Darmès, Marius, Ennemond
Biographie
Né le 16 pluviôse an V (4 février 1797) à Marseille (Bouches-du-Rhône). Son père, tailleur d’habits dans cette ville, avait dû partir soldat sous l’Empire. Il avait été capturé par les Alliés et était resté longtemps enfermé en Angleterre, dans les pontons sordides aménagés pour les soldats prisonniers. Le jeune Darmès, privé de son père, ne reçut que fort peu d’instruction et, vers l’âge de treize ans, vint à Paris pour servir comme domestique dans plusieurs maisons successives. Sa conduite fut longtemps sans histoires autres que celles qui, ordinairement, devaient arriver dans la vie des domestiques de cette époque. Ainsi de quelques aventures galantes qui lui coûtèrent sa place : il fut renvoyé de chez La Rochefoucauld-Liancourt pour avoir séduit la fille d’un des gardes et à cause du scandale qui en résulta, et de chez le prince de Condé pour avoir été surpris escaladant une muraille afin de pénétrer dans la chambre d’une domestique qu’il prétendait courtiser. En 1829, son maître d’alors lui fit épouser sa servante dont lui-même avait eu un enfant. Quelque temps plus tard, en mourant, ce même maître laissa en legs trois mille francs pour pourvoir aux besoins de l’enfant.
Il participa à la Révolution de juillet 1830 : « J’ai agi un peu mais je n’ai jamais tiré un coup de fusil dans les rues ni en 1830 ni depuis. Je n’ai jamais tiré ni sur le peuple ni sur les soldats ; ce n’est pas là mon but, c’est sur l’ennemi qu’il faut marcher. En 1830, je suis entré dans la cour de la caserne (de la rue de la Pépinière, N.D.A.] avec la foule, j’ai eu pour ma part un certain nombre de cartouches, j’en ai distribué aux combattants et j’ai gardé le reste pour moi. »
En 1831, les époux Darmès entrèrent au service de maîtres qu’ils ne quittèrent qu’après la mort de ceux-ci, en 1834 ; de 1834 à 1838, Darmès et sa femme furent portiers d’une maison sise 33, rue du Faubourg-Poissonnière ; Darmès travaillait aussi au-dehors comme frotteur et comme domestique à la journée.
Le couple vécut bientôt en mauvaise intelligence : Darmès perdit à la Bourse toutes les économies du ménage, dont les trois mille francs du legs de son ancien maître. Il semble aussi que l’enfant naturel qu’avait eu la femme Darmès ajouta encore à la mésentente conjugale. Sans cependant se plaindre d’être maltraitée, la femme Darmès était justement mécontente de la perte de toutes ses économies et fut aussi bientôt effrayée des opinions extrêmes que manifesta son mari, jusqu’alors fort paisible, et qui rentrait désormais souvent au logis la tête exaltée par les discussions politiques qu’il venait d’avoir : « Il parlait de la Russie, de la paix, de la guerre, de la république ; mais de la république, seulement lorsqu’il était fort en colère, parce qu’il savait que cela me faisait trembler. » Si elle tentait une observation ou une plainte, Darmès la rabrouait et disait qu’elle ne comprenait rien, n’étant jamais qu’une Picarde – la pauvre femme était de Saint-Quentin. En 1838, la femme se sépara d’avec son mari et partit vivre seule avec sa fille. Darmès, quant à lui, continua son état de frotteur, changeant plusieurs fois de domicile et menant une vie tout à fait irrégulière. Il rentrait tard, souvent ivre, découchait quelquefois et s’occupait de plus en plus de politique. Il fit venir sa mère auprès de lui mais la traita avec dureté, dissipa là aussi tout l’argent qu’elle avait et la laissa souvent manquer même du nécessaire. Sa mère fut, à son tour, obligée de le quitter et de chercher à vivre de son travail.
L’existence de Darmès devint peu à peu misérable ; son métier ne lui rapportait que fort peu d’argent et ses convictions politiques, qu’il étalait presque à tout propos, lui fermèrent plusieurs portes. Ainsi, la déposition d’un de ses anciens employeurs, qui lui avait pourtant longtemps conservé de l’intérêt et l’employait souvent à son service, témoigne qu’il fut obligé de le renvoyer, en mai 1840, « parce que les opinions politiques de Darmès se manifestèrent d’une manière tellement exagérée, que toutes les personnes de la maison finirent par s’en plaindre, et qu’il me devint impossible de les tolérer... Son républicanisme était effrayant ; il m’inspirait quelquefois des craintes sérieuses [...]. Il voulait la loi agraire et toutes les conséquences d’un partage égal entre les citoyens ».
Tour à tour, les maisons qui l’employaient refusèrent ses services de frotteur et, vers la fin de septembre 1840, il n’avait plus guère pour employeur qu’une compagnie d’assurances, boulevard des Italiens. Il n’y gagnait que vingt à trente francs par mois. Il avait des dettes et se trouvait toujours dans le besoin. Il mangeait souvent du pain de munition, buvait de l’eau et, lorsqu’il recevait son mois, n’avait d’autre satisfaction que de faire une petite noce et d’aller voir une fille.
Dans son quartier, on le connaissait sous le surnom du « Frotteur ». On savait qu’il avait peine à subsister et un savetier de la rue des Petites-Ecuries lui proposa même de lui apprendre son métier afin de tirer quelques profits de ses moments d’inactivité, ce que Darmès accepta. Dans les cabarets que Darmès fréquentait, on l’évitait : il était fort pauvre et parlait, semble-t-il, d’une manière assommante de ses convictions républicaines. La clientèle habituelle des cabarets était là pour se distraire, pour s’abrutir ou tout simplement pour être en bonne compagnie, et goûtait souvent fort peu qu’un ouvrier cherchât à ennuyer les autres, en répétant les articles qu’il avait lus la veille dans les journaux. On préféra assurément quand, bien contre son gré, il amusa la compagnie avec une démonstration de savate qu’un jour il entendit faire dans un cabaret. Apostrophant un charbonnier qui buvait tranquillement son verre, il lui demanda s’il savait jouer de la savate, espèce de lutte populaire pratiquée dans le sud de la France et au cours de laquelle les deux adversaires s’affrontent à coups de pieds et de poings. Darmès voulut faire la preuve de son savoir-faire aux dépens du charbonnier et commença à l’affronter en lui lançant des coups de pieds. L’homme, bien que peu habitué à ce genre d’exercice, lui répliqua qu’il ne le craignait pas, réussit à le saisir et le jeta par terre. La scène mit au moins un peu de gaieté parmi les tablées, ce dont Darmès n’était pas coutumier.
C’est que d’habitude il ennuyait ferme par le prosélytisme qu’il tentait de faire de ses convictions républicaines et qui étaient telles que plusieurs fois les patrons des établissements où il se trouvait le menacèrent de le mettre à la porte s’il continuait de tenir des discours aussi extrémistes : ne dit-il pas, un jour, que Louis-Philippe avait fait étrangler le prince de Condé, l’ancien maître pour qui il avait travaillé ? Souvent il était rabroué quand il étalait, presque à tout propos, ses convictions, et on riait de ses idées d’une société de partage des richesses et du travail. On lui objectait que seuls les fainéants et les ivrognes trouveraient leur compte à ce système, ou que, si on limitait la durée du temps de travail journalier, on empêcherait de travailler ceux qui en avaient envie. Un jour qu’il parlait de la république, un vieillard de soixante-dix ans lui rétorqua : « Si vous l’aviez connue comme moi, vous ne diriez pas cela ! » Darmès répondit que, cette fois-ci ce ne serait pas pareil, mais le vieillard trancha, en disant que « ce serait pire encore ». Quand on le contredisait, Darmès argumentait peu, préférait rétorquer à son interlocuteur qu’il n’y connaissait rien et partir en riant.
Peu à peu, Darmès était devenu un homme de conviction. Il lisait beaucoup, écrivait pour lui afin d’assurer son jugement et participait aux agitations qui secouaient la capitale. Témoins de ses opinions, le grand nombre de brochures de propagande égalitaire qu’il se procura: Ni châteaux ni chaumières, Relation du premier banquet communiste, Histoire populaire de la Révolution française, Questions scandaleuses d’un jacobin au sujet de la dotation, etc. Et aussi ces écrits de sa main qui en dirent long aux magistrats : une pièce en vers, écrite en l’honneur de Laure Grouvelle, qui annonçait aux « tyrans du peuple » que la race d’Alibaud n’était pas éteinte, un texte intitulé Discours d’un homme du peuple, dans lequel il se plaçait dans la position d’un homme qui avait tiré sur le roi et qui se défendait devant la Cour des pairs en glorifiant son geste, deux copies du règlement de la Société des Communistes ou des Travailleurs égalitaires, accompagnées d’une circulaire et de la profession de foi de sa direction.
Darmès était communiste mais nia toujours d’appartenir à la nouvelle société qui venait de naître, la Société des Communistes. Il participa aux rassemblements tumultueux d’ouvriers dans l’année 1840 et aux banquets de la Société à Châtillon et à Belleville. Plus tard, il justifia sa présence à ces banquets par la « curiosité » et, quant au règlement ou aux différents imprimés de la Société qu’on avait saisis chez lui, il les avait trouvés dans la rue et les avait copiés « parce qu’il trouvait cela bien fait ».
Le 15 octobre 1840, sur la place de la Concorde, il tira un coup de fusil contre Louis-Philippe. Quand la voiture fut à sa hauteur, il tint le roi quelques secondes au bout de sa carabine et, sûr de son coup, lâcha sur lui toute la mitraille. Sous la puissance de la charge de poudre, la carabine du régicide éclata. Darmès resta sur place, comme pétrifié. Il perdait son sang en abondance, la main gauche fracassée. Il fut tout de suite arrêté et emmené au corps de garde. On le fouilla. On trouva sur lui les deux pistolets, le poignard, une brochure intitulée Histoire de la conspiration du général Malet, un écrit à la main ayant pour titre Les Devoirs de l’homme vraiment moral, trois clefs et une somme de trois francs, soixante-dix centimes et trois liards. Il était dans un état d’exaltation remarquable et dit qu’il n’avait qu’un seul regret : celui de n’avoir pu tuer le roi. Il expliqua que, s’il portait sur lui un poignard et des pistolets, c’était qu’il avait compté se défendre contre ceux qui auraient voulu l’arrêter, et que, s’il n’avait pas été blessé par l’éclatement de son arme, il se serait sauvé par le quai des Tuileries et qu’il n’aurait pas pu être attrapé.
Le régicide déclara s’appeler Marius Ennemond Darmès, être né à Marseille et habiter Paris depuis trente ans. Quand on lui demanda quel était son métier, il répondit « conspirateur », et ajouta que son intention avait été de tuer le plus « grand des tyrans », qu’il n’avait pas de complices et qu’il n’avait conçu son projet qu’une heure avant l’exécution. Il nia appartenir à une société secrète et affirma qu’il voulait l’extermination des tyrans et la légitimité du peuple, que lui-même était du peuple, qu’il n’avait pas d’amis politiques, qu’il n’était pas un fanatique exploité par d’autres et que la nature seule avait agi en lui.
Il perdait toujours son sang en abondance et trois doigts de sa main gauche, déchiquetée, étaient brisés. En attendant l’amputation, on entoura sa main blessée avec des chiffons.
Darmès fut traduit immédiatement devant la Cour des pairs. Il cacha d’abord l’adresse de son domicile, puis la dévoila : il habitait 41, rue de Paradis-Poissonnière. Une perquisition y fut ordonnée. Il logeait à l’entresol, dans un petit cabinet de moins de cinq mètres carrés, qu’il louait soixante francs par an. Le local était à peine habitable, selon l’aveu même du propriétaire : un réduit exigu, un sol inégal, une fenêtre étroite qui ne laissait entrer qu’un peu du maigre jour de la cour, un ameublement misérable et des murs malpropres en faisaient, à l’époque, un logement ordinaire pour un homme de sa condition. Seules décorations : sur le mur, un médaillon orné de dix têtes en relief représentant les philosophes de l’Antiquité, et, sur une étagère, une statuette de Jean-Jacques Rousseau. La police ne trouva d’intéressant dans la pièce qu’un paquet de balles et des lingots de plomb, de la poudre de chasse, une cartouche, une boîte de capsules, un tableau représentant Lycurgue blessé et un grand nombre de pièces imprimées et manuscrites, qui semblaient prouver l’affiliation de Darmès à une société secrète ou, du moins, l’intérêt qu’il portait à ces sociétés.
Sur l’origine des armes dont s’était servi Darmès, les magistrats purent clairement établir la provenance du poignard et des deux pistolets qu’il portait sur lui. La carabine faisait, en revanche, naître des soupçons de complicité. Darmès déclara qu’il l’avait achetée chez un armurier brocanteur de la place de la Bourse, le sieur Capet. Interrogé, Capet reconnut effectivement qu’il avait bien vendu une arme à Darmès, qu’elle était bien celle dont on lui présentait les débris et que cette arme provenait d’une vente par adjudication. Mais une enquête plus approfondie auprès de ceux qui avaient effectué la vente et une vérification du catalogue de celle-ci démontrèrent qu’il ne s’agissait pas là de la carabine en question. Questionné de nouveau, Capet examina avec plus d’attention les fragments de la carabine et convint que ce n’était pas l’arme qu’il avait vendue ; il persista cependant à dire que Darmès lui avait bien acheté un petit fusil mentionné dans le catalogue de la vente. Darmès avait donc voulu donner le change à la justice : en mêlant quelques circonstances vraies à un mensonge, en disant que la carabine dont il s’était servi était celle qu’il avait achetée chez Capet, il espérait que les souvenirs du marchand seraient suffisamment lointains pour confirmer ses déclarations et qu’ainsi il pourrait dissimuler la véritable origine de l’arme et empêcher qu’en suivant cette voie on arrivât à démasquer une quelconque complicité.
Découvrir la provenance de la carabine était d’autant plus important pour les magistrats qu’ils eurent bientôt la conviction que, pour commettre son attentat, Darmès n’avait pas pris chez lui l’arme dont il s’était servi. Sommé de s’expliquer sur son emploi du temps de la journée du 15 octobre 1840, Darmès répondit : « Le 15 octobre, j’ai travaillé comme de coutume à l’Assurance parisienne ; j’en suis sorti vers 10 heures pour aller déjeuner, rue de Provence, au Cadran bleu. Je suis retourné aux Assurances vers les 11 heures, parce que j’avais une copie à faire ; j’ai quitté l’administration entre 11 heures et midi ; je suis rentré chez moi vers une heure ; je suis sorti pour une demi-heure et rentré vers une heure et demie... J’ai convoqué pour 4 heures mon tribunal révolutionnaire, composé de Rousseau, Mably et moi. Après avoir examiné la position de la France, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, je me suis décidé, armé, et je suis parti à 5 heures moins un quart. A 5 heures, j’étais sur la place de la Concorde. »
Si l’instruction confirma la déposition de Darmès jusqu’à son départ, vers 11 heures, des bureaux de l’administration, elle montra que, pour tout le reste de la journée, il ne disait pas la vérité et cherchait à faire perdre la trace de ses pas pendant les heures qui avaient précédé l’attentat, dissimulant ainsi les personnes avec lesquelles il avait pu être en rapport ou l’endroit dans lequel il avait pris ses armes.
Darmès convint facilement que, s’il avait quitté les bureaux de l’Assurance parisienne vers 11 heures et demie et n’était rentré chez lui que vers 13 heures, c’est qu’il s’était rendu place du Carrousel afin de s’assurer de l’arrivée du roi à Paris. Le portier et les locataires de sa maison témoignèrent que, dans la journée du 15 octobre, après son retour des bureaux, il n’était resté que très peu de temps chez lui et en était ressorti presque aussitôt. Son chapeau sur la tête, vêtu de sa redingote bleue non boutonnée et dont les basques flottaient, il avait les bras libres et l’allure nullement empruntée par une carabine qu’il aurait dissimulée. Il n’avait pas reparu depuis et n’avait donc pas pu prendre chez lui les armes dont il s’était servi. Un autre témoignage, celui d’une personne qui l’avait employé comme frotteur, vint encore conforter les soupçons : le 15 octobre, entre 15 heures et 16 heures, cette dame l’avait rencontré dans le haut du faubourg Montmartre. Il avait l’air très pressé et se dirigeait vers Montmartre. Elle l’avait regardé à deux reprises et bien reconnu : « Il était beaucoup plus propre que de coutume ; je ne l’avais jamais vu si beau : il portait une redingote bleue très longue, ouverte, un gilet vert à carreaux noirs, comme un tartan. » Si le témoin avait pu remarquer jusqu’à la couleur du gilet de Darmès, c’était bien là la preuve qu’il ne portait pas déjà, à ce moment-là, la carabine sur lui.
A ce stade de l’instruction, la justice avait la conviction que Darmès, lorsqu’il était sorti de son domicile, n’avait pas sur lui les armes qui devaient servir pour l’attentat. C’était pour dissimuler leur transport qu’il avait choisi de porter sa longue redingote bleue, et s’il avait, ce jour-là, soigné particulièrement sa toilette, c’était évidemment pour éviter d’attirer l’attention sur lui. Il convenait de connaître où il avait été chercher ses armes et de quelles complicités il avait disposé pour l’exécution de l’attentat.
Malgré les nombreuses arrestations opérées dans le milieu républicain communiste, l’enquête avançait peu. Elle était considérablement retardée par l’attitude de Darmès, qui non seulement niait avoir des relations avec chacun des hommes sur lesquels pouvaient planer des soupçons, mais encore cachait à l’avance des faits qui pouvaient les trahir et tentait par des demi-aveux ou des fausses indications d’égarer la justice. Cependant, même si l’accusation était beaucoup fragilisée par le manque constant d’aveux de la part de Darmès et par la faiblesse des indices et des témoignages sur la participation de complices à l’exécution de l’attentat, même si Darmès accusait la justice de ne désigner comme ses complices que des gens dont elle voulait se débarrasser, il n’en restait pas moins que, bientôt, quelques progrès décisifs furent faits.
Le premier homme sur lequel furent attirés les soupçons de la justice s’appelait Valentin Duclos. C’était un conducteur de cabriolet, qui demeurait à La Chapelle-Saint-Denis, 4, passage de la Goutte-d’Or, et qui, depuis longtemps, s’était fait remarquer par son hostilité au régime de Louis-Philippe. Il fut arrêté, le 20 octobre, parce qu’il était signalé comme ayant eu de fréquents rapports avec Darmès. On les avait vus souvent ensemble dans les mêmes cabarets, notamment dans celui de Lespinasse, rue du Faubourg-Poissonnière, où se retrouvaient beaucoup d’hommes connus pour leur hostilité envers le gouvernement. De plus, à l’époque des coalitions d’ouvriers, les relations entre Darmès et Duclos avaient paru se resserrer.
Interrogé sur la nature de ses relations avec Darmès, Duclos protesta de son innocence, dit qu’il n’était pas lié particulièrement avec lui, qu’il le voyait, dans le quartier, s’arrêter aux stations des cochers et que, son petit sac et son bâton de frotteur sur l’épaule, il avait l’habitude de venir fumer sa pipe et de bavarder avec l’un ou avec l’autre. Parfois, il lui arrivait, quand il avait fini sa journée et qu’il rentrait à La Chapelle, de faire monter Darmès dans son cabriolet et de le déposer après la barrière, où celui-ci avait l’habitude de manger. Mais c’était là un service que rendaient tous les cochers et lui ne le rendait pas plus souvent qu’un autre. Par politesse Darmès lui offrait alors à boire et les deux hommes buvaient un verre de vin ensemble. Leurs relations s’arrêtaient là.
Pressé un peu de questions, Duclos se braqua et prévint qu’il ne répondrait plus à celles qui laisseraient entendre qu’on lui soupçonnait une quelconque complicité dans l’attentat contre le roi. Comme le juge insistait, Duclos déclara : « Je ne dirai plus rien à présent ; je n’ai plus rien à dire. Je vois que l’on est indisposé contre moi. »
Darmès et Duclos, au cours de leurs interrogatoires, s’efforçaient de nier une quelconque intimité. Duclos affectait de ne parler de Darmès qu’avec une sorte de dédain, comme d’un importun qui le fatiguait, dont il était loin d’adopter les idées, et qu’il ne rencontrait que par hasard, dans le quartier. Darmès, de son côté, affirmait qu’il ne voyait pas Duclos plus qu’un autre, ne lui parlait pas politique, qu’ils ne s’étaient trouvés en contact qu’à de rares intervalles, et dans des occasions aussi fugitives qu’indifférentes, qu’il trouvait simplement que Duclos raisonnait mieux qu’un autre. Mais, selon l’instruction, quel autre rapport pouvait expliquer la relation qui existait « entre Darmès, ouvrier sans moralité, tombé, par ses désordres, au dernier degré de l’abrutissement, objet de pitié pour les uns, d’effroi pour les autres, de dégoût pour tous, et Valentin Duclos, homme intelligent, laborieux, économe, parvenu, par son industrie, à se créer une véritable aisance », si ce n’est la complicité qui les unissait dans un projet criminel commun ?
Considère fut le deuxième homme accusé d’avoir favorisé l’attentat du régicide. Son nom apparut rapidement dans la procédure : dès le 27 octobre, il fut signalé par le préfet de police « comme ayant été très lié avec le régicide Darmès et ayant avec lui de fréquentes conversations politiques », comme connu lui-même pour être violemment hostile au gouvernement de Juillet et comme tenant un établissement qui était un lieu habituel de réunion des communistes. Après plusieurs interrogatoires pendant lesquels Darmès ne dit pas un mot sur Considère et chercha à le protéger, comme il l’avait fait pour Duclos, par des mensonges sur son emploi du temps pendant la journée du 15 octobre, il fut bientôt obligé de reconnaître que c’était chez Considère qu’on l’avait vu monter peu avant l’attentat et qu’il y était allé déjeuner. Ne voulant pas nier une visite que la justice allait peut-être bientôt pouvoir prouver, Darmès convint qu’il était sorti de chez lui vers 14 heures, que, après avoir fait quelques tours dans le quartier, il s’était rappelé qu’il devait 1 franc et 25 centimes à un nommé Considère, dont la femme tenait un cabaret à Montmartre ; qu’il y était allé, voulant profiter de ce qu’il y mangerait, pour payer ses dettes ; que, quand il eut mangé et payé, vers 15 h 15, il était redescendu vers Paris et s’était rendu chez lui pour s’armer, et qu’il en était parti vers 16 h 45. Il précisa qu’il n’avait pas vu Considère, dont il avait trouvé la femme et la mère alors seules dans l’établissement.
Rapidement, la justice ne vit plus en Considère que l’homme chez lequel Darmès était venu chercher des armes ou des complices, et rappela ainsi à Darmès : « Vous n’aviez pas chez vous l’arme dont vous vous êtes servi. Vous aviez essayé de tromper la justice sur l’origine de cette arme. [...] Vous ne l’aviez pas lorsque vous êtes sorti de chez vous. On ne connaît, dans la matinée du 15, qu’un seul homme chez qui vous êtes allé, c’est Considère. [...] Quand on vous parlait du cabaret de Considère, vous sembliez ne pas le connaître ; vous ignoriez même le nom du propriétaire et, cependant, c’est un de ceux où vous alliez le plus souvent ; vous y avez été vu par plusieurs personnes. C’est un lieu où se réunissaient des membres de la Société des Communistes, où l’on s’entretenait le plus des principes de la communauté. » Devant toutes ces insinuations, Considère persista à ne pas connaître Darmès .
L’arrestation d’un quatrième homme, l’ouvrier mécanicien Aimé Borel, permit à la justice de faire un peu la lumière sur les sociétés secrètes et sur les membres qui les constituaient. L’instruction établit que Darmès appartenait à une société communiste : le résultat des perquisitions faites à son domicile et à l’occasion desquelles la police avait trouvé plusieurs brochures communistes, une copie du règlement de la société et de nombreux écrits de sa main dans lesquels il manifestait des opinions communistes ; son assistance avouée au banquet communiste de Belleville ; l’aveu formel de son affiliation, que plusieurs témoins avaient recueilli au cours de ses bavardages ; les déclarations de Borel ; tout cela, selon la justice, prouvait qu’il était affilié à une société secrète et laissait par conséquent à penser qu’il avait dû sûrement profiter de complicités à l’intérieur de celle-ci, et plus particulièrement de celles des hommes dont il avait été prouvé qu’ils étaient en relation étroite avec lui.
Darmès garda le secret et nia toujours avoir profité d’une quelconque complicité : « L’affaire du 15 octobre est indépendante des sociétés ; je suis communiste par position et pas autrement. Je n’ai jamais parlé à personne de l’action du 15 octobre. » Et même s’il est presque sûr qu’il avait bénéficié de complicités et qu’il avait été entouré au moment de l’attentat, Darmès ne garda aucune rancune envers quiconque. Il prétendit toujours n’avoir décidé l’attentat qu’une heure seulement avant son exécution et, pour chacun des républicains qu’on lui présentait comme ses complices probables, il dit ne les connaître que « comme ça » et n’avoir eu avec eux que des relations peu suivies.
Darmès persista à revendiquer son acte comme juste et courageux. Il se disait « fort aise » d’avoir essayé de délivrer son pays d’un tyran, d’un ambitieux qui avait faussé tous ses serments. Il répéta n’avoir qu’un regret : celui de n’avoir pas réussi. Il expliqua ainsi son geste : « Si j’avais tué le tyran, nous aurions vaincu l’univers et tous les despotes. [...] Nous aurions donné la liberté à tous les peuples qui nous auraient aidés, et je pense que toute la France se serait soulevée à l’instant. »
Quelles que fussent les exhortations du juge, Darmès ne changea pas d’avis : « – Darmès, vous approchez du redoutable moment pour vous, où justice vous sera faite ; vous n’avez plus que quelques jours devant vous. Employez-les à rentrer en vous-même, à vous repentir comme vous devez le faire, et à tâcher de mériter peut-être, par votre sincérité, un peu moins de sévérité dans le jugement qui doit vous atteindre. Qu’avez-vous à dire ? – A partir du premier interrogatoire que vous m’avez fait subir, j’ai pris une résolution fixe et positive sur ma position ; il m’est impossible de la changer. »
L’attitude de Darmès fut peu appréciée par le chancelier, qui prit dès lors l’habitude de vilipender personnellement l’inculpé. Au cours des interrogatoires, on vit Pasquier traiter d’infâme, de scélérat ou d’assassin Darmès, lui reprocher d’être un menteur et lui promettre – dégradant spectacle d’un ministre houspillant personnellement un frotteur de parquet – de lui faire couper la tête. Darmès tint bon ; il fut mis au pain et à l’eau par le chancelier pour avoir été insolent avec lui, et fut privé de fumer. Darmès apprécia peu la privation de nourriture : « Une autre fois, je serai plus honnête », dit-il, mais il persévéra dans son attitude ; et on pouvait bien lui « faire endurer toutes les tortures que l’on voudra », sa détermination serait la même. Ses conditions de détention furent difficiles. Mal nourri, il ne quitta pratiquement jamais la camisole de force et fut parfois privé des visites de sa mère, quand son obstination exaspérait trop le chancelier.
Un prêtre allait bientôt aggraver encore les conditions de détention du régicide. L’abbé Massiau, de la paroisse de Saint-Roch, jouait en effet le rôle de « mouton » pour le compte du ministère. Ce prêtre ne cessait d’exhorter Darmès à dénoncer ses complices et, malgré les imprécations de Darmès qui le traitait de Tartuffe et assurait que s’il avait un secret il l’emporterait avec lui, le prêtre revenait sans cesse à sa charge. Témoins de ses nombreuses tentatives, les rapports des surveillants de Darmès nous décrivent la lutte entre le prêtre et le régicide : « [...] L’abbé a fait entendre à Darmès son langage habituel de douceur, de persuasion, pour l’amener à de meilleurs sentiments, lui remontrant l’énormité de son crime, que, sur son compte, il n’y avait qu’une voix pour l’accuser d’un infâme assassinat. Darmès a soutenu, à son tour, qu’il n’y avait pas crime, qu’il avait lu, à chaque page de l’histoire, une semblable action, qu’étant patriote [...] il avait agi dans l’intérêt de la société. Le prêtre a combattu de nouveau les détestables principes qu’il émettait, lui disant que la lecture de mauvais livres l’avait disposé à l’exécution de sinistres projets ; qu’il était malheureux de n’avoir pas rencontré un ami auquel il aurait pu confier son dessein, et qui, probablement l’en aurait détourné ; que puisqu’il se disait le mandataire de la société, il devait, au moins, expliquer comment la société lui avait donné mandat d’un tel crime. Enfin, quels étaient ceux qui lui avaient confié une mission quelconque ; à cela, il a répondu avoir agi seul. – Enfin, vous avez du repentir de votre action, n’est-ce pas mon ami ? a repris le prêtre. Si vous vous trouviez à la même époque, vous ne tenteriez pas d’exécuter une semblable action ? – Je n’ai pas de repentir, a dit Darmès. En feignant d’avoir des regrets, je parlerais contre ma pensée. J’ai fait l’action avec calme et sang-froid puisque je me suis promené sur la place pendant une heure en attendant le roi. [...]. Enfin, après des efforts renouvelés pour ébranler l’homme, le prêtre l’engageant toujours à nommer ses complices, comme le seul et vrai moyen d’être utile à la société, Darmès [...] a terminé l’entretien par ces mots : “Si j’avais des complices, les nommer serait un crime beaucoup plus infâme que celui qu’on me reproche.” »
Plus grave encore, le prêtre essaya de fausser la défense de l’inculpé et de le priver du seul moyen que lui laissait la loi pour tenter de sauver sa tête. Darmès ayant choisi Michel de Bourges comme avocat, le prêtre fit pression sur lui, afin de le faire changer de défenseur. Toujours selon les rapports des surveillants, « l’abbé a repris qu’il serait difficile de décider Me Michel à se charger de sa cause, que d’ailleurs il était à Bourges et ne viendrait sans doute pas à Paris ; mais qu’il avait eu occasion d’entretenir, trois ou quatre fois, chez la mère de Darmès, le jeune avocat qui s’y était présenté pour se charger de la défense et qu’il lui avait paru très propre à remplir son office ». Plusieurs fois, le prêtre insista, lui expliquant comme un obstacle l’éloignement de son avocat, et lui faisant valoir les capacités de celui qu’il l’engageait à prendre, même provisoirement et ne serait-ce que pour avoir connaissance de la procédure ou pour préparer le dossier ; dans le cas où Me Michel prendrait la parole pour la défense, assurait-il, cet autre ne resterait que comme conseil.
Darmès ne fut pas dupe du stratagème et l’ecclésiastique en fut pour ses frais : « J’ai réfléchi aux paroles de l’abbé au sujet de l’avocat qui s’est présenté chez ma mère pour se charger de ma défense. Il a causé trois ou quatre fois avec cet avocat ; ceci prouve que tous les deux sont envoyés par la Cour des pairs. Je ne veux pas voir du tout cet avocat. Ils n’en sauront pas plus l’un que l’autre ! Je suis aussi malin qu’eux !... Moi, je ne veux rien dire ! Après ma mort, ils diront que j’ai été ferme !... » Quant aux nombreuses exhortations à se confesser que lui fit le prêtre, prétendant vouloir lui donner ainsi, comme à tout un chacun, les consolations de la religion, Darmès lui annonça sa résolution de ne pas se confesser, qu’il ne se sentait « aucune disposition pour accomplir cet acte [...] et que d’ailleurs il ne voulait, en aucune manière, demander pardon ».
L’instruction terminée, la date du procès fut fixée au 24 mai 1841 ; Darmès, Duclos et Considère comparurent devant la Cour des pairs sous l’inculpation d’attentat ou de complicité d’attentat contre la vie du roi. Si Duclos et Considère niaient toute culpabilité, Darmès entendait revendiquer son geste devant les juges et expliquer les raisons qui l’avaient poussé à le commettre. Pourtant, au procès, il ne donna que fort peu d’explications et ne fit aucun discours. Ses déclarations furent sobres, presque laconiques. Il se contenta de dégager ses coïnculpés de toute culpabilité et de réaffirmer sa seule responsabilité. Ce fut sans doute que Darmès avait bien senti que la Cour des pairs n’était pas faite pour qu’un frotteur, qui se savait qui plus est d’une intelligence médiocre, y tînt des discours politiques. Et si, dans sa cellule, il avait rédigé une proclamation, qui fut saisie par les gardiens, dans laquelle il reprenait toutes ses accusations contre le régime et donnait toutes les explications de son geste, il ne reste nulle trace au procès de cette déclaration confuse, mal ordonnancée, conçue avec peine bien qu’au moins sincère que celles de Louvel et d’Alibaud. Darmès eut l’intuition de la place qui lui revenait : devant des hommes aussi brillants et tellement au-dessus de sa condition, il comprit qu’il était trop misérable et trop peu fin politique pour n’être autre chose qu’un républicain qui devait se taire et mourir.
Aux questions que lui posa le président, il répondit, la plupart du temps, avoir déjà donné la réponse au cours de l’instruction et n’avoir rien d’autre à ajouter à ses dépositions. Le Darmès qui, dans la vie courante, avait tant aimé discourir politique était méconnaissable. Muré dans des réponses aussi lapidaires que possible, il ne s’expliqua que sur les faits, persista dans ses réponses sur la provenance de l’arme et sur l’heure de son départ et nia toute complicité.
Considère et Duclos furent acquittés. Ni l’un ni l’autre ne furent, en effet, reconnus par les témoins qui affirmaient que plusieurs individus étaient au côté du régicide au moment de l’attentat. Darmès fut condamné, par 155 voix sur 158, à la peine des parricides. Il refusa de présenter un quelconque recours en grâce et résista à toutes les prières de son avocat : « Si je demandais grâce, je ferais une lâcheté, et si on me l’accordait, on ferait une sottise. J’ai contracté, le 15 octobre, une dette que je veux acquitter. »
Le défenseur de Darmès tenta cependant une démarche ultime et personnelle auprès du roi. Elle fut sans résultat : l’avocat d’un homme qui avait été condamné à mort alors même qu’il n’avait ni tué ni blessé ne fut même pas reçu. Un aide de camp vint juste lui faire savoir que le sort de son client avait déjà été décidé.
Le 31 mai 1841, vers minuit, l’échafaud fut dressé au centre de la place Saint-Jacques. Les cultivateurs qui, en se rendant à la halle, virent les apprêts du supplice ou qui furent obligés par la police de se détourner de leur chemin, répandirent la nouvelle de l’exécution. Dès quatre heures, on vit des curieux se diriger vers le lieu du supplice.
Darmès, prévenu la veille à onze heures, que son exécution aurait lieu de grand matin, ne parut pas ému et s’endormit même comme à l’ordinaire. Cet homme que ses lectures avaient perdu, entraîné sans doute trop loin par l’effervescence de la contestation que connut le régime de Louis-Philippe dans les années 1840, mourut avec le même courage et avec le même sang-froid qu’il avait manifestés pour accomplir son attentat. A sept heures du matin, il fut conduit, les pieds nus, vêtu d’un pantalon bleuâtre et d’une chemise par-dessus laquelle on avait jeté une sorte de peignoir flottant, la tête couverte d’un long voile noir, vers le lieu de son exécution. Arrivé place Saint-Jacques, il fut descendu de voiture et s’avança vers l’échafaud. Il monta sur la première marche, s’agenouilla et fit une courte prière. L’huissier de la Cour des pairs lut à haute voix la sentence qui le condamnait à la mort puis le bourreau et ses aides le saisirent vigoureusement. Darmès s’écria alors : « Vive la France ! Mort à ses ennemis ! » Pendant qu’on lui enlevait le voile qui lui cachait le visage, il adressa à la foule quelques paroles, qui furent perdues et dont seuls nous restent ces derniers mots : « Puissent, s’il y a jamais une invasion, se trouver cinq cent mille hommes comme moi ! » Une minute après, la même voiture qui avait emmené le régicide au pied de l’échafaud conduisait son cadavre mutilé au cimetière du Montparnasse, dans le terrain destiné aux suppliciés.
Darmès, qui n’avait pas eu d’enfants avec sa femme, en avait eu, selon ses propres dires, quatre – dont trois garçons qui portaient son nom – avec une maîtresse, sans doute la dame Gilet, qui fut détenue à la Conciergerie pour adultère et dont le mari était maréchal-ferrant. Sa fille, Louise Darmès, aurait été âgée de douze ans en 1833. Darmès et sa femme furent portiers de la maison 33, rue du Faubourg-Poissonnière de 1834 à 1838 ; 41, rue de Paradis-Poissonnière en 1840. Archives nationales CC 772, dont interrogatoire p. 5, à CC 781 ; Tableau dramatique de la justice au XIXe siècle, tome Ier, chez Surcy et Camus, Paris, 1847, p. 560-597 ; L’Epopée des régicides. Passions et Drames. 1814-1848, Louessard, l’Insomniaque, Paris, 2000.