration de Juillet. Sa demande était appuyée par le préfet de la Vendée, où il était alors caserné. Comme militaire, il essuya très vite de très mauvais traitements de la part du corps chargé de l’accueillir. Il devait relater ses mésaventures dans un ouvrage paru en 1831 et intitulé Aux combattants de Juillet, soixante-quinze jours de service dans l’armée française, par Florville Bauduin, ayant obtenu pour prix de ses services en juillet le grade de sous-officier, Paris, chez l’auteur 32, rue Notre-Dame-des-Victoires ou chez Chamerot, libraire, 13, quai des Augustins. Nous en donnons les extraits suivants, qui aident à comprendre l’accueil que reçurent en général les combattants de Juillet récompensés par leur incorporation dans l’armée avec un grade militaire [nous avons essentiellement retranché les essais poétiques dont parle Bauduin dans son ouvrage] : « […] Tu veux, mon cher Evariste, que je te donne le douloureux détail de mes aventures depuis mon entrée au service ; c’est encore rouvrir une plaie saignante, c’est interroger une douleur profonde qui ne pourra finir qu’avec le meilleur de tes amis. Garde-toi bien de prendre du service maintenant en France ! Cette fatale relation t’ouvrira, j’espère, les yeux sur toutes les souffrances à essuyer dans la carrière militaire.
Comme toi j’ai combattu à Paris, tu as été témoin de mon courage, j’ai eu le tourment de te voir emporté blessé sans connaître l’endroit où l’ennemi t’avait frappé ; mais je ne devais quitter le champ de bataille que vainqueur : j’avais à te venger ainsi que plusieurs braves de mes amis.
La déroute fut complète ; l’ennemi se mit à fuir après d’infâmes assassinats. Il avait tué, pour défendre le roi parjure, leurs malheureuses familles. Cette conduite criait vengeance dans tous cœurs français. Des tyrans avaient répandu l’or du grand peuple que l’on voulait assujettir, et de grandes promesses étaient faites aux soldats. Les insensés ! ils croyaient à la victoire ! Nous combattions pour défendre la liberté. […] Et depuis ce temps, quoique vainqueur, que de souffrances encore à retracer ! Notre repos troublé ne pouvait suffire à la vengeance des partisans d’une famille justement déchue, et qui, dans l’ombre cachés, conspirent sans cesse, les malheureux !
Nommé officier à Paris, sous le gouvernement provisoire, en récompense de mes services en juillet, je fis des réclamations à l’avènement au trône de Louis-Philippe, afin d’obtenir le grade de sous-lieutenant. Mais je n’obtins que celui de sous-officier le 26 octobre 1830. J’avais à espérer une récompense digne de mon action, mais on me fit de belles promesses ; et, sans attendre davantage, je pris du service dans le 46e de ligne. Je voulais, à tout prix, servir encore ma patrie. M. le général C., commandant la 16e division militaire, me remit, lors de mon départ de Lille, une lettre de recommandation pour le colonel qui devait me recevoir dans son régiment. Je croyais n’avoir à essuyer que peu de désagréments, mais le chef auquel j’avais affaire était Allemand, et s’il faut en croire la chronique du pays, le colonel de M. s’est fort mal conduit à la suite des événements de juillet. Il était en garnison à Besançon : je n’avais certainement à espérer d’un tel homme que des tribulations ! En effet, rien de plus malheureux que mon sort pendant mes soixante-quinze jours de service ; tous les tracas militaires, toutes les vexations possibles me furent prodigués avec profusion par le commandant du 46e.
Suivant le cours de cette relation, tu me verras, mon cher Evariste, lutter contre une mort paraissant inévitable, et, à peine rétabli, être de nouveau renfermé dans un affreux cachot, malgré les ravages d’une cruelle maladie. Quelle infamie ! Les criminels ne doivent pas être traités avec autant de barbarie.
Que la France connaisse au moins les infâmes procédés que j’ai soufferts dans un état d’esclavage ; qu’elle apprenne avec douleur que c’est pour avoir participé à la chute d’une famille ingrate et tyrannique, et enfin pour avoir rendu la liberté à ma belle patrie que je fus obligé de souffrir comme un misérable.
Dans ces moments d’angoisses, je faisais des vœux pour la fin de ma vie ; c’était alors le seul remède à mes maux. Il vaudrait mieux mourir cent fois pour son pays, que d’endurer les fatales souffrances que j’ai eues à essuyer jusqu’au moment de mon départ du régiment. La veille encore de ce départ, l’adjudant-major M. vint me harceler de ses sarcasmes grossiers, j’avais malheureusement endossé un habit sous lequel je ne pouvais répondre. D’ailleurs, je ne pouvais me mesurer avec un homme méprisable par ses actions.
Si le grade de sous-officier m’a été accordé pour m’humilier, je ne dois point réclamer contre le colonel de M., sa conduite est alors satisfaisante ; mais si ce grade est la récompense de mes services en juillet, je dois être vengé des persécutions qui me furent prodiguées pendant soixante-quinze jours. J’espère que justice me sera rendue, les infâmes procédés du colonel du 46e seront connus de la France, et si je ne trouve pas de vengeur, l’opinion publique me justifiera aux yeux de la postérité.
En donnant au public ces Mémoires qui retracent ma position pendant mon service militaire, mes amis m’ont engagé à publier aussi quelques essais poétiques faits dans ma pénible situation. J’ai donc joint à cet ouvrage diverses rêveries poétiques.
Première lettre. A mon arrivée à Saint-Omer, je me suis rendu chez le colonel du 46e de ligne. Il m’a reçu très froidement ; son abord est tout de glace, ses paroles semblent cadencées, c’est un homme qui peut avoir l’extérieur militaire, mais Allemand. On m’a assuré cependant qu’il est bon, qu’il protège beaucoup les étrangers et qu’il leur donne un avancement rapide. Dans son régiment, généralement, on se plaint de sa conduite. Il administre fort bien son régiment, s’il faut en croire quelques sous-officiers sortant de l’ex-garde, mais il est d’une sévérité sans exemple, surtout envers les sous-officiers qu’il traite comme des esclaves.
J’ai entendu dire qu’il aimait les jolis garçons, et de vieux soldats m’ont assuré que, pour être bien vu du colonel, il fallait être sage comme une religieuse et n’avoir pas ce caractère franc du soldat français. La majeure partie de son régiment ne voit pas M. de M. favorablement.
Après avoir lu la lettre que M. le comte C. lui adressait, et qui me recommandait d’une manière particulière, il fit la grimace, et j’ai appris depuis qu’il n’aimait pas les protégés. Ayant réfléchi, il me dit qu’il était très étonné d’apprendre ma nomination comme sous-officier, par ordonnance ministérielle, que je devais me croire très heureux de cette grande faveur ; et il ne cessa de me faire remarquer son étonnement. Enfin, il me fit conduire par son sapeur chez le trésorier, où je reçus l’ordre de me rendre à la caserne.
Oh ! quel triste séjour, mon cher Evariste, que cette demeure ; tout ne respire ici que l’esclavage. Je ne sais, mais un triste pressentiment m’avertit que cet endroit me deviendrait fatal. La première fois que j’y entrai, je sentis un froid mortel. Je ne pouvais définir ce que j’éprouvais. Pourquoi ces vifs tressaillements à la vue de cette caserne ? O que mon cœur était péniblement affecté, j’éprouvais une tristesse indéfinissable.
A peine y étais-je entré, que je me mis à fuir et sans demander personne. Je revins sur mes pas ; mon aspect était celui d’un homme qui court après la liberté. Mais il était trop lard, je devais subir, pendant soixante-quinze jours, de terribles humiliations ; je devais être le jouet d’une foule d’individus méprisables. Qu’ils méritent bien l’inimitié de l’honnête citoyen !
Ce jour-là, je ne couchai point à la caserne ; je fis apporter mon bagage dans une chambre occupée par plusieurs sous-officiers de la compagnie où je devais entrer. C’est dans cette chambre où j’ai senti, pour la première fois, l’adversité ! O que j’étais malheureux ! A quel assujettissement ne fus-je pas réduit pendant soixante-quinze jours entiers d’un service pénible !
Je n’ai connu que l’esclavage et la cruauté de mes supérieurs ; un galon placé d’une manière différente, donne tant de morgue à ces gens-là !
Deuxième lettre. J’avais une recommandation pour un officier supérieur, M. le chevalier B. Je le visitai, il apprit avec étonnement ma nomination, me fit l’apologie de l’état militaire, et des tracasseries que je devais endurer ; mais rien n’approchait de ce que j’avais à essuyer par la suite ; il m’apprit qu’il avait son fils à Paris, et que ce fils s’était particulièrement distingué dans les journées de Juillet, mais que défenses lui avaient été faites, de sa part, d’accepter aucune récompense du nouveau gouvernement ; un pareil langage me fit faire de tristes réflexions sur la conduite de cet officier supérieur et dans un moment de vivacité, je lui demandai s’il avait défendu à son fils d’accepter la croix, l’ayant méritée comme je voulais bien le supposer. Mais sans doute, me dit-il, et je jetai au même instant les yeux sur une croix de Saint-Louis qu’il portait à sa boutonnière ; voyant ma surprise, après quelques moments d’un profond silence, il me répondit qu’il y en avait beaucoup à donner et que son fils pouvait se passer de récompense. Je quittai de suite M. B.,, ayant fort mauvaise opinion du serviteur de Louis-Philippe. Il lui a sans doute aussi prêté serment, me disais-je, fiez-vous à de pareils gens et vous obtiendrez de grands malheurs. Ce que je n’ose enfin prévoir.
Ayant pris quelques renseignements sur M. B., j’ai appris sans étonnement qu’il était grand partisan de la famille déchue, qu’il était honnête homme, que Charles X avait payé ses dettes à son arrivée à Saint-Omer, mais qu’il commençait à marcher dans la voie constitutionnelle. Encore une girouette enfin.
Troisième lettre. Je suis enfin installé à la caserne, je n’ai pu jouir de la faveur accordée habituellement aux militaires, il a fallu se coucher tout habillé sur un mauvais grabat ; j’étais arrivé depuis trois jours à ma destination et je n’avais pu obtenir, malgré mes instances, un lit complet, quelle négligence !
Je me suis empressé à mon lever d’informer un adjudant de ce que j’avais eu à souffrir pendant ma première nuit ; que cette nuit me parut longue, nous étions alors en hiver, au mois de janvier ; et lorsque je me réveillai mes membres étaient engourdis par le froid, je sentis alors toute l’horreur de ma situation. Servez la patrie, disais-je déjà, et l’on vous accordera une récompense, j’en ai reçu pour ma part une fort jolie ! Mon sommeil pendant cette nuit affreuse avait été agité plusieurs fois, mes camarades m’avaient entendu crier victoire, je me meurs, et en effet je me rappelle avoir fait un songe terrible, j’étais encore à Paris et je me défendais contre les troupes de Charles X : on venait de nous trahir et pour comble de terreur je me sentais blessé ; quoique mourant j’étais condamné par un conseil de guerre, je devais être fusillé, au moment où ce songe m’agitait cruellement, je sentis une araignée qui vint fort maladroitement se placer sur ma figure, cet incident me fit sortir de mon horrible position.
L’adjudant me reçut de mauvaise humeur, il connaissait mon histoire, il m’engagea cependant à prendre mon mal en patience, et me fis jaser sur les affaires de Paris, il mit en avant la garde royale, ô quelle infâme conduite, m’écriai-je, comment assassiner, pour la soif de l’or, ce que l’homme a de plus cher. – Ce n’étaient point des hommes, c’étaient des soldats, ils ont fait leur devoir. – Remarquez la conduite des régiments de ligne, Messieurs, ceux-là seuls ont compris leur devoir, ils avaient des sentiments français, mais la garde ! elle s’est déshonorée ! Plusieurs adjudants se trouvaient à ce colloque et faisaient d’horribles grimaces, j’ignorais entièrement la fausse position de ces messieurs ; ils venaient de l’ex-garde royale. Enfin je sortis pour aller dans ma chétive demeure et j’appris à mes camarades ce qui venait de se passer, un des sous-officiers présents à cette nouvelle scène, m’assura que j’avais eu beaucoup à dire pour avoir raison, car tous nos adjudants étaient dans la garde et la plupart étaient à Paris. Alors nouveaux persiflages de ma part, lorsque celui qui m’avait parlé vint à sortir de la chambre, et les autres sous-officiers de rire, me disant que la personne sortie venait aussi d’un régiment de la garde qui avait combattu contre la France.
C’est par trop fort, il me sera donc impossible de parler dorénavant, de dire ce que je pense ; ô mais dans l’état militaire c’est comme cela ! Quelle étrange situation, je ne puis assez le répéter, où me suis-je mis, quoi ! je suis sous la surveillance de mes plus cruels ennemis, ils peuvent quand bon leur semble me nuire !...
O la belle récompense que l’on m’a accordée !
Le colonel avait bien raison de dire que c’était une grande faveur !...
Quatrième lettre. J’ai endossé aujourd’hui l’uniforme français. Le colonel ne veut plus me voir en bourgeois, il trouve que je n’ai pas l’air d’un sous-officier sous le costume avec lequel j’ai combattu à Paris.
Une capote de gros drap vient de m’être donnée, ainsi qu’un sabre rouillé. Je dois quitter toute tournure bourgeoise, et n’avoir qu’un aspect militaire et brusque ; s’il faut croire un vieux sergent de ma compagnie, tout ce qui fait le charme de la société, doit s’éteindre en moi ; je ne dois avoir enfin que des dehors de sous-officiers, afin de ne pas blesser les convenances militaires et mes supérieurs. C’est la règle.
Je suis allé avec quelques-uns de mes amis dans un café, j’ai eu le malheur d’y trouver des sous-lieutenants, ces messieurs viennent de me faire consigner pour quatre grands jours. Il faudra désormais rester à la caserne, et ne plus aller dans les lieux fréquentés par des supérieurs. Quelle leçon !
J’ai fait aujourd’hui l’exercice dans ma chambre avec un sous-officier exempt de service, c’est l’ordre du colonel.
Je viens enfin de me livrer à quelques méditations, mais j’ai été interrompu par mille quolibets acerbes de la part de quelques sous-officiers. On commence à vouloir railler les combattants de Juillet ; s’il faut les écouter, nous nous sommes battus à Paris pour être récompensés. Une preuve palpable, c’est que je suis en faveur ! et quelle faveur !
Plusieurs personnes de distinction m’avaient engagé à réclamer près de M. le ministre de la Guerre. Le colonel vient de recevoir la réponse à ma demande, et, sans autre forme de procès, vient de me faire consigner pour huit jours.
Quelle audacieuse démarche ! C’est inconcevable ! Comment peut-on réclamer, même avec des droits, près d’un duc et pair, enfin, près d’une future excellence ? Je me croyais encore au bon temps du Bien-Aimé Charles X !
Combattez pour la liberté et vous serez récompensé comme un vil esclave. Votre pays sera libre ! Et vous serez privé de ce que l’homme a de plus cher… la liberté !
Je n’ai jamais eu connaissance de la réponse du ministre Soult.
Le colonel m’aborde toujours en me persiflant : il m’appelle pétitionnaire ; combien il est inconvenant d’insulter au malheur... ; comment un chef peut-il se dégrader jusqu’à ce point d’infamie ! C’est, du reste, un Allemand dans la force du terme. Tout en lui porte au ridicule et à l’emphase.
Cinquième lettre. Le colonel m’a fait demander, il me promet de l’avancement et je dois être nommé fourrier, j’étais sergent, ce n’est point à ma haute faveur que je devrais ce grade, puisque je deviens par cette nomination le dernier sous-officier de ma compagnie, la fortune commence à me sourire, on doit s’en apercevoir, je suis si heureux que je n’y fais pas attention. Je suis son favori par habitude.
J’ai fait aujourd’hui l’exercice sur l’esplanade, dans les rangs comme un simple soldat, et comme je ne sais pas encore manier convenablement un fusil, je suis devenu la risée du moindre fusilier de ma compagnie, ces messieurs remarquaient jusqu’au moindre de mes mouvements. J’étais transporté de dépit.
Je commence à m’apercevoir de ma fausse position, renversez des rois parjures pour ramener la liberté ; et l’on pourra vous en savoir gré, mais n’acceptez jamais de récompenses militaires si vous n’êtes qu’un honnête citoyen.
Mon capitaine veut absolument faire de moi un soldat, et je travaillerai malgré moi, et je deviendrai tout à fait militaire, parce que mon capitaine le veut ainsi et que mon capitaine veut bien chercher dans sa noble imagination, tout ce qu’elle lui suggérera pour m’humilier, car mon capitaine a une réputation colossale dans son régiment ; il fait des tragédies, des comédies et même des poèmes épiques. C’est un homme qui a de l’esprit – vraiment ! – mais sans doute, tout le monde en a maintenant comme cela ; il est très heureux pour sa carrière littéraire qu’il soit officier, sa réputation de géant ne s’est élancée cependant que depuis les sapeurs jusqu’aux voltigeurs du 46e, où il figure assez joliment maintenant. C’est en un mot une ineptie complète, rien de plus nul en littérature que cet officier.
Rentrant à la chambre, j’ai reçu une invitation pour dîner avec plusieurs sous-officiers, c’est un repas qui m’est offert, c’est de la galanterie de sous-officier ; on m’engage mais en payant ma part de la nourriture que l’on doit prendre. Ces messieurs me font l’honneur de me demander une chanson, je ne puis rien leur refuser, ils sont trop aimables en vérité !
Au retour du dîner, où j’ai reçu un accueil assez gracieux, je viens d’apprendre, revenant tranquillement à la caserne, que de nouvelles tribulations m’étaient réservées ; mon sergent-major ayant vu mon retour est venu me prier militairement de me laisser conduire à la salle de police ; j’avais pris ce jour-là un verre de vin d’extra, je me croyais encore libre ; comme un Français depuis le 29 juillet, et n’étais par conséquent pas d’humeur à me laisser conduire en prison. Je fis quelques observations sur la manière brusque avec laquelle on m’avait annoncé, le visage rayonnant de joie, cette nouvelle, on ne me répondit pas, et je ne pus obtenir les explications demandées. Je pris alors le parti de rentrer chez moi et de me coucher, ici la scène changea, et je m’entendis apostropher comme un misérable, de la part du sergent-major, qui voulait absolument me conduire à l’abri de tout événement, rien n’est plus grossier que ce sous-officier, rien n’est plus rampant que cet homme, c’est un manant dans toute la force du terme.
Je me rappelle que depuis ce temps, ce sergent-major vint me trouver pour me dire qu’il ne cesserait pas de me persécuter. – Quelle en est la cause ? – Il est impossible que vous ne portiez pas à la connaissance de la France les tourments que vous avez eu à endurer pendant votre carrière militaire. – Eh bien. —Eh bien ! vous parlerez de moi, et mon nom ira à la postérité. – Je ferai effectivement votre apologie, vous pouvez compter sur ma parole, mais il serait plus louable de rester dans l’oubli que de vivre éternellement comme vous paraissez le désirer, songez à l’apothéose de sir Hudson Lowe, le geôlier de Sainte-Hélène, voyez son nom dans la postérité, il fait frémir d’horreur, et les persécutions que vous me faites endurer aussi criminellement peuvent vous obtenir le même châtiment.
Enfin obsédé par les nouvelles injures, je l’engageais à aller chercher la garde. Je veux jouir des honneurs militaires, et ce ne sont que des baïonnettes qui peuvent faire valoir tous vos droits. Il courut effectivement chercher quatre hommes et un caporal qui me conduisirent en prison, je ne fis aucune résistance.
Sixième lettre. Dans cette affreuse demeure, qui n’est point habitable, je me couchai à mon arrivée sur un peu de paille remplie de vermine ; que j’étais malheureux à mon réveil ! quel tourment de me voir en prison, c’est-à-dire dans un lieu infect ! Le jour pénètre à peine dans ce fatal séjour, et pour comble de malheur je me sentais asphyxié par l’odeur excrémentielle qui venait me suffoquer d’un des coins de cette prison.
Ayant obtenu de mes compagnons d’infortune la permission d’ouvrir la fenêtre, entourée d’un abat-jour, je cherchais vainement à respirer un peu d’air, pour comble de disgrâce, le ciel était calme, et le souffle du zéphyr pouvait à peine me satisfaire. […].
Il faut cependant me faire à la mauvaise odeur que l’on respire en cet endroit, je me suis persuadé que l’habitude devient une seconde nature, mais j’ai grand-peine à me faire à cette nature, je vais tâcher de prendre mon parti en brave, je vais encore trouver des consolations par mes écrits, grâce à l’humeur des sous-officiers, habitant comme moi ce joli lieu de détention ; je vais me livrer encore aux neuf sœurs, puissent-elles m’accorder le don précieux qu’elles ne révèlent point à tout mortel.
Je dois sortir demain matin, si l’on me fait justice ce sera pour la première fois
Je t’écrirai, mon cher Evariste, à mon retour dans le monde, car ce n’est point vivre, je t’assure, que d’être enfermé dans un cachot affreux.
Septième lettre. Comme je te l’annonçais, je suis sorti de la salle de police ; ma santé était délabrée, j’avais besoin de prendre l’air, d’aller respirer dans la campagne. Les environs de Saint-Omer n’offrent rien de remarquable, rien de pittoresque ; mais pour un homme qui sort de prison, c’est un pays charmant,
Je suis allé dans la journée au café fréquenté par des sous-officiers ; j’y étais à peine entré, qu’un de ces messieurs sortant de l’ex-garde royale est venu me chercher dispute. Il veut laver dans mon sang l’affront fait à Paris à ses camarades. Quelle horreur...
Mais aussi, pourquoi avoir mélangé dans les régiments et les vainqueurs de juillet et les vaincus... ? Pourquoi donner de l’avancement au soldat qui s’est déshonoré à Paris, et qui combattait contre le vœu de la France ?... Et le gouvernement français et le Roi-Citoyen tolèrent de pareils actes ! et le ministre Soult protège des gens déshonorés, et la France souffre pareille infamie !
Quelle singulière émotion j’éprouvais étant arrivé sur ce terrain qui devait être arrosé du sang français ! Je regardais le ciel, j’étais ému, c’était, mon cher Evariste, ma première affaire, et quel homme avais-je à combattre ? un spadassin. Déjà je me voyais détaché de cette terre n’y laissant pour l’homme de bien, qu’un douloureux souvenir. Quittons ce monde disais-je où je n’ai senti que l’ingratitude des hommes !
Mon témoin voulut absolument prendre ma défense. Il connaissait la conduite de l’ex-garde royal ! – Vous avez insulté Monsieur, et, quoique vous soyez un spadassin, prouvez-moi qu’il vous reste un peu de courage.
J’écoutais vaguement, ma pensée semblait éloignée du champ de bataille. J’étais rêveur ; et je m’apercevais à peine de qui se passait autour de moi ; enfin mon adversaire me fit sortir de ma rêverie. Il disait qu’il tenait beaucoup à répandre le sang d’un combattant de juillet ; ce mot me donna l’éveil, et je courus prendre un pistolet. A quinze pas, lui dis-je, si vous tenez à répandre mon sang, ne me manquez pas, j’ai fait mon apprentissage à Paris, où j’ai tué plus d’un traître. Tirez. Ces paroles influèrent beaucoup sur le courage de mon adversaire : il jeta son pistolet à ses pieds ne voulant plus se battre. Après plusieurs sommations, je quittai ce terrain que j’avais vu avec regret. Depuis, il a avoué son inconvenante conduite et ne l’ai plus revu ; il était indigne de se trouver avec un homme d’honneur. Ses antécédents faisaient présager d’un pareil individu.
Voilà, mon cher Evarisle, le résumé de tout ce qui vient de m’arriver. Mon premier duel n’a eu aucune suite fâcheuse.
Huitième lettre. J’avais un seul ami dans ce régiment, un seul homme partageait mes sensations ; il vient de mourir ! Comment te dépeindre, mon cher Evariste, ma pénible situation ; combien mon âme est souffrante ; il ne me restera, enfin, sur cette terre, que des vicissitudes. Il faudra toujours souffrir. O quelle fatale destinée !...
Morelli était Corse, il s’était engagé il y a quatre ans. Le colonel du 46e fréquentait la maison du jeune homme, et ce n’est que d’après les instances réitérées de M. de M. qu’il prit du service. On lui promettait beaucoup d’avancement. Son imagination était enflammée par de belles promesses de la part du colonel ; promesses qui ne se réalisèrent malheureusement pas. On prodigue assez ordinairement aux jeunes gens cette sorte de faveur. Combien ne m’en a-t-on pas fait ! combien ne m’a-t-on pas bercé de folles espérances !
Le 46e était en garnison à Besançon lorsque le jeune Morelli, qui était sergent-major, éprouva, de la part de son colonel, des punitions injustes et si excessives, qu’elles faillirent lui ôter la vie. Il fut mis au cachot pendant le long espace d’un mois, pour n’avoir pas, étant à la messe, mis un genou en terre ! C’était dans la saison la plus rigoureuse de l’année 1829 au mois de décembre. Ayant essuyé plusieurs humiliations, le jeune Morelli ne fréquenta plus la maison de son colonel, qu’il regardait comme un ennemi. Ne recevant plus de secours de ses parents, et ayant quelques dettes, il vient enfin de mettre fin à ses jours. Sa famille était cependant dans l’aisance, mais un ordre avait été donné pour cesser les envois d’argent que l’on faisait régulièrement au jeune sergent-major. Son père croyait à l’amitié d’un homme qui seul est cause du sort de l’infortuné Morelli.
J’ai appris avec étonnement que le colonel de M. était de religion protestante, et qu’il affectait en ce temps-là une grande rigidité envers les soldats qui ne se courbaient pas assez devant le prêtre lorsqu’il élève devant le peuple l’image du Christ.
Le jeune Morelli vient de se suicider. J’ai vu son corps ; il était tout mutilé ! J’ai entendu la fatale détonation !...
Neuvième lettre. Je suis encore à la salle de police ! Cette fois je pense n’en sortir que dans une affreuse position. Le terme est enfin venu où je devais être dégoûté de servir ; quelle infamie de récompenser de cette manière de braves gens ! J’ai éprouvé tant d’humiliations, tant de tourments depuis mon entrée au régiment, qu’il m’est impossible de résister à tant de tribulations. Comme le roseau longtemps battu par les vents, je me sens entraîné, malgré moi, par la force des éléments ; il faudra que j’expire ou que je prenne le parti de quitter l’état militaire. Je me sens toujours plus indisposé, le chirurgien-major veut me visiter ; s’il pouvait me faire sortir ; si je pouvais recouvrer ma liberté !
M. A. vient de donner l’ordre désiré ! On va me saigner, ma position demande beaucoup de ménagements ; je le sens effectivement, et la liberté est le seul remède à mes maux. Il est impossible que j’en jouisse maintenant. O malheur à mon existence !
On vient de me tirer du sang. Je vais chercher un peu de repos sur mon grabat ; mais chose incroyable, le sergent-major dont j’ai déjà parlé, vient d’y établir son bureau. Oh ! c’est fait de moi, il va sans doute encore m’injurier ; c’est toujours ainsi qu’il m’aborde. Combien il faut de courage pour résister à tant de calamités !
Mon capitaine, sur le rapport du sergent-major, va prendre des informations sur ma maladie ; il veut que je ne sois pas assez indisposé pour sortir de prison ; il est chef et peut malheureusement parler ! Il faut écouter ces plaintes. Il me dit souvent, quand je parais devant lui, de prendre la position du soldat sans armes : les talons sur la même ligne, les bras pendant au corps, etc. Quelle conduite inconvenante, et cet homme dans son régiment a la réputation de savoir vivre !
Dixième lettre. Je fus apostrophé comme un malheureux, à la sortie du capitaine, par le sergent-major, j’avais la mort sur les lèvres, je voulais me coucher, quelle situation ! J’eus mieux aimé cent fois la mort que de pareilles souffrances. J’avais un grand accès de fièvre, à peine pouvais-je parler ; un tremblement universel se manifestait en moi, puis une sueur froide était répandue sur mon corps, et ma fièvre augmenta tellement que je tombai dans un délire convulsif qui dura vingt-quatre heures ; à mon réveil, j’étais à l’hôpital, et j’entendis près de moi quelques personnes qui causaient. Elles paraissaient m’adresser ces paroles : Pauvre jeune homme ! mourir si jeune ! il ne peut vivre longtemps dans cet état. Dans quelques jours il n’existera plus. Ces paroles étaient peu consolantes pour ma position. Elles me causèrent une émotion que je ne puis définir. O ! quelles angoisses terribles !... On me lançait déjà le regard de pitié qui indique assez ordinairement la fin prochaine de l’homme. J’ouvris les yeux, et je me rappelle avoir voulu proférer quelques mots, mais un infirmier me pria de garder le silence. N’aggravez point votre mal en parlant tâchez de dormir. Ayant à peine la force de répondre, je fermai les yeux cherchant vainement le sommeil. Tout ne me paraissait que songe. Quels souvenirs vinrent alors m’agiter ! Et les paroles des infirmiers étaient constamment présentes à ma pensée. O mort, épargne-moi !... Je m’endormis enfin ! et, quand je rouvris les yeux il faisait grand jour, je voulus absolument des explications sur mon entrée en cet endroit.
Je priai un garde-malade de répondre à mes pressantes questions, et il me dit : “Monsieur hier à votre arrivée, on désespérait de vous sauver la vie, vous êtes venu, porté par quatre soldats, vous extravaguiez, et une infinité de mots sans suites était votre conversation. Sans cesse vous prononciez le nom d’un colonel, d’un traître qui causait vos tourments ; je puis à peine me rappeler ce que vous disiez, j’y faisais peu d’attention ; on vous croyait déjà un pied dans la tombe.” C’est possible, mais, j’espère sortir victorieux de cette lutte. Je sais qu’on en veut à mes jours ; mais malheur, oui, malheur à l’homme criminel qui veut ma perte. L’infirmier me crut, encore dans un accès de délire, et se retira sans m’entendre davantage ; ses lèvres prononcèrent quelques mots, il me regardait tristement, et j’entendis il est perdu !
Le chirurgien D... qui gouverne cet hôpital, m’a ordonné une nouvelle saignée. Encore du sang. Quel sacrifice.
J’aimerais mieux recevoir une blessure sur le champ d’honneur, qu’une saignée ici de la main d’un apprenti chirurgien. On m’assure que cette ordonnance est encore nécessaire, allons, mon sang, coulez encore !...
Onzième lettre. On vient encore de m’appliquer des sangsues. On ne voit rien d’autre que du sang dans cet hôpital, c’est le remède à tous les maux. Le chirurgien D. est broussaisiste, et n’opère qu’avec sangsues et saignées !...
Je commence à me lever depuis deux jours, je vais mieux. Ma vie n’est plus en danger, mais l’odeur cadavérique, répandue dans cet hôpital, m’est contraire. Cette odeur me suffoque, et je vais demander, quoique malade encore, ma sortie de cet endroit, afin de me faire mieux soigner. J’espère que l’on adhérera à ma demande.
J’ai été fort sensible à la visite du chirurgien-major du 46e. Il m’a rassuré l’esprit ; ses bons procédés ont droit à ma reconnaissance. J’en conserverai éternellement le souvenir.
Plusieurs militaires, atteints de ma maladie, viennent de mourir. J’ai souhaité bien des fois ma mort, et maintenant je désire vivre. J’ai l’espoir de me voir encore libre.
Douzième lettre. Après de vives sollicitations, je suis sorti de l’hôpital, afin de me pourvoir des objets de première nécessité ; on ne peut obtenir ici que des sangsues !...
Imagine, mon cher Evariste, combien on veut me faire souffrir, combien ma situation est affreuse, enfin à quels chefs mon sort est confié. Je viens d’apprendre, tout stupéfait de cette nouvelle, qu’il faut encore aller à la salle de police ; il y a deux jours que je suis sorti de l’hôpital pour me faire soigner en ville, et l’on va m’incarcérer de nouveau ; quelle infamie ! j’en ai les cheveux qui dressent d’horreur rien que d’y penser. Sur un léger motif on m’emprisonne et sans aucune explication ; sur un faux rapport on me fait souffrir des châtiments terribles, on me replonge dans un abîme continuel de tourments... Je me sens consumé par une flamme ardente que je ne puis arrêter ! Mon mal va toujours croissant ; d’heure en heure ma position devient plus alarmante, et je ne sais en vérité que devenir ! Si la justice divine ne vient à mon secours, c’est fait de moi. Il est impossible que je puisse dépeindre mes souffrances tant j’éprouve de sensations diverses ! On a résolu ma perte, et tous les moyens sont employés avec adresse ; il faudra succomber ! et expirer dans une longue agonie !
La France entière retentira des longs tourments que j’ai endurés ! et les infâmes procédés dont j’ai été l’objet assurent pour jamais à mes persécuteurs l’opprobre et l’infamie ; la postérité gravera sur leurs tombes : honte aux traîtres qui voulurent abattre les défenseurs des libertés. Le souvenir de ces hommes cruels sera maudit par les peuples régénérés ; leur ignominieuse conduite sera enfin connue, mes accents deviendront accusateurs et trouveront de l’écho jusqu’aux bornes de l’univers ; ils seront écoutés par l’homme de bien !
Le comte d’Erlon vient d’arriver en cette ville, comme inspecteur ; je vais lui demander audience, je t’apprendrai incessamment, mon cher Evariste, le résultat de cette entrevue, ce général est un brave, il sera sensible au récit de mes tourments, il connaîtra l’horrible position dans laquelle on m’a placé.
Treizième lettre. J’ai obtenu du général D. l’entrevue demandée ; il m’a reçu fort bien. Je lui avais fait remettre un de mes ouvrages par son aide-de-camp. J’avais été recommandé à M. D. par un officier supérieur ; il me connaissait de réputation. J’ai vu le comte D. tressaillir au récit des infâmes procédés dont je fus l’objet pendant soixante-quinze jours : il semblait me regarder douloureusement… il a compris tout ce qu’avait d’affreux ma position, car il est juste !
Il doit m’accorder mon congé, je l’obtiendrai demain.
J’ai retracé à ce général la conduite des jeunes gens envoyés dans un régiment à Dunkerque. Ils étaient aussi sous-officiers, et récompensés de ce grade pour leurs services en juillet. Eh bien ! ils ont dû fuir leur patrie, mon général, ils mangent maintenant le pain de l’exil, après avoir versé leur sang, à Paris, pour la cause sacrée de la liberté. Ils viennent de passer à l’étranger pour combattre encore les tyrans et soutenir la cause des peuples. Ces peuples qui les verront combattre seront étonnés de leur bravoure, et leur prodigueront des honneurs déjà mérités dans les immortelles journées.
France ! tes plus cruels ennemis occupent encore ton territoire et tes défenseurs vont au loin chercher la tranquillité… Ceux-là ne pouvaient jouir en France de leurs travaux.
Quel beau songe ! on m’a promis mon congé !... La parole du comte est sûre ! Un terme viendra donc au supplice que j’endure depuis soixante-quinze jours !
J’attends avec anxiété mon départ. O combien je me trouve heureux de pouvoir songer à mon éloignement de ce régiment ! Je reverrai donc ce que l’homme a de plus cher, une bonne mère…
Quatorzième lettre. Il faudra donc toujours souffrir ! Mais le moment de mon départ approche. Ah ! que ne puis-je fendre l’air d’un vol hardi, et m’élancer comme l’aigle vers ma demeure chérie.
Je viens d’être abordé d’une manière particulière. L’adjudant-major M. vient de me traiter comme un traître ; il connaît mes démarches pour mon retour dans la société, et devant un grand nombre de sous-officiers, il vient de m’apostropher comme un misérable. Il veut que les galons que j’ai portés n’aient pas été assez gagnés en juillet, à Paris. Eh bien ! M. le Héros de juillet, vient-il de me dire, vous vous en allez donc chez vous ? croyez bien que j’en suis satisfait, et que s’il vous manque une voix vous pouvez compter sur la mienne. Un air ironique accompagnait cette phrase ridicule. – Gardez, gardez votre voix pour les gens de votre secte ; ils peuvent en avoir plus besoin que les Héros de juillet. Voilà la seule réponse que je fis à ses quolibets grossiers. Si j’avais été le colonel, reprit-il, vous vous seriez en allé sans galons, je vous aurais fait dégrader. Et je ne pouvais répondre !... O malheur, malheur à ma fatale destinée ! et c’est pour avoir servi bravement mon pays, que cet adjudant me traitait de la sorte. J’en appelle aux amis de nos institutions, est-il possible qu’un pareil homme puisse demeurer en activité dans l’armée française ?
Le sergent-major qui m’a harcelé si cruellement par son indigne conduite, qui m’a causé tant de tourments, vient encore d’ajouter un rayon à sa gloire. Il m’a fait chercher querelle par un autre sous-officier ; il n’a point assez de courage pour me braver le sabre à la main, et il emploie pour me combattre, et la calomnie et l’arme du spadassin. Fortune m’abandonnerais-tu ? Faudrait-il perdre la vie, cette vie qui a été constamment consacrée au bonheur de mon pays devrait-elle s’éteindre sous les coups d’un lâche sicaire.
J’ai appris par M. B., adjudant-major, de mon bataillon, qu’il avait fait mettre mon sergent-major à la salle de police pour quinze jours, juste réparation que cet officier a bien voulu me faire.
Quinzième lettre. C’est aujourd’hui que je dois partir ! Aujourd’hui vont finir mes souffrances ; mes maux vont cesser enfin, et mes lâches calomniateurs vont laisser échapper leur proie ; ils y sont obligés.
Un adjudant-major vient de consigner le sous-officier qui m’a cherché querelle hier. Le duel n’aura pas lieu !...
J’ai pris quelques informations sur l’adjudant-major M. qui m’a si cruellement maltraité, et j’ai appris que cet officier avait vu avec peine notre révolution, et qu’il tenait beaucoup au règne de la famille déchue. Il y a quelques années que cet adjudant reçut de l’ex-dauphin une somme assez forte, ses créanciers le tourmentaient alors constamment. Le souvenir de cette action est empreinte dans le cœur de cet homme : mais le ministre de la Guerre devrait bien informer sur la conduite de cet officier, qui n’est pas, à mon égard, celle d’un brave....
Le colonel m’a promis mon congé, il m’engage à faire mes préparatifs de départ. A cinq heures du soir il doit me remettre mes papiers, ma place à la diligence sera retenue ; car je ne veux pas manquer la voiture, le moindre retard me causerait un mal affreux. Plusieurs personnes qui s’intéressent à mon sort viennent de me visiter et m’ont complimenté sur mon retour dans la société ; ces gens-là connaissaient ma position et la plaignaient depuis longtemps.
Le général inspecteur que j’ai visité, et qui m’a accordé mon congé, m’a engagé à faire paraître une relation des coupables procédés qui m’ont été prodigués pendant ma vie militaire. Ce général m’a beaucoup écouté, et prenait à tâche de s’informer des moindres détails qui pouvaient me regarder ; cet officier supérieur n’a pas les sentiments allemands, c’est un brave.
Je suis allé chez le colonel pour la remise de mon congé. M. de M. m’a fort mal reçu, toujours l’abord étranger. Il a voulu me plaisanter sur la récompense du grade de sous-officier qui m’a été si fatalement accordée il y a six mois ; ses ridicules observations ont aujourd’hui trouvé des réparties. Je n’étais plus militaire, j’étais citoyen, je pouvais le railler puisqu’il cherchait à me mystifier. Il veut que je retourne chez lui à huit heures du soir, et je dois partir à neuf. Combien l’attente de cette nouvelle démarche va me causer encore d’inquiétudes ! Si cependant j’étais encore le jouet de cet homme si méprisable à mes yeux ; s’il allait encore se plaire à me vexer, faudrait-il attendre ses humiliations ? J’y songerai…
Huit heures. Je viens de chez le colonel de M. ; voyant mon arrivée, il est sorti ; et à peine avait-il prononcé que je l’importunais, qu’il était disparu. Encore de nouvelles tribulations !
O comble de tourments ! quelle infâme conduite ! Comment peut-on se plaire à chagriner ainsi les hommes ? Il faudra donc demeurer ici et toujours souffrir !
Je viens de visiter plusieurs de mes amis, ils sont justement indignés de la conduite du colonel ; ils m’engagent à partir puisque ma place est retenue à la diligence ; je ne dois pas attendre de nouvelles humiliations, les antécédents du colonel sont bien connus...
Je vais donc m’éloigner de Saint-Omer, et lui dire un éternel adieu. S’il ne m’arrive aucune catastrophe, demain je serai de retour dans mes foyers.
Mon cher Evariste, ton désir est accompli, et j’ai lieu de croire que cette relation de mon service militaire pourra empêcher aux défenseurs des immortelles journées bien des tribulations. Que de vicissitudes pendant soixante-quinze jours ! Que de souffrances j’ai endurées pour l’amour de ma patrie, pour cette patrie retirée de l’état d’esclavage et que nous avons sauvée en trois jours !
Seizième et dernière lettre. Je croyais avoir terminé le récit des persécutions que je devais essuyer. Il devait en être autrement, j’avais encore à éprouver une fatale vexation, de la part du colonel de Milius. J’étais arrivé depuis quinze jours dans mes foyers, et mon congé ne m’était pas encore envoyé. Que penser de l’infâme conduite du colonel, qui cherche encore à me nuire n’étant plus sous sa dépendance. Fatigué d’attendre, j’écrivis au commandant de la seizième division militaire, et ce général ordonna l’envoi de mon congé que j’attendais si ardemment. Un Allemand ne pouvait pas obéir à son chef, et le proverbe si connu : tête dure d’Allemand, devait se réaliser pour mon malheur. M. de Milius, fertile en expédients, chercha les moyens de se tirer d’affaire, près M. le général Corbineau, et, sous un léger motif, écrivit qu’il ne pouvait maintenant me faire passer mon congé. Il fallait satisfaire à quelques obligations qui ne regardaient nullement l’état militaire. L’autorité de ma résidence en fut informée ; on assembla en petit comité pour instruire sur mon sort. Il fut résolu qu’un brigadier de gendarmerie viendrait m’arrêter afin de me conduire en prison, et ensuite à Valenciennes, comme un criminel, comme un homme rejeté de la société. L’ordre terrible fut exécuté, et entraîna après lui toutes les suites fâcheuses qu’il y avait à espérer.
On apprit avec étonnement mon arrestation arbitraire. Sur un léger prétexte on voulut m’incarcérer. Les cruels avaient sous les yeux la preuve de ma non-culpabilité. S’ils pouvaient comprendre cette sentence : n’attirez jamais l’attention publique sur le sort de l’homme persécuté, s’il a soif d’immortalité.
La conduite tenue par le maréchal des logis n’a pas d’exemple. Comment est-il permis à un gendarme de troubler le repos des familles ? Comment les lois d’un royaume libre ne peuvent-elles pas protéger les citoyens, les mettant à l’abri des cruelles vexations que je viens d’endurer. Enfin ce que je viens d’éprouver demande justice, et les ministres de la guerre et de l’intérieur en seront instruits. Ils adhéreront, j’espère, à mes justes réclamations.
J’ai éprouvé, depuis la révolution de Juillet, plus de tribulations que je n’en ai essuyé pendant vingt-deux ans, et s’il faut en croire certaines gens, nous sommes dans un état de liberté !
Le brigadier qui m’a arrêté, était à Paris en juillet. Il était digne d’une pareille arrestation. Sa conduite était digne encore d’un homme soldé par le pouvoir pour combattre la France. Que l’on juge, il voulait absolument me conduire en prison, et sur mes instances réitérées, il laissa un gendarme, disant d’un ton d’autorité, donnez à dîner à mon gendarme. – Je n’ai rien. – C’est égal, il faut lui donner à manger lestement, ou je vais emmener votre neveu en prison. Alors plus de réplique, on suivit l’ordre donné d’un ton de maître gendarme. Quelque chose d’inhumain était dans son regard ; il paraissait me menacer et j’étais sa proie après avoir été nommé officier sur le champ de bataille. Celle faveur n’était point briguée, je ne la devais entièrement qu’à mon courage. J’ai obtenu pour toute récompense le grade de sous-officier avec les humiliations attachées à cette nomination. A Paris j’ai fait mon devoir, et la France remplit-elle ses obligations envers ses défenseurs…
Après avoir été conduit par les gendarmes à Valenciennes, je fus interrogé comme déserteur, et M. le lieutenant de gendarmerie prit connaissance de la lettre du colonel. Aussitôt sa lecture finie, en la présence de mon oncle qui m’avait accompagné dans ce pénible voyage, il reprocha au brigadier sa conduite. Vous n’aviez aucun droit, connaissant cette lettre, d’arrêter Monsieur ; vous deviez m’en instruire auparavant, sans porter le trouble dans cette famille. M. B. est le fils d’un brave qui avait servi dans l’armée française avec cet oncle qui m’accompagnait à Valenciennes. Ce lieutenant voulut bien nous recevoir avec amabilité. Il ordonna ma mise en liberté, et nous revînmes en toute hâte consoler notre famille qui était dans des angoisses mortelles. Je connaissais seul ma position, je n’étais pas coupable, mais combien il me fut pénible d’endurer encore cette persécution. Se voir traîner par des gens portant un uniforme aussi déshonoré à Paris en juillet ! Que de tristes émotions n’ai-je pas éprouvé pendant ce voyage que l’on me fit faire à plaisir pour me tourmenter. Ils voulaient me persécuter, me prodiguer des humiliations, et celle-ci, la plus cruelle de toutes, trouvera place dans ce recueil sur mes tourments militaires.
Réflexions. Sur les rapports du colonel de Milius et du capitaine Chapuit, adressés à M. le général Corbineau, commandant la seizième division militaire.
Après avoir été traîné à Valenciennes devant le lieutenant de gendarmerie, je fis encore des réclamations près M. le général Corbineau, afin d’obtenir mon congé. Je lui exposais ce que j’avais eu à endurer de la part du brigadier de gendarmerie, qui m’avait traîné comme un malfaiteur, sans aucune espèce de considération. M. le comte Corbineau fut donc instruit que le colonel retenait mon congé, et dans la lettre que j’envoyais au général, on remarquait le paragraphe suivant : J’ai dû quitter la carrière militaire par les tribulations que j’ai eues à endurer pendant soixante-quinze jours. Le général, ayant fait parvenir ma lettre au colonel du 46e, avec ordre de me renvoyer mon congé, M. de Milius, sentant ses torts, voulut colorer sa conduite par quelques mauvaises phrases qui pourraient, devant les tribunaux, lui coûter cher. Un rapport du capitaine Chapuit, entièrement faux, est aussi joint à celui adressé au général par le colonel. Rien de plus méchant que ces écrits, ils ne respirent que la cruauté, et le public jugera la conduite de ces hommes.
Le capitaine Chapuit s’est permis d’écrire sur mon compte, par l’ordre du colonel, un rapport mensonger, en qualité de commandant la 6e compagnie. Le rapport est daté du 3 avril, et le sieur Chapuit est passé dans le commencement de mars dans une compagnie de voltigeurs.
Le colonel s’est adressé au capitaine, parce qu’il présumait bien que M. P., alors commandant la 6e compagnie du 2e bataillon, n’aurait pas voulu jouer le rôle de dénonciateur. M. P. est Corse, de plus, c’est un brave officier : que l’on juge le capitaine Chapuit, sa conduite sera entièrement dévoilée, son écrit est rempli d’impostures : rien de plus vil que la pensée qui a rédigé le rapport dont je vais citer quelques phrases. Il dit : Ce sous-officier qui, heureusement pour l’honneur du corps, n’y est resté que très peu de temps, n’a cessé de donner l’exemple de l’insubordination, de l’ignorance la plus absolue, d’une paresse et d’une négligence peu connues, et surtout d’une immoralité remarquable dans un homme de son âge. Voilà mon apologie ; elle est faite, il est vrai, par un homme qui s’est aussi plu à me tracasser pendant ma douloureuse situation au 46e. Sa conduite est-elle d’un brave ? Elle n’appartient qu’au dénonciateur, à l’homme bien à craindre pour la société. Ce que j’écris, au moins, est à la face du monde, et je ne dénonce personne.
Je ne veux qu’appeler l’œil du Gouvernement sur de pareils actes : ma conduite est loyale, elle n’appartient pas à la calomnie.
Pourquoi le capitaine Chapuit, dans son rapport, met-il aussi en jeu l’adjudant-major Morin ? C’est que cet adjudant m’a aussi persécuté ; c’est de lui dont je parle dans le cours de cet ouvrage, et qui, la veille de mon départ, vient me persifler, me traitant de héros de Juillet.
Le colonel de Milius a dit plus en voulant me calomnier ; il attaque le ministre qui m’a récompensé ; il attaque enfin le vœu de la France, il ose écrire que je veux dénigrer le régiment, parce que je dis la vérité. Le colonel veut faire retomber sa faute sur tout le régiment, il a fait mal, donc le 46e est calomnié, parce que son commandant est attaqué. Mais, réfléchissez à votre rôle, M. de Milius, lisez cet écrit, et faites attention que je ne signale dans le 46e que votre conduite, que je ne parle quelquefois que des sieurs Chapuit et Morin. J’ai, au contraire, à me louer d’une grande partie des officiers du 46e qui m’accordaient leur amitié. Mais malheureusement pour les Français, près d’un grand nombre de braves officiers il s’y trouve quelquefois des hommes indignes de servir la France.
Le colonel dit dans son rapport : “Bauduin cherche à se couvrir de la gloire des journées de Juillet. Il n’a aucune qualité du soldat, pas même celle de la bravoure.” Est-il possible d’invectiver de la sorte ? Quoi ! je ne suis pas brave ! S’il faut vous en croire Monsieur, et nos trois jours de victoire, où nous avons combattu aux yeux de l’univers étonné ?
Le colonel de Milius veut aussi sans doute calomnier le ministre de la Guerre, qui m’a récompensé pour ma bravoure. Ce ministre, suivant cet officier, est aussi un imposteur, il a trompé la France en me faisant justice.
Je suis un lâche, et c’est un Allemand qui l’assure. Votre rapport est bien digne de vous, M. le colonel. Vous allez vous faire une réputation colossale aux yeux de la France entière.
M. de Milius croit devoir assurer à M. le général Corbineau que je le trompe, et que ce général regrettera de m’avoir accordé sa protection quand il saura qui je suis, qui je suis ! Vous aussi, vous l’apprendrez par cet écrit. Lisez, et vous me connaîtrez !
Comme le rapport du colonel de Milius porte des traits ignobles ! Son écrit est dégoûtant d’injures et de calomnies. C’est entièrement l’œuvre du dénonciateur ! Et le sol français supporte encore un pareil fardeau ! Et cet homme-là porte les insignes de l’honneur ! et il commande aux yeux de la France !
Les rapports dont je parle ont été adressés à M. Corbineau, commandant la seizième division militaire, qui me les a fait remettre ; qu’il veuille bien en recevoir ici toute la preuve de ma reconnaissance. Cette bonne action dévoilera les traîtres servant encore dans l’armée française, et pourra compléter cet ouvrage. » En 1848, il s’enquit auprès du président de la nouvelle Commission des récompenses nationales instituée après la Révolution de février de savoir s’il pouvait faire valoir quelque droit auprès d’elle parce que « renvoyé sans autre forme de procès » de son état militaire. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Essais poétiques par Florville Bauduin de Wiers, impr. de Blocquel, 1829, 71 pages ; Rêveries poétiques, par Florville Bauduin de Wiers, Chamerot, 1831, 50 pages ; Préludes, poésies, chez Bohaire, 1835, 191 pages ; Au roi, au duc d’Orléans, au peuple, chez Ledoyen, 1837, 16 pages ; Le Billet blanc, comédie en un acte et en vers, Paris, chez Levy et Tresse, 1848 ; Les Violettes du Nord, par Bauduin de Wiers, chez Ledoyen, 1854, 105 pages ; La Haine d’un frère, par Florville Bauduin de Wiers. En 1831, il était caserné à Saint-Amand-les-Eaux ou demeurait 71, rue de Condé (sûrement rue de Condé à Saint-Amand-les-Eaux, vérifier qu’il y ait cette rue…) ; 32, Notre-Dame-des-Victoires en 1831 ; 17, rue de Verneuil en 1848. Archives nationales F/1dIII/43 ; Archives de la préfecture de police AA 371.