Boudeville, Adolphe
Biographie
Né vers 1808 à Creussé (Orne). Elève de l’école militaire de Châlons, maître de langues. Il fut légèrement blessé à l’attaque de la caserne de Babylone. Le 2 août il lui fut payé cent francs auprès de la mairie du (ancien) XIe arrondissement « à titre d’avance sur les dépenses par lui faites pour la nourriture des hommes qu’il commandait ». Il reçut un secours de cent francs en septembre 1830, sur les secours distribués par Le Constitutionnel. Le Constitutionnel du 22 août 1830 rapporta à son sujet : « On a beaucoup parlé d’un jeune homme que la population des faubourgs avait reconnu pour son chef, et qu’elle nommait son général. Aussi modeste que brave, on ne l’a point vu solliciter des mentions de sa belle conduite dans les journées, mais elle n’en mérite pas moins d’être recueillie, et ce que nous allons en dire est puisé dans des certificats qui lui ont été délivrés par MM. de Sémonville, grand référendaire ; Renouard, maire du XIe arrondissement ; Baillot, député de la Manche ; Peyre, colonel d’état-major, aide-de-camp du général Lafayette, et par un grand nombre d’habitants du faubourg Saint-Germain. Le nom de notre jeune héros est Adolphe Boudeville, ex-élève de l’école royale de Châlons. Nommé par acclamation commandant de la XIe légion de la garde nationale mobile, composée d’environ quatre cents hommes bien déterminés, M. Boudeville les a conduits, dans les journées des 27, 28 et 29 juillet, sur les points où il y avait le plus de dangers à courir et le plus de gloire à acquérir. C’est lui qui a commencé l’attaque de la caserne de Babylone, et, quoique blessé, il n’a pas cessé de la diriger avec autant de valeur que d’habileté jusqu’à l’enlèvement de ce poste. A la tête de ses quatre cents volontaires, on l’a vu combattre glorieusement aux attaques du Louvre, des Tuileries, de l’Abbaye, etc. Et le jour de la marche sur Rambouillet, il était encore des premiers avec sa colonne en tête de l’expédition parisienne. Ce qu’on ne doit pas moins admirer dans le jeune Boudeville, c’est l’ordre et la discipline qu’il a su maintenir dans sa cohorte lorsqu’il la dirigeait au combat et lorsqu’il la tenait à la caserne. Les vivres et la solde de sa troupe n’étaient pas, comme on le pense bien, distribués avec régularité, et bien ! leur commandant savait arrêter leurs murmures, et il a, dans plusieurs occasions, subvenu de ses propres deniers aux besoins de sa troupe. C’est lui qui leur a lu l’arrêté de licenciement, lecture suivie de leur part de l’expression de leur dévouement et de leur reconnaissance. M. Boudeville est rentré au sein de sa famille, content d’avoir été utile à ses concitoyens et à la chose publique. Le gouvernement ne pourrait-il pas appeler ce jeune homme à un emploi honorable dans l’armée. » Les Blessés de juillet, à la Nation, au roi et à la Commission, par Victorin Lelièvre, relatait ainsi la conduite de Boudeville : « M. Boudeville est fils d’un ancien militaire d’un brave que Napoléon connaissait et estimait, c’est assez faire son éloge. M. Boudeville chercha à se rendre digne de son père ; il répondit des premiers à l’appel de la patrie. Le 27, dès le matin, monté sur une borne, il lut à la foule assemblée le journal Le Temps, dons les articles respiraient un ardent patriotisme. Le 28 au faubourg Saint-Germain il sauva les archives de famille du Xe arrondissement. De là, désarmement du poste de la rue des Saints-Pères, de l’Abbaye, rue Sainte-Marguerite. De ses deniers il fournit des aliments aux soldats qui en étaient privés. Il laissa l’épée à l’officier du poste. Pendant quatre heures il monta la garde rue Taranne. Il arrêta le transport de dépêches qui eussent pu nuire au triomphe de la liberté. Il fondit, avec un serrurier nommé Brochon, deux cents balles et fit autant de cartouches. Le 29 juillet, beaucoup de combattants, avec qui il s’était trouvé la veille, le nommèrent leur commandant. Il les conduisit à la caserne de Babylone ; il fut blessé. Le 30, il sauva six Suisses qui allaient être fusillés Le 3, il organisa en colonne mobile tous ceux qui ne l’avaient pas quitté depuis deux jours. Il fut reconnu par MM. Fain et Crapelet, imprimeurs, à la mairie du Xe, comme le commandant d’un grand nombre, de volontaires. Il partit avec eux à Rambouillet. Il eut l’honneur d’escorter M. Georges Lafayette. Après la campagne de Rambouillet, il les ramena à Paris, les plaça à la caserne de la gendarmerie d’élite, resta avec eux, leur fit distribuer des vivres, fournit plusieurs postes importants. Ces hommes sans pain, la plupart sans asile, il les avait soumis à une discipline sévère. Aucun n’a manqué à l’honneur, à la probité. Il les a conservés jusqu’au 8 août, époque du licenciement. Ces faits sont prouvés par MM. les maire, adjoints secrétaires, chef de bataillon Renouard, Dauhigny, Conseil, Coursier, major, adjudant major, Meunier Richard, pharmacien ; Souvage, Marais, commandant le camp de Vaugirard. Et malgré leur rigoureuse exactitude, malgré une enquête sollicitée qui n’a pas eu lieu, n’ayant mérité jamais aucun reproche sur sa conduite, brave, plein d’honneur, de probité, jeune, fils d’un ancien militaire, il n’a pas pu même obtenir le grade d’officier; il n’a pu parvenir à se faire porter sur ces listes on de lieutenants ou de sous-officiers. » Il signa un certificat en faveur de Couturier, Jean-Baptiste (voir ce nom), pour attester que ce dernier avait combattu sous son commandement pendant les journées des 27, 28 et 29 juillet et « avec beaucoup de courage et d’une manière digne des plus grands éloges ». Il signa un certificat de notoriété en faveur de Morisot (voir ce nom). Il signa un certificat en faveur de Camguilhem de Carmentran (voir ce nom), pour attester que ce dernier s’était rallié à la colonne dirigée par Jacquin et que sa conduite avait été « digne d’éloge ». Il signa, le 22 août 1830, avec Boudeville, en tant que « commandants provisoires d’une des plus nombreuses cohortes nationales » et commandant de la XIe légion de la garde nationale, le certificat suivant en faveur de Paureille, Dominique, surnommé Pascal : « Nous, commandants provisoires d’une des plus nombreuses cohortes nationales mobiles du faubourg Saint-Germain, certifions que le nommé Paureillle, ex-lieutenant, s’est comporté pendant les mémorables journées des 27, 28 et 29 d’une manière digne des plus grands éloges. Nous sommes désespérés d’être obligés de dire que ce brave patriote n’a pas été récompensé comme il le méritait, nous disons même qu’on l’a tout à fait oublié. Il nous en a fait lui-même le pénible aveu, nous espérons que le gouvernement réparera cet oubli en faveur de cet excellent citoyen. Le sieur Paureille, ex-officier, n’était pas présent à l’établissement des contrôles ; je me le rappelle cependant bien, de tels gens s’oublient difficilement. » Il signa, en tant que commandant provisoire de la XIe légion mobile, un certificat en faveur de Ratz, Georges (voir ce nom), pour attester que ce dernier s’était toujours bien comporté dans cette légion mobile. Il signa de la même manière avec Fleury un certificat en faveur de Yezou, Jean-Louis (voir ce nom), pour attester que ce dernier s’était « conduit d’une manière digne des plus grands éloges depuis la journée du 28 juillet jusqu’à l’époque du licenciement de ladite légion » (lire XIe légion, N.D.A.). Il signa aussi avec Fleury un certificat en faveur de Fusil, Auguste, René (voir ce nom) : « Je, soussigné, certifie que le nommé Fusil, René, a combattu sous mes ordres pendant les mémorables journées des 28 et 29 et qu’il s’y est très bien conduit soit dans l’attaque soit pour le maintien de l’ordre public. » Il apostilla le certificat délivré par Jacquin, J. (voir Jacquin, François, Thérèse, Justin) pour constater la blessure et le décès de Morisot, Nicolas. Il fut nommé sous-officier, sur proposition de la Commission des récompenses nationales et affecté au 40e régiment d’infanterie de ligne (mais au 24e de ligne in Archives de la préfecture de police AA 374). En 1831, il demanda, à la Commission des récompenses nationales, s’il était bien porté sur les listes. Il ne fut pas décoré. Il semblerait qu’il y ait eu un différend, avec Plougoulm (voir ce nom) et qui aurait empêché de voir ses droits reconnus par la Commission des récompenses nationales. Il déposa, le 16 septembre 1831, un dossier à la Société des Réclamants ([ancien] Xe arrondissement), afin de solliciter la Croix de Juillet. Il adressait à cette Société la lettre suivante : « Revêtus du plus noble mandat qu’une nation puisse accorder aux membres qu’elle a choisis pour la distribution des récompenses nationales qu’elle veut accorder à ceux qui ont combattu pour le triomphe de la liberté, vous désirez, vous devez rechercher toute la vérité. C’est elle seule qui m’a engagé à vous adresser cette nouvelle relation. Je sens donc la nécessité de me servir de ces expressions nouvelle relation car la première, restée sans résultat et jugée d’une manière qu’un homme d’honneur ne peut pas supporter, m’a forcé de vous adresser une nouvelle narration, fidèle, exacte, précise des faits qui me concernent personnellement et dont l’authenticité ne peut être révoquée en doute. J’ai, messieurs, je serai jugé avec loyauté (sic). Je désire que toutes les enquêtes que l’on peut faire soient faites, que chaque personne dont le nom est cité dans cette relation, malgré son attestation ci-jointe, soit appelée devant vous, messieurs, que chacune d’elle rapporte, si vous le jugez convenable ce qu’elle a vu, qu’elle dise ce que j’ai fait dans tel lieu, dans telle action et vous connaîtrez la vérité. Et, messieurs, si cette vérité a été méconnue, si des nuages l’ont obscurcie, n’est-ce pas un devoir pour moi de la dévoiler, pour vous de chercher à la connaître ? Si moi, par patriotisme, par amour pour la liberté, me dérobais à la surveillance de ma famille, courus au-devant des dangers, m’efforçais de conserver l’ordre, les propriétés, parvins à discipliner une nombreuse colonne de garde mobile, si moi enfin, messieurs, ai été trompé par un faux ami à qui j’avais accordé l’hospitalité et dont la conduite a paru suspecte à la Commission, dois-je partager son ostracisme ? Ne dois-je pas au contraire provoquer une enquête qui éclaircisse les faits ? Ne puis-je pas dire J’invoque votre justice, messieurs, et ce sentiment a trop de puissance dans vos cœurs pour qu’il ne soit pas approuvé dans le mien. J’entre en matière, je vais détailler les journées par date et je commence par celle du 27. 27 juillet. La révolution était dans son principe. Je sortis de chez moi à 7 heures du matin. Je demandais le fusil de M. Charrier, marchand de comestibles, demeurant rue Saint-Nicolas-d’Antin n° 5. Il me répondit : Je ne puis vous le donner, je suis Français aussi, j’ai mon pays, ma femme à défendre ; monsieur nous nous trouverons au feu. Il partit en uniforme de garde national pour rejoindre ses compatriotes à la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Je fus au boulevard. Je m’emparai du journal le Temps et, monté sur une borne, je le lus à la foule assemblée, heureuse d’entendre les articles qui respiraient un ardent patriotisme. La journée se passa. Sans arme, je figurais parmi les rassemblements de citoyens dont les accents énergiques proclamaient la liberté. La nuit vint ; je déracinai un petit arbre et me rendis à la Bourse. Là, il y avait grande rumeur. On voulait désarmer le poste. Sommé de déposer les armes, il se refuse et se renferme. Le feu est mis au poste et les soldats se sauvent par-derrière. Nous nous en emparâmes. Peu de temps après, les lanciers débouchèrent par les rues Neuve-Saint-Augustin et des Filles-Saint-Thomas, font une vive fusillade, qui nous force de nous réfugier aux boulevards. 28 juillet. Le 28 au matin, je me rendis au faubourg Saint-Germain, accompagné de beaucoup de citoyens. J’arrive à la mairie du (ancien) Xe arrondissement. Après avoir forcé le poste à se rendre, nous montons à la mairie. Le secrétaire se présenta. Que voulez-vous, messieurs ? dit-il, nous n’avons pas d’armes, respectez nos papiers de famille, les archives de l’arrondissement. Soyez tranquille, lui dis-je, nous ne voulons que des armes. S’il n’y en a pas, votre mairie sera respectée. Nous la visitons. J’y trouve deux vieux fusils et deux mauvais briquets, tout à fait hors de service. J’en garde un et le restant fut pris par d’autres citoyens. La foule, impatiente, voulait faire une autre visite. Je parvins à la calmer et je l’entraînais vers l’intendance de la 1re division militaire. Nous sommâmes les braves de la ligne de se rendre et ce ne fut qu’après une longue résistance que nous pûmes obtenir cette reddition. Deux gendarmes en ordonnance parvinrent. Sommés de se rendre, ils y consentirent mais, au moment de remettre les armes, ils prirent la fuite. Je lâchais le coup de mon mauvais fusil, la balle lui traversa le flanc, son ceinturon est coupé et le sabre tomba. Ce premier coup de feu sur un de mes semblables, la chute de ce malheureux me firent une impression telle que je faillis tomber sans connaissance. Ce fut M. Meunier, rue des Saints-Pères n° 22, qui m’accueillit et me donna un verre de vin pour rétablir mes forces. Nous dirigeâmes nos pas vers le poste de la rue des Saints-Pères, qui fut désarmé, où nous eûmes quarante ou cinquante fusils. De là au poste de l’Abbaye, qui se rendit aussitôt. Mes braves, leur dis-je, vous devez avoir faim, j’ai de l’argent, venez avec moi chez le restaurant, ou si vous le préférez, je vais faire apporter des aliments. Plusieurs soldats y consentirent. L’officier (à qui j’avais fait garder son sabre) crut devoir refuser ma proposition. Ce poste fut conservé et gardé par nous. Je me détachai en sentinelle perdue, rue Taranne, où je montais la garde au coin de la rue des Saints-Pères pendant quatre heures. Je crus, et ma surveillance me l’a prouvé, qu’il était prudent, dans de pareils moments, d’arrêter toutes les voitures qui partaient en poste et d’exiger des personnes suspectes la connaissance de leurs papiers, afin d’empêcher la transmission d’ordres qui eussent pu tenir à la cause de la liberté. A 7 heures et demie, j’allais chercher de la poudre au poste de l’Abbaye et, ensuite, je fondis avec un serrurier nommé Brochon illisible, rue Saint-Dominique, deux cents balles et fis dans cette même nuit deux cents cartouches. 29 juillet. Armé d’un bon fusil et d’un bon sabre, provenant de l’Abbaye, muni de deux cents cartouches faites pendant la nuit, je me rendis à la place de l’Odéon. Il y avait un rassemblement nombreux, composé de toutes les classes de la société. Parmi cette foule de citoyens, plusieurs me reconnurent comme ayant participé avec eux, la veille, au désarmement de plusieurs postes du faubourg Saint-Germain. Je les haranguais quelques minutes et ils me choisirent comme chef. Honoré, flatté de la confiance que mes compatriotes voulaient bien avoir pour moi, je cherchais à m’en montrer digne. Je formais des pelotons, je les dirigeais sur la caserne de Babylone, poste d’une haute importance. Nous traversâmes la rue du Four, de Grenelle, la rue de Bellechasse et débouchâmes par la rue Rousselet. Ce fut alors que je leurs dis Mes amis, les Suisses sont devant nous, il faut les chasser, il faut vaincre ou mourir ! Pour moi je vous promets de ne jamais quitter la tête de ma colonne. Si je la quitte tirez sur moi ! A ces mots, je lâche le premier coup de fusil. Le feu le plus vif s’engage des deux côtés. Je continuai de tirer, lorsque je reçus une légère blessure à la clavicule droite. La perte de mon sang, la douleur affaiblissaient mes forces. J’allais tomber et une femme, humaine, nommée Mme Sauvage, comme toutes celles qui sont venues au secours de leurs compatriotes, prit soin de moi. Plusieurs des braves qui combattaient arrivent dans le même lieu où j’étais. Ils étaient hors de combat. On apporte un élève de l’Ecole polytechnique dans un lieu voisin, blessé à mort. L’indignation s’empare de moi, mes forces reviennent. Je retourne avec mes frères d’armes. Je donne l’ordre au premier de ma troupe qui se présente d’aller chercher une voiture de paille. J’ai appris qu’il s’appelait Leroi (voir Leroy, Antoine, Joseph), chapelier, demeurant rue Mouffetard n° 233. La paille est placée devant la caserne, au milieu des coups de fusils des Suisses qui mitraillaient par les croisées. Nous y mettons le feu et bientôt nous sommes les maîtres de la caserne entière. Nous ignorions le résultat des combats qui avaient dû s’engager au Louvre et aux Tuileries. Nous y courûmes. Nos concitoyens par-là étaient vainqueurs. Arrivés dans le jardin, les braves que je commandais me donnèrent une épée d’honneur et m’enlevèrent mon fusil. Nous nous dirigeâmes à la place de Grève, par les quais. Je rencontrais, dans cette marche, M. le marquis de Sémonville. Je lui fis voir ma colonne. Il m’embrassa. Son cœur était ému de ces triomphes si rapides et si heureux, de ce courage et de ce mépris des dangers que ses compatriotes avaient montré. Nous nous rendîmes à la place de l’Odéon. Dans cette forte colonne dont j’avais le commandement, j’avais remarqué qu’il y avait beaucoup de malheureux. Je ne pouvais les laisser partir sans nourriture. J’en conduisis deux cents à la barrière, auxquels je ne pus payer qu’un léger repas, n’ayant pas beaucoup de fonds à ma disposition. Nous revînmes sur la place de l’Odéon, où je les invitais à retourner chacun chez eux, fixant le rendez-vous le lendemain matin à 6 heures. On cria alors Nous n’avons pas de domicile ici, nous ne sommes pas de Paris. Où voulez-vous que nous allions ? Mes amis, leur dis-je, du calme, du courage, de la patience, une mauvaise nuit est bientôt passée. Depuis trois jours avons-nous pu nous occuper de nos intérêts privés ? Mais pour demain, je vous promets, foi de citoyen, que votre existence sera assurée. 30 juillet. Le 30 juillet, un aide de camp m’apporta l’ordre de la Ville (lire de l’Hôtel de ville, N.D.A.), qu’il fallait partir à midi pour aller chercher à Vaugirard deux cents prisonniers. J’étais à l’état-major, à m’entendre avec M. Marais pour la translation des prisonniers et des blessés lorsqu’on vint me prévenir que six Suisses arrêtés allaient être fusillés. A cette nouvelle, je quitte aussitôt M. Marais. J’aperçois un domestique, qui passait avec deux chevaux. Je le prie de me les prêter pour cinq minutes. Il y consent et nous arrivons, au galop, au lieu où cette exécution sanguinaire allait avoir lieu. Qu’allez-vous faire, mes amis, allez-vous flétrir vos lauriers ? Vous rendre indigne de votre victoire ? Vous ne savez donc pas vous venger ? Vous ignorez donc qu’un Français se venge en pardonnant et condamnant à vivre tous ceux qui ont voulu sa mort ? Mes paroles sont entendues. Je parvins à les calmer et sous la sauvegarde de mon premier peloton, je les fis reconduire jusqu’au camp de Vaugirard. Sur les 4 heures, je fis escorter les deux cents prisonniers que j’étais chargé d’amener de plus de quatre cents hommes pour les conduire place de Grève. J’en instruisis le général Lafayette, de qui je reçus l’ordre de leur donner le repas du soir, ainsi que mes hommes. Peu de temps après, M. de Crémieux vint avec un ordre du général Lafayette pour que je lui livrasse les deux cents malheureux prisonniers et, sous l’escorte de ma colonne, je les conduisis jusqu’à la caserne de l’Ave-Maria. Sur les 7 heures, je reconduisis ma colonne sur la place de l’Odéon. N’ayant pas de logement à lui donner, je fus forcé de lui faire la même invitation que la veille. Les mêmes clameurs s’élevèrent, qui finirent cependant par se calmer. 31 juillet. Je fus à la mairie du (ancien) XIe arrondissement pour me faire reconnaître comme commandant d’un grand nombre de volontaires. Premièrement pour avoir des vivres et la solde. Deuxièmement pour me mettre à la disposition de la mairie dans le cas où on aurait besoin de cette force, disposée à agir. Monsieur Fain, remplissait les fonctions de maire pendant les trois grandes journées et aujourd’hui conseiller de préfecture me reconnut comme le seul commandant de cette légion et c’est de ce poste, dit le poste de la place de l’Odéon, que je reçus les ordres de la mairie ou ceux qui étaient transmis de la veille. Et là, pendant trois jours, je reçus avec exactitude et les vivres et la solde pour ma troupe. Le 3, je reçus de M. Fain l’ordre de me porter sur les Champs-Elysées pour y suivre le mouvement qui s’y opérait. Je partis de l’Odéon avec trois cents volontaires et arrivés aux Champs-Elysées j’en comptais plus de quatre cents. Mon état-major en voiture, entouré de ma fidèle colonne. Nous arrivons à Versailles. J’ai, messieurs, qu’il me soit permis de vous citer un trait qui prouve l’attachement que me portaient les braves que je commandais. Ce n’est ni par orgueil ni par vanité que je le cite mais il y a dans le cœur de l’homme qui sait avoir rempli un devoir important la conscience de sa conduite et s’il ne doit avoir d’autre récompense que ce souvenir, il sera du moins sans amertume. Mes concitoyens, voulant me voir à cheval à leur tête, aperçurent un grenadier de l’ex-garde habillé en bourgeois et dont la monture pouvait satisfaire leur désir. Ils l’invitèrent à céder son cheval pour leur commandant. Il s’y refusa. Ils le sommèrent de le faire. Il le refusa encore. Une discussion très vive s’engagea. Un officier de son régiment l’invita à céder ce cheval puisqu’il est destiné au chef de la colonne. Il persiste dans son refus. Alors fatigués de ces lenteurs, ces soldats citoyens l’enlèvent de force et me font monter à la place du grenadier. Nous continuâmes gaiement notre route et, deux lieux plus loin, j’eus l’honneur d’escorter M. George Lafayette. Arrivés à Cognères, nous y formâmes notre camp. Les citoyens arrivant de leurs côtés et chacun se rangeant sous les drapeaux d’une légion, une partie des petites cohortes se fondit avec la mienne et bientôt ma légion se trouva forte de plus de huit cents hommes. D’après les ordres que je reçus de l’état-major général qui se tenait à la poste, je fis chercher un mouton et un veau, que je fis tuer et distribuer à ma troupe. La nuit se passa avec le plus grand calme et la plus grande tranquillité. 4 août. A peine le jour commençait à paraître que je reçus l’ordre de retourner à Paris. La plus grande agitation se manifeste. Tout le monde veut se porter sur Rambouillet. Tout le monde crie Rambouillet ! Je tiens ferme et ma troupe, sommée d’obéir, respecte mon commandement. Nous nous dirigeons vers la capitale mais en route un obstacle de même nature que celui que j’avais vaincu mettait M. George Lafayette dans le plus grand embarras. Une foule considérable de citoyens, de différentes légions, voulaient marcher sur Rambouillet. M. George Lafayette ne pouvait parvenir à se faire entendre. Ils répétaient toujours Rambouillet. Je l’aidais de toutes mes forces. Je joignis mes prières, mes supplications, mes remontrances aux siennes. Je leur dis : Que demandez-vous donc mes amis ? Que voulez-vous faire à Rambouillet ? Vous vouliez chasser Charles X mais il est parti ; mais il est en fuite. La garde royale, seule, sans appui, sans soutien… Elle est encore organisée. Voulez-vous la provoquer ? lui inspirer le courage du désespoir ? Verser sans fruit le sang de nos frères ? Laissez cette garde, elle se dissoudra d’elle-même. Ce fut après un quart d’heure de harangues que nous parvînmes à leur faire abandonner cette résolution, qui pouvait leur être funeste. Nous retournâmes tous à Paris. Je me remis de nouveau à la disposition de la mairie et j’obtins ce que j’avais tant demandé : la caserne de la gendarmerie d’élite. De là, je fournis le poste de l’Abbaye, la barrière d’Enfer et le poste de ladite caserne, que je conservais jusqu’au 8 août, époque du licenciement de cette troupe, toujours fidèle, toujours disciplinée et s’il est un hommage que je dois rendre c’est à MM. les membres de la mairie qui, avec la plus scrupuleuse exactitude, ont fourni la solde et les vivres. Telle est l’exacte vérité, messieurs, telle est la sincérité de ma relation, telle est la conduite que j’ai tenue dans ces circonstances difficiles. J’ai combattu, comme mes compatriotes, pour la cause de la liberté, mais, après le combat, le point le plus important pour une grande ville c’est la conservation de l’ordre et de la tranquillité, le respect des propriétés. C’est le but que je me suis proposé en centralisant cette colonne mobile, en faisant vibrer dans le cœur de ces hommes les sentiments généreux qui préservent de toute erreur, en créant une discipline sévère, qui a été maintenue, en ne les quittant que pour les voir rentrer dans leurs foyers. Tous les faits que j’ai rapportés sont vrais, mes pièces sont à l’appui et, de plus, je serai heureux que chaque personne que j’ai citée fût à même de rapporter ce qu’elle a vu. Vous êtes guidés, messieurs, par des sentiments d’honneur et d’équité. Vous ne voulez que la justice. Je l’invoque, elle ne me sera pas refusée. Je suis jeune, le fils d’un brave qui a versé son sang pour son pays. Je sens que je puis, comme lui, être utile. L’avenir est tout pour moi. Si des illusions de gloire bercent mon imagination qu’elles me poursuivent jusqu’au champ d’honneur, où je pourrai mourir pour ma patrie et mon roi. » Il joignait à sa lettre la copie de plusieurs certificats. Le premier certificat, ainsi rédigé : « Je, soussigné, nommé adjoint à la mairie du (ancien) XIe arrondissement le 30 juillet dernier et en ayant exercé les fonctions jusqu’au 21 septembre, certifie que le nommé Boudeville s’est présenté à moi à la mairie, le 31 juillet dernier. Là, après avoir fait connaître qu’il se trouvait à la tête d’une compagnie assez considérable de gardes nationales mobiles, il nous a offert ses services, dans le cas où le besoin s’en ferait sentir. Lors de l’expédition de Rambouillet, à notre première demande, il nous a amené sa compagnie, prête à partir, et l’a dirigée sur les Champs-Elysées, pour suivre à sa tête le mouvement qui s’y organisait. Il n’est revenu de Rambouillet que pour se remettre de nouveau à la disposition de la mairie. La notoriété publique m’a appris, en outre, et depuis je m’en suis convaincu que dans les différentes actions des 27, 28 et 29 juillet M. Boudeville s’était fait distinguer tant à la Bourse qu’à la caserne de Babylone et à la barrière de Vaugirard. Mais le témoignage que je me plais en outre à lui rendre ici, parce que c’est alors que j’ai été le plus à même de l’apprécier c’est celui des services signalés qu’il a rendus dans la XIe légion par la discipline qu’il avait établie dans sa compagnie, par l’heureuse idée qu’il avait eue de la caserner et par la coopération prudente et habile qu’il a apportée au licenciement de cette troupe, encore échauffée par la fatigue et les combats des jours précédents. Les services rendus par M. Boudeville, dans cette seule occasion, suffiraient pour attirer sur lui l’attention du gouvernement. » Signé, le 21 octobre 1830 : Fain, A., conseiller de préfecture. Le deuxième certificat, à en-tête de la XIe légion de la garde nationale de Paris, daté du 20 octobre 1830, et ainsi rédigé : « Nous, officiers de la garde nationale, certifions que dès le 29 juillet 1830, nous avons vu à la mairie du (ancien) XIe arrondissement M. Adolphe Boudeville, faisant avec le plus grand zèle son service de garde national. Nous avons appris, par le témoignage d’un grand nombre de personnes que dès le 27 juillet il avait pris une part très active aux événements de ces trois journées. Il est à notre connaissance personnelle qu’il a rendu les plus grands services dans la garde nationale mobile, notamment aux affaires de Babylone, de Vaugirard et de Rambouillet, ainsi qu’à l’époque du licenciement de cette garde. Depuis que nous le connaissons, il s’est toujours parfaitement comporté. » Signé : Renouard, Paul ; Dobigne, chefs de bataillon. Le troisième certificat aussi à en-tête de la XIe légion de la garde nationale de Paris, daté du 20 octobre 1830, et ainsi rédigé : « Les soussignés certifient que M. Adolphe Boudeville est homme d’honneur et qu’il n’a pu signer que par erreur la pièce présentée à M. Plougoulm, se fiant à la délicatesse d’un homme qu’il croyait être son ami. Nous certifions en outre que les services qu’il a rendus dans les mémorables journées des 27, 28 et 29 juillet sont à notre connaissance et qu’il mérite à tous égards les faveurs d’un gouvernement juste et légal. » Signé : Conseil, major de la XIe légion ; Courcier, A., T. (voir Courcier, Amédée, Toussaint), adjudant-major du 3e bataillon de la XIe légion. Aussi, en date du 8 août 1830, ce mot signé du même Courcier : « Je vais mettre sous les yeux de l’état-major général la note que vous me faites tenir relativement aux hommes campés sous le poste de la barrière d’Enfer. Cédez votre place à ces hommes et veuillez bien, avec votre garde, prendre possession de la barrière du Maine. Nous connaissons trop bien la manière dont se comportent les hommes sous le commandement de M. Boudeville pour les comparer à ceux dont nous venons de parler. » Le quatrième certificat, ainsi rédigé : « Je, soussigné, certifie que le nommé Adolphe Boudeville s’est présenté chez moi le 27 juillet et, sachant que j’avais un fusil, il me pria de le lui donner. Mais comme tout bon Français doit son bras à la patrie, je le lui refusai pour voler moi-même à la défense de nos libertés. Je certifie en outre que pendant cinq jours il n’est pas rentré chez lui. » Signé, le 22 novembre 1831 : Charrier, marchand de comestibles, sergent à la 3e compagnie du 2e bataillon de la Ire légion de la garde nationale, demeurant 5, rue Saint-Nicolas-d’Antin. Le cinquième certificat, ainsi rédigé : « Je certifie et atteste que j’ai vu dans les journées des 27, 28 et 29 juillet 1830 M. Adolphe Boudeville, les armes à la main et à la tête de divers pelotons, pour se porter avec calme et courage sur les points où les plus grands dangers l’appelaient. Je déclare en outre avoir eu le bonheur de l’accueillir chez moi, au moment où il a été blessé, ce qui ne l’a point empêché de se remettre à la tête de ses braves compagnons pour courir à la victoire ou à la mort. » Signé : Meunier, L., demeurant 22, rue des Saints-Pères. Le sixième certificat, ainsi rédigé : « Je certifie avoir vu M. Adolphe Boudeville dans la journée du 28 à midi, lui avoir livré deux fusils et deux briquets, en fort mauvais état, avoir remarqué qu’il avait beaucoup d’influence sur les citoyens qui l’accompagnaient et qu’aucun désordre n’a eu lieu à la mairie pendant le temps qu’a duré la recherche des armes. M. Boudeville paraissait animé des meilleurs sentiments pour la défense de la cause populaire. » Signé, le 22 novembre 1830 : Déheque, secrétaire et chef des bureaux de la (ancienne) Xe mairie. Le septième certificat, ainsi rédigé : « Nous, soussignés, certifions que M. Adolphe Boudeville, pendant les journées des 28, 29 et 30 a été à la tête de plusieurs pelotons, que pendant deux jours il s’est trouvé en vedette dans notre rue Taranne et rue des Saints-Pères, et qu’il a été animé de la plus grande ardeur pour la défense de la cause populaire. » Signé, le 26 novembre 1830 : Richard, débitant de tabac, demeurant 53, rue des Saints-Pères ; Richard, pharmacien, demeurant 20, rue Taranne ; Collin, épicier, demeurant 44, rue des Saints-Pères ; Roquencourt, marchand de bouteilles, demeurant 46, rue des Saints-Pères ; Faure, capitaine de la 3e compagnie du 3e bataillon ; Grangent fils, coutelier, demeurant 45, rue des Saints-Pères. Le huitième certificat, ainsi rédigé : « Je, soussigné, certifie que mon épouse a vu M. Boudeville commencer l’attaque de la caserne de Babylone, à la tête d’une nombreuse colonne de volontaires et qu’après avoir combattu très peu de temps il reçut un coup de feu illisible, venant se réfugier chez moi ma femme lui prodigua les soins que demandait son état. Mon épouse l’a vu aussi donner l’ordre à un citoyen de sa troupe de mettre le feu à ladite caserne puisque c’était le seul parti qui nous restait à prendre pour forcer les Suisses à se rendre. Mais le témoignage surtout que ma femme se plaît à lui rendre c’est pour les efforts qu’il a faits pour le maintien de l’ordre et le respect des propriétés avoisinant la caserne. » Signé, le 27 novembre 1830 : Sauvage, marchand de liqueurs, demeurant 3, rue Rousselet. Le neuvième certificat, ainsi rédigé : Je, soussigné, certifie que M. Boudeville s’est présenté le 31 juillet dernier à la tête de deux cents hommes et que d’après les ordres qu’il avait reçus d’un aide de camp du général Lafayette, nous fûmes obligés de lui remettre une grande quantité de gardes royaux et de Suisses, qui s’étaient rendus volontairement au camp et que pendant le temps qu’il a été à la tête de sa colonne aucun désordre n’a eu lieu. » Signé à Vaugirard, le 26 novembre 1830 : Marais, commandant le poste de la garde nationale de Vaugirard, demeurant 63, rue de Vaugirard. On trouve aussi dans son dossier cette lettre signée de Leconte, élève en pharmacie, demeurant 84, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face de l’Elysée-Bourbon (s’agit-il de Leconte, Henri, Yves ?) et ainsi rédigée : « Ne recevant pas de réponse à la lettre que je vous ai adressée il y a quelques jours, je vous écris encore. Aujourd’hui dimanche, nous ne sommes pas très occupés. Si vous vouliez me donner trois ou quatre minutes de visite, vous me feriez bien plaisir. Les occasions où je vous ai vu ne me permettent pas de vous oublier. Adieu, celui qui envie le titre de votre ami et vous accorde celui de nous avoir guidés à la victoire. » Il était indiqué dans son dossier de la Société des réclamants, comme jouissant d’une fortune très médiocre. En novembre 1830, Bonnaud (voir ce nom), enrôlé volontaire dans la 3e compagnie du 1er bataillon du 55e de ligne, qui s’était battu à ses côtés à l’attaque de la caserne de Babylone puis au Louvre au Pont-Marie barrière d’Enfer, qui y avait déjeuné à ses côtés quand Boudeville fit donner à boire et à manger à ses frais, qui le lendemain était aussi au rendez-vous de la place de l’Odéon, lui demandait un témoignage en sa faveur, afin de faire valoir ses droits auprès de la Commission des récompenses nationales. Boudeveille demeurait 8, rue Saint-Nicolas-d’Antin en 1830-1831 mais 94, rue de Vaugirard en 1831 dans son dossier à la Société des Réclamants. Révolution mémorable des journées des 27, 28 et 29 juillet 1830, Cousin d’Avalon, Paris, Stahl, imprimeur-libraire, quai des Augustins, n° 9, p. 53-55 ; Troisième et dernier état de distribution des secours patriotiques versés au Constitutionnel ; Les Blessés de juillet, à la Nation, au roi et à la Commission, Victorin Lelièvre, avocat, combattant de Juillet, Paris, 1831, chez Petit, éditeur, passage du Caire, n° 89, p. 84-85 ; Archives de Paris VD6 277 in dossier Couturier, Jean-Baptiste ; Archives de Paris VD6 278 in dossier Yezou, Jean-Louis ; Archives de Paris VD6 576 n° 2 ; Archives de Paris VD6 631 n° 1 in dossier Paureille, Dominique, surnommé Pascal ; Archives de Paris VD6 633 n° 1, correspondance générale, demandes de décorations et médailles in dossier Ratz, Georges ; Archives de Paris, VD6 672 n° 1 in dossier Camguilhem de Carmentran ; Archives nationales F/1dIII/33, Commission des récompenses nationales, liste générale de présentation et de nomination de sous-officiers (sous le nom de Bondeville, Adolphe) ; Archives nationales F/1dIII/46 ; Archives nationales F/1dIII/68 in dossier Morisot ; Archives nationales F/1dIII/88 in dossier Fusil, Auguste, René ; Archives de la préfecture de police AA 374 ; Archives de la préfecture de police AA 406 in dossier Paureille, Dominique, surnommé Pascal.