Cavaignac, Godefroy, Jacques, Eléonore
Biographie
Né le 30 mai 1800 à Paris, fils du conventionnel Cavaignac. La chronique de l’époque relatait ainsi sa participation aux combats : « L’attaque du Louvre, faite de front par la colonne sortie du faubourg Saint-Germain, a été vigoureusement appuyée par une autre division qui, depuis le pont des Arts jusqu’au pont Royal, a tiraillé avec les Suisses qui se retiraient sur le château des Tuileries. Arrivée au pont Royal, cette division a, pendant plus d’un quart d’heure, soutenu le feu du château et de l’hôtel des Gardes, et surmontant enfin tous les obstacles, elle a pénétré dans les Tuileries en continuant son feu sur les fuyards. On ne saurait trop admirer la conduite de M. Joubert (voir ce nom) qui portait le drapeau tricolore en avant de la colonne, et qui l’a planté en tête du pont sous le feu le plus vif. C’est ce même drapeau qui a été arboré sur le pavillon de l’Horloge par ses braves défenseurs, MM. Thomas (voir Thomas, Pierre, Charles), Guinard (voir Guinard, Joseph, Auguste) et Gauja (voir Gauja, Jean, Raymond, Prosper, Mélanie, Thérèse). Chaque témoin de cette action faisait aussi l’éloge de MM. Picard (voir ce nom), ancien militaire, Boinvilliers (voir Boinvilliers, Ernest, Eloi), Bastide (voir Bastide, Jules), Levasseur (voir ce nom), Cavaignac, Dupont (voir ce nom), Droling (voir ce nom) et le capitaine Lavocat (voir ce nom). » Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné. Nous empruntons à ses Mémoires, son témoignage concernant une réunion au National, après la rentrée du duc d’Orléans au Palais-Royal, puis sur une réunion qui eut lieu entre le duc d’Orléans et des républicains : « Au moment où le duc d’Orléans, triomphant et joyeux, rentrait au Palais-Royal, six ou huit jeunes gens se réunissaient au-dessus des bureaux du National, dans l’appartement commun à Paulin et à Gauja.
Ils se regardaient les uns les autres avec un silence d’autant plus menaçant qu’ils étaient encore armés comme au jour du combat.
Ces jeunes gens étaient Thomas, Bastide, Chevalon (voir Chevallon, Alexandre), Grouvelle, Boinvilliers, Godefroy Cavaignac, Etienne Arago, Guinard. Peut-être un ou deux autres encore dont les noms m’échappent.
Chacun, selon son impatience, était assis ou debout.
Thomas était assis dans l’embrasure d’une fenêtre, avec son fusil de chasse à deux coups entre les jambes. C’était, à cette époque, un beau et brave garçon plein de loyauté, de courage, de franchise ; une tête froide et un cœur ardent.
On en était donc là ; on se racontait les détails de cette odyssée de l’hôtel de ville, et l’on se demandait ce qu’il fallait faire. M. Thiers entra.
Le matin avait paru, dans le National, un article sur l’arrestation du duc de Chartres à Montrouge 1.
Dans cet article, tout avait changé d’aspect.
Le duc de Chartres venait à Paris pour mettre son sabre à la disposition du gouvernement provisoire !
M. Lhuillier lui avait offert l’hospitalité. Le duc de Chartres avait quitté Montrouge dans l’enthousiasme des événements qui se passaient à Paris et avait promis de revenir avec son régiment.
Quelques jours après, grâce à cet article, M. Lhuillier fut décoré. L’article était du fait de M. Thiers.
L’apparition du futur ministre au milieu de nos six ou huit républicains ne fut donc pas heureuse.
Il s’était complétement dessiné depuis la veille au matin. Il était orléaniste.
En sa qualité d’orléaniste, il s’était inquiété de cette réunion qui avait lieu au-dessus de sa tête ; résolu d’attaquer ce taureau par les cornes, il monta au premier étage, et, comme nous venons de le voir, il entra sans être annoncé.
Un murmure significatif accueillit sa venue.
M. Thiers paya d’audace.
– Messieurs, dit-il, le lieutenant général désire avoir une entrevue avec vous.
– Et pour quoi faire ? demanda Cavaignac.
– Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous ? demanda Bastide.
– Ecoutez toujours, messieurs, dit Thomas.
M. Thiers crut que, de ce côté-là, il allait trouver un soutien. Il s’avança vers Thomas et, lui posant la main sur l’épaule
– Voici un beau colonel, dit-il !
– Ah çà ! répondit Thomas en secouant doucement son épaule, est-ce que, par hasard, vous me prenez pour une p...
M. Thiers retira sa main.
– Continuez, dit Thomas, nous écoutons.
Alors, M. Thiers expliqua le but de l’entrevue.
Le duc d’Orléans voulait, pour sa politique à venir, prendre les conseils de ces braves jeunes gens dont l’héroïque insurrection avait fait la révolution de juillet. Il devait, toujours au dire de M. Thiers, les attendre, le soir, entre huit et neuf heures, au Palais-Royal.
Les républicains secouaient la tête.
Mettre le pied au Palais-Royal, c’était, leur semblait-il, pactiser avec le pouvoir nouveau, qui s’élevait à la fois contre leur conscience et contre leur volonté.
Mais Thomas vint encore en aide au négociateur.
– Voyons, dit-il en se levant, prouvons-leur jusqu’au bout que nous sommes de bons enfants.
Et, allant déposer son fusil dans l’angle de la cheminée :
– A ce soir, neuf heures, monsieur... Vous pouvez dire au lieutenant général du royaume que nous nous rendrons à son invitation.
M. Thiers sortit.
Il n’y avait pas la moindre invitation de la part du lieutenant général du royaume. M. le lieutenant général du royaume n’avait pas le moins du monde désiré voir MM. Thomas, Bastide, Chevalon, Grouvelle, Boinvilliers, Cavaignac, Arago et Guinard. M. Thiers avait pris le tout sous son bonnet, espérant qu’une entrevue concilierait les opinions. On a vu, par ce qu’il avait dit à Thomas, qu’il prenait les opinions pour des ambitions.
Le soir, les républicains furent exacts au rendez-vous. La duchesse d’Orléans, madame Adélaïde, les jeunes princes et les jeunes princesses venaient d’arriver, lorsqu’on annonça au duc d’Orléans qu’une députation l’attendait dans la grande salle.
Depuis le matin, les députations s’étaient succédé, et les salons n’avaient pas désempli.
Une députation n’étonnait donc pas le prince ; seulement, ce qui l’étonnait, c’était le personnel de la députation.
M. Thiers était là. En accompagnant Son Altesse, du salon où il était au salon où l’attendaient ces messieurs, il essaya de la mettre au courant prenant la moitié de la responsabilité sur lui, laissant l’autre aux républicains.
Tout cela avait pris un quart d’heure à peu près ; depuis un quart d’heure, ces messieurs attendaient. Ils commençaient à trouver l’attente un peu longue.
Tout à coup, la porte s’ouvrit et le duc entra, le sourire sur les lèvres ; seulement, le sourire n’avait pas eu le temps, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de monter jusqu’aux yeux : la bouche souriait, mais le regard était encore interrogateur.
– Messieurs, dit le prince, vous ne doutez pas du plaisir que j’ai à vous recevoir ; mais...
Bastide devina, et regarda M. Thiers.
– Mais vous ne comprenez rien à notre visite ? Demandez, alors, une explication à M. Thiers, et M. Thiers voudra bien vous la donner, je l’espère, telle que la dignité du parti que nous représentons n’ait point à en souffrir.
M. Thiers, en effet, donna une explication équivoque, embarrassée à laquelle le duc d’Orléans coupa court en disant :
– C’est bien, c’est bien, monsieur... Je vous remercie de me procurer la visite de nos plus braves combattants.
Puis, se tournant de leur côté, il parut attendre que l’un d’eux commençât. Boinvilliers prit le premier la parole.
– Prince, dit-il, demain, vous serez roi...
Le duc d’Orléans fit un mouvement.
– Demain, monsieur ? dit-il.
– Si ce n’est demain, ce sera dans trois jours, ce sera dans huit jours... Peu importe le temps !
– Roi ! répéta le duc d’Orléans ; et qui vous dit cela, monsieur ?
– La marche que suivent vos partisans, la pression qu’ils exercent sur les choses, n’osant pas l’exercer sur les hommes ; les placards dont ils couvrent les murailles, l’argent qu’ils répandent dans les rues.
– Je ne sais pas ce que font mes partisans, répondit le duc, mais ce que je sais, c’est que je n’ai jamais aspiré à la couronne, et qu’aujourd’hui encore, je ne la désire pas, quoique beaucoup de gens me pressent de l’accepter.
– Enfin, monseigneur, supposons, cependant, que l’on vous presse de telle sorte que vous ne puissiez la refuser, nous est-il permis de vous demander quelle est votre opinion sur les traités de 1815 ? Faites-y attention, ce n’est point seulement une révolution libérale qui vient de s’accomplir, c’est une révolution nationale ; la vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple ; c’est la dernière amorce de Waterloo que nous venons de brûler, et il serait plus facile encore de pousser le peuple sur le Rhin que sur Saint Cloud.
– Messieurs, répondit le duc, je suis trop bon Français, je suis trop bon patriote surtout pour être partisan des traités de 1815. Mais je crois la France fatiguée de guerres ; la rupture des traités, c’est la guerre européenne... Croyez-moi, il importe de garder beaucoup de mesure vis-à-vis des puissances étrangères, et certains sentiments ne doivent pas être exprimés trop haut.
– Passons donc à la pairie, prince...
– A la pairie, soit.
Et le duc se mordit les lèvres, comme un homme habitué à interroger, et qu’on force à son tour à subir un interrogatoire.
– La pairie, et vous serez forcé d’en convenir, continua Boinvilliers, la pairie n’a plus de racines dans la société... Le Code, en abolissant le droit d’aînesse, les fidéicommis et les majorats ; le Code, en divisant les héritages à l’infini, a étouffé l’aristocratie dans son germe, et l’hérédité nobiliaire a fait son temps.
– Peut-être, messieurs, vous trompez-vous sur cette question d’hérédité, qui est, à mon avis, la seule source d’indépendance qu’il y ait dans les institutions politiques... Un homme sûr d’hériter de son père ne craindra pas d’avoir une opinion à lui, tandis que l’homme à élire aura l’opinion qu’on lui imposera... Au reste, reprit le duc, c’est là une question à examiner, et, si la pairie héréditaire croule réellement, ce n’est point moi qui la réédifierai à mes frais.
– Prince, dit alors Bastide, je crois que, dans l’intérêt même de la couronne qui vous est offerte, il serait bon de réunir les assemblées primaires.
– Les assemblées primaires ? dit le duc en tressaillant. Oui, en effet, je sais que je parle à des républicains.
Les jeunes gens s’inclinèrent ; ils étaient venus moins en alliés qu’en ennemis : ils acceptaient la qualification, au lieu de la repousser. Leur intention était de faire la situation bien nette entre eux et le pouvoir.
– Franchement, messieurs, dit le duc, croyez-vous la république possible dans un pays comme le nôtre ?
– Nous croyons qu’il n’y a pas de pays où le bon ne puisse être substitué au mauvais.
Le duc secoua la tête.
– Je croyais que 1793 avait donné à la France une leçon dont elle saurait profiter.
– Monsieur, dit Cavaignac, vous le savez aussi bien que nous 1793 était une révolution, et non une république ; d’ailleurs, continua-t-il avec une fermeté d’accent et une netteté de prononciation qui ne permettaient pas de perdre une seule syllabe de ce qu’il disait, autant que je puis me le rappeler, les événements qui s’écoulèrent de 1789 à 1793 obtinrent votre entière adhésion... Vous étiez de la société des Jacobins ?
Il n’y avait pas à reculer ; on déchirait hardiment le voile du passé, et le futur roi de France apparaissait entre Robespierre et Collot d’Herbois.
– Oui, c’est vrai, dit le duc, j’étais de la société des Jacobins. Mais, heureusement, je n’étais pas de la Convention.
– Votre père et le mien en étaient, monsieur, dit Cavaignac, et tous deux ont voté la mort du roi.
– C’est justement pour cela, monsieur Cavaignac, reprit le duc, que je n’hésite pas à dire ce que je dis... Je pense qu’il est permis au fils de Philippe-Egalité d’exprimer son opinion sur les régicides. Au reste, mon père a été fort calomnié ; c’est un des hommes les plus respectables que j’aie jamais connus !
– Monseigneur, reprit Boinvilliers comprenant que, s’il n’interrompait pas la conversation, elle allait s’égarer sur le terrain des personnalités, il nous reste encore une crainte...
– Laquelle, messieurs ? demanda le prince. Oh ! dites, tandis que vous y êtes.
– Eh bien, nous craignons – et nous avons nos raisons pour cela – nous craignons, dis-je, de voir les royalistes et les prêtres encombrer les avenues du nouveau trône.
– Oh ! quant à ceux-là, s’écria le prince avec un geste presque menaçant, soyez tranquilles, ils ont porté de trop rudes coups à notre maison pour que je les oublie ! Une partie des calomnies dont je parlais tout à l’heure vient d’eux ; une barrière éternelle nous sépare... C’était bon pour la branche aînée, cela !
Les républicains, étonnés de l’expression presque haineuse avec laquelle le prince venait de prononcer ces mots : “C’était bon pour la branche aînée !” se regardèrent les uns les autres.
– Eh bien, messieurs, dit alors le duc, est-ce que, par hasard, j’avance une vérité qui vous soit inconnue en proclamant tout haut cette différence de principes et d’intérêts qui a toujours séparé la branche cadette de la branche aînée, la maison d’Orléans de la maison régnante ?... Oh ! notre haine ne date pas d’hier, messieurs ; elle remonte à Philippe, frère de Louis XIV ! C’est comme mon aïeul le régent, qui donc l’a calomnié ? Les prêtres, les royalistes ; car, un jour, messieurs, quand vous aurez mieux approfondi les questions historiques, fouillé jusqu’aux racines l’arbre que vous voulez abattre, vous saurez ce que c’était que le régent, les services qu’il a rendus à la France en décentralisant Versailles, et en faisant passer, par son système de finances, l’argent et l’or du pays jusque dans les dernières artères de la société. Ah ! je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu m’appelle à régner sur la France, comme vous le disiez tout à l’heure, c’est qu’il me soit accordé une portion de son génie !
Alors, il s’étendit longuement sur les améliorations que la politique du régent avait amenées dans la situation diplomatique de l’Europe ; et, à propos de l’Angleterre, il dit quelques mots indiquant qu’il chercherait près d’elle le même point d’appui que son aïeul.
– Pardon, monsieur, dit Cavaignac, mais je crois que le véritable point d’appui d’un roi des Français doit être dans la France.
Le duc d’Orléans n’éluda pas l’explication, et, avec sa facilité d’élocution habituelle, il développa alors, il faut lui rendre cette justice, le système qui acquit, depuis, tant de célébrité sous le nom de système du juste milieu.
Cavaignac, auquel il s’adressait plus particulièrement, comme ayant soulevé la question, écouta avec la plus grande impassibilité le développement politique auquel se livra le prince.
Puis, lorsque celui-ci eut terminé.
– Eh bien, dit-il, nous pouvons être tranquilles ; avec ce système-là, vous n’en avez pas pour quatre ans !
Le duc sourit d’un air de doute.
Quant aux républicains, comme ils savaient tout ce qu’ils voulaient savoir, ils s’inclinèrent en signe qu’ils voulaient se retirer.
Ce que voyant le prince, il les salua à son tour.
Mais, pour ne pas leur laisser le dernier :
– Allons, messieurs, dit-il, vous me reviendrez... Vous verrez, vous verrez !
– Jamais ! articula nettement Cavaignac.
– Jamais est un mot trop absolu, et nous avons un vieux proverbe français qui prétend qu’il ne faut pas dire : “Fontaine...”
Mais, avant qu’il eût achevé sa phrase, ces messieurs avaient déjà gagné la porte.
Le duc les regarda s’éloigner d’un air sombre.
C’était le premier nuage qui obscurcissait son soleil.
Dans ce premier nuage étaient toutes les tempêtes de l’avenir, même celle qui devait le renverser.
Maintenant que l’on a vu les hommes et les principes face à face, on comprendra mieux, je l’espère, les 5 et 6 juin, les 13 et 14 avril, le 12 mai et le 24 février. » Dumas cite aussi le nom de Cavaignac parmi ceux des combattants qui ont le plus contribué à la victoire de Juillet : « Ceux qui ont fait la révolution de 1830, ce sont ceux que j’ai vus à l’œuvre, et qui m’y ont vu ; ceux qui entraient au Louvre et aux Tuileries par les grilles rompues et les fenêtres brisées ; c’est, hélas ! – qu’on nous pardonne cette funèbre exclamation, la plupart d’entre eux sont morts, prisonniers, exilés aujourd’hui ! – c’est Godefroy Cavaignac, c’est Baude, c’est Degousée, c’est Higonnet, c’est Grouvelle, c’est Coste, Guinard, Charras, Etienne Arago, Lothon, Millotte, d’Hostel, Chalas, Gauja, Baduel, Bixio, Goudchaux, Bastide, les trois frères Lebon – Olympiade, Charles et Napoléon, le premier tué, les deux autres blessés à l’attaque du Louvre –, Joubert, Charles Teste, Taschereau, Béranger... Je demande pardon à ceux que je ne nomme pas et que j’oublie ; je demande pardon aussi à quelques-uns de ceux que je nomme, et qui aimeraient peut-être autant ne pas être nommés. Ceux qui ont fait la révolution de 1830 c’est cette jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang ; ce sont ces hommes du peuple qu’on écarte quand l’œuvre est achevée, et qui, mourant de faim, après avoir monté la garde à la porte du Trésor, se haussent sur leurs pieds nus pour voir, de la rue, les convives parasites du pouvoir, admis, à leur détriment, à la curée des charges, au festin des places, au partage des honneurs. » « Du 5 au 7 août, pendant que la Chambre s’occupait de la révision de la Charte, des groupes se formaient aux abords de la salle, dans la cour, dans le jardin, s’entretenant avec passion des questions débattues dans l’intérieur ; presque tous les assistants étaient des jeunes gens du barreau, ou des écoles, ou de la presse, point tumultueux, mais ardents et impérieux dans leur idées et leurs volontés. Armand Carrel et Godefroy Cavaignac s’y rencontraient quelquefois. » Selon Le Parti libéral sous la Restauration, « M. Duvergier de Hauranne ayant, à cette époque, rencontré Godefroy Cavaignac, le félicitait de ce que lui et ses amis avaient sacrifié leur idéal républicain à l’intérêt de la France. “Vous avez tort de nous remercier, lui répondit celui-ci, nous n’avons cédé que parce que nous n’étions pas en force. Il était trop difficile de faire comprendre au peuple qui avait combattu au cri de Vive la Charte ! que son premier acte, après la victoire, devait être de s’armer pour la détruire. Plus tard, ce sera différent.” » Si la loi du 13 décembre 1830 instaura les récompenses de Juillet, une ordonnance, en date du 30 avril 1831, voulut changer les règles de la distribution et stipuler, entre autres, que la Croix de Juillet porterait gravée la légende Donné par le roi des Français, que la couleur du ruban serait bleue avec des lisérés rouges et que les citoyens décorés de la Croix de Juillet prêteraient serment de fidélité au roi des Français, et d’obéissance à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume. Cette nouvelle ordonnance souleva des protestations chez les décorés de Juillet. Ces derniers trouvaient en effet cocasse de prêter serment à un roi qui, lui, n’avait pas combattu sur les barricades ! Et le journal la Révolution de demander : « Que parlez-vous donc de serment à des gens qui vous ont fait ce que vous êtes, et qui seraient plutôt en droit de vous demander compte de vos promesses...? » Alexandre Dumas, quant à lui, dans ses Mémoires, ajoutait la précision suivante : « Le droit acquis à la place de Grève, au Louvre et à la caserne de Babylone, est antérieur à tous autres droits : on ne peut, sans tomber dans l’absurde, supposer la décoration donnée par un roi qui n’existait point à cette époque, et pour la personne duquel, nous l’avouons hautement, nous ne nous battions point alors. » Une réunion eut lieu, à ce sujet, le 6 mai 1831, dans la salle de la Grande Chaumière, passage du Saumon, qui réunit un millier de décorés. Elle fut présidée par Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), avocat et qui représentait le (ancien) VIIe arrondissement. Avec au bureau : Lamoure (voir Lamoure, Auguste), représentant le (ancien) Ier arrondissement ; Arago (voir Arago, Etienne, Vincent), représentant le (ancien) IIe arrondissement ; Trélat (voir Trélat, Ulysse), représentant le (ancien) IIIe arrondissement ; Moussette (voir Moussette, Paul, Benoît), représentant le (ancien) IVe arrondissement ; Higonet (voir Higonet, Guillaume, Philippe, Joseph), représentant le (ancien) Ve arrondissement ; Bastide (voir Bastide, Jules), représentant le (ancien) VIe arrondissement ; Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), représentant le (ancien) VIIe arrondissement ; Villeret (voir Villeret, Antoine, Médéric), représentant le (ancien) VIIIe arrondissement ; Gréau (voir Gréau, Anne, Louis), représentant le (ancien) IXe arrondissement ; Cavaignac (voir Cavaignac, Godefroy, Jacques, Eléonore), représentant le (ancien) Xe arrondissement ; Raspail (voir Raspail, François, Vincent), représentant le (ancien) XIe arrondissement ; Bavoux (voir Bavoux, François, Nicolas), représentant le (ancien) XIIe arrondissement ; Geibel (voir Geibel, Antoine, Benoit), représentant le (ancien) XIIIe arrondissement (arrondissement de Saint-Denis) ; Dumas (voir Dumas, Alexandre), représentant le (ancien) XIVe arrondissement (arrondissement de Sceaux). Voici comment Le Constitutionnel, du 7 mai 1831, rapporta le déroulement de cette réunion : « Les citoyens désignés pour la décoration de Juillet avaient été invités à se rendre aujourd’hui à la Grande-Chaumière, passage du Saumon, pour délibérer sur plusieurs questions relatives aux dispositions de l’ordonnance du 30 avril, qui détermine la couleur du ruban, décide que ces mots donné par le roi seront inscrits sur la décoration et prescrit un serment aux citoyens désignés. La réunion était très nombreuse. Un projet de résolution a été mis aux voix, article par article, et adopté sans discussion et sans réclamation. Voici l’acte proposé à l’approbation de l’assemblée : “Considérant que le serment en France ne peut être demandé que par une loi ; que nul article de la loi du 13 décembre 1830, qui a institué la décoration de Juillet, ne prescrit de serment ; que reconnaître au gouvernement le droit d’imposer une condition quelconque en dehors de la loi du 13 décembre 1830 ce serait lui reconnaître celui de modifier arbitrairement cette loi, et par conséquence de refuser les décorations acquises ou d’en distribuer de nouvelles sans le concours de la Commission ; que le roi, comme représentant de la nation, peut remettre aux décorés de Juillet, qui alors la recevraient de sa main, l’étoile qu’ils doivent porter mais que rien de l’autorise à la donner en son nom ; que ces mots donné par le roi, changeraient la nature de la récompense, qui cesserait d’être une récompense nationale, pour devenir une faveur royale ; que les faits à raison desquels la décoration a été instituée sont antérieurs à l’existence même du gouvernement du roi ; que le seul serment à exiger, en ce cas, serait celui de fidélité aux principes qui ont mis les armes à la main et valu la décoration nationale. Par ces motifs, les citoyens présents à la délibération s’engagent à ne pas se soumettre à la condition du serment, qu’ils considèrent comme illégale. Ils s’engagent, en outre, à porter immédiatement, après la décision prise par l’assemblée, la décoration spéciale, telle qu’elle a été fabriquée sur le modèle donné par la Commission.” La commission qui avait rédigé cette déclaration étant d’avis qu’il ne convenait pas à des citoyens, surtout à des citoyens de Juillet, d’attacher de l’importance à la couleur d’un ruban, le premier article a été adopté à la presque unanimité. Sur la question de l’inscription Donné par le roi, il a été clairement expliqué qu’il ne pouvait être dans la pensée d’aucun des patriotes de Juillet de refuser la décoration de la main du roi, et que la résolution n’était proposée que dans l’intérêt des principes et de la loi. La troisième question, celle du serment, a été résolue pour des motifs semblables. L’ordre le plus parfait a été observé dans cette délibération. Parmi cette élite des patriotes de Juillet, plusieurs portaient des marques glorieuses de leur courage. On a distingué avec intérêt un vieux citoyen (voir Decombis, Antoine) blessé une première fois, le 14 juillet 1789, devant la Bastille, et blessé de nouveau, le 28 juillet 1830, devant l’Hôtel de ville. Il avait obtenu la médaille commémorative de la victoire du 14 juillet 1789. Toute l’assemblée s’est empressée de rendre honneur à ce vétéran de la liberté. La séance levée, plusieurs des assistants se sont empressés de se séparer du ruban bleu bordé de rouge. Une quête a été faite au profit des détenus politiques. » Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Capitaine en second de la 2e batterie de l’artillerie de la garde nationale, il fut l’un des dix-huit accusés du procès qui s’ouvrit le 6 avril 1831, devant la cour d’assises de la Seine, pour une conspiration républicaine qui aurait envisagé de faire passer l’artillerie de la garde nationale du côté du peuple au moment des troubles que connut le procès des anciens ministres de Charles X, en décembre 1830. Cavaignac était accusé « d’avoir, dans les derniers mois de 1830, formé un complot ayant pour but de détruire ou de changer le gouvernement ; d’avoir, dans les derniers mois de 1830, formé un complot dont le but était d’exciter la guerre civile en armant et portant les citoyens ou habitants à s’armer les uns contre les autres » et fit quatre mois de prison, dans l’attente de son procès. A l’audience, pour sa défense, il prononça les mots suivants : « Le complot républicain sur lequel se base l’accusation n’était qu’un fantôme puisque jamais il n’a pu entrer dans notre esprit. […] Nous ne conspirons pas, nous nous tenons prêts. A une époque où les peuples tout entiers se mêlent de politique, on ne conspire plus. […] Depuis qu’on fait des révolutions, les conjurations c’est trop peu de choses. {…] Longtemps nous avons conspiré contre les Bourbons. Qu’en est-il arrivé ? […] Puis un beau jour, le peuple, qui ne conspirait pas, s’est jeté dans les rues et il a improvisé en quelques heures cette délivrance si longtemps désirée. » Pendant le procès et devant les différents témoignages, beaucoup de charges contre plusieurs accusés furent abandonnées par l’accusation, et, finalement, tous les accusés furent acquittés par le jury. Cavaignac fut l’un des témoins pendant le procès en janvier 1832 intenté contre les principaux membres de la Société des amis du peuple, et à l’issue duquel tous les accusés furent déclarés non coupables par le jury ; quelques-uns, dont Blanqui, Raspail, Bonnias, Henri, Gervais, François, Guillaume, Thouret, Vincent, Antoine furent condamnés cependant mais par les magistrats soit pour outrages envers le roi ou outrages envers la magistrature pendant le cours de l’audience. A la question posée de savoir si « avant l’année 1830 il a existé des projets d’organisation municipale secrète », il répondit, sans épargner le ministre de la Justice de l’époque, Barthe (voir Barthe, Félix) : « Il y a eu plus que des projets, il y a eu exécution. Les municipalités secrètes ont succédé à la charbonnerie. […] Je dirai que l’un des membres de ma municipalité, membre d’ailleurs fort peu zélé et fort inexact, était M. Barthe. » Il fut l’un des prévenus du procès d’avril 1835 qui s’évada de la prison de Sainte-Pélagie, en juillet 1835, avec la complicité du mouvement républicain. Son signalement fut ainsi communiqué par les autorités pour faciliter sa recherche et son arrestation : « […] Taille 1,85 m, cheveux et sourcils châtains, front rond, nez gros, bouche moyenne, yeux gris, menton rond, visage ovale. » Il mourut le 5 mai 1845 des suites d’une maladie. Il demeurait 14, rue de Sèvres ou 139, Palais-Royal en 1831. Le Courrier français, 27-28 et 29, 31 juillet 1830 ; Le Constitutionnel, 1e août 1830 ; Histoire de la révolution de Paris depuis le 26 juillet jusqu’au 31 août 1830, Paris, chez Philippe libraire, rue Dauphine, 20, 1830, p. 163-164 ; Evénements de Paris des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830, par plusieurs témoins oculaires, cinquième édition, Paris, Audot libraire, 1830, p. 149-150 ; Histoire de la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830, Fayot, tome premier, Paris, Hocquart jeune éditeur, 1830, p. 137-138 ; Evénements de Paris des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830, par plusieurs témoins oculaires, Paris, imprimerie et fonderie de Fain, 1830, p. 116 ; Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, Nom des personnes qui se sont distinguées dans les mémorables journées p. 272 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, huitième série, nouvelle édition, Paris chez Lévy frères, 1863 ; Le Parti libéral sous la Restauration, Thureau-Dangin, Plon, Paris, 1888, p. 512 ; Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, François Guizot, Les Grands Moments de l’Histoire, Robert Laffont, le Club français du livre, 1971 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD3 8 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) IIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IIe arrondissement ; Le Constitutionnel, 7 mai 1831 ; Procès de la conspiration dite républicaine de décembre 1830, Babeuf, Paris, chez Hocquart, 1831, p. VI-XII, 41, 56, 75-81, 238-256 ; Procès des dix-neuf citoyens accusés de complot tendant à remplacer le gouvernement royal par la république, Paris, Prévot éditeur-libraire, 1831 ; Procès des quinze, publié par la Société des Amis du peuple, Paris, Auguste Mie, 1832, p. 22.
Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait de faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.