Crosnier, Louis, Jacques
Biographie
Il fit le récit suivant de sa participation aux combats de Juillet : « Je vis à mon côté, au bas de la rue de la Poterie-Saint-Jean, près de la Grève, M. Mahé, électeurs de Morlaix (département du Morbihan) après avoir fait mordre la poussière à dix ou onze cuirassiers et Suisses, recevoir une balle à la main gauche ; se trouvant dans l’impossibilité de charger son fusil, cet intrépide défenseur de la liberté était tellement animé quoique grièvement blessé qu’il n’a pas quitté son poste qu’après en avoir mis à bas quand je dirais vingt je n’exagérerai pas, étant obligé de se faire charger son fusil. Moi-même, je l’ai chargé cinq à six coups et c’est avec toutes les peines possibles que nous sommes parvenus à le faire consentir à venir se faire panser chez Mme veuve Saint-Vanne illisible, même rue numéro 10 et à qui l’on doit toutes les obligations possibles pour la complaisance que ces honnêtes gens ont eue pour lui ainsi que pour tous ceux qui ont eu besoin de se rafraîchir ou panser. La porte de cette respectable maison a été ouverte à tous les braves qui s’y présentaient. Ce M. Mahé, après avoir été bien pansé et restauré, est revenu à son embuscade et a continué jusqu’au soir. Pour donner une idée de la bravoure des gendarmes, il ne s’agit que d’examiner le trait suivant. Sous le porche, quai de l’Horloge, où reste le colonel de gendarmerie (M. de Foucault) là étaient enfermés sept ou huit gendarmes ; ce qui clôt la cour est un grillage en fer. Le 28, sur les 10 heures du matin, je fus obligé de passer sur ce pont pour aller au Pont-Neuf. Quelques pas avant de me trouver en face du porche, une quantité de monde qui était au coin de la rue du Harlay me fait signe et me crie de ne pas avancer plus avant car je courais les plus grands dangers. Dans leurs signes et leurs cris je ne compris pas autre chose qu’il fallait que j’avance très fort ; alors je me suis mis à courir de toutes mes forces en me dirigeant vers eux et lorsque je fus en face de ces messieurs une décharge de cinq à six coups de fusil est dirigée sur moi sans qu’aucune balle ne me touche. Lorsque je fus au groupe de gens qui m’avait défendu de passer, ils me disent Fou vous avez ce qu’on appelle échapper d’une belle ; trois qui comme vous ont passé armés n’ont pas été aussi heureux que vous car ils y sont restés. Effectivement, je remarquai, quoique ma course fût extrêmement rapide, une quantité considérable de sang dans je crois deux endroits. C’est ainsi que ces messieurs agissaient sur tous ceux qui passaient par-là, armés soit de fusil, pistolet, sabre ou fleuret. Pour éviter d’autres malheurs, j’ai commencé à faire le tour pour revenir de l’autre bout du quai d’où j’avais parti personne et j’ordonnais à un homme d’un certain âge de rester là avec la consigne de ne laisser passer personne, après lui avoir bien expliqué le danger qu’il y avait à courir. De là, je me suis dirigé sur l’Hôtel de ville, où après avoir resté une heure et demie ou deux en haut de la rue du Mouton, j’ai donné l’idée d’enfoncer une petite porte placée à la cour du préfet (servant à sortir du fumier des écuries) ensuite on est monté à trois sur le toit et de là on a tiré pendant une heure à peu près sans être aperçus des cuirassiers, Suisses etc. qui étaient sur la place, ce qui fait qu’on en a descendu un bon nombre. Mais une fois qu’ils nous ont aperçus, les canonniers ont tourné leurs pièces de notre côté et nous avons été obligés de descendre. Le premier coup de canon était pointé un peu trop bas, ce qui fait qu’il a passé sous nos pieds sans qu’aucun de nous ait été atteint. Ensuite je suis revenu à la maison du marchand de tabac où je n’ai pas cessé de tirer pendant deux heures. Là, j’ai reçu une balle dans mon chapeau et une dans mon soulier, sans heureusement être touché ni de l’une ni de l’autre. Manquant de cartouches, je me suis dirigé sur la place du Châtelet. Je m’en suis procuré et j’y suis resté à peu près une heure à tirer sur les cuirassiers qui passaient assez souvent. Deux ont été démontés par le feu de quatre ou cinq qui ont bien parti ensemble et je peux bien me vanter sans vanité que ces malheureux me doivent l’existence car ce n’est qu’après avoir fait tous les efforts que je suis parvenu à empêcher qu’on ne les assassinât. Après les avoir mis en sûreté chez un marchand de vin, je suis revenu à mon premier poste au bas de la rue Jean-de-l’Epine, où je suis resté jusqu’au soir. Le lendemain 29, je suis arrivé à la prise du Louvre au moment où un nommé Tardieu fut blessé. On s’est ensuite dirigé aux Tuileries où le chef qui je crois s’appelle Tardieu aussi est entré le premier aux Tuileries, en défonçant les portes du pavillon de Flore. On fit là quelques Suisses prisonniers. Je reçus en même temps un coup de crosse de fusil à la mâchoire supérieure, qui ne fit perdre trop de sang pour rester là plus longtemps. Je pris le temps chez un marchand de vin de bien me laver. Ensuite je suis revenu dans le château, au moment où les royaux étaient tous évacués, chacun s’occupait à casser et à rompre tout ce qui rappelait quelque chose de Charles X. Quelques pillards ont essayé, mais en vain, de soustraire des choses précieuses. Mais les efforts que nous avons faits ont rendu leur projet inutile. » Il déposa un dossier à la Commission des Réclamants ([ancien] XIIe arrondissement). « Ce citoyen ne consultant que son dévouement pour la cause de la liberté prit les armes et ne les déposa qu'après le triomphe de la liberté. Il s'est trouvé partout où le danger était imminent et particulièrement aux affaires de la Grève, à la prise du Louvre et des Tuileries. La fatigue qu'il a éprouvée pendant ces trois jours mémorables lui a occasionné une maladie, où il a été fort longtemps à se rétablir en province chez ses parents. Il a acheté plusieurs armes à son compte et les a distribuées à quelques ouvriers. Il a fait hommage de son fusil à la (ancienne) douzième mairie et en a refusé le paiement. Dix ou douze coups de fusil ont été dirigés sur lui derrière la préfecture de police par un peloton de gendarmes qui étaient embusqués sous le porche où reste M. de Foucault, colonel de gendarmerie. C’est ainsi que ces messieurs saluaient tous ceux qui passaient, armés, sur le quai de l’Horloge, mais il a eu le bonheur d’échapper à ce coup de trahison et n’a eu pour tout mal qu’une balle dans le chapeau et une dans la botte à la Grève sans avoir été touché ni de l’une ni de l’autre. Il s’est démoli le pouce, en renversant un omnibus dans la rue Saint-Honoré. Il a refusé constamment des récompenses pécuniaires, qui lui ont été offertes à la (ancienne) XIIe mairie par M. Lavocat (voir Lavocat, Gaspard). Ce jeune homme demande, pour toute récompense, une place de receveur d’arrondissement dans une sous-préfecture de province. Il prie ces messieurs de vouloir bien le faire porter sur la liste des récompenses nationales afin qu’il obtienne une plus prompte [récompense] de ce qu’il désire. » Il demeurait 15, rue des Mathurins-Saint-Jacques en 1831 (le 4, place Cambrai est rayé). Archives de Paris VK3 42 ; Archives de la préfecture de police AA 381.