Bordeaux (ville de)

Biographie


« La nouvelle de la dissolution de la chambre arriva à Bordeaux par le télégraphe. Cette seule nouvelle, répandue à la bourse, arrêta sur-le-champ toutes les affaires, et causa une stupeur générale On ne doutait pas, dès lors, que Bordeaux ne ressentît une indignation égale à celle de Paris en apprenant toute l’étendue du crime des ministres. Les ordonnances y furent connues le 28 juillet, à dix heures du soir, par dépêche télégraphique. L’inquiétude fut universelle. Elle se changea en stupeur lorsque le 29 apporta le texte officiel de ces monstrueuses dispositions. A l’instant on suspendit le chargement des navires en expédition. La Bourse demeura fermée, les ateliers furent déserts, les ouvriers du port sans occupation, les travaux arrêtés. Les chaix (magasins de vin) furent fermés, et les ouvriers, congédiés. Cependant on n’avait pas encore connaissance des massacres de Paris. Ce ne fut que le vendredi 30, vers le soir, que la première nouvelle s’en répandit. Aussitôt la population entière manifesta une exaspération sans exemple. D’un côté s’ameutaient les ouvriers congédiés ; de l’autre la jeunesse redemandait à grands cris la charte. On courut à la préfecture ; on y brisa tout. Les archives et tous les papiers furent, ainsi que les meubles, jetés par les fenêtres. On se saisit du préfet, M. de Curzay, qui se débattit avec courage. Il tua un homme ; mais ensuite il fut accablé de coups. On le conduisit à la rivière, pour l’y noyer et l’y faire rejoindre sa voiture qui y avait été précipitée, lorsque quelques jeunes constitutionnels se dévouèrent, et par une manœuvre habile trouvèrent le moyen de le cacher. Ils dirent au peuple qu’il était en avant ; alors on se jeta en avant pour le suivre ; et masqué par ceux qui le poursuivaient, il échappa à une mort certaine. On le conduisit chez M. Galos, où il fut pansé de ses blessures, et dans la nuit lui et M. Ravez cherchèrent un autre asile. Ces scènes se passaient sur la place de la Comédie, sur le Cours du Douze-Mars et rue du Chapeau-Rouge. Le Cercle du Commerce avait également arraché un commissaire de police à la fureur du peuple. On le garda jusqu’à trois heures du matin, et cependant ces messieurs devaient faire fermer le Cercle le jour même. Le général Janin, commandant le département, enjoignit au 55e régiment de ne pas faire feu sur le peuple et cet ordre fut fidèlement observé par les soldats. Malheureusement un escadron de chasseurs à cheval du 10e régiment, arrivé le 30 de Libourne, se conduisit différemment. Il en vint aux mains le 31 avec le peuple en face de l’hôtel de ville, et cinq ou six habitants furent tués ou blessés. Le régiment n’était cependant pas moins bien disposé que le 55e, et s’il fit feu, ce ne fut que sur l’ordre d’un des membres du parquet, en l’absence momentanée et fatale du colonel. Dans la matinée suivante, tous les bons citoyens demandèrent à l’autorité municipale l’autorisation de se constituer en garde nationale. La mairie hésita, et sembla vouloir encore s’opposer à la volonté générale. Il fallut cependant céder un peu plus tard. Dans la soirée du 31 à dix heures, le peuple se porta à l’hôtel des impositions directes, en brisa les portes, et brûla sur la place tous les registres, papiers et bureaux de la direction. Pendant la nuit, on brûla également les papiers de l’octroi, placé aux barrières de la ville. La gendarmerie et le 55e de ligne voulurent s’opposer à ce mouvement ; le général Janin, commandant la division, reçut cinq blessures assez graves. On entrait à Bordeaux sans paiement de droits ; les administrations étaient fermées ; on ne pouvait rien expédier ; la disette d’argent était à son comble ; on refusait les billets de la banque de Bordeaux. Cette suspension d’affaires forçait les négociants à renvoyer leurs ouvriers. Il y en avait quatre mille sans ouvrage et sans pain. Les têtes se montaient. On connaissait la résistance de Paris, on se promettait bien aussi de ne point céder. La garde nationale se réorganisait. Dans tous ces événements, la troupe avait refusé de tirer. La nuit du 31 juillet au 1er août fut plus paisible que la nuit précédente. Le préfet, qui de la maison de M. Galos s’était réfugié à l’hôtel de ville, fut placé dans une voiture, et dirigé vers un asile sûr où il put se faire guérir de ses blessures. Le matin, le courrier apporta la nouvelle de la victoire des Parisiens sur les troupes royales. On peut difficilement se faire une idée de l’enthousiasme que cette nouvelle excita. La troupe, la garde nationale, les habitants, tout le monde partageait le même sentiment. Le conseil municipal auquel s’adjoignirent plusieurs membres du tribunal de commerce et de la banque, et quelques magistrats, arrêta que la garde serait maintenue, que le commandement en serait confié à M. Dussumier, et qu’une une commission extraordinaire, composée de MM. Maillères, Dudevant, Paul Portal, Galos, Loriague et Rodrigues, concourrait avec le maire à assurer la tranquillité de la ville. Le même jour, le général Mellet prit le commandement des troupes en remplacement du général Janin que ses blessures mettaient momentanément hors d’état de gouverner la division. Celui-ci reçut de la ville une épée d’honneur. Enfin, le 3 août, le drapeau tricolore flotta sur tous les édifices. La troupe de ligne fraternisa avec la garde nationale. La joie était à son comble. Pour qu’elle ne fût souillée par rien, le peuple se porta en foule à la colonne du Douze-Mars, monument de la honte de quelques Bordelais, et l’abattit. Il en promena ensuite les débris dans la ville aux cris de vive la liberté ! Ainsi fut détruite à jamais cette honteuse souillure de la domination étrangère imprimée à une héroïque population par une poignée d’intrigants. Le seul mouvement d’incertitude qu’on avait eu fut promptement dissipé. Le drapeau tricolore d’une messagerie, arrivant de Paris, avait été enlevé à la Bastide par quelques chasseurs du 10e. A peine cet événement fut-il connu, que mille voix s’écrièrent : A la Bastide ! à la Bastide ! La garde nationale se mit en route, suivie d’une immense population. Heureusement, l’autorité militaire eut le bon esprit d’éloigner l’escadron de chasseurs, et tout rentra dans l’ordre. Cet escadron, débarrassé de quelques fâcheuses influences, arbora spontanément les couleurs nationales, et revint à Bordeaux, où il se rendit directement à l’hôtel de ville. Il fraternisa avec les citoyens, comme l’avait fait le 55e de ligne. L’archevêque et son clergé restèrent muets témoins du grand mouvement. M. Ravez père envoya les sceaux de la cour royale au greffe, M, Ravez fils ne porta plus la décoration de la Légion d’honneur. Un corps de marins d’élite fut organisé sous la direction de M. Gauthrein, capitaine au long cours. Le droit d’octroi à l’entrée pour le vin fut réduit à six francs par barriques, au lieu de dix-huit. Le 5 août, arriva le général Lamarque, nommé au commandant des 4e, 10e, 11e, 12e et 20e divisions militaires. Ses talents, son patriotisme, sa franchise militaire lui gagnèrent tous les cœurs. Le drapeau tricolore flottait à Blaye, Libourne, Bazas, Lesmure et à La Réole, si tristement célèbre par le sacrifice des frères Faucher. » Révolution des départements ou histoire complète et détaillée des troubles qui ont éclaté dans les départements et des événements qui ont eu lieu dans chaque ville en particulier depuis linsurrection de la capitale, par J.-B. Ambs, Paris, Terry jeune, libraire, Palais-Royal galerie de Valois, n° 185, 1831, p. 162-169 ; Le National, 3 août 1830.

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