Carrel, Nicolas, Armand

Biographie


Né le 8 mai 1800 à Rouen (Seine-Maritime), fils d’un marchand de toile. Nous empruntons au Parti libéral sous la Restauration l’anecdote suivante concernant son passage à Saint-Cyr : « A Saint-Cyr, bien qu’assez aimé de ses chefs, il fut vite noté comme mal pensant. Un jour, le général d’Albignac, commandant de l’Ecole, fit sortir des rangs le jeune Carrel et lui dit : “Monsieur Carrel, on connaît votre conduite et vos sentiments ; c’est dommage que vous ne soyez pas né vingt-cinq ans plus tôt, vous auriez pu jouer un grand rôle dans la Révolution. Mais souvenez-vous que la Révolution est finie. Si vous ne tenez aucun compte de mon avertissement, nous vous renverrons à Rouen pour auner de la toile dans la boutique de monsieur votre père.” A quoi Carrel répondit : “Mon général, si je reprends jamais l’aune de mon père, ce ne sera pas pour auner de la toile.” Il fut mis aux arrêts pour cette riposte. » Le baron de Damas rapporte, dans ses Mémoires, les circonstances dans lesquelles il fit connaissance de Carrel ; « Dans le courant de 1822, le 29e de ligne fut envoyé dans ma division pour tenir garnison à Marseille. Il avait été à Belfort et avait compté dans ses rangs quelques traîtres. Le corps en masse s’était bien conduit, toutefois le ministre, n’étant pas rassuré sur son compte, l’envoyait volontiers dans une province très royaliste dont l’esprit ne pouvait manquer d’exercer sur lui une heureuse influence. Plusieurs officiers m’étaient confidentiellement signalés, entre autres le sous-lieutenant Carrel qui depuis devint célèbre.

»Je fis ce que je pus pour juger les personnes qui m’étaient signalées, sans employer aucun des moyens qui répugnaient à mon expérience, et, dans les premiers temps, Carrel me parut innocent : des lettres écrites par moi au ministre de la Guerre et dont copies sont conservées dans ma correspondance secrète, en font foi. Plus tard il n’en fut pas de même ; j’acquis la preuve sinon matérielle, du moins morale de la culpabilité de Carrel ; il me fut démontré qu’il appartenait aux sociétés secrètes.

»Le bataillon où servait Carrel était à Aix. Bien sûr de mon fait, avec ou sans prétexte, je ne me le rappelle plus, je le fis mettre en prison, et j’écrivis aussitôt confidentiellement au ministre de la Guerre.

»Un lieutenant-général a le droit de faire mettre un officier en prison, mais s’il ne le fait pas juger, il ne peut l’y retenir que pendant quinze jours sans user arbitrairement de son pouvoir. Si donc le ministre ne me répondait pas avant quinze jours, la loi m’imposait le devoir de remettre Carrel en liberté ; mais j’avais pris mon parti, j’étais trop persuadé de sa culpabilité pour hésiter.

»J’avais pris des renseignements. La famille de Carrel était une famille de négociants fort estimables. Un de ses frères fut plus tard prêtre. Dans tous les cas, prenant un parti aussi important puisqu’il devait décider de tout l’avenir d’un officier qui m’était confié, je crus qu’il y avait autre chose à faire qu’une enquête officielle. J’allai à Aix, je me fis amener Carrel, je lui dis ce que je savais sur son compte et sur sa famille ; je lui représentai non seulement ses torts, mais les conséquences funestes d’une conduite coupable envers son Dieu, son roi, son pays, sa famille.

»Il me répondit d’abord avec assez d’insolence, observant que, dans tous les cas, je serais obligé de le remettre en liberté peu de jours après. Je lui fis connaitre le parti que j’avais pris à ce sujet, et continuant à lui parler avec ce langage paternel, que doit employer un chef vis-à-vis d’un subordonné qui va se perdre, j’eus le bonheur de le toucher. De grosses larmes sortirent de ses yeux, il me prit affectueusement les mains, disant que je le traitais comme un père et s’avouant coupable. Mais quand je lui demandai de changer de conduite, il me répondit comme le font en général les gens engagés dans les sociétés secrètes : “Il est trop tard, je ne le puis pas !” Ainsi finit ma conversation avec Carrel. »

»Quelques jours après il fut mis en demi-solde et sortit de prison. Je ne le revis plus qu’en Catalogne, où je le fis prisonnier ; j’en reparlerai plus tard. »

Ancien carbonaro, il participa au complot de Belfort en 1821, et rejoignit, en 1823, les révoltés espagnols contre le régime de Ferdinand VII, et tenta de s’opposer à l’intervention de la France en Espagne pour rétablir le trône légitime (complot de la Bidassoa). Amnistié en 1825, à l’occasion du sacre Charles X, il dirigea la Revue américaine (douze numéros entre 1826 et 1827), qui décrivait le fonctionnement de la république américaine. Il fonda avec Thiers et Mignet le National, dans l’intention d’aider au renversement des Bourbons aînés. Le premier numéro sortit le 1er janvier 1830. Chateaubriand devait sur son compte porter le jugement qu’il « était à la fois le courage et le talent du National ». Il fut un des quarante-quatre signataires (voir la liste complète à Dumas, Alexandre) de la protestation des journalistes, ainsi rédigée : « On a souvent annoncé depuis six mois, que les lois seraient violées, qu’un coup d’Etat serait frappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie. Cependant le Moniteur a publié enfin ces mémorables ordonnances, qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime légal est donc interrompu ; celui de la force est commencé. Dans la situation où nous sommes placés, l’obéissance cesse d’être un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux, ils doivent donner les premiers l’exemple de la résistance à l’autorité, qui s’est dépouillée du caractère de la loi. Les raisons sur lesquelles ils s’appuient sont telles qu’il suffit de les énoncer. La charte, article 8, dit que les Français, en matière de presse, sont tenus de se conformer aux lois ; elle ne dit pas aux ordonnances. La charte, article 35, dit que l’organisation des collèges électoraux sera réglée par les lois ; elle ne dit pas par les ordonnances. La couronne elle-même avait reconnu jusqu’ici ces articles. Toutes les fois, en effet, que des circonstances prétendues graves lui ont paru exiger une modification, soit au régime de la presse, soit au régime électoral, elle a eu recours aux deux Chambres ; elle ne s’est arrogé, à l’égard des articles 8 et 35, ni une autorité constituante, ni une autorité dictatoriale qui n’existent nulle part. Les tribunaux, qui ont droit d’interprétation, ont solennellement reconnu ces mêmes principes. Leurs décisions établissent qu’en matière de presse et d’organisation électorale, les lois, c’est-à-dire le roi et les Chambres, peuvent seuls statuer. Aujourd’hui donc le gouvernement a violé la légalité. Nous sommes dispensés d’obéir. Nous essayons de publier nos feuilles, sans demander l’autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos efforts pour qu’aujourd’hui au moins elles puissent arriver à toute la France. Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplissons. Nous n’avons pas à tracer ses devoirs à la Chambre illégalement dissoute ; mais nous pouvons la supplier, au nom de la France, de s’appuyer sur son droit évident, et de résister autant qu’il sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que celui sur lequel nous nous appuyons. La Charte dit, article 50, que le roi peut dissoudre la Chambre des députés ; mais il faut pour cela qu’elle ait été réunie, constituée en Chambre ; avant la réunion et la constitution de la Chambre, il n’y a que des élections faites. Or, nulle part la Charte ne dit que le roi peut casser les élections. Les ordonnances publiées aujourd’hui ne font que casser des élections, elles sont donc illégales, car elles font une chose que la Charte n’autorise pas. Les députés élus, convoqués pour le 3 août, sont donc bien et dûment élus et convoqués. Leur droit est le même aujourd’hui qu’hier. La France les supplie de ne pas l’oublier. Tout ce qu’ils pourront pour faire prévaloir ce droit, ils le doivent. Le gouvernement a perdu aujourd’hui le caractère de légalité qui commande l’obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne ; c’est à la France à juger jusqu’où doit s’étendre sa propre résistance. » Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné. Nous empruntons à ses Mémoires, son témoignage concernant Carrel, et ainsi rédigé : « Dès cette époque, Carrel était, pour la jeune opposition, un chef élu, sinon publiquement, au moins tacitement. J’avais connu Armand Carrel chez M. de Leuven, qui, lors de la rentrée en France du jeune proscrit politique, c’est-à-dire après le sacre de Charles X l’avait fait admettre parmi les rédacteurs du Courrier ; il demeurait, autant que je puis me le rappeler, rue Monsigny, ou, tout au moins, aux environs de cette rue. Mort en 1836, Carrel n’est déjà plus, pour la génération des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, qu’une médaille historique. C’était à l’époque où nous sommes arrivés, un homme de vingt-huit ans, de taille moyenne, au front grave et fuyant, aux cheveux noirs, aux yeux petits, vifs, pleins d’éclairs, au nez long et pointu, aux lèvres minces et un peu pâles, aux dents blanches, au teint bilieux. Tout en professant les principes du libéralisme le plus avancé, comme il arrive parfois aux hommes d’une grande intelligence et d’une exquise organisation, Carrel avait les habitudes les plus aristocratiques de la terre ; ce qui faisait une opposition étrange entre ses paroles et son aspect. Il portait presque invariablement des bottes vernies, une cravate noire serrée autour du cou, une redingote noire boutonnée jusqu’à l’avant-dernier bouton, un gilet de piqué blanc ou de poil de chèvre chamois, et un pantalon gris. Il y avait dans toute sa tournure un reste d’habitude militaire qui décelait l’ancien officier. Ce côté belliqueux était, de son corps, tant soit peu passé dans l’esprit de Carrel. Charlemagne signait ses traités avec le pommeau de son épée, et les faisait respecter avec la pointe : il en était de même de Carrel ; ses articles avaient toujours l’air d’être écrits, non pas avec une plume, mais avec un stylet d’acier comme ceux dont se servaient les anciens, et qui laissaient dans la cire des tablettes la trace profonde de leur acuité. Au reste, beau style de polémique que celui de Carrel ; noble, franc présentant bien la poitrine à ses adversaires ; quelque chose de pareil à la fois à Pascal et à Paul-Louis Courier. D’instruction historique, Carrel en avait peu – excepté à l’endroit de nos voisins d’outre-mer ; secrétaire d’Augustin Thierry au moment où Augustin Thierry écrivait son beau livre de la Conquête de l’Angleterre par les Normands, Carrel, lui, des miettes de cette table splendide, avec sa ferme sobriété, avait fait un abrégé de l’histoire d’Angleterre. Nous étions assez liés, quoique nous fussions peut-être injustes l’un pour l’autre : il me regardait trop comme un poète, je le regardais trop comme un soldat. Je le trouvai tranquillement occupé à déjeuner. Il avait signé la protestation pour accomplir un devoir, jouant sa tête à la pointe de la plume avec le même calme que, deux ou trois fois déjà, il l’avait jouée à la pointe de l’épée, mais ne croyant absolument à rien qu’à la résistance légale. Quant à la résistance à main armée, il la niait absolument. Il comptait rester chez lui, et travailler toute la journée. Sur mes instances, sur ce que je lui dis qu’il m’avait semblé voir dans les rues un commencement d’agitation, il se décida à sortir, mit dans ses goussets une paire de petits pistolets de poche du genre de ceux qu’on appelle des coups de poing, prit à la main une petite canne de baleine flexible comme une cravache, et descendit avec moi du côté des boulevards. Sans doute, refroidi par ses affaires de Belfort [complot formé à l’intérieur de l’armée et qui eut lieu le 31 décembre 1821, pour tenter de renverser les Bourbons, N.D.A.] et de la Bidassoa [tentative faite en avril 1823, par plusieurs Français, de mutiner les militaires français engagés dans l’expédition d’Espagne ordonnée par Louis XVIII pour faire rétablir Ferdinand VII sur le trône espagnol, N.D.A.], hésitait-il à se mettre en avant, lui qui avait vu tant de gens demeurer en arrière. […Sur les réunions pour organiser la résistance] Carrel n’alla à aucune de ces trois réunions. Lui aussi était pour la résistance légale seulement. Il ne croyait pas à une lutte possible entre des bourgeois et des soldats ; il comprenait les révolutions prétoriennes, et demandait à ceux qui parlaient de prendre leur fusil : – Avez-vous un régiment dont vous soyez sûr ? Personne n’avait de régiment, attendu qu’aucune conspiration n’était organisée. […] Nous remontâmes du National aux boulevards. A la hauteur de la rue Montmartre, nous entendîmes quelque chose comme une fusillade du côté du Palais-Royal. Il était à peu près 7 heures du soir. – Hein ! qu’est-ce que cela ? demandai-je à Carrel. – Pardieu ! répondit-il, c’est un feu de peloton. – Eh bien, venez-vous de ce côté-là ? – Ma foi, non ! répondit Carrel ; je rentre chez moi. – J’y vais, moi, lui dis-je. – Allez-y ; mais ne soyez pas assez fou pour vous jeter dans tout cela ! – Soyez tranquille... Adieu ! – Adieu ! Carrel s’éloigna de son pas calme et mesuré par le faubourg Montmartre, tandis que je m’élançais tout courant par la place de la Bourse. […] Sous la porte, je rencontrai Carrel causant avec Paulin (voir Paulin, Nicolas, Jean-Baptiste, Alexandre). – Ah ! m’écriai-je, vous voilà !... tant mieux ! on m’avait dit que vous aviez quitté Paris, et que vous étiez à la campagne avec Thiers et Mignet (voir Mignet, François, Auguste), dans la vallée de Montmorency même... – Et qui vous avait dit cela ? – Est-ce que je me rappelle !... En effet, il m’eût été impossible de dire de qui je tenais ce détail, qu’on m’avait donné, au reste, pour me prouver le peu de fond que les hommes du mouvement faisaient eux-mêmes sur la prétendue révolution qui s’accomplissait. – Il y a du vrai là-dedans, dit-il ; je suis effectivement parti pour la campagne avec Thiers, Mignet et une autre personne que je voulais mettre en sûreté. – Elisa ? dis-je étourdiment. – Oui Elisa, ma femme, appuya Carrel ; mais, Elisa en sûreté, je suis revenu, et me voici [Emilie Antoine, selon une note des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand] Carrel était tout entier dans les quelques mots qu’il venait de dire. Ceux qui ont vécu dans l’intimité de Carrel ont connu la personne que je venais de nommer Elisa et que lui, en manière de leçon à mon adresse, venait de nommer sa femme. Il adorait cette personne, adorable en effet, bonne et dévouée parmi toutes les femmes. C’était entre eux une de ces liaisons que la société proscrit, mais que le cœur respecte ; un de ces amours qui rachètent la faute commise par tant de vertu, que, de la pécheresse, ils font une sainte. Qu’est-elle devenue, pauvre et noble créature, depuis la mort de Carrel ? Je n’en sais rien ; mais je sais que, lorsque je connus l’accident terrible, je pensai bien moins à celui qui venait de mourir qu’à celle qui était condamnée à vivre. Je demande pardon à mes lecteurs de m’écarter à tout moment de mon sujet pour me jeter dans une divagation de cœur pareille à celle-ci ; mais j’écris des Mémoires et non une histoire ; mes impressions, et non une chronologie ; et, au fur et à mesure que mes impressions reviennent à mon souvenir, elles font flotter entre mes yeux et mon papier, selon qu’elles sont tristes ou joyeuses, un nuage sombre ou doré. En ce moment, nous fûmes joints par un grand et beau garçon de vingt à vingt-deux ans. Carrel lui tendit la main. – Ah ! c’est vous, Charras (voir Charras, Jean-Baptiste, Adolphe) ? lui dit-il. – Oui bien... Je vous cherchais. – Pour quoi faire ? – Pour vous demander où l’on se bat. – Est-ce qu’on se bat ? dit Carrel. – Mordieu ! je le crois bien ! dit Charras. N’importe, je n’aurais jamais cru qu’il fût si difficile de se faire casser la tête... Depuis hier au soir, je cours pour cela, et je n’en puis pas venir à bout ! » Dans son Histoire de dix ans, Lous Blanc rapportait l’anecdote suivante : « [Le 28 juillet] Armand Carrel, qui déplorait des combats qu’il jugeait inutiles, s’était rendu au milieu de ses amis, pour leur représenter ce qu’il y avait de nécessairement stérile dans leur héroïsme, et, monté sur une table, il était occupé à les haranguer, lorsqu’un pistolet dirigé contre sa poitrine lui montra combien le mouvement était devenu irrésistible. » Dans ses Mémoires, Chambolle donne l’explication suivante sur la conduite de Carrel pendant les journées de Juillet : « Personne, dans notre petit groupe, ne comptait moins qu’Armand Carrel sur la victoire populaire. Intrépide, comme toujours, acceptant, le sourire aux lèvres, toutes les responsabilités, il se portait, une baguette à la main, partout où il entendait dire qu’il se livrait un combat sérieux, et il s’exposait au péril sans y prendre garde. Mais ses amis les plus intimes s’étonnaient de le voir calme et presque insouciant en face de l’action, laissant à de moins expérimentés un commandement qu’on lui eût cédé volontiers et que plus d’une fois, sans doute, il fut tenté de saisir. Ce qui explique cette attitude passive, dans une si grande occasion, chez un homme qui poussait le courage et l’audace jusqu’à la témérité, c’est qu’ayant porté l’épaulette, ayant été soldat lui-même, il n’imaginait pas que les beaux régiments de la Garde royale pussent être rompus par une foule sans cohésion et sans discipline ; c’est qu’il ne tenait pas assez de compte de la force de l’opinion qui soutenait cette vaillante multitude et paralysait les efforts et le dévouement d’une admirable armée. » « Du 5 au 7 août, pendant que la Chambre s’occupait de la révision de la Charte, des groupes se formaient aux abords de la salle, dans la cour, dans le jardin, s’entretenant avec passion des questions débattues dans l’intérieur ; presque tous les assistants étaient des jeunes gens du barreau, ou des écoles, ou de la presse, point tumultueux, mais ardents et impérieux dans leurs idées et leurs volontés. Armand Carrel et Godefroy Cavaignac s’y rencontraient quelquefois. » Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Il fut nommé préfet du Cantal, le 27 août 1830, mais sans qu’il en fût prévenu, et dut refuser la place, empêché qu’il en était par le fait qu’il vivait avec une femme qui n’était pas la sienne, situation délicate pour une préfète…. Devenu rédacteur en chef après la révolution de Juillet, alors que Thiers devenait ministre, Carrel fut d’abord un critique sympathisant du régime du roi des Français ; mais, vite désabusé, dès janvier 1832, il optait pour une opposition implacable et devenait celui que l’on surnomma le Bayard du journalisme républicain, parce qu’il était jugé sans peur et sans reproche, même s’il eut des opinions plus nuancées que son caractère. Rémusat, dans ses Mémoires de ma vie, donnait l’avis suivant sur Carrel : « On sait qu’il était entré dans la révolution avec les sentiments de Thiers et de Mignet. Il les conserva après la révolution. Ce n’était pas à lui qu’elle pouvait tourner la tête. Il était désabusé et rétif à toute exaltation. Mais de très bonne heure, il eut un mécontentement personnel. Pendant une courte mission qui lui fut donnée, d’abord en Normandie, puis dans la Vendée, Thiers et Mignet avaient été nommés conseiller d’Etat. C’était déjà beaucoup pour eux aux yeux des pédants. Il y avait nulle raison de traiter Carrel comme leur égal. Il ne trouva à son retour qu’une modeste nomination à la préfecture du Cantal. Il en fut au fond très blessé. il eut le bon esprit de ne pas le crier sur les toits, et de dire seulement qu’il en gardait beaucoup de reconnaissance à Guizot, mais que Thiers et Mignet, ses amis, auraient dû savoir qu’il ne pouvait accepter une préfecture. La raison, c’est qu’il avait enlevé la femme d’un capitaine de son régiment. Il lui était attaché depuis des années ; elle méritait son attachement ; et il ne pouvait ni l’abandonner, ni la mener dans une préfecture. Il dit donc qu’il voulait rester rédacteur du National, qui avait besoin d’être conduit et qui avait un rôle à jouer. Cela était vrai, et il pouvait rendre ainsi de grands services. J’ignore ce qui se passa entre Thiers et lui, et si Thiers le vit avec beaucoup de confiance reprendre la direction du journal. Je crois que Thiers le négligea, et ce fut une haute. Carrel était de ceux qu’on pouvait regagner par des procédés. Je me rappelle que Sautelet me disait : “On se trompe sur Carrel, il est souple comme un gant.” Abandonné à lui-même il conduisit cependant son journal comme il l’avait dit, dans le sens de la révolution orléaniste. Il se montra assez longtemps ce qu’il était, systématiquement monarchique. Seulement, il laissait percer un fond de mécontentement. Il était exigeant, difficile. Rien ni personne n’était à son gré, et l’on semblait, à l’en croire, se méprendre sur les intérêts mêmes d’un gouvernement dont il désirait le succès. Carrel n’était pas naturellement admiratif ; il craignait de paraître dupé, dominé et conduit, et se défiait même de l’engouement du public. Assez longtemps, il s’était subordonné avec assez de souplesse, n’étant pas assez sûr de lui-même, ni comme écrivain ni comme politique. Il se trouvait maintenant maître d’un journal, séparé de fait du gouvernement et de ses anciens amis. […] Son talent n’était pas commun. Sa manière d’écrire était simple et ferme, mâle et sensée. Son esprit n’avait pourtant pas toutes les qualités de son style. Car il n’était pas exempt de vulgaire paradoxe. Il était un peu offusqué par le défaut de sa nature et les ombrages de son amour-propre. Lui-même était poursuivi de la crainte de n’être pas traité en homme supérieur, l’égal pour l’intelligence politique, les manières, les sentiments de tous ceux que des circonstances favorables avaient portés au premier rang de la société. Il lui restait, sous ce rapport, quelque préjugé d’éducation ou de famille, quelque souvenir de la position subalterne d’un sous-lieutenant d’infanterie. » Toujours Chambolle, dans ses Mémoires, dresse un long portrait de Carrel, ainsi rédigé : « Armand Carrel avait aussi une nature attachante. Il se disait et se croyait libéral, parce qu’il était impatient de toute domination et qu’il avait vécu à une époque où toute opposition contre l’ancien régime, représenté par les violents de la Restauration, passait pour libéralisme. La vérité, c’est qu’il avait des goûts militaires et des instincts révolutionnaires qui tantôt se conciliaient, tantôt étaient en désaccord, dans son âme, avec des sentiments chevaleresques. De là ce qu’il y eut toujours d’impétueux et souvent de contradictoire dans sa polémique et dans ses actes. Conspirateur, enrôlé contre le drapeau de la France au début de la guerre contre l’Espagne, il avait depuis jugé sa conduite dans des pages qui furent remarquées autant pour leur impartialité que pour l’élégance et l’intérêt de la narration. Ennemi par tempérament de l’anarchie et du désordre, il a plus d’une fois pactisé, par les nécessités de la position qu’à la fin il s’était faite, avec la démagogie. Livrer un loyal combat à ses ennemis politiques, tel était son vœu. Par degrés, il en vint à s’isoler de tous ceux qui redoutaient la guerre civile, mais, pour combattre, il lui répugnait de se fourvoyer dans les rangs de la tourbe des émeutiers. Aussi était-ce un sujet d’étonnement, pour ceux qui connaissaient son intrépidité, de le voir s’arrêter plein d’indécision, à l’instant où il fallait agir, devant des mouvements qu’il avait quelquefois appelés avec une téméraire audace.

D’autres, je ne l’ignore pas, ont fait de lui des portraits où le caractère se montre sinon plus hardi, du moins plus entier. Il leur fallait un tribun tout d’une pièce, marchant à son but avec une invariable et aveugle fermeté. Moi, dans le tribun j’ai vu l’homme ; j’ai été témoin de ses perplexités ; je l’avais vu, après avoir communiqué à une jeunesse ardente la flamme de ses passions, s’étonner de n’être pas suivi par la population qu’il voulait entraîner, s’inquiéter à l’aspect d’un certain nombre de ses auxiliaires, et reculer, non devant le péril qu’il a toujours bravé, mais devant les conséquences prévues d’une entreprise mal engagée.

Telle a été son attitude dans les journées des 5 et 6 juin 1832 ; telle encore, devant les insurrections formidables qui, en avril 1834, éclatèrent presque simultanément à Paris, à Lyon, à Saint-Etienne. Il ne fut pas le seul, il est vrai, qui craignit de se jeter dans l’action à ces deux époques. Si des hommes d’une popularité, non pas plus éclatante, mais plus ancienne et plus affermie, sur lesquels il se croyait le droit de compter, avaient donné le signal, il était prêt. Ceux-là refusant, le mouvement tombait en d’autres mains et pouvait prendre une fatale direction ; voilà pourquoi il s’arrêtait lui-même. Qui n’a pas vu ses angoisses dans la cour de l’hôtel Colbert (Bureaux du National, N.D.E.), rue du Croissant, qui n’a pas vu son visage pâlir et se rétrécir, comme s’il avait été frappé au cœur, comme si ses muscles s’étaient contractés, pendant que le canon tonnait dans les rues de Paris, ne peut se faire une idée du combat qui se livrait dans son âme.

Les complications de sa vie privée ajoutaient leur trouble aux agitations de sa vie publique. C’est même dans ces complications qu’il faut chercher non pas certainement la seule, mais la première cause de sa rupture avec les hommes dont il professait et soutenait les opinions en 1830. Une jeune femme d’une grande distinction, dans des circonstances qui ne m’ont pas été révélées mais qui devaient emporter leur excuse, avait quitté son mari pour s’attacher à Carrel. Jamais attachement ne fut plus profond. Il a survécu même à la mort, et Mme Carrel a porté le deuil de celui dont elle avait pris le nom, plus rigoureusement que ne le fait aucune veuve. Le respect qu’il avait pour elle se communiquait sans effort au petit nombre de personnes qui étaient admises dans son intimité. Mais on conçoit que cette position irrégulière était difficilement conciliable avec des fonctions officielles, de celles surtout qui mettent en vue et exigent une représentation de tous les jours. Ce fut donc une cruelle surprise pour Carrel, au retour d’une mission en Bretagne dont il s’était acquitté avec succès, d’apprendre qu’on lui avait réservé la préfecture du Cantal. C’est M. Guizot qui avait fait cette nomination, à coup sûr sans songer à mal. Mais Carrel, qui pensait sans doute, que ses anciens collaborateurs auraient pu prévenir cette méprise de la part du ministre de l’Intérieur, regarda une telle nomination comme dérisoire. Au lieu de se plaindre ou de réclamer, il renferma dans son cœur un ressentiment qui ne fit que s’aigrir et qui, s’unissant à des dissentiments politiques inévitables, le conduisit peu à peu jusqu’à une éclatante rupture avec le gouvernement nouveau qu’à la première heure il eût volontiers servi.

Cette rupture n’était point consommée quand je rentrai au National. Les propriétaires de ce journal étaient presque tous dévoués par conviction à la monarchie constitutionnelle ; les abonnés qui étaient survenus en très grand nombre aux approches et le lendemain de la révolution n’avaient point en général d’autres idées, et Carrel, au commencement, ne se dissimulait pas que vouloir les précipiter brusquement dans la République, c’était les effaroucher et ruiner ou, du moins, compromettre l’entreprise qui lui était confiée.

Il ne s’arrêta pas longtemps devant cet obstacle ; mais il avait trop présumé de son exemple et de son ascendant ; il se vit abandonné d’un très grand nombre de ses lecteurs, le jour où, sans avoir pris aucun conseil, il lança inopinément sa profession de foi républicaine. Pour présenter cette résolution sous l’aspect le moins inquiétant, il n’avait qu’à rester fidèle à ses sentiments intimes. Il eut soin de marquer ses dissidences avec les autres feuilles républicaines, et quand parut un manifeste de la Société des droits de l’homme, où l’autorité de Maximilien Robespierre était invoquée, il se fit un devoir de le combattre. Malheureusement, on ne devient pas chef de faction sans être amené à faire des concessions aux violents qu’on se flatte de diriger. Tel fut. le sort de Carrel, et comme, en subissant cette condition, il ne se livra jamais tout entier, il fut jusqu’à son dernier jour agité et malheureux.

J’avais pour lui une affection sincère ; mais, en renonçant à mon titre de secrétaire de la présidence, j’avais entendu reprendre ma liberté et non pas l’aliéner dans une situation nouvelle. Notre désaccord ne tarda point à se produire et il alla grandissant tous les jours. Les actionnaires du National, à qui ce désaccord n’avait pu échapper, conçurent l’idée, pour sauver leur propriété, de me remettre la direction du journal, en laissant à Armand Carrel pleine liberté de continuer, sous la responsabilité de son nom, la polémique brillante, mais alarmante pour beaucoup d’esprits, qu’il avait entamée. Cette combinaison était tellement impraticable, que je dus décliner l’offre qui m’était faite. Averti, cependant, des mécontentements qu’il avait provoqués et voulant donner une espèce de satisfaction à ces pauvres libraires qu’il n’avait point consultés, Carrel, pour rétablir l’équilibre entre les dépenses qui s’étaient accrues et les recettes qui diminuaient de jour en jour, songea à faire quelques suppressions dans le personnel. Parmi les rédacteurs, il y en avait un plus instruit, plus laborieux que tous les autres, qui était toujours de bonne heure à son poste et qui le quittait le dernier ; mais il était modeste, taciturne, d’une physionomie peu avenante, et je ne crois pas que Carrel, bien qu’il passât tous les jours près de son bureau, lui eût jamais adressé la parole. Ce fut le premier qu’il pensa à supprimer. En voyant sur le tableau son nom qui était alors parfaitement inconnu, il me demanda quel était l’emploi de ce rédacteur. Je lui appris qu’il s’occupait de traduire et de mettre en ordre les nouvelles étrangères. “Eh bien ! me dit-il, ce travail rentre dans les attributions d’Albert Stapfer ; désormais, il le fera seul, l’autre peut donc être supprimé.” J’insistai pour qu’il conservât, dans son propre intérêt, un homme qui se prêtait à toutes les tâches et qui n’était au-dessous d’aucune. Jacques Dubochet (voir Voir Dubochet, Jacques, Julien), qui l’avait vu à l’œuvre, confirma mon témoignage et nous fûmes écoutés. Cet inconnu était le futur académicien dont M. Dupanloup n’a pu empêcher l’élection, le penseur dont je n’ai pas besoin d’apprécier ici les doctrines, M. Littré (voir Littré, Maximilien, Paul, Emile), ce savant honnête homme à qui des travaux de premier ordre ont valu une si juste notoriété. Il n’a jamais rien su de ce qui s’était passé à ce moment ; plus tard, estimé de Carrel autant qu’il méritait de l’être, il est devenu un de ses principaux collaborateurs et son ami.

Décidé à me retirer moi-même, j’avais fait valoir cette raison auprès de Carrel pour qu’il ne se séparât point de ceux des rédacteurs qui pouvaient réellement lui être utiles. Mais il s’efforçait de me retenir en me répétant sans cesse : “Prenez patience ; vous resterez bientôt à la tête du National et vous le dirigerez à votre gré. Pour moi, il n’est qu’une arme de guerre. Ne voyez-vous pas que bientôt l’Europe sera en feu ? Si je n’obtiens pas un rang dans l’armée, je saurai bien me faire ma place avec un corps de volontaires. Je suis devenu journaliste par nécessité ; mais mon métier est celui de soldat.” Je crois en effet, bien qu’il ait rempli avec éclat son métier d’occasion, qu’il ne se méprenait pas sur sa vocation véritable. Il semblait né pour le commandement ; et puisque nous devions passer, douze ans après sa mort, par l’épreuve de la République, j’ai toujours regretté qu’il n’ait pas survécu pour y déployer toute sa force. Je ne crois pas qu’il l’eût sauvée, mais, à coup sûr, il lui aurait imprimé une allure ferme et fière et il me semble que, lui vivant, il eût été moins facile de l’abattre.

En 1832, en 1833, il n’y avait guère chance pour que le vœu des républicains fût réalisé. Dans tous les cas, il ne pouvait l’être que par la violence, et jamais je ne suis entré dans aucun des complots, dans aucun des projets qui tendaient à imposer au pays une forme de gouvernement que l’opinion persistait à repousser.

Par cette raison même, convaincu qu’il serait chez moi plus qu’ailleurs en sûreté, Carrel, obligé de se cacher après une de ces journées dans lesquelles son nom avait été compromis, vint chercher un refuge dans la maison que j’habitais alors (En 1832, N.D.E.), rue de Rivoli, 28 bis, au coin de la rue du 29-Juillet. Soit qu’il fût informé de ce fait, soit qu’il pensât tout naturellement que le lieu où s’était réfugié son ancien collaborateur devait m’être connu, M. Thiers me fit dire par un ami commun, M. Paulin, que Carrel dans sa retraite ne courait aucun risque, mais qu’il fallait lui conseiller de ne pas sortir pendant quelques jours. Prévenu, comme il était nécessaire qu’il le fût, de cet incident, Carrel déclara en termes assez peu mesurés qu’il ne voulait rien devoir à la générosité de M. Thiers et que, du moment où son asile pouvait être connu, il aimait mieux en changer. Il se retira le soir chez M. Taschereau, aujourd’hui administrateur général de la Bibliothèque nationale. L’arrestation de la duchesse de Berry à Nantes, sa détention au château de Blaye, sous la garde du général Bugeaud, son accouchement dans la prison, le 10 mai 1833, provoquèrent de toutes parts des explosions de polémique où les passions personnelles étaient engagées non moins ardemment que les passions de parti. Carrel, pour faire retomber de plus haut son indignation sur le roi Louis-Philippe qui, suivant lui, par un calcul odieux, avait livré le sang des Bourbons à la dérision de l’Europe, fit un tableau très vivement coloré des humiliations infligées à l’infortunée princesse, contrainte, dans sa détresse, à se couvrir tardivement par la déclaration d’un mariage secret avec le comte de Lucchesi-Palli. Les légitimistes irrités demandèrent raison de cet outrage, et l’un d’eux, le jeune Roux-Laborie, désigné par le sort ou par le choix de ses amis politiques, se battit à l’épée avec Carrel. On crut ce dernier blessé mortellement, et, tant que dura le danger, des centaines de personnes appartenant à tous les rangs, à toutes les opinions, vinrent s’informer de son état. Au milieu de cette crise douloureuse, quelques-uns de ses intimes, ceux notamment qui l’avaient assisté dans son duel, prirent un jour l’avis du médecin, qui avait recommandé d’épargner au blessé toute émotion, pour savoir s’il ne conviendrait pas d’éloigner Mme Carrel, dont les cris et les sanglots parvenaient par moments jusqu’à sa chambre. Quand on voulut en venir à l’exécution, il y eut débat et résistance. Carrel, qu’on venait de panser, entendit du bruit et voulut savoir de quoi il s’agissait. Sitôt qu’il en fut informé, il sauta brusquement de son lit, écarta ses bandages, fit effort pour s’habiller et dit d’une voix nerveuse : “Mme Carrel est ici chez elle ; si nous ne devons pas demeurer ensemble, c’est à moi à sortir de cette maison !” Il tomba bientôt épuisé, mais la tentative qui avait failli lui coûter la vie fut abandonnée.

Quand ses forces revinrent et qu’il fut entré en pleine convalescence, il se montra extrêmement touché des témoignages unanimes d’intérêt qui lui avaient été prodigués, et son esprit en devint beaucoup plus accessible aux conseils de modération que je ne cessais de lui donner. “Vous avez raison, me dit-il un jour ; c’est quelque chose que de mériter l’estime de ses adversaires ; je me suis laissé trop emporter dans les derniers temps par les ardeurs de la polémique ; désormais, je veux répudier toute violence ; mais je ne puis changer de ton du jour au lendemain ; pour que la transition se fasse naturellement, je vous laisserai la direction du journal pendant un voyage que je veux faire en Angleterre, et, à mon retour, je n’aurai qu’à continuer ce que vous aurez commencé.” Il s’absenta en effet, pendant deux ou trois mois. Je remplis de mon mieux ses intentions si bien d’accord avec mes propres sentiments, secondé et approuvé par M. Ch. Magnin, ancien rédacteur du Globe, et par M. Désiré Nisard (aujourd’hui sénateur) qu’il avait détaché de la rédaction du Journal des Débats. Nous méritâmes d’être dénoncés plus d’une fois à l’indignation des radicaux par la Tribune, qui nous reprochait d’abuser de l’absence du rédacteur en chef pour faire dévier le National de sa ligne. Carrel revint et nous reçûmes ses chaleureux remerciements. Mais, emporté de nouveau par la fougue de son caractère, il ne tarda .pas à reprendre les allures et les desseins qu’il avait paru abandonner. » Et sur les circonstances du duel qui l’opposa à Emile de Girardin (voir ce nom) : « Malheureusement, l’esprit altier qui l’animait dans toutes les discussions, et qui était devenu encore plus impérieux depuis qu’il se sentait acculé dans la situation violente que j’ai tâché de faire comprendre, le jeta bientôt au-devant d’un nouvel adversaire. Celui-ci, qui eut le malheur de tuer Carrel, a porté longtemps, aux yeux d’une grande partie de la France, le poids de ce malheur comme une réprobation. Très agressif et souvent attaqué lui-même, je sais que des juges prévenus lui ont imputé, comme une nécessité de sa position, le calcul prémédité d’atteindre dans son honneur un homme qui ne pouvait tolérer l’apparence même d’un tel outrage. Les vicissitudes que nous avons traversées depuis trente ans ne m’ont jamais rapproché de M. Emile de Girardin (voir ce nom). Dans une affaire dont tous les détails ne me sont pas connus, je n’ai nulle envie de lui chercher des excuses, mais je ne voudrais pas non plus m’associer à des jugements rendus par la passion. Après la révolution de 1848, en face du monument élevé à Saint-Mandé sur la tombe de Carrel, il a témoigné des regrets. Loin d’être touchés de cette démonstration, les républicains alors n’y virent qu’ostentation et astuce. D’autres ont pu y voir un acte courageux de réparation ou de repentir. Et pourquoi cette interprétation ne serait-elle pas la plus vraie ? Que ceux qui n’ont été ni amis, ni adversaires, ceux qui se flattent de découvrir ce qui se cache ou s’agite dans les profondeurs de la conscience, que ceux-là se chargent de prononcer ! Pour moi, je suis forcé de reconnaître qu’Armand Carrel était prompt à faire dégénérer en querelles personnelles les débats d’intérêt général. Tous ceux qui l’ont connu, tous ceux qui l’ont aimé déplorent qu’après s’être consumé en efforts impuissants, désespérant de l’avenir, il n’ait pas assez estimé et ménagé sa noble vie. Puisque la République devait finir par être proclamée, c’était à lui, son chevalier, qu’il appartenait de la réhabiliter et de la défendre. Mis en présence des terribles épreuves qui se sont succédé de 1848 à 1852, il ne les aurait pas surmontées sans doute, mais il eût été digne de son ambition et de son courage de le tenter. » Regardé comme le chef du parti républicain, il devint l’ennemi de Thiers, avec lequel il constituait une totale opposition, autant par ses vertus intellectuelles et morales que par ses aptitudes à l’action. Armand Carrel fit cette confidence à d’Alton-Shée, en septembre 1831, au début du règne de Louis-Philippe : « Vous partagez l’opinion républicaine, vous ne connaissez pas le parti : des fous ! des brouillons ! des envieux ! des impuissants ! Que de temps il faudra avant que le pays soit mûr pour la république ! » Rédacteur au National (16, rue du Croissant, adresse de l’I.P.). Poursuivi pour délits de presse, il s’exila en Angleterre, avant de se constituer prisonnier, à la veille du procès d’avril 1834, le 5 octobre 1834. Il fut conduit à Sainte-Pélagie, le 5 octobre 1834, comme condamné : le 31 mai 1834 à deux mois de prison et deux mille francs d’amende pour délit de presse, le 13 août à deux mois de prison pour le même motif et le 29 du même mois à deux mois de prison pour compte-rendu après interdiction. Une note du préfet de police Gisquet cite Carrel comme arrêté parmi les écrivains ayant provoqué l’attentat commis le 28 juillet 1835 par Fieschi. Provoqué en duel, le 22 juillet 1835 dans le bois de Vincennes, par l’homme de presse Emile de Girardin, il mourut, deux jours après, des suites du coup de feu qu’il avait reçu. Chateaubriand, son ami, devait dans ses Mémoires d’outre-tombe, écrire ces lignes à son sujet : « Placé à la distance mesurée, il marche rapidement, tire sans s’effacer, comme c’était sa coutume : il semblait qu’il n’y eût jamais assez de péril pour lui. Blessé à mort et soutenu dans les bras de ses amis, comme il passait devant son adversaire lui-même blessé, il lui dit : “Souffrez-vous beaucoup, Monsieur ?” Armand Carrel était aussi doux qu’intrépide. […] Peu de jours avant sa mort, il disait : “Je donnerais toute cette vie pour croire à l’autre.” En rendant compte du suicide de M. Sautelet, il avait écrit cette page énergique : “J’ai pu conduire par la pensée ma vie jusqu’à cet instant, rapide comme l’éclair, où la vue des objets, le mouvement, la voix, le sentiment m’échapperont, et où les dernières forces de mon esprit se réuniront pour former l’idée : je meurs ; mais la minute, la seconde qui suivra immédiatement, j’ai toujours eu pour elle une indéfinissable horreur ; mon imagination s’est toujours refusée à en deviner quelque chose. Les profondeurs de l’enfer sont mille fois moins effrayantes à mesurer que cette universelle inquiétude.” […] Carrel, qui se souvient de vous ? Les médiocres et les poltrons que votre mort a délivrés de votre supériorité et de leur frayeur, et moi qui n’étais pas de vos doctrines. Qui pense à vous ? Qui se souvient de vous ? Je vous félicite d’avoir d’un seul pas achever un voyage dont le trajet prolongé devient si dégoûtant et si désert. » Dans Journal d’un ministre, œuvre posthume du comte de Guernon-Ranville, Guernon-Ranville est plus amer sur l’amitié qui liait Chateaubriand et Carrel : « Carrel a été enterré lundi 25. Plus de 7.000 personnes, dit-on, ont suivi le convoi. Il avait ordonné qu’il n’y eût à son enterrement ni prêtres, ni cérémonies d’église, et ses ordres ont été ponctuellement suivis, ce qui n’a pas empêché M. de Chateaubriand de mener le deuil. Il devait, dit-on, faire un discours sur la tombe, sans doute pour célébrer les vertus chrétiennes du défunt ; mais ses sanglots l’en ont empêché. Notez que Carrel était pour l’auteur du Génie du christianisme une simple connaissance, toute nouvelle du moins, ne datant que de 1830. C’est un grand comédien, notre grand prosateur. La presse s’est emparée de ce nom de Carrel et en a fait un colosse, et Chateaubriand, le plus déterminé coureur de popularité, dit comme la presse pour se populariser. Depuis quatre jours les feuilles de toutes couleurs ne tarissent pas sur le compte du défunt rédacteur du National : c’est le plus grand homme des temps modernes !..... L’esprit de parti, d’un côté, et la plate courtisanerie, de l’autre, sont de merveilleux moules à réputation. » Dans ses Mémoires, Véron rapporte l’anecdote suivante le concernant : « Après une conversation de quelques minutes, M. de Rémusat nous quitta et je restai seul avec Carrel. “Pourquoi donc, me dit-il, M. de Rémusat porte-t-il la décoration de Juillet ? – On la lui a donnée parce qu’il a signé la protestation des journalistes contre les ordonnances. – Bah ! je l’ai signée aussi, moi, et je ne crois pas que ce soit un titre suffisant pour porter cette décoration. – Que faut-il donc avoir fait de plus ? – Il faut s’être battu sur les barricades. – Vous ne vous êtes donc pas battu en juillet ? – Non seulement je ne me suis pas battu, mais j’ai tout fait pour empêcher les autres de se battre ; je n’ai pas le droit de me dire un des auteurs de la révolution de Juillet, et M. de Rémusat ne l’a pas plus que moi.” »

Dans ses Mémoires, la duchesse de Maillé donna sur Carrel l’appréciation suivante : « Carrel était trop spirituel pour ne pas comprendre qu’on ne réussit pas longtemps en professant des doctrines exagérées ; il ennoblit l’opinion républicaine en la dégageant de ses attaques systématiques à la propriété, aux nobles et aux prêtres. Il soutint son rôle assez habilement pendant les six années qu’il a dirigé le National dans ce sens. Il se faisait ainsi soixante mille francs par an. Il était constamment occupé à retenir ce que l’on appelait son parti et craignait son succès plus que personne, car il sentait bien que c’eût été sa ruine comme journaliste et l’arrêt de sa mort car alors sa modération lui eût bientôt été comptée comme un crime. Toutes les émeutes républicaines que nous avons vues ont eu lieu malgré lui et contre son avis. Il se plaignait continuellement d’être dépassé par les siens. Carrel était tout simplement un aventurier comme les révolutions en font surgir en grand nombre. Celui-ci était un homme d’esprit, il n’avait pas de fortune, il cherchait à s’en faire une en exploitant les passions et les circonstances du temps où il vivait. » Carrel fut enterré au cimetière de Saint-Mandé. Carrel demeurait 10, rue Neuve-Saint-Marc en 1831 ; 12, rue du Cadran en 1834 et 7, rue Grange-Batelière en 1835. Ironie de l’Histoire, il fut tué en duel, le 22 juillet 1836, par Girardin, Emile (voir ce nom) qui fit si peu pour la révolution de Juillet et tant auprès de la Commission des récompenses nationales, pour tenter d’obtenir la Croix de Juillet. Carrel est l’auteur de Histoire de la contre-révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II, parue en 1827 à Paris. Le Courrier français, 27-28 et 29 juillet 1830 ; Esquisse de quelques scènes de l’intérieur de la Bourse pendant les journées des 28, 29, 30 et 31 juillet dernier, C.-F. Tricotel, Paris, 1830 ; Balzac, T VIII p. 1642 ; Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, François Guizot, Les Grands Moments de l’Histoire, Robert Laffont, le Club français du livre, 1971 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867 ; Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, tome 3, Livre de poche, 1973, p. 282-284, 679-682 ; Mémoires de ma vie, Rémusat, Plon, Paris, 1958, T II, p. 384-385 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IIe arrondissement ; Archives nationales CC/672 D 3 p. 7 ; Archives nationales CC/678 dossier Carrel ; Archives nationales F/1dIII/73 in dossier Prault, Louis, François ; Histoire de dix ans, 1830-1840, Louis Blanc, Paris, Pagnerre, 1841, tome I, p. 228 ; Mes Mémoires (1826-1848), d’Alton-Shée, Paris, chez Lacroix, Verboeckhoven et cie, chapitre X ; Le Parti libéral sous la Restauration, Thureau-Dangin, Plon, Paris, 1888, p. 467 ; La République clandestine, 1818-1848, Gilmore, Jeanne, Aubier, Paris, 1997 ; Mémoires d’un bourgeois de Paris, Véron, tome deuxième, Bruxelles, 1854, p. 138 ; Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome Ier (1785-1822), Paris, Plon, 1922, p. 316-318 ; Journal d’un ministre, œuvre posthume du comte de Guernon-Ranville, Caen, Académie des sciences, arts et belles-lettre de Caen, 1873, p. 336 ; Retours sur la vie, Appréciations et Confidences sur les hommes de mon temps, Chambolle, Paris, Plon-Nourrit, 1912, p. 84, 102-109, 119-120 ; Tableau dramatique de la justice au XIXe siècle, tome Ier, chez Surcy et Camus, Paris, 1847, p. 145-148, 507-513 : Mémoires, un regard sur le monde (1832-1851), duchesse de Maillé, Lacurne éditeur, 2012, p. 193-194.

Soumettre une suggestion sur la notice

Votre adresse email
Numéro de téléphone


Tous droits réservés - © 2026 Laurent Louessard / Camille Maillet (Torii Kōdo) - Mentions légales - Politique de confidentialité - Contact
An unhandled error has occurred. Reload 🗙

Rejoining the server...

Rejoin failed... trying again in seconds.

Failed to rejoin.
Please retry or reload the page.

The session has been paused by the server.

Failed to resume the session.
Please reload the page.