Carrière, Balthazard

Biographie


Né le 24 janvier 1775 à Avignon (Vaucluse). Ancien commis de 2e classe puis de 1re, comptable dans l’administration des hôpitaux militaires, chargé de la direction de l’ambulance du quartier-général du 1er corps d’armée de 1809 à 1814, ayant participé à la campagne d’Espagne ; il rapportait ainsi un des faits d’armes auquel il avait participé : « A la bataille de Vitoria, j’étais chargé de la direction de l’ambulance de la division de cavalerie, commandée par le général Tilly ; sur les ambulances de 4500 hommes de troupes que nous étions à cette bataille, le mienne, seule je crois (le fait peut être vérifié dans les bureaux du ministère de la Guerre), s’en tira saine et sauve et arriva en France. Aussi le général Tilly, qui avait vu à quel danger je m’étais exposé, ayant eu mon cheval tué sous moi, et m’étant emparé, au milieu des boulets et des balles, d’un cheval dont le maître avait été tué et m’étant sauvé avec, me dit, dans la retraite, que si jamais nous retournions en Espagne, il se chargerait de me faire avoir la croix de la Légion d’honneur. Hélas ! nous n’y retournâmes pas. » Il fut blessé, le 29 juillet à l’attaque du Palais-Royal par un coup de baïonnette reçu entre les deux épaules. Il adressa à la Commission des récompenses nationales le récapitulatif suivant de sa participation aux combats : « Pendant les trois jours de combats de la grande semaine, j’ai combattu à la tête des citoyens armés contre les troupes du gouvernement d’alors. Le premier jour, voyant de ma fenêtre que des citoyens d’une valeur au-dessus de tout ce qu’on peut dire se faisaient tuer par trop d’ardeur et trop peu d’expérience, je jette à bas mon habit et mon chapeau, je m’empare de mon épée, qui était au crochet depuis 1814, je me coiffe d’une casquette, et, en corps de chemise, mon épée nue à la main, malgré les instances de ma femme, qui voulait me retenir, je saute par quatre les marches de mon escalier et je joins dans la rue ces valeureux citoyens, à la tête desquels je me place pour les conduire, diriger leur feu, leur faire prendre les mesures de précaution pour faire plus de mal à l’ennemi et éviter les dangers à pure perte.

»Je peux dire que j’atteignis mon but. S’il n’arrivait pas toujours dans une telle bagarre que les combattants d’un parti se trouvassent réunis sans se connaître, surtout dans une capitale aussi grande et aussi populeuse que l’est Paris, il me serait facile de produire une attestation de tous les braves que j’ai guidés dans le combat pendant les deux premiers jours ; mais ayant affaire à des gens de la classe du peuple, de différents quartiers, je n’ai pas même cherché à me la procurer. Seulement j’ai dû faire attester (la pièce est jointe) une partie de ce que j’ai fait pendant la troisième (29 juillet) à l’attaque du Palais-Royal. Je dis une partie de ce que j’ai fait ce jour-là car mon plus beau fait d’armes, celui pour lequel avec un de mes amis (qui a reçu deux blessures ce jour-là) à la tête d’une trentaine d’hommes nous nous sommes emparés d’une pièce de canon, qu’on avait l’air d’avoir abandonnée, pour nous attirer et y mettre le feu. Ayez la bonté, messieurs, de permettre que je vous dise comment nous nous y prîmes, mon ami et moi, pour nous emparer de cette pièce et vous jugerez si l’on pouvait mieux agir. Je serai aussi court qu’il me sera possible.

»La pièce étant seule, comme abandonnée sur le trottoir, en face d’une porte-remise dans la rue Saint-Honoré, presqu’au coin de celle Saint-Louis, dont la maison forme une espèce de passage qui a une issue dans la rue manque un mot dans le manuscrit, près des Tuileries, un cheval d’artilleur avait été tué et était étendu à côté de la pièce, ce qui ne servait pas peu à faire donner dans le piège. A la vue de cette pièce, seule, sans troupes apparentes, plus de cent de nos braves combattants veulent courir sus. J’avoue que ma prudence fut aussi un moment mise en défaut et je m’apprêtai à courir dessus comme eux, lorsque j’aperçus dans l’embrasure de la porte remise, des bonnets à poils de grenadiers ou d’artilleurs qui regardaient d’un œil par l’angle d’un des côtés de la porte, pour voir sans doute si nous arrivions, et, dans ce cas, mettre le feu à la pièce. J’observai en même temps que les gardes royaux, embusqués dans les maisons de cette partie de la rue, qui, peu avant, nous faisaient un feu nourri, avaient totalement cessé leur feu. Alors je reconnus le piège et le danger. Arrêtez ! Arrêtez ! m’écriai-je aussitôt, Braves gens c’est une feinte. Quelques-uns voulaient avancer malgré moi. Le premier qui me devance, je lui f… (c’est le mot dont je me servis) mon épée dans le corps. Et aussitôt : Mes amis ! Si vous voulez m’obéir, nous allons avoir cette pièce sans qu’il nous en coûte un homme. Au lieu que vous allez tous périr, sans l’avoir, si vous vous laissez aller à votre impétuosité. Voyez ces bonnets à poils, cachés dans la porte-remise et qui nous épient, ce sont des artilleurs, prêts à mettre le feu à la pièce quand vous remplirez la rue. Que faut-il donc faire ? me répondirent-ils. Vous mettre une trentaine seulement sous mon commandement, par six de front. Lorsque les six premiers auront fait feu, ils se déploieront par trois à droite et à gauche et iront se mettre à la queue, où ils chargeront leurs fusils. Les six suivants tireront et feront la même manœuvre, à droite et à gauche ; et ainsi de suite aux autres sans cesser le feu, marchant au pas de charge sur la pièce, ayant soin de bien ajuster sur la porte-remise à mi-corps d’homme de hauteur, soit qu’il se présente quelqu’un soit qu’il ne se présente personne. On trouve cette manœuvre admirable. De suite, je recommande à ceux qui devaient rester aux deux points des rues Richelieu et Rohan de tirer, les uns à droite les autres à gauche, sur les croisées des maisons, sans discontinuer, lors même qu’aucun soldat ne s’y présenterait, et surtout sur les vitres afin de donner l’épouvante pour empêcher que nous fussions fusillés dans notre opération. Tout cela fut dit et fait en un instant. Feu ! dis-je aux six premiers et marchant au pas de charge sur la pièce. Le feu commence, et mes hommes se développaient par trois à droite et à gauche, admirablement comme j’avais dit. Un officier sort alors de la porte-remise, arrive presque au milieu de la rue, portant un mouchoir blanc, qu’il agitait. Feu sur lui ! dis-je à mes hommes. Et l’officier retourna bien vite dans la porte-remise, au milieu d’une grêle de balles, décrivant des zigzags, comme un homme ivre (peut-être l’était-il), agitant ses deux mains comme pour se débarrasser des balles qui arrivaient. Nous sommes toujours au pas de charge et avec le même feu, et nous arrivons sur la pièce, dont nous nous emparons sans perdre un homme. Je crois que l’officier tomba mort un peu plus loin. Sa troupe, épouvantée par notre feu, se sauva à toutes jambes par l’autre issue de la maison. Une fois maîtres de la pièce, ceux que nous avions laissés aux coins des rues de Richelieu et Saint-Nicaise, vinrent, en continuant leur feu sur les croisées de la rue Saint-Honoré. Mes hommes soutenaient ce feu par le leur et les gardes royaux qui étaient dans les maisons ne virent plus de salut pour eux qu’en se sauvant sur les combles et sur les toits. Le feu des gardes ayant entièrement cessé, tous nos combattants qui étaient restés derrière s’avancèrent vers nous. C’est à qui mettra la main à la pièce pour la traîner et à qui montera dessus, en signe de triomphe, tellement qu’on aurait pu croire que c’était ces derniers qui l’avaient véritablement prise et nous, qui nous en étions vraiment emparée, nous la leur abandonnâmes.

»[…] Je ne puis produire d’attestation de ce beau fait d’armes parce que je l’ai fait exécuter par des hommes que je trouvai là et qui me sont inconnus. […] Pour ce qui concerne ce que j’ai fait dans une partie du Palais-Royal, comme il a eu lieu en présence de quelques officiers supérieurs de la maison du duc d’Orléans, j’ai pu, de fait en avoir une attestation, laquelle je joins à la présente et par laquelle vous verrez, messieurs, que j’ai été blessé aux deux épaules d’un coup de baïonnette. » Il joignait plusieurs certificats à sa demande. Le premier était ainsi rédigé : « Voulant rendre bon témoignage de la conduite courageuse et pleine de générosité qu’a tenue M. Balthazar Carrière, le 29 juillet 1830, à l’attaque du Palais-Royal et des maisons des environs, où s’était embusquée une division de troupes de la garde royale et au moment où ces troupes en furent débusquées par les citoyens armées. Déclarons chacun en notre particulier, relativement au susdit M. Carrière les faits qui sont en notre connaissance et dont nous avons été témoins, lesquels se sont passés dans la partie du Palais-Royal où est la caisse de S.A.R. Monseigneur le duc d’Orléans. Paris le 3 août 1830. Savoir : « Je certifie que M. Carrière est l’un des premiers citoyens combattants qui sont entrés le 29 juillet 1830 dans la maison rue Saint-Honoré n° 218, appartenant à S.A.R. Monseigneur le duc d’Orléans et qu’il a contribué à maintenir l’ordre le plus parfait. » Signé : Lamy, A., secrétaire de S.A.R. Monseigneur le duc d’Orléans. « Je joins avec plaisir mon témoignage à celui de M. Lamy, pour rendre justice à la conduite estimable de M. Carrière et à son zèle pour maintenir l’ordre et faire respecter les personnes attachées au service de cette partie du palais. » Signé ; Oudard, secrétaire de S.A.R. Monseigneur le duc d’Orléans. « Je déclare sur mon honneur que le 29 juillet dernier à l’attaque du Palais-Royal M. Carrière m’a sauvé la vie, ayant dans la mêlée, détourné avec son épée une baïonnette qui arrivait droit à mon corps et qu’il a reçu lui-même le coup dans les deux épaules. » Signé : Brocard, portier chez S.A.R. Monseigneur le duc d’Orléans. « Je joins avec plaisir mon témoignage. » Signé : Fabre, propriétaire, Palais-Royal n° 29. « Je déclare que le 29 juillet dernier, à son retour de la prise du Palais-Royal, me trouvant sur le pas de ma porte avec ma femme et un de mes commis, je vis rentrer M. Carrière, mon locataire, ayant du sang à sa chemise ; que lui ayant demandé s’il avait été blessé, il me montra effectivement un coup de baïonnette, qui lui longeait les deux épaules. » Signé : Grisard, marchand de draps, demeurant 53, rue Saint-Honoré. Il refusa d’abord tout secours à la fois de la mairie et du Constitutionnel : « Deux commissaires de la municipalité de mon arrondissement (IVe) s’étant présenté chez moi pour m’inscrire comme blessé et m’ayant trouvé alité pour cause de cette blessure, s’empressèrent de m’offrir de l’argent comme secours. Bien que je ne sois pas riche, il s’en faut, je refusai, disant à ces messieurs que d’autres braves qui avaient également été blessés pouvaient en avoir plus besoin que moi. Déjà M. Cadet de Gassicourt, alors adjoint maintenant maire de mon arrondissement avait offert également de l’argent à ma femme (cent francs, N.D.A.) sur la vue de mon attestation, ce que ma femme refusa pour le motif que je viens d’alléguer. » Mais finalement, il fut forcé d’en solliciter après être resté un mois alité du fait de sa blessure, et reçut, comme combattant, un total de cinquante francs de secours auprès de la mairie du (ancien) IVe arrondissement. Il sollicita un emploi au ministère de la Guerre, dans la vérification des comptabilités, expliquant ainsi ses capacités : « Il s’agit de prouver mon aptitude à l’emploi que je demande et je ne saurais mieux faire qu’en renvoyant à mes comptes de l’armée d’Espagne et surtout à la comptabilité de l’hôpital du lycée à Metz, à l’époque de notre rentrée d’Allemagne et de la retraite de Mayence sur Paris en 1814. Le directeur de cet hôpital, qu’on établissait dans cette ville pour recevoir les évacuations des établissements qu’on avait fermés sur toute la ligne de Mayence à Metz et aussi les soldats qui tombaient malades dans la retraite, et ils étaient très nombreux par la dureté des temps, le directeur, dis-je, de cet hôpital était un directeur inhabile et l’on me détacha pour qu’au besoin je dressasse sa comptabilité, prévoyant qu’elle ne manquerait pas d’être fort embrouillée par le désordre qui règne inévitablement pour les entrées et les sorties dans de telles circonstances. Effectivement, au bout de à peu près trois mois que dura le blocus de cette ville, il se trouva une telle confusion dans les écritures de cet hôpital qu’après les avoir examinées, tous les directeurs des hôpitaux sédentaires de Metz prétendirent qu’il était impossible d’en dresser la comptabilité. Malgré ce pronostic, j’entrepris la besogne et la comptabilité fut dressée et admise au ministère de la Guerre, ce qui me valut des compliments infinis de M. le commissaire de la Guerre Henriet, qui avait désespéré du succès. Arrivé à Paris, je fus compris dans le licenciement, puisqu’il fut général, et je ne reçus que deux mois de traitement pour toute indemnité. Depuis j’ai toujours refusé de prendre du service, bien qu’on m’offrît une direction, d’abord lors de l’intervention en Espagne, plus tard dans l’expédition en Grèce. » Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) IVe arrondissement. Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie de cet arrondissement. Il signa le certificat suivant en faveur de Malot, Jules (voir ce nom). « Je déclare en mon particulier avoir vu le 29 juillet dernier à l’attaque du Louvre et ensuite à celle du Palais-Royal le brave M. Jules Malot et je dis que s’il n’a été ni tué ni blessé grièvement ce n’est pas faute de s’être exposé avec une ardeur intrépide au feu des Suisses et des gardes royaux. J’ajouterai que je crois que ce brave jeune homme doit avoir tiré autant de coups de fusil qu’aucun de nos valeureux citoyens qui ont combattu dans les mémorables journées de Juillet. Je donne cette déclaration franche et sincère avec plaisir parce que qui a vu M. Jules Malot dans les combats des trois journées ne saurait dire tout ce qu’il mérite. » Et aussi cet autre : « Je déclare en mon particulier que je ne crois pas qu’il y ait eu parmi les vaillants combattants des mémorables journées des 27, 28 et 29 juillet dernier [quelqu’un] qui ait montré plus de bonne volonté, d’ardeur et de courage que M. Jules Malot, dont l’intrépidité me remplissait d’admiration. Je déclare en outre que je l’ai vu partir à Rambouillet et que je l’ai vu revenir blessé d’une balle morte à la hanche gauche. » Sa médaille lui fut délivrée le 28 juin, et son brevet le 13 décembre 1831. En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, il reçut, auprès de la mairie du (ancien) IVe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. Il était garde national au 4e bataillon de la IVe légion. Il demeurait 53, rue Saint-Honoré en 1830-1831. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris Vbis1K4 2, Département de la Seine, IVe arrondissement, contrôle nominatif des citoyens décorés de la médaille de Juillet, 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés du (ancien) IVe arrondissement ; Archives de Paris VD6 277 ; Archives de Paris VD6 278 in dossier Malot, Jules ; Archives de Paris VD6 288 n° 7, (ancien) IVe arrondissement, Etat général contenant les noms, prénoms, âges, professions, demeures, états civils des victimes de la grande semaine, et les secours qui leur ont été donnés ; Archives nationales F/1dIII/35 A, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées aux combattants blessés ou non blessés pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 août 1831 par la mairie du (ancien) IVe arrondissement et état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 octobre 1831 par la mairie du (ancien) IVe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/38 A, mairie du (ancien) IVe arrondissement de Paris, état par ordre alphabétique des blessés et autres victimes des événements de Juillet, secourus dans la mairie du (ancien) IVe arrondissement de Paris, du 8 octobre 1830 au 10 mars 1831, et depuis cette dernière époque jusqu’au 6 avril suivant ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) IVe arrondissement.

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