Chenu, Pierre, Antoine, Auguste

Biographie


Né le 9 mai 1803 à Bourges (Cher). Professeur d’histoire. Il adressa la lettre suivante à la Commission des récompenses nationales, après être comparu devant le jury : « J’ai eu la douleur de ne pouvoir tomber d’accord avec quelques-uns de Messieurs les membres du jury sur des faits tellement frappants qu’on a pu révoquer en doute ma véracité. Je tiens le mot de l’énigme, que j’ai longtemps cherché. Je me suis abusé sur l’heure de mon départ et par conséquent sur l’heure de mon arrivée à la grève. Telle était la confusion que les événements avaient jetée dans tous les esprits que le maître et la maîtresse de la maison étaient, ainsi que moi, persuadés que l’heure de mon départ était 11 heures. Aujourd’hui, j’ai consulté tous les domestiques : leur opinion varie ; les uns veulent que je sois parti à midi, les autres à 2 heures, 1 heure, 1 heure et demie. Sur quatorze personnes, il n’y en a pas trois d’accord. Nous avons été rencontrés dans la rue Dauphine, (je l’ai appris ce matin), par un perruquier employé dans la maison. J’ai consulté cet homme et il résulte de son rapport et de mes calculs que je n’ai pu être à la grève avant 3 heures et demie, en sorte que je ne serais resté sous le feu que depuis cette heure jusqu’à 7 heures ou 7 heures et demie. Je vous jure sur l’honneur que c’était avec la meilleure foi du monde que j’ai commis cette erreur ; car j’estime que celui qui serait resté une heure seulement au coin fatal aurait fait preuve d’un grand mépris pour le danger. Ceux qui ont fait les cartouches et ceux qui ont nettoyé mon fusil m’ont assuré que j’avais tiré soixante à quatre-vingts coups. Voilà, Monsieur, ce qu’il y a d’étonnant. Je suis convaincu que nul homme n’en a tiré seulement vingt impunément. Je vous remets sous les yeux l’exposé de ce que j’ai vu et fait. Je me rendis d’abord à la place de l’Abbaye pour trouver des compagnons d’arme. L’affaire était grande mais huit à dix personnes seulement me suivirent. Nous nous rendîmes dans le passage Dauphine, où on nous fit rentrer. Je pensais, en voyant l’agitation universelle que nous allions être attaqués et me plaçais à la grille, faisant entrer et m’opposant à la sortie des personnes armées. Mais bientôt, fatigué d’attendre un ennemi qui n’arrivait pas, je sortis du passage et me dirigeais du côté du Pont-Neuf. Là, se trouvait un groupe de citoyens qui hésitaient à tenter le passage du pont, en présence d’un peloton du 15e, qui paraissait en garder la tête. Je criais à mes compagnons que si les soldats étaient amis, ils nous laisseraient passer, que s’ils étaient ennemis il valait autant nous battre avec eux qu’avec d’autres. A l’instant, on se presse en colonne et le peloton bat en retraite jusqu’à la statue de Henri IV. Mes compagnons voulaient se diriger sur la place Dauphine, le commandant des soldats de ligne s’y opposait vivement. Je pensais aux archives du palais et de la Cour des comptes et je criai que nous devions prendre une autre route. On se débande, la plupart de nos hommes regagnent le passage Dauphine. Je me trouvais avec douze ou quinze individus. Seulement avec cette petite troupe, je suivis le quai de la Vallée, et nous fîmes halte sur le trottoir à gauche du pont qui se trouve au bout de la rue de la Harpe. Un monsieur, porteur d’épaisses moustaches, s’était chargé de nous amener du renfort. Pendant cette halte et pour éviter toute surprise, je me détachais de la troupe avec un homme parti de la même maison que moi, pour faire sentinelle d’abord au bout du pont Saint-Michel (où pour parenthèse une dame vint m’offrir à boire) puis au bout du pont au Change (en deçà sur le quai aux Fleurs). J’avais recommandé à mes compagnons de rentrer derrière la barricade qui se trouvait au commencement de la rue de la Harpe dès qu’ils entendraient un coup de feu. Peu d’instants s’étaient écoulés, lorsque un escadron du cuirassiers enfila le pont au Change au galop. Je demandais si ces cuirassiers n’étaient pas là pour protéger le caisson en question ? Quoi qu’il en soit, nous tirâmes sur les cuirassiers, qui firent volte-face ainsi que nous. Nous allâmes rejoindre nos compagnons, dont le nombre avait augmenté par l’arrivée du monsieur à moustaches avec un renfort. Nous passâmes tous ensemble devant le Palais de justice, et [devant] bon nombre de soldats de ligne rangés qui ne nous inquiétèrent pas. On suivit le pont au Change puis on tourna à droite et enfin on déboucha au coin du quai Pelletier. J’observe que la petite place qui se trouve entre la rue de la Lanterne le pont Notre-Dame était garnie de troupes de ligne. Nous marchions sur deux rangs. L’homme à moustaches, que l’on appelait le capitaine, avait alors le commandement, si l’on peut appeler cela un commandement. Nous étions, le vieux soldat avec lequel j’étais parti, et moi en tête de la colonne. Il n’y avait, autant que je puis me rappeler, qu’un seul cadavre sur le trottoir. Je crois même que quelques-uns de notre troupe ont examiné s’il était bien mort. Un autre cadavre, ceci est positif, se trouvait à l’angle d’un marchand de vin. C’était un soldat, couché sur le dos, ayant d’épaisses moustaches. Je suis si complétement ignorant sur les costumes que je n’aurais pu distinguer un Suisse d’un garde royal, que dans leur grand uniforme. Or celui-ci avait une capote d’un gris bleu. Le nombre des morts était plus considérable sur la place mais seulement sur la partie qui avoisine la rivière. Ce n’était guère que des militaires. Parmi les morts, non loin du trottoir et à peu près au milieu de la place, était un cheval tué. J’ignore à quel corps appartenait son maître. Mais la housse, qui était je crois bleue, était bordée d’un galon blanc. Une autre particularité, qui aura pu frapper bien des personnes, c’est qu’un des soldats qui se trouvaient étendus sur la place s’agitait encore. Ce soldat était tout près du trottoir, en face le pont de bois. On me le fit remarquer et on me demanda s’il ne fallait pas l’achever. Je m’y opposais. Notre troupe se rompit tout d’abord et la plus grande partie de nos hommes se réfugia prudemment dans la rue Planche-Mibray. La première personne tuée (ou une des premières) fut un étudiant grand, sec et roux. Il alla tomber sur le trottoir du quai Pelletier, le long du parapet. Je l’examinai. Demi-couché sur le pavé, sa main le soutint quelque temps puis sa tête se pencha et vint frapper la terre. On l’emporta et je ne m’occupais plus qu’à le venger. Je fus bientôt étourdi, incapable d’examiner ce qui se passait autour de moi. Ma préoccupation était telle que je mâchais et que j’avalais le papier et la poudre que mes dents enlevaient, en déchirant les cartouches. Le lendemain, je crachais encore de la poudre. Je vous ai dit que, de temps en temps, j’allais dans la rue Planche-Mibray pour en ramener quelques combattants. Ce fut dans un moment que je criais pour réunir vingt hommes qui voulussent bien se jeter avec moi sur les canons qu’un mouvement général me fit remarquer le jeune homme qui traversait le pont de bois à pas mesurés. Son audace m’électrisa. Je courus, accompagné de mon vieux soldat, ce vieux soldat était un homme de grande taille, portant une petite veste bleue à petites raies et une casquette sans visière. J’avais un habit brun foncé, boutonné sur la poitrine. Arrivé au coin du quai Pelletier, nous fîmes feu presque en même temps. Mon malheureux compagnon, qui ne concevait pas que nous eussions échappé jusque-là, tomba raide mort. On m’a contesté le costume de ce jeune homme mince. Tout ce que je puis affirmer c’est qu’il m’a semblé avoir un accoutrement complet de soldat de la ligne. Je ferais observer que je l’ai vu du coin de la rue Planche-Mibray et que, m’étant élancé de ce point pour combattre, mes yeux ont cessé de se porter de ce côté du pont de bois. Voilà tout ce que je puis dire. J’ajouterai encore que j’ai vu sur le côté opposé du quai de Grève quelques individus qui s’avançaient pour prendre part à l’action. Cependant il faut que leur attaque n’ait pas été bien vive car je ne me rappelle pas même s’ils ont tiré. Je vis encore un homme se glissant le long des maisons, contre le quai de Grève et l’arcade Saint-Jean. Je pense qu’il sortait d’une maison de dessus la place. Un observateur vous dirait qu’il fit, ce qu’il devint, moi je vous avoue que je l’ignore. Pendant que je tiraillais au coin du quai, j’appris que quelques hommes de notre troupe marchaient pour attaquer par la rue de la Tannerie. Je courus pour me joindre à eux. Un seul coup de fusil, tiré de dessus la place, mit tout le monde en déroute. Je puis produire des témoins qui m’ont vu marchant à la tête de la troupe sur le pont Saint-Michel. Je vous demande pardon de l’écriture et du style de cette note. J’avais à cœur de prouver, par ma promptitude à vous la remettre, que je n’ai consulté personne. Si le témoignage d’une maison respectable peut être de quelques poids, vous pouvez vous informer chez M. Dupré, rue du Montparnasse n° 5, si mes récits ont jamais varié. » Un rapport de la mairie relatait ainsi sa participation aux combats : « Le 26, la lecture des ordonnances lui suggéra d’acheter deux kilogrammes de poudre. Le 27, armé de pistolets, se trouva dans les rassemblements et en tira quelques coups dans les rues Saint-Honoré, de Rohan et Castiglione. Le 28 au matin, au rendez-vous place de l’Abbaye, partit à la tête de quinze ou vingt hommes ; passant près le Palais de justice, il en défendit l’entrée, crainte que l’on en pillât les archives. De 3 heures et demie à 7 heures du soir, combattit au coin du quai Pelletier, se retirant pour charger son arme. Est retourné plusieurs fois du coin du marchand de vin jusqu’à la rue Planche-Mirbray pour aller chercher de nouveaux combattants. » Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIe arrondissement. Le jury de la Commission des récompenses nationales, chargé d’examiner les droits de chacun à une récompense, se prononça à six voix pour la croix, une voix pour la médaille et aucune voix pour une mention. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement. Il reçut un secours de soixante francs en 1849, à titre de décoré de la Croix de Juillet. Il demeurait 5, rue du Montparnasse en 1830-1831 ; 253, rue Saint-Martin en 1849. Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) XIIe arrondissement ; Archives de Paris VD6 639 n° 5, liste générale alphabétique ; Archives de Paris, VD6 672 n° 1 ; Archives de Paris VK33 Commission des récompenses nationales, (ancien) XIIe arrondissement, propositions honorifiques du 20 janvier 1831, idem Commission des récompenses nationales, mairie du (ancien) XIIe arrondissement, le 27 décembre 1830, jury pour l’examen des demandes de récompenses honorifiques ; Archives de Paris VK3 34, liste de 829 noms, accompagnés d’observations sur les exploits des impétrants ; Archives de Paris VK3 42 ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) XIIe arrondissement ; Archives de la préfecture de police AA 369, décorés de juillet 1830 et blessés de juin 1848, Etat de secours accordés de 1849 à 1853, projet d’accorder à 289 décorés, médaillés, blessés, combattants de Juillet et veuves, etc., rapport approuvé le 26 avril 1849, minute 21 et suivantes, idem minute 26 et suivantes, idem Etat nominatif des décorés, blessés, combattants de Juillet 1830 et des veuves de décorés ou combattants qui ont formé des demandes de secours et sur lesquels il y a lieu de prendre des renseignements, minute 70.

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