Bertrand

Biographie


Il fit parvenir à la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIe arrondissement, le récit suivant des événements, tels qu’il les avaient « vus ou observés » : « Le 27, je suis sorti de chez moi à 2 heures. J’ai parcouru Paris par la rue Saint-Martin, où un mouvement populaire se faisait remarquer. Les rues Grenetat, Saint-Denis, du Caire, Neuve-Saint-Eustache, des Fossés-Montmartre m’ont paru calmes et tranquilles. A 3 h moins le quart, j’étais à la Banque. J’y appris que dans la matinée un homme, dans le Palais-Royal, avait crié Vive le roi ! et s’était refusé à y joindre le cri de Vive la charte ! qu’il en fut corrigé à un tel point qu’on l’avait apporté meurtri au poste du corps de garde de la Banque. Cette nouvelle piqua ma curiosité et me porta à descendre la rue Neuve-des-Petits-Champs, où j’appris qu’il venait de passer un attroupement portant un drapeau de ralliement. Je continuai jusqu’à la place Vendôme ; je la traversais. Il était 4 heures et demie. Je remontais la rue Saint-Honoré jusqu’à la rue de l’Arbre-Sec. J’y remarquai qu’à partir de la rue du Marché-Saint-Honoré, on fermait les boutiques, que plus j’approchais du Palais-Royal plus la multitude était grande et en tenue absolument bourgeoise. Au carré des rues de Richelieu et de Rohan, il y avait des gendarmes. La multitude était si grande que j’hésitais d’aller plus loin. Je m’hasardai, je suivis un fiacre qui m’ouvrit le passage. Nous traversâmes la place du Palais-Royal, qui était libre du public, mais la place des fiacres était garnie d’un piquet de gendarmerie à cheval. Je continuai de monter la rue Saint-Honoré ; en y entrant je rencontrai deux voitures de roulage chargées très haute et suivies d’une petite voiture des ports attelée d’un cheval, que je remarquais être conduite ou accompagnée par plusieurs hommes vêtus d’une blouse qui n’annonçait par leurs costumes habituels. Cette voiture était chargée de divers meubles de nulle valeur, comme tables, tréteaux, tabourets, chaises, bancs. Au moment de déboucher sur la place du Palais-Royal, un homme qui accompagnait cette voiture voulut faire tomber une chaise mais il en fut empêché par un autre qui lui cria Il nest pas encore temps. Cette circonstance me fit penser qu’il n’était pas prudent de rester en cet endroit et qu’il allait se passer quelque tumulte. Je pressai ma marche et, arrivé à la rue du Coq, je rencontrai un fort détachement de gendarmerie à cheval, quatre officiers en tête, qui allait rejoindre celui qui était sur la place du Palais-Royal. Arrivé à la rue de l’Arbre-Sec, je la descendis jusqu’au quai de l’Ecole et revint chez moi, quai Bourbon, en suivant tous les quais, sans que j’y fisse aucune autre remarque que tout était tranquille. J’arrivais chez moi à 5 heures et demie, d’où j’en suis sorti à 6 heures et quart et, en sortant, je remarquai sur la place de Grève une multitude de personnes armées de toutes armes, laquelle se mit en mouvement et se dirigea sur les quais du port au blé jusqu’à la rue des Barres, qu’elle remonta, sans doute pour se porter rue Saint-Antoine. Le soir, à 11 heures, je suis rentré chez moi et, au même moment, les lanternes tombaient avec fracas et grands hourras. Je passais la nuit avec bien des réflexions et le lendemain au jour les lanternes de l’île Saint-Louis qui avaient échappé furent descendues et conservées. Le 28, mercredi, je me promenais sur le quai Bourbon. Avec mes voisins nous causions de la veille et conjecturions sur ce qui à aller se passer. La place de Grève était complétement occupée par une multitude de monde, armé ou non armé, faisant des cris et hourras épouvantables. Chacun était dans la consternation. A 9 heures du matin nous aperçûmes déboucher par le pont Marie un détachement de gendarmerie, moitié infanterie et l’autre de cavalerie, environ cent hommes marchant d’un pas lent il fila tout le quai vers le port au blé, traversa la place de Grève, sans aucune provocation de part et d’autre et sans s’arrêter, monta le quai Pelletier. Ce détachement n’eut pas plutôt traversé le pont Notre-Dame qu’en descendant le quai de Gesvres nous entendîmes une fusillade considérable, sans que je puis dire de quel côté les premiers coups sont partis, attendu que la hauteur du pont Notre-Dame et la descente du quai de Gesvres nous en masquaient la vue. A cette terrible et meurtrière fusillade le quai Pelletier fut à l’instant évacué, ainsi qu’une partie de la place de Grève et chacun se retrancha pour sa sûreté personnelle. Deux gendarmes du détachement, au moment de la fusillade, firent demi-tour et descendirent au grand galop le quai Pelletier, arrivèrent jusqu’à l’avant-dernière maison, se ravisèrent et retournèrent joindre leurs camarades. Que sont-ils devenus ? et les autres ? Je ne puis de dire mais de toute la journée ils n’ont pas reparu, aucun. Après chacun prenait son poste, chargeait ses armes. Toutes les rues aboutissant sur le port au blé, depuis la place de Grève jusqu’à celle de Geoffroy-Lasnier, se sont garnies d’hommes entièrement dévoués. Il se trouvait des hommes habillés de l’uniforme de la garde nationale. Pour ce qui est du fond de la place de Grève je n’ai pu l’observer, la grande moitié étant vue d’oblique. De 10 à 11 heures, j’aperçus le pont Notre-Dame comblé de troupes, cavalerie et infanterie. Trois pelotons de la garde royale se présentèrent à l’entrée du quai Pelletier. Ils se mettent en marche, commandés chacun par un officier et suivi de deux pièces de canon et un caisson. Ils s’avancent jusqu’au milieu du quai, font halte et se concertent. Le premier peloton s’avance, les deux autres restent de pied ferme. Ce premier peloton arrive au bas du quai et avant de déboucher à la dernière maison fait encore halte. Après le premier rang s’avance sur la place. En y arrivant, fait un feu de file et aussitôt il est suivi par les deux derniers rangs qui, en débouchant sur la place, font leurs feux de peloton. Les deux autres pelotons arrivent au pas de charge et tour à tour font leurs feux de peloton et ensuite se mettent en bataille, appuyés sur les maisons faisant face à la rue de la Mortellerie et de l’Hôtel de ville, la droite joignant le quai Pelletier. Les canons s’avancent, se mettent en batterie, l’une dirigée sur l’Hôtel de ville et l’autre sur le port blé. Le premier coup de canon a tiré sur l’Hôtel de ville et l’autre sur le port blé. Alors tout a été engagé de part et d’autre, l’acharnement était des plus meurtriers. La troupe dans cette position était tellement bloquée qu’elle se passait en désespérée. De 11 heures à midi, la troupe fut renforcée par un fort détachement de Suisses, qui arriva du quai aux Fleurs, quai de la Cité et traversa le pont d’Arcole et prit rang avec la garde royale. Aussitôt une détonation de mousqueterie et d’artillerie fut commencée. Les ripostes partirent de toutes parts, les feux n’ont cessé qu’à la nuit tombante. J’ignore si la troupe a jamais été maîtresse de la ville (lire de l’Hôtel de ville, N.D.A.). Je ne pouvais le voir. Il y a eu de temps en temps des interruptions de feu. Le drapeau sur l’Hôtel de ville a été placé et déplacé plusieurs fois. Après-midi, le quai de la Cité a été plus garni de tirailleurs que dans la matinée. C’est de ce point que partait une violente mousqueterie ainsi que du port au blé. J’ai vu des hommes d’un courage extraordinaire, traverser le pont d’Arcole, aller jusqu’au poteau de la lanterne du bout de la place de Grève, y appuyer leur fusil et tirer à bout portant sur les canonniers de la garde. Ils y parvenaient en courant et s’en retournaient au pas. Plusieurs y ont trouvé la mort. Il en est un que j’ai vu faire ce trajet trois fois portant son fusil d’une main et de l’autre un oriflamme tricolore. Je regrette de ne pas le connaître ou savoir ce qu’il est devenu. C’est un héros. Le pont Notre-Dame a constamment été garni de troupes, une pièce de canon à l’entrée de la rue Planche-Mibray tirait et dirigeait ses coups sur la rue des Arcis-Saint-Martin. De toute la journée aucune circulation ne se faisait sur le quai Pelletier ni de port au blé sinon vers 3 ou 4 heures qu’il est passé deux corbillards des pompes funèbres qui ont circulé depuis le pont Marie jusqu’au pont Notre-Dame ce qui nous a fait croire que c’était pour enlever les morts. C’était de leur part une imprudence ou une ignorance. Les combattants les ont respectés et laissé passer librement. C’est après leur passage qu’une caisse de provisions est arrivée pour la troupe. Les feux n’ont cessé qu’à la nuit formée et c’est dans la nuit de la troupe a fait retraite. Dans la journée j’ai reçu de M. Lebègue une lettre qui me disait Mon commandant jattends vos ordres. Le lendemain 29, à la réquisition de mes anciens camarades, j’ai organisé trois postes : le premier au poste de la gendarmerie rue des Fossés-Saint-Bernard, le deuxième rue Saint-Victor et le troisième place Maubert, chacun de cent vingt à cent cinquante hommes. Ceux qui avaient des armes de l’ancienne garde nationale les ont délivrées à ceux qui n’en avaient pas. A ma recommandation des officiers et des sous-officiers ont été nommés par acclamation. Des patrouilles ont été dirigées dans le quartier, ce qui a été un grand bien pour la police et la sûreté des habitants. Le soir M. Lafond, fut à l’ordre à l’Hôtel de ville, et à minuit je reçus une ordonnance du général Lafayette portant : Le général Lafayette recommande au commandant du faubourg Saint-Marceau pour cette nuit et demain de faire multiplier le plus possible les barricades et de faire garnir les croisées les plus élevées dhommes courageux qui par leur feu le plus vif puissent soutenir les efforts de leurs camarades. Aussitôt je fis parvenir cet ordre au poste de la halle aux vins, avec recommandation de faire parvenir à tous les postes qui comme nous en avaient établi dans l’étendue de la XIIe légion, ce qui fut exécuté au-delà de tous éloges. Le 30 au matin, je me rendis à l’Hôtel de ville pour faire mon rapport et depuis nous sommes organisés en cela nous pouvons dire de nous-mêmes car justement je ne trouve pas qu’on s’occupe franchement de nous ; si on s’en était occupé, nous serions plus en ordre. » En 1830, il commandait le 3e bataillon de la XIIe légion de la garde nationale. Il demeurait 35, quai Bourbon dans l’île Saint-Louis en 1830. Archives de Paris VD3 8, révolution de 1830, lettres de polytechniciens, rapports divers, etc.

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