Beauvisage, Antoine, Jean

Biographie


Né le 6 mai 1786 à Paris. Teinturier. Il ne reçut aucun secours de la part de sa mairie. Le dossier de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) IXe arrondissement. Dans sa séance du 13 avril 1831, le comité des renseignements, chargé de recueillir des informations sur les différents candidats aux récompenses honorifiques et sur les contestations qu’il pouvait y avoir sur chacun des cas, demander à son égard l’ajournement de toute décision en raison de « faits faux » qu’il avait avancés. Dans sa séance du 14 avril 1831, le comité des renseignements, chargé de recueillir des informations sur les différents candidats aux récompenses honorifiques et sur les contestations qu’il pouvait y avoir sur chacun des cas, notait dans son procès-verbal que Tonnet (voir Tonnet, Renaud, Olive) devait proposer sa radiation, pour des motifs restés ignorés et sans qu’on puisse juger du fondement de la demande de Tonnet, qui peut n’avoir été que malveillante ou mal fondée. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IXe arrondissement. Nous empruntons à Portraits et histoire des hommes utiles, hommes et femmes de tous pays et de toutes conditions, publiés et propagés par et pour la Société Montyon et Franklin, la notice consacrée à Beauvisage et ainsi rédigée : « Beauvisage, Antoine, Jean naquit à Paris le 5 mai 1786. Son père était teinturier dégraisseur rue Meslay ; il eut pour mère la fille du sculpteur Coypel qui a laissé quelques morceaux estimés des gens de goût : la chaire de Saint-Eustache, par exemple, une fontaine située près de cette église, et de nombreux travaux dans la cour du Louvre. Cette femme avait de l’élévation dans l’esprit : presque toujours malade, elle ne put instruire son enfant comme elle eût voulu le faire, mais avant de mourir, elle jeta du moins dans son jeune cœur le germe des vertus qui y fructifièrent, et qu’il n’a jamais démenties. Il la perdit le jour de la fête des Rois, et il lui garda un si tendre, un si constant souvenir, que jamais cette aimable solennité de famille n’a été célébrée chez lui ; à l’âge de quarante-neuf ans, la seule vue des pâtisseries que les marchands mettent en étalage ce jour-là, lui faisait encore verser des larmes.

Ouvrier teinturier à dix-huit ans, sachant à peine lire, écrire, calculer, mais rangé et fort sage, il allait quelquefois se délasser de ses rudes travaux et recevoir d’utiles conseils, dans une respectable famille qui l’aimait et le guidait. Il parla un jour à M. et Madame Dupré, ses vieux amis, d’une certaine science (la Chimie) dont on lui avait conté des choses merveilleuses, et qui donnait la théorie des opérations auxquelles il se livrait, sans les comprendre. M. Dupré lui conseilla de voir un pharmacien, mais le digne apothicaire posa deux conditions que le pauvre jeune homme dut rejeter, savoir : un certain nombre d’années d’apprentissage, et une somme d’argent pour la pension. Les Dupré découvrirent alors qu’ils connaissaient indirectement Vauquelin, déjà en réputation comme chimiste. Vauquelin reçut fort bien son nouvel élève ; mais hélas ! à cette époque, la science ne se donnait point gratuitement comme de nos jours ; il faut bien croire aussi que les savants n’étaient pas désintéressés comme ils le sont aujourd’hui. Comment acheter des livres prodigieusement chers ? Comment payer cent cinquante francs au professeur, quand on gagne juste quarante sous par jour ? Souvent, le garçon chargé de percevoir venait avertir le pauvre élève et même lexercer jusque sur les gradins de l’amphithéâtre. Il fallait cependant s’exécuter ou renoncer à cette belle science qui expliquait si bien les choses ; il fallait renoncer à l’avenir brillant qu’on avait rêvé ! Combien d’hommes plus illustres assurément que ne le sera Beauvisage, se sont trouvés plongés dans ces cruelles angoisses et ont lutté courageusement avec la misère ! Mais c’est là que se révèlent les organisations fortes et puissantes ; tous les genres de génie, même celui de l’ordre le plus humble, se raidissent contre les obstacles, et finissent par terrasser leur implacable ennemi. Le cœur manqua presque à Beauvisage, qui songea un instant au théâtre où son physique et son organe auraient pu réussir ; la gloire militaire vint aussi le tenter, car la France en moissonnait largement alors. Mais il fit deux découvertes qui le rendirent à la science et à l’industrie : d’abord un bon camarade qui lui prêta quelque argent ; ensuite il avisa deux superbes boucles qui brillaient fort inutilement à sa chaussure ; les boucles furent aussitôt converties en numéraire et l’on peut supposer avec quelle fierté il rentra à l’amphithéâtre. Mais la Chimie lui faisait perdre beaucoup de temps, disait-on, dans son atelier où son enthousiasme pour la science paraissait une folie ; de là, des tracasseries sans cesse renaissantes. On se sépara, et il alla travailler chez un nommé Gonin dont il devint plus tard le concurrent. Gonin et ses ouvriers le reçurent à merveille ; sa capacité naissante, sa façon expéditive de travailler, quelques essais déjà fort ingénieux, lui attirèrent une certaine considération parmi ses camarades, bonnes gens passablement grossiers, dont les politesses n’étaient pas toujours de son goût. Saint Maurice est le patron des teinturiers ; or, pour se ménager les ressources nécessaires à la célébration de sa fête, on ne manquait pas alors de faire une visite bien polie chez les pratiques, puis on partageait fraternellement. Beauvisage se tenait à l’écart dans ces sortes de circonstances : toutefois ses refus de prendre sa part de la collecte blessaient si peu ses compagnons, qu’un jour de Saint Maurice, ils vinrent le trouver au lit où le retenait une grave indisposition, et laissèrent chez lui, malgré lui, une somme qui ne lui fut pas cependant inutile, mais qui lui causa longtemps des scrupules : ce gain ne lui paraissait pas légitime, et il tenta de vains efforts pour obtenir qu’on renonçât à un usage flétrissant pour la classe ouvrière. Bientôt Vauquelin le fit entrer à la célèbre manufacture des Gobelins, dont le directeur Roard le prit en amitié. Mais ne trouvant pas là de grandes chances de succès, il partit pour Amiens, où il établit de grands perfectionnements chez un teinturier, dont la conduite fut très injuste, bien que ce jeune homme lui eût donné le moyen de mieux teindre les alépines. La vengeance de l’ouvrier se borna à céder aux instances des manufacturiers d’Amiens, qui, apprenant son départ, vinrent le prier de leur livrer ses procédés, ce qu’il fit. A Reims, il parvint aussi à embellir quelques tissus de cette célèbre fabrique : il rêvait toujours améliorations et perfectionnements, lorsque les événements de 1813 le ramenèrent à Paris. Jusqu’ici, Beauvisage est un ouvrier intelligent qui s’agite dans son impuissance, et qui consume inutilement, au service de gens sans portée, les facultés créatrices dont la nature et l’étude l’ont doté. A Paris, un homme le comprendra ; et cet homme, c’est Ternaux ; Ternaux qui a rendu de si immenses services à l’industrie française ; Ternaux que l’Angleterre nous enviait, qu’elle eût richement récompensé s’il eût été son enfant, et qui est mort pauvre, ruiné, parmi nous !... Ternaux fit du jeune ouvrier un chef de maison et le commandita longtemps. Voilà donc Beauvisage établi, avec deux cuves seulement, dans une petite rue de la Cité, et son début est un chef-d’œuvre. Les mérinos ne se coloraient alors qu’en rouge, vert, bleu ou violet ; à force de recherches, d’essais, et surtout de persévérance, il arrive à donner à ce beau tissu les nuances les plus variées et les plus élégantes. On commence à citer son nom ; on vient le voir, on lui donne du travail, il ne peut suffire aux commandes : il faut qu’il s’agrandisse. Ses procédés, dont il ne fait pas grand mystère, se répandent rapidement ; on établit de nouvelles teintureries en grand dans la capitale, et c’est de ce moment que date l’importance qu’a prise cette industrie. Les Anglais employaient économiquement la lack-dye dans la teinture en rouge, mais ils cachaient soigneusement leur procédé. La Société d’Encouragement proposa un prix. Beauvisage travailla de concert avec Roard pendant plus d’une année ; mais leurs efforts furent vains, et ils avaient décidé que cela était impossible, lorsque seul, après de nouveaux essais, il trouva enfin le secret et la médaille fut conquise. Dès ce moment, l’emploi de la lack-dye devint général, et depuis cette époque, le prix de la cochenille, qu’elle remplace pour un grand nombre de teintes ponceau et écarlate, a baissé de 80 pour cent. L’apprêt des tissus devint ensuite l’objet de ses études favorites ; il s’en est occupé jusqu’au dernier jour ; souvent il interrompait son sommeil pour prendre des notes. C’est ainsi qu’il fit de grands progrès dans l’objet de ses recherches, lorsqu’il eut découvert que l’état dans lequel un tissu est saisi par une forte chaleur humide, ne peut être changé que par une chaleur plus intense. Cette théorie se répandit et contribua au perfectionnement des étoffes françaises. Les rivaux de Beauvisage profitèrent de sa découverte ; mais ils lui rendirent toujours cette justice qu’il était demeuré supérieur dans l’application, attendu qu’il améliorait sans cesse par mille procédés de détail. L’an 1824 vint jeter un grand trouble dans son industrie : une décision, qu’il attribuait à quelques animosités politiques, statuait sur un percement de rue qui n’est pas encore effectué en 1838. Il lui fallut donc perdre toutes les dépenses de mise en œuvre qu’il venait de faire sur la foi d’un bail de douze années. Il lui fallut transporter ailleurs ses ateliers, et cela dans un moment fâcheux, car les rhumatismes l’avaient quasi perclus, et il ne marchait qu’avec des béquilles. Il créa cependant à l’île Saint-Louis un nouvel établissement sur un système tout à fait neuf, et qui n’avait pas encore été adopté pour la teinture : le chauffage à la vapeur. Il s’y donna tant de peines, que, tout en guérissant ses douleurs nerveuses, il contracta une inflammation d’estomac très grave. Plusieurs médecins de ses amis tentèrent vainement de l’en délivrer. Il se mit alors à s’étudier et à se traiter lui-même, et tout en se livrant à des travaux inouïs, il parvint, à force de soins et en suivant le régime alimentaire le plus sévère, à recouvrer la santé. A son retour d’un voyage qu’il fit en Angleterre, en 1823, Beauvisage appliqua à son usine, une multitude de perfectionnements qu’il avait plutôt devinés qu’appris chez nos habiles voisins. Il imita plusieurs de leurs apprêts, et les améliora encore ; car, ce qu’on ne veut pas toujours admettre en France, et ce qui est cependant vrai, c’est que nous l’emportons dans l’apprêt de plusieurs tissus ; les Anglais le savent et beaucoup en conviennent. Beauvisage avait vu une petite machine à peu près délaissée, parce qu’elle était imparfaite. Le principe cependant était bon, il le saisit, et il lui dut en partie la douceur, le velouté, le soutien, le brillant ou le mat qu’il donnait à la plupart des tissus qu’il avait à traiter. Plus tard, il envoya aussi son fils aîné en Angleterre, et lui donna des instructions qui prouvent toute la sagacité de ses vues industrielles. Il eut le bon esprit d’initier de bonne heure ses trois fils et son frère à tous ses procédés, et dans les derniers temps de sa vie, les travaux de sa maison furent si habilement divisés qu’il n’avait plus qu’une surveillance générale à exercer. Il put alors se livrer le soir à quelques délassements, à la musique, par exemple, qu’il aimait avec passion ; ou bien, à l’étude de l’anatomie, de la physiologie, de la phrénologie. Il suivait assidument les cours d’anatomie du savant docteur Auzoux. A la fin de 1834, il créa la belle teinturerie de Daours, près d’Amiens. Des calculs très prévoyants le conduisirent à chercher un point central au milieu de grandes industries du nord de la France, où la main-d’œuvre et le combustible moins cher lui permissent de faire bien et à des prix avantageux. En moins de deux ans, le pauvre village de Daours a changé d’aspect : des maisons plus propres s’y construisent, l’aisance s’y répand avec le travail. La population consommait peu de viande : on y tue maintenant une forte quantité de bétail ; des marchands, des ouvriers s’y établissent tous les jours. Toutefois, les tracasseries municipales n’ont pas manqué à Beauvisage qui s’en est tiré avec l’appui du maire et de quelques habitants éclairés ; son esprit ferme et conciliant à la fois a ramené le reste, tout au moins, à la tolérance. N’oublions pas qu’en 1829, il provoqua en France la fabrication des Lastings, déjà connue des Anglais ; qu’il parvint à donner à ce joli tissu, un apprêt pour lequel il n’a jamais eu de rivaux, pas plus que dans celui des Bombazines et des Cachemiriennes. On peut dire sans exagération qu’il y excellait. Nous avons suivi Beauvisage dans sa carrière d’ouvrier et de chef d’industrie ; il est temps de le considérer maintenant, comme chef de famille, car n’était-il pas un père pour ses nombreux ouvriers ? C’est surtout par le bien qu’il leur a fait que nous prétendons le louer, que nous voulons le signaler comme un homme rare et tout à fait remarquable. “Mes mains que vous voyez blanches à cette heure, nous disait-il un jour, ont été noires à force de les plonger dans la teinture ; toutes les fois qu’un ouvrier m’adresse la parole, ce souvenir me revient à l’esprit, et je cherche à le traiter comme j’aurais voulu qu’on me traitât alors moi-même !” Avec de tels sentiments, avec la bonté naturelle et l’esprit d’équité qui le caractérisait, avec ce besoin de perfectionnement et d’amélioration dont il se sentait tourmenté sans cesse et qui ne donnait point de relâche à sa pensée, Beauvisage devait être nécessairement conduit à généraliser les bienveillantes, les généreuses dispositions que l’ouvrier isolé trouvait toujours chez lui. Ce fut la terrible époque du choléra qui surtout donna l’éveil à sa sollicitude. Il était malade, et dans un de ces instants où Dieu, sans doute, trouve le cœur de l’homme disposé par la douleur à recevoir de pieuses et touchantes inspirations, il résolut, si le fléau épargnait sa chère famille, de signaler sa reconnaissance par quelque bonne œuvre dont ses ouvriers seraient l’objet. Que serait-ce ? Il n’en savait rien lui-même, et l’on comprend que chez un homme de ce caractère, ceci était une affaire de sentiment, beaucoup plus que le calcul raisonné d’un esprit philosophique. Il connaissait la classe ouvrière ; il avait vu de près l’ignorance, la débauche, l’ivrognerie de tant de créatures humaines abandonnées sans guide aux impulsions désordonnées ; il avait vu la profonde misère et les larmes des pauvres mères et de leurs petits enfants, délaissés durant les joies grossières d’un père égaré : tout cela remuait son cœur et l’inondait de compassion. Il pensa que ce qu’il y avait de plus urgent était de relever leur esprit par un peu d’instruction, et de les distraire au moyen de la science dont l’acquisition, quelque minime qu’elle soit, flatte toujours et dégoûte de la taverne. Son ami, le docteur Ratier, homme de talent et de cœur, lui vint en aide, et le seconda généreusement dans cette noble entreprise. Une méthode nouvelle (celle de M. Jacotot), dont ailleurs on a pu faire abus, mais qui produisit ici de merveilleux résultats, excita la curiosité et stimula l’émulation. Tous les ouvriers furent invités à suivre des cours de lecture, d’écriture, de calcul, de français, d’allemand et même de musique vocale ; aucun d’eux n’y fut contraint, mais ces braves gens connaissaient leur chef ; il possédait toute leur confiance : ce qu’il proposait était toujours admis sans difficulté, parce que l’expérience leur avait appris que ce qu’il voulait d’eux était bien dans leur intérêt. Du reste, il avait fait de son côté nombre d’expériences fâcheuses qui ne l’arrêtèrent pas ; il avait éprouvé qu’en général ses ouvriers les plus habiles lui étaient le moins attachés, et que ceux qu’il payait le plus, ceux à qui il avait rendu le plus de services, se montraient souvent ingrats ; mais il passait outre, et mettait gaiement tout cela sur le compte des faiblesses humaines. Après avoir pourvu à l’instruction de ses ouvriers, après avoir fait bien des dépenses pour disposer de vastes salles où ils suivaient des cours, pour organiser une gymnastique où ils se récréaient, il s’occupa de leur moralité, de leur éducation. Beauvisage, homme parfaitement pur et honnête, n’avait pas tout ce qu’il fallait pour établir un choix très éclairé dans les doctrines. On prêcha à ses ouvriers, et avec talent, une philosophie qui n’est pas la nôtre, et que nous ne saurions approuver ; mais il est une vérité bien constante, c’est qu’en matière d’ouvriers surtout, la seule intention (et nous nous plaisons à reconnaître qu’il n’en fut jamais de plus loyale), la simple volonté de bien faire est immédiatement suivie d’heureux résultats. De plus, et par lui-même, Beauvisage multipliait les prières, les avis, les sages conseils ; il encourageait à l’économie par de petites primes, il expliquait la caisse d’épargne, et déterminait souvent à y placer par un faible don fait à propos ; il décernait des prix que le premier magistrat de Paris, M. de Rambuteau, venait donner avec une adroite solennité. Plus d’une fois, les ouvriers se précipitèrent dans les bras de celui qu’ils nommaient naïvement leur Père, et la foule attendrie battait des mains ! Vous savez qu’il y a une variété de gens d’esprit incapables de sortir de leur froid et fainéant égoïsme, heureux au logis, bien chauffés et bien vêtus, qui prenant philosophiquement leur parti sur les souffrances de la classe ouvrière et poursuivant de leurs railleries les tentatives de la bienfaisance, ont grand-pitié des hommes pourvus de cœur et d’entrailles. Habiles à saisir le ridicule où il n’est pas, ils font rire aux dépens de ce qu’ils prennent pour de la niaiserie ; ils parviennent au moins à découvrir dans la forme de quoi parodier le fond et honnir la vertu la plus pure. Beauvisage n’échappa point à leurs traits, mais il y demeura fort insensible ; il fit même à une autre espèce d’antagonistes, celle qui n’estime les choses qu’en raison du profit qu’elles procurent, il fit une réponse remarquable et digne d’être méditée par quiconque a sous ses ordres un commis ou un ouvrier. On lui demandait (avec cette fine ironie que vous savez) combien tout cela lui rapportait pour cent ? “Beaucoup, dit-il. Lorsque j’ai commencé à m’occuper du sort de mes ouvriers, je n’avais songé en aucune façon à mes intérêts ; maintenant, je continuerais par spéculation ce que j’avais fait d’abord par philanthropie. Ce que j’ai gagné, le voici : à la place d’ouvriers négligents, maladroits ou malveillants, je me suis fait des Collaborateurs zélés, intelligents, consciencieux. J’ai gagné que mes ateliers fussent toujours au grand complet, malgré les lundis, le carnaval et les agitations de la place publique. Il suffit d’un simple avertissement pour qu’à l’heure précise chacun soit à son poste, et vous savez aussi bien que moi, ce que c’est que cent ouvriers perdant chacun un quart d’heure par jour ! De là, économie de Temps, dUstensiles, de Matériaux, profit réel, je pense ; sans compter ma réputation d’exactitude et de soins dans les commandes qui me sont confiées !”...

Beauvisage n’avait point adopté ce moyen par choix, par calcul, mais son caractère et ses dispositions aimantes l’y conduisirent naturellement. Aussi, combien était vraie et profonde la sympathie qui régnait entre ses ouvriers et lui !

Le 25 mai 1836, à six heures du matin, les travaux commençaient dans les ateliers de l’île Saint-Louis, lorsque tout à coup le bruit se répand qu’un messager vient d’arriver, et qu’il annonce un grand malheur. La veille au soir, on avait vu Beauvisage plein de vie et de santé, et l’on apprend qu’il est mort ! L’essieu d’une voiture surchargée s’est brisé, le coup a été si violent et la commotion si forte, que le malheureux a péri subitement ! Ah ! vous qui demandez ce qu’on gagne à être bon et généreux, que n’avez-vous pu être témoins de la douleur générale ! Tous abandonnent leurs travaux : les uns demeurent immobiles et stupéfaits, les autres se laissent aller aux cris et aux gémissements ; un vieil ouvrier, assis par terre, verse des larmes en silence ; toute la population de l’île est consternée.

Le lendemain, la dépouille mortelle arriva de Villeneuve-sous-Dammartin, théâtre de la catastrophe, et ce fut un nouveau concert de regrets et de sanglots. Le surlendemain, l’église de Saint-Louis-en-l’Ile ne pouvait contenir la foule des amis, des confrères, des députations de sociétés bienfaisantes dont le défunt était membre, des généraux, des fonctionnaires publics, des députés, des pairs de France, qui venaient faire des funérailles de prince à un modeste industriel. Les ouvriers voulurent porter son corps à l’église ; ils sollicitèrent et obtinrent la permission de traîner le char funèbre jusqu’au cimetière, à travers une grande affluence de peuple, qui admirait et commentait ce beau et touchant spectacle ! » Beauvisage fut enterré au Père-Lachaise ; sur sa tombe, un bronze avec l’inscription A.-J. Beauvisage, par ses ouvriers reconnaissants. Il demeurait 2, rue Bretonvilliers en 1831. Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) IXe arrondissement ; Archives de Paris VD6 482 n° 3 ; Archives de Paris VK3 29, séance du 13 avril 1831, séance du 14 avril 1831 ; Archives nationales F/1dIII/38 A, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées à la mairie du (ancien) IXe arrondissement jusqu’au 15 mars 1831, aux blessés, non blessés, veuves, orphelins, ascendants et sous-lieutenants, par suite des journées des 27, 28 et 29 juillet 1830 ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IXe arrondissement ; Portraits et histoire des hommes utiles, hommes et femmes de tous pays et de toutes conditions, publiés et propagés par et pour la Société Montyon et Franklin, Paris, 1837, p. 368 et suivantes (dont un portrait).

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