Champion, Louis-Philippe (ou Jacques)
Biographie
Né vers 1797. Ouvrier forgeron ou serrurier. Il était marié à Adèle Saget et était père d’un enfant (qu’il avait présenté à la mairie avec une cocarde rouge et à qui il voulut donner le nom d’Egalité). Ancien combattant de Juillet et ancien membre de la Société des Droits de l’Homme, il avait fait trois ou quatre mois de détention préventive au moment du procès des ministres, avait été arrêté deux fois, une fois sans doute en juin 1832 et une autre fois pour tentative de meurtre. Il connaissait sans doute Victor dit Bastien et Chauterel, porteurs du Bon Sens. Il fut sans doute membre de la Société des Familles, selon le procureur de l’affaire Meunier (Voir Robert, affaire Meunier-Fieschi). Il avait travaillé chez Dumoutier et avant chez Despreaux mais était sans travail depuis onze mois quand il se fit arrêter en février 1837. Il portait plusieurs tatouages : sur le ventre « J’aime Chassigny Nénette » (ou « J’aime Flavie pour la vie, et deux épées croisées, selon une autre version), sur le bras droit un soldat debout croisant la baïonnette sur un homme et un troisième individu étendu avec au-dessus Le 29 septembre 1832 Porto, au-dessous une pensée, sur le bras gauche un soldat debout et un chien et peut-être aussi sur le bras gauche un amour avec un carquois et une flèche. Il avait connu Auguste Caunes en prison et l’avait fréquenté à sa sortie. Caunes disait de lui : « Conçoit-on un homme comme ça ; il s’est battu dans la révolution de Juillet, contre un roi et il va se battre au Portugal pour une reine. » Champion était souvent pris de boisson. Son propriétaire dit de lui : « [...] Les jours de paye et les dimanches, il était presque toujours dans la boisson. Les jours de paye ou d’autres jours, lorsqu’il avait de l’argent, il venait apporter quelques petits acomptes sur son terme en me disant Il vaut mieux vous le donner que de le manger. [...] Cet homme n’a jamais été en arrière de payer ses termes. » Il battait souvent sa femme, par ailleurs fort bavarde et qui vers juin 1836 raconta à une ouvrière en linge que Champion « devait être à la tête d’un complot et qu’un cordonnier avait reproché ainsi que Janvier à Champion sa lâcheté parce qu’il ne se serait pas trouvé au rendez-vous qui avait pour objet d’enlever le poste du Palais-Royal ». Soit par dépit d’avoir encore pris des coups soit par son inclination continuelle à la jacasserie, la femme en vint, un jour, à dire à ses employeurs, les époux Guillaumot, que si elle voulait et si on savait ce qu’il y avait dans le grenier, Champion ne passerait pas vingt-quatre chez lui et qu’elle avait connaissance de plusieurs projets : « Si je voulais me venger, je pourrais dire bien des choses contre lui. » Ses employeurs déposèrent dans ces termes : « Cette femme nous a parlé plusieurs fois de projets dont elle avait connaissance et dont Champion était complice et qui avaient pour but d’assassiner le roi. Elle nous a affirmé qu’une machine infernale devait être construite sur la route de Neuilly, pour faire sauter la voiture du roi. Dans le but de connaître les détails de ces infâmes complots, nous avons feint ma femme et moi de partager l’opinion de cette femme et de Champion. Ensuite j’ai écrit au roi, à M. Allard, chef de service de sûreté et à M. le préfet de police, pour lui faire connaître ces détails. » Le 20 février 1837, vers cinq heures du matin, une perquisition eut lieu au domicile de Champion. Après d’infructueuses recherches dans le logement, le commissaire de police alla visiter le grenier. Là, dans un coin obscur, il trouva le modèle réduit d’une bien curieuse machine, à demi-confectionnée et dont il soupçonna rapidement qu’elle servait à préparer un attentat contre le roi. La machine avait la forme d’une petite commode en chêne, d’un pied de long, de dix pouces de haut et de dix pouces de profondeur. En soulevant le couvercle, on apercevait, à la place des tiroirs, trois rangées verticales et sur lesquelles étaient disposés des tubes en paille représentant des pistolets. En pressant un ressort, ces trois rangées basculaient horizontalement et formaient ainsi une triple batterie composée chacune de dix canons et à laquelle le feu devait être communiqué par un traînée de poudre qui elle-même était enflammée par un pistolet. Les canons devaient éclater l’un après l’autre et l’inclination oblique tantôt à droite tantôt à gauche qui était donnée à certains permettait de couvrir une plus grande étendue et de frapper plus sûrement. Quand le commissaire de police demanda à Champion ce qu’était cette machine, celui-ci répondit Ah ! Vous le savez bien, ce sont les vôtres qui m’ont vendu. Après quelques hésitations, Champion ne lanterna pas et donna des explications sur le fonctionnement de sa machine et l’utilisation qu’il comptait en faire. En accompagnant ses aveux des plus graves injures contre la personne du roi, il expliqua que les tubes en paille représentaient les pistolets et qu’il avait fait la veille l’expérience avec un peu de poudre, qu’il était sûr de son coup, qu’il allait se procurer les canons chez les ferrailleurs et que, craignant que les balles de plomb ne fassent pas l’effet qu’il en attendait, il comptait en forger lui-même en fer. Il expliqua ensuite de quelle façon il avait compté employer sa machine. Il devait louer une voiture à bras, la charger de meubles et simuler un déménagement. La machine aurait été placée en hauteur et recouverte d’un matelas afin de n’être pas aperçue. Un commissionnaire, le premier venu, aurait conduit la voiture sur la route de Neuilly, le long de l’itinéraire emprunté habituellement par la voiture du roi. Au moment du passage du celui-ci, il aurait provoqué l’explosion des batteries au moyen d’une ficelle. Il dit qu’il n’avait confié son projet à personne et qu’il était le seul à avoir eu sa commode entre les mains.
Ses explications entendues et avant que d’être emmené par la police, Champion montra à sa femme une glace que les agents avaient détachée du mur pour regarder derrière et lui dit qu’elle aille la vendre pour avoir de l’argent et qu’elle lui envoie cet argent pour qu’il puisse avoir du tabac et la goutte (la glace sera vendue cinq francs). Puis il embrassa son enfant, en lui disant « Je ne te reverrai plus ; tu peux demander une pension à Louis-Philippe, je suis sûr qu’il t’en fera une ». Selon la Gazette des tribunaux, il aurait dit, quelques jours avant son arrestation, à des amis « J’irai un jour à la place Saint-Jacques ». Et au moment de son arrestation « C’est fini, je suis perdu ! N’importe, il me reste encore assez de cheveux pour que le bourreau puisse montrer ma tête au peuple ».
Champion fut conduit au dépôt de la préfecture de police et placé à l’isolement, sous la surveillance particulière d’un gardien. Pendant toute la matinée, il manifesta quelque agitation et exprima plusieurs fois le regret qu’il avait de n’avoir pu accomplir son projet. Vers dix-neuf heures, on le trouva pendu avec sa cravate au crochet de l’espagnolette de la croisée ; il avait les mains entortillées avec des bandes qui avaient servi à entourer ses jambes et le lit était repoussé à environ dix-huit pouces. On le décrocha, il était mort. La justice procéda à quelques investigations, à quelques arrestations parmi les connaissances de Champion, sans résultat. Il demeurait 4, rue du Long-Pont avant 1835 ; 38, rue de la Mortellerie de 1835 à 1837. Le National, 22 février 1837 ; Le Moniteur universel, 20 février 1837 ; La Charte, 20 février 1837 ; Le National de 1834, février et mars 1837 ; Essai sur le régicide, A. Bonjour, chez Delaunay, Paris, 1837 ; Archives nationales CC/710 affaire Champion ; L’Epopée des régicides. Passions et Drames. 1814-1848, Louessard, l’Insomniaque, Paris, 2000.