Denis, Lucien, Paul, Marie
Biographie
Né le 15 juin 1800 (mais le 25 juin 1800 in Archives de Paris VK3 25 dans une liste de citoyens proposés pour la médaille, liste qui est corrigée à la main) à Châteaugiron (Ille-et-Vilaine). Commissaire de police de Chaillot en juillet 1830, il soutint – curieusement serait-on tenté de dire – la contestation dès son début. Il rédigea, après la victoire, plusieurs lettres adressées à la Commission des récompenses nationales, afin de faire valoir ses propres droits à une récompense. Les différents courriers qu’il adressa nous donnent en tout cas des indications précieuses sur le déroulement des événements dans cette commune. Il fit parvenir d’abord un Mémoire à l’appui d’une demande de décoration de la Légion d’honneur, ainsi rédigée : « Ma position était d’autant plus délicate vis-à-vis de M. Mangin [le préfet de police, N.D.A.] que j’avais la preuve qu’il avait récemment écrit à M. Levé, curé de Chaillot, pour lui demander par quels motifs je m’étais abstenu d’assister aux processions de la Fête-Dieu. Cependant dès le 26 juillet, je n’exécutai plus ceux de ses ordres relatifs à l’ordonnance du 25 ; bien plus je fis donner avis aux Courrier français par un de mes amis, M. Pebeyre, qui s’est distingué parmi les élèves de l’Ecole de médecine, que les commissaires de police avaient ordre de visiter les voyageurs à leur départ, pour saisir les journaux dont ils seraient porteurs. Le 28, je fis sonner le tocsin lorsque celui de la cathédrale n’avait pas encore été entendu ; un nommé Chabot, ancien officier de gendarmerie, inspecteur divisionnaire attaché à l’attribution des voitures, accourut pour m’interroger et ne me laissa pas ignorer qu’il allait se rendre à l’instant même chez le préfet. Je devais croire ce dernier tout-puissant encore puisque l’état de Paris ne m’était connu que par le bruit du canon. Je fus le premier à faire pressentir que si les troupes royales étaient battues elles se retireraient par Chaillot. On y manquait de balles. M. Destains et moi passâmes une partie de la soirée du 28 à faire couler du plomb pour avoir des balles. Ce fut lui qui, le lendemain, mérita d’être choisi pour chef par les combattants, auxquels il confia les jours suivants la garde des barrières, et qui me seconda avec utilité pour le maintien de l’ordre dans mon quartier. Il y avait existé trois postes : un de gardes royaux au dépôt du 6e régiment de la garde, deux du 5e régiment de ligne l’un au corps de garde de la rue de Chaillot n° 21, l’autre à la barrière des Bonshommes. Je trouvai chez le nommé Faez, commandant le poste de la rue de Chaillot, des dispositions favorables à la cause de la liberté ; il s’entendit avec celui de la barrière des Bonshommes et il fut convenu entre nous qu’ils ne se joindraient pas au peuple contre les troupes royales mais qu’ils se laisseraient désarmer. Les soldats du poste de la barrière des Bonshommes furent désarmés le 28 au soir ; ils accoururent à celui de Chaillot où ils portèrent l’épouvante et qui partit avec à la faveur de l’obscurité mais en emportant ses armes. A la sortie de Chaillot, ils se trouvèrent en face d’un poste occupé par le peuple ; ils essuyèrent une décharge, perdirent un homme mais, fidèles à leur promesse, ceux qui étaient armés ne vengèrent pas la mort de leur camarade.
»La garde du dépôt (qui a été presque entièrement préservé du pillage) disparut le 29. Dès le matin de cette journée mémorable pour Chaillot on avait recommencé à sonner le tocsin et on avait élevé des barricades. Ce fut par environ quatre-vingts citoyens disséminés sur le quai de Billy, le Trocadéro, l’allée des Veuves, l’avenue de Neuilly, et aux barrières que furent arrêtées les communications entre l’état-major et Saint-Cloud. Quand la déroute arriva, ces tirailleurs osèrent attaquer l’armée royale tout entière. Ils lui tuèrent trois officiers et quatre soldats et firent rendre les armes à plus de trois cents. Cette gloire est celle du peuple, si j’y ai droit c’est pour avoir favorisé son élan et l’avoir préparé au combat. Les regrets des habitants de Passy font ma portion assez belle. Ils ont plus de ressources, leur population est plus nombreuse ils ont à eux une compagnie de sapeurs-pompiers, le terrain est plus avantageux cependant ils sont réduits à envier les trophées de Chaillot uniquement parce que l’autorité y a comprimé le premier élan. Ce fut par mes soins que, dès le 30, les citoyens tués les armes à la main furent enterrés avec les honneurs qu’il avaient mérités. Ce même jour, une instruction fut également faite par moi contre un homme infâme réclamé avec menaces par ses amis et qui avait mis un citoyen en danger d’être tué par surprise. Je ne faisais que mon devoir mais je le faisais dans un jour où il y avait plus de danger pour un commissaire de police que pour tout autre à le remplir. Des armes et des munitions ont été achetées de mes deniers pour ceux qui en manquaient, des dépouilles m’ont été abandonnées non sans sacrifice de ma part, des corvées ont été faites à mon compte.
»Les pièces à l’appui de chacun de mes faits sont entre les mains de monsieur Girod de l’Ain ; puissent-ils vous paraître, messieurs, une recommandation suffisante pour justifier ma demande, qui ne saurait m’être permise que dans les circonstances actuelles. Ce ne sont pas en effet mes services antérieurs qui peuvent me placer en évidence puisque je suis le plus jeune des commissaires de police, mais les récompenses que vous êtes appelés à décerner sont des récompenses pour le moment ; l’âge, qui dans un autre temps serait un obstacle, doit être aujourd’hui un avantage et la qualité de commissaire de police qui était un tort doit être un mérite car à l’avenir personne n’en aura plus de besoin de rassurer sur ses principes et que ce sera la meilleure manifestation. »
Il envoya, par la suite, une note à Bétou, membre de la Commission des récompenses nationales, afin de compléter ses premières déclarations : « Monsieur, quand j’eus l’honneur de vous rendre compte à l’hôtel de ville d’une partie de ce que j’avais fait dans les journées de Juillet, vous me laissâtes croire que je vous paraissais avoir mérité la décoration que je sollicitais. Soumis à la hiérarchie administrative, je vous prévins que j’avais transmis à mon chef les documents que ces journées m’avaient mis entre les mains. Ma demande a eu le sort de celles de plusieurs de mes administrés, elle a été communiquée à mes compétiteurs, elle a dû trouver des contradicteurs. Je n’ai point voulu cesser d’être leur ami, et je n’ai point examiné s’il y avait chez eux du ridicule, surtout je ne l’ai point publié. On m’a reproché de me présenter avec une demande toute simple, toute nue, n’étant appuyée ni par apostille ni par signature ni par certificat. Si votre commission m’en demandait officiellement, je saurais lui en adresser. Jusque-là je n’en faisais rien, ne croyant pas convenable de demander des certificats à ceux auxquels je suis chaque jour appelé à en donner. Pour y suppléer j’indiquerai et je discuterai les faits qui me sont personnels avec plus détendue que je ne l’ai fait.
»Chaillot n’est point le quart de Paris, comme il l’a été déclaré le 5 novembre dans le procès du Figaro sur les événements de Chaillot. Il peut égaler en étendue et non en importance deux quartiers du centre ; on n’y reconnaît que deux autorités, celle du commissaire de police et celle du curé.
»Le lendemain des ordonnances liberticides, je me trouvai dans la nécessité de me déclarer leur fauteur ou leur adversaire ; on me demanda mon concours pour leur exécution, en me donnant l’ordre d’empêcher les journaux libéraux de paraître et de les saisir. Je laissai mes limonadiers libres de les recevoir. Donc si j’avais été juge, j’aurais laissé les imprimeurs libres de les imprimer. Si j’avais été simple particulier, je les aurais colportés puisque le 27 au matin M. Pebeyre, élève en médecine, ayant apporté à Chaillot un exemplaire du journal le Temps, nous le lûmes ensemble et publiquement chez madame Lance, rue de Chaillot n° 48.
»Ce même jour j’allai déjeuner avec Destains au café face les Ambassadeurs et nous convînmes que s’il y avait résistance nous y prendrions part. Jugeant ma présence nécessaire dans mon quartier pour prévenir les désordres, il fut arrêté que Destains parcourrait Paris et m’instruirait du mouvement. A 8 heures du soir, je m’avançai moi-même jusque sur la place Louis XV où stationnaient un escadron de lanciers et un détachement de la garde royale, tenant le front des Tuileries et en éloignant les curieux. Cependant où étaient à cette même heure grand nombre de commissaires : en conférence avec les chefs des troupes royales en station dans leurs quartiers et dans le but de faire des sommations au peuple dans le cas d’une agression nocturne de sa part. Ce jour, il n’y eut rien de remarquable à Chaillot et pendant la nuit que je passai en partie dehors avec M. Fournier employé au ministère de la Justice, nous apercevions très distinctement dans Paris plusieurs incendies, que nous pensions plus graves que ceux de simples corps de garde.
»Le 28 à 9 heures du matin, les nombreuses laitières de Chaillot rapportèrent des nouvelles alarmantes. Madame Theaux, demeurant rue de Chaillot n° 59, vint me prévenir qu’on brisait toutes les enseignes à l’effigie des princes et que la laitière sa voisine demeurant à La Villette avait été arrêtée en route. Quelques-unes prétendirent que le commissaire du Palais-Royal avait été massacré dans la rue Saint-Honoré et le jeune Lanias fils de l’employé au ministère des Finances crut devoir venir me prévenir qu’on lui avait assuré que celui de La Villette avait éprouvé un sort semblable. Bientôt les enseignes furent brisées dans Chaillot et la fusillade se fit entendre dans l’intérieur de Paris. Les nouvelles les plus contradictoires se succédaient avec rapidité et, à chaque pas dans les rues, on apercevait des groupes.
»A 6 heures, je reçus la visite de M. Bizet, maître chaudronnier, propriétaire de plusieurs maisons à Chaillot, à la tête d’un établissement considérable rue Saint-Lazare. Nous parlâmes du bon effet que produisait le costume de garde national ; je l’invitai à se revêtir du sien, et il me quitta pour aller le prendre après avoir rassuré sa femme, qui craignait le pillage et voulait l’empêcher de sortir.
»J’ai appris que le troupes qui occupaient depuis la veille les postes de Chaillot de la barrière des Bonshommes n’avaient pas reçu leurs rations accoutumées ; je leur trouvai les dispositions les plus amicales, ce qui ne surprendra pas quand on saura qu’elles faisaient partie du 5e de ligne, et accompagné de l’un d’eux, le jeune Faez, j’allai leur ouvrir un crédit chez le sieur Vallée, restaurateur rue de Chaillot n° 27, et chez le sieur Gouin, boulanger rue de Chaillot n° 43.
»De 11 heures à midi, je reçus la visite du sieur Douelle, propriétaire marchand de vin, ancien tambour de la garde nationale demeurant rue de Chaillot n° 21, du sieur Leguay, propriétaire de la maison même rue n° 17, du sieur Caille, chaudronnier son locataire et du sieur Menneray, coiffeur même rue n° 9 ; ils venaient en armes et en costume de garde national s’entendre avec moi sur les mesures à prendre. Je leur fis part des bonnes dispositions de la garnison, de laquelle il n’y avait rien à craindre ; j’émis le premier l’avis que si les troupes étaient battues elles se retireraient sur Saint-Cloud, par conséquent par Chaillot. Je leur représentai que, sans point de ralliement, ayant à traverser les Champs-Elysées occupés par de nombreux détachements, leur costumes ne manqueraient pas d’attirer l’attention des troupes provoquant leur attaque, que, fussent-ils heureux, leurs forces matérielles ne seraient qu’un faible secours pour Paris tandis que leur présence à Chaillot où ils étaient connus de tous, rassurerait la population, encouragerait les plus timides et serait même utile à ceux qui étaient disposés à se battre, en se mettant à leur tête. Depuis ils ont cru devoir me remercier de ce conseil, qui fut suivi.
»J’ignore s’il produisit un effet immédiat mais vers 1 heure de relevée je vis arriver chez moi dix individus que je reconnus pour des ouvriers de la fonderie, conduisant devant eux M. Levé, le curé, et son premier vicaire, qui avaient refusé de leur laisser sonner le tocsin. Je leur fis ouvrir les portes de l’église et je les autorisais à le faire sonner. Leurs camarades qui les attendaient dans la rue criaient Nous voilà renvoyés de la fonderie et de la savonnerie avec Charles X nous n’aurons plus d’ouvrage, nous voulons nous battre !
»Le bruit fut bientôt répandu que c’était par mon ordre qu’on sonnait le tocsin. Certaines personnes que le langage et la mise des fondeurs effrayaient m’accusèrent de provoquer un mouvement qui serait funeste au quartier. L’ex-secrétaire intime de celui qui a été successivement ministre de la Guerre et des Affaires étrangères vint me représenter que puisque ces ouvriers ne se plaignaient que de manquer d’ouvrage il était chargé de mettre de l’argent à ma disposition pour leur distribuer à condition qu’ils rentreraient chez eux. Il se retira après s’être convaincu que nous ne marchions pas vers le même but.
»Pendant ce temps-là le sieur Guichard d’Arpajon, cocher dans l’établissement de M. Stanislas Lecomte allée d’Antin n° 1, était massacré dans sa cour par la garde arrivant de Versailles, et Destains accourant de Paris m’annonçait que les troupes royales étaient maîtresses de l’Hôtel de ville. Comme les munitions manquaient, j’allai chez lui aider à fondre un demi cent de balles. A l’entrée de la nuit il partit pour aller reconnaître l’intérieur de Paris, je montai sur la terrasse de sa maison, où je l’attendis jusqu’à minuit, contemplant de nombreux incendies que j’ignorais n’être que ceux des bâtiments d’octroi des barrières, mais, succombant à une insomnie de trois jours, j’allai prendre du repos chez moi.
»A cette même heure, la garnison de Chaillot regagnait sa caserne du faubourg Poissonnière après s’être laissé désarmer, comme elle me l’avait promis et avoir vu tuer un des siens, sans venger sa mort.
»Les ouvriers de Chaillot ayant à leur tête Guillaume Sorot, ouvrier maçon, demeurant rue de Chaillot n° 25, aussi audacieux que mauvais sujet et contre lequel j’avais instruit plusieurs fois, venant de désarmer le poste des Bonshommes, voulurent fermer la barrière et se faire renforcer par les habitants de la commune voisine ; mais là l’autorité avait donné ordre de tirer sur les citoyens armés et plus tard on la vit elle-même venir faire ouvrir la barrière de Passy.
»Le 29, dès le point du jour le tocsin fut sonné de nouveau et le sieur Douelle, le même qui la veille était venu se mettre à ma disposition, battit la générale. Des barricades s’élevaient sur les points les plus importants et une était dressée devant la palissade de mon jardin dans la rue Bizet.
»A 9 heures du matin le nommé Chabot, demeurant rue de Chaillot n° 81, se disant officier de gendarmerie et décoré, vint m’interroger sur ce qu’on sonnait le tocsin ; il fit des gestes menaçants répétant qu’il savait manier des armes au besoin et, en se retirant, déclara qu’il allait directement rendre compte au préfet de ma conduite. Cette scène a eu lieu en présence de M. Lepaute, horloger du roi et de la ville, propriétaire de la maison rue des Vignes n° 3, y demeurant venu chez moi pour me parler de son désir d’être utile à la cause de la liberté.
»Je parcourus mon quartier, où il n’y avait encore que de l’agitation mais bientôt parurent les troupes royales et trouvèrent Chaillot prêt pour les coups de fusil.
»Destains, le bourgeois le plus remarquable parmi ceux qui avaient pris part au mouvement, devint après le combat un centre de réunion. Il fit occuper dès le soir les barrières et les postes et lui faisant compliment à la tête d’un peloton sur l’obéissance qu’il avait obtenue de gens réputés les ahuris de Paris, il me dit tout bas Ils m’appellent comte, il faut le laisser croire. Il avait eu l’attention de faire donner à l’hôtel de ville avis de la situation de Chaillot et j’avais rencontré dans l’avenue de Neuilly le sieur Dabadie, ouvrier chapelier demeurant rue de Chaillot n° 109, qui était envoyé en députation.
»De suite je m’occupai de faire enterrer les morts ; je demandai que le cimetière de Passy fût mis à ma disposition. Le 30 au matin je reçus de celui qui avait remplacé le maire l’autorisation que j’avais sollicitée. Les corps du sieur Dugard, ouvrier fondeur rue de Chaillot n° 34 et du sieur Brunet, ouvrier raffineur, même rue n° 7, furent portés à l’église et enterrés avec honneur ; ceux du capitaine Lemothieux du capitaine Aubry, d’un lieutenant et de leurs quatre soldats furent jetés dans une fosse commune.
»Au moment où le sieur Edouard Pétiniaud, administrateur des voitures dites des environs de Paris établies rue Marbeuf n° 13, et le sieur Prosper Fourmont, employé au ministère de l’Intérieur, demeurant chez lui, venaient me chercher avec leurs armes pour parcourir les approches du bois de Boulogne où on annonçait que campaient les troupes royales, on m’amena un cavalier qui venait d’être arrêté à la barrière de l’Etoile, qu’il voulait passer. Il portait un sabre et une giberne et se prétendait patriote. Je lui demandai pourquoi il voulait sortir de Paris, il me répondit qu’il était marchand de chevaux, qu’il en avait à Neuilly et qu’il désirait aller donner des ordres pour les faire entrer dans Paris. Ce qui me fit croire à sa bonne foi c’est qu’il montait un cheval gris très fin ; toutefois je lui dis de nous suivre tous les trois jusqu’à la barrière de l’Etoile, qui était gardée par des gens de mon quarter et, là, mon intention était de lui donner deux hommes pour l’accompagner jusqu’à Neuilly. En débouchant par la rue de Chaillot, j’aperçus dans l’avenue de Neuilly, en face la maison de madame Sené, au coin de la rue Neuve-de-Berry, deux cavaliers qui se dirigeaient du côté de la barrière de l’Etoile. Je reconnus l’un d’eux pour le nommé Pioger, chef de la brigade du château. L’avenue de Neuilly faisant partie de mon quartier, j’étais destiné à voir fréquemment le duc de Bordeaux aller à Bagatelle et en revenir ; j’avais si souvent vu à sa suite le nommé Pioger que je m’étais informé de ce qu’il était et c’est ainsi que je l’avais connu sans en être connu. Voyant son inspecteur entouré de gens armés, il conçut pour lui des craintes, accourut, sauta de dessus son cheval en s’écriant Les amis ne sont pas encore morts, ils se revoient avec plaisir ! et il prit le cheval de l’individu que j’accompagnais, auquel il donna le sien. Je craignis en demandant au sieur Pioger une explication ou en le faisant connaître d’exciter une irritation qui lui serait funeste. Il se forma promptement un rassemblement de plus de cinquante personnes et quoique le sieur Pioger affirma qu’il était aussi patriote que nous et qu’il était envoyé en exploration par le commandant de la garde nationale, il s’élevait des cris menaçants, que je fis cesser en disant de les conduire tous les trois à l’état-major de la place Vendôme. Le dévouement du sieur Pioger était tellement connu qu’à quelques jours de là il reçut du ministre de l’Intérieur l’ordre de quitter Paris dans vingt-quatre heures.
»Le même jour 30 à 1 heure de relevée un des hommes les plus mal famés du quartier, le nommé Beauviliers, marchand de vins au coin de la rue de l’Oratoire et de l’avenue de Neuilly, tenta de faire massacrer un patriote parce qu’il était armé d’un bâton ; il ne tira pas sur lui mais lui-même le renversa par terre d’un coup de canon de son fusil assené sur la tête. Il fut arrêté et je le refusai aux réclamations tumultueuses de ses amis mais pendant que je faisais panser le blessé par le docteur Canart et que je recevais les déclarations des témoins Hulot, Delauzière, Julliot, Vautier, Poullet et Moutard, Destains le rendait aux sollicitations de ses voisins.
»Dans l’après-midi le général en chef envoya de l’intérieur de Paris vingt citoyens pour garder la barrière des Bonshommes. Il n’avait pas été pourvu à leurs besoins. Je m’entendis avec le chef et je lui ouvris un crédit de vingt rations chez les sieurs Vallée et Gouin. Je fis les mêmes offres aux personnes qui avaient des prisonniers cachés chez elles et je distribuai quelques habits et des redingotes en échange de leurs vêtements militaires, que j’envoyai à la préfecture.
»On sut à Chaillot plutôt et mieux que partout ailleurs que le retour des troupes royales n’était plus à craindre. Je pressentis que les entrepreneurs de la salubrité seraient plusieurs jours sans paraître. Dès le 31 au matin, j’organisai un service provisoire et, de suite, on commença à enlever les barricades.
»Je savais que le docteur Audin-Rouvière, propriétaire de la maison rue de Chaillot n° 21, faisait paver la cour de sa maison : je le priai de mettre ses ouvriers à ma disposition et les rues de mon quartier furent pavées avant que beaucoup fussent débarrassées dans l’intérieur de Paris.
»Les propriétaires et les marchands déposèrent les armes après le combat, ne voulant pas rester confondus avec les ouvriers, qui se réunirent autour de Destains qui faisait sentir un commandement qui n’avait pas pour eux une compensation convenable dans les barriques de vin qu’il faisait distribuer aux derniers. On sentit le besoin de les remplacer par la garde nationale et je m’entendis avec M. Raphaël Jéramec, artiste, demeurant quai de Billy n° 18, qui, ce même jour 31, alla à la mairie solliciter l’ordre écrit de régulariser les opérations premières de la garde nationale.
»Il y avait foule parmi les ouvriers pour être de service au poste du dépôt du 6e régiment de la garde. L’avantage qu’ils y trouvaient était d’y laisser leurs vieux habits pour des neufs et s’ils se contentèrent du nécessaire c’est qu’ils comptaient sur une distribution générale qui leur avait été promise. Je commandai au sieur Veret, menuisier, rue de Chaillot n° 105, une cloison pour l’escalier et le corridor du bas et le lendemain matin elle fut placée.
»Le 1er août à 11 heures du matin, je reçus la visite de M. le capitaine d’habillement Chatelain, porteur d’un ordre de M. Bavoux, préfet de police de se faire délivrer par moi les objets qu’il désignerait : il était surtout inquiet du sort de dix-sept caisses évaluées plus de vingt mille francs qui lui avaient été laissées en dépôt par madame la comtesse Ganteaume. Il les reçut intactes à l’exception d’une.
»J’avais été informé qu’une quarantaine d’individus avaient formé le projet de piller le magasin. Je fis part de mes craintes à M. Chatelain ; il approuva de faire occuper le poste par des troupes régulières. Lui-même courut les demander et, dans l’après-midi, elles en prirent possession. Jusqu’au 9 août ce dépôt a été gardé par des troupes tantôt d’un régiment tantôt d’un autre ; les unes restant quarante-huit heures de service et toutes ne recevant point d’autres vivres que celles que je leur faisais porter. Il a été reconnu que ce magasin était celui qui avait le moins souffert et M. Chatelain a eu l’attention de me faire savoir qu’il n’avait pas laissé ignorer à l’autorité qu’il m’appartenait une part dans sa conservation.
»Lors de la marche sur Rambouillet des jeunes gens de l’intérieur de Paris, suivant le mouvement, vinrent me demander des armes ; je leur en donnai ainsi que des munitions, après avoir tiré d’eux un reçu que j’ai adressé à la préfecture.
»Au retour de cette campagne, il se répandit des nouvelles alarmantes. Je choisis des hommes de confiance, auxquels je procurai des armes, et le premier j’organisai des patrouilles de nuit, que je payai de mon argent. Je livrai à la justice le nommé David dit Moreau, vivant avec la femme Gerard, rue du Bouquet-des-Champs n° 3, et inculpé de voler à main armée sur le bord de l’eau et dans le bois d’Auteuil.
»Les dépenses ordonnancées par moi pour la nourriture des troupes et la salubrité, s’élevant à mille vingt-deux francs, ont été trouvées régulières et mises à la charge de la caisse de la préfecture mais elle n’a point eu à payer les dépenses faites de mes deniers pour divers corvées, pour libéralités alors nécessaires et pour les armes achetées par moi dont une partie a été déposée le 18 août à l’arsenal de Saint-Thomas-d’Aquin et pour lesquelles je n’ai rien réclamé.
»En agissant comme j’ai fait je n’ai eu besoin que de me laisser entraîner par mes sentiments. Mais si la cause que je servais de mes vœux et de mes moyens n’eût pas triomphé, l’affaire du tocsin qui avait été délibérée entre le curé et moi et qui avait eu de l’éclat aurait suffi pour provoquer ma destitution, en supposant que je l’eusse attendue. J’exposai donc ma carrière ; j’allais au-devant des vengeances particulières car parmi les combattants j’ai compté plus d’un citoyen envoyé par moi en prison et j’agissais avec la conviction que j’apportai plus qu’une force matérielle. Cependant il n’est que trop vrai que hors mon quartier je n’ai pas échappé à la censure et même à l’odieux qui a poursuivi les commissaires de police de la vieille administration. La Commission nationale a été instituée pour redresser ces torts de l’opinion ; j’espère donc, Monsieur, que cette considération contribuera à me mériter votre appui qui doit préparer l’approbation de la Commission. »
Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) Ier arrondissement. Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie du (ancien) Ier arrondissement. Il apostilla un certificat délivré en faveur de Lefevre, François, certifiant que ce dernier avait été limonadier dans le quartier de Chaillot et qu’il s’était « montré digne de l’héroïque population de Chaillot ». Il reçut sa médaille le 9 juillet 1831. En 1839, il était commissaire de police du quartier Montmartre à Paris. Denis demeurait 48, rue de Chaillot en 1830-1831. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris VD6 92 ; Archives de Paris VK3 24, département de la Seine, (ancien) Ier arrondissement, contrôle nominatif des citoyens décorés de la médaille de Juillet ; Archives de Paris VK3 25 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille, (ancien) Ier arrondissement, idem même référence liste alphabétique des décorés de la médaille de Juillet ; Archives de Paris VK3 43 ; Archives de Paris VK3 47 in dossier Lefevre, François ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) Ier arrondissement ; Archives de la préfecture de police AA 375 in dossier Breton, Marie, Hilaire (où il certifiait des signatures) ; Archives de la préfecture de police AA 384 in dossier Denis, Jean-Baptiste (sans doute est-ce lui qui, commissaire de police du quartier des Champs-Elysées, délivre en faveur de Denis, Jean-Baptiste un certificat de bonnes vie et mœurs) ; Archives de la préfecture de police AA 387 in dossier Duval, François (pour la légalisation de signatures) ; Archives de la préfecture de police AA 410 in dossier Quillié, Pierre, Michel (pour la légalisation de signatures) ; Cour des pairs, attentat des 12 et 13 ai 1839, procédure, dépositions de témoins, IIe série, Paris, Imprimerie royale, p. 240