Dehèque, Félix, Désiré

Biographie


Né le 9 octobre 1784 à Paris. Secrétaire en chef, de la mairie du (ancien) Xe arrondissement depuis 1826. Le dossier de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) Xe arrondissement. Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie du (ancien) Xe arrondissement. Sa médaille lui fut délivrée le 24 juin 1831 et son brevet le 19 août de la même année. En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, il reçut, auprès de la mairie du (ancien) Xe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. En 1832, le maire du (ancien) Xe arrondissement fit à son sujet une première demande de décoration de la Légion d’honneur. On retiendra comme mérite les principaux faits suivants, une demande plus tardive, en 1841, étant plus explicite et citée in extenso un peu plus loin : « […] Avant la révolution de Juillet, il a constamment montré, dans toutes les affaires administratives et notamment électorales, une politesse et une loyauté qui lui ont concilié l’estime et l’affection des électeurs et après la révolution, où sa conduite lui valut d’être médaillée, il fut élu par ses concitoyens reconnaissants lieutenant secrétaire du conseil de discipline du 3e bataillon de la Xe légion et, dans ces fonctions, il a montré le zèle le plus éclairé […] Depuis l’invasion du terrible fléau qui a frappé avec tant de violence notre arrondissement [l’épidémie de choléra en 1832, N.D.A.] M. Dehèque n’a négligé aucune disposition pour pourvoir à tous les besoins et à tous les services. Depuis 6 heures du matin jusqu’à minuit, sans cesse occupé des affaires de l’administration, il n’a pas songé à sa santé, qui gravement altérée réclamait les plus grands ménagements […]. » Le préfet de police donna alors sur son compte les renseignements suivants : « […] M. Dehèque remplit ses fonctions avec zèle et intelligence et il a donné à l’occasion du choléra de nouvelles preuves d’humanité et d’activité. Il a obtenu la médaille de Juillet, ce qui doit faire supposer qu’il est sincèrement dévoué au gouvernement. On fait l’éloge de ses mœurs et de sa conduite privée. Du reste, les renseignements qui me sont parvenus ne précisent aucun fait saillant, aucune action éclatante qui donneraient à M. Dehèque des droits incontestables à la décoration sollicitée par lui. » De même, le préfet de la Seine, tout en reconnaissant les qualités et de dévouement réels de Dehèque, arrivait aux mêmes conclusions que le préfet de police. En juillet 1833, il reçut, à titre de décoré de Juillet, une gratification de vingt-cinq francs à l’occasion des fêtes nationales pour l’anniversaire de la révolution de Juillet (il était inscrit comme homme de lettres sur les listes de la mairie). Le 26 mai 1841, le maire du (ancien) Xe arrondissement appuyait, dans ces termes, une nouvelle demande de décoration de la Légion d’honneur en faveur de Dehèque : « Entré en qualité de secrétaire chef de notre mairie en 1826, sous notre vénérable prédécesseur, M. Piault, M. Dehèque compte déjà quinze ans du travail le plus utile et le plus distingué, et dans toutes les occasions il a donné les preuves les plus éclatantes d’un zèle éclairé et d’un dévouement sans borne. Indépendamment de ses fonctions de secrétaire chef des bureaux, dont les travaux sont pourtant si nombreux et si variés, indépendamment de sa qualité de préposé comptable à la mairie, dans laquelle on a toujours remarqué la plus rigoureuse exactitude, M. Dehèque a été appelé à des fonctions importantes et gratuites, que vous nous permettrez de vous signaler. A la Révolution de 1830, il était déjà commissaire de charité et membre du comité de surveillance des écoles ; il fut élu lieutenant secrétaire du conseil de discipline de la garde nationale Xe légion et secrétaire de la Commission des dommages. A la promulgation de la loi de 1831 sur la garde nationale, il devint membre titulaire et secrétaire du conseil de recensement de la Xe légion et délégué de l’administration près le jury de révision. En ces diverses fonctions, qu’il a constamment remplies avec la plus honorable distinction, il a coopéré très activement à l’organisation de la légion. En 1832, son zèle actif et intelligent le rendit si utile dans les malheurs du choléra que Sa Majesté, par ordonnance royale du 6 février 1833, l’a désigné pour recevoir la médaille décernée par la Ville de Paris à cette occasion. Enfin, depuis 1837, il est lieutenant rapporteur près le jury de révision et administrateur de la Caisse d’épargne, en sorte que dix ans et plus ont été sans interruption employés par lui à tous les services auxquels l’ont appelé la confiance de l’administration et celle des habitants de l’arrondissement. Si l’administration municipale a trouvé dans M. Dehèque un concours si utile que M. le préfet crut, à diverses reprises, notamment par une lettre du 25 août 1840, à l’occasion des élections, lui en donner un témoignage écrit, l’Instruction publique, à laquelle il appartient, le compte aussi parmi ses membres distingués. Cette carrière qu’il avait adoptée et dont il n’a été distrait que par les instances de M. Piault, n’a pas été négligée par lui. En 1821, à l’époque de la révolution grecque, il a traduit la charte constitutionnelle en grec moderne, à la suite d’une brochure grecque, qui lui valut les félicitations du gouvernement provisoire de la Grèce, et, en 1825, il a publié un dictionnaire grec moderne-français, le seul qui existe encore en France, et qui a été de la plus grande utilité lors de l’expédition française en Morée. A la même époque de 1825, après avoir subi toutes les épreuves prescrites, il a été reçu et nommé agrégé de l’Université. Enfin, en 1835, M. Dehèque a publié pour la Grèce et en grec le Livre des devoirs de Silvio Pellico. Tant et de si distingués services, surtout dans la carrière administrative, la majeure partie gratuite, ne nous ont pas paru, monsieur le ministre, devoir rester oubliés. Plus à portée que personne de reconnaître combien ces services sont nombreux, utiles et importants, nous avons cru de notre devoir de les mettre sous vos yeux et de solliciter pour M. Dehèque la décoration de la Légion d’honneur à titre de récompense. Nous pouvons vous affirmer qu’aucune n’aura été mieux décernée et ne sera mieux apprécié par tout le (ancien) Xe arrondissement, dont nous sommes les interprètes. » La recommandation était apostillée par : de Jussieu, député de Paris ; de Jouvencel, député de la Seine ; Lemercier, colonel de la Xe légion de la garde nationale ; Dequevauvillers, lieutenant-colonel de la Xe légion de la garde nationale ; Gatteaux, E. membre du conseil municipal du Xe arrondissement ; Beau, Alexis, membre du conseil municipal du Xe arrondissement ; Considérant, membre du conseil municipal du Xe arrondissement. Le 16 octobre 1841, le préfet de la Seine confirmait ainsi les informations recueillies sur Dehèque ; « […] Les informations que j’ai recueillies confirment sur tous les points les principaux faits exposés dans la demande qui vous a été présentée ainsi, monsieur le préfet de police m’informe […] qu’on le donne enfin pour un homme sage, d’esprit conciliateur et jouissant d’une excellente réputation […]. » La même demande fut renouvelée en 1844 par le nouveau maire Thierret et apostillée par les adjoints Michelot et Roger. Sa demande de décoration fut sans doute à chaque fois repoussée à cause de son peu d’ancienneté par rapport à celle à laquelle pouvaient prétendre d’autres employés chargés des mêmes fonctions dans d’autres mairies de Paris. Il mourut le 17 décembre 1870 à Etretat. Nous empruntons à l’Annuaire de lAssociation pour lencouragement des études grecques en France la notice biographique qui lui est consacrée, et ainsi rédigée par Léon Heuzet : « Des jours plus néfastes encore ont déjà rendu lointains pour nous les tristes jours du siège de Paris. Il faut presque faire un effort de mémoire pour se rappeler les impressions de cette pénible époque, les déceptions incessantes du sentiment patriotique, les anxiétés d’un isolement prolongé, la rareté et la brièveté des dépêches qui parfois, en apportant un sujet de deuil au lieu de la bonne nouvelle attendue, le rendaient doublement douloureux par l’incertitude de leur langage. C’est ainsi que notre Association recevait, sans vouloir d’abord y croire, une funeste nouvelle, qui, en l’atteignant elle-même d’un coup sensible, venait éprouver cruellement, dans ses affections de famille, un de ses membres les plus aimés 1. Nous apprenions que M. Dehèque était mort subitement dans un petit port de Normandie, à Etretat, où son âge l’avait retenu, avec cette partie des siens qui avait dû s’exiler de la capitale menacée. Rien n’avait fait pressentir à ceux qui l’entouraient de leurs soins pieux ce brusque événement, ni l’état de sa santé, ni la sérénité du savant, qui, la veille encore, donnait la leçon à son petit-fils et se plaisait à lui tenir lieu des livres qu’il n’avait pu emporter. Mais personne ne peut dire quel vide mortel avait dû faire, dans cette vie d’un homme dévoué à la science, une interruption trop prolongée de ses études favorites, le regret d’avoir abandonné ses chers auteurs et ses travaux inachevés, en un mot la suspension de ces habitudes laborieuses qui, après avoir rempli toute une existence, deviennent un soutien nécessaire et comme un aliment pour la vieillesse.

»Helléniste par vocation et non par état, M. Dehèque représentait excellemment l’érudition libre, le culte des lettres grecques dégagé des préoccupations professionnelles. La science française a trouvé de tout temps quelques-uns de ses maîtres les plus estimés parmi ces ouvriers volontaires, dont la persévérante initiative sait associer la pratique sévère de la haute philologie à l’activité d’une vie remplie par d’autres devoirs. Mais il appartient à notre Association de les honorer particulièrement ; car ils ont leur rôle propre dans le mouvement d’études qu’elle s’est donné pour mission de propager. L’esprit étroit de notre temps n’est que trop porté à considérer la connaissance approfondie de la langue et de la littérature grecques comme une science spéciale, j’allais dire occulte, réservée aux professeurs, et à vouloir en faire un pur instrument pédagogique entre leurs mains. C’est là une exagération mauvaise, qui ne tend pas seulement à enfermer le savant dans une fonction à part, mais aussi à séparer le monde de la science, à priver la société de la légitime influence que les lettres grecques doivent exercer sur son perfectionnement intellectuel et moral. Si l’enseignement apporte avec lui une excitation féconde, et s’il est peut-être le plus actif producteur de la science, il est soumis d’un autre côté à des nécessités d’autorité et de discipline, qui ne le rendent pas toujours favorable au renouvellement des méthodes scientifiques. Il est donc salutaire, pour le progrès des études que nous encourageons, que le grec, à côté de ceux qui le pratiquent à la fois par goût et par devoir, ait aussi ses sectateurs indépendants, ses fervents adorateurs qui ne vivent pas de son culte.

»Ce libre attachement à des études de prédilection, cette attitude du vir bonus græcæ linguæ peritus, forment l’un des traits les plus intéressants de la physionomie de M. Dehèque. C’est là aussi qu’il faut chercher le secret de ses préférences et de la direction qu’il a donnée à ses travaux. Il laissera volontiers aux interprètes publics et officiels des lettres anciennes l’enviable privilège de revenir sans cesse sur les grands textes classiques. Ce n’est pas qu’il ne les aime et qu’il ne les cultive autant qu’eux ; mais, dans ses recherches personnelles, il préférera souvent explorer des régions moins connues et jusqu’aux extrémités les moins fréquentées de la philologie grecque. S’il y a une lacune à combler, un service à rendre à la science, quelque tâche négligée ou même dédaignée par ses devanciers, nous l’y verrons courir avec la curiosité désintéressée du vrai savant, comme à un devoir qui lui est imposé par son indépendance même.

»La vie de notre savant confrère semble s’être arrangée d’elle-même pour lui laisser, dans ses études, cette indépendance et cette libre initiative, qu’il aimait, sans les rechercher. Félix-Désiré Dehèque naquit à Paris, en 1794. Il fut instruit au collège des Irlandais, où il fit connaissance avec le grec plutôt qu’il ne l’apprit à fond ; il réussit pourtant à en savoir plus que ne paraissent en avoir enseigné ses professeurs, puisqu’il était obligé, comme il le racontait lui-même, de faire corriger ses devoirs grecs par de vieux prêtres étrangers internés dans la maison. Son oncle, l’abbé Fontanel, théologien distingué, mais qui ne savait pas le grec, destinait le jeune Dehèque à l’enseignement, et le dirigea vers l’Ecole normale. Il y fut admis, et tint toujours à honneur de faire partie de l’Association des anciens élèves ; mais il n’y entra pas réellement, s’étant laissé détourner par son protecteur lui-même, qui l’avait proposé pour faire une éducation privée dans la famille du comte de Montesquiou, ancien chambellan de l’empereur. Ce n’est pas là non plus qu’il rencontra aucune obligation de poursuivre ses études helléniques, puisque le grec était exclu du cercle de connaissances qu’il devait faire parcourir à son élève ; mais il y trouva, avec du recueillement et quelques loisirs, le contact d’une société distinguée, amie des lettres, qui honorait et goûtait le savoir. Retenu comme secrétaire dans la même famille, après la mort de son élève, par la reconnaissance d’un père cruellement éprouvé, il put conquérir ses grades universitaires, y compris l’agrégation, et il se trouva prêt, quand le moment fut venu, à reprendre la carrière de l’enseignement public. Mais une circonstance fortuite le détourna de nouveau du professorat, au moment où il s’y essayait. N’obtenant pas aussi vite qu’il le désirait la position régulière dont il avait besoin, il accepta à titre provisoire les fonctions de secrétaire à la mairie du dixième arrondissement de Paris, qui est le septième aujourd’hui. La gravité de ses nouveaux devoirs et la conscience des services qu’il rendait l’attachèrent insensiblement à des occupations qui lui donnaient l’occasion de faire beaucoup de bien. Il faudrait ne pas avoir connu le caractère de cet homme excellent et naturellement dévoué pour en être surpris. Cette fonction tout administrative, par laquelle il n’avait dû que passer, devint ainsi, pendant quarante-trois ans, sa carrière officielle, qu’il sut mener de front avec sa carrière scientifique, sans faire tort à l’une plutôt qu’à l’autre de l’activité qu’il leur devait à toutes deux.

»Un moment décisif dans la jeunesse studieuse de M. Dehèque fut l’époque où il commença à suivre le cours de grec moderne professé par M. Hase, et où il devint l’un des plus zélés disciples du savant philologue. Ces leçons, rendues presque personnelles par des conseils directs et par une correspondance affectueuse, lui firent envisager l’étude de la langue grecque sous une forme plus large et plus vivante. On sait de quelle faveur on entourait alors, dans notre société française, tout ce qui touchait à la Grèce renaissante. Cet enthousiasme, né des souvenirs classiques, profitait, par un juste retour, aux études grecques, et les mettait plus que jamais en honneur. Il en fut ainsi pour M. Dehèque, et il put trouver, jusque dans le monde, un milieu qui favorisait singulièrement le développement de ses goûts scientifiques. On peut dire que le grec moderne le confirma dans sa vocation d’helléniste. Ses premières publications sont consacrées surtout à la langue nouvelle, qu’il a étudiée avec le souvenir toujours présent de la langue antique. C’est alors qu’il compose son dictionnaire grec moderne, au grand profit des nombreux lecteurs des chants populaires et de tous les voyageurs qui depuis ont exploré l’Orient grec. Un petit opuscule nous le montre aussi, dès cette époque, ennemi déclaré de la prononciation érasmienne, et partisan des idées, alors nouvelles et hardies, qu’il devait plus tard être chargé d’exposer dans un rapport officiel, au nom de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Dans ces études, il devait inévitablement rencontrer un helléniste non moins passionné que lui pour le double culte de la Grèce ancienne et moderne, M. Brunet de Presle, qui se lia de bonne heure avec lui d’une étroite amitié. Ils publièrent alors ensemble plusieurs travaux, parmi lesquels une traduction en grec moderne des Doveri de Silvio Pellico, entreprise sans doute avec l’intention généreuse de contribuer à la moralisation du nouvel État grec, par l’exemple des principes de haute vertu qu’une âme d’élite avait su conserver au milieu des malheurs de l’oppression étrangère. Les deux savants amis continuaient ainsi, de concert et avec les armes de la philologie, la croisade entreprise par le philhellénisme en faveur de la Grèce.

»M. Dehèque avait amassé de nombreux matériaux pour une édition plus complète et plus scientifique de son dictionnaire. Mais peut-être la première édition, qui n’est pas encore épuisée, comme on l’avait cru longtemps, a-t-elle une valeur particulière, justement parce qu’elle est faite simplement, sans aucune prétention, avec les lexiques de la langue vulgaire et avec les chansons nationales. Je ne puis feuilleter le petit lexique de M. Dehèque sans me rappeler, avec un plaisir infini, tous les bons services que m’a rendus en Grèce, sous la forme modeste de dictionnaire de poche et de voyage, ce miroir fidèle de la langue romaïque, telle qu’elle est encore parlée communément de Constantinople à Calamata et de Corfou jusqu’à Smyrne. Plus maniable à la fois et mieux rempli que tel volumineux lexique, il n’a pas encore l’ambition de régénérer la langue moderne. Il n’est pas encombré de termes anciens, jusqu’à faire double emploi avec les vocabulaires de la langue antique; mais, en revanche, on n’est pas exposé à y chercher en vain beaucoup de mots frappés au coin de l’idiome populaire, et qui sont sans cesse dans la bouche de tous. On n’y rencontre pas surtout, aux dernières pages, ce πίναξ ξένων καὶ ἀποβλητέων λέξεων, vraies tables de proscription, dressées par les répugnances d’un patriotisme mal compris plutôt encore que par des scrupules de purisme littéraire : car ce nouveau genre d’ostracisme dirigé contre les mots menace d’appauvrir la langue des modernes Hellènes, absolument comme l’expulsion des Maures contribua à ruiner, au seizième siècle, l’industrie espagnole.

»Il est certain que les progrès de la civilisation occidentale ont introduit en Grèce une complexité d’idées et de rapports qui a forcé les classes instruites à faire de nombreux emprunts à la langue ancienne, comme à un riche dépôt qui n’avait jamais été fermé. Mais autre chose est de compléter, d’amender même le dictionnaire, pour les besoins de la langue littéraire et savante, autre chose est de vouloir le renouveler. Par quel néologisme à figure antique remplacer des mots comme τουφέκι, ce nom de l’arme nationale (τὸ ἑλληνικὸ τουφέκι), qu’il suffit de prononcer pour rallumer dans l’imagination du peuple grec tous ses souvenirs guerriers, y compris ceux d’Alexandre, de Léonidas et d’Achille ? Comment bannir d’ailleurs un mot aussi populaire, quand il faudrait expulser avec lui toute une famille de dérivés bien vivants et parfaitement conformés, comme τουφεκίζω, τουφεκισμός, τουφεκία, qu’il a fait naître du sein même de la langue hellénique ? S’agit-il même des choses qui avaient leur nom dans le grec ancien, ce nom ne saurait remplacer exactement leur nom moderne. Il n’y a pas de volonté humaine qui puisse ressusciter un terme dans la simplicité de sa signification antique. Tout mot rendu à la langue par un effort d’érudition y reparaît nécessairement comme une expression savante et recherchée, portant la marque de sa noble origine, et sentant l’école par où il a dû passer. S’il arrive que le mot ἵππος vous soit jeté, non sans emphase, par les cochers en fustanelle qui vont du Pirée à Athènes, ne vous hâtez pas d’y voir le synonyme du vulgaire ἄλογον ; ce mot représente actuellement une nuance analogue à celle de coursier ou de dextrier ; c’est-à-dire que, déjà prétentieux dans la langue écrite, il devient ridicule et déplacé dans le langage usuel.

»Il en est ainsi de plusieurs milliers de mots et de tournures copiés de l’antique, qui forment une langue correcte et savante, mais artificielle et sans originalité, une langue qui ne se parle que sur un ton doctoral, et dans laquelle on ne peut avoir ni style ni esprit ; car elle n’est pas assez maîtresse d’elle-même pour se plier à toutes les vivacités de la pensée et à cette familiarité hardie, qui est l’éloquence du langage. C’est ainsi que, tout en voulant trop se rapprocher de la forme classique, on s’écarte en réalité du véritable esprit de l’ancien grec, qui était la plus libre, la plus souple des langues et la plus ennemie de l’affectation.

»Les Grecs modernes, par un effort extraordinaire de ce génie grammatical qui est resté l’une des aptitudes de leur race, ont réussi, il est vrai, à se refaire, avec ces dépouilles du passé, une langue qui s’écrit, qui se parle dans la société polie et qui pénètre même par lambeaux jusque dans les classes populaires. Mais qu’arrive-t-il dans la pratique ? On s’aborde avec cette langue apprise, on échange pendant un certain temps des phrases toutes faites; cependant, sila conversation s’anime, si elle devient plus personnelle, le démon romaïque ne tarde pas à reparaître, avec ses franches saillies, avec sa vivacité pénétrante et ses allusions à mille usages intimes de la nation, pour lesquels la langue moderne a seule un vocabulaire. Il en est de même de la poésie, toutes les fois qu’elle s’attaque au présent et aux véritables sentiments nationaux, plutôt que de produire, en style de thème grec, des imitations plus ou moins affaiblies de Lamartine et des poètes de son école. Je sais telle chanson inédite, ayant trait à des choses toutes récentes, où le lyrisme poétique et le ton de la satire se mêlent avec un charme inexprimable, comme dans un chœur de la Vieille Comédie, et cela grâce à une verve particulière dans la création des mots, qui est restée le privilège de la langue populaire, et qui rappelle par instants les hardiesses les plus heureuses d’Eschyle ou d’Aristophane. Ainsi, le mépris de la race supérieure éclatera dans l’ethnique de forme comique Στραβαράπαδαις, qui désigne larmée nègre envoyée par le vice-roi d’Egypte au secours du sultan; plus loin, l’épithète μισοτζάρουχος ένοquera d’un seul mot l’image du farouche Albanais, avec ses sandales de peau de chèvre, les populaires tzarouques, usées jusquà la moitié du pied sur la roche des sentiers. Il y a là des trésors d’expression dont le patriotisme devrait s’enorgueillir, loin de les répudier. Sous la couche, beaucoup plus superficielle que l’on ne paraît le croire, de l’idiome néohellénique, palpite encore une langue féconde, la véritable langue historique et vivante de la Grèce moderne, que le grec universitaire détruira peut-être, mais qu’il ne saurait remplacer.

»Je sais bien que M. Dehèque, surtout dans les dernières années de sa vie, ne m’aurait peut-être pas suivi jusqu’au bout dans ces réflexions que m’inspire une des œuvres de sa jeunesse. Il s’était associé, avec un enthousiasme philologique trop prévenu, au mouvement de rénovation des modernes Hellènes, pour ne pas se laisser glisser un peu, en même temps qu’eux, sur la pente qui les entraîne à la résurrection artificielle de la langue classique. Quoi de plus naturel, en effet, pour ceux qui ont été conduits à l’étude du grec moderne par leur enthousiasme pour l’antiquité hellénique, que de se laisser séduire par l’idée de faire refleurir un jour, sur les bords du golfe Saronique, la langue de Xénophon, ou tout au moins celle des Evangiles ? Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir cette opinion faire école parmi tous ceux qui ont le culte des lettres grecques, et rencontrer nombre d’esprits distingués et généreux, qui lui prêtent l’autorité de leur suffrage. En revanche, M. Dehèque aurait trouvé tout près de lui un professeur éminent, qu’un juste sentiment des conditions historiques du développement des langues a tenu en garde contre les mêmes entraînements 2. Mais je veux en appeler à M. Dehèque lui-même, à l’helléniste philhellène de 1825, qui écrivait cet éloge mérité de la langue moderne : “Cette langue est, sans contredit, une des plus belles qu’on puisse parler et écrire, puisqu’elle réunit un grand nombre des avantages du grec ancien, tels que la variété des désinences dans les noms et dans les verbes, les temps nombreux et déclinables des participes, la formation concise d’adjectifs composés, à toute la clarté, résultat de la simplification philosophique des syntaxes modernes; et comme, indépendamment de tous les mots qui lui sont propres, elle a à sa disposition l’inépuisable trésor de la langue hellénique, on peut dire qu’elle est la plus riche de celles que parlent les hommes 3.”

»M. Dehèque avait coutume de dire que le grec moderne et le grec ancien ne formaient qu’une seule et même langue. Tout le monde peut adhérer à cette déclaration, mais à une condition: c’est que cette langue unique, conservant son ancienne élasticité, reste assez large pour comprendre le grec vulgaire, avec tous les degrés qui le séparent plus ou moins du grec classique. Que le grec romaïque, au lieu d’être un patois proscrit et méprisé, soit, comme autrefois le dorien ou l’éolien, un dialecte, le dialecte de la conversation, de la littérature familière, et aussi d’une certaine forme de la poésie héroïque et nationale : c’est là le rôle qui lui appartient en fait et en droit, ainsi que le reconnaîtront tous ceux qui, ayant vécu au milieu des populations modernes de la Grèce, ont eu le plaisir de manier cet instrument si agile et brillant. Il y a là, nous en avons la conviction profonde, un terme de conciliation, qui répond à l’état vrai de la langue grecque, et qui mériterait d’être adopté par une association comme la nôtre; car ce ne serait pas rendre service aux Grecs que de les encourager dans la voie d’exclusion où leur amour-propre national et le génie philologique dont j’ai parlé ne les conduiront que trop vite et trop loin.

»Depuis les premiers travaux de M. Dehèque sur le grec moderne jusqu’en l’année 1853, nous ne trouvons de lui aucune publication importante. Cette période de près de trente ans fut cependant l’époque la plus active de sa vie, celle où il aborda résolument les écrivains de l’antiquité, et où il prépara les traductions savantes qui devaient assurer sa réputation. C’est en effet dans des traductions élégantes et précises qu’il aimait à résumer tout le travail philologique dont il avait entouré les textes anciens. Par modestie autant que par bon goût, il ne tenait pas à faire valoir sa peine, et il rejetait volontiers les échafaudages qui lui avaient servi à construire son œuvre. Pour lui, une bonne traduction était le dernier terme du commentaire, sa forme parfaite et définitive. Il faut dire aussi que cette forme convenait singulièrement aux facultés dont il était doué. Un sens très délicat des beautés littéraires, servi par une rare souplesse de style, l’invitait naturellement à faire passer dans notre langue l’esprit même des auteurs qu’il avait étudiés. Son œuvre la plus considérable en ce genre fut assurément sa traduction de Pindare, qui partagea en 1853 le prix de l’Académie française, mais qui n’a pas été publiée. Elle devait trouver place dans la Bibliothèque internationale universelle : il faut espérer que l’interruption de ce recueil ne privera pas le public d’un travail aussi important. Au contraire, la traduction de Lycophron et celle de l’Anthologie furent publiées successivement, en 1853 et en 1863.

»La Cassandre de Lycophron n’avait jamais été traduite en français. Les difficultés du travail et la mauvaise réputation que l’obscurité proverbiale de ce poème avait value à son auteur n’étaient pas faites pour tenter les entrepreneurs de traductions courantes. Mais un helléniste aussi sérieux que M. Dehèque devait envisager tout autrement un pareil labeur. Pour lui les difficultés étaient un attrait, les obscurités devenaient autant de problèmes scientifiques à résoudre, et l’impopularité littéraire qui a frappé l’œuvre du poète alexandrin ne devait pas être une raison pour laisser perdre le fruit que la science peut retirer de sa lecture. Si puéril que soit le sentiment qui a inspiré cette imitation par trop réussie du style des oracles, ce perpétuel logogriphe de près de quinze cents vers, l’auteur n’en a pas moins dépensé à ce jeu d’esprit un véritable talent, et surtout une prodigieuse érudition. C’est dans son érudition même qu’il a trouvé le secret de l’obscurité répandue à profusion sur ses vers. En effet, cette obscurité volontaire n’a rien de commun avec celle de Thucydide ou de Pindare; elle ne vient ni de la pensée ni même du style. Elle est le produit tout artificiel d’un double procédé, qui consiste à employer simultanément les mots les plus rares, les ἅπαξ εἰρημένα du vocabulaire poétique, avec les détails les plus minutieux et les plus ignorés de la légende, pour désigner, par voie d’allusion et de périphrase, des personnages connus de tous, et pour chanter après tant d’autres les malheurs de la guerre de Troie. Il en résulte que la longue prophétie de Cassandre, même après les justes arrêts qui l’ont condamnée au nom du goût, reste pour nous un précieux recueil de curiosités lexicographiques, un répertoire des raretés de la mythologie et de la géographie héroïque, où les savants peuvent trouver l’occasion de plus d’une heureuse découverte.

»De nos jours surtout, au milieu du grand mouvement des sciences qui ont l’antiquité pour objet, il était plus que jamais utile de mettre ces fruits cachés à la portée du lecteur. L’étude des monuments figurés, en particulier, exige de ceux qui s’en occupent une connaissance détaillée des moindres légendes locales, qui trouve tout à fait son compte dans le poétique étalage que l’auteur de la Cassandre fait de son érudition alexandrine. Pour ne citer qu’un exemple, la prétentieuse périphrase qui appelle les Sirènes des “rossignols aux membres de Harpyes” sera un trait de lumière pour l’archéologue, et lui expliquera le double caractère des oiseaux à tête humaine qu’il rencontre fréquemment dans les représentations antiques, et dont l’art grec avait emprunté la forme aux traditions de l’ancienne Egypte. Il en est de même de cent détails, que l’on ne trouverait pas ailleurs et qui intéressent la philologie, la topographie antique, l’histoire si importante de la diffusion de la race grecque aux temps primitifs. On voit quelle était l’opportunité du travail de M. Dehèque : c’était, en même temps qu’une entreprise philologique des plus ardues, un service signalé rendu à toutes les branches de l’érudition classique.

»Le défi jeté par la muse de Lycophron à la sagacité et à la science des commentateurs n’avait pu manquer d’exciter leur zèle et de multiplier les tentatives d’interprétation. Aussi voyons-nous, dès l’antiquité, la Cassandre servir comme de champ d’exercice aux grammairiens, et, dans les temps modernes, plusieurs doctes éditions venir successivement élucider la plupart des difficultés qui s’y rattachent. Après la traduction latine de Cantler et la paraphrase de Reinhardt, également en latin, après les commentaires de Meursius et de Potler, la volumineuse publication des Scholies de Tzetzès par le P. Stéphani, et l’excellent texte grec donné en dernier lieu par Bachmann, il n’y avait plus guère d’énigme qui n’eût rencontré un devin. M. Dehèque trouvait donc le terrain déblayé devant lui. Cependant, malgré ses savants efforts, la lecture du poème n’avait pas cessé d’être un travail, même pour ceux qui savaient parfaitement le grec : on ne pouvait le mener à bonne fin, qu’en recourant, presque mot pour mot, et avec une grande perte de temps, aux lexiques et aux commentaires. En cela, M. Dehèque a réalisé un progrès considérable sur ses devanciers, non seulement par son excellente traduction, mais par la construction très heureusement combinée de son livre. La traduction, placée en face du texte, qui est celui de Bachmann sévèrement contrôlé, permet de recourir sans cesse de l’un à l’autre et de les lire en quelque sorte simultanément. Au-dessous des deux colonnes du grec et du français, l’interprétation sommaire de Reinhardt sert de fil pour comprendre l’enchaînement des faits. Des notes nombreuses et brèves, placées au bas des pages, justifient le sens donné aux passages énigmatiques ; car ce n’est pas assez pour le lecteur curieux de comprendre l’énigme, il veut encore s’en rendre compte et savoir pourquoi il la comprend. Chaque page porte ainsi avec elle tout ce qu’il faut pour l’intelligence du texte, et, grâce à ces multiples secours, il a été possible pour la première fois de lire à livre ouvert et de parcourir même l’œuvre de Lycophron. On embrasse d’un coup d’œil le plan, en réalité assez simple, du sombre labyrinthe, et l’on ne peut s’empêcher de sourire du peu de complication des détours, que la nuit seule rendait effrayants.

»La traduction, qui est surtout la partie originale de l’édition de M. Dehèque, présentait des difficultés particulières. Les oracles de Cassandre, en passant dans un autre idiome, ne devaient pas cesser d’être impénétrables. Pour rester dans les conditions du genre, il fallait se condamner à être obscur, en français, dans la langue de la clarté même, et s’efforcer de traduire pour ne pas être compris. S’y prendre autrement eût été faire une paraphrase au lieu d’une traduction, et ce n’était pas ce que voulait M. Dehèque. Même en face d’un texte aussi énigmatique, il tenait à remplir son devoir de traducteur, c’est-à-dire à faire connaître le style et la manière de Lycophron, en même temps que son œuvre, et à reproduire dans notre langue quelque chose de l’impression que ce poème étrange devait faire sur les lecteurs grecs. C’est que l’obscurité savante des vers de la Cassandre n’avait pas seule fait leur renom parmi les anciens. Pour être juste envers le poète, il faut lui accorder une véritable valeur littéraire, un souffle tragique, un rythme sonore et saisissant, qui rendent cette obscurité éloquente, en faisant pressentir à l’imagination troublée des révélations terribles et inattendues. L’horreur prophétique habite réellement ces ténèbres. De belles comparaisons, des vers énergiques et bien frappés, rappellent, en plus d’un endroit, la couleur d’Eschyle ; la continuité seule du procédé le rend fastidieux et insupportable. La traduction de M. Dehèque donne parfaitement une idée de ces qualités, par lesquelles Lycophron avait mérité d’avoir une place dans la pléiade alexandrine, à côté d’Aratus, d’Apollonius de Rhodes et de Théocrite. Sa demi-transparence rend bien compte du texte grec, sans dévoiler les secrets qu’il enveloppe dans ses métaphores laborieuses. Le mouvement de la phrase attache l’esprit du lecteur aux choses mêmes qu’il ne comprend pas, et l’encourage vivement à pénétrer le mystère. Le traducteur a le droit de dire dans sa préface, en empruntant un trait célèbre de Milton, que, “s’il n’a pas entièrement dissipé ces ténèbres, il les a du moins rendues visibles”. Et il ajoute, non moins justement : “Avec un peu de persévérance, en se familiarisant avec ce demi-jour, on ne tardera pas à voir plus clair, et bientôt la lumière arrivera jusqu’aux yeux. Alors apparaîtront les défauts nombreux et les nombreuses beautés du poème.” Il est certain que cette traduction savante arrive parfaitement à son but ; elle excite le lecteur à aborder le texte de Lycophron, et elle sait en rendre la lecture intéressante.

»Quelques années après la publication de son Lycophron, M. Dehèque donnait une autre traduction d’un caractère tout différent, celle de lAnthologie, montrant ainsi son activité féconde et la variété de ses études. Autant, en effet, la Cassandre avait été délaissée même des hellénistes, autant la charmante collection des épigrammes grecques était populaire, non seulement auprès de ceux qui pouvaient la lire dans la langue originale, mais auprès de tous les gens de goût. Les traductions partielles et les nombreuses imitations qui avaient été faites dans notre langue, souvent même en vers et de la main de nos meilleurs poètes, nous avaient fait connaître et aimer un recueil où l’esprit français retrouve, non sans plaisir, les preuves de son affinité avec l’ancien atticisme. En menant parallèlement ces deux traductions, M. Dehèque semble s’être ménagé à lui-même une récréation savante et une douce compensation au labeur ingrat qu’il s’était imposé d’un autre côté. On ne peut imaginer un régal plus délicat, pour un homme de goût, friand de la belle langue grecque, que le plaisir d’étudier un à un et de savourer tous ces morceaux de choix dont chacun est un petit poème en quelques vers. L’auteur ne veut pas qu’on s’y trompe : il prend lui-même soin de nous apprendre, dans sa dédicace, que “cette traduction n’a pas été faite comme une tâche, et qu’il ne l’a entreprise que pour le plaisir de la faire.” Les personnes qui ont assisté à ses travaux et qui ont eu la confidence de ses pensées nous disent que ce fut, en effet, son œuvre de prédilection, celle qu’il se plut à caresser le plus longtemps et qu’il laissa le plus difficilement arracher de ses mains. Sans parler de la variété des genres, de la diversité des tons, bien faite pour amuser une plume souple et fine, c’était surtout pour lui un vif plaisir de suivre, dans une série d’œuvres restreintes, la marche du génie hellénique et de le voir se soutenir par l’esprit, même au sein de la décadence politique la plus profonde. Il aimait à y retrouver, depuis les temps voisins de l’âge héroïque jusqu’aux derniers jours du moyen âge byzantin, depuis Homère jusqu’à Maxime Planude, l’histoire complète et vivante de cette langue grecque à l’étude de laquelle il avait voué sa vie, et qu’il appelle avec raison “une langue presque éternelle”.

»Mais, dans sa traduction de lAnthologie, M. Dehèque n’était pas guidé uniquement par un plaisir élevé : il y voyait un nouveau service à rendre aux lettres grecques. LAnthologie, comme le poème de Lycophron, bien qu’à de tout autres titres, sortait du cercle des livres classiques ; la faveur, un peu mondaine, dont elle jouissait parmi nous, n’avait pas empêché qu’elle n’y fût trop négligée par la critique, et, même après les grands travaux de Brunck et de Jacobs, nous n’en possédions encore en français aucune traduction complète et savante. Le besoin s’en faisait d’autant plus sentir que ce trésor de petits chefs-d’œuvre poétiques est aussi une mine inépuisable de renseignements pour la mythologie, pour l’histoire, pour la connaissance des usages de l’antiquité, et tout particulièrement pour celle des chefs-d’œuvre de l’art grec. Combien d’ouvrages célèbres de Myron, de Praxitèle, de Lysippe, de Zeuxis, ne nous sont connus que par des épigrammes, dont la précision vaut presque un croquis ! Dans l’étalage de ces richesses, le traducteur n’a pas cru devoir adopter, comme Brunck dans ses Analecta, la classification par époques et par noms d’auteurs. Il accepte modestement l’ordre commun, qui débute par l’Anthologie de Céphalas, en la faisant suivre des suppléments tirés de l’Anthologie de Planude, et en respectant la division par genres, à laquelle les éditeurs anciens ne se sont pas eux-mêmes toujours astreints rigoureusement. En cela sans doute, il a été moins guidé par son sentiment personnel que par la préoccupation de ne pas dérouter ceux qui ont entre leurs mains les éditions ordinaires. Le même esprit pratique lui fait rejeter tout l’appareil des commentaires ; mais de courtes notes, qui, presque à chaque page, proposent des leçons nouvelles ou justifient celles que l’auteur a préférées, montrent que, derrière cette traduction élégante, se cache une révision attentive du texte grec.

»A ce travail viennent s’ajouter plus de deux cents notices littéraires sur les poètes de l’Anthologie, c’est-à-dire sur presque tous les poètes grecs. Ce sont autant de petits portraits rapides et achevés, qui montrent que chez M. Dehèque le critique et l’écrivain délicat ne le cédaient en rien à l’érudit. Dans beaucoup de longs chapitres d’histoire littéraire, on ne trouverait pas autant de substance ni autant d’esprit que dans ces fines esquisses, dont les plus longues n’ont pas plus de deux pages. En dépit de la modestie de l’ordre alphabétique, c’est, sous forme abrégée, une charmante histoire de la poésie grecque, tout à fait à sa place à la suite de l’Anthologie, qui est l’abrégé de cette poésie même.

»Il nous faut mentionner encore une traduction de M. Dehèque, moins importante par son étendue que par l’intérêt et par la nouveauté du texte qu’elle a fait passer dans notre langue. On sait quel appoint inespéré les papyrus grecs de l’Egypte ont apporté de nos jours à la somme des richesses littéraires qui nous sont restées de l’antiquité. En 1858, grâce aux savants efforts de M. Churchill Babington, la collection du Musée Britannique rendait à l’admiration des amis des lettres toute la première partie d’un discours perdu d’Hypéride, qui se trouvait être l’un des plus célèbres de cet orateur et dont la péroraison seule nous avait été conservée par Stobée : c’est l’oraison funèbre de Léosthène et des soldats athéniens tués dans la guerre lamiaque. Ils ont été assurément bien inspirés, ces Grecs de l’Egypte, qui, perfectionnant à leur manière les usages funéraires du pays, faisaient déposer dans leur sépulture, au lieu des interminables rouleaux du rituel funéraire, les plus beaux morceaux de poésie et d’éloquence qui les avaient charmés pendant leur vie. Ils comptaient sans doute en charmer aussi leurs loisirs dans l’Hadès, comme ce jeune éphèbe qui est représenté, sur la stèle de son tombeau, déroulant attentivement un volumen : leur précaution naïve aura du moins profité à la gloire de leurs auteurs favoris et à l’instruction de la postérité. L’ἐπιτάφιος λόγος d’Hypéride était particulièrement bien choisi pour un pareil usage; car on y trouve une certaine onction morale qui n’est pas commune chez les anciens orateurs grecs, et une expression accentuée des espérances de la vie future, qui, pour la première fois peut-être, sortaient des traités platoniciens pour se produire dans une harangue publique. Ces qualités étaient faites pour exciter doublement l’enthousiasme de M. Dehèque. Il s’empressa de payer son tribut d’admiration au discours nouvellement découvert, en le traduisant et en le publiant, l’année même, avec le texte, dans le format des Auteurs grecs de Didot, ne voulant pas que ce joyau manquât à l’édition française des Orateurs attiques. Bien que ce texte ait subi depuis de notables modifications 4, le travail de M. Dehèque n’en reste moins un modèle de traduction élégante et une marque précieuse du zèle littéraire de son auteur.

»En 1859, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ouvrait ses portes à M. Dehèque et l’appelait à remplacer M. Auguste Le Prévost. Elle récompensait ainsi, non seulement les savantes publications que nous avons analysées mais toute une vie consacrée à l’étude et à la propagation des lettres grecques. En effet, les ouvrages auxquels le nom de M. Dehèque reste attaché ne peuvent donner une idée de la somme de travail qu’a produit cette existence aussi modeste que bien remplie. Peu de savants se sont montrés à la fois plus prodigues de leur savoir et moins jaloux de la publicité 5. Ses conseils et ses lumières étaient au service de tous les travailleurs sérieux ; sa collaboration était acquise à toutes les entreprises qui pouvaient profiter à la science, et c’était pour lui un bonheur que de disparaître, comme simple ouvrier, dans une œuvre utile et commune. Il a prêté ainsi à la publication de plusieurs collections de textes antiques ou byzantins, et même à celle de certains grands ouvrages historiques, un concours officieux et anonyme, dont la part n’est pas facile à faire. LEncyclopédie des gens du monde et le Supplément à la Biographie universelle de Michaud contiennent aussi de lui un grand nombre d’articles. Je dois surtout rappeler ici les notices très vivantes dans lesquelles il signale à la reconnaissance du public les travaux des érudits et des hellénistes modernes, comme les Letronne et les Paul-Louis Courier.

»La même indifférence pour la publicité a fait que M. Dehèque a laissé dans ses cartons d’importants travaux inédits. Sans parler de la traduction de Pindare, nous savons qu’il avait traduit, au moins en partie, les Images de Philostrate, ce livre trop peu connu de nos artistes, qui a fourni à ceux de la Renaissance le sujet de quelques-unes de leurs plus belles compositions, et qui a suggéré aussi aux archéologues l’interprétation de plus d’une œuvre de l’art antique. La traduction du petit poème de Tryphiodore sur la Prise dIlion, que l’Annuaire de lAssociation des études grecques se réserve de publier, comme un hommage à la mémoire de notre savant confrère, est encore une tentative de cet esprit curieux et dévoué, pour ramener à l’étude de certains textes oubliés, par la séduction d’une interprétation élégante. Enfin de nombreuses notes de lexicographie sur le grec moderne, particulièrement sur le poème de lErotocritos, dont M. Dehèque avait fait une étude spéciale, ferment en quelque sorte le cercle de ces travaux, qui embrassent toute l’histoire de l’hellénisme.

»Ce n’est peut-être pas ici le lieu d’entrer dans le détail des travaux de M. Dehèque à l’Académie. Mais un ancien membre de l’Ecole française d’Athènes ne peut pas oublier qu’il a été, par deux fois, rapporteur de la commission chargée d’examiner les travaux de cette école, entre les années 1863 et 1865. Par sa fermeté bienveillante, M. Dehèque continua la salutaire impulsion donnée par ses savants prédécesseurs, MM. Guigniaut et Egger, aux travaux de notre mission permanente en Grèce, et il montra les heureux fruits de la haute direction de l’Institut, direction que de mesquines considérations administratives ont pu rendre moins immédiate et moins officielle, sans empêcher qu’elle ne fût commandée par la nécessité des choses et par les intérêts de la science. Notre Association doit aussi garder le souvenir du rôle qu’il a joué dans l’importante déclaration faite par l’Académie, au sujet de la prononciation du grec. Chargé de rédiger le rapport en réponse à la question posée par le ministre de l’instruction publique 6, il vit ses collègues repousser unanimement le système d’Erasme, et réclamer l’adoption, dans l’enseignement, de la prononciation conservée par les Grecs modernes. Il eut ainsi la satisfaction, très flatteuse pour un savant, de mesurer les progrès faits par une opinion qu’il avait soutenue dès sa jeunesse, et d’en proclamer lui-même le triomphe.

»Ce fut aussi pour lui, dans ces dernières années de sa carrière, une joie profondément ressentie, de voir s’établir pour la propagation des mêmes idées et de toutes celles qui peuvent contribuer au progrès des études grecques, une société née de l’initiative privée des amis de la Grèce. Aussi fut-il l’un des premiers fondateurs et des apôtres les plus zélés de notre Association, qui réalisait un de ses vœux les plus chers : car elle lui montrait une armée s’organisant pour la défense de la cause qu’il avait servie avec éclat. S’il eut la douleur de voir, en mourant, la France subissant les terribles effets d’une défaillance momentanée, il put du moins emporter avec lui la conviction que les études qui forment les générations sérieuses et fortes n’étaient pas chez nous en décadence. Or il avait trop de foi dans la puissance de l’esprit et dans la vertu de la science, pour ne pas voir dans cette activité studieuse le présage d’un meilleur avenir.

»Il appartient à ceux qui ont connu de près M. Dehèque, de donner de son caractère et de sa vie une image plus complète, plus fidèle dans ses détails que je n’ai pu le faire dans les pages qu’on vient de lire 7. Cependant, à travers la description, très imparfaite elle-même, de ses travaux philologiques, le lecteur aura entrevu, je l’espère, quelques-uns des traits de cette physionomie douce et attachante. On peut dire que, chez notre regretté confrère, la haute culture hellénique n’avait pas été seulement un instrument de travail, un simple aliment à son activité scientifique : l’hellénisme, dans ce qu’il a de plus élevé et de plus pur, l’hellénisme des Socrate, des Platon et des Chrysostome, avait pénétré l’homme tout entier. Il devait à cette éducation, autant peut-être qu’à la nature, la rare distinction de son esprit, une curiosité littéraire que les recherches de l’érudition ne faisaient qu’exciter, le goût vif et délicat du beau, inséparable pour lui de celui du bien. On ne peut nier enfin qu’il n’eût puisé en partie à la même source quelques-unes des qualités les plus aimables de son caractère, surtout cette bonne grâce dans la modestie et dans la bonté, cette simplicité clairvoyante et fine, qui sont l’atticisme de la vie. » Dehèque demeurait 13, rue de Verneuil en 1830-1831. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris Vbis7K4 2 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille Xe arrondissement ; Archives de Paris Vbis7K4 4, contrôle nominatif des citoyens décorés de la médaille de Juillet auprès de la mairie du (ancien) Xe arrondissement ; Archives de Paris VD6 524 n° 3, 1833, (ancien) Xe arrondissement municipal, état d’émargement de la somme de vingt-cinq francs accordée à des décorés du (ancien) Xe arrondissement de Paris à l’occasion des fêtes nationales de juillet 1833 ; Archives de Paris VD6 545 n° 3 (liste des médaillés du [ancien] Xe arrondissement) ; Archives nationales F/1dIII/36, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 août 1831 par la mairie du (ancien) Xe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) Xe arrondissement ; Archives nationales F/1dIV/D/6 ; l’Annuaire de lAssociation pour lencouragement des études grecques en France, cinquième année, 1871, p. 180 et suivantes.

1.

Notre savant président, M. Egger, gendre de M. Dehèque.

2.

Voir, dans le beau livre que M. Egger a consacré à l’Hellénisme (vol. I, appendice 1), le chapitre intitulé : De l’état actuel de la langue grecque et des réformes qu’elle subit.

3.

Préface du Dictionnaire grec moderne.

4.

Nous signalerons en particulier les leçons proposées par M. Cafftaux dans la Revue archéologique et dans la Revue de l’instruction publique.

5.

Il a poussé, sur ce point, l’abnégation jusqu’à refuser de signer, autrement que de ses initiales, la traduction de l’Anthologie et celle du discours d’Hypéride.

6.

Ce rapport a été publié dans les Comptes rendus des séances de l’Académie, année 1864.

7.

Je ne puis mieux faire que de rappeler les paroles touchantes que M. Brunet de Presle, notre président de l’année dernière, a consacrées, dans son discours, à son ami M. Dehèque. Un de nos collègues, M. Albert Dumont, dans la Revue des cours littéraires (n° du 19 août 1871), donne aussi sur la biographie de M. Dehèque des détails pleins d’intérêt et de charme.

Soumettre une suggestion sur la notice

Votre adresse email
Numéro de téléphone


Tous droits réservés - © 2026 Laurent Louessard / Camille Maillet (Torii Kōdo) - Mentions légales - Politique de confidentialité - Contact
An unhandled error has occurred. Reload 🗙

Rejoining the server...

Rejoin failed... trying again in seconds.

Failed to rejoin.
Please retry or reload the page.

The session has been paused by the server.

Failed to resume the session.
Please reload the page.