Cahaigne, Louis, Joseph, Antoine
Biographie
Né le 27 août 1796 à Rouen (Seine-Maritime). Négociant et homme de lettres. Il relata ainsi auprès de la Commission des récompenses nationales, sa participation aux combats : « Monsieur, je me hâte de me rendre à l’invitation que vous avez bien voulu me faire de vous envoyer le récit de ma conduite pendant les trois jours. Le 27, vers le soir, je rentrais chez moi, au moment où un citoyen tué par la garde royale venait être porté à la Bourse. J’achetai incontinent des pistolets chez M. Puiforcat, rue Mandar, et me réunis à quelques amis disposés comme moi à attaquer et désarmer les patrouilles de gendarmerie que nous pourrions rencontrer. L’incendie du corps de garde de la Bourse me fit juger que, dans ce quartier, nous n’en verrions pas ; elles l’avaient, en effet, évacué. Je me bornais, dans cette soirée, à exciter les habitants du quartier Montmartre à prendre les armes. Le lendemain 28, les communications étant rompues quand je voulus aller chercher mon fusil, de l’autre côté des ponts, je revins prendre chez Puiforcat, rue Mandar, un fusil double pour lequel je lui fis un bon de cent vingt francs payable, en cas de mort, chez l’une des six personnes dont j’indiquais l’adresse sur ce bon. On se rassemblait aux Petits-Pères : j’y courus ; un citoyen se plaignant de ce que personne ne se présentait pour ranger la troupe, j’offris de la former en peloton ; mais un garde national s’y opposa parce que, dit-il, je n’avais pas d’uniforme. Nous marchâmes donc, sans ordre, sur le poste de la Banque. Là je sommai l’officier de mettre bas les armes et de rendre le poste. Malgré ses protestations de bonne intention, j’insistai pour la remise immédiate, quand le même garde national, beau parleur, vint de nouveau interposer son éloquence et prétendit que je devais me contenter de la parole d’honneur d’un officier français. Dégoûté de cette guerre en belles paroles, je rejoignis la seconde colonne qui s’était formée aux Petits-Pères et nous marchâmes vers la rue des Prouvaires. Nous nous enfournâmes dans cette rue comme un troupeau de grues. A peine y étions-nous entassés que nous aperçûmes le 15e léger barrant la rue du Roule. On fit halte de part et d’autre, chacune des deux troupes manifestant de l’hésitation, je franchis la barricade qui nous séparait. Je voulais, s’il était possible, décider le régiment à faire cause commune avec nous ou, du moins, à garder la neutralité. Je demandai, à plusieurs reprises, à parler au colonel ; on me repoussa toujours, en me disant qu’on allait faire feu. Alors je repassai la barricade. Cependant, personne n’agissait encore. Je la franchis de nouveau et parvins, cette fois, jusqu’au colonel, que je priai de m’écouter. Il me répondit par la menace de me faire fusiller. Je le sommai trois fois et trois fois j’eus la même réponse. Je revins à la barricade sur laquelle étant monté j’armais mon fusil. Deux ou trois coups de feu partirent des rangs du 15e. Je ripostai des deux miens, qui couchèrent deux hommes. Alors j’essuyai sur la barricade un feu de peloton à quinze pas et le combat fut engagé. Aux premiers coups, beaucoup des nôtres avaient pris la fuite ; toutefois, il en restait un assez bon nombre, établis en tirailleurs. Incommodée par eux, après un assez long temps de combat, la troupe de ligne fit un mouvement en avant et vint se placer à l’entrée de la rue des Prouvaires, du côté du marché. Je fus refoulé, avec une dizaine de citoyens, vers les piliers de la halle aux habits, d’où nous continuâmes une vive fusillade. Après trois décharges reçues et rendues, mon voisin de gauche fut atteint d’une balle au cœur ; celui de droite eut la cuisse traversée. Un nouveau mouvement de la ligne et l’avis qui nous fut donné de l’arrivée des cuirassiers sur nos derrières déterminèrent ma retraite vers le marché au poisson, où se tenaient quelques combattants opposés aux Suisses. Je restais là jusqu’à l’épuisement complet de mes munitions. Le soir vers 5 heures j’allais au boulevard des Italiens puis dans la rue Louis-le-Grand où je faillis être pris entre deux pelotons de gendarmerie à cheval et cent trente hommes environ d’infanterie de ligne. J’étais seul. Je reculais jusqu’au boulevard, dont les arbres abattus aidèrent ma retraite. Le 29 j’étais au Louvre où j’entrais par la grille du pont des Arts. Un de mes camarades ayant été blessé à côté de moi par les derniers gardes royaux que nous eûmes en face, je le conduisis chez un chirurgien rue Croix-des-Petits-Champs (mais rue Neuve-des-Petits-Champs dans l’apostille qu’il signe à la lettre envoyée par Valsemey, Pierre, Guillaume à Commission des Réclamants in Archives de la préfecture de police AA 416 in dossier Valsemey, Pierre, Guillaume) (voir Richard, Claude, Victor et Richard, Victor, Claude). Revenu vers la barricade de la rue du Coq, un peu avant le dernier coup de canon qui traversa la voiture renversée, j’avançais ensuite vers la place du Palais-Royal. Des cris En avant ! Ils se rendent ! s’étant fait entendre, nous arrivâmes sur la place au nombre de deux cents environ. On ne voyait personne. Tout à coup nous avons subi une décharge de toutes les fenêtres. On se réfugia dans les rues adjacentes, puis on débusqua les soldats de la maison du marchand de draps, au coin de la rue Fromenteau et ensuite le café de la Régence. Après avoir combattu une heure environ, sur la nouvelle de l’arrivée d’une colonne venue du faubourg Saint-Antoine, je courus à l’arcade Colbert, où je la rencontrai et je la dirigeai, en lui indiquant le point à enlever, partie par la rue de Richelieu parti par la rue Sainte-Anne. Je repris alors mon rôle de soldat jusqu’à la fin de l’action. Plus tard, (le 2 août, je crois) je louais un cheval pour aller au-devant des volontaires de Rouen. M. Le colonel Zimmer me chargea de diviser la colonne, qu’on disait être de cinq mille hommes, en douze bataillons, pour qu’à l’arrivée à Paris ils puissent être répartis à l’instant dans les douze arrondissements et n’éprouver aucun retard dans la distribution des vivres et des logements. On pourra trouver à l’Hôtel de ville deux lettres par lesquelles j’informe M. le colonel Zimmer de la force et des besoins de cette troupe. Le lendemain, comme nous étions en route pour Paris, un contre ordre du général Pajol nous fit marcher sur Versailles. A l’arrivée, le général Pajol me donna l’ordre verbal de venir demander à Paris des cartouches, qu’on devait expédier en poste, et sept à huit cents fusils ou, à leur défaut, des pistolets de munitions. On effectuait alors le mouvement sur Rambouillet. A peine étais-je sorti de Versailles que mon cheval s’abattit complétement deux fois en moins de trois cents pas et brisa mon fusil. Pour n’apporter aucun retard au message dont j’étais chargé, je priais deux de mes camarades de partir au grand trot et de venir à l’Hôtel de ville demander ce dont le général Pajol avait besoin. Après quoi, je laissais à la mairie de Chaville mon cheval, qui ne pouvait plus me porter, et je vins à Paris chercher un fusil de munitions. Je me remis en route, toujours à pied, à 9 heures du soir, et après avoir marché toute la nuit, j’arrivai au camp pour apprendre que l’ex-roi était en fuite. A l’instant même, on rétrogradait sur Versailles où l’un de mes anciens camarades me donna une place dans un omnibus, à côté de Messieurs Marchais, Cavaignac et quelques autres amis. Les combats étant dès lors terminés, je remis à l’armurier le fusil qu’il m’avait donné et je repris mon bon qu’il ne put me rendre que deux mois après la restitution de l’arme. » Un rapport de la mairie relata, dans les mêmes termes, sa participation aux combats : « Le 27, au moment où un citoyen tué par la garde royale fut transporté à la Bourse, il acheta des pistolets rue Mandar et se réunit à un peloton décidé à attaquer et à désarmer les patrouilles de gendarmes. Le 28, n’ayant pu parvenir à traverser les ponts pour aller chercher son fusil, il en acheta un chez l’armurier Puyforçat, rue Mandar, donnant en paiement un bon de cent vingt francs payable au domicile de six amis désignés en cas de mort. Il somma l’officier commandant du poste de la Banque de rendre les armes. A la rue des Prouvaires, il traversa deux fois la barricade pour parlementer avec le 15e de ligne. Le colonel l’ayant menacé de le faire fusiller, il se retira sur la barricade, d’où il fit feu et coucha deux adversaires. Il essuya des feux de peloton. Il combattit aux piliers de la halle aux habits. Deux de ses camarades furent tués à ses côtés. Il combattit aussi au marché aux poissons. Le 29, il combattit au Louvre et entra un des premiers par la grille du pont des Arts. Il conduisit ensuite un de ses amis, blessé, jusqu’à la rue Croix-des-Petits-Champs. Il combattit encore à la barricade de la rue du Coq et à la place du Palais-Royal. Il ne cessa qu’après la prise du café de la Régence. Il loua un cheval pour aller au-devant des Rouennais, par l’ordre du colonel Zimmer. Il marcha sur Versailles avec le colonel. Revenait à Paris pour chercher des cartouches et des armes lorsque son cheval s’abattit et lui cassa son fusil. Il continua sa route, prit un fusil de munition et fit la campagne de Rambouillet. » Il signa le certificat suivant en faveur de Valsemey, Pierre, Guillaume et qui nous donne sans doute quelques indications supplémentaires sur sa propre participations aux combats :« J’atteste que M. Valsemey était au Louvre le 29 juillet, qu’une fois la victoire assurée sur ce point, il vint se placer sous les arcades du Théâtre-Français, où il tint sa place avec courage jusqu’à la fin du combat. » De la même manière, il apostilla ainsi la lettre que Valsemey fit parvenir à la Commission des Réclamants, afin de faire valoir ses droits à une récompense honorifique : « La première expédition de cette pièce a été par moi remise, il y a six mois, à M. Martin-Maillefer (voir Martin-Maillefer, Pierre, Daniel). J’ai la certitude qu’il l’a remise à la Commission centrale puisque d’autres, apportées en même temps, ont été accueillies. J’atteste en outre qu’après la prise du Louvre Valsemey m’a aidé à conduire chez un chirurgien de la rue Neuve-des-Petits-Champs Richard (voir Richard, Claude, Victor et Richard, Victor, Claude), blessé d’une balle à la jambe. Il s’est rendu ensuite au combat de la rue de Rohan, où il a fini comme il avait commencé le combat, c’est-à-dire en bon et brave citoyen. » Le 24 novembre 1830, il adressait cette lettre à un membre (non identifié) de la Commission des récompenses nationales : « J’ai appris que la dernière lettre que j’eus l’honneur de vous écrire a été donnée à votre secrétaire, faute, sans doute, de l’indication nécessaire pour vous la recommander. Elle venait des Amis de la vérité, retardataires comme vous le savez, par le peu de soins de l’un d’eux. Vous avez eu la bonté de me promettre qu’il serait toujours temps de produire leurs pièces. Ma première lettre n’ayant pas été lue par vous, je crois donc utile de vous recommander les pièces déjà remises à M. Martin. J’en joins ici deux autres auxquelles je vous prie de prendre intérêt. S’il était absolument impossible de donner le grade de sous-lieutenant à Durieu, il se contenterait, sans doute, de celui de sous-officier, vu le désir qu’il a de servir ; tâchez pourtant de lui faire obtenir l’épaulette. Quant à la demande de Henrion pour être admis à se présenter de nouveau l’année prochaine aux examinateurs de l’Ecole polytechnique, elle sera, selon moi, d’autant plus facilement admise que, déjà, on a pris une mesure à peu près semblable en faveur des élèves déjà reçus. Je vous serais bien obligé de me dire jusqu’à quel grade inclusivement la commission peut présenter des officiers. J’espère que vous voudrez bien me répondre afin que je puisse moi-même instruire mes amis de ce qui se fait. » Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIe arrondissement. Le jury de la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIe arrondissement, chargé d’examiner les droits de chacun à une récompense, se prononça, dans sa séance du 18 décembre 1830, à sept voix pour la croix, deux voix pour la médaille et aucune voix pour une mention. Dans sa séance du 13 avril 1831, le comité des renseignements, chargé de recueillir des informations sur les différents candidats aux récompenses honorifiques et sur les contestations qu’il pouvait y avoir sur chacun des cas, demandait que seul le jury de la mairie du (ancien) IVe arrondissement délibérât à son sujet. Il fut décoré (sous le nom de Caharyne, Louis, Joseph sur les listes du Moniteur) de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IVe arrondissement ; son nom apparaît cependant aussi sur la liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) XIIe arrondissement (sur les listes préparatoires et avant que la décision du comité des renseignements ne fût prise). Si la loi du 13 décembre 1830 instaura les récompenses de Juillet, une ordonnance, en date du 30 avril 1831, voulut changer les règles de la distribution et stipuler, entre autres, que la Croix de Juillet porterait gravée la légende Donné par le roi des Français, que la couleur du ruban serait bleue avec des lisérés rouges et que les citoyens décorés de la Croix de Juillet prêteraient serment de fidélité au roi des Français, et d’obéissance à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume. Cette nouvelle ordonnance souleva des protestations chez les décorés de Juillet. Ces derniers trouvaient en effet cocasse de prêter serment à un roi qui, lui, n’avait pas combattu sur les barricades ! Et le journal la Révolution de demander : « Que parlez-vous donc de serment à des gens qui vous ont fait ce que vous êtes, et qui seraient plutôt en droit de vous demander compte de vos promesses...? » Alexandre Dumas, quant à lui, dans ses Mémoires, ajoutait la précision suivante : « Le droit acquis à la place de Grève, au Louvre et à la caserne de Babylone, est antérieur à tous autres droits : on ne peut, sans tomber dans l’absurde, supposer la décoration donnée par un roi qui n’existait point à cette époque, et pour la personne duquel, nous l’avouons hautement, nous ne nous battions point alors. » Une réunion eut lieu, à ce sujet, le 6 mai 1831, dans la salle de la Grande Chaumière, passage du Saumon, qui réunit un millier de décorés. Elle fut présidée par Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), avocat et qui représentait le (ancien) VIIe arrondissement. Avec au bureau : Lamoure (voir Lamoure, Auguste), représentant le (ancien) Ier arrondissement ; Arago (voir Arago, Etienne, Vincent), représentant le (ancien) IIe arrondissement ; Trélat (voir Trélat, Ulysse), représentant le (ancien) IIIe arrondissement ; Moussette (voir Moussette, Paul, Benoît), représentant le (ancien) IVe arrondissement ; Higonet (voir Higonet, Guillaume, Philippe, Joseph), représentant le (ancien) Ve arrondissement ; Bastide (voir Bastide, Jules), représentant le (ancien) VIe arrondissement ; Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), représentant le (ancien) VIIe arrondissement ; Villeret (voir Villeret, Antoine, Médéric), représentant le (ancien) VIIIe arrondissement ; Gréau (voir Gréau, Anne, Louis), représentant le (ancien) IXe arrondissement ; Cavaignac (voir Cavaignac, Godefroy, Jacques, Eléonore), représentant le (ancien) Xe arrondissement ; Raspail (voir Raspail, François, Vincent), représentant le (ancien) XIe arrondissement ; Bavoux (voir Bavoux, François, Nicolas), représentant le (ancien) XIIe arrondissement ; Geibel (voir Geibel, Antoine, Benoit), représentant le (ancien) XIIIe arrondissement (arrondissement de Saint-Denis) ; Dumas (voir Dumas, Alexandre), représentant le (ancien) XIVe arrondissement (arrondissement de Sceaux). Voici comment Le Constitutionnel, du 7 mai 1831, rapporta le déroulement de cette réunion : « Les citoyens désignés pour la décoration de Juillet avaient été invités à se rendre aujourd’hui à la Grande-Chaumière, passage du Saumon, pour délibérer sur plusieurs questions relatives aux dispositions de l’ordonnance du 30 avril, qui détermine la couleur du ruban, décide que ces mots donné par le roi seront inscrits sur la décoration et prescrit un serment aux citoyens désignés. La réunion était très nombreuse. Un projet de résolution a été mis aux voix, article par article, et adopté sans discussion et sans réclamation. Voici l’acte proposé à l’approbation de l’assemblée : “Considérant que le serment en France ne peut être demandé que par une loi ; que nul article de la loi du 13 décembre 1830, qui a institué la décoration de Juillet, ne prescrit de serment ; que reconnaître au gouvernement le droit d’imposer une condition quelconque en dehors de la loi du 13 décembre 1830 ce serait lui reconnaître celui de modifier arbitrairement cette loi, et par conséquence de refuser les décorations acquises ou d’en distribuer de nouvelles sans le concours de la Commission ; que le roi, comme représentant de la nation, peut remettre aux décorés de Juillet, qui alors la recevraient de sa main, l’étoile qu’ils doivent porter mais que rien de l’autorise à la donner en son nom ; que ces mots donné par le roi, changeraient la nature de la récompense, qui cesserait d’être une récompense nationale, pour devenir une faveur royale ; que les faits à raison desquels la décoration a été instituée sont antérieurs à l’existence même du gouvernement du roi ; que le seul serment à exiger, en ce cas, serait celui de fidélité aux principes qui ont mis les armes à la main et valu la décoration nationale. Par ces motifs, les citoyens présents à la délibération s’engagent à ne pas se soumettre à la condition du serment, qu’ils considèrent comme illégale. Ils s’engagent, en outre, à porter immédiatement, après la décision prise par l’assemblée, la décoration spéciale, telle qu’elle a été fabriquée sur le modèle donné par la Commission.” La commission qui avait rédigé cette déclaration étant d’avis qu’il ne convenait pas à des citoyens, surtout à des citoyens de Juillet, d’attacher de l’importance à la couleur d’un ruban, le premier article a été adopté à la presque unanimité. Sur la question de l’inscription Donné par le roi, il a été clairement expliqué qu’il ne pouvait être dans la pensée d’aucun des patriotes de Juillet de refuser la décoration de la main du roi, et que la résolution n’était proposée que dans l’intérêt des principes et de la loi. La troisième question, celle du serment, a été résolue pour des motifs semblables. L’ordre le plus parfait a été observé dans cette délibération. Parmi cette élite des patriotes de Juillet, plusieurs portaient des marques glorieuses de leur courage. On a distingué avec intérêt un vieux citoyen (voir Decombis, Antoine) blessé une première fois, le 14 juillet 1789, devant la Bastille, et blessé de nouveau, le 28 juillet 1830, devant l’Hôtel de ville. Il avait obtenu la médaille commémorative de la victoire du 14 juillet 1789. Toute l’assemblée s’est empressée de rendre honneur à ce vétéran de la liberté. La séance levée, plusieurs des assistants se sont empressés de se séparer du ruban bleu bordé de rouge. Une quête a été faite au profit des détenus politiques. » Il fut cependant l’un des signataires (voir la liste des signataires à Fribourg, François) de la pétition suivante, qui protestait contre les différentes contestations qui repoussaient les délais de remise des décorations : « Sire, les combattants de Juillet s’attendent depuis longtemps à voir briller sur leur poitrine un signe de liberté et d’honneur. La Commission des récompenses nationales avait arrêté le modèle des décorations et même le ruban, il était rouge avec deux raies noires. Elle avait voulu sans doute, par un signe perpétuel de deuil, rappeler le souvenir de nos braves camarades qui ont succombé dans la glorieuse lutte de la liberté contre le despotisme. Cette décision a reçu son exécution, la croix et le ruban ont été fabriqués et, la Commission ayant terminé son travail, rien ne s’oppose à ce que les décorations soient distribuées dans les premiers jours de mai et que cette distribution soit l’épisode le plus glorieux de la fête de Votre Majesté. Mais, Sire, il n’en n’est pas ainsi : on croit aujourd’hui devoir ôter de la décoration les mots qui la caractérisent, la date de nos immortelles journées, changer la couleur du ruban et prolonger ainsi indéfiniment l’exécution des promesses sacrées. Les blessés et tous les combattants de Juillet sont persuadés, Sire, que vous ignorez ces misérables tracasseries et que jamais vous n’avez eu l’intention de déprécier une récompense acquise au prix de leur sang et d’empoisonner ainsi la joie qu’ils éprouvent de recevoir de votre main un signe si glorieux. Ils vous supplient, Sire, de donner des ordres pour que rien ne soit changé aux dispositions arrêtées par la Commission et déjà exécutées et de fixer le jour le plus prochain pour cette distribution. Ils sont, Sire, de Votre Majesté, les très fidèles sujets. » Il ne retira pourtant sa Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IVe arrondissement que le 6 mars 1848, se dispensant sans doute ainsi du serment obligatoire de fidélité à Louis-Philippe. En juin 1848, indiqué comme fabricant de produits chimiques, il fut arrêté le 26 juin, condamné à la transportation le 28 août, gracié le 19 septembre suivant, alors qu’il était encore détenu à Paris ; selon les informations reprises par la base de données de l’Université de Bourgogne sur les inculpés de juin 1848. Il réclama en 1849 la part qui lui revenait comme décoré de la croix Juillet « sur la somme votée à cet effet par l’assemblée législative ». En janvier 1850, la préfecture de police donnait sur son compte les renseignements suivants : « Le sieur Cahaigne, Louis, Joseph, âgé de cinquante-trois ans, homme de lettres, est marié et a un enfant, qui, ainsi que sa femme, est à la charge de la famille de cette dernière. Il occupe seul une chambre garnie, du prix de vingt francs par mois, dont il en doit trois au logeur, rue des Dames, 34, aux Batignolles. Il est dans une si triste position qu’il passe souvent des journées entières sans manger. Il dit être en réclamation auprès du ministre de l’Intérieur et de la préfecture de police pour une somme de huit cent soixante-huit francs, montant des ouvrages manuscrits qui lui ont été enlevés pendant son absence de son domicile en mai 1848. Il a été arrêté pour l’insurrection de juin 1848 ; décision non parvenue. » Il reçut un secours de cent francs le 7 février 1850, à titre de décoré de la Croix de Juillet. Le Dictionnaire du mouvement ouvrier de Maitron lui a consacré la notice biographique suivante : « Né le 5 septembre 1796 à Rouen (Seine-Inférieure), mort le 17 mai 1860 à Paris (XVIIe arr.) ; fabricant de produits chimiques et homme de lettres parisien ; membre de sociétés républicaines, quarante-huitard ; opposant au coup d’État du 2 décembre 1851, il fut expulsé et se réfugia à Jersey. Il avait épousé, Sidonie, rentière née vers 1825, fille de François Eugène Auguste Pompée de Félix de la Motte et de Caroline Adèle van den Cruyce. Son beau-père était un ancien major et propriétaire dans le département du Nord. Sa belle-mère, plus connue sous le nom de Coralie de Félix de la Motte, était femme de lettre et résidait à Bruxelles. On lui doit une comédie et des chansons. Des chansons contre les Jésuites valurent à Joseph Cahaigne un mois de prison pour « outrage » en 1826. Il était membre de la Société des Amis du Peuple. Ayant échappé à l’arrestation collective du 1er juin 1832, il fut l’un des signataires de la protestation du 3 juin 1832 et participa à la mise en place de l’émeute des 5 et 6 juin. En 1848, rédacteur en chef de La Commune de Paris, il fut dépossédé de ce journal par Sobrier, qui profita de son départ pour Poitiers, où il présentait sa candidature à l’Assemblée nationale. Le 15 mai, il se contenta de se rendre à la Chambre sans manifester, puis au siège du journal, 16, rue de Rivoli. Là, il se désolidarisa de la manifestation. Il ne continua cependant pas la publication du journal, qui cessa le 19. Le 23 juin, cet artilleur de la garde nationale, qui n’était pas armé, s’abstint de rejoindre son unité et se trouvait avec le colonel de la IIIe légion, place des Saints-Pères. Il gagna Montmartre où il prétendit avoir passé la nuit. Le 24 au matin, on le retrouve à la barricade de la barrière Rochechouart, mais il ne participait pas à l’insurrection. Il fut pourtant arrêté. En relations étroites avec Recurt, Ulysse Trélat et la famille Cavaignac, il fut libéré, en septembre 1848, de la détention que lui coûta surtout sa mésintelligence avec son propriétaire. En 1850, il fit partie du Comité électoral socialiste et en 1851 du Comité central de Résistance, d’où son arrestation préventive au petit matin du 2 décembre 1851 Interné dans la prison parisienne de Mazas, il fut transféré au fort d’Ivry puis de là au Havre, dans un convoi de prisonniers destinés au bagne de Cayenne. Le 10 janvier 1851 il embarquait dans le navire Canada et fit la traversée jusqu’à Brest dans des conditions épouvantables, entassé avec 103 autres forçats presque sans air, sans eau et nourriture dans un réduit de 63 m2. Arrivé à Brest il fut transbordé avec ses compagnons dans le navire Duguesclin, en instance de départ pour la Guyane. Rendu malade par les conditions de sa captivité, il fut transféré en février dans l’hôpital militaire de Brest où séjourna au moins jusqu’au 1er mai. Entre-temps il avait appris que sa condamnation au bagne avait été commuée en expulsion. Après une étape à Landivisiau il se rendit à Londres où il publia les poèmes et les notes qu’il avait écrit pendant sa captivité : Une voix de proscrit. En octobre 1852 il était l’un des 150 proscrits présents à l’enterrement du député Frédéric Gournet. Le cortège funéraire était précédé de la bannière rouge avec un crêpe noir et l’inscription « République démocratique et sociale ».
Il se réfugia alors dans l’île de Jersey, où il s’engagea activement dans les activités politiques des proscrits. Il devint rédacteur de L’Homme de Ribeyrolles, côtoya régulièrement Victor Hugo et fut plusieurs fois le porte-parole des proscrits, notamment lors des célébrations d’anniversaire de la révolution de 1848. Le 21 octobre 1853 il présidait l’assemblée générale des proscrits républicains de Jersey qui déclara le sieur Julien Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III. Il fit partie des 35 proscrits qui signèrent, le 17 octobre 1855, la protestation rédigé par Victor Hugo contre l’expulsion de Jersey de Charles Ribeyrolles, du colonel Louis Pianciani et de Philippe Thomas. Cette signature lui valut, comme tous les autres, l’expulsion de l’île. Avant de partir, il laissa ce mot sur l’album de photos et souvenirs offert par les Hugo et leurs proches à leur ami, le centenier Philippe Asplet : “Lorsque je pris parti pour la République, j’avais profondément étudié la question sociale. La République devint pour moi la représentation aussi exacte que possible de tout ce que les hommes peuvent désirer de bien, de beau, de grand. - En face des ignominies du régime monarchique, je ne me dissimulai pas les dangers de la route. la vérité, la justice, le sentiment, parlèrent plus haut que toutes les inspirations personnelles. Homme de devoir, je laissai derrière moi toutes les précautions, toutes les craintes, -fais ce que dois, me dis-je, advienne que pourras. Saint-Hélier, octobre 1855.” Avec sa femme, Cahaigne suivit les Hugo et s’installa à Guernesey. Toujours ami de Victor, il reçut l’aide du poète qui, en 1857, paya sa caution alors qu’il était emprisonné pour non-paiement d’arriérés. En janvier 1858, le poète achève même « d’éteindre sa dette » avec l’aide de deux autres proscrits. Le “vétéran de la République”, comme le nommait Charles Hugo continuait à participer à des activités politiques, notamment en se rendant à Londres aux réunions du Comité révolutionnaire où il était sous la surveillance de la police du Second Empire. Voici comment, en octobre 1858, un mouchard au service de Bonaparte, qui se disait correspondant parisien du Morning Herald, discréditait ce comité dans les journaux londoniens : “(...) Le comité révolutionnaire n’est pas du tout meilleur que la Marianne, et si son objet est différent, il est également sans scrupules quant aux moyens qu’il emploie. On dit que peu de temps avant janvier, les sections, dirigées par Louis Blanc et Ledru-Rollin se sont associées au comité révolutionnaire pour une action en commun.Victor Hugo a-t-on dit de bonne foi, a fait un don de 10 000 francs à la caisse du comité révolutionnaire, et dirige les sociétés secrètes de Guernesey et de Jersey, qui sont en relation confidentielle avec celles qui ont leur siège à Londres. Le comité révolutionnaire est lié au Bureau de l’Imprimerie universelle de Zeno Swietoslawski, Rupert-street, Hay Market. Des brochures dans toutes les langues y sont publiées, avec si peu de secret qu’elles sont placées devant la fenêtre. Par curiosité, j’ai assisté à la séance publique de cette assemblée révolutionnaire. L’endroit où se tenait la réunion était une sorte de cave ; une pancarte, imprimée en lettres rouges, était placée à la porte, invitant le public à venir participer à la « fête républicaine ». Quatre tables oblongues occupaient le centre de la pièce, couvertes de cruches de gin, de bière et de brandy. Du tabac et des pipes furent également fournis. Un vieux réfugié français, enroué par l’abus de liqueurs alcoolisées, ouvrit la séance par un discours furieux, ne s’interrompant que de temps en temps pour se jeter un petit verre dans le gosier. Son public le désignait familièrement comme « Le Père Cahaigne ». Il m’a été décrit comme un ancien journaliste parisien. Un ancien rédacteur en chef de la Réforme, Ribeyrolles, entra dans la salle déjà en état d’ivresse, brailla une allocution parsemée de serments de la plus grossière description, puis s’assit pour faire de nouvelles recrues à l’aide d’une bouteille de cognac. La plus grande partie du public, composée d’ouvriers à longue barbe et aux cheveux non peignés, vêtus de chemisiers souillés et déchirés, se jetaient comme des loups affamés sur les bouteilles d’eau-de-vie. Après les discours, les débats se sont terminés par un chant. Le président, le susdit Cahaigne, a hurlé une chansonnette dont le refrain était « Frères, il faut du sang ». Alors que la séance tirait à sa fin, le président citoyen est tombé sous le coup d’un réfugié en état d’ébriété appelé Vincent et ils se donnaient encore des coups de poing en quittant les lieux.” C’est sans doute à la suite de l’amnistie de 1859 que le couple Cahaigne rentra en France. L’année suivante il était établi à Paris au 47 Grande rue quartier des Batignolles (XVIIe arr.). Joseph mourut au domicile conjugal et fut enterré le 19 mai 1860, oublié et dans la plus grande indifférence, dans la fosse commune du cimetière des Batignolles. » L’ouvrage donne les sources suivantes : « Arch. Min. Guerre, A 2114 et B 330 ; Arch. PPo, A a/428 ; Arch. privées de la famille Alavoine-Baudains, Liste établie par Eugène Alavoine après 1870. Maison de Victor Hugo - Hauteville House, Album Asplet, folio 13, photographie du proscrit Cahaigne. A la France. L’agent provocateur Hubert. Jersey : imp. universelle, [1853]. Victor Hugo, 1853, l’Espion Hubert. Œuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330.. Le Temps, 4 août 1883. J.-Cl. Caron, La Société des Amis du Peuple (1830-1833), mémoire de maîtrise, sous la direction de Louis Girard, Paris IV, 1978. Ph. Matthey, Les membres des sociétés secrètes républicaines parisiennes sous la monarchie de Juillet, mémoire de maîtrise sous la direction de Philippe Vigier, Paris X, 1986. Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, Cahaigne, Louis, Joseph, Antoine Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013. — Thomas C. Jones, A “coup d’État” in Jersey ?, Diasporas, n° 33, 2019, en ligne. Notes de Rémi Gossez et Jean Risacher. » Cahaigne demeurait 4, rue de l’Aiguillerie en 1830-1831 ; 18, rue du Delta projetée en 1848 ; 34, rue des Dames aux Batignolles en 1849-1850. Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris Vbis1K4 1 Département de la Seine, IVe arrondissement, contrôle nominatif des citoyens décorés de la Croix de Juillet, 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) IVe arrondissement, et liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) XIIe arrondissement ; Archives de Paris VD6 639 n° 5, liste générale alphabétique ; Archives de Paris, VD6 672 n° 1 ; Archives de Paris VK3 29, séance du 13 avril 1831 ; Archives de Paris VK33 Commission des récompenses nationales, (ancien) XIIe arrondissement, propositions honorifiques du 20 janvier 1831, idem Commission des récompenses nationales, mairie du (ancien) XIIe arrondissement, le 18 décembre 1830, jury pour l’examen des demandes de récompenses honorifiques ; Archives de Paris VK3 34, liste de 829 noms, accompagnés d’observations sur les exploits des impétrants ; Archives de Paris VK3 42 ; Archives de Paris VD6 91 in dossier Valsemey, Pierre, Guillaume ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IVe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/85 ; Archives de la préfecture de police AA 369, Etat nominatif des décorés, blessés, combattants de Juillet 1830 et des veuves de décorés ou médaillés qui ont formé des demandes de secours et sur lesquels il y a lieu de prendre des renseignements, minute 79, idem Proposition d’accorder à cent quarante décorés, blessés et veuves de Juillet domiciliés dans le département de la Seine des secours s’élevant à la somme de 6.980 francs, minutes 94 à 99 ; Archives de la préfecture de police AA 416 in dossier Valsemey, Pierre, Guillaume ; Le Constitutionnel, 7 mai 1831 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, huitième série, nouvelle édition, Paris chez Lévy frères, 1869, pp. 162-166 ; Archives nationales F/9/1154 Protestations.