Benard baron de Courtigis, Charles, Alexandre
Biographie
Né vers 1773. Ancien médecin, et ancien maire d’Ozouer-le-Voulgis de 1814 à 1819, puis de Savigné (Maine-et-Loire) où il était propriétaire des terres de la Bedaudière, nommé aux fonctions de membre du conseil d’arrondissement de Melun (Seine-et-Marne) le 7 février 1818. Il sollicita la Légion d’honneur, régulièrement de 1821 à 1827 et jusqu’au 25 juin 1830 ! « C’est avec une respectueuse confiance qu’un descendant de Benard de Calais, […] l’un des compagnons d’Eustache de Saint-Pierre (un des bourgeois de Calais, N.D.A.], supplie humblement Votre Excellence de lui faire éprouver les heureux effets de la munificence du roi, concernant les promotions extraordinaires des ordres royaux qui auront lieu à l’occasion de l’auguste cérémonie du sacre de Sa Majesté. Je désire la décoration de l’ordre royal de la Légion d’honneur et d’autant plus ardemment qu’elle porte l’empreinte du grand Henry, dont l’heureuse physionomie se trouve représentée avec grâce et bonté sur les augustes traits de Charles X, si justement chéri. Etant bien persuadé, Monseigneur, que tout votre attention est de rendre aussi heureux qu’il est possible tous ceux qui ont l’honneur de s’adresser à vous, je vous supplie de permettre que j’aie l’avantage de dire à Votre Excellence en quoi consiste mes titres. J’ai exercé pendant de longues années les fonctions de maire et cinq ans à Ozouer-le-Voulgis (Seine-et-Marne) où je fus nommé immédiatement après la Restauration (1814). Le 19 mars 1815, dimanche des Rameaux, je fis, au son de la cloche, réunir tous les paroissiens de cette grande commune et, par un discours improvisé, ils furent bien pénétrés qu’une gloire durable et une heureuse félicité ne pouvaient redescendre du ciel sur la France que sous la figure d’un descendant de saint Louis, pour quoi la plupart s’exposèrent à marcher, avec moi à leur tête, pour repousser l’usurpateur du trône des lys. Mais un courrier arrivant de Melun à 10 heures du soir m’ayant annoncé son arrivée inattendue à Fontainebleau, mes projets échouaient et dès le lendemain les gendarmes me surveillaient avec assiduité. Le 13 août 1815, j’empêchai par ma fermeté et mon dévouement, appuyés de paroles persuasives, qu’un bataillon français, sortant de la garnison de Laon avec armes et bagages, n’en vînt aux mains avec un fort détachement russe alors cantonné dans le bourg dudit Ozouer-le-Voulgis. Les circonstances graves qui exigeaient que je restasse jusqu’à 2 heures de la nuit au milieu des baïonnettes croisées, en répondant sur ma tête au commandant russe, ainsi qu’il le demandait impérativement que les Français ne lui feraient aucun mal ni insulte, j’épargnai inévitablement une déplorable et affreuse effusion de sang, tant étaient grandes l’exaltation et la chaleur des esprits. Ces faits sont consignés dans un certificat annexé à la présente, délivré par les autorités et notables de ladite commune. J’ai pendant plusieurs années rempli gratuitement les fonctions de commissaire voyer. Je fus, à cette époque, membre du conseil d’arrondissement de Melun, en vertu de l’ordonnance du roi du 5 février […]. J’ai exercé les fonctions de juré à la cour d’assises de Melun au mois de juillet 1817, relativement à la conspiration qui eut lieu dans le département, contre la maison des Bourbons. Le jury fut dignement présidé par M. le vicomte Romain de Sèze ; une lettre gracieuse de cet honoré magistrat justifie mon zèle et mes vœux pour éterniser le royaume des lys. Etant éligible, j’ai rempli les fonctions d’électeur à Melun, ensuite au grand collège d’Angers (Maine-et-Loire), où j’ai fixé ma demeure à la terre de la Bedaudière. Je vous supplie, Monseigneur, d’accueillir ma demande avec bienveillance et justice. Les témoignages dont j’ai toujours été honoré dans le cours de mon administration, pour mon dévouement à la cause sacrée de la légitimité justifieront l’intérêt que j’ose solliciter avec un respectueux empressement de Votre excellence. » Il joignait à sa demande le certificat suivant : « Nous, soussignés, adjoints, membres du conseil municipal et notables habitants de la commune d’Ozouer-le-Voulgis, certifions avec reconnaissance et satisfaction que pendant les années 1814 jusqu’en 1819 inclusivement M. B Benard de Courtigis, propriétaire, a administré, en qualité de maire, notre commune, où il a rendu gratuitement, et souvent d’une manière onéreuse pour ses intérêts pécuniaires, des services de tout genre à la commune et généralement et en particulier aux habitants d’icelle. Mais le trait de bravoure et de courage qu’il a montré le 13 août 1815 sera éternellement un témoignage de notre sincère attachement pour sa personne. Un bataillon français sortant de la garnison de Laon, avec armes et munitions, devait passer la nuit dans cette commune mais le commandant du bataillon russe cantonné dans les maisons du bourg de cette commune étant informé que les fusils français étaient chargés, il fut profondément persuadé que c’était à dessein, contre ses jours et ceux de ses soldats, au point que, sans rien écouter, il fit marcher sa troupe sur les Français. M. de Courtigis, voyant le péril imminent, s’élança, décoré de son écharpe, entre les Français et les Russes et ce ne fut qu’après deux heures de harangue, au nom du roi et donnant sa personne pour caution au commandant russe, que la vie des habitants fut sauvée. Cette cruelle anxiété pour les habitants ne cessa qu’à 2 heures du matin. Nous ne pouvons pas taire le royalisme pur et sincère de M. de Courtigis, qu’il manifesta au péril de ses jours lors de l’arrivée de Buonaparte, de l’île d’Elbe. Il fit réunir les paroissiens, au son de la cloche, et, par des discours entraînants, il s’offrit de marcher à leur tête, au nom du roi, contre cet homme parjure. Mais il fut arrêté dans son généreux dévouement par l’arrivée subite à Fontainebleau de cet être de malheur. M. de Courtigis, par ses opinions bourboniennes, a fait un grand bien sur le moral de cette commune, qui a été propagé par le bon exemple et la droiture de l’administration de son digne successeur, M. Noël, propriétaire. Nous attestons que tous les faits sont de la plus exacte vérité, ainsi que d’autres bienfaits innombrables qu’il a faits dans le pays et duquel il a cessé d’être maire par son éloignement à sa terre de la Bedaudière près Angers (Maine-et-Loire). » Signé, le 30 mars 1825 : Noël, maire de la commune ; Benard, membre du conseil municipal ; Bonnard, percepteur des contributions ; Gallerand, membre de la Légion d’honneur ; Lassaigne, membre du conseil municipal ; Gittard, membre du conseil municipal ; Rousselot ; Fremond ; Salmon ; Chevallier ; Gerard, membre du conseil municipal ; Bouleu ; Foiret ; Desmaraist ; Guitton ; Lecoq ; Renard, membre du conseil municipal ; François ; Jean ; Jollot, conseiller municipal ; Bonnard ; Constant ; Gallerand, adjoint ; Menard ; Chevalier ; Guillaume ; Gallerand, membre du conseil municipal ; Fournier ; Bouleu ; Dumest fils ; Bouley ; Varache ; Artz ; Fouré ; Foiret dit le Hussard ; Gelin, Victor. En 1827, une autre de ses demandes pour obtenir la Légion d’honneur était apostillée par le colonel Guillot, chevalier de l’ordre de Saint-Louis, officier de la Légion d’honneur et par Dufayr, maréchal de camp, chevalier de l’ordre de Saint-Louis et de celui de la Légion d’honneur. En octobre 1829, toujours à l’occasion d’une demande de la Légion d’honneur, il précisait : « […] Je me trouverais très heureux si je puis, lors des élections, donner à Votre Excellence des témoignages de ma plus vive reconnaissance, en faisant agir par mes démarches et autres moyens quelque influence dans le département de Maine-et-Loire et notamment dans celui de Seine-et-Marne, où je laissais en le quittant d’heureux souvenirs. J’espère y rentrer incessamment par l’acquisition d’un domaine qui me donnera tout le cens électoral qu’on peut désirer. » Le 25 juin 1830, soit quelques jours avant la révolution, il donnait les précisions suivantes au ministre de la Justice, Peyronnet, toujours dans la même démarche d’obtenir la décoration : « […] Ayant porté mes droits politiques et de fait dans le département de Maine-et-Loire, je fus électeur de département en novembre 1820. Depuis ce temps j’ai vendu diverses propriétés pour rentrer dans le département de Seine-et-Marne par l’achat d’une terre, qui me donnera le cens éligible. Je regrette beaucoup, dans ces circonstances graves, que ces mutations me privent pour cette année du droit d’électeur mais, en dévoué serviteur du roi, j’ai déjà fait porter des paroles persuasives et stimulantes à des électeurs inactifs et indolents dans le département de Maine-et-Loire et dans celui de Seine-et-Marne où j’ai le projet d’aller pour m’approcher des électeurs irrésolus. Nous nous connaissons depuis de longues années, nous saurons mieux nous apprécier et je me flatte de leur faire quitter l’erreur produite par des suggestions libérales. M. le prince de Polignac, bien pénétré que les illusions sont funestes dans la conjoncture actuelle a enfin trouvé le levier d’Archimède par l’heureuse adjonction au pouvoir de votre noble personne. Nous avons, Monseigneur, une foi sincère dans vos prévisions instinctives éclairées par une grande expérience et par un savoir profond. Ce serait pour moi, Monseigneur, une bienveillante faveur si Votre Excellence me faisait la grâce de m’accorder un instant d’audience où je recevrais ses ordres sur les choses à faire. Le très révérend père Ronint, dont le talent divin est de mettre la vérité en action par l’éloquence de l’équité, connaît les principes que j’ai reçus sous le révérend père Adam professant la philosophie à l’université de Caen, collegium sylvanum. Ces principes demeurés inflexibles ont été dans toutes les circonstances le symbole de ma conduite […]. » Et pourtant ! Benard de Courtigis participa à la révolution de Juillet… L’Esquisse du mouvement héroïque du peuple de Paris, dans les journées immortelles des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830 relatait à son sujet les faits suivants : « Je ne veux pas non plus laisser ignorer la conduite toute française de M. Henry, ancien officier supérieur d’artillerie des Etats-Unis d’Amérique, et de M. le docteur Benard de Courtigis, ancien maire de Savigné (Maine-et-Loire), demeurant, l’un et l’autre, rue de la Paix, n° 8.
»Sous le prétexte de fraterniser avec les soldats du 5e de ligne, rangés en bataille près de la place Vendôme, ils ont su leur rappeler que les militaires étaient citoyens, et qu’il était impossible qu’ils s’oubliassent jusqu’à tirer sur leurs frères. Après avoir témoigné, par de louables largesses, combien ils étaient heureux de se trouver au milieu de braves aussi honorables, ils ont vu leurs efforts couronnés. Ces soldats amis se trouvant forcés d’obéir aux ordres de leurs chefs, ont seulement tiré en l’air et bientôt ils sont venus se placer sous l’étendard de la patrie.
»Il en a été de même des sapeurs-pompiers auxquels M. Henry a trouvé le moyen de persuader que leur métier était d’éteindre le feu et non de l’allumer. »
Lui-même donnait, le 8 février 1831, la relation suivante de sa participation aux journées de Juillet : « Le besoin de servir la liberté ayant toujours prédominé ma conduite, voici in paucis verbis (en peu de mots, N.D.A.) ce que j’ai fait dans les trois jours de Juillet. Le mardi 27, je me répandis sur le boulevard des Italiens et rues adjacentes pour encourager et exciter le peuple à la défense de la liberté et de nos institutions. 1°) Je facilitai la prise simultanée des deux postes de l’Opéra. 2°) Quelques heures après, étant allé vis-à-vis l’hôtel des Relations extérieures, où était réuni l’état-major du duc de Raguse, j’entendis donner des ordres de marcher au galop et d’écarter le peuple avec tous les moyens de violence partout où il ferait résistance ; étant promptement de retour sur le boulevard des Italiens, où des braves brisaient des pavés pour se faire des projectiles, dont ils s’armèrent d’après mon invitation, et aussitôt ils renversèrent à mort la première vedette et son cheval. L’armée s’avançait à marche forcée, j’engageai nos braves à se retirer et après le passage des canons et caissons, je songeai qu’il fallait empêcher le retour de nos ennemis en abattant les arbres pour en obstruer les boulevards, et bientôt les arbres furent renversés. 3°) Le lendemain mercredi de 7 à 8 heures du soir, dirigeant nos combattants contre un bataillon carré formé sur le boulevard vis-à-vis des rues du Helder et Michaudière, je fus remarqué par nos ennemis et la balle qui devait m’atteindre fut frapper à mort un porteur d’eau qui était placé à ma gauche. 4°) Le jeudi 29, je haranguai avec chaleur les 3e et 53e de ligne et mes paroles pénétrèrent avec succès dans leurs rangs. La confraternité fut cimentée par du vin, dont je payai une large part. » Le dossier d’examen des droits de Benard de Courtigis fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) Ier arrondissement. Le 3 mars 1831, il sollicitait l’appui du maire du (ancien) Ier arrondissement et lui donnait communication de la lettre qu’il avait envoyée aux membres de la Commission des récompenses nationales : « Si j’ai bien compris le sens de quelques paroles que le hasard m’a fait connaître, il semblerait que le titre de baron m’aurait été donné par Charles X, en récompense de manœuvres odieuses dans les élections. Messieurs, comme il n’y a que la corruption qui peut corrompre la corruption, je repousse avec horreur l’idée d’une pareille imputation. Je n’ai reçu de Charles X que son animadversion ; son ressentiment demeura ineffaçable contre les signataires de l’Acte additionnel ; j’étais alors maire d’Ozouer-les-Voulgis, arrondissement de Melun, où deux ans après au collège électoral je donnai mon vote d’éligibilité à l’illustre général Lafayette. Le titre de baron est annexé à la terre de Courtigis dont je porte le nom, en vertu d’une clause insérée dans le contrat de vente en 1813, devant feu Me Oudinot, notaire à Paris ; mais le titre n’est pour moi d’aucune valeur, d’après mes principes j’y renonce avec le plus grand plaisir. Un pur patriotisme me fit oublier mes soixante ans et une belle position, pour me trouver au premier rang des combattants dans les trois journées de Juillet. Cette abnégation n’avait d’autre but que l’amour de la liberté, qui a toujours dominé ma longue carrière. Une croix honorifique a été décidée, j’en ai formé la demande. Si tous ces faits que j’affirme sur l’honneur être d’une exacte vérité peuvent, monsieur, former votre conviction, je réclame avec confiance votre justice et bienveillance. J’ajouterai, monsieur le maire, à tous ces faits celui d’avoir été révoqué de mes fonctions de maire pour avoir traduit devant les tribunaux un prêtre jésuite de ma commune pour avoir forfait à l’honneur par l’esprit d’envahissement et de désordre inhérent à cet ordre, ennemi du pays et du bien-être d’autrui. Plus tard, ses supérieurs ne pouvant plus nier l’évidence, il fut renvoyé de ma commune, située dans le département de Maine-et-Loire. » On trouve en effet aux Archives nationales la lettre suivante le concernant : « Notice historique sur M. Benard de Courtigis. Charles, Alexandre Benard, se disant de Courtigis, né à Caen (Calvados), nommé baron sous le ministère Polignac, a fait acquisition d’une petite propriété à Ozouers-les-Oulgis au commencement de l’année 1814, qu’il a conservée jusqu’en 1818, époque où il a quitté furtivement cette commune ; presque aussitôt son arrivée à Ozouers, il a été nommé maire et s’est signalé par son attachement à la cause des Bourbons ; il ne cessait de dire qu’il avait combattu pour eux dans la Vendée des chouans jusqu’à la dissolution de cette fameuse bande. Comme maire, il portait dans les cérémonies une épée qu’il disait être celle avec laquelle il avait si glorieusement combattu pour ce qu’il appelait la bonne cause. Pendant les quatre années de son administration tous ses actes étaient de pur despotisme et fanatisme tel que d’obliger certaines personnes d’assister aux offices. Lorsque des futurs époux se présentaient chez lui, pour faire des publications de mariage, il leur faisait prendre l’engagement de faire bénir leur union, sous peine de leur refuser le civil. Dans le courant de l’hiver 1816 à 1817, la denrée de première nécessité étant à un prix élevé, les notables, habitants d’Ozouers, se sont empressés d’ouvrir une souscription en faveur des indigents ; les fonds en provenant ont été déposés entre les mains de ce maire chargé d’en faire la distribution ; mais celui-ci exigeait des malheureux d’être exacts aux offices et pour s’assurer qu’aucun d’eux n’y manquât, les hommes et les enfants mâles étaient rangés dans un bas-côté de l’église sous la surveillance du garde champêtre, les femmes et les filles d’un autre côté sous celle du bedeau ; ces deux officiers surveillants étaient chargés de rendre compte à M. le maire des individus qui avaient manqué la messe et par conséquent privés pour la semaine de prendre part aux secours. On l’a vu s’opposer à ce qu’un malheureux perruquier, son proche voisin, exerçât son état pendant la messe, sous prétexte d’y manquer et d’y faire manquer les personnes qu’il rasait. Enfin, son zèle le portait à faire surveiller les femmes qui lavaient la lessive, où il prétendait qu’on tenait des propos séditieux ; le garde champêtre devait lui rendre compte de ce qui se disait à la fontaine et dans les veillées du village ; ils menaçaient toujours de la cour prévôtale. Benard de Courtigis, en vendant sa propriété qui s’appelait ainsi et qu’il possédait près de Montargis, a eu soin en la revendant de retenir le titre de Courtigis, dont il se pare depuis cette époque. Il a épousé une vieille femme qu’il a toujours dit être la fille d’un des chirurgiens de Louis XV ou Louis XVI (mademoiselle Fumée). Ce mariage a été le résultat d’intrigues et de turpitudes. Elle était veuve d’un M. Lepelletier, attaché aussi à la cause des Bourbons. En quittant Ozouers, il est allé se fixer à Angers pour y exercer la médecine. Sa vanité et ses intrigues pour faire fortune dans cette ville n’ont pu cacher son charlatanisme et son incapacité dans cet art. De la ville d’Angers il s’est retiré dans un petit castel appelé la Bedaudière et situé près de cette ville. Les actes arbitraires auxquels il s’est livré l’ont fait destituer de la place de maire qu’il a occupée. Il a sollicité la croix lors du sacre de Charles X et, à cet effet, il s’est fait délivrer un certificat constatant ses opinions bourboniennes. Il s’est toujours dit descendant d’un bâtard de Louis XIII. En 1815, à peine connaissait-on la défaite de Waterloo, il fit arborer le drapeau blanc et exposa, par cet excès de dévouement à sa cause chérie, la commune d’Ozouers à la vengeance des troupes qui restaient fidèles à Napoléon et qui se rendaient au-delà de la Loire. Benard de Courtigis ignorant l’arrivée de l’Empereur à Fontainebleau en 1815 fit une proclamation en faveur des Bourbons, qu’il remplaça, le lendemain, par une autre pour Napoléon. On n’en finirait pas sur le compte de cet homme, de cet intrigant, si on voulait rechercher tous les ridicules de son administration et de sa vie privée. Enfin, il a été nommé baron sous le ministère Polignac. » Il reçut finalement la médaille de Juillet (par erreur sous le nom de Benard, baron de Coursigny sur les listes du Moniteur universel). Il fut l’un des dirigeants de la Société des réclamants de Juillet, 10, rue Bourg-Labbé, qui s’institua peu avant la clôture des travaux de la Commission des récompenses nationales, le 31 octobre 1831. Le ministère de l’Intérieur la dit « née de l’amour-propre froissé ou de l’avidité déçue » et propre « à alimenter les mauvaises dispositions des mécontents », ajoutant : « Elle y réussirait d’autant plus facilement si, par son adresse à flatter la crédulité, elle pouvait prendre quelque consistance et rallier les ambitions écartées par les décisions de la Commission légalement constituée. […] Les principaux agents […] se dont déjà fait remarquer par les encouragements au mécontentement qu’ils n’ont cessé d’adresser aux citoyens dont les réclamations ont été tardives ou n’ont pas été admises par la Commission des récompenses nationales. […] Le président de cette réunion paraît être le sieur Benard de Courtigis, décoré de la médaille après avoir inutilement fatigué le jury qui la lui a décernée de ses prétentions à la décoration spéciale. Son secrétaire se nomme Rossignol. » La Commission des réclamants, sollicita l’autorisation de remettre au roi son travail et lui adressa cette première lettre, en date du 29 juillet 1831 : « Sire, au milieu des immenses travaux attribués à la Commission des récompenses nationales, elle n’a pu s’occuper de tous les intérêts des combattants de Juillet. Les droits de beaucoup d’entre eux ont été méconnus ou rejetés sans examen approfondi ; d’autres ont laissé s’écouler les délais fixés par les ordonnances, sans produire leur demande, soit qu’ils fussent éloignés de la capitale par la nature de leurs fonctions soit que leurs blessures les retinssent dans les hôpitaux. Les combattants ont dû chercher les moyens d’obtenir la vérification des erreurs commises à leur préjudice. Pour y parvenir, ils ont, au nombre de quinze cents, nommé des mandataires chargés de soutenir et de faire valoir leurs droits près de l’autorité supérieure. La commission instituée par eux s’est occupée de la vérification des titres qui lui ont été produits. Elle a acquis la certitude que si l’injustice n’avait pas présidé au rejet de plusieurs demandes, la sévérité avait été poussée à l’extrême, surtout à l’égard de plusieurs combattants blessés. Dans ces circonstances, Sire, ils ont pris la résolution de s’adresser à Votre Majesté afin d’obtenir par leurs mandataires l’autorisation de présenter le résultat du travail auquel s’est livrée la commission choisie par eux. Ils ne doutent pas un seul instant que la sollicitude de Votre Majesté ne la porte à accueillir favorablement leur demande à revêtir la commission des pouvoirs nécessaires pour donner à ses travaux un caractère légal, afin de récompenser les hommes, qui ont donné à Votre Majesté et à la France des gages de leur amour et de leur patriotisme. Sire, lorsqu’au bruit des acclamations de la France entière Votre Majesté a été élevée sur le trône populaire les braves qui en sont le plus solide appui n’ont pas demandé le prix du sang versé mais ils veulent justifier à leurs compatriotes qu’ils ont pris part aux glorieuses journées. Comme chef de l’Etat, à Votre Majesté appartient le droit de leur délivrer leur brevet d’honneur. » Cette lettre était signée par, outre Benard de Courtigis, Girard, H. ; Millon, membre de la commission (à retrouver ?) ; Jeanne, Ch. (voir Jeanne, Eugène, Charles, Prosper), membre de la commission et décoré de la Croix de Juillet ; Sisco, Edouard (voir ce nom), membre de la commission ; O’Reilly, R., Rich. (à retrouver ?), membre de la commission ; Léger (à retrouver ?), membre de la commission ; le colonel Gaspard, Thierry (voir ce nom), membre de la commission ; Thracy illisible (à retrouver ?), membre de la commission ; Floriot, vice-président de la commission ; Petitjean, décoré de Juillet, membre de la commission ; Rossignol (à retrouver ?), secrétaire général de la commission ; D’Alvigny illisible (à retrouver ?), Noël (à retrouver ?), membre de la commission. Puis la Commission des réclamations fit parvenir cette seconde lettre, qui faisait réponse à un article paru dans le Moniteur : « La Commission des réclamations a fait remettre à Votre Majesté, le 29 juillet, un place tendant à solliciter votre justice en faveur de mille cinq cents combattants omis dans les travaux de la Commission des récompenses nationales. Alors, Sire, la Commission des réclamations ne connaissait pas le rapport inséré au Moniteur du 26 juillet. Elle était loin de s’attendre aux attaques injurieuses dont elle a été l’objet. Sire, le but des auteurs de ce rapport ne saurait échapper à Votre Majesté, lorsqu’ils disent : “S’il s’élève aujourd’hui des réclamations contre les décisions de la Commission, il faut les attribuer aux inspirations d’un amour-propre mal éclairé, à la négligence des réclamants qui n’ont pas produit de documents complets lors de leurs réclamations ou bien à l’intention de s’attribuer maintenant le mérite de quelques faits qu’ils ont eu le temps de mieux étudier depuis qu’on a pu en apprécier toutes les circonstances.” Leur but, Sire, est de nuire à nos travaux, en trompant la religion de Votre Majesté. Une réfutation complète de ce rapport a paru nécessaire à la Commission des réclamations. Elle s’en occupe dans ce moment. Les documents ne lui manqueront pas et leur authenticité ne pourra être contestée puisqu’ils consistent, pour la plupart, en des lettres de la Commission elle-même ou de plusieurs de ses membres, en des lettres non réfutées, insérées dans plusieurs journaux, en des attestations de fonctionnaires publics et de beaucoup d’hommes honorables. Ces documents prouveront jusqu’à l’évidence que plusieurs milliers de demandes appuyées d’attestations authentiques, irrécusables, constatant des faits plus qu’ordinaires ayant rapport aux combats des trois immortelles journées ont été repoussées, que des milliers de veuves, d’orphelins, de blessés sont réduits à la plus affreuse misère ; ils prouveront les faveurs accordées sans mérite, les secours distribués sans besoin, les humiliations dont beaucoup de réclamants ont été abreuvés. En un mot, ils feront connaître à Votre Majesté, à la France entière, le désordre, la partialité et les injustices qui ont présidé aux travaux de la Commission des récompenses nationales. La Commission des réclamations est loin de diriger ses attaques contre tous les membres qui la composaient ; il en est parmi eux de fort honorables, sans doute, mais qu’on ne vienne pas nous dire (dans un rapport fort long, tissu d’inexactitudes et de mensonges) que cette Commission a rempli son mandat selon le vœu de Votre Majesté et celui de la nation. Sire, la Commission des réclamations est attaquée dans son honneur, dans celui de mille cinq cents combattants de Juillet, réclamants. Elle ramasse le gant qui lui a été jeté. Votre Majesté sentira plus que personne le droit que la justice, qui est une pour tout le monde, lui concède en cette circonstance et daignera, en approuvant ses travaux, appuyer sa défense. La Commission des réclamations supplie Votre Majesté de vouloir bien lui accorder la faveur d’une audience particulière. » Cette lettre était signée par plusieurs des signataires de la précédente, soit outre Benard de Courtigis : Girard, H. ; Million ; Jeanne, Ch. (voir Jeanne, Eugène, Charles, Prosper) ; Sisco, Edouard (voir ce nom) ; Rossignol ; D’Alvigny illisible, Noël. Mais une lettre, en date du 28 août 1831, proposa, dans ces termes, au président du Conseil de décider qu’il n’y aurait aucune suite à donner à la demande de la Commission : « Une commission, prenant le titre de Commission des réclamants de Juillet et se disant instituée par un grand nombre de citoyens qui, bien qu’ils aient pris part aux événements des trois journées, n’ont point été désignés pour la décoration spéciale, s’est adressée au roi, sollicitant de Sa Majesté l’autorisation de mettre sous ses yeux le résultat du travail auquel elle s’est livrée dans l’intérêt des citoyens dont les droits, dit-elle, auraient été méconnus ou rejetés sans examen approfondi par la Commission des récompenses nationales. La Commission des réclamants n’a aucun caractère légal et l’on ne peut reconnaître même indirectement la prétention qu’elle annonce de contrôler les opérations de la Commission des récompenses nationales, instituée par une ordonnance royale et qui, seule, a été investie par la loi du 13 décembre du droit de statuer sur les titres des citoyens qui se sont distingués dans les journées de Juillet. En admettant que la Commission des récompenses nationales eût commis quelques erreurs dans l’appréciation des faits qui lui ont été soumis, il y aurait encore de graves inconvénients à accueillir le vœu exprimé par la Commission des réclamants. Sanctionner son existence, examiner ses décisions, ce serait sans doute faire naître de nouvelles prétentions, réveiller les ambitions déçues et leur fournir l’occasion de jeter dans la société de nouveaux brandons de discorde […]. » Devant ce refus d’être écoutée par le roi, la Commission des réclamants adressa la lettre suivante aux députés :
« Messieurs les députés,
Nous, soussignés, membre de la Commission des réclamations instituée par les combattants de Juillet, établie rue Neuve-Bourg-Labbé, n° 10, avons l’honneur de vous exposer : 1°) Que par suite des inexactitudes sans nombre qui se sont glissées dans les travaux de la Commission des récompenses nationales, il existe un très grand nombre de braves citoyens qui ont vaillamment combattu pendant les mémorables journées de juillet 1830 et qui, cependant, sont restés sans récompense. 2°) Que beaucoup de blessés, de veuves, d’orphelins n’ont reçu que de faibles secours, plusieurs d’entre eux n’ont rien obtenu et se trouvent réduits à la plus affreuse misère. 3°) Que de la fausse interprétation de la loi sur la décoration, il est résulté désunion parmi les combattants qui, bien qu’ils aient pris la même part aux trois journées, que plusieurs ne se soient pas quittés, qu’ils aient couru les mêmes dangers, se sont vu différemment récompenser. Il existe beaucoup d’exemples que sur deux combattants désignés sur un certificat collectif attestant les mêmes faits pour les deux, l’un a eu la décoration spéciale, l’autre la médaille ; souvent même l’un des deux n’a rien obtenu. On peut en citer plusieurs qui ont été portés pour la décoration et pour la médaille, d’autres pour deux médailles. 4°) Qu’en général les secours et les pensions ont été mal répartis. On voit des personnes légèrement blessées jouissant d’une certaine aisance qui ont obtenu le maximum, tandis que d’autres, pauvres pères de famille, grièvement blessés, amputés d’un bras ou d’une jambe, n’ont obtenu que le minimum. Nous passerons sous silence un grand nombre de décorations accordées à des personnes qui n’ont pris aucune part à la révolution de Juillet et d’autres dont l’absence de Paris pendant les trois jours a été constatée par des preuves authentiques, irrécusables : nous tairons leurs noms et ceux des décorés reconnus ennemis de nos institutions, de notre glorieuse révolution à moins, toutefois, qu’un nouveau défi de la part des auteurs du rapport inséré au Moniteur du 26 juillet dernier vienne nous contraindre à rompre le silence. De tels actes de la part d’une Commission, appelée à d’aussi belles, d’aussi nobles fonctions, d’une Commission destinée en quelque sorte à réparer les malheurs suite de la révolution de Juillet étonneront l’univers entier et pourtant tous ces faits et beaucoup d’autres non moins graves ne sont rien à ses yeux. Vous l’entendez-vous dire avec assurance qu’elle a prévu tous les cas, satisfait à tous les besoins, fait droit à toutes les réclamations, sans erreur ni omission. Si l’on en croit son rapport, la Commission des réclamations, mille cinq cents héros et martyrs de Juillet qui l’ont instituée, cinquante mille personnes qui ont signé sur leurs certificats ne seraient que de vils intrigants, que d’infâmes faussaires, qui, s’attribuant ou certifiant des faits qu’elle a récompensés dans d’autres individus, viendraient effrontément demander des décorations, des places, des pensions qu’ils n’auraient pas méritées. De telles calomnies tombent d’elles-mêmes ; les faits parlent plus haut, une masse de preuves est là pour les confondre. Un fait assez important à établir est celui qui touche à la négligence reprochée au réclamant de n’avoir pas produit des documents complets lors de leur réclamation. Plus de cinq cents titres, parmi un plus grand nombre qui nous sont parvenus, sont de l’authenticité la plus incontestable et prouvent non seulement par leur date, mais encore par des notes de la Commission, par des lettres de plusieurs de ses membres, que leurs demandes sont parvenues en temps utile. Nous aborderons un point non moins délicat, c’est celui des personnes qui n’avaient fait aucune réclamation et contre lesquels on a voulu élever une prescription. Une prescription contre les combattants de Juillet ! Qui a pu concevoir une telle pensée ? Ne sait-on pas qu’une prescription, si elle était adoptée, frapperait cette immortelle division de volontaires parisiens qui, pour la seconde fois en une année, se vouant à une mort presque certaine, a sauvé notre armée d’Alger. Si la Commission des récompenses nationales eût fait des enquêtes, comme elle le prétend, tous les mérites seraient récompensés ; la Commission des réclamations n’eût pas été instituée et ses plaintes ne retentiraient pas dans cette enceinte. Nous aurons donc trois points principaux à attaquer : premier point, les récompenses honorifiques ; second point, les pensions ; troisième point, les secours. Récompenses honorifiques. La nation, afin d’éterniser la mémoire de notre glorieuse révolution et récompenser les braves qui en trois journées ont conquis ce précieux droit de l’homme qui nous semblerait ravi à jamais, la liberté, a voulu qu’une décoration fût décernée à ceux qui s’étaient particulièrement distingués ; mais la loi n’a pas dit que le courage devait être pesé dans une balance ; elle n’a pas dit que le plus ou moins de participation au combat devait être prise en considération, elle n’a pas voulu établir de différence entre celui qui a combattu à l’Hôtel de ville et celui qui attaquait le Louvre, entre celui qui s’est trouvé à la caserne de Babylone et celui qui a vaincu aux Tuileries, entre celui qui s’est montré dès le 27 et celui qui s’est battu les 28 et 29. La loi n’a pas voulu ces distinctions, et si elle les avait consacrées, elle devrait être rapportée. Quiconque a combattu, que ce soit au Louvre, aux Tuileries, à l’Hôtel de ville, à la caserne de Babylone, sur les quais, les boulevards, dans différentes rues de Paris, que ce soit le 27, 28, 29 a bien mérité de la patrie, s’est rendu digne de la décoration spéciale : voilà esprit de la loi. La majeure partie de l’héroïque population de Paris a participé à notre régénération politique ; les uns en élevant des barricades et jetant des projectiles par les croisées, d’autres en secourant les blessés, prodiguant toutes sortes de soins aux combattants, ceux-ci en établissant des ambulances, en faisant de la charpie ; ceux-là en donnant du linge, distribuant du pain, des vêtements, de l’argent, sans s’informer si celui qui les recevait était un oppresseur ou un défenseur de la liberté. Une récompense leur fut destinée, ce fut la médaille. Nous vous demandons, Messieurs, est-ce ainsi que la Commission des récompenses nationales a interprété l’économie de la loi lorsqu’elle dit dans son rapport : “La participation des citoyens aux journées de Juillet n’était pas la même pour tous. A part ceux qui s’étaient signalés de manière éclatante, les uns n’étaient venus que le dernier jour, d’autres, tout en y prenant part pendant les trois journées, ne s’étaient pas placés en première ligne ; les droits à la reconnaissance publique étaient plus ou moins grands. Cette différence dans les actes devait en apporter une dans les récompenses. Aussi la loi du 13 décembre distingua-t-elle entre la médaille et la décoration. La première devait être donnée à tous ceux qui avaient pris une part remarquable aux journées de Juillet ; la seconde à ceux qui s’y étaient plus particulièrement distingués.” Un fait digne de remarques et qui fait naître de tristes réflexions, c’est que la majeure partie des blessés, dont les certificats prouvent qu’ils l’ont été en combattant, n’ont obtenu que la médaille, tandis que pour d’autres il existe des décorations. La Commission des récompenses nationales est tombée dans une erreur encore plus grave lorsque, malgré toutes les investigations dont elle a pu être entourée, elle n’a trouvé que cinq mille cinq cents personnes environ dignes de récompenses tant en croix qu’en médailles. La nation croira-t-elle que cinq mille cinq cents citoyens, la plupart sans armes, aient pu vaincre une armée de quinze à vingt mille hommes, bien exercés, la plupart anciens militaires, commandés par les chefs expérimentés, abondamment pourvus de munitions et d’artillerie. Pensions. Le second point, celui des pensions n’est pas moins attaquable que le premier et laissera des souvenirs d’autant plus fâcheux qu’il sera plus difficile d’y apporter un remède. Nous prouverons que malgré les prétendus soins aurait pris la Commission des récompenses nationales, malgré les enquêtes qu’elle dit avoir faites, il existe (preuves en main) un grand nombre de blessés, de veuves, d’orphelins, d’ascendants de plus ou moins de soixante ans qui n’ont pas de pension et qui, sans autres ressources que cinquante, soixante, quatre-vingts, cent ou cent vingt francs qu’ils ont reçus pendant une année ont été froidement abandonnés aux horreurs de la misère la plus complète ; plusieurs de ces malheureuses victimes de notre glorieuse révolution, pressées par la faim, ont souvent préféré tendre la main aux passants que de s’exposer aux humiliations dont ils se plaignent d’avoir été abreuvés ; les blessés, les veuves, les orphelins, enfants d’adoption de la nation, tendre la main aux passants quel spectacle pénible ! La plume se refuse à tracer ces faits non moins graves, il répugne à notre délicatesse de nommer telle ou telle personne qui repoussait les mains suppliantes du malheureux qui demandait du pain, en lui disant Pourquoi t’es-tu battu ? Secours. Nous touchons au dernier. Celui des secours accordés aux combattants de toutes les classes ; celui-là n’est pas sans intérêt. On ne peut se dissimuler que la révolution de Juillet, toute belle, toute glorieuse qu’elle n’est, n’eut de suite fâcheuse pour la classe industrielle. Après la victoire, les combattants de Juillet, composés pour la plupart d’ouvriers, d’employés ont manqué d’ouvrage et d’emploi. Habitués à une vie laborieuse, ils se sont trouvés réduits, malgré la sollicitude du gouvernement, à vivre dans l’oisiveté, à l’aide de trop modiques secours de vingt, trente ou quarante francs distribués par les soins de la Commission (voir ce rapport). Encore est-il vrai de dire que les blessés seuls y ont participé. Les combattants non blessés, après avoir épuisé le peu de ressources qu’il leur restait, après avoir mis tous leurs effets au mont-de-piété, vendu ceux de trop modique valeur sur lesquels on n’a voulu faire aucun prêt, sont réduits à demander l’aumône. Sans asile, ils sont exposés à coucher dans la rue. Voilà une faible esquisse du tableau que présentent les hommes qui ont posé la première pierre du trône populaire sur les débris de l’absolutisme. La Commission de souscription nationale a-t-elle rempli son mandat ? A-t-elle suivi le vœu de la nation, en les excluant du droit de participation aux souscriptions nationales ? Nous ne le pensons pas. Ce serait donner une fausse interprétation aux vœux des souscripteurs, qui n’ont nullement entendu venir au secours que d’une partie des combattants de Juillet. Les blessés et non blessés n’ont-ils pas pris la même part dans les trois jours ? N’ont-ils pas connu les mêmes dangers ? N’ont-ils pas les mêmes droits à la reconnaissance nationale et à ses bienfaits ? La Commission des souscriptions nationales a joué sur les mots lorsqu’elle a prétendu que les blessés sont seuls victimes. Ne sont-ils pas victimes les malheureux ouvriers et commis, qui se trouvent sans ouvrage est sans emploi par suite de la commotion qu’a fait éprouver la révolution sur toutes les branches d’industrie ? Ce sera à vous, Messieurs les députés, à apprécier ces considérations avec les décisions de la Commission des souscriptions. Quant à nous, notre tâche se borne à vous les exposer et à vous soumettre le résumé de nos demandes. Nous avons l’honneur de vous prévenir, Messieurs, qu’un état nominatif constatant les droits des réclamants et les dossiers à l’appui seront mis à la disposition de la Chambre afin de la mettre à même de connaître la nature des demandes et de circonstancier le rapport qu’elle devra en faire. Nous y joindrons une protestation contre la médaille et la demande d’une révision de ce travail, signées de plus de cinq cents personnes, ainsi qu’une pétition signée par beaucoup de décorés spéciaux appuyant cette réclamation. Nous laisserons à vos lumières le soin d’apprécier si la révision de ce travail doit être prise en considération ou s’il convient mieux de demander qu’il n’y ait qu’un seul ruban pour les deux décorations. Résumé. Attendu qu’il est constant que beaucoup de combattants de Juillet ont été éliminés de la décoration spéciale, les uns quoiqu’ils aient produit en temps des certificats authentiques, irrécusables, d’autres parce que, soit absence ou négligence, ils ont laissé passer les délais, attendu la fausse interprétation qui a été donnée à la loi sur la décoration, attendu qu’il demeure établi que beaucoup de blessés, de veuves, d’orphelins n’ont point obtenu de pension, malgré leurs droits bien constatés, attendu qu’il est suffisamment prouvé que les allocations des pensions ont été mal réparties, considérant que pour des droits aussi sacrés, il ne peut y avoir prescription, nous demandons qu’il vous plaise, Messieurs les députés, renvoyer notre demande aux ministres de l’Intérieur et celui des Travaux publics à l’effet d’obtenir qu’il soit nommé une commission chargée de vérifier les droits des réclamants à la décoration spéciale, aux pensions et secours. Nous avons la confiance Messieurs les députés, que notre demande vous inspirera tout l’intérêt que la justice et l’équité doivent attendre des mandataires de la nation française. Nous avons l’honneur, etc. » La Commission des réclamants fit ensuite, le 10 décembre 1831, la lettre suivante au ministre de l’Intérieur et président du Conseil : « Les combattants de Juillet, au nombre de deux mille cinq cents (sic) environ, tant orphelins, veuves, ascendants que blessés et non blessés sur lesquels la Commission des récompenses nationales n’a point statué, pour des motifs qu’il nous sera facile d’expliquer, ont l’honneur (par l’entremise de notre Commission) de vous adresser leurs réclamations. Les titres de beaucoup d’entre eux sont irrécusables et d’une authenticité si frappante que la commission de la Chambre des députés n’a pu se dispenser de le déclarer dans son rapport du 3 août courant, en proposant le renvoi, qui a été adopté à l’unanimité. Forts de cette opinion, forts de nos droits, confiants dans la justice du roi, en celle de son ministre, nous espérons que vous voudrez bien prendre en considération notre demande et la mettre sous les yeux de Sa Majesté. Il est temps, M. le ministre, que le sort de ces malheureux soit fixé. Il est temps que l’orphelin et l’épouse retrouvent dans la patrie le père, l’époux qu’ils ont perdu dans la lutte de la liberté contre le despotisme ; que le blessé obtienne une pension qui lui donne du pain ; que le combattant qui s’est couvert de gloire puisse voir sur sa poitrine l’étoile de Juillet, que la nation lui a promise. Il est temps, M. le ministre, que notre commission soit dissoute ; car alors la malveillance et la calomnie seront forcées de chercher ailleurs un aliment qui leur est indispensable. » La Commission joignait à sa lettre un cahier de notes, reprenant plusieurs cas particuliers chargés d’étayer son argumentation : Lecronier, Pierre ; la mère de Morin, Pierre, François ; les frères et sœur de Ducastel, Paul, Victor ; la veuve de Masse, François, Marie, Joseph ; Lechanteur, Jean ; Daubigny, Pierre, Jean ; Saint-Léger, Henry ; Groffilex, Pierre, Louis ; Hayet ; Guy ; Meurice, Joseph ; Lentrain, Jean-François ; Bertrand, Joseph ; Coti, Jacques, Alphonse ; Desertine, Maurice ; Simonet, Charles ; Cauzet Demarest, Joseph ; Noël-Martin, Pierre et Druette, Napoléon ; Héribel, Edouard, Victor ; Besson, Dora ; Bremer, Jacques ; Rozard, Pierre ; Parasset illisible ; Panouillot, Jean-François ; Rey, Jean, Bernard ; Foulon, Pierre, Charles ; Pilliot, Jean, Alexandre ; Mercier, François, Marie, Modeste ; Mauger, Louis, François ; Hubert, Martin, Pierre, Claude ; Lebouc, Jean-François, Nicolas (pas sûr), Marie ; Exelmans, Charles, Joachim ; Mistral ; Moison, Pierre, Jean-Baptiste ; Rouilly, Jacques ; Pelvilain ; Jobard, Claude ; Devers, Félix ; Moreau ; Borne, Jean-Pierre ; Roignan, Pierre, Jacques). En novembre 1831, le préfet de police faisait au président du Conseil le rapport suivant sur cette même société : « Cette association est connue de mon administration depuis le moment où elle a été organisée ; elle présentait, dans le principe, un caractère de bonne foi qui semblait éloigner tout soupçon de vues politiques. On pouvait croire en effet qu’il ne s’agissait que de faire valoir les droits d’un certain nombre de combattants de Juillet, ou prétendus tels, à des récompenses auxquelles il n’avait pas eu part. Car, à cette époque, les derniers délais fixés par les lois et ordonnances pour ces sortes de réclamations n’étaient pas expirés. Toutefois cette commission devint dès lors l’objet d’une surveillance spéciale. Plusieurs de mes rapports quotidiens ont fait connaître à Votre Excellence le résultat de cette surveillance, si bien justifiée par l’événement. La prétendue Commission de réclamations, tout à fait sans objet aujourd’hui qu’il n’y a plus de réclamations possibles, est devenue un véritable club. J’ai eu l’honneur d’entretenir Votre Excellence des rapports de cette société avec le Comité polonais, avec le général Thiars et autres personnages. Toutes ces circonstances indiquent suffisamment la nouvelle direction qu’elle a prise. La surveillance va être continuée avec soin et Votre Excellence sera immédiatement informée de tout ce que ses résultats pourront présenter d’intéressant. » En janvier 1832, Benard de Courtigis adressait la lettre suivante au ministre de l’Intérieur : « Monsieur le ministre,
»J’ai l’honneur de présider la Commission nommée par plus de deux mille réclamants de Juillet, qui se sont constamment et successivement réunis dans nos bureaux, avec ordre, soumission et décence, devant les membres de la Commission pour les prier de s’occuper laborieusement de la validité de leurs droits, de leurs besoins et de présenter un mémoire à la Chambre des députés, qui a décidé que son objet était d’une haute importance et que son renvoi à monsieur le ministre était indispensable. Depuis ce temps, qui date d’un mois environ, les réclamants se présentent dans les bureaux et chaque jour chez moi, pour me presser vivement de soutenir près de vous, monsieur le ministre, leurs réclamations qu’ils accompagnent d’une intempérance de langage, qui me ferait peur pour l’avenir si je ne les calmais par des paroles qui donnent la conviction que monsieur le président des ministres a de la sympathie pour tous les besoins et pour toutes les nécessités et qu’incessamment Son Excellence appliquera avec sollicitude les remèdes appropriés à leurs souffrances. Il y a quinze jours que j’ai eu l’honneur, monsieur le ministre, de vous adresser des notes et une lettre annexée, où je suppliais Votre Excellence d’accorder sa bienveillance et justice à ce peuple de Juillet qui protégeait pendant les trois jours que les lois sommeillaient les personnes et les propriétés. Les vœux de la patrie étant loin d’être satisfaits, les droits des réclamants de Juillet sont toujours ouverts dans la loi sur les récompenses nationales. Une ordonnance semblerait en défendre l’approche et même l’entrée mais une ordonnance est facultative par la libre et gracieuse prérogative du roi, dont le cœur paternel ne peut permettre que l’arbitraire impose des limites à la justice. C’est ce noble sentiment, entouré de cette auréole de munificence royale, qui a fait passer de profondes convictions de garantie dans l’esprit de la Commission pour accepter avec confiance le mandat des réclamants de Juillet. Cette commission est inspirée par les vrais sentiments d’humanité, de justice et de sympathie, qui lui imposent le devoir de l’accomplir. Interprète fidèle de leurs besoins, elle s’est occupée à tâcher de réparer les injustices des esprits préoccupés qui ont dédaigné la recherche de la vérité, que des commissaires investigateurs et les membres eux-mêmes de la Commission ont trouvée, après des scrupuleuses et laborieuses investigations. L’opinion publique, qui n’ignore pas les omissions et erreurs de la Commission des récompenses nationales et qui se prononce ouvertement pour les réclamants, vient fortifier celle de leurs mandataires, qui vous supplient, monsieur le ministre, de vouloir bien adjoindre des commissaires pour s’enquérir du mérite des réclamations, près de ceux des membres de la commission instituée les réclamants, que vous aurez la bonté de désigner. La conviction, qui est une vérité imperturbable, démontrera qu’une conscience éclairée et l’amour de l’humanité ont présidé dans toutes les discussions et délibérations qui ont produit un travail où l’appréciation reconnaîtra une rigoureuse équité. C’est alors que les réclamants de Juillet seront légalement et convenablement représentés, c’est alors enfin que ce grand acte de justice mettra fin aux tristes et pénibles anxiétés. Aucun d’eux n’ignore, monsieur le ministre, que tout l’espoir de leur avenir est maintenant dans vos mains. J’ai fait comprendre à plusieurs que c’était une raison de se féliciter et que j’osais espérer de votre bienveillante sollicitude l’honneur d’un instant d’audience, ou avec la personne de l’intime confiance de Votre Excellence, afin de faire valoir in paucis verbis (en peu de mots, N.D.A.) les droits des réclamants de Juillet dont l’obtention affermira l’avenir du gouvernement de Juillet. » En septembre 1832, suite à une demande présentée par de Courtigis pour obtenir la croix de la Légion d’honneur, le préfet de la Seine demanda au maire de l’arrondissement qu’habitait ce dernier de lui faire connaître « avec toute l’exactitude possible qu’elle a été la conduite du pétitionnaire depuis qu’il est domicilié sur votre arrondissement, quels sont les services qu’il a pu rendre au gouvernement, quels sont ceux qu’il a rendus à l’humanité dans l’exercice de sa profession et enfin quel est le degré de considération qui lui est accordé à raison de ses mœurs, de son caractère et de ses qualités personnelles. Je vous serai obligé, monsieur le maire, d’entrer dans tous les détails qui pourront contribuer à mettre en évidence les titres de M. Benard de Courtigis, afin qu’il puisse être statué sur sa demande avec une parfaite connaissance de cause. » Le commissaire de police du (ancien) Ier arrondissement rendit alors au maire le rapport suivant : « Il résulte des renseignements que j’ai recueillis que les droits que peut avoir, à l’obtention de la décoration de la Légion d’honneur, M. Benard de Courtigis, docteur en médecine, demeurant rue de la Paix, n° 8, seraient :
»Quant aux journées de juillet 1830, il aurait (souligné dans le rapport, ici et plus loin, N.D.A) par ses discours et ses paroles, fait passer beaucoup de soldats dans les rangs du peuple qui se battait pour la liberté ; circonstance où il a, dit-on, dépensé quelque argent en faisant donner du vin à la troupe pour l’engager à fraterniser avec le peuple.
»Qu’il a été président de la Commission des réclamants de Juillet, et comme tel aurait toujours repoussé avec fermeté les opinions politiques exagérées qu’on apportait dans les délibérations, et par ses conseils ramené quantité de ces réclamants à des sentiments d’ordre et de paix et à celui de l’amour du roi, dont ils paraissaient s’être beaucoup écartés. C’est aussi d’après ses conseils que des individus, réclamants de Juillet, sortant de chez lui en septembre 1831, coururent à la défense de MM. les ministres Casimir Perier et Sebastiani lorsque les ennemis de l’ordre voulurent attenter à leur vie (toujours à ce qu’on dit).
»On dit également que le 6 juin, dans la matinée et passant sur le boulevard Poissonnière, M. Benard rencontra un fort groupe de jeunes gens armés, qui étaient en insurrection, parmi lesquels se trouvaient quelques réclamants de Juillet, qu’il se serait adressé à ces derniers et que par ses paroles énergiques et l’influence qu’il avait sur eux, il les aurait dispersés et même fait prendre, à la majeure partie, le chemin du devoir et de l’honneur en allant se réunir dans les rangs de la garde nationale où ils firent preuve de courage et de dévouement dans les lieux du danger (pour être certain de cela il faudrait l’avoir suivi).
»Il paraîtrait qu’il se serait donné, comme tous les médecins de Paris, beaucoup de mal pour soulager et apporter des soins aux cholériques.
»M. Benard de Courtigis est âgé d’environ soixante à soixante-cinq ans, il est animé certainement de très bons sentiments et sa conduite dans les jours de troubles est digne d’éloges ; mais je crois que ses titres réels pour obtenir la croix d’honneur c’est qu’il est ancien membre de la faculté et de l’Académie de médecine et que de plus ce vieux praticien jouit d’une très bonne réputation. » Il était marié à Fumée, descendante de Fumée, Adam, garde des sceaux et médecin des rois au XVe siècle. Il demeurait dans son domaine de la Bedaudière commune de Savigné (Maine-et-Loire) en 1819-1821 ; hôtel de Nantes, 22, rue des Bons-Enfants lors de ses passages à Paris en 1825 ; 6, rue Chantereine à la Chaussée d’Antin en 1829 ; 8, rue de la Paix en 1830-1832. Esquisse du mouvement héroïque du peuple de Paris, dans les journées immortelles des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830 ; ou Lettre adressée au lieutenant-colonel Boyer, l’un des soldats de la Grande Armée, par son ami, Fabré-Palaprat, médecin à Paris, Paris, 1830, chez A. Guyot, éditeur, rue Neuve-des-Petits-Champs, n° 37 et Amyot, libraire, rue de la Paix, n° 6, p. 35-36 ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris VD6 91, liasse 2 ; Archives de Paris VD6 92 ; Archives de Paris VD6 93 n° 1 demandes de la croix d’honneur ; Archives de Paris VK3 25 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille, (ancien) Ier arrondissement ; Archives de Paris VK3 43 ; Archives nationales F/1dIII/33 dossier indemnités et récompenses, envoi du 30 août 1830, envoi du 7 septembre 1830, envoi du 22 septembre 1830 du ministre de l’Intérieur à la Commission des récompenses nationales ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) Ier arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/44 ; Archives nationales F/1dIII/82 ; Archives nationales F/9/1154 ; Archives nationales F/9/1156 ; Archives nationales F/1dIV/B/6 ; Archives nationales F/1dIV/B/7.