Chodruc-Duclos
Biographie
« Sorte de Diogène moderne, surnommé “l’homme aux haillons et à la longue barbe”. Les journaux de 1830 (La Psyché, La Caricature, Le Voleur), Le Livre des Cent et un évoquent cette pittoresque figure du Palais-Royal et Anaïs Ségalas lui consacre dans L’Emeraude un poème dont la première strophe se termine ainsi : “Indigent et superbe, étalant ses lambeaux/ Et le luxe de sa misère.” » Balzac, Traité de la vie élégante, tome XII, p. 217. Nous empruntons au Livre des bizarres la notice biographique concernant Chodruc-Duclos, et dans laquelle il apparaît comme un combattant de Juillet, au moins pour avoir tiré sur un Suisse, qu’il tua : « Il s’appelait en réalité Duclos. Né en 1780 près de Bordeaux, d’un père notaire, il fut élevé par sa mère, qui lui communiqua son enthousiasme royaliste. Très jeune, il s’enflamma pour la cause légitimiste, combattit avec les Allobroges, à Lyon, contre les soldats révolutionnaires, et réussit à s’enfuir. Il revint à Bordeaux. Riche, très beau, excellent à tous les exercices du corps, extrêmement élégant (il dépensait vingt mille francs par an pour son tailleur, ce qui était considérable, et changeait de linge trois fois par jour), il devint la coqueluche de la ville et eut “chaque matin un duel et chaque soir une maîtresse”. Terreur des jeunes républicains de la ville, il fonda la Société des crânes, francs buveurs prêts à tout. On l’appelait Duclos le Superbe. Sa vie était consacrée à la haine de la République et aux plaisirs. Il réussit à faire évader de prison deux accusés royalistes. Grâce à un bon avocat, il fut acquitté. Une autre fois, il dut sa propre libération à la menace d’une émeute royaliste. Il fut même accusé d’avoir participé à l’assassinat du maire de Toulouse, mais réussit à fournir un alibi. Duclos porta à Bonaparte, puis à Napoléon, la même haine qu’à la République. Il multiplia les bravades et les coups d’éclat, rejoignit la Vendée pour prendre la tête d’un groupe d’insurgés, fut enfermé à Vincennes, à Sainte-Pélagie, à Bicêtre. Lors de la première Restauration, il fut libéré, retourna en Vendée et tua en duel un officier qui lui reprochait de s’appeler Duclos. Il dut quitter la France, gagner l’Italie. Sa fortune se dissipait. Louis XVIII, installé sur le trône, jurait qu’il ne ferait jamais de mal à Duclos mais pas davantage de bien. Autorisé à rentrer en France, il va trouver Peyronnet, autrefois son ami, maintenant ministre de la Justice. Il demande à être maréchal de camp. On lui offre le garde de capitaine. Il refuse avec hauteur et continue de solliciter. Chaque jour il se dirige vers le ministère. Ses lettres ne sont même plus décachetées. Son caractère s’aigrit, il devient violent et opiniâtre. Il ajoute à son nom celui de Chodruc, achète des hardes et se voue dès lors – et pendant seize ans – à une misère apparente bien plus grave que sa misère réelle. La barbe longue, coiffé d’un chapeau extraordinaire, chaussé de cothurnes tragiques, il commence ses déambulations. Sa tenue est à ce point singulière qu’il est un jour arrêté pour outrage public à la pudeur. On lui fait remarquer qu’on ne s’habille plus comme à l’âge des cavernes. Mais il ne change rien à ses habitudes. Il vit dans une chambre sordide, rue du Pélican, et ne manque pas un seul jour de faire sa promenade, qui veut être un vivant reproche aux autorités ingrates. Il fut arrêté comme vagabond et prouva qu’il avait des ressources. Les aumônes qu’on lui donnait, il les considérait comme des prêts. Pour manger, il entrait dans un cabaret et jetait une pièce de monnaie sur le comptoir, sans rien dire. Il ne parlait qu’à lui-même. Quand survint la révolution de 1830, et que Peyronnet fut incarcéré au fort de Ham, Chodruc-Duclos changea brusquement de tenue. Habillé décemment, il se présenta au Palais-Royal, que défendaient les Suisses. Voyant un jeune révolutionnaire qui se servait assez mal d’un fusil, il lui prit l’arme des mains, visa, tira, abattit un Suisse et rendit le fusil au jeune homme en refusant de s’en servir plus longtemps. “Ce n’est pas mon opinion”, dit-il. On le trouva sur son grabat quelques années plus tard. Les commerçants du quartier, qui auraient payé pour être débarrassés de lui, firent une souscription pour organiser son enterrement. » Amic, Auguste est l’auteur avec Eliçagaray de L’Homme à la longue barbe : précis sur la vie et les aventures de Chodruc-Duclos, suivi de ses lettres ; orné du portrait de ce personnage mystérieux et d’un fac-similé de son écriture, marchands de nouveautés, 1829, in-8° 72 pages, imprimerie de Gueffier (l’ouvrage fut condamné en police correctionnelle pour un passage qui blessait les La Rochejacquelin). Il y a aussi cet avertissement paru dans Le Furet de Paris, écho des nouvelles de la journée, des affaires publiques, des théâtres, le lundi 9 août 1830, p. 3 : « Chodruc-Duclos, l’homme à la longue barbe, a reparu au Palais-Royal. Il porte les couleurs nationales. » Le Livre des bizarres, Carrière. La Révolution de juillet 1830, Louessard, Spartacus, Paris, 1990 ; La Caricature morale, religieuse, littéraire et scénique, 24 novembre 1831, n° 56, p. 44 ! (où on trouve un poème le concernant).