Cagnard, Etienne

Biographie


Dessinateur. Signalé par la Commission des récompenses nationales pour le département du Rhône, comme « des premiers qui ont pris les armes, fait face à la garnison et dont le courage et l’exemple ont exercé une grande influence », il fut proposé pour la Croix de Juillet par cette même Commission. La distribution des récompenses pour ce département n’eut cependant jamais lieu. La situation s’y prêta toujours mal. D’abord parce que, comme l’écrivait Le Courrier de Lyon, journal gouvernemental, en date du 14 juillet 1832 : « La part directe que Lyon a prise aux événements de la révolution de Juillet n’est pas assez grande, selon nous, pour qu’il y ait lieu à une distribution de Croix de Juillet ». Ensuite, parce que la ville avait connu, en avril 1831, des émeutes qui avaient fait plusieurs centaines de morts dans les rangs des ouvriers et séparé de manière irréconciliable les intérêts des ouvriers et les intérêts des bourgeois, soutiens de la nouvelle monarchie. Une lettre, en date du 14 juillet 1832, envoyée par le préfet du Rhône au ministère de l’Intérieur, reprend ces deux arguments : « J’ai l’honneur de mettre sous vos yeux deux articles de journaux, l’un du Précurseur, écrit sous l’inspiration de l’opposition républicaine, l’autre du Courrier de Lyon, rédigé par des hommes attachés au système du gouvernement, et relatifs à la distribution projetée des décorations de Juillet à Lyon. L’accord qui règne dans les opinions les plus diverses au sujet de ces récompenses vous inspirera sans doute comme à moi des doutes sur l’opportunité de cette mesure, repoussée ici par l’opinion publique, qui la regarde comme trop tardive et comme n’ayant pas été méritée par des actes assez spéciaux, assez signalés pour que ceux qui obtiendront la décoration puissent la porter avec honneur. J’ai toujours regretté que cette demande eût été mise en avant longtemps avant mon arrivée à la préfecture du Rhône, mais alors encore elle était désirée d’un certain nombre d’habitants de Lyon. Aujourd’hui, où on croit qu’elle pourrait être accordée, les uns veulent s’en servir comme d’une arme contre le gouvernement, comme d’un moyen de faire naître la discorde ; les autres refusent une distinction qui pourrait les signaler à la haine et à la vengeance, s’ils étaient les seuls à la porter. En effet il n’est pas douteux que le parti républicain, qui compose en majorité la liste, n’ait pris depuis peu la résolution de s’abstenir de la porter et de prêter le serment exigé. Si la distribution se faisait publiquement, elle donnerait même lieu à de grands scandales, qui sont projetés et connus d’avance. Les rapports récents de la police ne me laissent aucun doute à cet égard et me prouvent qu’on fonde sur cette distribution publique l’espoir de désordres pour les fêtes de l’anniversaire. Si le parti républicain refuse de porter et de recevoir la Croix de Juillet, il restera une minorité de personnes sages qui se feront un devoir de l’accepter, pour faire acte de dévouement au gouvernement. Mais alors on se propose de les abreuver de dégoût, de railleries, d’impertinences de toute espèce. Convient-il de fournir l’occasion de semblables désordres ? Je crois que nous devons, tandis qu’il en est temps encore, y regarder à deux fois, et qu’il est préférable, puisque ces deux partis s’accordent également, par leurs organes, à refuser cette distinction, de ne plus s’en occuper. Cette opinion que je vous transmets est aujourd’hui celle de tous les gens sensés. Elle est tardive sans doute mais c’est que jamais je n’avais observé ce déchaînement qui a lieu autour de moi et que d’ailleurs si j’avais été préfet du Rhône à l’époque où fut rendue l’ordonnance qui admettait la ville de Lyon à faire valoir ses droits à cette faveur, j’aurais bien su vous dire que les actes de l’opposition libérale, à cette époque n’ayant donné lieu à aucune lutte, ne semblaient pas devoir être récompensés comme ceux des habitants de Paris. Plus tard, engagé dans la voie, j’ai dû vous transmettre l’avis de la commission dont j’ai été l’organe et dont les membres n’auraient pas voulu prendre sur eux de priver la ville de Lyon d’une récompense qu’ils n’étaient pas appelés à débouter. Tant que j’ai vu qu’un grand nombre de personnes paraissaient encore le désirer, je n’ai pas dû non plus m’ériger en juge plus sévère que le gouvernement ; mais aujourd’hui je croirais manquer à mes devoirs en vous laissant engager dans une démarche qui pourrait devenir fâcheuse et nous créer gratuitement de nouvelles difficultés. Ce n’est pas le gouvernement qui sera inconséquent mais c’est l’opinion publique elle-même dont nous devons suivre les fluctuations quand cela se peut sans inconvénient. Ainsi, si je recevais l’ordonnance qui accorderait cette distinction avant d’avoir réponse à cette lettre, je prendrais sur moi de n’en pas parler et de la garder à votre disposition jusqu’à ce que de nouveaux ordres vinssent me prescrire mon devoir. Je suis etc. » Les deux journaux qu’évoquaient le préfet dans sa lettre étaient le premier, le Précurseur, en date du 13 juillet 1832, qui écrivait : « Nous avons publié hier la circulaire de M. le préfet du Rhône qui exhorte les citoyens à montrer tout l’enthousiasme convenable à l’occasion de l’anniversaire de 1830. D’un autre côté, on annonce que le gouvernement, qui avait eu ses raisons pour oublier la distribution des Croix de Juillet méritée par les citoyens de Lyon, trouve, au bout de deux ans, d’excellentes raisons pour en offrir quelques douzaines aux amis fanatiques qu’il compte parmi nous. On rattachera, tant bien que mal, cette largesse ministérielle à la grande victoire remportée le 5 et le 6 juin sur la faction carlo-républicaine, et le 13 mars croira s’être acquis sans réserve le dévouement de la population de Lyon. La raison qui avait déterminé le gouvernement à renoncer dans le temps à la distribution des Croix de Juillet, c’est que les listes formées sur les renseignements les plus authentiques étaient composées entièrement, sauf trois ou quatre exceptions, d’hommes du mouvement le plus prononcé, et que c’eût été un scandale dangereux que de reconnaître officiellement que tous ces mauvais citoyens, ennemis du trône de Juillet, s’étaient cependant presque seuls dévoués pour le fonder ; que ces intrigants, dont l’opposition n’est, à ce qu’on dit, inspirée que par l’ambition et la cupidité déçue, sont pourtant des gens qui savent jouer leur tête pour le triomphe de leurs opinions et que, s’ils se montrent exigeant envers le gouvernement, ont bien, après tout, quelques droits à se dire les représentants véritables de la révolution de Juillet. La raison qui fait qu’on revient sur la résolution prise il y a peu de mois, c’est qu’on a pris le parti de n’avoir nul égard aux listes dressées par les juges compétents, et qu’on récompensera, non les dévouements de 1830 mais les dévouements de 1832. Du reste, dans l’état actuel des choses, tout ce tripotage est d’une importance infiniment petite. La révolution de Juillet a si singulièrement tourné que pas un homme de sens n’est fort enchanté d’être notoirement désigné pour une des dupes de cette grande mystification. N’être qu’un benêt quand on s’est flatté d’être un héros, ou du moins un homme de résolution et de courage, c’est un rôle que peu de gens envient. Si, par hasard, quelqu’une des croix tombait sur la poitrine d’un patriote, nous sommes bien convaincus qu’il la repousserait, en déclarant que la plaisanterie lui paraît mauvaise et que c’est passé toutes les bornes de la convenance que de mettre deux ans à préparer une farce aussi plate. Quant aux soutiens du juste-milieu qui recevront la preuve, toute nouvelle pour eux et pour nous, de leur héroïsme de Juillet, nous nous soucions assez peu qu’ils se pavanent dans leur vanité et même nous nous promettons quelque plaisir à les contempler dans leur gloire de récente fabrique. Nous ignorons comment se manifestera l’enthousiasme de la préfecture et l’enthousiasme de la mairie, à l’occasion de l’anniversaire de la révolution. Cela non plus ne nous importe guère. Il est assez naturel que les gens qui ont gagné par la révolution tout ce qu’ils attendaient d’elle, les places, de l’argent et des rubans, se réjouissent le jour où ils ont conquis tout cela. Pour nous, qui demandions à cette révolution d’améliorer le sort des classes laborieuses et qui voyons les travailleurs rongés des mêmes misères ; de nous donner la liberté de la presse, et qui avons à nous défendre dans cinq procès contre vingt-cinq ans de prison et d’énormes amendes ; de nous délivrer des courtisans et des camarilla gouvernantes, et qui voyons une belle cour bourgeoise, toute neuve, faire de lourdes courbette autour du trône neuf ; de nous rendre avec notre noble drapeau tricolore, notre vieille gloire nationale et qui voyons la France descendre d’échelon en échelon jusqu’au dernier degré de l’opprobre ; pour nous, en un mot, qui attendions toute autre chose que ce que nous avons obtenu, il serait bizarre que nous nous missions à danser autour de l’arche ministérielle, et que nous fissions des frais d’enthousiasme pour les inventeurs des conseils de guerre, pour les terroristes-doctrinaires pour le juste-milieu sans-culotte. » Le second, Le Courrier de Lyon, qui, en date du 14 juillet 1832, publiait : « Nous sommes donc enfin une fois d’accord avec le Précurseur ; il blâme la distribution de Croix de Juillet que le gouvernement a, dit-on, intention de faire à des citoyens de Lyon, et nous sommes complètement de son avis. Le motif diffère, mais nous concluons comme lui. Quel peut être le but de cette promotion tardive ? Quels intérêts doit-elle servir et qui la réclame ? Sont-ce les hommes du mouvement, les républicains ? Le Précurseur, leur organe, les invite à repousser cette décoration, et nous croyons savoir que ce conseil serait suivi, du moins, par quelques-uns. Les hommes dits juste-milieu désirent-ils avoir part à cette distribution de Croix de Juillet ? Non sans doute ; aucun d’entre eux ne l’a sollicitée, nul parmi eux ne l’a désirée, et beaucoup peut-être hésiteraient à la porter. Nous pensons que le gouvernement, en les comprenant dans la promotion, leur rendrait un fort mauvais service et ne leur serait nullement agréable. Nous ne concevons donc pas la pensée du gouvernement : la mesure dont on lui suppose le projet ne lui conciliera aucune opinion, ne lui donnera aucun partisan, et peut devenir parmi nos concitoyens un sujet nouveau de mésintelligence et de querelles. La part directe que Lyon a prise aux événements de la révolution de Juillet n’est pas assez grande, selon nous, pour qu’il y ait lieu à une distribution de Croix de Juillet, et sous, un autre rapport, après deux années de délai, cette promotion perd le mérite de la convenance et de l’à-propos, elle devient complètement sans objet. » Le 11 mars 1833, comme aucune récompense n’était encore distribuée et qu’une pétition avait été signée par soixante citoyens pour obtenir enfin cette médaille, le préfet du Rhône faisait parvenir la lettre suivante au ministre de l’Intérieur : « […] En novembre 1831, peu avant les trop célèbres journées de Lyon, M. Prunelle, maire de cette ville et député, obtint du gouvernement la création un peu tardive d’une Commission pour apprécier les droits des Lyonnais aux décorations de Juillet. Cette Commission par suite des événements ne put entrer en fonctions que dans le mois de janvier ; j’eus l’honneur de vous transmettre son travail avec prière de l’approuver. Alors la séparation des partis n’était pas encore tranchée à Lyon, personne ne s’y avouait républicain et les récompenses tombaient sur des hommes dont quelques-uns étaient, il est vrai, de l’opposition mais d’une opposition qui n’était pas sortie des limites constitutionnelles et que l’on pouvait espérer de rattacher au gouvernement. La réponse de M. le président du Conseil, en date du 10 février 1832, rejeta la demande, sur la considération du trop grand nombre de propositions, et demanda la modification du travail de la Commission. La commission, assemblée de nouveau, persista dans son premier travail et j’eus l’honneur de vous le transmettre en date du 25 du même mois, en vous priant de vouloir bien l’approuver. Alors l’opposition, devenue plus vive, n’était pas encore cependant sortie des limites constitutionnelles. Le 3 juillet encore, cette vive rupture ne s’était pas prononcée mais elle fermentait depuis les événements des 5 et 6 juin et le Précurseur en avait donné le signal, en qualifiant de provocation ce qui s’était passé à Paris pendant ces journées. Ce fut alors qu’éclata à Lyon la scission des diverses nuances du parti patriote et que les républicains se parèrent de cette désignation et annoncèrent des projets de troubles pour les fêtes de l’anniversaire de la révolution. Le signal devait en être la distribution des Croix de Juillet qui était attendue et le refus de serment qui devait s’ensuivre. […] Dès lors le plan de la faction était suffisamment indiqué et avait motivé avec les avis que je recevais de la police ma dépêche du 14 juillet. Cependant il paraissait dur de priver la minorité constitutionnelle des citoyens désignés de la récompense qu’ils avaient méritée, en cédant aux caprices des ultralibéraux quand le lendemain le Courrier de Lyon, organe habituel des amis du gouvernement, insère un article dont je vous ai fait aussi l’envoi et dans lequel on trace ces phrases : “Nous sommes d’accord une fois avec le précurseur ; il blâme la distribution des Croix de Juillet et nous sommes entièrement de son avis... Quel intérêt doit elle servir et qui la réclame ? Sont-ce les hommes du mouvement les républicains ? Le Précurseur, leur organe, les invite à repousser ces décorations… Les hommes du juste milieu ? non sans doute ; aucun d’entre eux ne l’a sollicitée nul parmi eux ne la désire et beaucoup peut-être hésiteraient à la porter. Nous ne concevons donc pas la pensée du gouvernement, la mesure dont on lui suppose le projet ne lui conciliera aucune opinion, ne lui donnera aucun partisan, et peut devenir parmi nos concitoyens un sujet nouveau de mésintelligence. » Aucune réclamation des partis intéressés ne s’élevant va dans les journaux ni auprès de moi. C’était peu encore, mais pour décider la question, M. le maire de Lyon va mettre un poids dans la balance, par une lettre que j’ai l’honneur de vous transmettre en original et qui doit être restée au dossier. Dès lors quel était mon devoir. Il était clairement tracé. Je ne devais plus conseiller au gouvernement de s’exposer à passer par les verges entre la double haie de ses amis et de ses ennemis. Votre décision vint confirmer ma manière de voir . Cette détermination serait passée inaperçue à Lyon, sans la vanité de deux ou trois jeunes gens qui, brûlant du désir de porter un ruban à leur boutonnière, ont essayé, à plusieurs reprises, de renouer l’affaire, en piquant d’honneur la commission, dont, disaient-ils, le travail avait été méprisé. Ces démarches multipliées ont amené enfin la signature de la pétition que vous me faites l’honneur de me renvoyer. Offerte à l’adhésion de cent personnes proposées elle l’a obtenue de soixante seulement, qui, par cette demande, ont semblé se soumettre à prêter le serment qui en sera la conséquence. Je serais peu étonné cependant que quelques-uns d’entre eux refusassent de retirer la décoration pour ne pas s’y exposer. » Il n’y a pas de trace qu’aucune croix ou médaille fût décernée par la Commission des récompenses nationales pour le département du Rhône. Il demeurait quai Saint-Clair, maison Cagnard, en 180-1831. Archives nationales F/1dIII/79, Rhône ; Archives nationales F/1dIII/81, Liste des citoyens proposés par la Commission municipale de Lyon pour la décoration de Juillet, en exécution de l’article 10 de la loi du 13 décembre 1830.

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