Charras, Jean-Baptiste, Adolphe

Biographie


Né le 7 janvier 1810 à Phalsbourg (Meurthe), fils de Charras, Joseph, général. Elève de l’Ecole polytechnique. La Gazette des écoles rapportait à son sujet : « Parmi les jeunes gens d’Auvergne dont le dévouement a le plus contribué aux succès des immortelles journées des 28 et 29 juillet, nous avons la satisfaction de citer au premier rang le fils du brave général Charras, commandant de notre garde nationale. M. Adolphe Charras, qui avait été injustement chassé de l’Ecole polytechnique [le 20 mars 1830, N.D.A.], commandait une de ces colonnes d’ouvriers qui s’étaient réunis aux élèves de l’Ecole de droit et de médecine ; il l’a dirigée avec une intelligence et une bravoure qui feraient honneur à l’officier le plus intrépide et le plus expérimenté. » Le 7 août 1830, la lettre suivante, reproduite par L’Echo français, du 10 août 1830, était envoyée par les élèves de l’Ecole polytechnique au commissaire au département de la guerre : « Mon général. Nous venons, au nom de l’Ecole polytechnique, vous exprimer notre reconnaissance au sujet des croix d’honneur que l’on a bien voulu nous accorder ; mais cette récompense nous paraissant au-dessus de nos services, et d’ailleurs aucun de nous ne se jugeant plus digne que ses camarades de l’accepter, nous vous prions de nous permettre de ne pas la recevoir. Il est maintenant une grâce que nous vous demandons : un de nos camarades (Vaneau) a succombé dans la journée du 29 ; nous recommandons à votre bienveillance son père, employé du gouvernement dans les contributions indirectes. Nous recommandons encore à votre bienveillance, mon général, un de nos camarades (Charras), renvoyé de l’Ecole par le général Bordesoulle, à cause de ses opinions. Nous demandons qu’il rentre dans nos rangs, où il a si bien servi ces jours derniers. Au nom de l’Ecole polytechnique, les deux élèves envoyés au ministère par leurs camarades, J. Dufresne, Ferri-Pisani. » Selon le rapport que fit Lannoy (voir Lannoy Raignault de, Camille, François), autre élève de la même Ecole et choisi pour établir les droits de chacun des élèves à une récompense honorifique, en fonction de la part prise aux combats de Juillet, et cette part prise en uniforme ou en habits bourgeois, il était du nombre de ceux dont Lannoy disait qu’ils « ont combattu en uniforme dans les journées de Juillet et me paraissent avoir mérité la décoration spéciale ». Il fut réintégré dans l’Ecole. Dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand rapporte à son sujet : « Le 29 vit paraître de nouveaux combattants : les élèves de l’Ecole polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M. Charras, forcèrent la consigne et envoyèrent quatre d’entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir leurs services à MM. Laffitte, Perier et Lafayette. » Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné. Nous empruntons à ses Mémoires, son témoignage concernant Charras : « [Le 28 juillet] Carrel (voir Carrel, Nicolas, Armand) lui tendit la main. – Ah ! c’est vous, Charras ? lui dit-il. – Oui bien... Je vous cherchais. – Pour quoi faire ? – Pour vous demander où l’on se bat. – Est-ce qu’on se bat ? dit Carrel. – Mordieu ! je le crois bien ! dit Charras. N’importe, je n’aurais jamais cru qu’il fût si difficile de se faire casser la tête... Depuis hier au soir, je cours pour cela, et je n’en puis pas venir à bout ! Charras, l’un des plus braves officiers de l’armée d’Afrique, un des plus loyaux caractères de la révolution de 1848, avait été, vers le commencement de l’année 1830, chassé de l’Ecole polytechnique pour avoir, dans le même dîner, chanté La Marseillaise, et crié : “Vive La Fayette !” L’une de ces deux choses eût bien suffi à motiver son expulsion ; mais, comme on ne pouvait le chasser deux fois, on se contenta de le chasser une bonne. Depuis cette époque, il demeurait rue des Fossés-du-Temple, 38, chez Fresnoy, l’acteur, qui tenait un hôtel meublé, et qui était en même temps directeur du Petit-Lazari, théâtre de marionnettes que la protection de son locataire changea, huit jours après la révolution de juillet, en théâtre de personnages parlants. Dès le 26, Charras avait pensé au rôle que pouvaient jouer ses anciens compagnons, les élèves de l’Ecole, dans une insurrection. En conséquence, il s’était immédiatement mis en communication avec eux, et, le 27, il leur avait fait passer les journaux de l’opposition qui avaient paru, c’est-à-dire Le Globe, Le Temps et Le National. L’imprimeur du Courrier français avait refusé ses presses : Le Constitutionnel et les Débats n’avaient point osé paraître. A deux heures, les élèves gradés, sergents et sergents-majors, qui avaient le droit de sortie, s’étaient jetés dans les rues, avaient parcouru tous les quartiers en effervescence, et étaient rentrés à l’Ecole en disant d’après ce qu’ils avaient vu, qu’une collision était imminente. A cette nouvelle, les têtes s’étaient montées. Vers sept heures, on avait entendu les coups de fusil tirés dans la rue du Lycée, et les feux de peloton de la rue Saint-Honoré. Aussitôt, les élèves s’étaient réunis dans la salle de billard, et, là, ils avaient décidé que quatre d’entre eux seraient envoyés à Laffitte, à La Fayette et à Casimir Perier, pour leur annoncer la disposition de l’Ecole, et leur dire que les élèves étaient prêts à se jeter dans l’insurrection. L’Ecole comptait dans son sein quarante ou cinquante républicains, autant peut-être, à elle seule, que Paris avec ses douze cent mille habitants. Les quatre élèves choisis furent MM. Berthelin (voir Berthelin, Louis, Charles), Pinsonnière (voir Girard-Pinsonnière, Osithe, Edmond), Tourneux (voir ce nom) et Lothon (voir Lothon, André, Charles). On avait voulu les empêcher de sortir ; mais ils avaient forcé la consigne, et ils étaient arrivés à neuf heures du soir chez Charras. Charras était en train de brûler le corps de garde de la place de la Bourse, et ne rentra qu’à onze heures et demie. N’importe, il fut décidé qu’on irait immédiatement chez Laffitte. On partit à minuit de la rue des Fossés-du-Temple ; on arriva à minuit vingt minutes à la porte de l’hôtel. On frappa et l’on sonna en même temps ; on avait hâte d’entrer. D’ailleurs, dans l’innocence de leur âme, les cinq jeunes gens se figuraient que Laffitte était aussi pressé d’accepter leur vie qu’ils étaient, eux, pressés de l’offrir. Un concierge maussade ouvrit un guichet. – Que voulez-vous ? demanda-t-il. – Parler à M. Laffitte. – A quel propos ? – A propos de la révolution. – Qui êtes-vous ? – Des élèves de l’Ecole polytechnique – M. Laffitte est couché. Et le concierge avait fermé la porte au nez des cinq jeunes gens. Charras avait grande envie d’enfoncer la porte ; il en fit même la proposition ; mais, sur les observations de ses camarades, il se contenta de charger le concierge d’imprécations. La manière dont on avait été reçu chez Laffitte n’engageait pas à tenter les autres visites projetées. On convint qu’on se présenterait, le lendemain, chez La Fayette et chez Casimir Perier, mais que, pour le moment, on rentrerait rue des Fossés-du-Temple. On regagna donc l’hôtel Fresnoy ; on s’établit comme on put, les uns sur des matelas, les autres sur des chaises, les autres par terre. Le lendemain, au point du jour, on se rendit chez un professeur de mathématiques, préparateur aux examens de l’Ecole, nommé Martelet. M. Martelet demeurait au n° 16 de la rue des Fossés-du-Temple. Il s’agissait de se procurer des habits bourgeois ; – le pavé du roi n’était pas sûr, en plein jour, pour des jeunes gens portant l’uniforme de l’Ecole. Les cinq amis trouvèrent chez M. Martelet tout ce qu’ils pouvaient désirer. Puis, comme ils craignaient qu’en se présentant de trop bonne heure chez La Fayette, il ne leur arrivât ce qui leur était arrivé en se présentant trop tard chez Laffitte, ils se mirent, pour passer le temps, à faire une barricade. Un perruquier était occupé, dans la maison située en face de celle de M. Martelet, à friser et à poudrer une perruque ; il fut invité par les jeunes gens à se joindre à eux ; mais, soit que les opinions politiques du perruquier s’opposassent à ce qu’il fît des barricades, soit qu’amoureux de son art il trouvât son temps mieux employé à poudrer et à friser des perruques, il refusa. Le hasard voulut que la barricade fût faite et la perruque accommodée juste en même temps. Comme il n’y avait personne pour garder la barricade, on prit, chez le perruquier, une tête à perruque avec son pied ; on la plaça derrière les pavés ; on la coiffa de la perruque fraîchement frisée et poudrée ; on enfonça crânement sur la perruque un chapeau à trois cornes, et l’on confia au mannequin la garde de la barricade, avec défense, sous peine de mort, au perruquier de rien changer aux dispositions stratégiques qui venaient d’être prises. Après quoi, on se dirigea vers la demeure de La Fayette. La Fayette n’était pas chez lui. Les jeunes gens laissèrent leurs noms au concierge, et s’apprêtèrent à reprendre leur odyssée en allant frapper à la porte de Casimir Perier. Mais deux essais infructueux suffisaient à Charras ; il avait laissé ses camarades accomplir leur troisième tentative, qui devait être aussi inutile que les deux premières, et il venait demander à Carrel : “Où se bat-on ?” C’est ce que bien peu de personnes savaient. Cependant, on disait généralement que l’on se battait à l’hôtel de ville, et, dans certains moments, on entendait trembler le bourdon de Notre-Dame. Comme Charras n’avait point d’armes, il pouvait couper en droite ligne par le Palais-Royal et le pont des Arts ou le Pont-Neuf. Quant à moi, qui avais mon fusil, j’étais obligé de refaire le chemin que j’avais déjà fait, c’est-à-dire de rentrer dans le faubourg Saint-Germain par la place de la Révolution et la rue de Lille. Charras partit de son côté, et je partis du mien. Nous retrouverons Charras. […Le 29, après qu’on eut cru Charras mort dans les combats]. La place de l’Odéon était encombrée ; il pouvait bien y avoir cinq ou six cents hommes. Deux ou trois élèves de l’Ecole polytechnique commandaient des détachements. Sous un de ces uniformes, je reconnus Charras, que j’avais vu la veille en bourgeois. Il n’était donc ni tué ni blessé. Voici comment les choses s’étaient passées, et ce qui avait fait croire à sa mort. Comme on le verra, il n’avait pas perdu son temps depuis la veille, et surtout depuis le matin. En nous quittant, Carrel et moi, Charras avait passé dans le faubourg Saint-Germain ; là, il avait fait tout ce qu’il avait pu pour se procurer un fusil. Mais un fusil, le 28 juillet 1830 c’était le rara avis de Juvénal. Il avait entendu parler du monsieur qui distribuait de la poudre à la petite porte de l’Institut, et s’était rendu à la petite porte de l’Institut pour s’aboucher avec ce digne citoyen. Non seulement le monsieur n’avait pas pu lui donner de fusil, mais encore, comme le demandeur n’avait pas de fusil, il lui avait refusé de la poudre. Alors, Charras s’était fait cette réflexion pleine de sens : “Je vais aller où l’on se bat ; je me placerai au milieu des combattants, et le premier qui tombera mort, je m’instituerai son légataire, et lui prendrai son fusil.” En conséquence de cette résolution, il avait suivi le quai des Orfèvres, rencontré, sur le quai aux Fleurs, le 15e léger, et causé avec un capitaine quelconque, peut-être le mien ; seulement, comme il était seul, comme il n’avait pas d’armes, comme il tenait ses deux mains dans ses poches, on l’avait laissé passer. Une fois passé, Charras avait gagné le pont Notre-Dame, et, du pont Notre-Dame, le pont suspendu. On sait que c’était là que l’insurrection faisait rage. Charras arriva une demi-heure avant moi. Il attendit. L’attente ne fut pas longue ; un homme atteint d’une balle dans l’œil roula à ses pieds. Charras s’empara du fusil du mort. Un gamin qui guettait probablement la même occasion accourut, mais trop tard. Armé de son fusil, Charras n’en était guère plus riche. Il n’avait ni poudre ni balles. – Moi, j’en ai, dit le gamin, de la poudre et des balles. Et il tira de sa poche un paquet de quinze cartouches. – Donne-les-moi, dit Charras. – Non... Tirons à nous deux, si vous voulez. – Soit, tirons à nous deux. – En voilà sept, dit le gamin ; mais après vous le fusil ? – Pardieu ! puisque c’est convenu. Charras tira scrupuleusement les sept cartouches, et, les sept cartouches brûlées, passa loyalement le fusil au gamin puis se courba derrière le parapet ; – d’acteur, il redevenait spectateur, et, en sa qualité de spectateur, il s’abritait du mieux qu’il lui était possible. Le gamin avait tiré quatre cartouches, puis était venue la charge que nous avions vu exécuter de loin. Le gamin s’était élancé sur le pont avec les autres. Charras, quoique sans armes, avait suivi le mouvement. J’ai raconté l’effet des trois décharges successives. Sous le souffle de l’ouragan de fer, Charras avait tourné sur lui-même, et, pour ne pas tomber, s’était accroché à son voisin. Mais le voisin, blessé à mort, était tombé en entraînant Charras avec lui. De là le bruit que celui-ci avait été tué. Par bonheur, au contraire, il était sain et sauf, et, comme il n’en était pas bien assuré lui-même, il s’en était donné la preuve en gagnant l’autre côté du quai, et en enfilant une petite rue à l’abri de laquelle il avait pu se tâter tout à son aise. Quant au gamin, et, par conséquent, au fusil, il fallait en faire son deuil : il avait disparu, comme Romulus dans la tempête, comme Curtius dans le gouffre, comme Empédocle dans le volcan ! Charras se demanda alors à quelle chose peut être utile un homme qui n’a pas de fusil, et qui ne sait où s’en procurer un. Une bande de patriotes désarmés comme lui sembla passer là tout exprès pour répondre à sa question. – Eh ! citoyen, dit un des hommes de la bande, viens-tu sonner le tocsin à Saint-Séverin avec nous ? – Soit ! dit Charras, à qui il était égal d’aller à droite ou à gauche, pourvu qu’il allât quelque part où il pût être utile à la cause. Et il alla à Saint-Séverin. Les portes étaient fermées ; on frappa à toutes, depuis les grandes jusqu’aux petites, depuis la porte des mariages et des baptêmes jusqu’à la porte des derniers sacrements. En pareil cas, les décisions sont promptes : on décida d’enfoncer les portes, puisque les portes ne voulaient pas s’ouvrir ; on arracha une poutre d’une maison en construction, et douze hommes portant cette poutre la transformèrent en bélier. Au troisième coup de tête que la gigantesque machine donna dans la porte, serrures et verrous sautèrent. Le sacristain accourut et acheva d’ouvrir la porte, qu’un quatrième coup allait enfoncer. La porte ouverte, la cloche mise en branle, Charras n’avait plus rien à faire à Saint-Séverin. Il était alors allé rejoindre, dans le quartier Latin, quelques amis avec lesquels il avait passé la soirée et la nuit. Pendant la nuit, on avait fait un projet. Les habits de l’Ecole polytechnique, fort en baisse la veille, c’est-à-dire avant que l’insurrection fût déclarée, étaient, au contraire, fort considérés depuis que l’insurrection avait grandi. Ce projet qu’on avait fait pendant la nuit, c’était d’aller, au point du jour, chercher des habits à l’Ecole polytechnique. En conséquence, Charras, vers quatre heures du matin, sonnait à la grille avec un de ses amis nommé Lebeuf (voir Lebœuf, Edmond). La hausse se faisait sentir même à l’Ecole : concierge et professeurs reçurent à merveille les deux réfractaires, on les embrassa, et, selon leur désir, on leur donna des habits. Je me rappelle un détail : c’est qu’ayant trouvé un habit Charras ne put probablement pas trouver un pantalon ; avec son habit bleu d’uniforme, il portait un pantalon gris, ce qui était bien faible comme tenue. Les deux amis habillés et surtout coiffés – le chapeau joue toujours un grand rôle dans les insurrections –, ils s’acheminèrent vers la place de l’Odéon. En route, on leur annonça une distribution de fusils qui se faisait dans la rue de Tournon. En effet, on venait de prendre la caserne de gendarmerie, et l’on avait, avec un certain ordre, organisé une distribution de mousquetons, de pistolets, de sabres et d’épées. Charras et Lebeuf se mirent à la queue ; mais, lorsqu’ils arrivèrent aux bureaux, on ne voulut leur donner que des épées, attendu, disait-on, que les élèves de l’Ecole polytechnique, étant tous officiers de droit, et, en leur qualité d’officiers, étant destinés à commander des détachements, devaient recevoir des épées, et non des fusils. Les instances de ces deux jeunes gens, si vives qu’elles fussent, ne purent rien changer au programme ; on leur donna des épées, et pas autre chose. Un élève d’une taille colossale et d’une force herculéenne n’accepta pas aussi facilement que Lebeuf et Charras cette législation improvisée ; il saisit le distributeur au cou, et commença à l’étrangler en disant qu’il ne le lâcherait que contre un fusil. Le distributeur parut trouver la raison bonne ; il s’empressa de donner un fusil au gaillard qui faisait sur lui une application si sensible de cette branche de la philosophie qu’on appelle la logique. L’élève s’éloigna armé comme il désirait l’être. C’était Millotte (voir Millotte, Louis, Emile), qui fut depuis représentant du peuple, et qui siégeait, à l’Assemblée législative, près de Lamartine et de notre ami Noël Parfait (voir ce nom). Millotte est aujourd’hui l’un de nos plus honorables exilés. Donc, en vertu de son uniforme en vertu de son épée, en vertu, enfin, du droit qu’avaient les élèves de l’Ecole d’être officiers, Charras avait pris le commandement d’une troupe de cent cinquante hommes. Un tambour et un drapeau s’étaient joints à cette troupe et l’avaient portée au grand complet. Alors, on s’était demandé où il fallait aller. Une voix avait crié : – A la prison Montaigu, place du Panthéon ! Et Charras et sa troupe étaient partis pour la prison Montaigu, place du Panthéon. Les révolutions ont leurs vents inconnus qui poussent sans raison apparente les hommes sur un point ou sur un autre ; ce sont les trombes qui soufflent sur les océans : elles vont au sud ou au septentrion, à l’est ou à l’ouest, sans qu’on sache ni comment ni pourquoi. C’est le souffle de Dieu qui les conduit. A la prison Montaigu, on avait trouvé cent cinquante hommes l’arme au pied, et prêts à se défendre. Un brasseur de la rue Saint-Antoine, nommé Maes (voir Maës, Nicolas, Joseph), était là, nouveau Santerre, avec une soixantaine d’insurgés. Il était à cheval et portait l’ancien uniforme de la garde nationale. La lutte menaçait d’être chaude ; on essaya de parlementer. – Holà ! capitaine, cria Charras, voulez-vous venir à moi, ou préférez-vous que j’aille à vous ? – Venez, monsieur, dit le capitaine. – J’ai votre parole ? – Oui. Charras s’approcha. Alors, il s’établit un de ces dialogues qui naissent de la situation et qu’on ne retrouve plus en dehors de la situation, dialogue dans lequel Charras essayait de prouver au capitaine que ce qu’il y avait de plus avantageux, de plus honorable et surtout de plus patriotique pour lui, c’était de passer du côté du peuple, ou tout au moins de lui prêter des fusils. Le capitaine ne semblait pas comprendre la logique de Charras aussi bien que le distributeur de mousquetons de la rue de Tournon avait compris celle de Millotte. Charras redoublait d’éloquence, mais n’avançait pas ; il est vrai que, s’il n’avançait pas, lui, ses hommes avançaient peu à peu. On connaît le Parisien, marchant incessamment vers le but de sa curiosité ou de sa passion ; se glissant entre les gendarmes, entre les sentinelles, entre les escadrons ; mettant un pied devant l’autre avec sa voix mielleuse, son geste caressant, moitié chat, moitié renard. Puis, quand on veut le retenir, déjà loin ! quand on veut l’arrêter, déjà passé ! et vous envoyant, dès qu’il se sent hors de votre portée, pour toute réponse à vos récriminations, un geste moqueur, un mot ironique. C’était ainsi que les hommes de Charras s’étaient coulés pas à pas, avaient dépassé les sentinelles, s’étaient insensiblement rapprochés de leur commandant, et, par conséquent, des soldats ; si bien qu’au bout de cinq minutes ils se trouvaient, sans que Charras lui-même s’en fût aperçu, à dix pas de leurs adversaires, et prêts à une lutte corps à corps. Fut-ce cette promiscuité, fut-ce les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Marengo, dont Charras évoquait le souvenir ; fut-ce les rubans tricolores aux émouvantes nuances qu’il faisait flotter à ses yeux ; fut-ce l’embrassement fraternel dont il l’enveloppa, qui décidèrent l’officier à capituler, Charras n’en savait rien ; mais, ce qu’il savait, c’est qu’il y avait eu capitulation, sa troupe avait obtenu cinquante fusils, et la parole d’honneur du capitaine que lui et ses soldats resteraient neutres. Il est vrai que le capitaine avait été inabordable sur l’article des cartouches. Mais la Providence ne s’arrêterait pas ainsi à mi-chemin : elle avait donné des fusils, elle donnerait des cartouches. Les cinquante fusils furent répartis entre ceux des hommes de Charras qui manquaient d’armes à feu, et ceux d’une nouvelle troupe arrivée sur ces entrefaites qui se trouvaient dans le même cas. Cette nouvelle troupe était commandée par un autre élève de l’Ecole polytechnique nommé d’Hostel (voir D’Hostel, Louis, Antoine, Gaston). La répartition faite, on se demanda de nouveau où l’on allait. – A l’Estrapade ! cria une voix. – A l’Estrapade ! répétèrent toutes les voix. Et l’on se précipita vers l’Estrapade. Nos lecteurs de Paris connaissent la situation de la caserne de l’Estrapade ; on y arrive par une rue étroite et facile à défendre. On était quatre cents, à peu près. C’était assez, en pareille circonstance, pour attaquer Metz, Valenciennes ou le Mont-Saint-Michel ; mais on s’était si bien trouvé de la négociation de la place du Panthéon, que l’on résolut d’essayer du même moyen rue de l’Estrapade. Cette fois, ce fut d’Hostel qui se proposa pour négociateur ; il avait, disait-il, des intelligences dans la place. Il s’avança avec un mouchoir à la main, laissant son fusil à l’un de ses hommes. On parlementait de la rue au premier étage ; c’était bien haut pour s’entendre. D’Hostel résolut de franchir la distance qui le séparait de ses interlocuteurs : tout à coup, on le vit grimper contre la muraille... Comment ?... C’était un miracle pour ceux qui l’avaient vu opérer cette ascension ! D’Hostel était, au reste, un homme très adroit, et très renommé à l’Ecole pour sa gymnastique. En un instant, il eut atteint une des fenêtres du premier ; on l’enleva par-dessous les bras, et il se trouva dans la caserne, où il s’engouffra comme ces diables qui passent au théâtre à travers des trappes anglaises. Dix minutes après, il reparut, vêtu de l’habit et coiffé du bonnet à poil de l’officier, tandis que l’officier, en élève de l’Ecole polytechnique, et le chapeau à trois cornes à la main, saluait le peuple. Le tour était fait ! La place éclata en vivats et en applaudissements. Les soldats abandonnaient la caserne et donnaient cent fusils. C’était à faire, de Charras et de d’Hostel, deux ambassadeurs, l’un à Londres, l’autre à Saint-Pétersbourg !

Malheureusement, le fait ne fut pas connu du gouvernement, ou fut mal apprécié par lui, et il envoya dans ces deux villes M. le prince de Talleyrand et M. le maréchal Maison, qui n’y firent que des sottises. C’était tout orgueilleux de ce double triomphe que Charras et d’Hostel arrivaient sur la place de l’Odéon. Une chose que je remarquai, c’est la facilité avec laquelle, en temps de révolution, les tambours se multiplient : ils suintent des murs, ils sortent des pavés : Charras et d’Hostel avaient une quinzaine de tambours à eux deux. En même temps que nous, arrivaient sur la place de l’Odéon, d’abord une pièce de canon prise sur la garde, et qu’on amenait par la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince. Elle était traînée par cinq hommes, dont trois sapeurs-pompiers ; ensuite, une voiture contenant trois tonneaux de poudre, et venant de la poudrière du Jardin des Plantes ; c’était, je crois, Liédot (voir Liedot, Antoine, Louis), devenu depuis capitaine d’artillerie, qui la conduisait. Les tonneaux défoncés, la distribution commença ; tout le monde en eut sa part: l’un dans la poche de son habit, l’autre dans son mouchoir ; celui-ci dans sa casquette, celui-là dans sa blague à tabac. On fumait au milieu de tout cela que c’était une bénédiction ! Jean Bart en eût frémi des pieds à la tête ! Mais bientôt on avisa que toute cette poudre était de la poudre perdue, et que mieux valait faire des cartouches. La chose était d’autant plus praticable qu’on venait de recevoir, du passage Dauphine, deux ou trois milliers de balles. Quatre hommes étaient, en outre, occupés à en fondre avec des plombs de gouttière, dans un cabaret situé à gauche de la place en arrivant par la rue de l’Odéon. Seulement, on manquait de papier. Mais toutes les fenêtres de la place étaient ouvertes, et l’on n’eut qu’à crier : “Du papier ! du papier !” aussitôt l’air fut rayé de projectiles de toutes formes, quoique de la même essence ; le papier tomba en cahiers, en rames, en volumes. Je faillis être assommé par un Gradus ad Parnassum ! Il y avait, dans toute cette multitude, une centaine d’anciens militaires qui se mirent à l’œuvre ; en moins d’une heure, trois mille cartouches furent faites et distribuées. Il faut avoir vu ce spectacle pour se figurer ce que c’était comme animation, comme entrain, comme gaieté. Chacun criait quelque chose ; l’un : “Vive la République” ! l’autre : “Vive la Charte !” Un homme de la bande à Charras s’égosillait à crier : “Vive Napoléon II !” Ce cri, trop répété, finit par échauffer les oreilles de Charras, déjà fort républicain à cette époque. Il alla au bonapartiste. – Ah çà ! est-ce que vous croyez que c’est pour Napoléon II que nous nous battons ? lui dit-il. – Battez-vous pour qui vous voudrez, répondit l’homme ; mais c’est pour lui que je me bats, moi ! – Vous en avez le droit... Seulement, si c’est pour lui que vous vous battez, enrôlez-vous dans une autre bande. – Oh ! je ne demande pas mieux ! dit l’homme : on ne manque pas d’engagements aujourd’hui ! Et il sortit des rangs commandés par Charras, et alla prendre du service dans une troupe conduite par un chef moins absolu dans ses opinions. En ce moment, par une coïncidence étrange, un nommé Chopin (voir Choppin, Henri), qui tenait le manège du Luxembourg, arriva au galop sur la place de l’Odéon ; il était vêtu d’une redingote boutonnée, portait un chapeau à trois cornes, et montait un cheval blanc. Il s’arrêta tout au milieu de la place, une main derrière le dos. La ressemblance avec Napoléon était frappante, si frappante, que toute cette foule, dont pas un membre n’avait pris parti pour le bonapartiste expulsé, se mit à crier d’un seul élan et d’une voix unanime : “Vive l’empereur !” Une bonne femme de soixante et dix ans prit la chose au sérieux. Elle tomba à genoux, et fit le signe de la croix en s’écriant : – Oh ! Jésus ! je ne mourrai donc pas sans l’avoir revu !... Si Chopin avait voulu se mettre à la tête des six ou huit cents hommes qui étaient là, il est probable qu’il eût été tout d’une traite jusqu’à Vienne. Charras était furieux. Quant à moi, j’avais complétement oublié la situation politique : j’étais un simple philosophe étudiant l’humanité. Il ne me manquait plus qu’un tonneau et Laïs pour que je m’établisse à perpétuité sur la place de l’Odéon, comme Diogène s’était établi dans le gymnase de Corinthe. Une grave discussion me tira de ma rêverie. On voulait absolument faire Charras général en chef, et Charras ne voulait pas être général en chef. Il désignait Lothon (voir Lothon, André, Charles) – grand et beau garçon tenant à la fois de l’Hercule et de l’Antinoüs – au suffrage de ses concitoyens. La raison sur laquelle il s’appuyait surtout, c’est que lui était à pied et que Lothon était à cheval ; Lothon, à son avis, avait donc bien plus de droits que lui à être général en chef. En effet, on n’a jamais vu un général en chef à pied. Lothon se défendait comme un diable pour ne pas être investi de cette haute dignité. Il n’allait pas moins être obligé de céder, lorsqu’un monsieur s’approcha de lui, et lui dit tout bas : – Oh ! monsieur, si vous ne tenez pas à être général en chef, laissez-moi l’être à votre place... Je suis un ancien capitaine, et je crois avoir des droits à cette faveur. Jamais ambition ne s’était présentée plus à propos. – Ah ! monsieur, dit à son tour Lothon, quel service vous me rendez ! Puis, s’adressant à la foule : – Vous voulez un général en chef ? demanda-t-il. – Oui, oui ! répéta-t-on de toute part. – Eh bien, je vous présente monsieur... un ancien capitaine couvert de blessures, et qui ne demande pas mieux que d’être général en chef, lui. – Bravo ! crièrent cinq cents voix. – Pardon de vous avoir couvert de blessures, mon cher monsieur, dit Lothon en mettant pied à terre et en présentant son cheval au nouvel élu ; mais j’ai cru que c’était le moyen le plus sûr de vous faire sauter par-dessus les grades intermédiaires. – Oh ! monsieur, dit le capitaine enchanté, il n’y a pas de mal ! Puis, à son tour, s’adressant à la foule : – Eh bien, demanda-t-il, sommes-nous prêts ? – Oui ! oui ! oui ! – Alors, en avant marche !... Battez, tambours ! Les tambours battirent, et l’on descendit par la rue de l’Odéon en chantant La Marseillaise. Au carrefour Buci, en vertu de je ne sais quelle manœuvre stratégique, la troupe se trouva partagée en trois. Une partie se dirigea vers la rue Sainte-Marguerite, l’autre vers la rue Dauphine, le reste suivit tout droit. [Après la prise de la caserne de Babylone, devant le Louvre] Mais je n’avais pas eu le temps de mettre ma veste bas, que j’entendis de grands cris dans la rue. C’était Charras et sa troupe qui revenaient de la caserne de la rue de Babylone. Il y avait eu là une tuerie effroyable : après une demi-heure de siège, on avait été obligé de mettre le feu à la caserne pour en déloger les Suisses. On portait au bout des baïonnettes les habits rouges des vaincus en signe de victoire. Charras – il doit s’en souvenir encore aujourd’hui, car lui n’est pas de ceux qui ont oublié –, Charras avait, au lieu de cocarde, la manche de l’habit d’un Suisse, laquelle, attachée au haut de son chapeau à trois cornes, retombait coquettement sur son épaule. Tout cela, tambour en tête, marchait sur les Tuileries. […A l’Hôtel de ville, le 29 juillet] Une fois le général La Fayette installé à l’hôtel de ville, l’hôtel de ville se trouva aussi peuplé qu’il avait été désert jusque-là. Au milieu des cris de joie, des clameurs d’enthousiasme et des hurlements de triomphe, le pauvre général ne savait à qui entendre. Hommes du peuple, étudiants, élèves de l’Ecole polytechnique, chacun arrivait apportant sa nouvelle. Le général disait : – Très bien ! très bien ! Et il embrassait le messager, qui se précipitait tout joyeux par les degrés, en criant : – Le général La Fayette m’a embrassé !... Vive le général La Fayette ! Charras arriva à son tour avec ses cent ou cent cinquante hommes. – Général, dit-il, me voici. – Ah ! c’est vous, mon jeune ami, dit La Fayette. Soyez le bienvenu. Et il l’embrassa. – Oui, général, c’est moi, dit Charras ; mais je ne suis pas seul. – Avec qui êtes-vous ? – Avec mes cent cinquante hommes. – Et qu’ont-ils fait, vos cent cinquante hommes ? – Les cent dix-neuf coups, général ! Ils ont pris la prison Montaigu, la caserne de l’Estrapade et celle de la rue de Babylone. – Bravo ! – Oui, c’est très bien, bravo !... Mais, maintenant qu’ils n’ont plus rien à prendre, que faut-il que j’en fasse ? – Eh bien, mais dites-leur de rentrer tranquillement chez eux. Charras se mit à rire. – Chez eux ? Vous n’y pensez pas, général ! – Si vraiment ; ils doivent être fatigués après la besogne qu’ils ont faite. – Mais, général, les trois quarts de ces braves gens n’ont pas de chez eux, et l’autre quart, en rentrant chez lui, ne trouvera ni un morceau de pain ni un sou pour en acheter. – Ah ! diable ! c’est différent, dit le général. Alors, qu’on leur donne cent sous par tête. Charras transmit à ses hommes la proposition du général. – Ah çà ! dirent-ils, est-ce qu’il croit que nous nous sommes battus pour de l’argent ? Baude ordonna une distribution de pain et de viande. La distribution fut faite, et Charras campa avec sa troupe sur la place de l’hôtel de ville. » Aussi, sur une décision de l’Hôtel de ville d’aller dans la ville de La Fère enlever le 4e régiment d’artillerie en garnison dans cette ville, Dumas raconte : « Les élèves de l’Ecole n’étaient pas rares à l’hôtel de ville, et tous étaient si braves, qu’il n’y avait pas de choix à faire entre eux. Le général La Fayette envoya Odilon-Barrot chercher les deux premiers venus.

Odilon-Barrot ramena Charras et Lothon.

Charras avait toujours ses cent cinquante ou deux cents hommes campés dans un coin de l’hôtel de ville, et formant un corps à part.

Les deux jeunes gens furent introduits près du général La Fayette ; celui-ci leur expliqua ce dont il était question, et les invita à aller demander au gouvernement provisoire les pouvoirs qui leur étaient nécessaires.

Charras et Lothon se mirent alors à la recherche de ce fameux gouvernement provisoire que j’avais déjà cherché inutilement, et sans doute firent-ils le même sillage que moi, puisqu’ils arrivèrent à cette même grande salle ornée de cette même grande table couverte de ces mêmes bouteilles de vin et de bière – bouteilles vides bien entendu – et habitée par ce même plumitif qui continuait à écrire avec acharnement... Quoi ? Personne n’en a jamais rien su.

Mais, de gouvernement provisoire, pas plus que sur la main.

Odilon-Barrot se mit lui-même à la recherche : le gouvernement provisoire resta aussi inconnu que le passage du pôle Nord.

On s’adjoignit Mauguin.

Mauguin n’en put découvrir davantage.

Ce qu’il y avait de curieux, c’est que ceux-là mêmes qui étaient le plus au courant de la chose semblaient croire à l’existence fantastique de ce gouvernement provisoire.

Lassés de ces recherches inutiles, les deux élèves, toujours accompagnés d’Odilon-Barrot et de Mauguin, revinrent dans la salle à la grande table, aux bouteilles vides et au plumitif.

On se regarda un instant dans le blanc des yeux.

– Mais, enfin, dit Charras, je ne puis cependant pas aller enlever un régiment sans avoir au moins une lettre pour les officiers.

– Je vais vous l’écrire, dit bravement Mauguin.

– Je vous remercie de tout mon cœur, dit Charras. Mais pour des soldats, vous ne serez jamais, quelque mérite et quelque courage que vous ayez, que M. l’avocat Mauguin... J’aimerais mieux une lettre du général La Fayette.

– Eh bien, reprit Mauguin, je vais rédiger cette lettre, et vous la lui ferez signer.

– Bon !

Mauguin prit la plume du scribe solitaire, qui interrompit un instant ses écritures enragées, se leva et alla explorer, les unes après les autres, les vingt-cinq ou trente bouteilles dont la table était encombrée.

L’exploration fut inutile !

– On eût dit qu’il cherchait le gouvernement provisoire.

Cependant, Mauguin écrivait.

A mesure qu’il écrivait, Charras lisait par-dessus son épaule, et, tout en lisant, il secouait la tête.

– Qu’y a-t-il ? lui demanda Odilon-Barrot.

– Oh ! dit Charras assez bas pour ne pas être entendu de Mauguin, il y a que ce n’est pas comme cela qu’on écrit à des militaires... ta ta ta ta ta !..

Sans doute que Mauguin faisait, en même temps et à part lui, la même observation car, tout à coup, il jeta la plume en s’écriant :

– Le diable m’emporte si je sais que leur dire, moi !

– Eh ! mon Dieu, reprit Odilon-Barrot, laissons ces messieurs écrire leur lettre, et contentons-nous de la signer... Ils s’y entendent mieux que nous.

Et l’on passa la plume à Charras.

En un instant la proclamation fut troussée.

Charras en écrivait la dernière ligne lorsque entra le général Lobau (voir Lobau [Mouton] comte de, Georges) ; sans doute, lui aussi cherchait le gouvernement provisoire.

– Ah ! pardieu ! dit Charras, voilà bien notre affaire ! puisque nous avons un vrai général sous la main, faisons-lui signer notre proclamation.

On s’adresse au général Lobau, on lui explique la situation, on lui lit la lettre ; mais le général Lobau tourne la tête.

– Oh ! dit-il, non ! je ne suis pas assez fou pour signer cela.

Et il sortit.

– Hein ? fit Charras.

– Cela ne m’étonne pas, dit Mauguin. Tout à l’heure, ils ont refusé de mettre leur signature à un ordre d’aller enlever les poudres de Soissons.

C’était mon ordre.

– Alors, il recule ? dit Charras.

– Sans doute.

– Mais, sacrebleu ! en révolution, s’écria Charras, l’homme qui recule trahit !... Je vais le faire fusiller.

Odilon-Barrot et Mauguin bondirent.

– Le faire fusiller ! y pensez-vous ?... Faire fusiller le général Lobau, un des membres du gouvernement provisoire !... Et par qui le ferez-vous fusiller ?

– Oh ! que cela ne vous inquiète pas ! dit Charras.

Et, entraînant Mauguin vers la fenêtre :

– Voyez-vous, dit-il en lui montrant ses cent cinquante hommes, voyez-vous ces gaillards qui sont là-bas autour d’un drapeau tricolore ? Eh bien, ils ont pris avec moi la caserne de Babylone ; ils ne connaissent que moi, ils n’obéissent qu’à moi, et, si le Père éternel trahissait la cause de la liberté – ce qu’il est incapable de faire – et que je leur dise de fusiller le Père éternel, ils le fusilleraient !

Mauguin baissa la tête. Il s’effrayait de ce qu’on eût pu faire avec de pareils hommes.

C’étaient ces hommes, c’est-à-dire les républicains, comme il les appelait, qui avaient donné tant de mal au pauvre Hippolyte Bonnelier.

Une heure après, Charras et Lothon partaient pour La Fère munis d’une lettre signée Mauguin, et d’une proclamation de La Fayette ; cette proclamation ne différait guère de la mienne, laquelle, ainsi qu’on l’a vu, m’avait peu servi, étant restée, pendant tout le temps de mon séjour à Soissons, entre les mains de M. Missa. […] Qu’on me laisse raconter ce qui était advenu de Charras et de Lothon (voir Lothon, André, Charles) ; j’ai quelque plaisir, on le comprendra, à m’arrêter plus longtemps sur ceux de ces hommes dont les noms ne devaient pas s’éteindre avec le feu de la fusillade.

Nous les avons vus s’éloigner de l’hôtel de ville, porteurs d’un ordre de Mauguin et d’une proclamation de La Fayette ; nous avons oublié de dire comment Lothon, que nous avions laissé étendu sur le pavé du Palais-Royal, le 29, se trouvait, le 30, à l’hôtel de ville avec Charras.

Lothon – hélas ! celui-là est mort ! – était un de ces hommes rares dont le cœur est au niveau de la tête, un de ces hommes que la poudre enivre, que le bruit excite, et qui aiment le danger pour le danger lui-même, plus encore peut-être que pour l’honneur qu’il peut rapporter.

Lothon, après être resté une heure à peu près sur le pavé, avait été relevé comme mort ; une balle lui sillonnait l’os du front, et sept autres balles trouaient son chapeau, tombé à côté de lui.

On eût dit que le chapeau était devenu une cible.

Pendant qu’on le transportait pour l’enterrer au Louvre avec les autres, il remua légèrement la tête ; la protestation contre ce qu’on voulait faire de lui, si faible qu’elle fût, était incontestable. Un garde national qui marchait dans le cortège le recueillit, le fit panser, le fit coucher, puis le quitta afin d’aller aux nouvelles, ne se doutant pas qu’un homme qui avait la tête fendue par une balle aurait l’idée de se relever pour retourner au feu, si, par hasard, il y avait encore du feu dans un coin quelconque de Paris.

Ce fut, cependant, la première idée de Lothon.

A peine son étourdissement fut-il un peu dissipé, qu’il se rhabilla, receignit son épée – épée qu’il avait prise au théâtre de l’Odéon, et qui appartenait aux accessoires, ainsi que l’indiquaient sa poignée en croix et son fourreau, dont il avait perdu le bout de cuivre – et, malgré les cris de la femme de son hôte, partit trébuchant comme un homme ivre.

Charras l’avait retrouvé, le soir, en rentrant chez lui. Lothon ne se rappelait qu’à moitié ce qu’il avait fait, et pas du tout où il avait été.

Le lendemain, il s’était trouvé assez bien pour revoir Charras à l’hôtel de ville.

On a vu comment ils furent chargés d’aller enlever le 4e régiment d’artillerie, en garnison à La Fère.

Depuis trois jours, Charras était sans le sou. Au moment où avait éclaté l’insurrection, il était possesseur de quinze francs et d’une lettre de change de cent écus que lui envoyait son père, sur un banquier de Paris ; mais, depuis le 26, toutes les banques étaient fermées, et, à moins que sa lettre de change n’eût été acceptée par Laffitte, il n’eût certes pas trouvé, chez le plus hardi escompteur de Paris, cinquante francs de ses cents écus.

Les quinze francs avaient fait la journée du 26 et celle du 27 ; le 28, on avait mangé où l’on avait pu ; le 29, on avait dîné à la table de l’hôtel de ville, où dînait tout Paris ; enfin, le 30 au matin, Lionel de L’Aubespin (voir Leonel de Laubespin), petit-fils de La Fayette, avait partagé sa bourse avec Charras.

En partant pour La Fère, celui-ci et Lothon se trouvaient à la tête de vingt francs !

On ne prend pas la poste avec cela ; aussi nos deux héros avaient-ils demandé une lettre pour le nouveau directeur des postes, M. Chardel, qui avait été nommé, la veille, par Baude et Arago.

En vertu de cette lettre, M. Chardel leur avait délivré un ordre pour que les maîtres de poste de la route missent des chevaux à leur disposition, et lui-même avait commencé par leur donner les deux meilleurs bidets de son écurie.

Charras et Lothon étaient partis au galop autant que pouvaient le leur permettre les barricades. Ils avaient essuyé trois ou quatre coups de fusil à la barrière, parce qu’on les prenait pour des officiers de la garde royale qui se sauvaient, et étaient arrivés au Bourget chez ce même maître de poste qui, une heure auparavant, venait de me donner des chevaux et un cabriolet.

Le point de départ de la route de Soissons et de celle de La Fère est le même ; seulement, à la hauteur de Gonesse, et à l’endroit nommé la Patte-d’oie, la route se bifurque ; une des branches, celle de droite, conduit à Dammartin, Villers-Cotterêts et Soissons ; l’autre mène à Senlis, Compiègne, Noyon et La Fère.

L’excellent patriote auquel les deux jeunes gens s’adressaient pour lui demander des chevaux de selle s’aperçut facilement qu’ils ne feraient pas – Lothon surtout – la moitié du chemin à franc étrier ; il découvrit un second cabriolet qu’il leur offrit, fit mettre les chevaux, et leur souhaita un bon voyage.

Sans doute, ce souhait, comme celui de bonne chasse, leur porta malheur. Lothon était monté le premier dans le cabriolet, et, pour faire place à Charras, il avait levé son épée. La nuit commençait à tomber : Charras ne voyait point cette épée, dont, comme nous l’avons dit, la pointe sortait du fourreau ; il sentit tout à coup sous l’aisselle le froid glacé du fer, et voulut se rejeter en arrière ; mais Lothon, qui l’avait pris par les épaules, croyant que le pied lui manquait, s’efforçait de l’attirer à lui.

Charras avait beau crier en sentant le fer entrer de plus en plus : “Mais tu me tues, sacrebleu ! tu me tues !” Lothon, n’entendant rien, à cause du bandeau qui lui ceignait la tête et lui fermait en même temps l’oreille, continuait de l’attirer à lui et, par conséquent, de l’enferrer. Heureusement, Charras fit un violent effort, s’arracha des mains de son compagnon, et tomba entre les bras du maître de poste, qui, s’apercevant qu’il se passait dans le cabriolet quelque chose d’extraordinaire, avait secondé les efforts de Charras en le tirant en arrière.

On rentra dans la maison. Charras ôta habit, gilet et chemise. Le fer avait pénétré sous l’aisselle à la profondeur d’un pouce et demi, à peu près ; le sang coulait en abondance. On râpa de l’amadou, on tamponna la plaie avec un mouchoir mouillé, et, grâce à cet appareil maintenu par le bras du blessé, le sang s’arrêta.

Lothon était désespéré, mais son désespoir ne menait à rien. Charras l’invita à l’en tenir quitte.

Au moment où les deux jeunes gens montaient en voiture :

– Avez-vous d’autres armes que vos épées ? leur demanda le maître de poste.

– Ma foi, non ! répondirent-ils.

Alors, le maître de poste alla à une armoire, en tira deux pistolets qu’il chargea et qu’il fourra dans les basques de l’habit de Charras.

J’aurais bien envie de nommer cet excellent homme ; mais qui sait si son patriotisme de 1830 ne lui ferait pas du tort aujourd’hui ?

Les deux blessés s’endormirent, chargeant les postillons de faire mettre les chevaux à la voiture.

En général, les postillons étaient bons patriotes et, quoique, avec ses vingt francs, Charras ne pût leur donner de copieux pourboires, ils s’acquittèrent consciencieusement de la double commission de marcher vite et de relayer promptement.

D’ailleurs, le maître de poste du Bourget avait conseillé aux deux jeunes gens de faire courir un second postillon devant eux ; comme l’ordre de M. Chardel était illimité, il ne leur en coûtait pas davantage.

Tout alla bien jusqu’à la poste de Ribécourt.

A Ribécourt, on réveilla Charras.

– Qu’y a-t-il ? demanda le dormeur en se frottant les yeux.

– Il y a que le maître de poste ne veut pas donner de chevaux, dit le postillon qui courait en avant, et qui avait, sur ce refus, été obligé de s’arrêter.

– Comment ! le maître de poste ne veut pas donner de chevaux ?

– Non ; il dit qu’il ne connaît pas le gouvernement provisoire !

Charras, qui avait si longtemps et si vainement cherché le susdit gouvernement, avait bien envie de dire qu’il ne le connaissait pas non plus ; mais ce n’était pas le moment de plaisanter : le temps manquait.

Il laissa dormir Lothon, qui, ne l’ayant pas entendu lorsqu’il lui criait : “Tu me tues !” n’avait plus le droit de rien entendre, et, sautant à bas du cabriolet, il courut au maître de poste, qui, tout furieux lui-même d’être réveillé à deux heures du matin, se tenait sur le pas de sa porte avec l’intention évidente de faire de l’opposition.

– C’est donc vous qui ne voulez pas me donner de chevaux ? demanda Charras

– Oui, c’est moi.

– Malgré l’ordre du directeur des postes ?

– Est-ce que je connais ça, Chardel ?

– Ah ! vous ne connaissez pas Chardel !

– Non.

Charras tira sa proclamation de sa poche.

– Et connaissez-vous cela ?

– La Fayette ?... Pas davantage !

– Non ?

– Non !

Charras tira ses pistolets de sa poche et, les armant en même temps qu’il les appuyait sur la poitrine du maître de poste

– Ah !... Eh bien, connaissez-vous cela ? lui dit-il.

– Mais, monsieur, s’écria le maître de poste, mais, monsieur, que faites-vous donc ?

– Ce que je fais ? Parbleu ! je vous tue, si vous ne me donnez pas de chevaux !

– Mais, monsieur, que diable ! on ne tue pas les gens comme cela... On s’explique...

– Oui, quand on a le temps, mais je n’ai pas le temps.

Les postillons, placés derrière le maître de poste, grimaçaient dans la pénombre, se frottaient les mains, et faisaient signe à Charras de ne pas lâcher prise.

Sur ce point, ils pouvaient être sans inquiétude.

– Alors, monsieur, si vous le prenez sur ce ton-là, je vais vous donner des chevaux... Mais, faites-y attention, c’est comme contraint et forcé que je vous les donne.

– Qu’est-ce que cela me fait, pourvu que vous me les donniez ?

– Des chevaux pour ces messieurs ! dit le maître de poste en rentrant dans sa chambre et abandonnant le champ de bataille à Charras.

– Et de bons, entendez-vous, postillons ?

– Oh ! soyez tranquille, mon polytechnique, on va vous choisir ça répondit le postillon ; remontez dans votre berlingot, et reprenez votre somme... C’est à Noyon que vous allez ?

– A La Fère.

– C’est tout un.

Charras remonta dans le cabriolet, et sa fatigue était telle, qu’avant que les chevaux fussent attelés, il était rendormi.

Probablement, le postillon tint parole, car, lorsque Charras se réveilla, on avait dépassé Noyon, et le jour commençait à paraître. Ennuyé d’être tout seul à voir lever l’aurore, il poussa Lothon jusqu’à ce que celui-ci se réveillât à son tour.

Le ciel était magnifique ; le matin, comme dit Shakespeare, posait son pied mouillé de rosée sur la cime des collines, et semblait, ainsi qu’un nuage lumineux, descendre dans la plaine ; les feuilles des arbres murmuraient ; les moissons jaunissantes se courbaient élégamment, et, du milieu des épis presque mûrs, l’alouette, fille du jour, s’envolait en battant rapidement des ailes et en faisant retentir l’air de son chant clair et joyeux.

Les paysans ouvraient leurs portes, humaient la brise du matin, et s’apprêtaient à aller, les uns au travail, les autres au marché, ceux-ci à la ville, ceux-là aux champs.

– Diable ! dit Charras, sais-tu que voilà un pays qui n’a pas le moins du monde l’air d’être en révolution ?

– C’est, ma foi, vrai ! dit Lothon.

– Est-ce que tu crois que ces gens-là connaissent Chardel, Mauguin et La Fayette ?

– Je n’en voudrais pas répondre.

– Hum ! fit Charras en s’enfonçant dans une réflexion qui n’était pas précisément couleur de rose.

Lothon profita de ce que Charras réfléchissait pour se rendormir.

On arriva à Chauny.

La tranquillité était aussi grande dans la ville que dans les villages, dans les rues que dans les champs.

De même qu’un plongeur qui s’enfonce sous l’eau sent les différentes couches se refroidir à mesure qu’il pénètre plus avant, de même aussi à mesure qu’on avançait dans la province, on sentait une froideur de plus en plus glaciale succéder à la fièvre de Paris.

Il arrivait à Charras exactement la même chose qui m’était arrivée, à moi : c’est-à-dire qu’il atteignit les portes de La Fère résolu à pousser les choses à bout, mais plein de doute sur la façon dont elles tourneraient.

En approchant de la ville, il réveilla Lothon, qui dormait toujours. Bientôt on allait se trouver en face du 4e régiment d’artillerie ; la situation était assez sérieuse pour qu’on ne l’abordât point les yeux fermés.

La porte était ouverte ; les deux jeunes gens allèrent droit au corps de garde surveillant cette porte.

Lothon, avec son bandeau noir sur l’œil, son chapeau, que sa blessure le forçait de placer sur l’oreille, paraissait dix ans de plus qu’il n’avait ; en outre, son épée du temps de François Ier le vieillissait encore de trois siècles.

Charras, de son côté, renvoyé de l’Ecole polytechnique depuis quatre mois, avait, depuis quatre mois, laissé pousser ses moustaches, qui n’étaient point tolérées à l’Ecole ; Charras, avec son habit d’emprunt trop long et trop large, avec son épée de gendarme soutenue par un baudrier au lieu d’un ceinturon, avec son pantalon, tout couvert du sang d’un Suisse qui, déjà fort endommagé, s’était, pour ne pas être achevé entièrement, jeté dans ses bras, Charras ressemblait beaucoup plus à un bandit qu’à un honnête homme.

Mais, à coup sûr, ni l’un ni l’autre, pour des yeux exercés, ne ressemblait à un élève de l’Ecole polytechnique.

Cependant tout alla bien tant qu’on resta dans la voiture. On avait abaissé la capote du cabriolet, et les soldats du poste pouvaient voir la cocarde tricolore de Lothon et le flot de rubans aux trois couleurs qui, sur le chapeau de Charras, avait remplacé la manche de son Suisse, ornement très bien porté à Paris, mais trop excentrique pour la province.

Les couleurs magiques produisirent leur effet : la sentinelle présenta les armes, et le maréchal des logis venu à l’ordre appela Lothon mon officier.

– Eh bien, dit Charras à Lothon, il me semble que, jusqu’à présent, cela ne va pas mal ?

– Oui, dit Lothon ; mais c’est avec le colonel qu’il faudra voir...

– Eh ! sacrebleu ! on verra, dit Charras.

– Tu vas tâcher d’être éloquent, j’espère ?

– Sois tranquille... En avant Marengo, Austerlitz, Iéna, la Grande Armée, le diable et ses cornes ! Il faudra bien que je l’attendrisse, ou il aura le cœur cuirassé d’un triple acier.., comme dit Horace.

– Et s’il a le cœur cuirassé d’un triple acier ?...

– Alors... Ah çà ! mais sais-tu bien que tu m’embêtes, avec tous tes si !

– N’importe ! réponds encore à celui-là : S’il ne s’attendrit pas ?

– Eh bien, est-ce qu’il ne nous reste pas le crucifix à ressorts du maître de poste du Bourget ?... On en jouera ! on dirait, ma parole d’honneur, que tu n’en sais pas l’air, toi ?

– Si fait !

– En ce cas, pourquoi avouasses-tu ?

– Je voulais savoir si tu étais bien décidé.

– Tiens, cette farce !

Ce dialogue, comme on le comprend bien, se passait en aparté, tandis que le maréchal des logis, qui devait conduire les jeunes gens chez le colonel, était allé faire sa toilette militaire.

Il revint et monta dans le cabriolet, qui repartit au grand trot des chevaux, pour ne s’arrêter qu’en face de la maison habitée par le colonel.

A la porte, Charras, en homme de conscience, passa un des pistolets à Lothon.

– Bon ! dit Lothon, merci... Donne-moi l’autre à présent.

– Pour quoi faire ?

– Pour voir s’ils sont en bon état, s’ils n’ont pas perdu leur amorce... Enfin, donne-le-moi.

– Le voici.

– Descends maintenant... Tu vois bien que le maréchal des logis t’attend ?

Charras sauta à bas du cabriolet. On monta au premier.

A la porte, Charras se retourna vers Lothon.

– Et le pistolet ?

Lothon avait fourré le pistolet dans sa poche.

– Il est bien où il est, dit-il ; va toujours.

– Comment, il est bien où il est !

– Oui, va donc !

Et il poussa Charras dans l’antichambre.

Lothon, par hasard, en ce moment-là, plus prudent que son camarade, venait de le désarmer.

Le lieu était mal choisi pour une querelle, et surtout pour une querelle de ce genre.

Les deux jeunes gens continuèrent leur chemin en dialoguant des yeux, mais muets, du reste, et, cinq secondes après, ils se trouvèrent dans le salon du colonel.

Le colonel Husson était un homme de quarante ans, à la figure vigoureusement accentuée, à la physionomie ferme et fière, un vrai type de soldat.

Il causait avec un des chefs d’escadron du régiment.

Il reçut nos deux messagers d’un ton poli mais réservé.

– Qu’y a-t-il pour votre service, messieurs ? demanda-t-il après les premiers compliments échangés.

Charras, en quelques mots, raconta l’histoire des trois jours, la prise du Louvre, la fuite du roi, la nomination du gouvernement provisoire toute la révolution enfin.

Les deux officiers écoutaient le récit d’autant plus froidement qu’il avançait vers sa fin.

Charras crut que c’était le moment de tirer les deux papiers de sa poche.

Il les présenta tous deux au colonel.

L’un était sous enveloppe et cacheté : c’était la lettre de Mauguin ; l’autre tout simplement plié en quatre : c’était la proclamation de La Fayette.

Le hasard fit que le colonel commença par briser le cachet et rompre l’enveloppe : il tomba sur la lettre de Mauguin.

Il en lut les premières lignes, puis passa à la signature.

– Magin... Magnin... Qu’est-ce que c’est que cela ? dit-il.

– Mauguin, reprit Charras ; M. Mauguin... membre du gouvernement provisoire, quoi !

– Mauguin ? répéta le colonel en regardant le chef d’escadron.

– Oui, un avocat, répondit celui-ci.

– Un avocat ! dit le colonel avec un accent qui fit frissonner Charras.

– Ah ! dit tout bas celui-ci à Lothon, je crois que nous sommes flambés !

– Et moi, j’en suis sûr ! dit Lothon.

– Le pistolet, alors !... le pistolet !

– Attends donc... il sera toujours temps.

En effet, le colonel lisait la seconde dépêche. Le nom du général La Fayette parut corriger un peu la mauvaise impression produite par le nom de Mauguin.

Si l’on eût eu une troisième lettre signée d’un second général, on était sauvé.

Malheureusement, la troisième lettre manquait.

– Eh bien, messieurs ? demanda le colonel après avoir lu la seconde lettre.

– Eh bien, colonel, répondit nettement Charras, le gouvernement provisoire a cru nous envoyer à des patriotes ; il paraît qu’il s’est trompé, voilà tout.

– Et vous savez, messieurs, à quoi cette erreur vous expose ?

– Parbleu ! dit Charras, à être fusillés.

– Je suis obligé de vous quitter, messieurs ; vous allez me donner votre parole que vous ne chercherez pas à quitter cette chambre.

– Notre parole ?... Allons donc !... Faites-nous fusiller, si vous voulez ; vous prendrez la responsabilité de l’exécution devant le gouvernement provisoire ; mais nous ne donnons pas notre parole.

– Tout au moins, vous rendrez vos épées ?

– Non, non, non

Le colonel se mordit les lèvres, dit quelques mots tout bas au chef d’escadron, et s’apprêta à sortir.

Charras fit un mouvement en arrière, de manière à toucher Lothon ; puis, tout bas :

– Le pistolet ! donne donc le pistolet, sacrebleu ! dit-il ; tu vois bien que ce b.... -là va nous faire fusiller !

– Bah ! répondit Lothon, à la guerre comme à la guerre !

– Tu en parles bien à ton aise, toi, animal ; tu es déjà à moitié mort, et on ne fera que t’achever... Mais, moi, à part le trou que tu m’as fait, comme un imbécile que tu es, je me porte bien, et je ne veux pas me laisser égorger comme un poulet !

– Eh ! tiens-toi donc tranquille !... On ne fusille pas les gens ainsi sans dire gare, que diable !

Pendant ce temps, le colonel sortait, et les deux messagers restaient avec le chef d’escadron.

Le chef d’escadron paraissait meilleur prince que le colonel ; il était évidemment resté, par ordre de son chef, pour faire causer les deux jeunes gens, et savoir si tout ce qu’ils avaient dit était bien vrai.

Comme tout était vrai, il n’y avait pas de danger qu’ils se coupassent.

D’ailleurs, Lothon avait laissé tout le poids de la conversation à Charras ; couché sur une espèce de canapé, au bout de cinq minutes, il s’était endormi.

Au milieu de l’entretien de Charras et du chef d’escadron, un officier entra.

– Camarade, dit-il en s’adressant à Charras, je viens de la part du colonel, à qui vous n’avez pas voulu donner votre parole... Ma consigne est de ne point vous perdre de vue ; mais, comme je ne suis pas un gendarme, ma foi !...

Il détacha son sabre, et, le jetant sur un fauteuil :

– Vous ferez ce que vous voudrez !

– Monsieur, dit Charras, notre intention n’est pas le moins du monde de quitter La Fère, et la preuve, tenez...

Il montra à l’officier Lothon, qui dormait à poings fermés.

Au bout d’une heure, le colonel rentra. Il paraissait fort agité, surtout fort irrésolu.

Tout à coup, s’arrêtant devant Charras :

– Je parie que vous avez faim ? dit-il.

Charras haussa les épaules.

– Quelle singulière question me faites-vous là !

– Ah ! dit le colonel, c’est qu’il ne faut laisser personne mourir de faim, pas même ses prisonniers.

– Oui, mieux vaut les engraisser pour les fusiller après, n’est-ce pas ? dit Charras.

– Qui parle de vous fusiller ?... Voyons, cria le colonel en ouvrant la porte, le déjeuner...

On apporta, comme au théâtre, une table toute servie. Le colonel dérogeait à ses habitudes, et déjeunait dans son salon, au lieu de déjeuner dans la salle à manger ; ou plutôt il ne déjeunait pas, il faisait déjeuner, car lui ne se mit point à table.

Charras réveilla Lothon.

Lothon était de fort mauvaise humeur d’être réveillé, d’autant plus qu’il ignorait pourquoi on le réveillait.

Lorsqu’il sut que c’était pour déjeuner, il s’adoucit.

On venait d’achever les côtelettes, quand la porte s’ouvrit vivement, et qu’un homme d’une cinquantaine d’années parut ; il était vêtu d’un uniforme.

– Pardon, colonel, dit-il, mais je suis le lieutenant-colonel du génie Duriveau, commandant en second à l’Ecole polytechnique sous l’Empire... On me dit que vous retenez prisonniers deux de mes anciens enfants, et je viens voir cela.

Puis, s’adressant à Charras et à Lothon :

– Bonjour, messieurs, dit-il, soyez les bienvenus.

– Les bienvenus ? répéta le colonel.

– Oui, oui, c’est moi qui leur dis cela... Et, à vous, colonel, je vous dis que vous n’avez pas le droit de retenir ces messieurs ; ils viennent, m’a-t-on dit, envoyés par le gouvernement provisoire... Ce sont des parlementaires, et le droit des gens s’oppose à ce qu’on arrête les parlementaires.

Et, en disant cela, il secoua la main de Charras de telle façon, que celui-ci jeta un cri : sa blessure venait de se rouvrir.

– Qu’est-ce ? demanda le lieutenant-colonel Duriveau.

– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Charras ; c’est que j’ai un trou sous le bras.

– Oui, et il paraît que votre ami a un trou à la tête... Il faudrait d’abord faire panser tout cela, colonel.

– J’y ai songé, monsieur, répondit le colonel, et je ne sais pas comment le chirurgien-major n’est pas encore ici.

En ce moment, le chirurgien-major entra.

– Tenez, monsieur, dit le colonel, voici les jeunes gens dont je vous ai parlé... Voyez s’ils ont besoin de votre secours.

Charras voulait refuser ; mais le lieutenant-colonel Duriveau lui fit signe de se laisser faire, et il emmena dans la chambre voisine le colonel et le chef d’escadron.

Le chirurgien-major pansa d’abord la tête de Lothon ; la balle avait glissé sur l’os, qu’elle avait contourné et laissé à nu. Il fallait être endiablé pour ne pas être dans son lit après avoir reçu un coup pareil.

Le chirurgien-major voulut saigner le blessé ; mais celui-ci s’y opposa formellement.

– Je puis, d’un moment à l’autre, avoir besoin de mes deux bras, dit-il ; laissons-les donc intacts... La tête est déjà bien assez malade !

Puis vint le tour de Charras.

– Peste ! monsieur, lui dit le chirurgien-major, vous avez de la chance ; une ligne ou deux plus à gauche, vous aviez l’artère coupée.

– Et quand on pense, dit Charras en montrant Lothon, que c’est cette brute qui a manqué faire ce beau coup-là avec son épée à la François Ier !

– Allons, dit Lothon, voilà que tu vas recommencer à crier pour ta chienne d’artère, qui n’est pas même coupée... Je ne te savais pas si douillet que cela !

Charras se mit à rire.

Le lieutenant-colonel Duriveau entra.

– Tout va bien, dit-il à demi-voix à Charras. Du reste, je ne vous quitte pas d’une minute, que vous ne soyez hors de la ville.

Il venait d’y avoir réunion d’officiers, et les officiers avaient décidé qu’avec ou sans la participation du colonel, ils feraient adhésion au gouvernement provisoire.

Au bout d’une demi-heure, le colonel revint.

– Messieurs, dit-il, vous allez me donner votre parole d’honneur de quitter La Fère à l’instant même, et vous serez libres.

– Moi, dit Charras, je ne vous donne rien du tout.

– Comment, vous ne me donnez rien du tout ?

– Non.

– Vous vous engagez bien au moins à ne pas me faire d’émeute dans mon régiment ?

– Pas davantage... Vous êtes encore bon, vous ! nous venons au nom du gouvernement constitué ; c’est nous qui sommes le pouvoir, et vous qui êtes la rébellion. C’est nous qui pourrions vous faire un mauvais parti pour nous avoir arrêtés, et vous nous demandez encore notre parole d’honneur de quitter La Fère, de ne pas essayer de soulever votre régiment, de ne pas... Allons donc ! faites-nous fusiller, ou lâchez-nous !

– Eh bien, dit le colonel, allez vous faire f....

Et il leur tendit la main en riant.

Les deux jeunes gens lui serrèrent la main, et ils sortirent, accompagnés du lieutenant-colonel Duriveau, qui, selon sa promesse, ne les quittait pas plus que leur ombre.

La ville était dans une agitation facile à comprendre.

L’officier qu’on leur avait donné pour gardien était descendu avec eux, et, après leur avoir serré la main à la porte, était parti à toutes jambes pour rejoindre ses camarades.

Le cabriolet était retourné à la poste.

On se rendit à la poste.

A tout moment, sur leur route, les jeunes gens recevaient des marques manifestes de sympathie.

Arrivés à la poste, ils furent rejoints par le chef d’escadron.

– Messieurs, leur dit-il, le colonel vous prie en grâce de partir ; il vous donne sa parole d’honneur que lui et son régiment adhèrent au gouvernement provisoire... Mais laissez-lui au moins le mérite de l’adhésion.

– Oh ! s’il en est ainsi, dirent ensemble Charras et Lothon, en route !

– Un instant, dit le lieutenant-colonel Duriveau, où en sommes-nous comme argent ?

Charras retourna ses poches. Il ne lui restait pas tout à fait cinq francs, des vingt francs de L’Aubespin.

– Combien voulez-vous ? dit le lieutenant-colonel en tirant de ses goussets plusieurs rouleaux de pièces de cinq francs.

– Cent francs, dit Charras.

– Ce sera-t-il assez ?

– Parbleu ! nous sommes bien venus avec vingt.

– Allons, va pour cent francs.

Et il passa un rouleau à Charras, qui le cassa comme il eût fait d’un bâton de chocolat, et en donna la moitié, ou à peu près, à Lothon.

– Maintenant, le cabriolet et les chevaux ! crièrent les deux jeunes gens.

– Oh ! quant à la poste d’ici à Chauny, cela me regarde, et c’est moi qui vous conduis, dit en retroussant ses manches un vigoureux boucher à la figure joviale, et qui stationnait devant la poste avec sa petite charrette suspendue sur les brancards, et dont cinq ou six bottes de paille formaient les banquettes ; – et je dis, ajouta-t-il, que vous n’aurez jamais été si lestement conduits !

– Eh bien, soit, camarade ! dirent Charras et Lothon en prenant place près de lui. – Hé ! vous, postillon, suivez-nous avec le cabriolet ! crièrent-ils. – Adieu, colonel !

– Adieu, mes enfants !

– En route ! cria le boucher en faisant claquer son fouet, et Vive la Charte ! Vive La Fayette ! Vive le gouvernement provisoire !... A bas Charles X, le dauphin, Polignac et tout le tremblement !...

Houp !...

Et, en effet, ainsi que l’avait promis le boucher, la charrette partit rapide comme une trombe.

A Chauny, on se sépara du boucher, et on remonta en cabriolet.

Le lendemain, à dix heures du matin, c’est-à-dire une heure après moi, Charras et Lothon arrivaient à l’hôtel de ville, juste au moment où le général La Fayette, toujours galant, baisait la main de mademoiselle Mante, qui, accompagnée de M. Samson et d’un troisième sociétaire, venait mettre la Comédie-Française sous la protection de la Nation.

Cette députation fut cause que les deux jeunes gens attendirent une demi-heure, et qu’en attendant, ils apprirent ce qui s’était passé depuis leur départ : c’est-à-dire que le duc d’Orléans était lieutenant général, et que Louis Philippe allait être roi.

– Ah ! c’est comme cela, s’écria Lothon à Charras ; eh bien, tu vas voir ce que je vais lui dire, au père La Fayette !

Ce fut au tour de Charras d’essayer de calmer Lothon.

Mais Lothon ne voulait pas se calmer : sa blessure, la chaleur l’exaltation, le peu de vin que l’on avait bu, le refus de se laisser saigner tout cela lui avait donné le transport.

Une fièvre cérébrale se déclarait.

Il entra dans la chambre où était La Fayette, bousculant tous ceux qui voulaient s’opposer à son passage. Je l’ai dit, La Fayette était soigneusement gardé.

Charras suivit Lothon.

Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, son chapeau troué de sept balles jeté à terre, le front bandé par sa cravate noire, les yeux étincelant de fièvre, les joues pourpres de colère, le jeune homme demanda compte au vieillard, en termes qu’il faudrait avoir sténographiés pour pouvoir les reproduire, de cette liberté achetée au prix de tant de sang, que le peuple lui avait confiée, et qu’il venait de se laisser arracher par la ruse et l’ambition des courtisans.

C’était si beau, si grand, si éloquent, si formidable, si inouï de poésie, de folie même, que personne n’osait l’interrompre.

– Général, disait tout bas Charras à La Fayette, pardonnez-lui... Vous le voyez, il a le transport au cerveau.

– Oui, oui, disait La Fayette.

Puis, à Lothon :

– Mon ami... mon jeune ami !... allons, allons... calmez-vous !

Alors, se retournant :

– N’y a-t-il pas ici un médecin pour saigner ce jeune homme ? demanda-t-il.

Lothon entendit la proposition.

– Me saigner ? s’écria-t-il. Oh ! non, non ! Puisque la liberté est perdue à nouveau, ce n’est pas sous la lancette d’un médecin que mon sang doit couler... c’est sous les baïonnettes de la garde royale, c’est sous les balles des Suisses... Laissez-moi mon sang, général : tant que les Bourbons sont en France, branche aînée ou branche cadette, j’en ai besoin !... Viens, Charras, viens !

Et il s’élança hors de la salle, laissant La Fayette tout pensif et tout troublé.

Peut-être cette voix qui venait de retentir à l’oreille du général répondait-elle directement à la voix de sa conscience ; peut-être s’était-il déjà fait à lui-même les reproches que Lothon venait de lui faire ?
– Qu’on me laisse seul, dit-il.

Et, avant qu’on eût fermé la porte, on le vit appuyer dans ses deux mains cette belle et noble tête sur laquelle la République, par la voix de ses enfants, venait d’appeler l’anathème de la postérité. » Aussi, sur l’expédition de Rambouillet et toujours Dumas : « Charras avait entendu crier dans les rues que c’était le général Pajol qui commandait en chef l’expédition. Il avait couru chez le général Pajol.

Commençons par dire qu’auparavant, il avait été prendre le meilleur cheval de l’écurie de Kausmann, cheval qu’il lui avait fallu disputer à un premier amateur qui, se connaissant apparemment en chevaux, l’avait choisi. L’amateur était ce même Charles Ledru, qui m’avait quitté rue Saint-Honoré, en refusant la place que je lui offrais dans mon fiacre, pour aller enfourcher le cheval qui l’attendait chez Kausmann.

Au moment où il entrait dans le manège, Charras en sortait au galop sur le cheval que lui, Charles Ledru, avait choisi. Il en trouva un autre, et se mit, avec le second, à courir après le premier.

Heureusement, il s’aperçut que le second était bon ; ce qui fit que, lorsqu’il rejoignit Charras, il lui donna tout simplement une poignée de main.

Charras, sans introducteur aucun, se présenta chez le général Pajol. Le général, habitué aux précautions à prendre dans les expéditions militaires, faisait descendre deux énormes sacoches : l’une, pleine de jambons, de gigots et de poulets ; l’autre, pleine de pain.

A la quatrième parole que lui disait Charras, et au premier regard qu’il arrêtait sur lui :

– Tiens, dit-il, vous me plaisez, vous !

– Tant mieux, dit Charras.

– Vous m’avez l’air d’un bon b... !

– On ne laisse pas sa part aux chiens.

– Voulez-vous être mon aide de camp ?

– Je crois bien, je viens pour cela !

– Alors, c’est dit.

Et il tendit la main au jeune homme.

– Maintenant, reprit-il, voulez-vous manger un morceau ?

– Je ne demande pas mieux, je crève de faim.

– Passez dans la salle à manger... Madame Pajol ! madame Pajol ! La femme du général entra.

– Fais-moi bien déjeuner ce gaillard-là... Il vient de m’offrir ses services comme aide de camp, il ne se doute pas de la besogne que je lui taille.

Charras s’attabla, mit les bouchées doubles, les gorgées triples, et fut prêt au bout de dix minutes.

– Allons, en route ! dit le général.

On descendit, on sauta en selle, et, du milieu de la cour, où attendaient trois ou quatre personnes, le général partit au galop, tournant court à l’angle de la porte cochère, et faisant changer de pied à son cheval en cavalier consommé.

Charras, excellent cavalier lui-même, subit victorieusement cette première épreuve.

Mais le cheval d’un second élève de l’Ecole, forcé de prendre le trottoir, s’abattit sur la main gauche.

C’était devant la boutique d’un pharmacien. L’élève et le cheval disparurent dans la boutique, dont ils enfoncèrent la devanture.

L’accident ne valait pas la peine qu’on s’en occupât. On continua le chemin sans même détourner la tête.

Arrivé à la barrière de Passy, le général prit le commandement de la colonne.

Notre fiacre était un des premiers après l’état-major du général. Cet état-major se composait de Jacqueminot, de Charras, de Charles Ledru, d’Higonnet, et de M. de Lagrange, de Vernon et de Bernadou (voir ce nom).

Vernon et Bernadou étaient en élèves de l’Ecole. Charles Ledru, en garde national à cheval, ancien uniforme, avec le casque ; Higonnet portait l’uniforme d’élève de l’Ecole d’équitation de Saumur ;

enfin M. de Lagrange portait celui des chasseurs.

Au-delà du quai de Billy, le général Exelmans était apparu.

– Me voici, Pajol, dit-il en se faisant jour jusqu’à celui-ci.

– C’est un peu tard... Mais n’importe, avait répondu Pajol, vous commanderez l’arrière-garde.

– Bien, avait répondu Exelmans.

Et il avait passé, en effet, à l’arrière-garde, où il trouva justement les Rouennais qui venaient d’arriver.

Au Point-du-Jour, Pajol arrêta son cheval.

– Mordieu ! dit-il, je parie une chose !

– Laquelle ? demanda-t-on.

– C’est que personne ici n’a une carte du département de Seine-et-Oise... Hé ! quelqu’un a-t-il une carte du département de Seine-et-Oise ?

Personne ne répondit.

– Voulez-vous que j’aille en chercher une ? demanda Charras.

– Où cela ?

– Est-ce que je sais !... Où il y en a, parbleu !

– Mais si vous ne savez pas où il y en a ?...

– Bon ! en cherchant, on trouve toujours.

Charras partit au galop. Il avait son idée.

Il entra à la manufacture de Sèvres ; il lui semblait impossible qu’il n’y eût pas de carte de Seine-et-Oise à la manufacture de Sèvres.

Il ne s’était pas trompé ; il y en avait deux.

Elles lui furent remises par mon homonyme, M. Dumas, le chimiste, naguère ministre, aujourd’hui sénateur.

A un quart de lieue avant Sèvres, Pajol recevait les deux cartes.

– Maintenant, Jacqueminot, dit Pajol, il nous faut du pain, et beaucoup... Partez pour Versailles et commandez dix mille rations.

Jacqueminot partit.

– Puis il faudrait aussi des espions, dit Pajol ; qui se charge de me trouver des espions ?

– Moi, dit Charras.

– Ah çà ! mais vous vous chargez donc de tout trouver ? dit Pajol.

– Eh ! sacrebleu ! dit Charras, il faut bien que je m’utilise.

– Et où allez-vous me trouver cela ?

– A Versailles.

– Vous y connaissez quelqu’un ?

– Personne... Mais ne vous inquiétez pas de cela.

– Je vais avec toi, dit Bernadou.

– Viens.

Les deux jeunes gens s’éloignèrent de toute la vitesse de leurs chevaux.

Ils arrivèrent à la mairie de Versailles enragés de soif. On avait eu l’idée de défoncer dans la cour, en plein soleil, une douzaine de tonneaux de bière ; ils essayèrent de boire, et se crurent empoisonnés.

Un monsieur en bourgeois, représentant le maire, était là, suant comme un bœuf – au reste, maire, adjoints, conseillers municipaux, tout le monde fondait en eau.

– Allons, vite, dit Charras : des espions, des chevaux, une voiture !

– Plaît-il ? demanda le bourgeois suant.

– Vous n’entendez pas ?... Je vous demande des espions, des chevaux et une voiture !

– Et où voulez-vous que je vous trouve cela ? reprit le bourgeois suant de plus en plus.

– Cela ne me regarde pas... Trouvez-les, il me les faut. Voilà tout ce que j’ai à vous dire, moi.

– Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous, vous ?

– Je suis M. Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest.

Charras avait, en courant, inventé cette phrase ; et, la jugeant passablement ronflante, il l’avait adoptée vis-à-vis du bourgeois.

– Tout ce que je puis faire, dit celui-ci, c’est de vous donner des adresses de loueurs de voitures.

– Donnez... On trouvera le reste, d’autant plus que vous ne me paraissez pas fort, vous !

Le bourgeois donna les adresses de deux ou trois loueurs de voitures.

On quitta la mairie, qui était située à gauche, en entrant dans la ville, à trois cents pas à peu près avant le château.

On revint du côté de Paris.

Une magnifique enseigne rôtissait au soleil de midi. Elle représentait une calèche attelée de quatre chevaux, et deux chevaux de selle tenus par des grooms.

L’eau en vint à la bouche de Charras.

– Holà ! hé ! le patron ! cria-t-il.

– C’est moi, monsieur, dit un individu d’assez mauvaise humeur.

– Une voiture et deux chevaux tout de suite.

– Pour qui ?

– Pour les personnes que j’aurai à mettre dedans.

– Et quelles sont ces personnes ?

– Je ne les connais pas encore.

– Je n’ai pas de voitures.

– Ah ! vous n’avez pas de voitures ?

– Non.

– Et celles-là, qui sont dans la cour ?

– Elles sont retenues.

– Ah ! c’est bien.

Charras regarda autour de lui : plus de cent personnes étaient déjà amassées ; parmi les spectateurs se trouvaient une douzaine de gardes nationaux et un sergent.

– Sergent, dit Charras, faites-moi donc le plaisir d’empoigner monsieur.

Le Français, surtout lorsqu’il est revêtu d’un habit de garde national, est naturellement empoigneur. Le sergent Mercier, qui refusa d’empoigner Manuel, fut une exception : voilà pourquoi on lui rendit de si grands honneurs.

Le sergent se rua sur le loueur de voitures, et le saisit au collet.

– Bon ! dit Charras, tout à l’heure nous allons voir ce qu’il faut faire de ce citoyen-là.

– Mais, enfin, monsieur, dit le loueur de voitures, qui êtes-vous ?

– Je suis M. Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest.

– Monsieur, que ne disiez-vous cela tout de suite !... C’est autre chose.

– Faut-il le lâcher ? demanda le sergent.

– Pas avant qu’il ait donné une voiture et deux chevaux... Bernadou choisis deux bons chevaux et une bonne voiture.

– Sois tranquille.

Bernadou, le sergent et le loueur disparurent sous la grande porte, et s’enfoncèrent dans les profondeurs de la cour et la pénombre des écuries.

– Et, maintenant, dit Charras, deux patriotes de bonne volonté.

– Pour quoi faire ? demandèrent vingt-cinq voix.

– Pour aller examiner la position de l’armée royale, et venir nous en rendre bon compte.

– Où cela ?

– Où nous serons.. Où sera l’état-major... Où sera le général Pajol ; on n’aura pas de peine à trouver.

– Nous ! dirent deux hommes.

Charras les regarda.

– Mais je ne vous connais pas, dit-il ; qui me répondra de vous ?

– Moi, dit un monsieur qu’il ne connaissait pas davantage.

– Très bien, reprit Charras ; seulement, vous savez, messieurs que pour nous, vous êtes des patriotes, mais que pour l’armée royale vous êtes des espions.

– Après ?

– Et que, si l’on vous prend...

– On nous fusillera... Après ?

– Bon ! si vous aviez commencé par me dire cela, je n’aurais pas demandé de répondant.

On amenait la voiture et les chevaux.

Charras ne s’en alla que lorsqu’il vit la voiture et les deux hommes sur la route de Rambouillet.

La tête de colonne apparaissait sur la route de Paris.

En quelques secondes, Charras fut près de Pajol.

– C’est fait, général, dit-il.

– Quoi ?

– J’ai trouvé les espions.

– Où sont-ils ?

– Partis.

– En vérité, mon cher, vous êtes un homme précieux... Eh bien, maintenant, il vous faudrait partir pour le village de Coignières ; c’est probablement là que nous nous arrêterons.

– Où est-ce, Coignières ?

– Ici... voyez...

Et le général lui montra sur la carte la situation du village, à quatre lieues en avant de Rambouillet.

– Bien ! Et qu’y ferai-je, à Coignières

– Vous direz au maire qu’il me faut dix mille rations de foin pour ce soir.

– Dix mille rations de foin ? Il ne les trouvera jamais

– Comment voulez-vous que nous fassions ? Nous avons deux ou trois mille fiacres, douze ou quinze cents cabriolets, des tilburys, des charrettes, le diable et son train !

– Allons, ne vous désespérez pas, à défaut de foin, nous avons autre chose...

– Quoi ? interrompit impatiemment le général.

– Nous avons des avoines sur pied, donc !

– Bon ! s’écria Pajol ; eh bien, sacrebleu ! vous entendez la guerre vous !... Comment vous appelle-t-on ?

– Charras.

– Je me souviendrai de votre nom, soyez tranquille !... Allez, je compte sur mes dix mille rations comme si je les avais.

– Ah ! vous pouvez y compter.

Et Charras partit.

Pendant ce temps, nous arrivions et nous nous répandions dans Versailles.

Pour mon compte, je courais à la caserne des gardes du corps ; j’y avais, à la compagnie de Gramont, un intime ami, garçon d’une bravoure à toute épreuve, et surtout, ce que j’appréciais autant, d’un esprit merveilleux. On le nommait d’Arpentigny. C’était, si jeune qu’il fût, un ancien soldat de l’Empire, et il a écrit sur sa captivité en Russie un des plus étonnants livres qui se puissent lire.

Il n’y avait plus un seul garde à l’hôtel : tous avaient suivi le roi à Rambouillet ; ils l’accompagnèrent, on le sait, jusqu’à Cherbourg.

Après une halte d’une demi-heure, on donna l’ordre de se remettre en route.

Au moment du départ, le général Pajol apprit que deux régiments étaient casernés à Versailles. Etait-il prudent de laisser ces deux régiments derrière soi ?

On leur envoya trois parlementaires. Les deux régiments se rendirent sans résistance ; leurs armes furent distribuées aux hommes de l’expédition ; mes dix-sept soldats y attrapèrent trois fusils.

En arrivant à Saint-Cyr, Degousée eut l’idée d’enlever l’artillerie de l’Ecole ; il demanda des hommes de bonne volonté : nous nous offrîmes, et, à deux cents à peu près, nous allâmes enlever huit pièces de canon.

On s’y attela pour les traîner jusqu’à la route ; des émissaires envoyés de tous côtés ramenèrent des chevaux et des traits.

L’armée expéditionnaire de l’Ouest avait de l’artillerie ; seulement, elle manquait de gargousses et de boulets.

En ce moment, Georges La Fayette nous rejoignit ; il y avait une place vacante, celle de commandant de l’artillerie : Pajol la lui donna.

Parvint-on à se procurer des boulets et des gargousses ? Je n’en ai jamais rien su.

Arrivée au haut de la montagne de Saint-Cyr, l’armée expéditionnaire commença à trouver la grande route jonchée de sabres, de fusils, de gibernes, de bonnets à poil.

Les soldats en retraite étaient tellement démoralisés, qu’ils jetaient leurs armes tout le long du chemin.

Cinq autres de mes hommes se trouvèrent armés, grâce à ces épaves du naufrage royal.

Nous arrivâmes à Coignières sur les sept heures du soir, harassés de fatigue et mourant de faim. Nous avions bien, à Versailles, attrapé quelques bribes de pain et quelques verres de vin ; mais, comme disaient mes machinistes, il n’y en avait que pour les dents creuses.

En arrivant à Coignières, il y avait terriblement de dents creuses !

Les chevaux avaient trouvé leurs dix mille rations de foin et d’avoine, mais les hommes n’avaient rien trouvé du tout.

Et, cependant, Jacqueminot avait scrupuleusement rempli sa mission ; on lui avait promis qu’aussitôt le nouveau préfet arrivé – et on l’attendait d’un moment à l’autre – le pain serait expédié.

Chacun, comme le lion de l’Ecriture, se mit à chercher quem devoret.

J’avais établi notre camp autour d’une grande meule de paille placée à droite de la route. Notre drapeau, planté au haut de la meule par un des machinistes, devait nous servir de point de ralliement.

J’avais été fort malheureux dans ma recherche, quand, par bonheur, j’avisai la maison du curé.

J’y entrai, et j’exposai au brave homme mes besoins et ceux de ma troupe.

Il me donna un assez joli morceau de pain qui pouvait peser trois ou quatre livres, et, comme il n’y avait plus de bouteilles dans la maison, du vin plein une telle à mettre du lait.

Pendant que je faisais mon expédition, on s’occupait de deux choses : on plaçait trente paysans de Coignières, armés avec les sabres et les fusils ramassés sur la route, comme poste avancé, à un quart de lieue du village ; et, avec les trois ou quatre mille fiacres, les quinze ou dix-huit cents cabriolets, les tilburys, les charrettes, etc., on établissait une grande ligne de barricades qui coupait la route, s’étendant à droite et à gauche dans la plaine, sur tout le front du camp, et se recourbant des deux côtés sur les ailes.

En chemin, j’avais été harponné par un monsieur en habit noir, en pantalon noir, en gilet blanc : tout cela était gris perle ; il avait rencontré le cortège, et, emporté par le tourbillon, était monté debout derrière un fiacre. D’armes, il n’en avait aucune, pas même un canif. Comme on le voit, celui-là était un véritable amateur.

L’amateur n’avait pas mangé depuis la veille : pour le moment, il demandait à cor et à cri un morceau de pain quelconque.

Il était courtier de commerce de son état, et de son nom s’appelait Detours.

Je lui indiquai notre drapeau, l’invitai à continuer encore quelques instants ses recherches, infructueuses jusque-là, et à venir nous rejoindre autour de notre meule, les mains pleines ou vides.

Au bout d’un quart d’heure, je le vis arriver avec un morceau de pain et une moitié de gigot. Il avait rencontré Charras, qui l’avait pris en miséricorde, et l’avait mis à même de la cantine du général Pajol.

Il s’excusait de ne pas apporter davantage.

Mes hommes, de leur côté, s’étaient répandus dans les fermes environnantes, et avaient décroché quelques poules et une certaine quantité d’œufs.

On mit les vivres en commun, et, tant bien que mal, on soupa.

Seulement, nous soupâmes – nous, quatre ou cinq cents peut-être – parce que nous étions arrivés les premiers. Mais on entendait rugir de faim ceux qui étaient arrivés les derniers.

Le repas terminé, je creusai une espèce de voûte sous la meule, voûte où nous nous enfournâmes sybaritiquement, Delanoue et moi.

Le reste de nos hommes éparpilla de la paille, et campa à la belle étoile autour de nous.

Quant à M. Detours, je ne sais s’il habite Paris ou la province, s’il vit ou s’il est mort, s’il est bonapartiste ou républicain, je ne l’ai jamais revu. Si je me rappelle son nom, c’est par un véritable miracle de ma mémoire.

Boyer le Cruel. – Les dix mille rations de pain. – Le général Exelmans et Charras. – Le concierge de la préfecture de Versailles. – M. Aubernon. – Le colonel Poque. – Entrevue de Charles X avec MM. de Schonen, Odilon-Barrot et le maréchal Maison. – La famille royale quitte Rambouillet. – Panique. – Les diamants de la couronne. – Retour à Paris.

Tandis que nous dormions comme des bienheureux, Delanoue et moi ; tandis que la seconde ligne, qui n’avait mangé qu’à moitié sa faim, se serrait le ventre ; tandis que la troisième ligne, qui n’avait pas mangé du tout, rugissait comme une bande de lions au désert ; tandis que les cochers ronflaient dans leurs fiacres ; tandis que les chevaux remâchaient leur foin et leur avoine ; tandis que les feux allumés çà et là s’éteignaient et jetaient leurs incertaines lueurs sur trois lieues de terrain couvertes de moissons foulées, d’hommes couchés, de fantômes errants, disons ce qui se passait à l’état-major.

A peine les gardes avancées venaient-elles d’être établies sur la route de Coignières à Rambouillet, qu’on avait amené à l’hôtellerie de la poste, à gauche de la route, un général qui avait essayé de franchir de force la ligne des sentinelles. Ce général portait encore la cocarde blanche : c’était le vieux général Boyer, que nous avons tous connu, qui eut, depuis, un commandement en Afrique, et qui, dans ce commandement, conquit, à tort ou à raison, le surnom de Boyer le Cruel.

Le général Pajol n’était pas encore arrivé. Dans la salle de l’auberge mangeaient, assis à une table ronde, M. de Schonen, M. Odilon-Barrot et M. le maréchal Maison ; ils se rendaient pour la seconde fois à Rambouillet.

En l’absence du général Pajol, Charras commandait.

On lui amena le général Boyer ; celui-ci se nomma et avoua franchement qu’il allait offrir son épée à Charles X.

C’était un prisonnier assez embarrassant pour Charras.

Le jeune aide de camp entra dans la salle où dînaient les trois commissaires, et, s’adressant au maréchal Maison :

– Monsieur le maréchal, lui dit-il, on vient d’arrêter le général Boyer.

– Eh bien, demanda le maréchal, que voulez-vous que j’y fasse ?

– Voulez-vous le cautionner ? Je lui ferai rendre la liberté.

– Non, sacrebleu ! non, s’écria le maréchal. Gardez-le à vue. Pajol va venir, il fera de lui ce qu’il voudra.

On conduisit le général Boyer dans une chambre voisine de celle où dînaient les commissaires.

Charras n’avait pas mangé depuis le matin qu’il avait déjeuné chez le général Pajol ; les commissaires virent facilement que leur dîner lui tirait l’œil.

On lui offrit de prendre place à table ; il accepta.

Le maréchal Maison ne buvait jamais que du vin de Champagne ; il versa coup sur coup trois ou quatre verres (on buvait dans des espèces de vidrecomes) à l’aide de camp du général Pajol, qui, l’estomac vide, les nerfs excités par sa campagne de La Fère, le front brûlé par six jours consécutifs de soleil, se sentit repris d’une ardeur toute nouvelle.

Il en résulta que, lorsque le général Pajol rejoignit, qu’il vit que le pain n’était pas arrivé, et demanda un homme de bonne volonté pour aller à Versailles, Charras, qui, avec les tours et les détours, avait peut-être déjà fait vingt lieues dans sa journée, Charras, dis-je, voyant que personne ne se présentait, s’offrit pour cette mission.

– Mais, sacrebleu ! dit Pajol, vous êtes donc de fer ?

– De fer ou non, dit Charras, vous voyez bien que, si je n’y vais pas, personne n’ira.

– Allez-y donc, alors... Bien entendu que, si vous rencontrez le pain en route, vous reviendrez avec lui.

– Pardieu !

Et Charras courut aux écuries, sella son cheval, et partit au grand trot.

En arrivant à la hauteur de Trappes, il fut arrêté par un poste d’arrière-garde qui barrait la route.

– Qui vive ? cria la sentinelle.

– Ami.

– Ce n’est pas assez.

– Comment, ce n’est pas assez ?

– Non... Qui vive ?

– Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’Ouest.

– Avancez à l’ordre.

La chose était tenue militairement, comme on voit.

– Qui commande ici ? demanda Charras.

– C’est le général Exelmans.

– Je lui en fais mon compliment... Conduisez-moi à lui.

On satisfit à ce désir, qui n’avait rien d’exorbitant.

Le général était couché dans son manteau, à gauche de la route, sous un prunier.

Son fils était couché près de lui.

Charras exposa l’objet de sa mission.

– Savez-vous, reprit Exelmans, que nous crevons tous de faim, ici ?

– Général, ce n’est pas la faute du général Pajol : il a envoyé, avant onze heures du matin, le colonel Jacqueminot à Versailles, pour commander dix mille rations de pain.

– A qui ?

– Au préfet.

– Et ce b.... -là ne les a pas envoyées ?

– Vous voyez bien que non, puisque je vais les chercher.

– Et vous m’assurez qu’elles ont été commandées ?

– Devant moi le colonel Jacqueminot est parti.

– Eh bien, monsieur, moi, le général Exelmans, je vous ordonne de faire fusiller le préfet.

Charras tira de sa poche un portefeuille et un crayon.

– Un mot d’écrit, général, et ce sera fait dans une heure.

– Mais, monsieur...

– Au crayon, cela me suffira.

– Mais, monsieur...

– Allons, dit Charras, je vois que le préfet de Versailles ne sera pas encore fusillé cette nuit.

– Mais, monsieur, réfléchissez à ce que vous me demandez.

– Moi, général, je ne vous demande rien, que de me laisser passer.

– Laissez passer monsieur, dit le général Exelmans.

Et il se recoucha sous son prunier.

Charras continua son chemin.

Il arriva à la barrière de Versailles, se fit reconnaître, prit avec lui quatre gardes nationaux, et s’achemina vers la préfecture.

Il était une heure du matin ; tout le monde dormait.

Il fallut frapper un quart d’heure avant de tirer de la maison le moindre signe de vie. Charras et les gardes nationaux y allaient cependant de tout cœur, l’un avec la crosse de son pistolet, les autres avec la crosse de leurs fusils.

Enfin, une voix cria de la cour :

– Que voulez-vous ?

– Je veux parler au préfet.

– Comment, vous voulez parler au préfet ?

– Oui.

– A cette heure-ci ?

– Sans doute.

– Il est couché.

– Eh bien, je le ferai lever, alors... Allons, allons, ouvrons la porte, et plus vite que cela, ou je l’enfonce !

– Vous enfoncerez la porte de la préfecture ? s’écria le concierge stupéfait.

– Tiens, dit Charras, la bonne blague !

Le concierge ouvrit, mal éveillé, mal peigné, mal habillé.

– Allons, dit Charras, conduis-moi chez le préfet.

– Mais puisque je vous ai dit qu’il était couché !

– Mais puisque je te dis de marcher devant, drôle ! Et il allongea un coup de pied au concierge, qui monta les escaliers quatre à quatre, ouvrit la chambre du préfet, posa son suif sur la table de nuit, et, montrant à Charras un homme qui se frottait les yeux, il sortit en disant :

– Voilà M. le préfet, arrangez-vous avec lui comme vous voudrez. M. le préfet se souleva sur son coude.

– Hein ! dit-il, que me veut-on ?

– On veut vous apprendre, monsieur le préfet, dit Charras, que, tandis que vous dormez tranquillement, il y a autour de Rambouillet dix mille hommes qui enragent de faim par votre faute.

– Comment, par ma faute ?

– Sans doute... N’avez-vous pas reçu l’ordre de faire filer dix mille rations de pain sur Coignières ?

– Eh bien, monsieur ?

– Eh bien, monsieur, les dix mille rations sont encore à Versailles, voilà tout.

– Dame ! que voulez-vous que j’y fasse ?

– Ce que je veux que vous y fassiez ? Oh ! c’est bien simple... Je veux que vous vous leviez, que vous veniez avec moi à la manutention, que vous fassiez charger le pain sur des voitures, et que vous donniez aux voitures l’ordre de se mettre en route.

– Monsieur, vous parlez d’un ton...

– Je parle comme il convient.

– Savez-vous qui je suis ?

– Qu’est-ce que cela me fait, à moi, qui vous êtes ?

– Monsieur, je suis M. Aubernon, préfet de Seine-et-Oise.

– Et moi, monsieur, je suis M. Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest, et j’ai l’ordre de vous faire fusiller, si vous n’envoyez pas le pain à l’instant même.

– Me faire fusiller ? s’écria le préfet en bondissant dans son lit.

– Ni plus ni moins... Risquez-vous le paquet ?

– Monsieur, je me lève, et je vais avec vous à la manutention.

– A la bonne heure !

Le préfet se leva et alla avec Charras à la manutention.

On chargeait le pain.

– Je vous laisse ici, monsieur, dit Charras ; vous avez tout intérêt à ce que les voitures partent promptement, vous le savez...

Et l’infatigable messager reprit la route de Coignières.

Pendant ce temps, les trois commissaires avaient gagné Rambouillet, où ils étaient arrivés vers les neuf heures du soir.

Tout y était dans la plus grande confusion. Un événement qui ne manquait pas d’un certain caractère de grandeur y avait jeté le trouble dans les esprits.

Le matin, ce même colonel Poque par lequel La Fayette avait fait dire à Etienne Arago d’ôter sa cocarde, y était arrivé avec une bande hâtive d’insurgés.

Peut-être avait-il quelque mission particulière pour le général Vincent, sous lequel il avait servi en 1814.

Tant il y a qu’arrivé en face des avant-postes, il avait laissé sa petite troupe derrière lui, et, le mouchoir à la main, s’était approché à la portée de la voix.

Il était accompagné d’un cuirassier qui avait passé avec le peuple, et qui suivait le colonel Poque comme ordonnance.

Le général Vincent était aux avant-postes royalistes. Il cria au colonel de s’arrêter.

Le colonel s’arrêta ; mais, faisant flotter son mouchoir, déclara qu’il ne se retirerait qu’après avoir parlé aux soldats.

Le général Vincent déclara, de son côté, que, si Poque ne se retirait pas, il allait faire tirer sur lui.

Poque se croisa les bras, et attendit. Le général le somma par trois fois de se retirer, et, voyant son immobilité, ordonna, à la troisième fois, de faire feu.

Tout le premier rang obéit.

Le cheval du cuirassier, frappé de trois balles, s’abattit sous lui.

Le colonel Poque, la cheville du pied brisée par une balle, se coucha de douleur sur le dos de son cheval, mais ne bougea point.

On alla à lui, on le prit et on le transporta dans les communs du château.

Cet exemple montrait aux soldats à quels hommes ils avaient affaire.

Charles X fut désespéré de l’événement ; il s’informa de ce qu’était le colonel Poque, et lui fit demander par madame de Gontaut s’il désirait quelque chose.

Poque, qui avait sa mère dans les Pyrénées, désirait qu’on avertît celle-ci de l’événement, mais sans lui dire tout ce que la blessure avait de grave. Charles X avait envoyé son propre médecin au colonel, et il était tout simplement question de lui couper la jambe !

Madame de Gontaut écrivit elle-même à la mère du blessé.

A cinq heures, on avait appris l’approche de l’armée parisienne ; à sept heures, on avait annoncé son arrivée. Cette armée matériellement n’était pas bien terrible ; mais, moralement, c’était l’esprit de la révolution marchant contre la royauté.

On délibérait au milieu des angoisses, des conseils divers, des résolutions opposées.

Les uns voulaient tenir jusqu’à la fin, proposant une retraite sur la Loire, une Vendée, une chouannerie.

Les autres désespéraient de la fortune de la monarchie, et conseillaient une prompte fuite.

Le dauphin, qui, en voulant arracher l’épée au maréchal Marmont, s’était coupé les doigts, boudait comme un enfant.

Le maréchal, qui se tenait pour insulté, gardait le silence, et se renfermait dans sa chambre.

A huit heures, Rambouillet était déjà à moitié abandonné : les courtisans – ceux mêmes qui avaient dîné ce jour-là à la table du roi – avaient disparu, quelques-uns si précipitamment, qu’ils n’avaient pas pris le temps d’emporter leur chapeau.

Les soldats seuls étaient restés à leur poste, mais sombres, mornes, abattus.

C’est sous cette espèce de voile funèbre que passèrent MM. de Schonen, Odilon-Barrot et le maréchal Maison pour arriver jusqu’à Charles X.

Le vieux roi les reçut le front plissé, et avec une brusquerie qui n’était pas dans ses habitudes courtoises.

– Que me voulez-vous encore, messieurs ? leur demanda-t-il.

– Sire, nous venons de la part du lieutenant général.

– Eh bien, je me suis entendu avec lui, et tout est réglé entre nous.

Les commissaires gardèrent le silence.

– N’a-t-il pas reçu la lettre que je lui ai adressée par M. de Latour-Foissac, et qui contenait mon abdication et celle du dauphin ?

– Oui sire ; mais a-t-il répondu à cette lettre ?

– Non, certes, il n’y a pas répondu. Qu’avait-il besoin d’y répondre, puisqu’il a répondu à mes deux premières, et que, dans chacune, il m’a donné les assurances de son dévouement

Les commissaires gardèrent de nouveau le silence.

– Enfin, messieurs, parlez, dit Charles X.

– Sire, nous venons, de la part du lieutenant général du royaume, prévenir Votre Majesté que le peuple de Paris marche sur Rambouillet.

– Mais mon petit-fils ?... mais Henri V ? s’écria Charles X.

Pour la troisième fois, les commissaires gardèrent le silence.

– Ses droits sont imprescriptibles, il me semble, continua Charles X avec véhémence ; ses droits sont réservés dans l’acte d’abdication ; ses droits, j’ai quinze mille hommes autour de moi prêts à se faire tuer, depuis le premier jusqu’au dernier, pour les soutenir !... Mais répondez-moi donc, messieurs ! Au nom de l’honneur français, je vous somme de me répondre !

Le maréchal Maison, tout troublé de cette grande douleur qui éclatait sur le visage du vieillard, fit un pas en arrière.

– Sire, dit Odilon-Barrot, ce n’est pas dans le sang qu’il faut placer le trône de votre petit-fils.

– Et, ajouta le maréchal Maison, soixante mille hommes marchent sur Rambouillet. Que le roi y songe !

Le roi s’arrêta devant le maréchal Maison, et, après un instant de silence :

– Deux mots, monsieur le maréchal, dit-il.

Les autres commissaires se reculèrent.

– Je suis aux ordres du roi, dit le maréchal.

Le roi fit signe au maréchal de venir à lui.

Le maréchal obéit.

– Sur votre honneur, monsieur, dit le roi en regardant le maréchal en face, l’armée parisienne est-elle, comme vous l’assurez, forte de soixante mille hommes ?

Le maréchal pensa, sans doute, que c’était un pieux mensonge que celui qui sauvait le pays de la guerre civile.

Puis peut-être aussi croyait-il dire la vérité : la plaine, la route, tout l’espace compris entre Versailles et Rambouillet était couvert d’hommes.

– Sur mon honneur, sire ! dit-il.

– C’est bien, dit Charles X, retirez-vous... Je vais prendre l’avis du dauphin et celui du duc de Raguse.

Les commissaires sortirent.

Le dauphin refusa de donner son avis.

– Sire, répondit le duc de Raguse, je crois offrir à mon roi une dernière preuve de fidélité en lui conseillant la retraite.

– Bien, monsieur le maréchal, dit Charles X. Que tout soit prêt pour le départ demain, à sept heures du matin.

Hélas ! ce fut ainsi, forcé, poussé à bout par les circonstances, que rendit son épée ce dernier de nos rois chevaliers, qui ne comprenait cependant qu’on la rendît, comme le roi Jean ou comme François Ier, que sur un champ de bataille !

C’est que la royauté venait d’essuyer une défaite bien autrement désastreuse que Poitiers ou Pavie.

Pendant que tous ces graves intérêts se débattaient entre les puissants, ou plutôt entre les faibles de la terre – car n’étaient-ils pas plus faibles que les autres hommes, ces rois qui devaient s’en aller, chacun à son tour, mourir, l’un dans l’exil de Goritz, l’autre dans celui de Claremont ? – moi qui avais eu presque autant de mal à conquérir ma meule que Louis-Philippe son trône, je dormais certainement mieux, sous ma voûte de paille, que celui-ci sous son dais de velours.

Vers quatre ou cinq heures du matin, je fus réveillé par une fusillade des mieux nourries : les balles se croisaient en sifflant, et les fiacres qui devaient nous servir de barricades contre l’attaque des Suisses et la garde royale, se sauvaient en tout sens à travers la plaine, au grand galop de leurs chevaux.

C’était une fausse alerte. Qu’eût-ce donc été, mon Dieu ! si l’alerte eût été véritable ?

Voici ce qui était arrivé :

Des hommes accourant de Rambouillet avaient déchargé leurs fusils en l’air. On avait cru, dans le camp, que le combat s’engageait. On s’était levé à moitié endormi, on avait fait feu au hasard ; le premier sentiment de l’homme qui a un fusil entre les mains est de s’en servir : de là cette fusillade et ce croisement de balles par lesquels je venais d’être éveillé moi-même.

Enfin, tout s’expliqua, tout s’éclaircit ; on en fut quitte pour un homme tué et deux ou trois blessés ; on entonna une immense Marseillaise et l’on reprit la route de Paris.

Seulement, Delanoue et moi, nous la reprîmes à pied : notre fiacre avait déserté un des premiers, et il nous fut impossible de remettre la main dessus.

Nous revînmes, je me le rappelle, jusqu’à Versailles à travers champs avec mes bons et chers amis Alfred et Tony Johannot, disparus tous deux aujourd’hui avant l’âge, et qui seront restés frères dans la mort comme ils l’étaient dans la vie.

A Versailles, nous prîmes une voiture qui nous ramena à Paris.

Que devenaient, cependant, le général et l’état-major de l’armée expéditionnaire de l’Ouest ?

Nous allons le dire.

Aux premiers coups de fusil, Pajol était monté à cheval, et avait pris le milieu de la chaussée, essayant, mais inutilement, de faire entendre sa voix à travers le tohu-bohu.

Les balles pleuvaient autour de lui sans qu’il parût s’en plus préoccuper que si c’eût été une grêle ordinaire.

Un jour, je lui rappelais cette circonstance, et le complimentais sur son sang-froid et son courage.

– Pardieu ! dit-il, voilà un beau mérite pour un vieux soldat qui a vu tous les tremblements de terre de l’Empire, de ne pas se préoccuper d’une chiquenaude donnée contre un mur !

L’orage se calma pour lui comme il s’était calmé pour nous.

Seulement, tout le monde n’était pas aussi disposé que nous à la retraite : une partie de l’armée expéditionnaire ne voulut pas être venue pour rien à Coignières, et résolut de pousser jusqu’à Rambouillet.

Pajol ne vit point partir ces fanatiques sans une certaine terreur ; il mit à leur tête Charras et Degousée ; mais bientôt les deux chefs reconnurent l’impossibilité de maintenir ce flot humain, et se laissèrent entraîner par lui.

Il les poussa jusque dans les cours du château de Rambouillet, où le maire de la ville leur indiqua tout bas et en cachette un fourgon dont il venait de remettre les clefs au maréchal Maison.

Ce fourgon contenait les diamants de la couronne, estimés à quatre-vingts millions.

– Bien, dit Charras, il faut les confier au peuple ; c’est le seul moyen qu’il ne leur arrive pas malheur.

On confectionna un petit drapeau tricolore sur lequel on écrivit en lettres noires : Diamants de la couronne ; on planta le drapeau sur le fourgon, et tout fut dit.

Puis on fit proclamer que ceux qui voudraient revenir en accompagnant et en gardant les diamants de la couronne reviendraient dans les voitures du roi.

C’était un moyen qu’avait trouvé Degousée pour qu’on ne fît point du feu de ces voitures.

Mais une partie des volontaires préféra se donner le plaisir de la chasse, et se lancer, dans le parc royal, à la poursuite des cerfs, des biches et des daims.

D’autres s’établirent dans le château, et se firent d’immenses noces de Gamache des reliefs trouvés dans les cuisines de l’ex-roi, et arrosés des meilleurs vins de ses caves.

Enfin, les plus raisonnables, ou peut-être aussi les plus vaniteux, montèrent dans les voitures royales et les ramenèrent à Paris, conduisant, au centre de ces voitures, le fourgon contenant les diamants de la couronne avec autant de respect que les Israélites menaient l’arche sainte.

Et la comparaison est d’autant plus exacte, que l’imprudent qui eût touché du bout du doigt à cette nouvelle arche fût certainement tombé mort, et d’une mort bien autrement explicable que celle des sacrilèges qui touchaient à l’ancienne.

Tout ce cortège, merveilleux par le contraste qu’il offrait entre les laquais en grande livrée, les harnais magnifiques, les carrosses dorés et les hommes en guenilles qu’il voiturait, après avoir longé, au pas et gravement, le quai de Passy, le quai de Billy, le quai de la Conférence et le quai des Tuileries, traversa le Carrousel, et s’arrêta dans la cour du Palais-Royal.

Il va sans dire que tous ces malheureux qui accompagnaient, escortaient, gardaient pour quatre-vingts millions de diamants, mouraient de faim, n’ayant eu, le matin, qu’une portion de ce pain envoyé, pendant la nuit, par M. le préfet de Seine-et-Oise.

Et encore, comme les voitures avaient été pillées, les uns n’avaient eu qu’une demi-ration, les autres qu’un quart de ration, les autres, enfin, n’avaient rien eu du tout.

Le lieutenant général descendit, remercia, sourit et remonta.

– Mordieu ! dit Charras à Charles Ledru, il aurait bien dû songer à nous inviter à dîner, M. le lieutenant général... J’enrage la faim, moi !

– Eh bien, dit Charles Leru, allons dîner chez Véfour.

– Vous êtes charmant ! Je n’ai pas le sou, moi... Avez-vous de l’argent, vous ?

– J’ai quinze francs.

– Oh ! alors, vive la Charte !

Et, bras dessus, bras dessous, ils s’en allèrent joyeusement dîner chez Véfour.

Quant au général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest, il revint gaillardement à Paris dans une calèche qu’il avait récoltée à Coignières.

Avant son départ, la caisse de l’armée expéditionnaire avait été ouverte, et M. Armand Cassan, improvisé caissier, avait payé, rubis sur l’ongle, les avoines sciées, les poules plumées, les œufs dénichés, les fruits cueillis et le vin bu.

Il y a cent à parier contre un que les paysans des environs de Coignières ne firent pas une mauvaise affaire à l’expédition de Rambouillet. »

Dumas cite aussi le nom de Charras parmi ceux des combattants qui ont le plus contribué à la victoire de Juillet : « Ceux qui ont fait la révolution de 1830, ce sont ceux que j’ai vus à l’œuvre, et qui m’y ont vu ; ceux qui entraient au Louvre et aux Tuileries par les grilles rompues et les fenêtres brisées ; c’est, hélas ! – qu’on nous pardonne cette funèbre exclamation, la plupart d’entre eux sont morts, prisonniers, exilés aujourd’hui ! – c’est Godefroy Cavaignac, c’est Baude, c’est Degousée, c’est Higonnet, c’est Grouvelle, c’est Coste, Guinard, Charras, Etienne Arago, Lothon, Millotte, d’Hostel, Chalas, Gauja, Baduel, Bixio, Goudchaux, Bastide, les trois frères Lebon – Olympiade, Charles et Napoléon, le premier tué, les deux autres blessés à l’attaque du Louvre –, Joubert, Charles Teste, Taschereau, Béranger... Je demande pardon à ceux que je ne nomme pas et que j’oublie ; je demande pardon aussi à quelques-uns de ceux que je nomme, et qui aimeraient peut-être autant ne pas être nommés. Ceux qui ont fait la révolution de 1830 c’est cette jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang ; ce sont ces hommes du peuple qu’on écarte quand l’œuvre est achevée, et qui, mourant de faim, après avoir monté la garde à la porte du Trésor, se haussent sur leurs pieds nus pour voir, de la rue, les convives parasites du pouvoir, admis, à leur détriment, à la curée des charges, au festin des places, au partage des honneurs. » Charras fit partie de la sous-commission chargée d’examiner les droits à une récompense honorifique des anciens élèves de l’Ecole, passés depuis sous-lieutenants d’artillerie et de génie de l’Ecole d’application de Metz ; cette sous-commission était composée, outre lui-même, de Lothon (voir Lothon, André, Charles), Leymarie (voir Leymarie, Jean, Léonard, Repaire), Liedot (voir Liedot, Antoine, Louis), Lebœuf (voir Lebœuf, Edmond), Forgeot (voir Forgeot, Julien, Etienne), Gouguet (voir Gouguet, Jean, Charles), Guillot (voir Guillot, Léon), Mitrécé (voir Mitrèce, Isidore, Pierre, Charles). Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement. Il délivra le certificat suivant en faveur de Duclos, François : « J’atteste que M. Duclos, François, s’est trouvé dans le détachement que je commandais à l’attaque de la caserne de Babylone, le 29 juillet et qu’il s’est comporté en brave. » Pascon, Jean, Auguste, dans l’exposé qu’il faisait de sa propre conduite, relata que Charras l’avait vu blessé à la caserne de Babylone et l’avait reconduit de là aux Tuileries, ainsi que plusieurs autres témoins. Il signa le certificat suivant en faveur de Termelet, Daniel, Antoine : « Je, soussigné, Charras, Adolphe, élève de l’Ecole polytechnique, certifie que M. Thermelet (sic), Daniel, Antoine a pris part à la journée du 29 juillet et qu’il s’est comporté en brave partout où il s’est trouvé. » Il signa, en novembre 1830, le certificat suivant en faveur de Clerc, Anatole : « Nous, soussignés, élèves de l’Ecole polytechnique, certifions à qui il appartiendra, que M. Clerc, Anatole, commis négociant, a pris une part active aux affaires de la journée du 29 juillet et que partout il s’est comporté en brave. » Si la loi du 13 décembre 1830 instaura les récompenses de Juillet, une ordonnance, en date du 30 avril 1831, voulut changer les règles de la distribution et stipuler, entre autres, que la Croix de Juillet porterait gravée la légende Donné par le roi des Français, que la couleur du ruban serait bleue avec des lisérés rouges et que les citoyens décorés de la Croix de Juillet prêteraient serment de fidélité au roi des Français, et d’obéissance à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume. Cette nouvelle ordonnance souleva des protestations chez les décorés de Juillet. Ces derniers trouvaient en effet cocasse de prêter serment à un roi qui, lui, n’avait pas combattu sur les barricades ! Et le journal la Révolution de demander : « Que parlez-vous donc de serment à des gens qui vous ont fait ce que vous êtes, et qui seraient plutôt en droit de vous demander compte de vos promesses...? » Alexandre Dumas, quant à lui, dans ses Mémoires, ajoutait la précision suivante : « Le droit acquis à la place de Grève, au Louvre et à la caserne de Babylone, est antérieur à tous autres droits : on ne peut, sans tomber dans l’absurde, supposer la décoration donnée par un roi qui n’existait point à cette époque, et pour la personne duquel, nous l’avouons hautement, nous ne nous battions point alors. » Une réunion eut lieu, à ce sujet, le 6 mai 1831, dans la salle de la Grande Chaumière, passage du Saumon, qui réunit un millier de décorés. Elle fut présidée par Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), avocat et qui représentait le (ancien) VIIe arrondissement. Avec au bureau : Lamoure (voir Lamoure, Auguste), représentant le (ancien) Ier arrondissement ; Arago (voir Arago, Etienne, Vincent), représentant le (ancien) IIe arrondissement ; Trélat (voir Trélat, Ulysse), représentant le (ancien) IIIe arrondissement ; Moussette (voir Moussette, Paul, Benoît), représentant le (ancien) IVe arrondissement ; Higonet (voir Higonet, Guillaume, Philippe, Joseph), représentant le (ancien) Ve arrondissement ; Bastide (voir Bastide, Jules), représentant le (ancien) VIe arrondissement ; Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), représentant le (ancien) VIIe arrondissement ; Villeret (voir Villeret, Antoine, Médéric), représentant le (ancien) VIIIe arrondissement ; Gréau (voir Gréau, Anne, Louis), représentant le (ancien) IXe arrondissement ; Cavaignac (voir Cavaignac, Godefroy, Jacques, Eléonore), représentant le (ancien) Xe arrondissement ; Raspail (voir Raspail, François, Vincent), représentant le (ancien) XIe arrondissement ; Bavoux (voir Bavoux, François, Nicolas), représentant le (ancien) XIIe arrondissement ; Geibel (voir Geibel, Antoine, Benoit), représentant le (ancien) XIIIe arrondissement (arrondissement de Saint-Denis) ; Dumas (voir Dumas, Alexandre), représentant le (ancien) XIVe arrondissement (arrondissement de Sceaux). Voici comment Le Constitutionnel, du 7 mai 1831, rapporta le déroulement de cette réunion : « Les citoyens désignés pour la décoration de Juillet avaient été invités à se rendre aujourd’hui à la Grande-Chaumière, passage du Saumon, pour délibérer sur plusieurs questions relatives aux dispositions de l’ordonnance du 30 avril, qui détermine la couleur du ruban, décide que ces mots donné par le roi seront inscrits sur la décoration et prescrit un serment aux citoyens désignés. La réunion était très nombreuse. Un projet de résolution a été mis aux voix, article par article, et adopté sans discussion et sans réclamation. Voici l’acte proposé à l’approbation de l’assemblée : “Considérant que le serment en France ne peut être demandé que par une loi ; que nul article de la loi du 13 décembre 1830, qui a institué la décoration de Juillet, ne prescrit de serment ; que reconnaître au gouvernement le droit d’imposer une condition quelconque en dehors de la loi du 13 décembre 1830 ce serait lui reconnaître celui de modifier arbitrairement cette loi, et par conséquence de refuser les décorations acquises ou d’en distribuer de nouvelles sans le concours de la Commission ; que le roi, comme représentant de la nation, peut remettre aux décorés de Juillet, qui alors la recevraient de sa main, l’étoile qu’ils doivent porter mais que rien de l’autorise à la donner en son nom ; que ces mots donné par le roi, changeraient la nature de la récompense, qui cesserait d’être une récompense nationale, pour devenir une faveur royale ; que les faits à raison desquels la décoration a été instituée sont antérieurs à l’existence même du gouvernement du roi ; que le seul serment à exiger, en ce cas, serait celui de fidélité aux principes qui ont mis les armes à la main et valu la décoration nationale. Par ces motifs, les citoyens présents à la délibération s’engagent à ne pas se soumettre à la condition du serment, qu’ils considèrent comme illégale. Ils s’engagent, en outre, à porter immédiatement, après la décision prise par l’assemblée, la décoration spéciale, telle qu’elle a été fabriquée sur le modèle donné par la Commission.” La commission qui avait rédigé cette déclaration étant d’avis qu’il ne convenait pas à des citoyens, surtout à des citoyens de Juillet, d’attacher de l’importance à la couleur d’un ruban, le premier article a été adopté à la presque unanimité. Sur la question de l’inscription Donné par le roi, il a été clairement expliqué qu’il ne pouvait être dans la pensée d’aucun des patriotes de Juillet de refuser la décoration de la main du roi, et que la résolution n’était proposée que dans l’intérêt des principes et de la loi. La troisième question, celle du serment, a été résolue pour des motifs semblables. L’ordre le plus parfait a été observé dans cette délibération. Parmi cette élite des patriotes de Juillet, plusieurs portaient des marques glorieuses de leur courage. On a distingué avec intérêt un vieux citoyen (voir Decombis, Antoine) blessé une première fois, le 14 juillet 1789, devant la Bastille, et blessé de nouveau, le 28 juillet 1830, devant l’Hôtel de ville. Il avait obtenu la médaille commémorative de la victoire du 14 juillet 1789. Toute l’assemblée s’est empressée de rendre honneur à ce vétéran de la liberté. La séance levée, plusieurs des assistants se sont empressés de se séparer du ruban bleu bordé de rouge. Une quête a été faite au profit des détenus politiques. » Dumas continuait ainsi dans ses Mémoires, à propos de Charras : « Aussitôt ce point voté, je tirai de ma poche trois ou quatre mètres de ruban bleu liséré de rouge dont je m’étais muni à l’avance, et j’en décorai le bureau et ceux des membres de l’ordre qui se trouvaient les plus proches de moi. Au nombre de ceux-là était Charras. Je ne le revis que vingt-deux ans plus tard, – en exil. » Charras était sous-lieutenant d’artillerie et de génie de l’Ecole d’application de Metz en 1831. Selon, Gilmore, en 1866, « Benjamin Clemenceau (voir ce nom), malade, enverra son fils Georges [le futur président du Conseil, N.D.A.] à Zurich, aux funérailles de l’exilé Charras, son proche ami depuis trente-six ans ». Il avait épousé Kestner de Thann, fille aînée d’un riche industriel et notabilité de la démocratie (cité dans Instructions pour une prise d’armes ; L’Eternité par les astres, Blanqui, Futur antérieur, 1972, p. 113, qui cite le Phare de la Loire du 17 avril 1869, qui précise que celle-ci « porte encore le deuil du vaillant exilé dont l’épée et la plume furent toujours au service de la vérité et du droit »). Charras demeurait à l’Ecole de Metz en 1831. Le National, 9 août 1830 ; La France nouvelle, nouveau journal de Paris, 10 août 1830 ; Le Constitutionnel, 9 août 1830 ; La Gazette des écoles, n° 68 dimanche 8 août 1830 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, huitième série, nouvelle édition, Paris chez Lévy frères, 1869 ; Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Le Livre de poche, Paris, 1973, tome 3, p. 177 ; Histoire de dix ans 1830-1840, Louis Blanc, tome I, Paris, Pagnerre, 1846, p. 193 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 91 in dossier Pascon, Jean, Auguste ; Archives de Paris VD6 173 n° 1 in dossier Termelet, Daniel, Antoine ; Archives de Paris VK3 17, Témoignages, rapports, notes sur les élèves de l’Ecole polytechnique ; Archives de Paris VK3 43 in dossier Duclos, François ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) XIIe arrondissement ; Archives de la préfecture de police AA 379 in dossier Clerc, Anatole ; Archives de la préfecture de police AA 413 in dossier Sedillot, Jean-Baptiste (où il est dit que Sedillot avait « marché sur Rambouillet et fait plusieurs gardes et patrouilles sous les ordres ») ; Le Constitutionnel, 7 mai 1831 ; L’Ami de la religion, journal politique, ecclésiastique et littéraire, tome soixante-sixième, 30 novembre 1830 n° 1717 p. 188 ; La République clandestine, 1818-1848, Gilmore, Jeanne, Aubier, Paris, 1997.

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