Dumas, Alexandre

Biographie


Né le 24 juillet 1803 à Villers-Cotterêts (Aisne). Homme de lettres. Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné, paru dans ses Mémoires, et que nous reproduisons en entier : « Deux ou trois hommes seulement furent prévenus [de la signature par le roi des ordonnances, N.D.A.]. Ainsi, Casimir Perier (voir Perier, Casimir, Pierre), profondément dévoué, à cette époque, comme M. Dupin, comme M. Barrot (voir Odilon-Barrot, Camille, Hyacinthe) et comme tant d’autres, aux Bourbons de la branche aînée – nous le verrons bien, d’ailleurs, tout à l’heure, dans un instant, quand va éclater la révolution de juillet, et qu’il fera tout ce qu’il pourra pour s’opposer au mouvement –, Casimir Perier, en train de dîner à sa maison de campagne, au bois de Boulogne, reçut une petite lettre pliée triangulairement. Il l’ouvrit, la lut, et, pâle, plus que pâle, livide, il laissa tomber ses bras avec désespoir.

On lui annonçait – qui ? nul n’en a jamais rien su – que les ordonnances seraient signées le jour même.

Dans la nuit du 25 au 26, M. de Rothschild, qui jouait à la hausse, reçut ce simple petit mot de M. de Talleyrand : “J’arrive de Saint-Cloud ; jouez à la baisse.”

Mais, moi qui n’étais pas M. Casimir Perier, moi qui n’étais pas M. de Rothschild, moi qui n’étais pas l’ami de M. de Talleyrand, moi qui ne jouais ni à la hausse ni à la baisse, je ne savais absolument rien de ce qui se passait, et j’allais partir pour Alger. Alger, en effet, devait être une chose splendide à voir dans les premiers jours de la conquête.

J’avais retenu ma place à la malle-poste de Marseille ; j’avais fait mes malles ; j’avais changé trois mille francs d’argent pour trois mille francs d’or ; je partais le lundi 26, à cinq heures du soir, quand, le lundi matin à huit heures, Achille Comte entra dans ma chambre en disant : – Savez-vous la grande nouvelle ?

– Non.

– Les ordonnances sont dans Le Moniteur... Partez-vous toujours pour Alger ?

– Pas si niais ! Ce que nous allons voir ici sera encore plus curieux que ce que je verrai là-bas !

Puis, appelant mon domestique :

– Joseph, lui dis-je, allez chez mon armurier ; rapportez-en mon fusil à deux coups et deux cents balles du calibre vingt !

  

Chapitre CXLIII. Le troisième étage du n° 7 de la rue de l’Université. – Premier effet des ordonnances. – Le café du Roi. – Etienne Arago. – François Arago. – L’Académie. – La Bourse. – Le Palais-Royal. – Madame de Leuven. – Voyage à la recherche de son mari et de son fils. – Protestation des journalistes. – Noms des signataires.

Deux heures après, mon domestique était de retour avec les objets demandés. Je mis soigneusement sous clef fusil et balles, et je descendis pour prendre l’air de la rue.

Il était dix heures du matin ; la physionomie de Paris était aussi tranquille que si le Moniteur, au lieu de publier les ordonnances, eût annoncé l’ouverture de la chasse.

Comte riait de mes prévisions.

Je l’emmenai déjeuner au troisième étage du n° 7 de la rue de l’Université.

Le troisième étage du n° 7 de la rue de l’Université était occupé, à cette époque, par une très jolie femme qui avait bien voulu prendre à mon départ pour Alger un si vif intérêt, qu’elle devait me conduire jusqu’à Marseille.

J’allais lui annoncer que, momentanément du moins, j’avais renoncé à ce voyage, et que, par conséquent, si ses malles étaient faites, elle pouvait les défaire.

Elle n’avait pas très bien compris le motif que j’avais donné à mon excursion africaine – la curiosité ; elle ne comprit pas davantage le motif que j’alléguai pour rester en France, et qui était absolument le même – la curiosité. Son avis était que j’aurais pu trouver une meilleure raison, d’abord pour partir, ensuite pour rester.

Les lecteurs qui m’ont fait la grâce de suivre les différentes phases de ma vie dans ces Mémoires doivent s’être aperçus combien j’ai été avare de détails du genre de ceux que je leur communique en ce moment ; mais j’aurai plus d’une fois occasion de revenir sur cette liaison, dont Dieu a permis que, pour les mauvais jours, il me restât un de ces vivants souvenirs qui changent les tristesses en joie, les larmes en sourire.

C’était à Firmin que j’en étais redevable. Il avait été jouer Saint-Mégrin en province, et, un jour, il était entré chez moi m’amenant une magnifique duchesse de Guise, pour laquelle il réclamait toute mon influence théâtrale.

Je commençai par demander à Firmin quel degré d’intérêt et quel genre d’intérêt il portait à sa protégée. J’ai toujours fort respecté les protégées de mes amis, et en face de cette belle personne, la demande acquérait une certaine importance

Firmin m’avait répondu que son intérêt était tout artistique, et qu’ainsi le mien pouvait prendre la forme qui lui conviendrait.

Alors seulement, j’avais remarqué que la belle duchesse, que, jusque-là, je n’avais examinée que comme ensemble et au point de vue de la scène, avait des cheveux d’un noir de jais, des yeux azurés et profonds, un nez droit comme celui de la Vénus de Milo, et des perles au lieu de dents.

Il va sans dire que je me mis à son entière disposition.

Malheureusement ou heureusement, l’époque des engagements de théâtre était passée ; les engagements de théâtre ont lieu au mois d’avril, et madame Mélanie S *** m’avait été présentée vers la fin du mois de mai.

J’échouai donc dans mes recommandations. Mais, comme la belle duchesse vit bien qu’il n’y avait point de ma faute, elle ne prit pas de rancune de ma non-réussite. Je la déterminai même à rester à Paris ; elle était jeune, elle pouvait attendre ; les occasions ne manqueraient pas, si elle se tenait prête à les saisir ; d’ailleurs, si ces occasions ne venaient pas d’elles-mêmes, je m’arrangerais de manière à les faire naître.

J’avais déjà assez de réputation, à cette époque, pour qu’une pièce signée de mon nom fît ouvrir les deux battants du théâtre à l’homme ou à la femme que je voudrais bien charger d’en porter le manuscrit au directeur. En attendant, à l’exemple de l’abbé Vertot, je commençai mon siège. Je crus un instant que, comme Achille devant Troie, j’en avais pour neuf ans ! Je me trompais : j’en avais, comme le duc d’Orléans devant Anvers, pour trois semaines seulement.

Que mes lectrices soient franches, et elles avoueront ce que nos ingénieurs français ont avoué hautement à la gloire du général Chassé : c’est qu’une résistance de trois semaines est une résistance fort honorable, et qu’il y a peu de places, si bien fortifiées qu’elles soient, qui tiennent ce temps-là.

Or, la mienne avait tenu, et, comme elle n’avait été enlevée que par surprise, elle n’avait pu mettre dans la capitulation qu’il me serait défendu de quitter Paris sous prétexte de curiosité.

J’ai dit à quel point ma curiosité était grande de voir Alger au moment où cette ville venait d’être prise, et comment une curiosité plus grande encore me faisait renoncer à ce projet.

Puis, avouons une chose dont je crois me souvenir, si loin qu’il y ait du jour où j’écris ces lignes à l’époque où se passaient les événements que je raconte, c’est que cette extrême curiosité de voir Alger m’était venue dans un instant de mauvaise humeur, et que, cet instant de mauvaise humeur passé, de même que j’avais été fort content de trouver un prétexte pour partir, peut être étais-je très satisfait de trouver un prétexte pour rester. A une heure, nous descendîmes, Achille Comte et moi ; nous fîmes quelques pas ensemble sur les quais ; puis, comme aucune agitation ne se manifestait, il me quitta en me donnant rendez-vous pour le lendemain.

J’allai au Palais-Royal ; je comptais y prendre langue ; mais pas moyen : le duc d’Orléans était à Neuilly ; le duc de Chartres était à Joigny, à la tête de son régiment [1] ; M. de Broval était à Villiers ; on n’avait point aperçu Oudard.

Je descendis au Café du Roi. Les habitués principaux étaient, on se le rappelle, les rédacteurs de La Foudre, du Drapeau blanc et de La Quotidienne, tous journaux royalistes. On y applaudissait fort à la mesure prise. Lassagne seul paraissait assez soucieux. Je me mêlai peu à la conversation : tous ces hommes, Théaulon, Théodore Anne, Brisset, Rochefort, Merle, professaient une opinion opposée à la mienne, mais étaient mes amis. J’ai horreur de me disputer avec mes amis ; j’aime mieux me battre contre eux. Or, ma conviction était toujours la même, c’est-à-dire qu’avant vingt-quatre heures, on se tirerait des coups de fusil. Pendant que j’étais au Café du Roi, Etienne Arago (voir Arago, Etienne, Vincent) y entra. Notre liaison, je l’ai dit, avait pris date du compte rendu qu’il avait fait de mon Ode au général Foy de mes Nouvelles contemporaines dans La Lorgnette et dans Le Figaro.

Ce jour-là, nous avions un autre motif pour nous rechercher, c’est que nos opinions étaient les mêmes. Nous sortîmes ensemble – il était une heure et demie ; à deux heures, son frère François devait prononcer un discours à l’Académie. Ayant un billet à sa disposition, Etienne me proposa de me faire entrer à la séance. Je n’avais jamais vu que l’extérieur de l’Institut ; je pensai que de longtemps une aussi bonne occasion me serait donnée d’en voir l’intérieur, et j’acceptai.

A l’entrée du pont des Arts, nous rencontrâmes un avocat de nos amis, Mermilliod, je crois. A la première nouvelle des ordonnances cinq ou six journalistes et autant de députés s’étaient rendus chez maître Dupin, pour savoir de l’illustre jurisconsulte s’il y avait moyen de publier les journaux sans autorisation ; mais l’illustre jurisconsulte, au lieu de résoudre le problème qu’on lui proposait, s’était contenté de répondre :

– Messieurs, la Chambre est dissoute... Messieurs, je ne suis plus député...

Et, quelques instances qu’ils eussent faites, journalistes et députés n’avaient pu tirer autre chose de lui. Les journalistes s’en étaient allés furieux ; les rédacteurs du Courrier français, du Journal du Commerce, du Journal de Paris avaient déclaré qu’ils allaient introduire un référé qui aurait pour but d’obtenir du président du tribunal de première instance, M. de Belleyme, une ordonnance prescrivant aux imprimeurs de prêter leurs presses aux journaux non autorisés.

Mais le moyen d’espérer que M. de Belleyme rendrait un arrêt, quand M. Dupin avait refusé de donner une simple consultation ?

Néanmoins toutes ces démarches indiquaient déjà un commencement de résistance. Etienne, de son côté, prétendait que son frère ne prononcerait pas son discours, et prendrait pour prétexte de son silence la gravité de la situation.

Le courage et le patriotisme de François Arago étaient assez connus pour que l’on ne trouvât rien d’étonnant à cette opinion émise par son frère.

Nous arrivâmes à l’Institut. Il y avait grande agitation parmi tous ces immortels, d’habitude si calmes dans leurs habits bleus brodés de vert.

On n’était pas encore en séance. Le bruit courait qu’Arago ne parlerait pas. Quelques académiciens disaient qu’il parlerait, attendu qu’il était trop honnête homme pour compromettre l’Académie par son silence.

– Parlera-t-il ? ne parlera-t-il pas ? demandai-je à Etienne.

– Nous allons le savoir me répondit-il ; le voici là-bas.

– Eh ! dis-je, n’est-ce point avec le duc de Raguse qu’il cause ?

– Oui ; le duc de Raguse est un de ses plus vieux amis.

– Avançons donc... Je suis bien aise de savoir ce que le signataire de la capitulation de Paris dit des signataires des ordonnances.

– Pardieu ! reprit Etienne, il dit qu’ils viennent de défaire, aujourd’hui 26 juillet 1830, ce qu’il avait fait, lui, le 30 mars 1814.

Nous continuâmes notre route ; mais ce n’était pas chose facile que de se frayer un chemin au milieu de tant d’illustrations, à qui l’on devait au moins une excuse par bourrade.

Aussi le duc était-il déjà loin de François Arago quand nous arrivâmes près de celui-ci.

– Tu quittes Marmont, demanda Etienne ; que dit-il ?

– Il est furieux ! Il dit que ce sont des gens qui se perdent et il ne craint qu’une chose, c’est d’être obligé de tirer l’épée pour eux.

– Bon ! fis-je, il ne lui manquerait plus que cela pour se populariser !

– Et toi, que dis-tu ? demanda Etienne à son frère.

– Moi, je dis que je ne parlerai pas.

Cuvier passait ; il s’arrêta à ces mots, qu’il avait saisis à la volée.

– Comment ! vous ne parlerez pas ? s’écria-t-il.

– Non, répondit Arago.

– Et tu auras bien raison ! dit Etienne.

– Voyons, mon cher, venez donc par ici, et causons raisonnablement, dit Cuvier.

Et il entraîna François Arago loin de nous.

De l’endroit où nous étions, nous pouvions juger, par la vivacité des gestes, de l’animation des paroles. M. Villemain venait de joindre les deux interlocuteurs, et paraissait avoir pris Cuvier à partie. Plusieurs autres académiciens que je ne connaissais pas de visage, et peut-être pas même de nom, entouraient Arago, et semblaient, au contraire de M. Villemain, insister, comme Cuvier, pour qu’il parlât.

Au bout d’un quart d’heure, il était décidé qu’Arago parlerait. Du reste, la décision avait, si l’on peut dire cela, été prise à la majorité des voix, et il avait été impossible à l’illustre astronome de résister à ce désir de la plupart de ses confrères, qui déclaraient tout haut qu’ils regarderaient son silence comme factieux. Il repassa près de nous pour aller prendre sa place.

– Eh bien, tu parles donc ? lui demanda Etienne.

– Oui mais sois calme, répondit-il ; je t’assure qu’à la fin de mon discours, ils penseront qu’il vaudrait autant que je n’eusse point parlé. – Que diable va-t-il pouvoir dire à propos de Fresnel ? demandai-je à Etienne. C’était l’éloge de Fresnel qui était l’objet du discours. – Oh ! dit Etienne, sous ce rapport, je suis tranquille ! Fût-il question du Grand Turc, il trouvera bien moyen de leur glisser ce qu’il a sur le cœur. Et, en effet, à propos de l’habile ingénieur des ponts et chaussées, du savant physicien, du sévère examinateur de l’Ecole polytechnique, de l’illustre inventeur, enfin, des phares lenticulaires, Arago trouva moyen de jeter aux passions politiques d’ardentes allusions que l’assemblée accueillit par de frénétiques applaudissements. Cuvier et les autres académiciens qui avaient insisté pour qu’Arago parlât, avaient eu raison ; seulement, ils avaient eu raison à notre point de vue, et non au leur.

Ce ne fut pas un simple succès qu’obtint Arago, ce fut un triomphe.

A la vérité, il est impossible d’être plus pittoresque, plus grand, plus beau même, que ne l’est François Arago à la tribune, quand une véritable passion l’emporte, qu’il relève la tête en secouant ses cheveux noirs de 1830 ou ses cheveux gris de 1848. Qu’il attaque les violateurs de la charte royaliste ou défende la Constitution républicaine, c’est toujours le même éloquent orateur, parce que c’est toujours le même poète inspiré, le même législateur convaincu. C’est qu’Arago est non seulement la science, mais encore la conscience ; non seulement le génie, mais encore la probité ! Constatons cela en passant ; beaucoup le diront comme moi, je sais bien, mais je veux être de ceux qui le disent. En sortant de l’Institut, je montai chez madame Chassériau, qui demeurait à l’Académie même, grâce à la position qu’y occupait son père, M. Amaury Duval. Madame Chassériau, qui s’est appelée depuis madame Guyet-Desfontaines, est une de mes plus anciennes amitiés ; je crois avoir déjà parlé d’elle, et dit que sa maison, avec les maisons de Nodier et de Z­immermann, était de celles où j’avais toujours de l’esprit. Qu’on ne s’y trompe point, ce n’est pas un compliment que je me fais, c’est une justice que je rends à madame Guyet-Desfontaines ; elle est si bonne, si gracieuse, si affable ; elle rit si bien et avec de si belles dents, qu’il faudrait être le plus grand niais de la terre pour ne pas avoir près d’elle au moins l’esprit qu’elle donne. Elle était, comme tout le monde, assez préoccupée des événements ; elle ne pouvait, au reste, tarder à recevoir des nouvelles : M. Guyet-Desfontaines était allé consulter ce grand thermomètre de l’esprit parisien qu’on appelle la Bourse. La Bourse était à l’orage. Le trois pour cent était tombé de soixante et dix-huit francs à soixante et douze.

N’était-ce pas curieux que, dans la même journée, en même temps, à la même heure, la science et l’argent criassent anathème ? que l’Académie et la Bourse fussent du même avis ? J’allai dîner chez Véfour. En traversant le jardin du Palais-Royal, je remarquai une certaine agitation ; des jeunes gens montés sur des chaises lisaient Le Moniteur à haute voix ; mais cette imitation de Camille Desmoulins n’obtenait pas un grand succès. Après mon dîner, je courus chez Adolphe de Leuven, dont le père était, comme on sait, un des principaux rédacteurs du Courrier. Madame de Leuven était fort inquiète de son mari, qui, sorti depuis deux heures de l’après-midi, n’était pas encore rentré à sept heures du soir. Elle avait chargé Adolphe d’aller aux informations ; mais Adolphe n’était pas plus revenu que le corbeau de l’arche. Je me mis à mon on tour à la poursuite d’Adolphe. M. de Leuven n’était pas rentré parce qu’il y avait réunion au Courrier français ; Adolphe n’était pas revenu parce qu’on l’avait envoyé chez Laffitte.

Dans les bureaux du Courrier, on rédigeait une protestation au nom de la Charte. Cette protestation devait être signée par tous les journalistes. Quant aux moyens de résistance, on ne parlait encore que du refus de l’impôt.

Tout à coup, Châtelain (voir Chatelain, René, Théophile) entra triomphant : M. de Belleyme venait de rendre une ordonnance qui prescrivait aux imprimeurs d’imprimer les journaux suspendus.

Tout le monde politique a connu Châtelain ; c’était un des hommes les plus honorables de la presse, un des rares républicains de 1830.

Il déclara formellement que Le Courrier français paraîtrait le lendemain, dût-il paraître sous sa seule responsabilité.

Adolphe de Leuven rentra à son tour. Il avait été chez Laffitte, dont il avait trouvé la porte fermée.

Je retournai donner ces nouvelles à madame de Leuven ; malheureusement, elles n’étaient pas tout à fait aussi pacifiques que celles de la colombe, et j’étais loin de revenir une branche d’olivier à la bouche ; cependant, je la rassurai à l’endroit de son mari et de son fils : tous deux étaient bien portants, et devaient rentrer aussitôt que la protestation serait arrêtée.

Nous disons arrêtée et non signée, parce que cette question fut longtemps débattue, de savoir si la protestation serait signée ou non.

Les uns prétendaient qu’il y avait dans la presse une force inconnue qui grandissait par le mystère. Ceux-là étaient d’avis que la protestation ne devait pas être signée. D’autres prétendaient, au contraire, que mieux valait faire acte public d’opposition, et signer la protestation en toutes lettres.

Chose étrange ! C’étaient MM. Baude (voir Baude, Jean, Jacques) et Coste (voir Coste, Jacques) – deux hardis tirailleurs cependant – qui étaient d’avis de garder l’anonymat ; et c’était M. Thiers (voir Thiers, Adolphe), le prudent politique, qui était d’avis qu’on se nommât.

L’opinion de M. Thiers l’emporta.

A minuit, la dernière page de la protestation était couverte de quarante-cinq signatures (lire quarante-quatre ; voir ces noms).

Ces signatures étaient celles de MM. : Gauja, Thiers, Mignet, Carrel, Chambolle, Peysse, Albert Stapfer, Dubochet et Rolle, du National ; Leroux, Guizard, Dejean, de Rémusat, du Globe ; Senty, Haussmann, Dussard, Busoni, Barbaroux, Chalas, Billard, Baude et Coste, du Temps ; Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de Jussieu, Chatelain, Dupont et de la Pelouze, du Courrier français ; Année, Cauchois-Lemaire et Evariste Dumoulin, du Constitutionnel ; Sarrans jeune, du Courrier des Electeurs ; Auguste Fabre et Ader, de La Tribune des départements ; Levasseur, Plaignol et Fazy, de La Révolution ; Larreguy et Bert, du Journal du Commerce ; Léon Pillet, du Journal de Paris ; Bohain et Roqueplan, du Figaro ; Vaillant, du Sylphe. Qu’on ne s’étonne pas de nous voir transcrire ici ces quarante-cinq (lire quarante-quatre) noms. Ce sont, à tout prendre, ceux de quarante-cinq (lire quarante-quatre) hommes qui, en les écrivant, risquaient leur tête.

Quant à moi, qui ne risquais rien, mais qui n’eusse pas demandé mieux que de risquer quelque chose, je rentrai à 11 heures chez moi, après avoir eu le soin de donner de mes nouvelles au n° 7 de la rue de l’Université.  

On me croyait parti pour Alger !

  

Chapitre CXLIV

Matinée du 27 juillet. – Visite à ma mère. – Paul Fouché. – Amy Robsart. – Armand Carrel. – Les bureaux du journal Le Temps. – Baude. – Le commissaire de police. – Les trois serruriers. – Les bureaux du National. – Cadet de Gassicourt. – Le colonel Gourgaud. – M. de Rémusat. – Physionomie du passant.

J’étais rentré chez moi pour conserver, le lendemain, toute ma liberté d’action. Dès le matin, j’allai faire visite à ma mère. Il y avait deux jours que je ne l’avais vue, et je craignais qu’elle ne fût inquiète, surtout si elle avait appris quelque chose de ce qui se passait.

Ma pauvre mère demeurait, alors, rue de l’Ouest. Je crois avoir déjà dit que nous avions choisi pour elle ce nouveau domicile, afin qu’elle fût plus près de la famille Villenave, qui, ayant, de son côté, quitté la rue de Vaugirard, demeurait porte à porte avec elle. Mais, par malheur, en ce moment où ma mère eût eu si grand besoin de ce voisinage, madame Villenave, madame Waldor et Elisa – la plus fidèle compagne de ma mère, avec son chat Mysouf – étaient parties pour la Vendée, où elles avaient, à trois lieues de Clisson, une petite campagne nommée la Jarrie.

Je trouvai ma mère dans la plus parfaite tranquillité de corps et d’esprit ; aucun bruit de ce qui s’était passé n’était encore parvenu dans cette Thébaïde qu’on appelle le quartier du Luxembourg. Je déjeunai avec elle, je l’embrassai, et je partis la laissant dans cette douce quiétude.

En sortant, je tombai sur Paul Foucher. Il revenait de chez son beau-frère, Victor Hugo, qui demeurait rue Notre-Dame-des-Champs, et auquel il avait été annoncer qu’il avait, pour le lendemain, lecture de je ne quelle pièce à je ne sais quel théâtre.

Paul Foucher était, à cette époque, ce garçon myope et distrait qu’il est encore aujourd’hui, se heurtant indifféremment aux passants, aux bornes, aux arbres, contre lesquels il a toujours l’air de chercher les affiches des théâtres qui le jouent ; absorbé dans la pensée qui le tient au moment où on le rencontre, et incapable, pour entrer dans la vôtre, de sortir de cette pensée à laquelle il vous ramène sans cesse.  

Sa pensée dominante était celle de sa lecture pour le lendemain.

Paul Foucher, si jeune qu’il fut, venait d’entrer avec assez de bruit dans la carrière dramatique. On avait, l’année précédente, joué sous son nom, à l’Odéon, une pièce dont les grandes beautés – beautés excentriques et mal appropriées à la scène – avaient précipité la chute ; cette chute avait été profonde, mais glorieuse ; c’était une de ces chutes qui illustrent un homme, comme certaines défaites illustrent un peuple. Paul Foucher avait eu son Poitiers, son Azincourt ou son Crécy : il pouvait choisir.

La pièce se nommait Amy Robsart ; elle était tirée ou plutôt inspirée du roman de Walter Scott Le Château de Kenilworth.

Le lendemain de la chute, Hugo avait réclamé la paternité de la pièce ; mais l’honneur de l’unique représentation qu’elle avait eue n’en était pas moins demeuré à Paul Foucher.

Cette pièce ne fut point imprimée. Plus tard, Hugo me fit cadeau du manuscrit ; je dois l’avoir encore.

Je voulus en vain tirer quelque nouvelle de Paul : Paul ne savait qu’une nouvelle, et ne croyait pas que le monde politique ou littéraire eût besoin d’en savoir une autre.

Cette nouvelle, c’était que, le lendemain, il lisait une pièce en cinq actes.

Je vis le moment où il allait anticiper sur les droits du comité, et me proposer de me la lire. Comme la lecture du plus beau drame de la terre ne m’eût point consolé de perdre le moindre détail de celui que Paris mettait en scène en ce moment, je sautai dans un cabriolet, et j’échappai à la lecture.

Je donnai au cocher l’adresse de Carrel (voir Carrel, Nicolas, Armand).

Dès cette époque, Carrel était, pour la jeune opposition, un chef élu, sinon publiquement, au moins tacitement. J’avais connu Armand Carrel chez M. de Leuven, qui, lors de la rentrée en France du jeune proscrit politique, c’est-à-dire après le sacre de Charles X l’avait fait admettre parmi les rédacteurs du Courrier ; il demeurait, autant que je puis me le rappeler, rue Monsigny, ou, tout au moins, aux environs de cette rue.

Mort en 1836, Carrel n’est déjà plus, pour la génération des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, qu’une médaille historique. C’était à l’époque où nous sommes arrivés, un homme de vingt-huit ans, de taille moyenne, au front grave et fuyant, aux cheveux noirs, aux yeux petits, vifs, pleins d’éclairs, au nez long et pointu, aux lèvres minces et un peu pâles, aux dents blanches, au teint bilieux.

Tout en professant les principes du libéralisme le plus avancé, comme il arrive parfois aux hommes d’une grande intelligence et d’une exquise organisation, Carrel avait les habitudes les plus aristocratiques de la terre ; ce qui faisait une opposition étrange entre ses paroles et son aspect. Il portait presque invariablement des bottes vernies, une cravate noire serrée autour du cou, une redingote noire boutonnée jusqu’à l’avant-dernier bouton, un gilet de piqué blanc ou de poil de chèvre chamois, et un pantalon gris.

Il y avait dans toute sa tournure un reste d’habitude militaire qui décelait l’ancien officier. Ce côté belliqueux était, de son corps, tant soit peu passé dans l’esprit de Carrel. Charlemagne signait ses traités avec le pommeau de son épée, et les faisait respecter avec la pointe : il en était de même de Carrel ; ses articles avaient toujours l’air d’être écrits, non pas avec une plume, mais avec un stylet d’acier comme ceux dont se servaient les anciens, et qui laissaient dans la cire des tablettes la trace profonde de leur acuité.

Au reste, beau style de polémique que celui de Carrel ; noble, franc présentant bien la poitrine à ses adversaires ; quelque chose de pareil à la fois à Pascal et à Paul-Louis Courier.

D’instruction historique, Carrel en avait peu – excepté à l’endroit de nos voisins d’outre-mer ; secrétaire d’Augustin Thierry au moment où Augustin Thierry écrivait son beau livre de la Conquête de l’Angleterre par les Normands, Carrel, lui, des miettes de cette table splendide, avec sa ferme sobriété, avait fait un abrégé de l’histoire d’Angleterre.

Nous étions assez liés, quoique nous fussions peut-être injustes l’un pour l’autre : il me regardait trop comme un poète, je le regardais trop comme un soldat.

Je le trouvai tranquillement occupé à déjeuner. Il avait signé la protestation pour accomplir un devoir, jouant sa tête à la pointe de la plume avec le même calme que, deux ou trois fois déjà, il l’avait jouée à la pointe de l’épée, mais ne croyant absolument à rien qu’à la résistance légale. Quant à la résistance à main armée, il la niait absolument.

Il comptait rester chez lui, et travailler toute la journée. Sur mes instances, sur ce que je lui dis qu’il m’avait semblé voir dans les rues un commencement d’agitation, il se décida à sortir, mit dans ses goussets une paire de petits pistolets de poche du genre de ceux qu’on appelle des coups de poing, prit à la main une petite canne de baleine flexible comme une cravache, et descendit avec moi du côté des boulevards.

Sans doute, refroidi par ses affaires de Belfort [complot formé à l’intérieur de l’armée et qui eut lieu le 31 décembre 1821, pour tenter de renverser les Bourbons, N.D.A.] et de la Bidassoa [tentative faite en avril 1823, par plusieurs Français, de mutiner les militaires français engagés dans l’expédition d’Espagne ordonnée par Louis XVIII pour faire rétablir Ferdinand VII sur le trône espagnol, N.D.A.], hésitait-il à se mettre en avant, lui qui avait vu tant de gens demeurer en arrière.

Nous longeâmes les boulevards depuis la rue de la Chaussée-d’Antin jusqu’à la rue Vivienne, puis nous descendîmes place de la Bourse.

On se précipitait vers la rue de Richelieu. Les bureaux du journal Le Temps étaient, disait-on, envahis et mis à sac par un détachement de gendarmerie à cheval.

Il va sans dire que nous suivîmes la foule ; il n’y avait, comme presque toujours, que la moitié de l’histoire qui fût vraie. Une vingtaine de gendarmes, en effet, étaient rangés en bataille devant la maison où se trouvait l’imprimerie, située au fond d’une vaste cour.

La porte de la rue était fermée, et pour envahir les ateliers, on attendait l’arrivée du commissaire de police.

Au moment où il arrivait, Baude (voir Baude, Jean, Jacques), l’un des rédacteurs du Temps, et l’un des signataires de la protestation, ordonnait à la fois de fermer la porte des ateliers et d’ouvrir la porte de la rue.

Le commissaire, revêtu de son écharpe blanche, frappait à la porte juste comme la porte s’ouvrait ; Baude et lui se trouvèrent face à face.

Le commissaire recula devant la formidable apparition.

Baude était un homme magnifique, non pas au point de vue de la beauté générale, mais à celui de la beauté relative. C’était un colosse de cinq pieds huit ou dix pouces, aux cheveux noirs, épais et flottants comme une crinière ; ses yeux bruns, enfoncés sous de sombres sourcils, semblaient, dans certains moments, lancer des éclairs ; il avait cette voix rude et tonnante qui fait, dans les révolutions, l’effet de la foudre dans les orages.

Baude était suivi des autres rédacteurs, des employés, des ouvriers, qui formaient derrière lui une masse d’une trentaine de personnes. En voyant la tête pâle et nue du chef, en voyant les visages contractés des ouvriers, on devinait que, sous la résistance légale que Baude allait invoquer, se cachait la résistance réelle, la résistance matérielle, la résistance armée.

Je serrai le bras de Carrel ; lui-même était fort pâle et paraissait fort ému, mais il n’en restait pas moins muet, et secouait la tête en signe de dénégation.

Il se faisait, dans cette rue encombrée de deux mille personnes peut-être, un silence à laisser entendre le souffle d’un enfant.

Ce fut Baude qui prit la parole le premier, et qui interrogea le commissaire.

– Que voulez-vous, monsieur, lui demanda-t-il, et dans quel but vous présentez-vous à notre imprimerie ?

– Monsieur, balbutia le commissaire de police, je viens en vertu des ordonnances...

– Briser nos presses, n’est-ce pas ? interrompit Baude. Eh bien, moi en vertu du Code, antérieur et supérieur à vos ordonnances, je vous somme de les respecter !

Et Baude étendit vers le commissaire de police un Code tout grand ouvert à l’article Effraction.

L’arme était terrible, plus effrayante, certes, qu’un pistolet ou une épée ; mais les ordres qu’avait reçus le commissaire étaient précis.

– Monsieur, dit-il, il faut que je fasse mon devoir.

Et, se tournant vers un homme qui l’accompagnait :

– Qu’on aille me chercher un serrurier, ajouta-t-il.

– C’est bien, dit Baude, je l’attends !

Un murmure courut parmi le peuple. On commençait à comprendre qu’il se préparait là, en pleine rue, en face de la foule, sous le regard de Dieu, un des plus grands spectacles qu’il soit donné à l’œil humain de voir s’accomplir : la résistance de la loi à l’arbitraire, de l’individu à la masse, de la conscience à la tyrannie.

Aucun des spectateurs n’avait dit à Baude : “Comptez sur moi !”, mais il était évident que Baude avait déjà senti qu’il pouvait compter sur tous.

Le serrurier arriva. Suivant l’ordre du commissaire, il s’apprêta à franchir le seuil de la porte de la rue, pour aller ouvrir avec ses instruments les portes de l’imprimerie.

– Mon ami, lui dit Baude en l’arrêtant doucement par le bras, vous ne savez peut-être pas ce que vous risquez en obéissant à M. le commissaire de police ? Vous risquez tout simplement les galères.

Et il lut à haute voix les lignes suivantes :

“Sera puni de la peine des travaux forcés à temps tout individu coupable ou complice de vol commis à l’aide d’effraction extérieure, ou d’escalade, ou de fausses clefs, dans une maison, appartement, chambre ou logement habités, ou servant à l’habitation, ou leurs dépendances, soit en prenant le titre d’un fonctionnaire public, ou d’un officier civil ou militaire, ou après s’être revêtu de l’uniforme ou du costume du fonctionnaire ou de l’officier, ou en alléguant un faux ordre de l’autorité civile ou militaire.”

A mesure que Baude lisait, le serrurier portait la main à sa casquette ; à la fin de l’article, il écoutait le lecteur la tête découverte.

A cette manifestation de respect d’un homme du peuple envers la loi, la foule éclata dans un immense applaudissement.

Le commissaire insista ; le serrurier, obéissant à cette voix impérative, fit un mouvement pour entrer.

Baude s’effaça, et, lui livrant le passage :

– Faites, dit-il ; vous savez qu’il n’y va pour vous que des travaux forcés.

Le serrurier s’arrêta une seconde fois. Les applaudissements redoublèrent.

Le commissaire renouvela l’ordre de crocheter les portes.

– Messieurs, dit Baude à haute voix, j’en appelle de M. le commissaire au jury, et des ordonnances à la cour d’assises...

Les noms de ceux qui voudront témoigner de la violence qui m’est faite ?

Cinq cents voix répondirent à la fois.

A l’instant même, les crayons et les papiers circulèrent dans la foule avec une ardeur et une unanimité admirables ; chacun prenait à son tour le crayon, et inscrivait son nom et son adresse sur le papier. Puis on passait toutes ces adresses à Baude.

– Vous le voyez, monsieur, dit-il au commissaire de police, les témoins ne me manqueront pas.

– Ma foi ! monsieur le commissaire, dit enfin le serrurier, chargez qui vous voudrez de la commission ; quant à moi, je me récuse.

Et, remettant son bonnet sur sa tête, il se retira.

Les vivats et les applaudissements l’accompagnèrent.

– Il faut, cependant, que force reste à la loi ! dit le commissaire.

– Je commence à croire, en effet, répondit Baude avec ironie, que force lui restera.

– Oh ! je m’entends, dit l’officier de police. Appelez un autre serrurier.

Un homme noir se détacha comme la première fois, et, comme la première fois, ramena un serrurier portant un trousseau de crochets à sa ceinture.

Les applaudissements qui avaient accompagné la retraite de l’autre se changèrent tout doucement en murmures, et saluèrent l’apparition de celui-ci.

Le serrurier eut peur.

En traversant la foule, il glissa son trousseau de crochets dans la main d’un des spectateurs qui le fit passer à son voisin, lequel s’en débarrassa de la même façon.

Quand il eut atteint la porte, l’ordre déjà donné à son confrère lui fut renouvelé.

– Monsieur le commissaire, dit le serrurier montrant alors sa ceinture vide, la chose est impossible : on m’a volé mes crochets

– Tu mens ! dit le commissaire, et je vais te faire arrêter  

En effet, la main d’un agent s’étendait déjà vers le serrurier ; mais la foule s’ouvrit devant lui, l’enveloppa de ses replis, l’entraîna dans son tourbillon.

Il disparut comme dévoré !

On requit le serrurier chargé de river les fers des forçats.  

Puis, comme la résistance commençait à prendre un caractère de gravité sombre et menaçant, on fit évacuer la rue avec l’aide des gendarmes.

La foule se retira par la place Louvois, par l’arcade Colbert et par la rue de Ménars, en hurlant :

– Vive la Charte !

Les hommes montaient sur les bornes, agitaient leur chapeau, et criaient à Baude :

– Comptez sur nous... Vous avez nos adresses... nous déposerons... Au revoir ! au revoir !

Un renfort de gendarmerie que l’on vit arriver du côté du Palais-Royal acheva de faire évacuer la rue. Mais n’importe ! la victoire morale était restée à l’opposition, Baude avait été grand comme une apparition de 1789.

Nous quittâmes la rue de Richelieu, Carrel et moi, et nous allâmes au National.

Le National avait à peine un an d’existence. Il avait été fondé par Thiers, Carrel et l’abbé Louis, au château de Rochecotte, sur les genoux de madame de Dino, sous l’œil de M. de Talleyrand.

C’était le duc d’Orléans qui avait fourni l’argent nécessaire à sa fondation, et payé, pour ainsi dire, les mois de nourrice de cet Hercule au berceau qui, dix-huit ans plus tard, devait le prendre à bras-le-corps, et l’étouffer.

Ses bureaux étaient situés rue Neuve-Saint-Marc, au coin de la place des Italiens.

C’était un centre de nouvelles. La veille au soir, un rédacteur était rentré triste, abattu ; il venait de parcourir les quartiers les plus pauvres, et, par conséquent, les plus faciles à soulever, et, en secouant la tête, il avait prononcé ces paroles décourageantes :

– Le peuple ne remue pas !

Lorsque, à 2 heures, nous entrâmes dans les bureaux du National, le peuple ne remuait pas encore ; cependant, on sentait passer dans l’air ce frissonnement qui fait hâter le pas et blêmir les visages sans que l’on sache pourquoi, et qui donne à l’homme cette terreur profonde et instinctive qu’éprouvent les animaux à l’approche des tremblements de terre.

D’où venait ce frissonnement qui n’était, pour ainsi dire, encore qu’à la surface de la société ?

C’était facile à deviner.

La motion de M. Thiers, qui avait amené quarante-cinq [lire quarante-quatre, N.D.A.] signatures au bas de la protestation des journalistes laquelle protestation avait non seulement paru dans les journaux Le Globe, Le National et Le Temps, mais encore été tirée à cent mille exemplaires, peut-être, et distribuée dans les rues –, cette motion, disons-nous, avait compromis quarante-cinq [lire quarante-quatre, N.D.A.] personnes.

Or ces quarante-cinq [lire quarante-quatre, N.D.A.] personnes formaient, en même temps, un corps compact agissant sur la masse, et quarante-cinq [lire quarante-quatre, N.D.A.] forces isolées agissant sur les individus. Chaque signataire était un centre possédant à sa circonférence plus ou moins étendue un nombre plus ou moins nombreux d’amis, d’employés, de commis, d’ouvriers, de compositeurs, de garçons imprimeurs, etc. Chacun avait mis en mouvement son entourage ; or chaque individu de cet entourage, si infime qu’il fût, était agent lui-même, et opérait sur des individus inférieurs à lui ; il en résultait que l’impulsion, une fois donnée, s’était communiquée des grands centres aux petits, que l’engrenage marchait, et que l’on sentait trembler la société sous le clapotement d’une machine invisible, à peu près comme on sent trembler le moulin sous la rotation de ses ailes, le bateau à vapeur sous le battement de ses roues.

Carrel était invité à trois réunions différentes, toutes ayant pour but d’organiser la résistance.

L’une, libérale pure, presque républicaine, se tenait rue Saint-Honoré, dans la maison du pharmacien Cadet de Gassicourt (voir Cadet de Gassicourt, Charles, Louis, Félix). Les membres principaux de celle-là étaient Thiers (voir Thiers, Adolphe), Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), Anfous, Chevalier, Bastide (voir Bastide, Jules), Cauchois-Lemaire (voir Cauchois-Lemaire, Louis, Auguste, François) et Dupont (voir Dupont, Jacques, François) ; on y débattait cette motion, de créer dans chaque arrondissement un comité de résistance chargé de se mettre en communication avec les députés. L’autre réunion, qui était bonapartiste, avait lieu chez le colonel Gourgaud (voir ce nom). Elle se composait, d’abord, du maître de la maison, puis du colonel Dumoulin (voir ce nom), du colonel Dufays (voir Dufaÿ, Guillaume, Michel), du colonel Clavet-Gaubert (voir Clavet Gaubert) et du commandant Bacheville (voir ce nom). On cherchait un moyen de faire les affaires de Napoléon II ; mais, comme tous ces hommes étaient bien plus des hommes d’action que des hommes de conseil, on n’arrêta rien, et l’on se donna rendez-vous pour le lendemain, place des Petits-Pères. Une autre réunion, enfin, avait lieu dans les bureaux du Globe. Elle se composait de Pierre Leroux (voir Leroux, Pierre, Henri), de Guizard (voir ce nom), de Dejean (voir ce nom), de Paulin (voir Paulin, Nicolas, Jean-Baptiste, Alexandre), de Rémusat (voir Remusat de, Valentin, Jean-Baptiste) et de quelques personnes étrangères à la rédaction du journal. Les avis les plus opposés y étaient émis : quelques-uns voulaient, pour le lendemain, faire un appel aux armes. D’autres s’épouvantaient de la rapidité avec laquelle, une fois lancé, on descend, malgré soi, la pente des révolutions.

Au nombre des épouvantés était M. de Rémusat.

– Mais, s’écriait-il d’une voix désespérée, où allez-vous ? où nous poussez-vous ? Il ne s’agit point ici d’une révolution. Ce n’est point une révolution que nous avons voulu faire... La résistance légale, soit ; mais pas autre chose.

Il est bien entendu que, là non plus, on ne décida rien... si ce n’est de faire un lit à M. de Rémusat, que la fièvre venait de prendre.

Carrel n’alla à aucune de ces trois réunions. Lui aussi était pour la résistance légale seulement. Il ne croyait pas à une lutte possible entre des bourgeois et des soldats ; il comprenait les révolutions prétoriennes, et demandait à ceux qui parlaient de prendre leur fusil :

– Avez-vous un régiment dont vous soyez sûr ?

Personne n’avait de régiment, attendu qu’aucune conspiration n’était organisée.

Mais il existait une conspiration immense, universelle, invincible : c’était celle de l’opinion publique, qui rendait les Bourbons solidaires de la défaite de 1815 et qui voulait venger Waterloo dans les rues de Paris.

Cette conspiration, elle était dans les yeux, dans les gestes, dans les paroles, et jusque dans le silence des gens que l’on croisait, des groupes que l’on rencontrait, des individus isolés qui s’arrêtaient, hésitant à aller à droite ou à gauche, mais dont l’hésitation même semblait dire : “Où se passe-t-il quelque chose ? où fait-on quelque chose ? afin que j’y aille et que je fasse ce que l’on y fait...”

  

Le docteur Thibaut. – Le ministère Gérard et Mortemart. – Etienne Arago et le commissaire de police Mazug. – Le café Gobillard. – Incendie du corps de garde de la place de la Bourse. – Premières barricades. – La nuit.  

Nous remontâmes du National aux boulevards. A la hauteur de la rue Montmartre, nous entendîmes quelque chose comme une fusillade du côté du Palais-Royal.

Il était à peu près 7 heures du soir

– Hein ! qu’est-ce que cela ? demandai-je à Carrel.

– Pardieu ! répondit-il, c’est un feu de peloton.

– Eh bien, venez-vous de ce côté-là ?

– Ma foi, non ! répondit Carrel ; je rentre chez moi.

– J’y vais, moi, lui dis-je.

– Allez-y ; mais ne soyez pas assez fou pour vous jeter dans tout cela !

– Soyez tranquille... Adieu !

– Adieu !

Carrel s’éloigna de son pas calme et mesuré par le faubourg Montmartre, tandis que je m’élançais tout courant par la place de la Bourse.

Je n’avais pas fait cinquante pas, que je rencontrai le docteur Thibaut. Il avait l’air très affairé.

– Ah ! c’est vous, cher ami ? lui dis-je. Eh bien, quelles nouvelles ? Thibaut, qui affectait d’habitude une gravité sans laquelle il prétendait qu’un médecin ne pouvait pas faire son chemin dans le monde, était, cette fois, plus que grave : il était sombre.

– Mauvaises ! répondit-il ; cela s’embrouille horriblement  

– Mais on se bat ? lui dis-je.

– Oui. Un homme a été tué rue du Lycée, et trois autres dans la rue Saint-Honoré... Les lanciers chargent dans la rue de Richelieu et sur la place du Palais-Royal... Une barricade a été ébauchée rue de Richelieu, mais prise avant d’être achevée.

– Et où allez-vous ?

– Vous saurez cela demain, si je réussis.

– Par ma foi, mon cher, vous avez l’air d’un diplomate.

– Qui sait ?... Je vais peut-être faire un nouveau ministère !

– En votre qualité de docteur, mon cher ami, je vous invite à donner tous vos soins à l’ancien ; il me paraît diablement malade !

En ce moment, deux jeunes gens passèrent rapidement près de nous.

– Un drapeau tricolore ? disait l’un. Ce n’est pas possible !

– Je te dis que je l’ai vu ! répondait l’autre.

– Mais où cela ?

– Quai de l’Ecole.

– Quand ?

– Il y a une demi-heure.

– Et qu’a-t-on fait à l’homme qui le portait ?

– Rien... On l’a laissé passer.

– Allons de ce côté, alors.

– Allons.

Et ils s’enfoncèrent en courant dans la rue Notre-Dame-des-Victoires.

– Vous voyez, mon cher, dis-je à Thibaut, ça chauffe ! Allez à votre ministère, mon ami, allez !

– J’y vais !

Et il prit le chemin du boulevard des Capucines.

Thibaut ne m’avait pas menti. Il était réellement en train de faire un ministère ; seulement, son ministère n’était pas destiné à mourir de longévité. C’était le ministère Gérard et Mortemart, qui devait avoir son pendant, à la révolution de 1848, dans le ministère Thiers et Odilon-Barrot.

Mais, demandera-t-on, comment le docteur Thibaut pouvait-il faire un ministère ?

Eh ! mon Dieu, je vais le dire en deux mots.

On se rappelle qu’en 1827 ou 1828 madame de Celles, fille du général Gérard, étant souffrante de la poitrine, avait demandé à madame de Leuven de lui indiquer un jeune médecin qui pût l’accompagner en Italie, et que madame de Leuven lui avait indiqué Thibaut. Celui-ci avait fait le voyage avec la belle malade, qui s’était trouvée à merveille et du voyage et du médecin ; si bien qu’au retour le général Gérard, reconnaissant des soins que Thibaut avait donnés à sa fille, l’avait admis dans l’intimité de la maison.

Thibaut, au nom du général Gérard, allait, quand je le rencontrai, trouver M. le baron de Vitrolles, afin de l’engager à tenter une démarche conciliatrice près de M. de Polignac, et, s’il le fallait, près du roi lui-même.

Ainsi les esprits sérieux commençaient à entrevoir la gravité de la situation.

Voilà ce que ne pouvait me dire Thibaut au moment où nous nous rencontrâmes, et ce qu’il m’apprit plus tard.

Huit heures sonnaient à l’horloge de la Bourse ; je voulus regagner mon faubourg Saint-Germain ; mais, en entrant par un bout dans la rue Vivienne, je vis, à l’autre bout, apparaître des baïonnettes.

J’aurais pu m’en aller par la rue des Filles-Saint-Thomas, la curiosité me retint. Je battis en retraite jusqu’au café du théâtre des Nouveautés. Autant que je puis me le rappeler, il était tenu par un nommé Gobillard, excellent garçon, notre camarade à tous.

La troupe avançait d’un pas régulier, tenant toute la largeur de la rue, et poussant devant elles hommes, femmes, enfants.

Les gens refoulés par les soldats marchaient à reculons en criant :

– Vive la ligne !

Par les fenêtres ouvertes, les femmes agitaient leur mouchoir en criant :

– Ne tirez pas sur le peuple !

Parmi les hommes que la troupe chassait ainsi, il y avait de ces types qu’on ne voit apparaître au jour qu’à certaines heures, de ces hommes qui mettent en branle les émeutes et les révolutions, et que l’on pourrait appeler les hommes du commencement.

En arrivant sur la place de la Bourse, le front des troupes se développa ; cependant, comme il ne put embrasser toute la largeur de la place, une portion de ceux qui poussaient les soldats déborda sur les deux ailes, et reflua derrière eux.

Il y avait auprès du bâtiment de la Bourse une mauvaise baraque en planches qui servait de corps de garde. Le régiment y laissa une douzaine d’hommes, comme dans un blockhaus, et disparut à l’extrémité de la rue Vivienne, en tournant du côté de la Bastille.

A peine le régiment eut-il disparu, que quelques gamins s’approchèrent des soldats restés dans le corps de garde, en criant :

– Vive la Charte !

Tant que les gamins ne firent que crier, les soldats eurent patience ; mais, après les cris, vinrent les pierres.

Un soldat atteint d’une pierre fit feu ; une femme tomba. C’était une femme d’une trentaine d’années.

Les cris “Au meurtre” retentirent ; en un instant, la place fut évacuée, les lumières furent éteintes, les boutiques fermées.

Le théâtre des Nouveautés seul était resté éclairé et ouvert, on y jouait La Chatte blanche ; ceux qui étaient dedans ne savaient pas ce qui se passait dehors.

Une petite troupe d’une douzaine d’hommes déboucha en ce moment de la rue Filles-Saint-Thomas. Elle était conduite par Etienne Arago (voir Arago, Etienne, Vincent), et criait :

– Pas de spectacle ! fermez les théâtres ! on égorge dans les rues de Paris !...

Elle vint se heurter contre le cadavre de la femme tuée.

– Portez ce cadavre sur les marches du péristyle, afin que tout le monde le voie, dit Etienne ; je vais faire évacuer la salle...

Un instant après, en effet, la salle était évacuée, et le flot des spectateurs, s’ouvrait comme fait un torrent devant un rocher, pour ne pas fouler aux pieds le cadavre.

Je courus à Arago.

– Que fait-on, lui demandai-je, qu’y a-t-il de décidé ?

– Rien encore... On fait des barricades... On tue des femmes, et on ferme les théâtres comme tu vois.

– Où se retrouve-t-on ?

– Demain matin, chez moi, rue de Gramont, 10.

Puis, se retournant vers les hommes qui l’accompagnaient  

– Aux Variétés, mes amis ! dit-il ; les théâtres fermés, c’est le drapeau noir sur Paris !

Et toute la petite troupe disparut avec lui dans la rue de Montmorency.

Elle avait passé devant la sentinelle et le corps de garde, sans que la sentinelle et le corps de garde eussent donné signe de vie.

Voici comment le mouvement avait commencé, et d’où venaient les coups de fusil que j’avais entendus avec Carrel.

Etienne Arago – qu’on me pardonne de citer toujours le même nom, mais je m’engage à donner la preuve irrécusable qu’Etienne Arago fut la cheville ouvrière du mouvement insurrectionnel –, Etienne Arago, dis-je venait de dîner avec Desvergers et Varin, et s’en retournait avec eux au théâtre du Vaudeville, situé alors rue de Chartres, lorsqu’un attroupement lui barra le chemin, rue Saint-Honoré, en face de la galerie Delorme.

On y annonçait qu’un homme venait d’être tué rue du Lycée.

Une charrette de moellons attendait, pour passer, que l’attroupement fût dissipé ; quatre ou cinq voitures arrêtées comme elle par le même obstacle attendaient à la file.

– Pardon, mon ami, dit Etienne au conducteur en dételant le timonier, nous avons besoin de votre voiture..

– Pour quoi faire ?

– Mais pour faire une barricade, donc !

– Oui, oui des barricades ! des barricades ! crièrent plusieurs voix.

En un clin d’œil, les chevaux furent dételés, la voiture jetée sur le côté, les moellons dressés en travers de la rue.

– Bon ! dit Arago ; vous n’avez plus besoin de moi ici, et, moi j’ai besoin ailleurs.

Et, laissant la barricade à la garde de ceux qui avaient aidé à la construire, il traversa le passage Delorme, longea la rue de Rivoli, et arriva au Vaudeville.

On commençait à entrer au spectacle.

– Pas de spectacle quand on se bat ! dit-il ; rendez l’argent à ceux qui ont payé !

Puis, à ceux qui persistaient à vouloir entrer :

– Pardon, messieurs, dit-il ; mais on ne rira pas au Vaudeville, tandis qu’on pleure dans Paris.

Et il se mit en devoir de pousser la grille.

– Monsieur, demanda une voix, pourquoi fermez-vous le Vaudeville ?

– Pourquoi ?... Parce que je suis le directeur du théâtre, et qu’il me convient de le fermer.

– Oui ; mais cela ne convient pas au gouvernement, et, au nom du gouvernement, je vous ordonne de le laisser ouvert.

– Qui êtes-vous ?

– Parbleu ! vous me connaissez bien...

– C’est possible ; mais je désire que ceux qui nous écoutent et qui assistent à ce débat vous connaissent aussi.

– Je suis M. Mazug [Mazug et non Mazue, comme indiqué dans le texte original, N.D.A.], commissaire de police.

– Eh bien, monsieur Mazug, commissaire de police, gare à vous ! reprit Arago en le serrant contre la grille ! on écrase ici ceux qui ne s’en vont pas !

– Monsieur Arago, demain vous ne serez plus directeur du Vaudeville.

– Monsieur Mazug, demain vous ne serez plus commissaire de police (le commissaire restera bien en place sous le gouvernement de Louis-Philippe, N.D.A.].

– C’est ce que nous verrons, monsieur Arago !

– Je l’espère, monsieur Mazug !

Et, aidé de deux machinistes, Etienne, malgré les efforts du commissaire de police, avait refermé la grille, et, sortant de la porte des acteurs, il avait commencé l’œuvre de la fermeture des autres théâtres. Fermeture qui eut une influence immense sur le mouvement du soir et du lendemain.

Tous ces détails nous étaient donnés au café Gobillard, dont la porte était soigneusement close.

Nous étions là trois ou quatre ayant couru toute la journée, et mourant de faim. Nous nous fîmes servir à souper.

On devine sur quoi roula la conversation.

Les uns disaient que le mouvement qui s’opérait à cette heure n’avait pas plus de portée que celui de 1827, et que l’émeute n’ayant pas la force de monter à l’état de révolution, avorterait de la même manière. Les autres, et j’étais de ceux-là, prétendaient, au contraire, qu’on n’était qu’au prologue de la comédie, et que le lendemain verrait s’accomplir bien des choses.

Nous étions au beau milieu de la discussion, quand un coup de feu retentit et nous fit tressaillir. Il était tiré sur la place.

Presque en même temps, on entendit le cri “Aux armes !” suivi d’un bruit pareil à celui d’un combat corps à corps.

– Vous voyez, dis-je, voilà le vrai drame qui commence !

Il était neuf heures quarante minutes à la pendule du café.

Nous montâmes rapidement à l’entresol, et regardâmes par les fenêtres.

Le corps de garde venait d’être surpris, enveloppé, attaqué par une vingtaine d’hommes. Une lutte s’accomplissait dans l’obscurité, lutte dont on ne distinguait que l’informe ensemble, et dont tous les détails échappaient.

Les soldats furent vaincus et désarmés. On leur prit leurs fusils, leurs gibernes et leurs sabres, et on les renvoya par la rue Joquelet ; puis une quinzaine d’hommes se détachèrent, vinrent enlever le cadavre de la femme, toujours gisant sur les marches du théâtre, le placèrent sur un brancard, et s’éloignèrent par la rue des Filles-Saint-Thomas en criant :

– Vengeance !

Trois ou quatre, armés d’une torche, restèrent derrière les autres ; avec cette torche, ils allumèrent au milieu du corps de garde un feu de paille ; puis, à coups de pied, ils enfoncèrent les planches du corps de garde de façon à ce qu’elles tombassent dans le feu. Les planches s’enflammèrent froidement ; en un instant, toute la baraque ne forma plus qu’un immense brasier qu’abandonnèrent, pour rejoindre leurs compagnons, les trois ou quatre retardataires, et qui, en jetant de sinistres lueurs sur la place, brûla une partie de la nuit sans que personne songeât à l’éteindre.

Nous descendîmes, et, assez préoccupés de ce que nous venions de voir, nous achevâmes notre souper.

Vers minuit, nous nous séparâmes. Je pris la rue Vivienne, puis, le passage du Perron étant fermé, la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue de Richelieu.

Dans la rue de l’Echelle, des espèces d’ombres s’agitaient au milieu de l’obscurité. Je m’approchai ; on me cria : “Qui vive ?” Je répondis : “Ami !” et je continuai de marcher en avant.

C’était une barricade qui s’élevait silencieusement, et comme si elle eût été bâtie par les esprits de la nuit. J’échangeai des poignées de main avec les ouvriers nocturnes et je gagnai le Carrousel.

Derrière la grille du château, on apercevait deux ou trois cents hommes campés dans la cour des Tuileries. Je pensai que cela devait être à peu près ainsi pendant la nuit du 9 au 10 août 1792. Je voulus regarder à travers la grille ; une sentinelle me cria :

– Au large !

Je poursuivis mon chemin.

Sur les quais, tout reprenait sa physionomie ordinaire.

J’atteignis la rue de l’Université sans avoir rencontré une seule personne ni sur le pont Royal, ni dans la rue du Bac.

Rentré chez moi, j’ouvris ma fenêtre et j’écoutai : Paris semblait solitaire et silencieux. Mais cette tranquillité n’avait rien de réel ; on sentait que cette solitude était habitée, que ce silence était vivant.

  

Matinée du 28 – Joubert. – Charles Teste. – La Petite-Jacobinière. Le pharmacien Robinet. – Les armes du Sergent Mathieu. – Pillage d’une boutique d’armurier. – Les deux gendarmes. – Les trois gardes royaux. – Un grand jeune homme blond. – Les terreurs d’Oudard.  

Je fus réveillé, comme le 26, par Achille Comte.

– Eh bien ? lui demandai-je en me frottant les yeux.

– Oh ! cela marche !... dit-il ; le quartier des écoles est en pleine insurrection... Seulement les étudiants sont furieux.

– Contre qui ?

– Mais contre les grands meneurs, Laffitte, Casimir-Perier, La Fayette... Ils se sont présentés hier chez ces messieurs : les uns leur ont dit de se tenir tranquilles, les autres ne les ont pas même reçus... Et, tenez, Barthélemy (voir ce nom) et Méry (voir ce nom) vous donneront des détails là-dessus. Ils y étaient avec leurs poches pleines de poudre qu’ils avaient achetée chez un épicier.

Je m’habillai ; je pris une voiture pour aller embrasser ma mère, qui était toujours aussi calme que si rien d’extraordinaire ne se fût passé dans Paris. J’avais donné des ordres pour qu’elle restât dans cette ignorance, et ces ordres avaient été ponctuellement exécutés.

En quittant ma mère, je me fis conduire chez Godefroy Cavaignac (voir Cavaignac, Godefroy, Jacques, Eléonore), qui demeurait rue de Sèvres.

Il était déjà sorti ; je le trouverais, me dit-on, ou à la librairie de Joubert, passage Dauphine, ou place de la Bourse, chez Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), à la Petite Jacobinière.

Joubert, qui a été, depuis, aide de camp de La Fayette, et lieutenant-colonel, je crois, était un ancien carbonaro, ami de Carrel condamné à mort, comme celui-ci, après l’affaire de Belfort, il s’était évadé des prisons de Perpignan, avec l’aide d’une religieuse et le concours de deux de ses amis, Fabre et Corbière.

Quant à Charles Teste, que nous avons tous connu, il avait, lui aussi, établi, sur la place de la Bourse, une librairie que l’on appelait, à cause des opinions de ceux qui la fréquentaient, du nom expressif de Petite-Jacobinière.

Charles Teste était un des hommes les plus dignes, un des caractères les plus nobles qu’on pût rencontrer. Pauvre, il était brouillé avec ses frères riches. Pendant tout le règne de Louis-Philippe, il ne voulut rien être, et vécut Dieu sait comment et de quoi ! Le jour où son frère fut condamné par la Cour des pairs, il se mit à sa disposition, devint son soutien, son appui, son consolateur. Puis, après la révolution de 1848, tous ses anciens amis arrivés au pouvoir, il refusa de nouveau les places qui lui étaient offertes, et ne demanda d’autre faveur que la translation de son frère, de la prison où il était, dans une maison de santé.

Charles Teste est mort, il y a, je crois, dix-huit mois ou deux ans. Le jour où il rendit le dernier soupir, la France perdit un de ses grands citoyens.

Je me fis conduire passage Dauphine.

Cavaignac y avait apparu, mais il était parti avec Bastide ; on les croyait tous deux à la Petite-Jacobinière.

Je renvoyai mon cabriolet. j’avais une visite à faire rue de l’Université, n° 7. Là, je n’avais pas pu établir un cordon sanitaire comme chez ma mère ; là, on savait tout. Je promis de regarder les choses en amateur, de ne me mêler de rien, et moyennant cette promesse, on me laissa sortir.

Il y avait un grand rassemblement rue de Beaune, chez un pharmacien nommé Robinet (voir Robinet, Stéphane) ; le rassemblement se composait d’électeurs et de gardes nationaux du (ancien) Xe et du (ancien) XIe arrondissement.

On ne demandait pas mieux que de marcher, mais personne n’avait d’armes.

– Pas d’armes ? dit Etienne Arago en entrant. Si vous n’avez pas d’armes, il y en a chez les armuriers !

On connaissait, au National et à la Petite-Jacobinière, la réunion qui avait lieu chez Robinet, et on y avait député Arago.

Depuis le matin, il n’avait pas perdu son temps.

“Pas d’armes !” était le cri général à la Petite-Jacobinière, comme partout, on disait : “Pas d’armes !”

Le théâtre du Vaudeville venait de jouer Le Sergent Mathieu ; il y avait, par conséquent, dans le magasin d’accessoires, une vingtaine de fusils, de sabres et de gibernes.

Gauja (voir Gauja, Jean, Raymond, Prosper, Mélanie, Thérèse) et Etienne coururent au Vaudeville, mirent fusils, sabres et gibernes dans de grandes mannes d’osier qu’ils recouvrirent de toiles, recrutèrent commissionnaires et machinistes, et suivirent le cortège avec chacun un habit d’officier de la garde impériale sous leur redingote.

La place du Palais-Royal était encombrée de troupes. Un capitaine sortit des rangs.

– Que portez-vous là ? demanda-t-il aux commissionnaires.

– Un déjeuner de noces de chez Parly, capitaine, répondit Arago.

Le capitaine se mit à rire : la pointe des sabres et la pointe des baïonnettes passaient à travers les cloisons d’osier. Il tourna le dos, et rentra dans les rangs.

Fusils, sabres et gibernes arrivèrent à bon port à la Petite-Jacobinière, où ils furent distribués.

C’était à la suite de cette distribution qu’Etienne avait été envoyé chez Robinet.

A ces mots : “Si vous n’avez pas d’armes, il y en a chez les armuriers !” chacun sortit.

Etienne courut chez le plus proche ; il était avec Gauja et un nommé Lallemand.

Cet armurier le plus proche demeurait rue de l’Université. Après avoir indiqué à Etienne sa boutique, située à gauche de la rue de Beaune, je tournai à droite pour aller prendre mon fusil.

Etienne et Lallemand se précipitèrent dans la boutique de l’armurier au moment où celui-ci essayait de fermer sa porte. Plus heureux avec l’armurier que, la veille, ne l’avait été avec lui le commissaire de police, Etienne parvint à entrer dans la boutique.

– Mon ami, dit-il, ne vous effrayez pas... Nous ne venons point prendre vos armes ; nous venons les acheter.

Il prit cinq ou six fusils, en garda un pour lui, un pour Gauja, un pour Lallemand, et distribua les autres. Puis il vida ses poches, dans lesquelles il y avait trois cent vingt francs, et, pour le surplus de la fourniture, donna un bon sur son frère François, de l’Observatoire, qui paya religieusement.

Lallemand endossa le billet.

Ce Lallemand était un garçon fort instruit et fort spirituel, que nous appelions le Docteur, parce qu’il parlait toujours latin.

Je donne cette explication afin qu’on ne le confonde pas avec le professeur Lallemand.

On prit tout de suite, chez le même armurier, de la poudre et des balles ; on n’allait pas, comme on le verra, tarder à en avoir besoin.

J’étais remonté chez moi ; j’avais appelé mon domestique Joseph ; je m’étais fait donner mon costume de chasse complet. C’était, pour l’exercice auquel nous allions nous livrer, le costume le plus commode et qui surtout devait le moins attirer les yeux.

J’étais à moitié de ma toilette quand j’entendis une grande rumeur dans la rue du Bac ; je me mis à la fenêtre : C’étaient Etienne Arago et Gauja qui appelaient la population aux armes.

On se souvient que je demeurais au-dessus du café Desmares. Mais ce que j’ai oublié de dire, c’est que trois de mes fenêtres donnaient sur la rue du Bac.

En ce moment, du côté du pont, à l’entrée de la rue, parurent deux gendarmes. Que venaient-ils faire là ? Quel hasard les y conduisait ? Nous n’en sûmes rien.

En les apercevant, la foule qui encombrait la rue poussa de grands cris.

Les gendarmes parurent se consulter ; mais, s’ils avaient hésité un instant, leur hésitation ne fut pas longue. Ils mirent la bride aux dents, tirèrent d’une main leur sabre, et de l’autre un pistolet.

La foule était sans armes ; elle rentra dans les allées, dans les boutiques ouvertes, ou s’esquiva par la rue de Lille.

Arago et Gauja s’embusquèrent aux deux coins de cette rue ; l’un d’eux, je ne sais lequel, cria à l’autre :

– Allons ! il est temps de commencer !

Au même moment, les deux gendarmes fondirent sur eux au grand galop.

Les deux coups de feu d’Etienne et de Gauja partirent en même temps.

Tous deux avaient visé le même homme ; celui qu’ils avaient visé tomba percé de deux balles.

L’autre gendarme rebroussa chemin. Le cheval qui avait perdu son cavalier continua sa course, et s’enfonça dans la rue du Bac.

On se précipita vers le gendarme gisant à terre ; il était mourant. On lui prit son sabre, son pistolet et sa giberne, et on le porta à la Charité.

Lorsqu’ils virent entrer un gendarme blessé dans la salle, et qu’ils apprirent qu’il avait été blessé en chargeant sur le peuple, les malades voulaient l’achever.

L’esprit de révolution était entré jusque dans les hôpitaux  

J’avais passé ma veste, pris mon fusil, ma carnassière, ma poire à poudre ; j’avais bourré mes poches de balles, et j’étais descendu.

Arago et Gauja avaient disparu tous les deux.

On me connaissait dans le quartier, on se groupa autour de moi.

– Que faut-il faire ? me demanda-t-on.

– Des barricades ! répondis-je.

– Où cela ?

– Une de chaque côté de la rue de l’Université ; l’autre en travers de la rue du Bac.

On m’apporta une pince ; je me mis à la besogne, et commençai à dépaver la rue. Tout le monde réclamait des armes.

Pendant ce temps, le tambour battait dans le jardin des Tuileries. Trois soldats de la garde royale apparurent en haut de la rue du Bac, du côté de la rue Saint-Thomas-d’Aquin.

– Tenez, dis-je à ceux qui m’entouraient, vous demandez des armes ? on ne peut être servi plus à point ; voilà trois fusils qui vous arrivent ; seulement, il faut les prendre...

– Oh ! si ce n’est que cela ! dirent-ils.

Et ils se précipitèrent vers les soldats.

Ceux-ci s’arrêtèrent.

J’étais seul armé.

– Mes amis, criai-je aux soldats, donnez vos fusils, et il ne vous sera fait aucun mal.

Ils se consultèrent un instant, puis donnèrent leurs fusils.

Je les tenais en joue, prêt à tuer le premier qui eût fait une démonstration hostile.

On prit les fusils. Ils n’étaient point chargés : de là était venue, sans doute, la facilité des pauvres diables à les rendre.

On poussa de grands cris de triomphe ; le combat commençait par une victoire : un gendarme tué, trois gardes royaux prisonniers. Il est vrai que, ne sachant que faire de nos trois prisonniers, nous leur rendîmes la liberté à l’instant même.

Nous nous remîmes aux barricades.

Une petite troupe d’étudiants arrivait par le haut de la rue de l’Université ; à sa tête marchait un grand jeune homme blond, vêtu d’une redingote vert pomme.

Le grand jeune homme blond seul avait un fusil de munition.

On fraternisa, et l’on se réunit pour travailler aux barricades. Le voisinage de la caserne des gardes du corps, qui était située quai d’Orsay, faisait craindre une attaque

Il était impossible que la sentinelle n’eût pas entendu les deux coups de feu, n’eût pas vu fuir le gendarme, et n’eût pas donné l’alarme.

J’étais fatigué de retourner des pavés. Je cédai ma pince au grand jeune homme blond. Il se mit à piquer les entre-deux à son tour ; mais la pince était lourde, elle lui échappa des mains, et vint me frapper à la jambe.

– Ah ! monsieur, s’écria-t-il, je vous demande bien pardon, car je dois vous avoir fait grand mal !

C’était vrai ; mais il y a des moments où la douleur n’existe pas.

– Ne faites pas attention, lui dis-je, c’est sur l’os.

Il releva la tête

– Est-ce que vous auriez de l’esprit par hasard ? me demanda-t-il.

– Parbleu ! répondis-je, belle demande ! c’est mon état d’en avoir.

– En ce cas, faites-moi le plaisir de me dire votre nom.

– Alexandre Dumas.

– Ah ! monsieur !... Il me tendit la main. Moi, je m’appelle Bixio (voir Bixio, Giacomo, Alexandro)... Profession étudiant en médecine. Si je suis tué, voici ma carte, ayez la bonté de me faire reporter chez moi ; si vous êtes blessé, je mets ma science à votre disposition.

– Monsieur, j’espère que votre carte et votre science seront inutiles ; mais n’importe ! je prends l’une et j’accepte l’autre. N’oubliez pas plus mon nom, s’il vous plaît, que je n’oublierai le vôtre.

Nous nous donnâmes une poignée de main. Notre amitié date de là.

Les barricades achevées, nous en confiâmes la garde à ceux qui nous avaient aidés à les faire.

– Maintenant, dis-je à Bixio, où allez-vous ?

– Je vais du côté du Gros-Caillou.

– En ce cas, je vous accompagne jusqu’à la Chambre... Je veux aller voir ce qui se passe au National.

– Comment ! me dit Bixio, vous allez comme cela par les rues avec votre fusil !

– Mais, lui répondis-je, vous y allez bien, vous, ce me semble.

– Oui, de ce côté-ci de la Seine.

– Bah ! je suis en chasseur, et non en combattant.

– Seulement, la chasse n’est pas ouverte.

– Eh bien, je l’ouvre, voilà tout.

Cependant, comme on le voit, je ne me hasardais pas à traverser les Tuileries avec mon accoutrement : je faisais le tour par la place de la Révolution. Je la traversai sans obstacle, et suivis toute la rue Saint-Honoré. Les barricades de la rue de l’Echelle et de la rue des Pyramides étaient dispersées.

Comme j’arrivais à la rue de Richelieu, j’aperçus un régiment à la hauteur de la place Louvois. De l’autre côté du Palais-Royal apparaissait une épaisse ligne de troupes. Sur la place du Palais-Royal stationnait un escadron de lanciers.

A moins de revenir sur mes pas, je n’avais donc le passage libre d’aucun côté.

Je me trouvais presque en face de mon ancien bureau, du n° 216. J’entrai et je montai au premier étage.

J’y trouvai Oudard.

Il me regarda, hésitant à me reconnaître.

– Comment, me dit-il, c’est vous ?...

– Sans doute, c’est moi.

– Que venez-vous faire ici aujourd’hui ?

– Je viens voir si je ne rencontrerai pas le duc d’Orléans.

– Et que lui voulez-vous ?

Je me mis à rire.

– Je veux l’appeler Votre Majesté, répondis-je.

Oudard jeta un véritable cri de détresse.

– Malheureux ! dit-il, comment pouvez-vous tenir de pareils propos ?... Si l’on vous entendait !

– Oui, mais on ne m’entend pas... le duc d’Orléans surtout.

– Pourquoi le duc d’Orléans surtout ?

– Parce que je présume qu’il est à Neuilly.

– Le duc d’Orléans est à sa place ! répondit majestueusement Oudard.

– Mon cher Oudard, comme je suis moins savant que vous en fait d’étiquette, permettez-moi de vous demander où est cette place.

– Mais près du roi, je suppose.

– Alors, dis-je, j’en fais mon compliment à Son Altesse.

En ce moment, les tambours battaient au coin de la rue de Richelieu, tournant par la rue Saint-Honoré, et s’avançant vers le Palais-Royal.

Derrière les tambours, venait un général au milieu de son état-major. On pouvait le voir à travers les ouvertures des persiennes.

Il me prit envie de rendre Oudard malade de peur.

– Dites donc, Oudard, fis-je, il m’est avis que, si je décrochais ce général qui passe, cela avancerait beaucoup les affaires de M. le duc d’Orléans..., qui est près du roi.

Et je mis le général en joue.

Oudard devint pâle comme un mort, et se jeta sur mon fusil, qui n’était pas même armé. Je lui montrai en riant le chien abaissé sur la cheminée.

– Oh ! me dit-il, vous allez partir d’ici, n’est-ce pas ?

– Vous attendrez bien que les soldats aient défilé... Je ne peux pas raisonnablement attaquer, à moi tout seul, deux ou trois mille hommes.

Oudard s’assit. Je déposai mon fusil dans un coin, et j’ouvris la fenêtre toute grande.

– Mais que faites-vous encore ? me dit-il.

– Je regarde passer les militaires... cela m’amuse.

Et je regardai passer les militaires depuis le premier jusqu’au dernier.

Ils allaient à l’hôtel de ville, où l’on commençait à se battre chaudement. Le général qui les commandait et que j’avais mis en joue, à la grande terreur d’Oudard, était le général de Wall.

Derrière les derniers rangs, je sortis, mon fusil sur l’épaule, et, aussi tranquillement que si j’allais faire une ouverture dans la plaine Saint-Denis, je remontai la rue de Richelieu.

  

Aspect de la rue de Richelieu. – Charras. – L’Ecole polytechnique. La tête à perruque. – Le café de la porte Saint-Honoré. – Le drapeau tricolore. – Je deviens chef de bande. – Je suis consigné par mon propriétaire. – Un monsieur qui distribue de la poudre. – Le capitaine du 15e léger.

L’aspect de la rue de Richelieu était chose curieuse. A peine la troupe venait-elle de quitter la rue, et déjà l’insurrection y était rentrée flagrante, ou plutôt, sortant de toutes les portes des maisons, y régnait en souveraine.

Partout on effaçait les fleurs de lys, partout on grattait le chiffre du roi, partout on barbouillait les enseignes.

Au cri de “Vive la Charte” commençait à succéder le cri de “A bas les Bourbons !”

Des hommes armés se montraient au coin des rues, ayant l’air de chercher un centre de résistance ou un champ de bataille.

De temps en temps, la porte d’une boutique s’ouvrait, et, par son entrebâillement, laissait voir un garde national en uniforme, hésitant encore à sortir, mais n’attendant que le moment de se mêler à cet immense branle.

Aux fenêtres, des femmes secouaient leur mouchoir, et criaient bravo à tous les hommes apparaissant un fusil à la main.

Personne ne marchait du pas ordinaire ; tout le monde courait. Personne ne parlait comme on parle d’habitude ; on se jetait des paroles entrecoupées.

Une fièvre universelle semblait s’être emparée de la population ; c’était merveilleux à voir ! L’homme le plus froid, le plus insensible eût été forcé de partager ce frissonnement.

J’arrivai au National.

Sous la porte, je rencontrai Carrel causant avec Paulin (voir Paulin, Nicolas, Jean-Baptiste, Alexandre).

– Ah ! m’écriai-je, vous voilà !... tant mieux ! on m’avait dit que vous aviez quitté Paris, et que vous étiez à la campagne avec Thiers et Mignet (voir Mignet, François, Auguste), dans la vallée de Montmorency même...

– Et qui vous avait dit cela ?

– Est-ce que je me rappelle !...

En effet, il m’eût été impossible de dire de qui je tenais ce détail, qu’on m’avait donné, au reste, pour me prouver le peu de fond que les hommes du mouvement faisaient eux-mêmes sur la prétendue révolution qui s’accomplissait.

– Il y a du vrai là-dedans, dit-il ; je suis effectivement parti pour la campagne avec Thiers, Mignet et une autre personne que je voulais mettre en sûreté.

– Elisa ? dis-je étourdiment.

– Oui Elisa, ma femme, appuya Carrel ; mais, Elisa en sûreté, je suis revenu, et me voici.

Carrel était tout entier dans les quelques mots qu’il venait de dire.

Ceux qui ont vécu dans l’intimité de Carrel ont connu la personne que je venais de nommer Elisa et que lui, en manière de leçon à mon adresse, venait de nommer sa femme.

Il adorait cette personne, adorable en effet, bonne et dévouée parmi toutes les femmes. C’était entre eux une de ces liaisons que la société proscrit, mais que le cœur respecte ; un de ces amours qui rachètent la faute commise par tant de vertu, que, de la pécheresse, ils font une sainte.

Qu’est-elle devenue, pauvre et noble créature, depuis la mort de Carrel ? Je n’en sais rien ; mais je sais que, lorsque je connus l’accident terrible, je pensai bien moins à celui qui venait de mourir qu’à celle qui était condamnée à vivre.

Je demande pardon à mes lecteurs de m’écarter à tout moment de mon sujet pour me jeter dans une divagation de cœur pareille à celle-ci ; mais j’écris des Mémoires et non une histoire ; mes impressions, et non une chronologie ; et, au fur et à mesure que mes impressions reviennent à mon souvenir, elles font flotter entre mes yeux et mon papier, selon qu’elles sont tristes ou joyeuses, un nuage sombre ou doré.

En ce moment, nous fûmes joints par un grand et beau garçon de vingt à vingt-deux ans.

Carrel lui tendit la main.

– Ah ! c’est vous, Charras (voir Charras, Jean-Baptiste, Adolphe) ? lui dit-il.

– Oui bien... Je vous cherchais.

– Pour quoi faire ?

– Pour vous demander où l’on se bat.

– Est-ce qu’on se bat ? dit Carrel.

– Mordieu ! je le crois bien ! dit Charras. N’importe, je n’aurais jamais cru qu’il fût si difficile de se faire casser la tête... Depuis hier au soir, je cours pour cela, et je n’en puis pas venir à bout !

Charras, l’un des plus braves officiers de l’armée d’Afrique, un des plus loyaux caractères de la révolution de 1848, avait été, vers le commencement de l’année 1830, chassé de l’Ecole polytechnique pour avoir, dans le même dîner, chanté La Marseillaise, et crié : “Vive La Fayette !” L’une de ces deux choses eût bien suffi à motiver son expulsion ; mais, comme on ne pouvait le chasser deux fois, on se contenta de le chasser une bonne.

Depuis cette époque, il demeurait rue des Fossés-du-Temple, 38, chez Fresnoy, l’acteur, qui tenait un hôtel meublé, et qui était en même temps directeur du Petit-Lazari, théâtre de marionnettes que la protection de son locataire changea, huit jours après la révolution de juillet, en théâtre de personnages parlants.

Dès le 26, Charras avait pensé au rôle que pouvaient jouer ses anciens compagnons, les élèves de l’Ecole, dans une insurrection. En conséquence, il s’était immédiatement mis en communication avec eux, et, le 27, il leur avait fait passer les journaux de l’opposition qui avaient paru, c’est-à-dire Le Globe, Le Temps et Le National.

L’imprimeur du Courrier français avait refusé ses presses : Le Constitutionnel et les Débats n’avaient point osé paraître.

A deux heures, les élèves gradés, sergents et sergents-majors, qui avaient le droit de sortie, s’étaient jetés dans les rues, avaient parcouru tous les quartiers en effervescence, et étaient rentrés à l’Ecole en disant d’après ce qu’ils avaient vu, qu’une collision était imminente. – A cette nouvelle, les têtes s’étaient montées.

Vers sept heures, on avait entendu les coups de fusil tirés dans la rue du Lycée, et les feux de peloton de la rue Saint-Honoré. Aussitôt, les élèves s’étaient réunis dans la salle de billard, et, là, ils avaient décidé que quatre d’entre eux seraient envoyés à Laffitte, à La Fayette et à Casimir Perier, pour leur annoncer la disposition de l’Ecole, et leur dire que les élèves étaient prêts à se jeter dans l’insurrection.

L’Ecole comptait dans son sein quarante ou cinquante républicains, autant peut-être, à elle seule, que Paris avec ses douze cent mille habitants.

Les quatre élèves choisis furent MM. Berthelin (voir Berthelin, Louis, Charles), Pinsonnière (voir Girard-Pinsonnière, Osithe, Edmond), Tourneux (voir ce nom) et Lothon (voir Lothon, André, Charles).

On avait voulu les empêcher de sortir ; mais ils avaient forcé la consigne, et ils étaient arrivés à neuf heures du soir chez Charras.

Charras était en train de brûler le corps de garde de la place de la Bourse, et ne rentra qu’à onze heures et demie.

N’importe, il fut décidé qu’on irait immédiatement chez Laffitte.

On partit à minuit de la rue des Fossés-du-Temple ; on arriva à minuit vingt minutes à la porte de l’hôtel. On frappa et l’on sonna en même temps ; on avait hâte d’entrer. D’ailleurs, dans l’innocence de leur âme, les cinq jeunes gens se figuraient que Laffitte était aussi pressé d’accepter leur vie qu’ils étaient, eux, pressés de l’offrir.

Un concierge maussade ouvrit un guichet.

– Que voulez-vous ? demanda-t-il.

– Parler à M. Laffitte.

– A quel propos ?

– A propos de la révolution.

– Qui êtes-vous ?

– Des élèves de l’Ecole polytechnique.

– M. Laffitte est couché.

Et le concierge avait fermé la porte au nez des cinq jeunes gens.

Charras avait grande envie d’enfoncer la porte ; il en fit même la proposition ; mais, sur les observations de ses camarades, il se contenta de charger le concierge d’imprécations.

La manière dont on avait été reçu chez Laffitte n’engageait pas à tenter les autres visites projetées. On convint qu’on se présenterait, le lendemain, chez La Fayette et chez Casimir Perier, mais que, pour le moment, on rentrerait rue des Fossés-du-Temple.

On regagna donc l’hôtel Fresnoy ; on s’établit comme on put, les uns sur des matelas, les autres sur des chaises, les autres par terre.

Le lendemain, au point du jour, on se rendit chez un professeur de mathématiques, préparateur aux examens de l’Ecole, nommé Martelet.

M. Martelet demeurait au n° 16 de la rue des Fossés-du-Temple.

Il s’agissait de se procurer des habits bourgeois ; – le pavé du roi n’était pas sûr, en plein jour, pour des jeunes gens portant l’uniforme de l’Ecole.

Les cinq amis trouvèrent chez M. Martelet tout ce qu’ils pouvaient désirer.

Puis, comme ils craignaient qu’en se présentant de trop bonne heure chez La Fayette, il ne leur arrivât ce qui leur était arrivé en se présentant trop tard chez Laffitte, ils se mirent, pour passer le temps, à faire une barricade.

Un perruquier était occupé, dans la maison située en face de celle de M. Martelet, à friser et à poudrer une perruque ; il fut invité par les jeunes gens à se joindre à eux ; mais, soit que les opinions politiques du perruquier s’opposassent à ce qu’il fît des barricades, soit qu’amoureux de son art il trouvât son temps mieux employé à poudrer et à friser des perruques, il refusa.

Le hasard voulut que la barricade fût faite et la perruque accommodée juste en même temps.

Comme il n’y avait personne pour garder la barricade, on prit, chez le perruquier, une tête à perruque avec son pied ; on la plaça derrière les pavés ; on la coiffa de la perruque fraîchement frisée et poudrée ; on enfonça crânement sur la perruque un chapeau à trois cornes, et l’on confia au mannequin la garde de la barricade, avec défense, sous peine de mort, au perruquier de rien changer aux dispositions stratégiques qui venaient d’être prises.

Après quoi, on se dirigea vers la demeure de La Fayette.

La Fayette n’était pas chez lui.

Les jeunes gens laissèrent leurs noms au concierge, et s’apprêtèrent à reprendre leur odyssée en allant frapper à la porte de Casimir Perier.

Mais deux essais infructueux suffisaient à Charras ; il avait laissé ses camarades accomplir leur troisième tentative, qui devait être aussi inutile que les deux premières, et il venait demander à Carrel :

“Où se bat-on ?

C’est ce que bien peu de personnes savaient.

Cependant, on disait généralement que l’on se battait à l’hôtel de ville, et, dans certains moments, on entendait trembler le bourdon de Notre-Dame.

Comme Charras n’avait point d’armes, il pouvait couper en droite ligne par le Palais-Royal et le pont des Arts ou le Pont-Neuf. Quant à moi, qui avais mon fusil, j’étais obligé de refaire le chemin que j’avais déjà fait, c’est-à-dire de rentrer dans le faubourg Saint-Germain par la place de la Révolution et la rue de Lille.

Charras partit de son côté, et je partis du mien. – Nous retrouverons Charras.

Quant à Carrel, il allait à la Petite-Jacobinière.

Je m’engageai de nouveau dans les rues.

L’esprit de haine allait grandissant encore : on ne se contentait plus d’effacer les fleurs de lis des enseignes, on tramait les enseignes elles-mêmes dans le ruisseau.

J’entrai un instant chez Hiraux ; – on se rappelle le fils de mon ancien professeur de violon qui tenait le café de la porte Saint-Honoré, qu’il tient encore aujourd’hui. J’y entrai d’abord pour le voir, et, ensuite, parce qu’il me semblait qu’une grande agitation se manifestait chez lui.

Cette agitation était produite par une nouvelle qui venait de se répandre, et qui exaspérait les esprits. On disait que le duc de Raguse s’était offert au roi pour prendre le commandement de la force armée de Paris.

La nouvelle, étrange pour tout le monde, l’était encore davantage pour moi. La surveille, n’avais-je pas entendu, à l’Académie, le duc de Raguse déplorer les ordonnances, et inviter François Arago à ne point parler ? Et, en effet, loin qu’il se fût offert, le maréchal Marmont avait été au désespoir quand, le matin même, il avait reçu chez le prince de Polignac l’ordonnance qui le chargeait du commandement de la première division militaire.

Il avait été sur le point de refuser, mais sa mauvaise étoile l’avait emporté. – Il y a des hommes prédestinés aux choses fatales !

Cette nouvelle jeta peut-être cinq cents combattants de plus dans la rue.

En arrivant au pont de la Révolution, je m’arrêtai tout étourdi, croyant avoir mal vu et me frottant les yeux : le drapeau tricolore flottait sur Notre Dame !

J’avoue qu’à la vue de ce drapeau que je n’avais pas revu depuis 1815, et qui rappelait tant de nobles souvenirs de l’époque révolutionnaire, tant de souvenirs glorieux de l’époque impériale, je sentis une étrange émotion s’emparer de moi.

Je m’appuyai contre le parapet, les bras tendus, les yeux fixes et mouillés de larmes.

Du côté de la Grève, éclatait une vive fusillade, et la fumée s’élevait en épais nuages.

La vue de mon fusil rallia autour de moi une douzaine de personnes. Deux ou trois étaient armées de fusils : les autres avaient des pistolets et des sabres.

– Voulez-vous nous conduire ? voulez-vous être notre chef ? dirent ces hommes.

– Je le veux bien, répondis-je. Venez !

Nous traversâmes le pont de la Révolution, et nous prîmes la rue de Lille, pour éviter la caserne d’Orsay, qui commandait le quai.

Les tambours de la garde nationale commençaient à battre le rappel. Notre petite troupe faisant noyau : à la rue du Bac, j’avais cinquante hommes, deux tambours et un drapeau.

Je voulus entrer chez moi en passant, pour prendre de l’argent ; j’étais sorti, le matin, sans m’inquiéter de ce que j’avais dans mes poches, et je m’étais aperçu que je ne possédais qu’une quinzaine de francs ; mais le propriétaire était venu, et m’avait consigné au portier.

Ma conduite du matin avait fait scandale ; j’avais, moi vingtième, désarmé trois gardes royaux ; j’avais, moi dixième, fait trois barricades ; enfin, comme on me trouvait sans doute assez riche pour me prêter quelque chose, on me mettait sur le dos le gendarme d’Arago et de Gauja.

Ma troupe me faisait la même offre que Charras avait faite, la veille, à ses compagnons : elle m’offrait d’enfoncer la porte, mais je tenais à mon logement, je m’y trouvais bien, je n’avais pas la moindre envie que mon propriétaire me donnât congé ; je contins l’enthousiasme de mes hommes.

Nous nous remîmes en route, suivant la rue de l’Université. A ce moment, j’avais à peu près une trentaine d’hommes armés de fusils. A la hauteur de la rue Jacob, j’eus l’idée de leur demander s’ils avaient des munitions. Ils n’avaient pas dix cartouches entre eux tous, ce qui ne les empêchait pas de marcher au feu avec cette naïve et sublime confiance qui caractérise le peuple de Paris dans les jours d’insurrection.

Nous entrâmes chez un armurier dont les armes avaient été prises pour lui demander s’il pouvait nous dire où nous trouverions des cartouches. Il nous dit qu’à la petite porte de l’Institut, rue Mazarine, nous trouverions un monsieur qui distribuait de la poudre. – Quoiqu’il fût assez peu probable qu’il y eût, à la petite porte de l’Institut, un monsieur qui distribuât de la poudre, nous nous rendîmes à l’endroit indiqué.

Le renseignement était parfaitement exact : nous trouvâmes, à la petite porte de l’Institut, un monsieur qui distribuait de la poudre.

Quel était ce monsieur ? d’où sortait-il ? au compte de qui distribuait-il cette poudre ? Je n’en sais rien, et ne m’en inquiéterai pas aujourd’hui, ne m’en étant pas inquiété alors. Je constate un fait voilà tout.

Il y avait queue, comme on le comprend bien.

Chaque homme armé d’un fusil recevait douze charges de poudre ; tout homme armé d’un pistolet en recevait six.

Quant aux balles, le monsieur n’en tenait pas. J’espérais m’en procurer chez Joubert, au passage Dauphine.

Pour ne pas effrayer les gens du passage, je laissai mes hommes dans la rue, et j’allai seul chez Joubert.

Joubert était parti avec Godefroy Cavaignac et Guinard.

Cavaignac et Guinard étaient brouillés ; en se rencontrant par hasard chez Joubert, le fusil à la main, ils s’étaient jetés dans les bras l’un de l’autre.

Malgré l’absence du maître de la maison, on me donna une cinquantaine de balles que je rapportai à mes hommes.

Cela ne faisait pas deux balles par fusil.

Nous n’en continuâmes pas moins notre chemin, en nous confiant à la Providence.

Comme nous allions à la place de Grève, nous prîmes la rue Guénégaud, le Pont-Neuf et le quai de l’Horloge.

Rien ne paraissait devoir s’opposer à notre marche, que hâtaient le bruit de la fusillade et celui du canon, quand, en arrivant au quai aux Fleurs, nous nous trouvâmes en face d’un régiment tout entier. C’était le 15e léger.

Il n’y avait guère moyen, avec trente fusils et cinquante coups à tirer, d’attaquer quinze cents hommes.

Nous nous arrêtâmes.

Cependant, comme la troupe ne prenait pas vis-à-vis de nous une attitude agressive, tout en faisant faire halte à mes hommes, je m’avançai vers le régiment, le fusil haut, et indiquant par mes signes que je voulais parler à un officier.

Un capitaine s’avança.

– Que voulez-vous, monsieur ? me demanda-t-il.

– Le passage pour moi et mes hommes.

– Où allez-vous ?

– A l’hôtel de ville.

– Pour quoi faire ?

– Mais, répondis-je, pour nous battre.

Le capitaine se mit à rire.

– En vérité, monsieur Dumas, me dit-il, je ne vous croyais pas encore si fou que cela.

– Ah ! vous me connaissez ? lui dis-je.

– J’étais de garde à l’Odéon un soir où l’on jouait Christine ; vous y êtes venu, et j’ai eu l’honneur de vous voir.

– Alors, causons comme deux bons amis.

– C’est bien ce que je fais, ce me semble.

– Pourquoi suis-je un fou ?

– Vous êtes un fou, d’abord parce que vous risquez de vous faire tuer, et que ce n’est point votre état, de vous faire tuer ; ensuite, vous êtes un fou de nous demander le passage, attendu que vous savez bien que nous ne vous le donnerons pas... D’ailleurs, voyez ce qui vous arriverait, si nous vous laissions passer : ce qui arrive à ces pauvres diables qu’on rapporte...

Et il me montrait, en effet, deux ou trois blessés, les uns revenant appuyés sur les épaules de leurs camarades, les autres couchés sur des civières.

– Ah çà ! mais, vous, que faites-vous là ? lui demandai-je.

– Une chose fort triste, monsieur : notre devoir. Par bonheur, le régiment n’a pas d’autre ordre, jusqu’à présent, que celui d’empêcher la circulation. Nous nous bornons, comme vous le voyez, à exécuter cet ordre. Tant qu’on ne tirera pas sur nous, nous ne tirerons sur personne. Allez dire cela à vos hommes, et qu’ils s’en retournent paisiblement... Si même vous aviez l’influence de les faire rentrer chez eux, c’est une bonne chose que vous feriez là !

– Je vous remercie du conseil, monsieur, dis-je en riant à mon tour ; mais je doute, quant à la dernière partie, que mes compagnons soient disposés à le suivre.

– Tant pis pour eux, monsieur !

Je le saluai, et je fis un pas pour me retirer.

– A propos, dit-il, à quand Antony ?... N’est-ce pas le titre de la première pièce que vous comptiez faire jouer ?

– Oui, capitaine.

– Et quand cela ?

– Quand nous aurons fait la révolution, attendu que la censure arrête ma pièce, et qu’il ne faut pas moins qu’une révolution, m’a-t-on dit au ministère de l’intérieur, pour que l’ouvrage puisse être représenté.

L’officier secoua la tête.

– Alors, j’ai bien peur, monsieur, que la pièce ne sorte jamais des cartons !

– Vous avez peur de cela ?

– Oui.

– Eh bien, à la première représentation, capitaine ! et, si vous voulez des places, venez en prendre chez moi, rue de l’Université, 25.

Nous nous saluâmes. Le capitaine retourna vers sa compagnie, et moi, je rejoignis ma troupe, à laquelle je racontai ce qui venait de se passer.

Notre premier soin fut de nous retirer hors de la portée des fusils pour le cas où nos donneurs d’avis passeraient à des idées moins pacifiques.

Là, on tint conseil.

– Parbleu ! dit un de mes hommes, la chose est bien facile. Voulons-nous aller, oui ou non, à l’endroit où l’on se bat ?

– Oui.

– Eh bien, prenons la rue de Harlay, le quai des Orfèvres, et revenons au pont Notre-Dame par la rue de la Draperie et la rue de la Cité.

La proposition fut adoptée à l’unanimité ; nos deux tambours recommencèrent à battre, et nous remontâmes le quai de l’Horloge, pour mettre à exécution le nouveau plan stratégique qui venait d’être arrêté.

  

Attaque de l’hôtel de ville. – Déroute. – Je me réfugie chez M. Lethière. – Les nouvelles. – Mon propriétaire commence à devenir libéral. – Le général La Fayette. – Taschereau. – Béranger. – La liste du gouvernement provisoire. – Honnête erreur du Constitutionnel.

Nous suivîmes ponctuellement la ligne indiquée. Un quart d’heure après notre départ du quai de l’Horloge, nous débouchâmes par la petite ruelle de Glatigny.

Nous arrivions au bon moment : on allait, par le pont suspendu, faire une charge décisive sur l’hôtel de ville. Seulement, si nous voulions en être, il fallait nous presser.

Nos deux tambours battirent la charge, et nous nous avançâmes au pas de course.

De loin, nous voyions une centaine d’hommes – qui composaient à peu près toute l’armée de l’insurrection – s’engager hardiment sur le pont, un drapeau tricolore en tête, quand tout à coup une pièce de canon, braquée de manière à enfiler le pont dans toute sa longueur, fit feu.

Le canon était bourré à mitraille. L’effet de la décharge fut terrible. Le drapeau disparut ; huit ou dix hommes s’abattirent ; douze ou quinze prirent la fuite.

Mais, aux cris de ceux qui étaient restés fermes sur le pont, les fuyards se rallièrent. Du point où nous étions, et abrités par le parapet, nous tirâmes sur la place de Grève et sur les canonniers, dont deux tombèrent.

Ils furent remplacés à l’instant même ; et, avec une rapidité dont il est impossible de se rendre compte, la pièce fut rechargée, et fit feu une seconde fois.

Il y eut sur le pont un tourbillonnement effroyable ; beaucoup des assaillants devaient avoir été tués ou blessés, si l’on en jugeait par les vides.

Un de nous cria :

– Au pont ! au pont !

Nous nous élançâmes aussitôt. Mais nous n’avions pas franchi le tiers de la distance, que le canon tonna pour la troisième fois, en même temps que la troupe s’avançait sur le pont, la baïonnette en avant.

Après cette troisième décharge, vingt combattants à peine survivaient ; une quarantaine étaient restés morts ou blessés sur le pont. Non seulement il n’y avait plus moyen d’attaquer, mais encore il ne fallait pas songer à se défendre : quatre ou cinq cents hommes nous chargeaient à la baïonnette !

Par bonheur, nous n’avions que le quai à traverser pour nous trouver dans ce réseau de petites rues qui s’enfoncent au cœur de la Cité. Un quatrième coup de canon, en nous tuant encore trois ou quatre hommes, hâta notre retraite, qui, dès lors, ressembla fort à une fuite.

C’était la première fois que j’entendais le sifflement de la mitraille, et j’avoue que je ne croirai pas celui qui me dira qu’il a, pour la première fois, entendu ce bruit sans émotion.

Nous n’essayâmes pas même de nous rallier ; à l’exception d’un des tambours, que je rencontrai sur le parvis Notre-Dame, toute ma troupe s’était évanouie comme une fumée.

Là, au bout de cinq minutes, nous nous retrouvâmes une quinzaine d’hommes, tous arrivant par des rues différentes, tous revenant du pont.

Les nouvelles étaient désastreuses : le porte-drapeau, qui, assurait-on, se nommait d’Arcole (voir ce nom), avait été tué ; on disait Charras mortellement blessé ; le pont était, enfin, resté littéralement jonché de morts.

Je trouvai que, pour mon début dans la carrière militaire, le travail de la journée était suffisant.

D’ailleurs, des cris annonçaient l’approche des soldats ; ils venaient enlever le drapeau tricolore de la tour, et imposer silence au bourdon de Notre-Dame, qui mugissait avec une admirable persistance, et dont le bruit dominait tous les bruits, même celui du canon.

Je regagnai le quai des Orfèvres, la même rue Guénégaud par laquelle, une heure auparavant, j’avais passé si triomphalement à la tête de mes cinquante hommes ; je descendis la rue Mazarine, et, par cette même porte où le monsieur nous avait distribué de la poudre, j’entrai chez mon ami le père Lethière. Je fus reçu comme toujours, mieux que toujours peut-être : M. Lethière était fort libéral ; mademoiselle d’Hervilly était presque républicaine. On me servit de ce fameux tafia qui venait directement de la Guadeloupe, et que j’aimais tant ! Ma foi, c’était bon, après avoir entendu siffler la mitraille, et avoir vu tomber une cinquantaine d’hommes, de se retrouver au milieu de bons amis, vous embrassant, vous serrant les mains, et vous versant du tafia. Il était environ trois heures. M. Lethière me déclara qu’il me tenait et qu’il ne me lâcherait plus de la journée. Je ne demandais pas mieux que d’être violenté ; je restai à dîner. A cinq heures, Lethière fils arriva ; il apportait des nouvelles. Sur tous les points de Paris l’on se battait ou l’on s’était battu. Les boulevards étaient en feu, depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille ; la moitié de leurs arbres étaient abattus, et avaient servi à élever plus de quarante barricades. La mairie des Petits-Pères avait été emportée par trois patriotes dont on connaissait déjà les noms : c’était MM. Degousée (voir Degousée, François, Joseph), Higonnet (voir Higonet, Guillaume, Philippe, Joseph) et Laperche (voir Laperche, Alexandre). Du côté du faubourg et de la rue Saint-Antoine, l’élan était merveilleux : on avait écrasé les soldats venant de Vincennes avec des meubles jetés par les fenêtres. Tout avait été bon comme armes : bois de lit, armoires, commodes, marbres, chaises, chenets, contrevents, fontaines, bouteilles ; – on avait été jusqu’à un piano ! Les troupes étaient complétement coupées. L’attaque, du côté du Louvre, s’était avancée jusque sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois. Une colonne d’une vingtaine d’hommes avait marché au feu, conduite par un violon qui jouait Ran tan plan tire lire  

Il y avait plus : messieurs de la Chambre commençaient à s’émouvoir. On s’était réuni chez Audry de Puyraveau ; on avait peu agi, mais beaucoup parlé. C’était toujours quelque chose.

Enfin, on avait décidé que cinq députés se rendraient près du duc de Raguse pour lui faire des représentations, et, au besoin, négocier avec lui. – Quatre millions, avait dit Casimir Perier, seraient, à mon avis, bien employés là !

Les cinq députés s’étaient rendus à l’état-major de la place, où se tenait le maréchal : C’étaient MM. Laffitte, Casimir Perier, Mauguin, Lobau et Gérard.

Ils avaient été introduits chez Marmont, y avaient trouvé François Arago, qui les y avait précédés dans le même but ; mais ils n’avaient rien obtenu, ni les uns ni les autres.

Pendant qu’ils étaient chez le maréchal, on avait apporté, dans le salon voisin de celui où se tenait la conférence, un lancier dont la poitrine était horriblement déchirée d’un coup de feu. On ignorait d’abord avec quel projectile la blessure avait pu être faite ; le chirurgien croyait que c’était avec du plomb à lièvre. C’était avec des caractères d’imprimerie !

Les hommes dont on brisait les presses se vengeaient.

C’est là un détail ; mais ce détail indique comment chacun, à défaut des armes ordinaires, se faisait une arme de ce qu’il trouvait sous sa main.

Les nouvelles, comme on le voit, n’étaient pas mauvaises, mais n’offraient encore rien de décisif.

Oui, le peuple, la bourgeoisie, la jeunesse s’étaient jetés ardemment dans l’insurrection ; mais la finance, mais les hauts grades de l’armée, mais l’aristocratie restaient en arrière.

On avait bien vu M. Dumoulin (voir ce nom), avec son grand sabre et son chapeau à plumes, haranguant dans la rue Montmartre, on avait bien vu le colonel Dufays (voir Dufaÿ, Guillaume, Michel), habillé en homme du peuple, un mouchoir autour de la tête, poussant à l’insurrection ; – mais M. de Rémusat avait toujours la fièvre dans les bureaux du Globe ; mais M. Thiers et M. Mignet étaient à Montmorency, chez madame de Courchamp ; mais M. Cousin parlait du drapeau blanc comme du seul drapeau qui pût sauver la France ; mais M. Charles Dupin, rencontrant Etienne Arago sous un des pavillons de l’Institut, s’était écrié les larmes aux yeux, en le voyant un fusil à la main : “Oh ! monsieur, est-ce donc là votre place ?” ; mais M. Dubois, rédacteur en chef du Globe, avait abandonné sa rédaction ; mais M. Sebastiani s’écriait qu’il fallait rester dans l’ordre légal ; mais M. Alexandre de Girardin proclamait que ce qui convenait le mieux à la France, c’étaient les Bourbons sans les ultras ; mais Carrel condamnait tout haut la folie de ces bourgeois qui s’attaquaient à des militaires ; mais, enfin, quand le peuple, quand la bourgeoisie, quand la jeunesse des écoles versait son sang à flots, et sans le mesurer, M. Laffitte, M. Mauguin, M. Casimir Perier, M. Lobau et M. Gérard se contentaient de faire, près de l’homme qui mitraillait Paris, une démarche de conciliation !

Si, le lendemain, la chose ne se décidait pas en bien, elle se déciderait certainement en mal. Il n’y avait, à la vérité, que douze ou treize mille hommes dans Paris ; mais il y en avait cinquante mille dans un rayon de vingt-cinq à trente lieues, et les télégraphes, qui faisaient aller, aux yeux de tous, leurs grands bras incompréhensibles, prouvaient que le gouvernement avait à dire à la province mille choses qu’il avait fort à cœur que Paris ignorât.

Il résultait de tout cela qu’il n’y avait rien d’impossible à ce que, le lendemain 29, les héros du 27 et du 28 fussent obligés de quitter la capitale et même la France.

Dans cette prévision, M. Lethière s’informa de l’état de mes finances, offrant de venir à mon aide en cas de besoin – ce n’eût pas été le premier service du même genre qu’il m’eût rendu ; mais j’étais riche : au moment de partir pour Alger, j’avais activé mes rentrées de théâtre, et je possédais quelque chose comme mille écus.

M. Lethière, qui connaissait ma façon d’économiser, ne voulait pas croire à cette fortune, et me soupçonnait de vanterie.

Il est vrai que cette fortune était sous le séquestre, en raison de la consigne qu’avait donnée mon propriétaire pour empêcher que je ne rentrasse. Mais cette consigne ne pouvait s’étendre à mes amis.

En conséquence, autant pour me remettre à la tête de mon capital que pour rassurer l’excellent homme qui m’offrait sa bourse, je chargeai Lethière fils de porter un petit mot à mon domestique ; je joignis à ce petit mot la clef du meuble où était le portefeuille contenant les trois mille francs et le passeport – deux choses en ce moment presque aussi nécessaires l’une que l’autre –, et je priai l’obligeant commissionnaire de faire, bon gré, mal gré, une invasion chez moi, et de me rapporter mon portefeuille.

Il devait aussi remplacer par une quarantaine de balles dont il trouverait un dépôt dans une coupe, sur la cheminée de ma chambre à coucher, celles dont je m’étais démuni dans la journée.

Il voulait bien remettre, en passant, une lettre au n° 7 de la rue de l’Université ; cette lettre invitait la personne à laquelle elle était adressée à demeurer parfaitement tranquille sur mon compte ; je lui disais que j’étais en sûreté, et lui promettais de ne point faire de folies.

Cela ne m’engageait à rien, puisque je restais maître de me poser à moi-même la limite des choses raisonnables.

Une demi-heure après, Lethière rentra avec tous les objets demandés. Non seulement il n’avait éprouvé aucune difficulté de la part du concierge, mais, en voyant, sans doute, la tournure que prenaient les affaires, le propriétaire s’était adouci ; il autorisait ma rentrée, à la condition que je donnerais ma parole d’honneur de ne pas tirer par les fenêtres. C’était une grande victoire morale que remportait l’insurrection.

A neuf heures, je quittai mon bon et excellent Lethière, et je rentrai chez moi, après avoir donné à mon concierge la parole d’honneur exigée.

Il avait couru tout le faubourg Saint-Germain, et le résultat de son exploration, dans ces courses commandées par le propriétaire lui-même, avait été celui-ci : que tout le faubourg Saint-Germain était en insurrection.

On parlait d’un grand rassemblement qui devait avoir lieu le lendemain matin, sur la place de l’Odéon, comme point central, et d’où l’on partirait pour opérer les attaques des diverses casernes, qui jouaient, au milieu de l’insurrection, le rôle que jouent dans une invasion les places fortifiées.

Je rentrais, non pour me coucher, mais pour déposer mon fusil, ma poudre et mes balles ; je comptais passer une partie de la nuit à aller aux informations. Il me paraissait urgent de compromettre, d’une façon ou d’autre, les grands meneurs de l’opposition de quinze ans, et je désirais savoir si nos amis s’occupaient de ce petit travail.

Je fis donc une espèce de toilette de circonstance, et j’essayai de traverser les ponts.

Il était expressément défendu aux sentinelles des guichets du Carrousel et des Tuileries de laisser passer qui que ce fût sans le mot d’ordre.

A travers l’arcade de pierre, on apercevait la cour des Tuileries, et la place du Carrousel, transformées en un bivouac immense mais sombre, mais triste, mais sans bruit et presque sans mouvement. On eût dit, non pas des soldats, mais des fantômes de soldats.

Je longeai le quai ; je repris, comme j’avais fait le matin, la place de la Révolution et la rue Saint-Honoré. Toutes les boutiques étaient fermées, mais il y avait des lampions sur la plupart des fenêtres. Les passants étaient rares, et, comme le bruit des voitures avait à peu près cessé à cause de l’obstacle que leur opposaient les barricades, on entendait passer dans les airs, comme des volées d’oiseaux de bronze, le mugissement lugubre et incessant du bourdon de Notre-Dame.

Je me rappelai, en suivant le quai, Paul Foucher et sa pièce ; j’étais curieux de savoir s’il avait lu au comité, et si son drame était reçu ou refusé.

J’ai déjà dit que je connaissais le général La Fayette. Je tentai ce qu’avaient inutilement essayé Charras et les élèves de l’Ecole – de lui faire une visite.

J’allai chez lui. On me répondit qu’il était sorti ; j’en doutai d’abord. J’entrai dans la loge du concierge ; je me fis reconnaître. Mais l’honnête portier me répéta ce qu’il m’avait déjà dit à travers son petit carreau.

Je m’en allais fort désappointé, lorsque je vis venir, au milieu de l’obscurité, trois ou quatre hommes à pied. Dans celui du milieu, je crus reconnaître le général.

Je m’avançai. C’était lui. Il rentrait appuyé au bras de M. Carbonnel (voir Carbonnel, Antoine, François). M. de Lasteyrie, je crois, venait derrière, causant avec un domestique.

– Ah ! général, m’écriai-je, c’est vous !

Il me reconnut.

– Bon ! me dit-il, cela m’étonnait de ne pas vous avoir vu encore.

– C’est que vous n’êtes pas facile à voir, général.

Et je lui racontai tout ce qu’avaient fait, pour arriver à ce résultat, Charras et ses amis.

– C’est vrai, dit-il, j’ai trouvé leurs noms, et j’ai recommandé qu’on les reçût s’ils revenaient.

– Général, je ne sais si les autres reviendront, mais je doute que Charras revienne.

– Et pourquoi cela ?

– Parce qu’on m’a dit qu’il avait été tué du côté de la Grève.

– Tué ? fit-il. Ah ! pauvre jeune homme !

– Il n’y aurait rien d’étonnant, général... Il y faisait si chaud !

– Vous y étiez ?

– Mais oui !... seulement, je n’y suis pas resté longtemps.

– Et que comptez-vous faire demain.

– Je vous avoue, général, que c’est la question que j’allais vous adresser.

Le général s’appuya sur mon bras, et fit quelques pas en avant, comme pour échapper à la surveillance de ses deux compagnons.

– Je quitte les députés, dit-il ; il n’y a rien à faire avec eux..

– Alors, pourquoi ne faites-vous pas tout seul ?

– Qu’on me fasse faire, dit le général, et je suis prêt.

– Puis-je répéter cela à mes amis ?

– Vous le pouvez.

– Adieu, général ! Il me retint par le bras.

– Ne vous faites pas tuer...

– Je tâcherai.

– En tout cas, que les choses tournent d’une façon ou de l’autre, faites en sorte que je vous revoie.

– Vous pouvez en être sûr, général, à moins que...

– Allons, allons, dit le général, au revoir !

Et il rentra chez lui.

Je courus chez Etienne Arago, rue de Gramont, n° 10. Toute la révolution était chez lui.

La journée avait été rude ; mais, grâce à la librairie de Joubert, grâce à la Petite-Jacobinière de Charles Teste, grâce à Coste, qui avait peut-être dépensé trois ou quatre mille francs en achat de pain et de vin distribués aux combattants, l’insurrection était lancée sur tous les points de la ville.

Je dis à Etienne que j’avais vu le général ; je lui rapportai textuellement ses paroles.

– Allons au National ! dit-il.

Nous allâmes au National.

Taschereau (voir Taschereau, Jules, Antoine) était en train d’y faire un faux sublime ; il créait, avec Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine) et Béranger (voir Béranger, Pierre, Jean), un gouvernement provisoire composé de La Fayette, de Gérard et du duc de Choiseul.

Il faisait plus : il rédigeait une proclamation qu’il signait de leurs trois noms. Il avait d’abord choisi, comme troisième membre du gouvernement, Labbey de Pompières ; mais Béranger avait fait effacer ce dernier nom pour y substituer celui du duc de Choiseul.

Ainsi, Béranger, après avoir préparé la révolution par ses chansons, y prenait une part active de sa personne. On verra bientôt que c’était surtout par lui qu’elle allait arriver à son dénouement.

Le lendemain, la liste du gouvernement provisoire devait être affichée sur tous les murs de Paris, et la première proclamation de ce gouvernement devait paraître dans Le Constitutionnel.

Il va sans dire que le brave Constitutionnel était de bonne foi, et qu’il tenait pour de réelles et valables signatures les trois essais calligraphiques de Taschereau.

Là-dessus, je rentrai chez moi plus tranquille ; et, comme j’étais éreinté de la journée, je m’endormis sur les deux oreilles, au bruit du bourdon de Notre-Dame, et au pétillement irrégulier de quelques coups de fusil attardés et perdus.

  

Envahissement du musée d’artillerie. – L’armure de François Ier. – L’arquebuse de Charles IX. – La place de l’Odéon. – Ce qu’avait fait Charras. – Les habits de l’Ecole polytechnique. – Millotte. – La prison Montaigu. – La caserne de l’Estrapade. – D’Hostel. – Un bonapartiste. – L’écuyer Chopin. – Lothon. – Le général en chef.  

Le lendemain, je fus éveillé par mon domestique Joseph.

Il se tenait debout près de mon lit, et, avec une progression chromatique de la voix, il répétait :

– Monsieur !... monsieur !!... monsieur !!!...

Au troisième monsieur, je grognai, je me frottai les yeux, et me mis sur mon séant.

– Eh bien, demandai-je, qu’y a-t-il ?

– Ah ! par exemple, monsieur n’entend pas ? fit Joseph en joignant ses mains au-dessus de sa tête.

– Comment veux-tu que j’entende, imbécile, puisque je dors !

– Mais on se bat tout autour d’ici, monsieur !

– Vraiment ?

Il ouvrit la fenêtre.

– Ecoutez, c’est comme si c’était dans la cour.

En effet, des coups de fusil me paraissaient partir d’un point très rapproché.

– Diable ! dis-je, et d’où vient cette fusillade ?

– De Saint-Thomas-d’Aquin, monsieur.

– Comment ! de l’église ?

– Eh non ! du musée d’artillerie... Monsieur sait bien qu’il y a là un corps de garde.

– Ah ! c’est vrai, m’écriai-je, le musée d’artillerie !... J’y vais.

– Quoi ! monsieur y va ?

– Sans doute.

– Ah ! mon Dieu !

– Vite, aide-moi... Un verre de vin de Madère ou d’Alicante... Oh ! les malheureux ! ils vont tout piller !

En effet, c’était là ma grande préoccupation ; c’était là ce qui me faisait courir au feu. Je me rappelais ces trésors archéologiques que j’avais vus, tenus, touchés un à un dans les études que j’avais faites sur Henri III, Henri IV et Louis XIII, et je voyais tout cela dispersé aux mains de gens qui, n’en connaissant pas la valeur, donneraient au premier venu des merveilles d’art et de richesse pour une livre de tabac ou un paquet de cartouches.

En cinq minutes, je fus prêt, et je m’élançai du côté de Saint-Thomas d’Aquin.

Pour la troisième fois, les assaillants venaient d’être repoussés.

C’était tout simple : ils s’acharnaient à attaquer le musée par les deux ouvertures de la rue du Bac et de la rue Saint-Dominique.

Le feu des soldats enfilait les deux rues et les balayait avec une déplorable facilité.

J’avisai les maisons de la rue du Bac faisant de chaque côté l’angle de la rue Gribeauval ; je jugeai que leur façade opposée devait donner sur la place Saint-Thomas-d’Aquin et que, des étages supérieurs, on dominait facilement le poste du musée d’artillerie.

Je fis part aux combattants du plan que venait de m’inspirer la vue des localités ; ce plan fut adopté à l’instant même. Je frappai à la porte de l’une des deux maisons, celle de la rue du Bac, 35, la porte fut lente à s’ouvrir, mais enfin elle s’ouvrit ; huit ou dix hommes armés de fusils entrèrent avec moi, et nous nous élançâmes aux étages supérieurs.

J’arrivai, moi, troisième ou quatrième, à une mansarde arrondie par le haut où je m’établis avec autant de sécurité que je l’eusse fait derrière le parapet d’un bastion.

Alors, le feu commença, mais avec une chance tout opposée.

Au bout de dix minutes, le poste avait perdu cinq ou six hommes.

Tout à coup, le reste des soldats disparut, et le feu s’éteignit.

Ce pouvait être une espèce d’embuscade ; aussi hésitâmes-nous à quitter nos retranchements.

Mais bientôt le concierge du musée parut sur la porte en faisant des gestes à la signification pacifique desquels il n’y avait pas à se tromper.

Nous descendîmes. Les soldats, en escaladant les murs, s’étaient sauvés par les cours et par les jardins.

Une partie des insurgés encombrait déjà les corridors lorsque j’arrivai.

– Pour Dieu, mes amis, m’écriai-je, respectez les armes !

– Comment, que nous respections les armes ? Il est bon, celui-là ! répondit un des hommes auxquels je m’adressais ; mais nous ne sommes ici que pour les prendre, les armes !

Je réfléchis alors qu’effectivement ce devait être là le seul but de l’attaque, et qu’il n’y avait pas moyen de sauver du pillage ce magnifique établissement. Je ne pensai donc plus qu’à prendre ma part des armes les plus précieuses.

De deux choses l’une : ou on garderait ces armes, ou on les rapporterait au musée. Dans l’un ou l’autre cas, mieux valait que je fusse, moi, plutôt que tout autre, détenteur de choses précieuses. Si on devait les garder, elles étaient entre les mains d’un homme qui saurait les apprécier. Si on devait les restituer, elles étaient entre les mains d’un homme qui saurait les rendre.

Je courus au bon endroit : il y avait là un trophée équestre de la Renaissance.

Je pris un bouclier, un casque et une épée ayant authentiquement appartenu à François Ier et de plus, une magnifique arquebuse ayant appartenu à Charles IX, la même que la tradition prétend lui avoir servi à tirer sur les huguenots.

Cette tradition est presque passée à l’état historique, à cause de ce quatrain que l’arquebuse porte en lettres d’argent incrustées sur son canon, et formant une seule ligne de la culasse au point de mire :

Pour maintenir la foy,

Je suis belle et fidèle.

Aux ennemis du Roy

Je suis belle et cruelle !

Je mis le casque sur ma tête, le bouclier à mon bras, l’épée à mon côté, l’arquebuse sur mon épaule, et je m’acheminai, ployant sous le poids, vers la rue de l’Université.

Je tombai presque en arrivant au haut de mes quatre étages. Si c’étaient là le bouclier et le casque que portait François Ier à Marignan, et s’il est resté quatorze heures à cheval avec ce bouclier et ce casque, plus l’armure, je crois aux prouesses d’Ogier le Danois, de Roland et des quatre fils Aymon.

– Oh ! monsieur, s’écria Joseph en m’apercevant, d’où sortez-vous, et qu’est-ce que c’est que toute cette ferraille ?

Je n’essayai pas de redresser les idées de Joseph à l’endroit de mon butin ; j’y eusse perdu mon temps.

Je lui ordonnai seulement de m’aider à me débarrasser du casque, qui m’étouffait.

Je déposai le tout sur mon lit, et je m’élançai de nouveau à cette splendide curée.

Cette fois, je rapportai la cuirasse, la hache et la masse d’armes.

Depuis, j’ai rendu ce beau trophée au musée d’artillerie, et je possède encore la lettre de l’ancien directeur qui me remercie de cette restitution, et me donne mes entrées pour les jours non consacrés au public.

Au reste, c’était une chose curieuse à voir que ce déménagement gigantesque. Chacun emportait ce qui lui paraissait le plus à sa convenance, et je dois dire que les braves gens s’étaient surtout attachés, non pas aux armes de luxe, mais aux armes dont ils croyaient pouvoir tirer parti pour le combat.

Ainsi toute la collection de mousquets à pierre ou à piston, depuis Louis XIV jusqu’à nous, avait à peu près disparu.

Un homme emportait un fusil de rempart pesant au moins cent cinquante livres ; quatre hommes traînaient une pièce de canon en fer avec laquelle ils comptaient attaquer le Louvre.

Je retrouvai, deux heures après, l’homme au fusil de rempart étendu sur le quai, sans connaissance.

Il avait fourré dans son fusil deux poignées de poudre et douze ou quinze balles ; puis, d’un côté à l’autre de la Seine, en s’appuyant au parapet, il avait tiré sur un régiment de cuirassiers qui défilait le long du Louvre.

Il avait fait une cruelle trouée dans le régiment ; mais le recul du fusil l’avait jeté à dix pas en arrière en lui luxant l’épaule, et en lui démantibulant la mâchoire.

Avant que je le retrouvasse, je devais assister à quelques scènes assez caractéristiques pour qu’elles méritent de prendre place ici.

L’enivrement du vin, de l’eau-de-vie, du rhum n’est rien près de celui de l’odeur de la poudre, du bruit de la fusillade, de la vue du sang.

Je comprends les hommes qui fuient au premier coup de fusil ou au premier coup de canon ; mais je ne comprends pas ceux qui, ayant une fois goûté du feu, quittent la table avant la fin du repas.

Du moins, c’était l’effet que je commençais à ressentir.

Delanoue, que je rencontrai, et qui cherchait un fusil de tous les côtés, m’annonça que l’on se réunissait place de l’Odéon.

J’avais déjà, la veille, entendu parler de cette réunion.

Je n’avais malheureusement que mon fusil, et je ne voulais pas m’en dessaisir. J’indiquai à Delanoue le musée d’artillerie comme un endroit où il pourrait peut-être trouver ce qu’il cherchait, et je partis tout courant par la rue de Grenelle.

La place de l’Odéon était encombrée ; il pouvait bien y avoir cinq ou six cents hommes.

Deux ou trois élèves de l’Ecole polytechnique commandaient des détachements. Sous un de ces uniformes, je reconnus Charras, que j’avais vu la veille en bourgeois.

Il n’était donc ni tué ni blessé.

Voici comment les choses s’étaient passées, et ce qui avait fait croire à sa mort.

Comme on le verra, il n’avait pas perdu son temps depuis la veille, et surtout depuis le matin.

En nous quittant, Carrel et moi, Charras avait passé dans le faubourg Saint-Germain ; là, il avait fait tout ce qu’il avait pu pour se procurer un fusil. Mais un fusil, le 28 juillet 1830 c’était le rara avis de Juvénal.

Il avait entendu parler du monsieur qui distribuait de la poudre à la petite porte de l’Institut, et s’était rendu à la petite porte de l’Institut pour s’aboucher avec ce digne citoyen. Non seulement le monsieur n’avait pas pu lui donner de fusil, mais encore, comme le demandeur n’avait pas de fusil, il lui avait refusé de la poudre.

Alors, Charras s’était fait cette réflexion pleine de sens : “Je vais aller où l’on se bat ; je me placerai au milieu des combattants, et le premier qui tombera mort, je m’instituerai son légataire, et lui prendrai son fusil.”

En conséquence de cette résolution, il avait suivi le quai des Orfèvres, rencontré, sur le quai aux Fleurs, le 15e léger, et causé avec un capitaine quelconque, peut-être le mien ; seulement, comme il était seul, comme il n’avait pas d’armes, comme il tenait ses deux mains dans ses poches, on l’avait laissé passer.

Une fois passé, Charras avait gagné le pont Notre-Dame, et, du pont Notre-Dame, le pont suspendu.

On sait que c’était là que l’insurrection faisait rage.

Charras arriva une demi-heure avant moi.

Il attendit.

L’attente ne fut pas longue ; un homme atteint d’une balle dans l’œil roula à ses pieds.

Charras s’empara du fusil du mort.

Un gamin qui guettait probablement la même occasion accourut, mais trop tard.

Armé de son fusil, Charras n’en était guère plus riche. Il n’avait ni poudre ni balles.

– Moi, j’en ai, dit le gamin, de la poudre et des balles.

Et il tira de sa poche un paquet de quinze cartouches.

– Donne-les-moi, dit Charras.

– Non... Tirons à nous deux, si vous voulez.

– Soit, tirons à nous deux.

– En voilà sept, dit le gamin ; mais après vous le fusil !

– Pardieu ! puisque c’est convenu.

Charras tira scrupuleusement les sept cartouches, et, les sept cartouches brûlées, passa loyalement le fusil au gamin puis se courba derrière le parapet ; – d’acteur, il redevenait spectateur, et, en sa qualité de spectateur, il s’abritait du mieux qu’il lui était possible.

Le gamin avait tiré quatre cartouches, puis était venue la charge que nous avions vu exécuter de loin.

Le gamin s’était élancé sur le pont avec les autres.

Charras, quoique sans armes, avait suivi le mouvement.

J’ai raconté l’effet des trois décharges successives. Sous le souffle de l’ouragan de fer, Charras avait tourné sur lui-même, et, pour ne pas tomber, s’était accroché à son voisin. Mais le voisin, blessé à mort, était tombé en entraînant Charras avec lui.

De là le bruit que celui-ci avait été tué.

Par bonheur, au contraire, il était sain et sauf, et, comme il n’en était pas bien assuré lui-même, il s’en était donné la preuve en gagnant l’autre côté du quai, et en enfilant une petite rue à l’abri de laquelle il avait pu se tâter tout à son aise.

Quant au gamin, et, par conséquent, au fusil, il fallait en faire son deuil : il avait disparu, comme Romulus dans la tempête, comme Curtius dans le gouffre, comme Empédocle dans le volcan !

Charras se demanda alors à quelle chose peut être utile un homme qui n’a pas de fusil, et qui ne sait où s’en procurer un.

Une bande de patriotes désarmés comme lui sembla passer là tout exprès pour répondre à sa question.

– Eh ! citoyen, dit un des hommes de la bande, viens-tu sonner le tocsin à Saint-Séverin avec nous !

– Soit ! dit Charras, à qui il était égal d’aller à droite ou à gauche, pourvu qu’il allât quelque part où il pût être utile à la cause.

Et il alla à Saint-Séverin.

Les portes étaient fermées ; on frappa à toutes, depuis les grandes jusqu’aux petites, depuis la porte des mariages et des baptêmes jusqu’à la porte des derniers sacrements.

En pareil cas, les décisions sont promptes : on décida d’enfoncer les portes, puisque les portes ne voulaient pas s’ouvrir ; on arracha une poutre d’une maison en construction, et douze hommes portant cette poutre la transformèrent en bélier.

Au troisième coup de tête que la gigantesque machine donna dans la porte, serrures et verrous sautèrent.

Le sacristain accourut et acheva d’ouvrir la porte, qu’un quatrième coup allait enfoncer.

La porte ouverte, la cloche mise en branle, Charras n’avait plus rien à faire à Saint-Séverin. Il était alors allé rejoindre, dans le quartier Latin, quelques amis avec lesquels il avait passé la soirée et la nuit.

Pendant la nuit, on avait fait un projet. Les habits de l’Ecole polytechnique, fort en baisse la veille, c’est-à-dire avant que l’insurrection fût déclarée, étaient, au contraire, fort considérés depuis que l’insurrection avait grandi.

Ce projet qu’on avait fait pendant la nuit, c’était d’aller, au point du jour, chercher des habits à l’Ecole polytechnique.

En conséquence, Charras, vers quatre heures du matin, sonnait à la grille avec un de ses amis nommé Lebeuf (voir Lebœuf, Edmond).

La hausse se faisait sentir même à l’Ecole : concierge et professeurs reçurent à merveille les deux réfractaires, on les embrassa, et, selon leur désir, on leur donna des habits.

Je me rappelle un détail : c’est qu’ayant trouvé un habit Charras ne put probablement pas trouver un pantalon ; avec son habit bleu d’uniforme, il portait un pantalon gris, ce qui était bien faible comme tenue.

Les deux amis habillés et surtout coiffés – le chapeau joue toujours un grand rôle dans les insurrections –, ils s’acheminèrent vers la place de l’Odéon.

En route, on leur annonça une distribution de fusils qui se faisait dans la rue de Tournon.

En effet, on venait de prendre la caserne de gendarmerie, et l’on avait, avec un certain ordre, organisé une distribution de mousquetons, de pistolets, de sabres et d’épées.

Charras et Lebeuf se mirent à la queue ; mais, lorsqu’ils arrivèrent aux bureaux, on ne voulut leur donner que des épées, attendu, disait-on, que les élèves de l’Ecole polytechnique, étant tous officiers de droit, et, en leur qualité d’officiers, étant destinés à commander des détachements, devaient recevoir des épées, et non des fusils.

Les instances de ces deux jeunes gens, si vives qu’elles fussent, ne purent rien changer au programme ; on leur donna des épées, et pas autre chose.

Un élève d’une taille colossale et d’une force herculéenne n’accepta pas aussi facilement que Lebeuf et Charras cette législation improvisée ; il saisit le distributeur au cou, et commença à l’étrangler en disant qu’il ne le lâcherait que contre un fusil.

Le distributeur parut trouver la raison bonne ; il s’empressa de donner un fusil au gaillard qui faisait sur lui une application si sensible de cette branche de la philosophie qu’on appelle la logique.

L’élève s’éloigna armé comme il désirait l’être.

C’était Millotte (voir Millotte, Louis, Emile), qui fut depuis représentant du peuple, et qui siégeait, à l’Assemblée législative, près de Lamartine et de notre ami Noël Parfait (voir ce nom).

Millotte est aujourd’hui l’un de nos plus honorables exilés.

Donc, en vertu de son uniforme en vertu de son épée, en vertu, enfin, du droit qu’avaient les élèves de l’Ecole d’être officiers, Charras avait pris le commandement d’une troupe de cent cinquante hommes.

Un tambour et un drapeau s’étaient joints à cette troupe et l’avaient portée au grand complet.

Alors, on s’était demandé où il fallait aller.

Une voix avait crié :

– A la prison Montaigu, place du Panthéon !

Et Charras et sa troupe étaient partis pour la prison Montaigu, place du Panthéon.

Les révolutions ont leurs vents inconnus qui poussent sans raison apparente les hommes sur un point ou sur un autre ; ce sont les trombes qui soufflent sur les océans : elles vont au sud ou au septentrion, à l’est ou à l’ouest, sans qu’on sache ni comment ni pourquoi.

C’est le souffle de Dieu qui les conduit.

A la prison Montaigu, on avait trouvé cent cinquante hommes l’arme au pied, et prêts à se défendre.

Un brasseur de la rue Saint-Antoine, nommé Maes (voir Maës, Nicolas, Joseph), était là, nouveau Santerre, avec une soixantaine d’insurgés. Il était à cheval et portait l’ancien uniforme de la garde nationale.

La lutte menaçait d’être chaude ; on essaya de parlementer.

– Holà ! capitaine, cria Charras, voulez-vous venir à moi, ou préférez-vous que j’aille à vous ?

– Venez, monsieur, dit le capitaine.

– J’ai votre parole ?

– Oui.

Charras s’approcha.

Alors, il s’établit un de ces dialogues qui naissent de la situation et qu’on ne retrouve plus en dehors de la situation, dialogue dans lequel Charras essayait de prouver au capitaine que ce qu’il y avait de plus avantageux, de plus honorable et surtout de plus patriotique pour lui, c’était de passer du côté du peuple, ou tout au moins de lui prêter des fusils.

Le capitaine ne semblait pas comprendre la logique de Charras aussi bien que le distributeur de mousquetons de la rue de Tournon avait compris celle de Millotte.

Charras redoublait d’éloquence, mais n’avançait pas ; il est vrai que, s’il n’avançait pas, lui, ses hommes avançaient peu à peu.

On connaît le Parisien, marchant incessamment vers le but de sa curiosité ou de sa passion ; se glissant entre les gendarmes, entre les sentinelles, entre les escadrons ; mettant un pied devant l’autre avec sa voix mielleuse, son geste caressant, moitié chat, moitié renard. Puis, quand on veut le retenir, déjà loin ! quand on veut l’arrêter, déjà passé ! et vous envoyant, dès qu’il se sent hors de votre portée, pour toute réponse à vos récriminations, un geste moqueur, un mot ironique.

C’était ainsi que les hommes de Charras s’étaient coulés pas à pas, avaient dépassé les sentinelles, s’étaient insensiblement rapprochés de leur commandant, et, par conséquent, des soldats ; si bien qu’au bout de cinq minutes ils se trouvaient, sans que Charras lui-même s’en fût aperçu, à dix pas de leurs adversaires, et prêts à une lutte corps à corps.

Fut-ce cette promiscuité, fut-ce les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Marengo, dont Charras évoquait le souvenir ; fut-ce les rubans tricolores aux émouvantes nuances qu’il faisait flotter à ses yeux ; fut-ce l’embrassement fraternel dont il l’enveloppa, qui décidèrent l’officier à capituler, Charras n’en savait rien ; mais, ce qu’il savait, c’est qu’il y avait eu capitulation, sa troupe avait obtenu cinquante fusils, et la parole d’honneur du capitaine que lui et ses soldats resteraient neutres.

Il est vrai que le capitaine avait été inabordable sur l’article des cartouches.

Mais la Providence ne s’arrêterait pas ainsi à mi-chemin : elle avait donné des fusils, elle donnerait des cartouches.

Les cinquante fusils furent répartis entre ceux des hommes de Charras qui manquaient d’armes à feu, et ceux d’une nouvelle troupe arrivée sur ces entrefaites qui se trouvaient dans le même cas.

Cette nouvelle troupe était commandée par un autre élève de l’Ecole polytechnique nommé d’Hostel (voir D’Hostel, Louis, Antoine, Gaston).

La répartition faite, on se demanda de nouveau où l’on allait.

– A l’Estrapade ! cria une voix.

– A l’Estrapade ! répétèrent toutes les voix.

Et l’on se précipita vers l’Estrapade.

Nos lecteurs de Paris connaissent la situation de la caserne de l’Estrapade ; on y arrive par une rue étroite et facile à défendre.

On était quatre cents, à peu près. C’était assez, en pareille circonstance, pour attaquer Metz, Valenciennes ou le Mont-Saint-Michel ; mais on s’était si bien trouvé de la négociation de la place du Panthéon, que l’on résolut d’essayer du même moyen rue de l’Estrapade.

Cette fois, ce fut d’Hostel qui se proposa pour négociateur ; il avait, disait-il, des intelligences dans la place. Il s’avança avec un mouchoir à la main, laissant son fusil à l’un de ses hommes.

On parlementait de la rue au premier étage ; c’était bien haut pour s’entendre. D’Hostel résolut de franchir la distance qui le séparait de ses interlocuteurs : tout à coup, on le vit grimper contre la muraille... Comment ?... C’était un miracle pour ceux qui l’avaient vu opérer cette ascension !

D’Hostel était, au reste, un homme très adroit, et très renommé à l’Ecole pour sa gymnastique. En un instant, il eut atteint une des fenêtres du premier ; on l’enleva par-dessous les bras, et il se trouva dans la caserne, où il s’engouffra comme ces diables qui passent au théâtre à travers des trappes anglais.

Dix minutes après, il reparut, vêtu de l’habit et coiffé du bonnet à poil de l’officier, tandis que l’officier, en élève de l’Ecole polytechnique, et le chapeau à trois cornes à la main, saluait le peuple.

Le tour était fait !

La place éclata en vivats et en applaudissements.

Les soldats abandonnaient la caserne et donnaient cent fusils.

C’était à faire, de Charras et de d’Hostel, deux ambassadeurs, l’un à Londres, l’autre à Saint-Pétersbourg !

Malheureusement, le fait ne fut pas connu du gouvernement, ou fut mal apprécié par lui, et il envoya dans ces deux villes M. le prince de Talleyrand et M. le maréchal Maison, qui n’y firent que des sottises.

C’était tout orgueilleux de ce double triomphe que Charras et d’Hostel arrivaient sur la place de l’Odéon.

Une chose que je remarquai, c’est la facilité avec laquelle, en temps de révolution, les tambours se multiplient : ils suintent des murs, ils sortent des pavés ; Charras et d’Hostel avaient une quinzaine de tambours à eux deux.

En même temps que nous, arrivaient sur la place de l’Odéon, d’abord une pièce de canon prise sur la garde, et qu’on amenait par la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince. Elle était traînée par cinq hommes, dont trois sapeurs-pompiers ; ensuite, une voiture contenant trois tonneaux de poudre, et venant de la poudrière du Jardin des Plantes ; c’était, je crois, Liédot (voir Liedot, Antoine, Louis), devenu depuis capitaine d’artillerie, qui la conduisait.

Les tonneaux défoncés, la distribution commença ; tout le monde en eut sa part : l’un dans la poche de son habit, l’autre dans son mouchoir ; celui-ci dans sa casquette, celui-là dans sa blague à tabac.

On fumait au milieu de tout cela que c’était une bénédiction ! Jean Bart en eût frémi des pieds à la tête !

Mais bientôt on avisa que toute cette poudre était de la poudre perdue, et que mieux valait faire des cartouches.  

La chose était d’autant plus praticable qu’on venait de recevoir, du passage Dauphine, deux ou trois milliers de balles.

Quatre hommes étaient, en outre, occupés à en fondre avec des plombs de gouttière, dans un cabaret situé à gauche de la place en arrivant par la rue de l’Odéon.

Seulement, on manquait de papier.

Mais toutes les fenêtres de la place étaient ouvertes, et l’on n’eut qu’à crier : “Du papier ! du papier !” aussitôt l’air fut rayé de projectiles de toutes formes, quoique de la même essence ; le papier tomba en cahiers, en rames, en volumes. Je faillis être assommé par un Gradus ad Parnassum !

Il y avait, dans toute cette multitude, une centaine d’anciens militaires qui se mirent à l’œuvre ; en moins d’une heure, trois mille cartouches furent faites et distribuées.

Il faut avoir vu ce spectacle pour se figurer ce que c’était comme animation, comme entrain, comme gaieté.

Chacun criait quelque chose ; l’un : “Vive la République” ! l’autre : “Vive la Charte !”

Un homme de la bande à Charras s’égosillait à crier : “Vive Napoléon II !”

  Ce cri, trop répété, finit par échauffer les oreilles de Charras, déjà fort républicain à cette époque.

Il alla au bonapartiste.

– Ah çà ! est-ce que vous croyez que c’est pour Napoléon II que nous nous battons ? lui dit-il.

– Battez-vous pour qui vous voudrez, répondit l’homme ; mais c’est pour lui que je me bats, moi !

– Vous en avez le droit... Seulement, si c’est pour lui que vous vous battez, enrôlez-vous dans une autre bande.

– Oh ! je ne demande pas mieux ! dit l’homme : on ne manque pas d’engagements aujourd’hui.

Et il sortit des rangs commandés par Charras, et alla prendre du service dans une troupe conduite par un chef moins absolu dans ses opinions.

En ce moment, par une coïncidence étrange, un nommé Chopin (voir Choppin, Henri), qui tenait le manège du Luxembourg, arriva au galop sur la place de l’Odéon ; il était vêtu d’une redingote boutonnée, portait un chapeau à trois cornes, et montait un cheval blanc.

Il s’arrêta tout au milieu de la place, une main derrière le dos.

La ressemblance avec Napoléon était frappante, si frappante, que toute cette foule, dont pas un membre n’avait pris parti pour le bonapartiste expulsé, se mit à crier d’un seul élan et d’une voix unanime : “Vive l’empereur !

Une bonne femme de soixante et dix ans prit la chose au sérieux. Elle tomba à genoux, et fit le signe de la croix en s’écriant  

– Oh ! Jésus ! je ne mourrai donc pas sans l’avoir revu !..

Si Chopin avait voulu se mettre à la tête des six ou huit cents hommes qui étaient là, il est probable qu’il eût été tout d’une traite jusqu’à Vienne.

Charras était furieux

Quant à moi, j’avais complétement oublié la situation politique : j’étais un simple philosophe étudiant l’humanité. Il ne me manquait plus qu’un tonneau et Laïs pour que je m’établisse à perpétuité sur la place de l’Odéon, comme Diogène s’était établi dans le gymnase de Corinthe.

Une grave discussion me tira de ma rêverie.

On voulait absolument faire Charras général en chef, et Charras ne voulait pas être général en chef. Il désignait Lothon (voir Lothon, André, Charles) – grand et beau garçon tenant à la fois de l’Hercule et de l’Antinoüs – au suffrage de ses concitoyens.

La raison sur laquelle il s’appuyait surtout, c’est que lui était à pied et que Lothon était à cheval  

Lothon, à son avis, avait donc bien plus de droits que lui à être général en chef.

En effet, on n’a jamais vu un général en chef à pied.

Lothon se défendait comme un diable pour ne pas être investi de cette haute dignité.

Il n’allait pas moins être obligé de céder, lorsqu’un monsieur s’approcha de lui, et lui dit tout bas :

– Oh ! monsieur, si vous ne tenez pas à être général en chef, laissez-moi l’être à votre place... Je suis un ancien capitaine, et je crois avoir des droits à cette faveur.

Jamais ambition ne s’était présentée plus à propos.

– Ah ! monsieur, dit à son tour Lothon, quel service vous me rendez !

Puis, s’adressant à la foule :

– Vous voulez un général en chef ? demanda-t-il.

– Oui, oui ! répéta-t-on de toute part.

– Eh bien, je vous présente monsieur... un ancien capitaine couvert de blessures, et qui ne demande pas mieux que d’être général en chef, lui.

– Bravo ! crièrent cinq cents voix.

– Pardon de vous avoir couvert de blessures, mon cher monsieur, dit Lothon en mettant pied à terre et en présentant son cheval au nouvel élu ; mais j’ai cru que c’était le moyen le plus sûr de vous faire sauter par-dessus les grades intermédiaires.

– Oh ! monsieur, dit le capitaine enchanté, il n’y a pas de mal !

Puis, à son tour, s’adressant à la foule :

– Eh bien, demanda-t-il, sommes-nous prêts ?

– Oui ! oui ! oui !

– Alors, en avant marche !... Battez, tambours !

Les tambours battirent, et l’on descendit par la rue de l’Odéon en chantant La Marseillaise.

Au carrefour Buci, en vertu de je ne sais quelle manœuvre stratégique, la troupe se trouva partagée en trois.

Une partie se dirigea vers la rue Sainte-Marguerite, l’autre vers la rue Dauphine, le reste suivit tout droit.

J’étais de ceux qui suivirent tout droit.

Il s’agissait, pour cette troupe-là, d’aborder le Louvre par le pont des Arts.

C’était, comme on dit, attaquer le taureau par les cornes.

Ce fut en débouchant sur le quai que je retrouvai mon homme au fusil de rempart adossé à la muraille, et criant, son épaule démise et sa mâchoire disloquée.

Ah ! n’oublions pas de dire qu’à tous les angles de rue, j’avais vu affichée la nomination du gouvernement provisoire, et la proclamation de MM. La Fayette, Gérard et de Choiseul appelant le peuple aux armes.

Quel singulier effet cela eût produit à ces trois messieurs, s’ils eussent été à ma place, et s’ils eussent lu ce que je lisais !

  

Aspect du Louvre. – Combat du pont des Arts. – Morts et blessés. – Un coup de canon pour moi seul. – Madame Guyet-Desfontaines. – Retour de la caserne Babylone. – La cocarde de Charras. – Prise des Tuileries. – Un exemplaire de Christine. – Quadrille dansé dans la cour des Tuileries. – Quels sont les hommes qui ont fait la révolution de 1830 ?

Il était dix heures trente-cinq minutes du matin à l’horloge de l’Institut.

Le Louvre présentait un aspect formidable.

Toutes les fenêtres de la grande galerie des tableaux étaient ouvertes : il y avait deux Suisses, le fusil à la main, à chaque fenêtre.

Le balcon de Charles IX était défendu par des Suisses qui s’étaient fait un rempart avec des matelas.

Enfin, on voyait une double ligne de Suisses derrière les grilles de ces deux jardins qu’on appelle, je crois, l’un le jardin de l’Infante, et l’autre le jardin de la Reine.

Au premier plan, le long du parapet, défilait un régiment de cuirassiers pareil à un grand serpent aux écailles d’acier et d’or, dont la tête était déjà entrée sous le guichet des Tuileries, tandis que la queue traînait encore sur le quai de l’Ecole.

Au fond, dans le lointain, la colonnade du Louvre, attaquée par les petites rues qui environnent l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, disparaissait au milieu d’un nuage de fumée.

A droite, le drapeau tricolore flottait sur Notre-Dame et sur l’hôtel de ville.

Dans les airs, passaient frémissantes les vibrations du tocsin.

Au milieu d’un ciel blanc de chaleur nageait un soleil de feu.

Sur toute la ligne du quai, on tiraillait, mais particulièrement des fenêtres et de la porte d’un petit corps de garde situé au bord de la rivière, en face de l’endroit où la rue des Saints-Pères débouche sur le quai Malaquais.

Cependant, l’attaque comme la défense était flasque ; chacun semblait être là pour l’acquit de sa conscience, et peloter en attendant la partie.

Notre arrivée réchauffa la scène juste au moment où l’intérêt languissait.

Nous étions cent vingt, à peu près.

Nous nous égaillâmes sur le quai, comme on dit en style vendéen, les uns remontant du côté du Pont-Neuf, les autres s’allongeant du palais Mazarin, tout le long du parapet, jusqu’au petit corps de garde dont j’ai parlé.

Je m’établis d’abord sous un des pavillons à tourniquets ; mais je vis bientôt que je serais constamment dérangé par les allants et venants.

Je gagnai donc la fontaine, et m’installai derrière le lion de bronze le plus rapproché de la rue Mazarine.

J’avais ainsi, à ma droite, la grande porte du palais, que, comme la porte du Jubilé, à Saint-Pierre de Rome, on n’ouvre guère que tous les cinquante ans.

J’avais, à ma gauche, la petite porte qui conduit aux appartements des personnes logées à l’Institut.

Enfin, devant moi, j’avais le pont des Arts, me présentant en perspective un objet qui ne laissait pas que de m’inspirer quelque inquiétude, cet objet ressemblant fort à une pièce de canon en batterie.

Au reste, la cible était magnifique : tout un régiment de cuirassiers présentait le flanc ! derrière les cuirassiers, les Suisses en habit rouge, avec des brandebourgs blancs. Le tout à deux cents pas à peine.

C’était à faire venir l’eau à la bouche rien que d’y penser ; il est vrai que c’était à faire venir la sueur sur le front en y pensant.

J’ai dit quelles étaient mes impressions en face du danger. Je l’affronte avec hésitation d’abord, mais je me familiarise vite avec lui.

Or mon apprentissage de la veille au quai Notre-Dame et du matin au musée d’artillerie m’avait enlevé ma première émotion.

D’ailleurs, je dois dire que ma place était bonne, et qu’il fallait un bien grand hasard ou un bien joli tireur, pour qu’une balle vînt me chercher derrière mon lion.

J’assistai donc avec beaucoup de sang-froid à la scène qui allait se passer et que je vais essayer de décrire.

La plupart des hommes qui composaient le rassemblement au milieu duquel je me trouvais étaient des gens du peuple.

Les autres étaient des commis de magasin, des étudiants et des gamins.

Sur les cent ou cent vingt combattants, à peine deux habits de gardes nationaux attiraient-ils les regards à eux.

Les hommes du peuple, les commis de magasin et les étudiants étaient armés de fusils de munition ou de chasse ; les fusils de chasse étaient dans la proportion d’un à quinze.

Les gamins n’étaient armés que de pistolets, de sabres ou d’épées ; un des plus ardents n’avait qu’une baïonnette.

En général, c’étaient les gamins qui marchaient en tête, les premiers à tout. Etait-ce mépris ou ignorance du danger ? Non, c’était l’influence de ce sang jeune et chaud qui, jusqu’à dix-huit ans, bat dans les veines de l’homme de soixante et quinze à quatre-vingt-cinq fois à la minute ; puis qui se calme peu à peu, et qui, en se calmant, dépose au fond du cœur, à chaque pulsation qui s’y éteint, soit un vice honteux, soit une mauvaise pensée.

Tant que passa le régiment de cuirassiers, la fusillade, très active de notre côté – sans grands résultats, il faut le dire –, fut molle du côté des troupes royales.

Elles étaient gênées par cette ligne de cavaliers qui passait entre elles et nous.

Mais la grille du second jardin dépassée par le dernier cuirassier, la véritable musique commença.

Il faisait une chaleur insupportable et sans le moindre souffle d’air. La fumée des fusils des Suisses ne s’élevait que lentement. Bientôt tout le Louvre fut enveloppé d’une ceinture de fumée qui déroba les troupes royales à nos yeux d’une façon aussi complète que ces nuages peints qui, s’élevant des sablières, à l’épilogue des drames, dérobent aux yeux des spectateurs l’apothéose que l’on prépare au fond du théâtre.

C’étaient des coups de fusil perdus, que ceux dont les balles s’amusaient à aller percer ce rideau.

Cependant, de temps en temps, une trouée se faisait, et l’on apercevait à travers l’éclaircie, les brandebourgs blancs, les habits rouges et les plaques dorées des bonnets à poil suisses. C’était le moment que les vrais tireurs attendaient, et il était bien rare, alors, que l’on ne vît pas, au milieu de ces éclaircies, deux ou trois hommes chanceler et disparaître derrière leurs camarades. De notre côté, pendant cette première période du combat, nous eûmes un seul homme tué et deux blessés.

L’homme tué fut atteint au sommet du front, tandis qu’agenouillé derrière le parapet il mettait en joue.

Il se releva comme poussé par un ressort, fit quelques pas en arrière, laissa tomber son fusil, tourna une ou deux fois en battant l’air de ses bras, et s’abattit sur le visage.

Un des deux blessés fut un gamin. La blessure était dans les chairs de la cuisse. Lui ne se cachait pas derrière le parapet ; il dansait dessus, un pistolet de poche à la main.

Il s’en alla sautillant sur une jambe, et disparut dans la rue de Seine.

L’autre blessé l’était plus gravement. Il avait reçu une balle dans le ventre. Il était tombé assis et les deux mains appuyées sur sa blessure, qui ne saignait presque pas. L’épanchement, selon toute probabilité, se faisait au-dedans. Au bout de dix minutes, la soif le prit, et il se traîna vers moi ; arrivé là, les forces lui manquèrent pour atteindre le bassin : il m’appela à son aide. Je lui donnai la main et l’aidai à monter. Il but plus de dix fois en dix minutes ; dans les intervalles où il ne buvait pas, il ne disait que ces mots :

– Oh ! les gueux ! ils ne m’ont pas manqué !

Et, de temps en temps, quand il me voyait porter mon fusil à mon épaule, il ajoutait :

– Ne les manquez pas non plus, vous !

Enfin, au bout d’une demi-heure à peu près, on se lassa de cette fusillade sans résultat.

Deux ou trois hommes crièrent : “Au Louvre ! au Louvre !”

C’était insensé car il était évident qu’on n’était qu’une centaine d’hommes, et qu’on allait avoir affaire à deux ou trois cents Suisses.

Mais, dans ces circonstances, on ne s’arrête pas seulement aux choses raisonnables, et, comme le fait que l’on accomplit est lui-même presque insensé, c’est aux déterminations impossibles que l’on s’arrête presque toujours.

Un tambour battit la charge et s’élança le premier sur le pont.

Tous les gamins l’accompagnèrent en criant : “Vive la Charte !”

Le corps d’armée les suivit.

Je dois avouer que je ne fis point partie du corps d’armée.

De la position un peu élevée où je me trouvais, j’avais, comme je l’ai dit, cru distinguer une pièce en batterie. Tant que cette pièce n’avait eu que de la mitraille à éparpiller au hasard, elle s’était tenue parfaitement muette et tranquille ; mais, du moment où les assaillants s’engagèrent sur le pont, elle se démasqua... Je vis la lance fumante s’approcher de la lumière ; je m’effaçai derrière mon lion, et, au même instant, j’entendis le bruit de l’explosion et le sifflement des biscaïens qui venaient mutiler la façade de l’Institut.

La pierre, écrasée par les projectiles, tomba tout autour de moi comme une pluie.

Ce qui s’était passé sur le pont suspendu se passa alors avec des détails parfaitement identiques sur le pont des Arts.

Tous les hommes engagés dans l’étroit espace tourbillonnèrent sur eux-mêmes, trois ou quatre continuèrent d’aller en avant ; cinq ou six tombèrent ; vingt-cinq ou trente restèrent immobiles ; le reste lâcha pied.

Un feu de peloton succéda au coup de canon : les balles cliquetèrent à mes côtés ; mon blessé poussa un soupir : une seconde balle venait de l’achever.

Presque immédiatement le canon retentit pour la deuxième fois, et l’ouragan de fer passa de nouveau sur ma tête.

A ce second coup de canon, il ne fut plus question d’aller en avant. Deux hommes, jugeant l’eau plus sûre que le parquet du pont, sautèrent dans la Seine, et gagnèrent à la nage le quai de l’Institut. Le reste, comme une volée d’oiseaux effarouchés, revint à tire-d’aile et s’enfonça dans la rue des Petits Augustins et dans cette espèce d’impasse qui longe la Monnaie.

En un instant, le quai devint parfaitement désert.

Un troisième coup de canon fut tiré, et, si peu vaniteux que je sois, je puis dire que ce troisième coup de canon fut tiré pour moi seul.

J’avais, depuis longtemps, fait mon plan de retraite, et je le basais sur la petite porte de l’Institut qui était à ma gauche.

A peine le coup de canon était-il tiré, qu’avant que la fumée fût dissipée et permit de voir ma manœuvre je m’élançai et frappai à la porte à grands coups de crosse de fusil.

La porte s’ouvrit, et même sans trop se faire attendre, ce qui est une justice à rendre au concierge ; d’habitude, aux heures de révolution, les concierges ne sont pas si alertes.

Je me glissai dans l’entrebâillement. J’étais à l’abri.

Comme le concierge refermait la porte, une balle la traversa, mais sans le blesser.

Une fois là, je n’avais que le choix des amis ; je montai chez madame Guyet-Desfontaines.

Je dois dire que ma première apparition ne produisit pas tout l’effet que j’en attendais. D’abord, on ne me reconnut pas ; puis, quand on m’eut reconnu, on me trouva assez mal vêtu : le lecteur se rappelle mon costume.

J’allai chercher mon fusil, que j’avais laissé à la porte pour ne pas effrayer madame Guyet et sa fille. Mon fusil expliqua tout.

A partir de cette reconnaissance, madame Guyet, malgré la gravité de la situation, fut charmante de verve, d’esprit et d’entrain ; c’est, sous ce rapport, une femme incorrigible.

Je mourais de faim et surtout de soif. J’exposai naïvement mes besoins.

On alla me chercher une bouteille de vin de Bordeaux, que j’avalai presque d’un seul coup.

On m’apporta une immense jatte de chocolat que je dévorai.

Je crois que j’avais avalé le déjeuner de tout le monde !

– Ah ! fis-je parodiant Napoléon à son retour de Russie, et en m’allongeant dans un grand fauteuil, il fait meilleur ici que derrière le lion de l’Institut !

Comme on le comprend bien, il me fallut faire le récit de mon Iliade. Mon Iliade se composait jusque-là d’une victoire et de deux retraites.

Il est vrai que la dernière retraite – moins les dix mille hommes dont je n’avais pas l’embarras – pouvait se comparer à celle de Xénophon.

Mais aussi, en revanche, la première ressemblait beaucoup à celle de Waterloo.

Il y eut une mention honorable pour le lion, qui m’avait probablement sauvé la vie, et qui avait, dans la circonstance, cette supériorité sur celui d’Androclès, de n’avoir pas un bienfait à acquitter.

Il résulta de ce charmant accueil, dont je me souviens dans ses moindres détails après plus de vingt-deux ans, que l’appartement de madame Guyet-Desfontaines faillit être pour moi ce que Capoue avait été, deux mille ans auparavant, pour Annibal. Cependant, avec un peu de force, j’eus cet avantage sur le vainqueur de la Trebia, de Cannes et de Trasimène, de m’arracher à temps aux délices qui m’étaient faites.

Je sortis par la petite porte de la rue Mazarine, et je regagnai mon logis de la rue de l’Université.

Cette fois, je fus reçu en triomphateur par mon concierge ; la position se dessinait.

Au lieu de me mettre à la porte, il était question de me dresser un arc de triomphe.

Joseph époussetait l’armure de François Ier.

– Ah ! monsieur, me dit-il, que c’est beau ! Je n’avais pas vu toutes les petites bêtises qu’il y a là-dessus.

Les bêtises qu’il y avait sur l’armure de François Ier, c’étaient les batailles d’Alexandre.

Je rentrais pour changer de chemise – pardon du détail, on verra plus tard qu’il n’est pas sans importance –, et aussi pour renouveler ma provision de poudre et de balles.

Mais je n’avais pas eu le temps de mettre ma veste bas, que j’entendis de grands cris dans la rue.

C’était Charras et sa troupe qui revenaient de la caserne de la rue de Babylone. Il y avait eu là une tuerie effroyable : après une demi-heure de siège, on avait été obligé de mettre le feu à la caserne pour en déloger les Suisses.

On portait au bout des baïonnettes les habits rouges des vaincus en signe de victoire. Charras – il doit s’en souvenir encore aujourd’hui, car lui n’est pas de ceux qui ont oublié –, Charras avait, au lieu de cocarde, la manche de l’habit d’un Suisse, laquelle, attachée au haut de son chapeau à trois cornes, retombait coquettement sur son épaule.

Tout cela, tambour en tête, marchait sur les Tuileries.

Au même instant, les cris redoublèrent venant du château. Je tournai les yeux du côté d’où partaient ces cris, et, de ma fenêtre donnant sur la rue du Bac, je vis des milliers de lettres et de papiers qui voltigeaient dans le jardin des Tuileries.

On eût dit qu’on donnait la volée à tous les pigeons ramiers du jardin.

C’étaient les correspondances de Napoléon, de Louis XVIII, de Charles X, qui s’en allaient au vent.

Les Tuileries étaient emportées.

Quoique je ne fusse pas Crillon, il me prit une certaine envie de me pendre.

On comprend qu’un homme qui a envie de se pendre ne songe plus à changer de chemise.

Je remis ma veste et me précipitai par les escaliers.

Je rejoignis la queue de la colonne au moment où elle entrait aux Tuileries par le guichet du bord de l’eau.

Le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau blanc sur le pavillon du milieu.

C’était Joubert (voir Joubert, Nicolas, Roch), le patriote du passage Dauphine, qui venait de le planter sur la plate-forme, et qui s’évanouissait en le plantant, soit de fatigue, soit de joie ; – des deux probablement.

Les grilles du Carrousel étaient forcées ; on se ruait par toutes les portes ; il y avait des centaines de femmes ; d’où sortaient-elles ?

Qui a vu ce spectacle ne l’oubliera jamais.

Un élève de l’Ecole polytechnique, nommé Baduel (voir Baduel, Louis, Henri), était traîné en triomphe sur un canon.

Il avait, comme Achille, été blessé au talon ; seulement, lui, ce n’était pas d’une flèche empoisonnée, c’était d’un coup de mitraille.

Aussi n’en mourut-il pas, quoiqu’il pensât bien en mourir. Il est vrai que, s’il eût perdu la vie en cette occasion, ce n’eût point été de la blessure qu’il fût mort, mais d’une fièvre cérébrale, suite de la fatigue, de la chaleur et de l’épuisement qu’il avait ressentis pendant le triomphe auquel le condamnait, malgré lui, le courage dont il avait fait preuve.

Un autre élève, la poitrine trouée d’une balle, était gisant sur les escaliers ; on le prit à bras, on le porta au premier étage, et on le déposa sur le trône fleurdelisé, où plus de dix mille hommes du peuple s’assirent ce jour-là, chacun à son tour, ou même plusieurs ensemble.

Par les fenêtres donnant sur le jardin, on pouvait voir la queue d’un régiment de lanciers se perdant sous les grands arbres.

Un cabriolet essayait de le rejoindre au grand galop du cheval qui le conduisait, sans doute pour se mettre sous sa protection.

Les Tuileries étaient encombrées. On se retrouvait au milieu de cette foule ; on se reconnaissait, on s’embrassait, on s’interrogeait. “Un tel ? – Il est là ! – Où ? – Là ! – Un tel ? – Blessé ! – Un tel ? –Mort !” Et l’on faisait pour toute oraison funèbre un geste qui voulait dire : “C’est malheureux ! mais, ma foi, il est mort dans un beau jour !”

Et l’on allait droit devant soi, de la salle du trône au cabinet du roi, du cabinet du roi à la chambre à coucher du roi. – Ah ! par exemple, le lit du roi était une chose curieuse à voir ! Ce qui s’y passait, je ne l’ai jamais bien su ; mais, s’il faut en juger le nombre de spectateurs qui l’entouraient, et par leurs éclats de rire, il devait s’y passer quelque chose d’exorbitant...

Peut-être les noces du peuple avec la liberté !

Et l’on allait toujours, mêlant sa voix à cette grande voix, son geste à ce geste immense.

On allait suivant ceux qui marchaient devant, poussé par ceux qui venaient derrière.

On arriva à la salle des Maréchaux.

C’était la première fois que je voyais tout cela, et je ne l’ai revu qu’à la chute du roi Louis-Philippe, en 1848.

Pendant les dix-huit ans du règne de la branche cadette, je n’ai jamais mis les pieds aux Tuileries, excepté pour visiter M. le duc d’Orléans.

Mais, on le sait, le pavillon Marsan, ce n’était pas le moins du monde les Tuileries, et c’était bien souvent une raison de ne pas aller aux Tuileries, que d’aller au pavillon Marsan.

On arriva à la salle des Maréchaux.

Le cadre du portrait de M. de Bourmont, qui venait d’être fait maréchal, occupait déjà son panneau : le nom même était inscrit sur le cadre, mais le portrait n’était pas encore dedans.

A la place de la toile, en guise de doublure sans doute, il y avait une grande tenture de taffetas ponceau.

La tenture fut arrachée et servit à faire du rouge pour les bouffettes de ruban tricolore que chacun portait à sa boutonnière.

J’en accrochai un morceau qui eut cette destination.

Au moment où je disputais à mes voisins ce lambeau d’étoffe, deux ou trois coups de fusil partirent à mes oreilles.

C’était le portrait du duc de Raguse qu’on fusillait à défaut de l’original.

Quatre balles avaient traversé la toile ; sur ces quatre balles, une trouait la tête, les deux autres la poitrine ; la quatrième se perdait dans le fond.

Un homme du peuple monta sur les épaules de ses camarades, et, avec son couteau, découpa le portrait en forme de médaillon ; puis, passant la baïonnette de son fusil dans le double trou de la poitrine et de la tête, il le porta comme ces licteurs romains que l’on voit dans les triomphes portent le S.P.Q.R.

Le portrait avait été peint par Gérard.

Je m’approchai de l’homme, et lui offris cent francs de son trophée.

– Oh ! citoyen, me dit-il, tu m’en offrirais mille francs, que tu ne l’aurais pas.

Adolphe Pourrat s’approcha de lui à son tour, et offrit son fusil à deux coups. Il eut le portrait.

Probablement l’a-t-il encore.

En entrant dans la bibliothèque de la duchesse de Berry, j’aperçus, sur une petite table à ouvrage, un exemplaire de Christine relié en maroquin violet, et marqué aux armes de la duchesse. Je crus pouvoir me l’approprier ; je l’ai donné depuis à mon cousin Félix Deviolaine.

Probablement l’a-t-il perdu.

Entré par le pavillon de Flore, je sortis par le pavillon Marsan.

Dans la cour était un quadrille formé par quatre hommes. Ces quatre hommes dansaient, au son d’un fifre et d’un violon, un des premiers cancans qui aient été dansés.

Ils étaient habillés de robes de cour et coiffés de chapeaux à plumes.

C’étaient les garde-robes de madame la duchesse d’Angoulême et de madame la duchesse de Berry qui faisaient les frais de la mascarade

L’un de ces hommes avait sur les épaules un châle cachemire qui valait bien mille écus. Il y avait gros à parier qu’il n’avait pas une pièce de cent sous dans sa poche...

A la fin de la contredanse, le châle était en loques.

Maintenant, comment ce Louvre, comment ces Tuileries, comment ce Carrousel, avec leurs cuirassiers, leurs lanciers, leurs Suisses, leur garde royale, leur artillerie, avec trois ou quatre mille hommes de garnison enfin, avaient-ils été pris par quatre ou cinq cents insurgés  

Le voici.

Quatre attaques avaient été dirigées sur le Louvre : la première par le Palais-Royal ; la seconde par la rue des Poulies, par la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois et par le quai de l’Ecole ; la troisième par le pont des Arts, et la quatrième par le pont Royal.

La première était conduite par Lothon (voir Lothon, André, Charles), que nous avons, on s’en souvient, quitté à la hauteur de la rue Guénégaud. Frappé d’une balle à la tête, il était tombé évanoui sur la place du Palais-Royal.

La seconde était conduite par Godefroy Cavaignac (voir ce nom), Joubert (voir ce nom), Thomas (voir ce nom), Bastide (voir ce nom), Degousée (voir Degousée, François, Joseph), Grouvelle (voir Grouvelle, Philippe), les frères Lebon (voir ces noms), etc.

Ce fut elle qui prit le Louvre, comme on le verra tout à l’heure.

La troisième était celle qui avait eu lieu par le pont des Arts : on connaît son résultat.

La quatrième, celle de la rue du Bac, ne traversa le pont, en réalité, que lorsque les Tuileries furent prises.

Nous avons dit que ce fut la seconde attaque qui enleva le Louvre. Ce succès fut dû d’abord à l’admirable courage des assaillants, mais ensuite, il faut le dire, au hasard, à une fausse manœuvre – nous appellerons cela ainsi pour ceux qui ne veulent pas voir l’intervention de la Providence au milieu des choses humaines.

Au reste, un fait suffira pour donner une idée du courage des assaillants. Un enfant de douze ans était monté, comme un ramoneur, par un de ces tuyaux de bois qui, dressés contre la colonnade, servaient à la décharge des gravats, et il avait, aux moustaches des Suisses, planté sur le Louvre un drapeau tricolore.

Cinquante coups de fusil lui avaient été tirés, et il avait été assez heureux pour que pas un ne l’atteignit : pas un ne l’avait préoccupé !

Juste en ce moment, et comme des cris d’enthousiasme saluaient la folle réussite de l’enfant, le duc de Raguse, qui concentrait ses forces autour du Carrousel pour un dernier combat, apprit que les soldats stationnant sur la place Vendôme commençaient à entrer en communication avec le peuple.

La place Vendôme prise, c’était la rue de Rivoli occupée, c’était la place Louis XV conquise, c’était, enfin, la retraite coupée sur Saint-Cloud et sur Versailles.

Le Louvre était particulièrement défendu par deux bataillons de Suisses.

Un seul suffisait à sa défense.

Le maréchal eut l’idée de remplacer les troupes de la place Vendôme – qui, ainsi que nous venons de le dire, menaçaient de défection – par un des deux bataillons suisses.

Il expédia à M. de Salis, qui commandait les deux bataillons, son aide de camp, M. de Guise.

M. de Guise avait ordre de ramener un des deux bataillons.

M. de Salis reçut cet ordre et ne vit aucun inconvénient à l’accomplir. Il était d’autant plus de cet avis qu’un seul bataillon suffisait à la défense du Louvre, et qu’un seul, en réalité, le défendait depuis le matin.

L’autre se tenait dans la cour l’arme au pied.

Alors, M. de Salis eut cette idée, idée toute naturelle d’ailleurs, d’envoyer au duc de Raguse, non pas le bataillon de réserve qui stationnait dans la cour, mais celui qui, placé sur la colonnade du Louvre, au balcon de Charles IX et aux fenêtres de la galerie de tableaux, combattait depuis le matin.

Il commanda donc au bataillon frais de prendre la place du bataillon fatigué.

Seulement, il commit cette méprise : au lieu de commencer par faire monter le bataillon frais, il commença par faire descendre le bataillon fatigué.

Cette manœuvre s’exécutait juste au moment du plus grand enthousiasme et du plus grand effort des assaillants. Ils virent les Suisses se retirer ; ils virent le feu s’éteindre peu à peu, puis cesser tout à fait ; ils crurent que leurs adversaires battaient en retraite, et ils s’élancèrent.

Le mouvement fut si impétueux, qu’avant que le second bataillon eût pris la place de celui qui se retirait le peuple était entré dans les guichets et par les grilles, s’était répandu dans les salles abandonnées du rez-de-chaussée, et faisait par les fenêtres feu sur la cour.

Il sembla aux Suisses voir apparaître, au milieu de la flamme et de la fumée, le spectre gigantesque et sanglant du 10 août.

Inquiets, étonnés, pris à l’improviste, ignorant si leurs camarades se retiraient par ordre supérieur ou battaient en retraite, ils reculent, se précipitent les uns sur les autres, ne songeant pas même à répondre au feu qui les décime, s’encombrent à la porte donnant sur la place du Carrousel, s’étouffent, s’écrasent, et débordent de l’autre côté du guichet, en pleine déroute.

Le duc de Raguse se jette vainement au milieu d’eux, essayant de les rallier. La plupart n’entendent pas le français et ne comprennent pas ce qu’on leur dit ; d’ailleurs, la crainte tourne à l’épouvante, la frayeur à la panique. On sait ce que peut l’ange de la peur secouant ses ailes au-dessus de la multitude : les fuyards écartent tout ce qui se trouve devant eux, cuirassiers, lanciers, gendarmes, traversent cette vaste place du Carrousel sans s’arrêter, franchissent la grille des Tuileries, et vont se répandre et s’éparpiller dans le jardin.

Pendant ce temps, les assaillants montent au premier étage, enfilent la galerie de tableaux, qu’ils trouvent sans défenseurs, et vont enfoncer à son extrémité la porte qui sert de communication entre le Louvre et les Tuileries.

Dès lors, plus de résistance possible : les défenseurs du château fuient comme ils peuvent ; le jardin et les deux terrasses s’encombrent ; le duc de Raguse se retire un des derniers, et sort du guichet de l’Horloge au moment où Joubert plante le drapeau tricolore au-dessus de sa tête, et où le peuple fait pleuvoir par les fenêtres les papiers du cabinet du roi.

A la hauteur du jardin d’Hippomène et d’Atalante, le maréchal trouve une pièce de canon qui se retire. Sur son ordre, la pièce de canon est remise en batterie, et une dernière volée tirée par elle sur les Tuileries, qui ont cessé d’être la demeure des rois pour devenir la conquête du peuple, va, de son boulet, présent posthume de la monarchie, couper en deux une des charmantes petites colonnes cannelées du premier étage.

Ce dernier coup de canon, qui ne fit de mal à personne qu’au chef-d’œuvre de Philibert Delorme, sembla tiré pour saluer le drapeau tricolore qui se déployait sur le pavillon de l’Horloge.

La révolution de 1830 était faite.

Faite – nous le disons, nous le répétons, nous l’imprimons, nous le graverons, s’il le faut, sur le fer et sur l’airain, sur le bronze et sur l’acier –, faite, non point par les prudents acteurs de la comédie de quinze ans, cachés dans les coulisses, pendant que le peuple jouait le drame sanglant des trois jours ; non point par les Casimir Perier, les Laffitte, les Benjamin Constant, les Sebastiani, les Guizot, les Mauguin, les Choiseul, les Odilon-Barrot et les trois Dupin. Non ! ceux-là, nous l’avons dit, ceux-là se tenaient pas même dans les coulisses, ils eussent été trop près du spectacle ! –, ceux-là se tenaient chez eux soigneusement gardés, hermétiquement enfermés. Non, chez ceux-là, il ne fut jamais question que de résistance légale, et, le Louvre et les Tuileries pris, on discutait encore, dans leurs salons, les termes d’une protestation que quelques-uns trouvaient bien hasardée.

Ceux qui ont fait la révolution de 1830, ce sont ceux que j’ai vus à l’œuvre, et qui m’y ont vu ; ceux qui entraient au Louvre et aux Tuileries par les grilles rompues et les fenêtres brisées ; c’est, hélas ! – qu’on nous pardonne cette funèbre exclamation, la plupart d’entre eux sont morts, prisonniers, exilés aujourd’hui ! – c’est Godefroy Cavaignac, c’est Baude, c’est Degousée, c’est Higonnet, c’est Grouvelle, c’est Coste, Guinard, Charras, Etienne Arago, Lothon, Millotte, d’Hostel, Chalas, Gauja, Baduel, Bixio, Goudchaux, Bastide, les trois frères Lebon – Olympiade, Charles et Napoléon, le premier tué, les deux autres blessés à l’attaque du Louvre –, Joubert, Charles Teste, Taschereau, Béranger... Je demande pardon à ceux que je ne nomme pas et que j’oublie ; je demande pardon aussi à quelques-uns de ceux que je nomme, et qui aimeraient peut-être autant ne pas être nommés. Ceux qui ont fait la révolution de 1830 c’est cette jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang ; ce sont ces hommes du peuple qu’on écarte quand l’œuvre est achevée, et qui, mourant de faim, après avoir monté la garde à la porte du Trésor, se haussent sur leurs pieds nus pour voir, de la rue, les convives parasites du pouvoir, admis, à leur détriment, à la curée des charges, au festin des places, au partage des honneurs.

Les hommes qui firent la révolution de 1830 sont les mêmes hommes qui, deux ans plus tard, pour la même cause, se firent tuer à Saint-Merry.

Seulement, cette fois-ci, ils avaient changé de nom, justement parce qu’ils n’avaient pas changé de principes : au lieu de les appeler des héros, on les appelait des rebelles.

Il n’y a que les renégats de toutes les opinions qui ne sont jamais rebelles à aucun pouvoir.

  

Je me mets à la recherche d’Oudard. – La maison du coin de la rue de Rohan. – Oudard chez Laffitte. – Degousée. – Le général Pajol et Dupin. – Les officiers du 53e de ligne. – Intérieur du salon de Laffitte. – Panique. – Une députation vient offrir à La Fayette le commandement de Paris. – Il accepte. – Etienne Arago et la cocarde tricolore. – Histoire de hôtel de ville depuis huit heures du matin jusqu’à trois heures et demie du soir.  

Du reste, veut-on savoir où l’on en était chez M. Laffitte – dans ce même salon où, le surlendemain, devait se faire, sinon un roi de France, au moins un roi des Français –, juste au moment où les Tuileries venaient d’être prises ?

Je puis le dire, et voici comment :

En sortant des Tuileries, j’avais été pris d’une envie enragée de m’assurer si Oudard était encore, le 29 juillet au soir, du même avis que le 28 au matin, à l’endroit du dévouement de M. le duc d’Orléans à Sa Majesté Charles X.

Je me rendis donc rue Saint-Honoré, n° 216.

Place de l’Odéon, j’avais manqué d’être assommé par un Gradus ad Parnassum ; en approchant de mon n° 216, je faillis être assommé par un cadavre.

Au coin de la rue de Rohan, on jetait les Suisses par les fenêtres.

Cela se passait dans la maison d’un chapelier (voir Moizard) dont la façade était criblée de balles. Un poste de Suisses avait été placé là comme garde avancée ; on avait oublié de le relever, et il avait tenu avec un courage suisse, c’est tout dire. La maison avait été emportée d’assaut ; une douzaine d’hommes y avaient été tués, et, des cadavres, on faisait ce que j’ai dit, sans prendre même la précaution de crier : “Gare là-dessous !”

Je montai dans les bureaux du Palais-Royal. – Ce jour-là, mon fusil, qui avait causé une si grande terreur la veille, fut reçu avec des acclamations.

Je trouvai le garçon de bureau occupé à remettre un peu d’ordre dans nos établissements. Cette partie du palais avait été envahie. On avait tiré des fenêtres, ce qui ne s’était pas fait sans mettre un peu de désordre dans les papiers.

Pas d’Oudard  

Je m’enquis de lui au garçon de bureau, qui m’apprit en confidence que, selon toute probabilité, je le trouverais chez Laffitte.

J’ai déjà dit comment j’avais fait connaissance avec l’illustre banquier par le service qu’il m’avait rendu.

Je m’acheminai donc vers l’hôtel Laffitte, dans lequel j’avais la certitude de n’être pas regardé tout à fait comme un intrus.

Il me fallut plus d’une heure pour me rendre du Palais-Royal à l’hôtel Laffitte, tant les rues étaient encombrées, tant aussi l’on rencontrait sur son chemin de personnes de connaissance.

A la porte, je heurtai Oudard.

– Ah ! pardieu ! lui dis-je en riant, c’est justement vous que je cherchais !

– Moi !... Et que me voulez-vous ?

– Mais savoir si votre avis sur la situation est toujours le même...

– Je n’aurai d’avis que demain, me répondit Oudard.

Et, me faisant un geste d’adieu, il s’éloigna vivement.

Où allait-il ? Je ne le sus que trois jours plus tard : il allait à Neuilly porter ce court ultimatum au duc d’Orléans : “Entre une couronne et un passeport, choisissez !”

L’ultimatum était posé par M. Laffitte.

Je m’étais flatté d’une espérance illusoire quand j’avais cru pouvoir entrer chez Laffitte : cours, jardins, antichambres, salons étaient encombrés ; il y avait des curieux jusque sur les toits des maisons en face, qui plongeaient dans la cour de l’hôtel.

Mais, il faut le dire, les hommes rassemblés là n’étaient pas tous dans l’enthousiasme et l’admiration ; on racontait à l’extérieur certaines anecdotes qui se passaient à l’intérieur, et la foule grondait fort en les écoutant.

Une, entre autres, pourra donner une idée de la prudence de MM. les députés réunis chez Laffitte.

Dès le matin, Degousée (voir Degousée, François, Joseph), voyant l’hôtel de ville tombé aux mains du peuple, avait laissé Baude s’y installer, et avait couru chez le général Pajol (voir Pajol, Pierre) pour lui offrir le commandement de la garde nationale.

Mais le général Pajol avait répondu qu’il ne pouvait pas se mettre en avant d’une façon si décisive sans avoir l’autorisation des députés.

– Et où diable y a-t-il des députés ? demanda Degousée.

– Voyez chez M. de Choiseul, avait répondu le général Pajol.

Degousée s’était rendu chez M. de Choiseul.

M. de Choiseul était aux cent coups : il venait d’apprendre à la fois qu’il était membre du gouvernement provisoire depuis la veille, et qu’il avait, dans la nuit, signé une proclamation incendiaire.

M. Dupin aîné était près du duc ; sans doute lui donnait-il une consultation sur ce cas, non prévu par la législation française.

Cette idée, émise par Degousée, de réorganiser un corps qui ne pouvait manquer de devenir un pouvoir conservateur sourit beaucoup à M. Dupin.

Il prit une plume, et écrivit ces mots :

“MM. les députés réunis à Paris autorisent M. le général Pajol à prendre le commandement des milices parisiennes.”

– Des milices parisiennes ! avait répété Degousée ; et pourquoi, s’il vous plaît, des milices parisiennes ?

– Mais parce que la garde nationale a été légalement dissoute par l’ordonnance du roi Charles X, avait répondu M. Dupin.

– Allons, ne chicanons pas sur les mots, avait repris Degousée. Signez-moi cela vite, et veuillez me dire où je trouverai vos députés réunis à Paris.

– Chez M. Laffitte, avait dit M. Dupin.

Et, sans trop de difficultés, il avait signé l’autorisation.

Les députés étaient, en effet, réunis chez Laffitte.

– Plus heureux que moi, grâce sans doute au papier dont il était porteur, Degousée avait pu arriver jusqu’à la salle des délibérations.

Les députés prirent connaissance des trois lignes précitées, et, voyant la signature de M. Dupin, signèrent à leur tour ; mais ils n’eurent pas plus tôt signé, que la terreur les prit ; Degousée, qui ne perdait de temps à rien, et qui, d’ailleurs, tenait à se trouver à l’assaut du Louvre, était déjà à la porte de la rue. Un député le rejoignit au moment où il franchissait le seuil.

– Monsieur, lui dit-il, me permettez-vous de relire encore ce papier ?

– Certainement, répond Degousée sans méfiance.

Le député se retire à l’écart, déchire les signatures, et rend le papier tout plié à Degousée, qui le reprend, et qui ne s’aperçoit qu’à la porte du général Pajol de la soustraction opérée par l’adroit prestidigitateur.

Vous rappelez-vous la fable de La Fontaine Le Lièvre et Les Grenouilles ? Le bonhomme a tout prévu, même cette chose que l’on croyait impossible, à savoir que M. Dupin trouverait plus poltron que lui !

Voilà l’anecdote qui circulait dans les groupes.

Hâtons-nous de dire que La Fayette n’était pas encore arrivé chez Laffitte à l’heure où le fait que nous venons de raconter s’accomplissait.

Il y arrivait juste au moment où un homme du peuple, le fusil à la main et le visage noir de poudre, accourait y annoncer la prise du Louvre.

Derrière La Fayette, un sergent du 53e de ligne avait si bien fait des pieds et des mains, qu’il avait pénétré dans le salon ; là, il avait déclaré que le 53e de ligne était prêt à fraterniser avec le peuple. Les officiers demandaient seulement qu’on leur envoyât quelque personnage considérable, afin que leur passage à la cause de la révolution n’eût pas l’air d’une défection pure et simple.

On leur envoya le colonel Heymès, habillé en bourgeois, M. Jean-Baptiste Laffitte (voir ce nom) et quelques gardes nationaux que l’on venait de recruter sur le boulevard.

Comme j’arrivais, le régiment arrivait aussi. Cinq officiers entrèrent dans la salle des délibérations, j’entrai avec eux.

M. Laffitte était près de la fenêtre du jardin, qui était ouverte, mais dont les persiennes étaient fermées ; il se tenait assis dans un grand fauteuil, la jambe étendue sur un tabouret.

Il s’était foulé le pied la veille au matin.

Derrière lui était Béranger, appuyé sur le dos de son fauteuil ; à l’un de ses côtés, le général La Fayette, lui demandant des nouvelles de sa santé. Dans l’embrasure d’une seconde fenêtre, Georges La Fayette causait avec M. Laroche, neveu de M. Laffitte.

Trente ou quarante députés, s’entretenant par groupes, encombraient le reste du salon.

Tout à coup, une effroyable fusillade se fait entendre, et ce cri retentit :

– La garde royale marche sur l’hôtel !...

J’ai vu bien des mises en scène depuis celle de Paul et Virginie, à l’Opéra-Comique, la première que j’aie admirée, jusqu’à celle de La Barrière de Clichy, au Cirque, une des dernières que j’aie dirigée, mais jamais je n’ai été témoin d’un pareil changement à vue !

On eût dit que chaque député était sur une trappe, et avait disparu à un coup de sifflet.

Le temps de tourner la main, il ne restait absolument dans le salon que Laffitte, toujours assis, et sur le visage duquel n’apparut pas la plus légère émotion : Béranger, qui demeura ferme à sa place ; M. Laroche, qui se rapprocha de son oncle ; La Fayette, qui releva sa noble et vénérable tête, et fit un pas vers la porte, c’est-à-dire vers le danger ; Georges La Fayette, qui s’élança vers son père ; et les cinq officiers, qui firent de leur corps un rempart à M. Laffitte.

Tous les autres avaient disparu par les portes de dégagement ou avaient sauté par les fenêtres. M. Méchin s’était distingué parmi ces derniers.

Je voulus profiter de l’occasion qui m’était donnée de présenter mes compliments au maître de la maison ; mais le général La Fayette m’arrêta en route.

– Que diable est-ce cela ? me dit-il.

– Je n’en sais rien, général, lui répondis-je mais, à coup sûr, j’affirme que ce ne sont ni les Suisses ni les gardes royaux... Je les ai vus partir des Tuileries, et, du train dont ils allaient, ils doivent être maintenant plus près de Saint-Cloud que de l’hôtel Laffitte.

– N’importe ! tâchez donc de savoir ce qu’il en est.

Je m’avançais vers la porte, lorsqu’un officier entra.

Il apportait le mot de l’énigme.

Les soldats du 6e de ligne avaient rencontré ceux du 53e ; à l’exemple de ceux-ci, ils avaient fait cause commune avec le peuple, et, en signe de joie, ils avaient déchargé leurs fusils en l’air.

Cette explication une fois donnée, on se mit en quête des députés, et l’on finit par les retrouver, les uns de-ci, les autres de-là.

Deux seulement manquaient à l’appel.

Cependant, à force de recherches, on les découvrit cachés dans l’écurie. – Qu’on ne dise pas non, je les nommerais !

Quelques instants après, une députation fut introduite.

Autant que je puis me rappeler, Garnier-Pagès en faisait partie.

Cette députation avait pris au sérieux les placards et la proclamation de Taschereau ; elle venait prier les généraux La Fayette et Gérard d’entrer en fonctions.

Le général Gérard, qui ne faisait que d’arriver, éluda la proposition. Gérard rêvait d’être, avec M. de Mortemart, ministre de Charles X, et non d’être membre d’un gouvernement provisoire révolutionnaire.

La Fayette répondit à la députation à peu près la même chose qu’il m’avait dite la veille au soir :

– Mes amis, si vous me croyez utile à la cause de la liberté, disposez de moi.

Et il se remit aux mains de la députation.

Le cri de “Vive La Fayette !” retentit dans les salons de Laffitte, et se prolongea dans la rue.

La Fayette, se retournant vers les députés :

– Vous le voyez, messieurs, dit-il, on m’offre de prendre le commandement de Paris, et je crois devoir accepter.

Ce n’était pas le moment d’être d’un avis contraire ; l’adhésion fut unanime.

Il n’y eut pas jusqu’à M. Bertin de Vaux qui ne s’approchât de La Fayette pour lui offrir quelques paroles de félicitation que je n’entendis pas.

J’étais déjà dans l’antichambre, dans la cour, dans la rue, criant :

– Place au général La Fayette, qui se rend à l’hôtel de ville !

L’unanimité des cris de “Vive La Fayette !” prouva que l’homme de 1789 n’avait pas perdu, en 1830, un atome de sa popularité.

La belle chose que la liberté, et comme c’est bien la déesse immortelle et infaillible ! La Convention passe, le Directoire passe, le Consulat passe, l’Empire passe, la Restauration passe, têtes et couronnes tombent ! et l’homme que la liberté a sacré roi du peuple en 1789 se retrouve roi du peuple en 1830.

La Fayette sortit, appuyé d’un côté sur Carbonnel, de l’autre, sur un député que je ne connaissais pas, et dont je demandai le nom ; c’était Audry de Puyraveau.

Tout ce qu’il y avait là d’hommes, de femmes, d’enfants, fit cortège à l’illustre vieillard, que l’on honorait et glorifiait parce que l’on comprenait qu’en lui vivait la pensée de la Révolution. Et, cependant, tout avancé qu’était cet homme, combien encore était-il distancé par les jeunes gens !

Dans la rue Neuve-Saint-Marc, à la porte du National, La Fayette aperçut Etienne Arago avec une cocarde tricolore.

– Monsieur Poque (voir Poque, Beauvais), dit-il en s’adressant à l’une des personnes qui l’accompagnaient, allez donc prier ce jeune homme d’ôter sa cocarde.

Arago s’approcha de La Fayette.

– Pardon, général, dit-il, mais je n’ai pas bien compris.

– Mon jeune ami, je vous fais prier d’ôter cette cocarde.

– Et pourquoi cela, général ?

– Parce que c’est un peu tôt... Plus tard, plus tard, nous verrons.

– Général, répondit Etienne, je porte depuis hier le ruban tricolore à la boutonnière de mon habit, et la cocarde tricolore à mon chapeau depuis ce matin... Ils y sont, ils y resteront !

– Mauvaise tête ! murmura le général.

Et il continua son chemin.

On lui avait proposé un cheval du manège Pellier, mais il avait refusé. Il en résulta qu’il fut près d’une heure et demie à aller de la rue d’Artois à l’hôtel de ville.

Il arriva vers les trois heures et demie.

Disons l’histoire de l’hôtel de ville depuis huit heures du matin, qu’il avait été définitivement pris par le peuple, jusqu’à trois heures et demie du soir, moment auquel le général La Fayette l’occupa.

Vers sept heures du matin, on s’était aperçu que l’hôtel avait été évacué par la troupe.

La nouvelle en avait été immédiatement portée au National.

Il fallait en prendre possession : Baude et Etienne Arago partirent.

A neuf heures, ils étaient installés.

A partir de ce moment, et, tout imaginaire qu’il était, le gouvernement provisoire fonctionna.

C’est qu’un homme s’était trouvé qui ne reculait pas devant cette responsabilité terrible qui faisait reculer tant de monde.

Cet homme, c’était Baude.

Il se fit secrétaire d’un gouvernement qui n’existait pas.

Il multiplia les ordres, les proclamations, les décrets. Ordres, proclamations et décrets étaient signés Baude, secrétaire du gouvernement provisoire.

Nous avons dit qu’il était entré à l’hôtel de ville à neuf heures.

A onze heures, la caisse municipale était vérifiée ; elle contenait cinq millions.

A onze heures les syndics de la boulangerie étaient convoqués, et déclaraient, sous leur responsabilité, que Paris était approvisionné pour un mois.

Enfin, à onze heures, une commission chargée de correspondre avec l’hôtel de ville était établie dans chacun des douze arrondissements de Paris.

Cinq ou six patriotes dévoués entouraient Baude, et suffisaient à tout.

Etienne Arago était de ceux-là.

Aussitôt rendus, ordres, décrets, proclamations, étaient placés entre la baguette et le canon de son fusil, et portés par lui au National. La route qu’il suivait était la rue de la Vannerie, le marché des Innocents, la rue Montmartre.

A partir de dix heures du matin, pas un obstacle n’entrava sa route.

– D’après l’ordre du maréchal Marmont, toutes les troupes se concentraient autour des Tuileries.

Au moment où Etienne portait la proclamation annonçant la déchéance des Bourbons, toujours signée : Baude, secrétaire du gouvernement provisoire, il rencontra au marché des Innocents un ancien acteur nommé Charlet, lequel précédait une foule immense encombrant toute la place.

Les deux principaux personnages de cette foule, ceux qui paraissaient la conduire ou être conduits par elle, étaient un homme en habit de capitaine et un homme en habit de général.

L’homme en habit de capitaine, c’était Evariste Dumoulin (voir ce nom), le rédacteur du Constitutionnel, dont j’ai parlé à propos de madame Valmonzey et de Christine.

L’homme en habit de général, c’était le général Dubourg (voir Dubourg, Frédéric).

Qu’était-ce que le général Dubourg ? Nul ne le savait. D’où sortait le général Dubourg ? De chez un fripier qui lui avait prêté, loué ou vendu son habit de général.

Les épaulettes manquaient ; c’était un accessoire assez important pour ne pas être négligé.

Charlet, l’acteur, alla prendre une paire d’épaulettes au magasin de costumes de l’Opéra-Comique, et les apporta au général.

Celui-ci était au complet : il se mit en route.

– Qu’est-ce que c’est que tout ce monde ? demanda Etienne à Charlet.

– C’est le cortège du général Dubourg, qui se rend à l’hôtel de ville.

– Mais qu’est-ce que le général Dubourg ?

– Le général Dubourg ? dit Charlet. C’est le général Dubourg, quoi !

En effet, l’explication était suffisante.

La veille, à la mairie des Petits-Pères, le général Dubourg s’était présenté devant Higonnet et Degousée.

– Messieurs, avait-il demandé, avez-vous besoin d’un général ?

– D’un général ? avait répondu Degousée. Dans les moments de révolution, il suffit d’un tailleur pour en faire un ; tant qu’il y aura des tailleurs, on ne manquera pas de généraux !

Le général avait retenu le mot. Seulement, au lieu d’un tailleur, il avait pris un fripier. C’était à la fois plus économique et plus expéditif.

Et puis, à un général de fortune, il fallait bien un habit de hasard !

On a vu que le général et l’habit s’en allaient l’un portant l’autre à l’hôtel de ville.

C’est le propre des cortèges de marcher lentement ; celui-ci ne dérogeait point aux habitudes. Etienne eut le temps d’aller remettre sa dépêche au National, et, en se pressant un peu, d’être de retour à l’hôtel de ville avant que le général Dubourg y eût fait son entrée.

– Baude, dit-il, savez-vous ce qui nous arrive ?

– Non.

– Un général !

– Quel général ?

– Le général Dubourg... Connaissez-vous cela ?

– Ni d’Eve ni d’Adam !... Est-il en uniforme ?

– Oui.

– Un uniforme fera très bien ! Va pour le général Dubourg ! Nous le mettrons dans un arrière-cabinet, et nous le montrerons suivant les besoins.

Le général Dubourg entra aux cris de “Vive le général Dubourg !”

On le conduisit dans l’arrière-cabinet désigné par Baude.

Quand il fut là :

– Que désirez-vous, général ? lui demanda-t-on.

– Un morceau de pain et un pot de chambre, répondit le général. Je meurs de faim et d’envie de pisser !

On lui donna ce qu’il réclamait.

Tandis qu’il dévorait son morceau de pain, Baude lui apporta deux proclamations à signer.

Il signa l’une sans difficulté, mais refusa de signer l’autre. Baude la prit et signa, en haussant les épaules : Baude, secrétaire du gouvernement provisoire.

Pauvre gouvernement provisoire ! il eût été curieux de voir comment il s’en fût tiré si Charles X était rentré dans Paris.

Arago était en route pour porter ces deux proclamations, lorsqu’il rencontra, vers la pointe Saint-Eustache, une nouvelle troupe qui allait attaquer le Louvre.

Il n’y put pas tenir.

– Bah ! dit-il, les proclamations attendront. Allons au plus pressé.

Et il alla au Louvre.

Le Louvre pris, il porta ses proclamations au National, et y annonça la victoire du peuple.

C’était là que le général La Fayette l’avait vu avec une cocarde tricolore, et s’était inquiété de son audace.

Lorsque Etienne sut que le général se rendait à l’hôtel de ville, il fit pour lui ce qu’il avait fait pour le général Dubourg ; c’est-à-dire que, de même qu’il avait couru à l’hôtel de ville annoncer à Baude l’arrivée du général Dubourg, il courut à l’hôtel de ville annoncer au général Dubourg l’arrivée de La Fayette.

Il faut rendre cette justice au général Dubourg, qu’il n’essaya pas même de disputer la place au nouvel arrivant, quoique celui-ci arrivât le dernier.

Il vint le recevoir sur le perron en s’inclinant avec respect et en disant :

– A tout seigneur, tout honneur !

Pendant cinq heures, il avait été maître de Paris. Pendant deux heures, son nom avait été dans toutes les bouches.

Il devait reparaître une seconde fois pour être chassé de l’hôtel de ville, une troisième fois pour manquer d’y être assassiné.

En arrivant, il avait fait amener le pavillon tricolore, et envoyé chercher un tapissier.

Le tapissier venu :

– Monsieur, lui dit le général, il me faut un drapeau.

– De quelle couleur ? demanda le tapissier.

– Noir ! répondit le général ; le noir sera la couleur de la France, jusqu’au moment où elle aura reconquis sa liberté !

Et, dix minutes après, le drapeau noir flottait sur l’hôtel de ville.

  

Le général La Fayette à l’hôtel de ville. – Charras et ses hommes. – Les prunes de Monsieur. – La commission municipale. – Son premier acte. – La caisse de Casimir Perier. – Le général Gérard. – Le duc de Choiseul. – Ce qui se passait à Saint-Cloud. – Les trois négociateurs. – Il est trop tard. – M. d’Argout chez Laffitte.  

Une fois le général La Fayette installé à l’hôtel de ville, l’hôtel de ville se trouva aussi peuplé qu’il avait été désert jusque-là.

Au milieu des cris de joie, des clameurs d’enthousiasme et des hurlements de triomphe, le pauvre général ne savait à qui entendre.

Hommes du peuple, étudiants, élèves de l’Ecole polytechnique, chacun arrivait apportant sa nouvelle.

Le général disait :

– Très bien ! très bien !

Et il embrassait le messager, qui se précipitait tout joyeux par les degrés, en criant :

– Le général La Fayette m’a embrassé !... Vive le général La Fayette !

Charras arriva à son tour avec ses cent ou cent cinquante hommes.

– Général, dit-il, me voici.

– Ah ! c’est vous, mon jeune ami, dit La Fayette. Soyez le bienvenu.

Et il l’embrassa.

– Oui, général, c’est moi, dit Charras ; mais je ne suis pas seul.

– Avec qui êtes-vous ?

– Avec mes cent cinquante hommes.

– Et qu’ont-ils fait, vos cent cinquante hommes ?

– Les cent dix-neuf coups, général ! Ils ont pris la prison Montaigu, la caserne de l’Estrapade et celle de la rue de Babylone.

– Bravo !

– Oui, c’est très bien, bravo !... Mais, maintenant qu’ils n’ont plus rien à prendre, que faut-il que j’en fasse ?

– Eh bien, mais dites-leur de rentrer tranquillement chez eux.

Charras se mit à rire.

– Chez eux ? Vous n’y pensez pas, général ?

– Si vraiment ; ils doivent être fatigués après la besogne qu’ils ont faite.

– Mais, général, les trois quarts de ces braves gens n’ont pas de chez eux, et l’autre quart, en rentrant chez lui, ne trouvera ni un morceau de pain ni un sou pour en acheter !

– Ah ! diable ! c’est différent, dit le général. Alors, qu’on leur donne cent sous par tête.

Charras transmit à ses hommes la proposition du général.

– Ah çà ! dirent-ils, est-ce qu’il croit que nous nous sommes battus pour de l’argent !

Baude ordonna une distribution de pain et de viande. La distribution fut faite, et Charras campa avec sa troupe sur la place de l’hôtel de ville.

La tasse de chocolat et la bouteille de vin de Bordeaux de madame Guyet-Desfontaines étaient bien loin. J’éprouvais d’une façon presque aussi irrésistible que le général Dubourg en arrivant à l’hôtel de ville le besoin d’un morceau de pain. J’entrai chez un marchand de vins qui fait le coin de la place de Grève et du quai Pelletier. Je demandai à dîner. Sa maison était criblée de balles, et il était devenu propriétaire d’un joli boulet de huit, et de cinq ou six charmants biscaïens.

Il comptait en faire son enseigne future en les incrustant au-dessus de sa porte, et en écrivant au-dessous de cette collection :

  Aux prunes de Monsieur.

On sait que le comte d’Artois, comme tous les frères cadets des rois de France, s’appelait Monsieur avant de s’appeler Charles X.

J’affermis mon marchand de vins dans cette heureuse idée, et, en le caressant avec adresse, je finis par obtenir de lui une bouteille de vin, un morceau de pain et un saucisson.

J’étais résolu à ne pas perdre de vue l’hôtel de ville et à garder note de tout ce qui s’y passerait.

Je trouvais que les révolutions avaient un côté prodigieusement récréatif ; – qu’on me le pardonne : c’était la première que je voyais. Maintenant que je suis à la troisième, j’avoue que je trouve cela moins drôle.

Seulement, comme nous avons, dans ces humbles Mémoires, beaucoup de choses à raconter que ne racontera pas cette grande bégueule qu’on nomme l’histoire et que, par conséquent, nous n’avons pas de temps à perdre, disons, d’un côté, ce qui se passait à Saint-Cloud, et, de l’autre, ce qui se passait chez M. Laffitte, tandis qu’en buvant ma bouteille de vin je mangeais mon pain et mon saucisson dans le cabaret des Prunes de Monsieur, et que le général La Fayette s’installait dans son fauteuil dictatorial de l’hôtel de ville, embrassait Charras, et envoyait les hommes de celui-ci se coucher, vu le besoin qu’ils devaient avoir de repos.

Commençons par l’hôtel Laffitte.

A peine La Fayette avait-il quitté le salon pour prendre la dictature de Paris, que l’on s’était épouvanté de laisser vingt-quatre heures à la tête des affaires le héros du champ de la fédération, et que l’on s’occupait de trouver un moyen efficace pour contrebalancer sa puissance. On nomma le général Gérard directeur des opérations actives ; – c’était une fonction inconnue et inventée pour la circonstance ; il devait être appuyé d’une commission municipale composée de MM. Casimir Perier, Laffitte, Ogier, Lobau, Audry de Puyraveau et Mauguin.

Mais c’était par trop hardi pour M. Ogier que de faire partie d’une commission municipale ; il refusa.

M. de Schonen fut nommé à sa place.

On prit le prétexte de la foulure de M. Laffitte pour établir la commission chez lui.

Ainsi on se trouva tout organisé pour combattre les entraînements révolutionnaires du général La Fayette.

Voilà donc la bourgeoisie à l’œuvre et commençant, le jour même du triomphe populaire, son travail de réaction.

Reconnaissez-vous, abordez-vous avec des cris de joie, embrassez-vous, hommes des faubourgs, jeunes gens des écoles, étudiants, poètes, artistes ! Levez les bras au ciel, remerciez Dieu, criez hosanna ! vos morts ne sont pas sous terre, vos blessures ne sont pas pansées, vos lèvres sont encore noires de poudre, vos cœurs battent encore joyeusement se croyant libres, et déjà les hommes d’intrigue, les hommes de finance, les hommes à uniforme, tout ce qui se cachait, tremblait priait pendant que vous combattiez, tout cela vous vient impudemment prendre des mains la victoire et la liberté, arrache les palmes de l’une, coupe les ailes de l’autre, et fait deux prostituées de vos deux chastes déesses !

Tandis que vous fusillez, place du Louvre, un homme qui a pris un vase de vermeil ; tandis que vous fusillez sous une arche du pont d’Arcole, un homme qui a pris un couvert d’argent, on vous insulte on vous calomnie, on vous déshonore là-bas dans ce grand et bel hôtel que, par une souscription nationale, vous rachèterez un jour – enfants sans mémoire et au cœur d’or ! – pour en faire don à son propriétaire, qui se trouve ruiné, n’ayant plus que quatre cent mille francs de rente !

Ecoutez et instruisez-vous ! – Audite et intelligite  

Voici le premier acte de cette commission municipale qui vient de s’instituer :

“Les députés présents à Paris ont dû se réunir pour remédier aux graves dangers qui menacent la sûreté des personnes et des propriétés. Une commission municipale a été nommée pour veiller aux intérêts de tous en l’absence de toute organisation régulière...

Prenez garde, messieurs les royalistes, il y a un édit du bon roi Saint Louis qui ordonne de percer avec un fer rouge la langue des blasphémateurs !

Cette commission devait avoir un secrétaire à l’hôtel de ville ; ce secrétaire, ce fut Odilon-Barrot.

Il est vrai qu’en même temps que la commission signait cet injurieux arrêté on venait lui annoncer que la moitié des combattants mourait de faim sur les places publiques, et demandait du pain.

On se tourna d’un mouvement unanime vers M. Casimir Perier, le même qui proposait, la veille, d’offrir quatre millions au duc de Raguse.

– Ah ! messieurs, répondit-il, j’en suis vraiment désespéré pour ces pauvres diables, mais il est plus de quatre heures, et ma caisse est fermée.

Voilà l’homme qui a été ministre, et qui a gouverné le peuple français ! voilà l’homme dont les fils ont été ambassadeurs, et ont représenté le peuple français !

A cinq heures, le général Gérard daigna se montrer à la foule.

Il avait encore la cocarde blanche à son chapeau.

Cette cocarde excita des murmures, et force fut au général de l’ôter ; mais aucune instance ne put le déterminer à mettre la cocarde tricolore.

Au moment où le général Gérard sortait de l’hôtel Laffitte, le duc de Choiseul y entrait ; de jaune qu’il était ordinairement, le pauvre duc était devenu vert.

Il y avait bien de quoi. Depuis le matin, il faisait partie du gouvernement provisoire ; depuis le matin, il signait des proclamations ; depuis le matin, il rendait des décrets !

Tant qu’on s’était battu dans les rues, le duc de Choiseul n’avait point osé sortir ; il avait bien peur d’être compromis, mais il avait encore plus peur d’être tué. La fusillade éteinte, M. de Choiseul avait entrouvert ses contrevents, il avait vu tout le monde dans les rues, la ville en joie : il avait descendu marche à marche ses escaliers couverts de tapis, il avait hasardé un pied hors de son hôtel ; puis, enfin, il s’était risqué à pousser jusque chez M. Laffitte.

Qu’y venait-il faire ? Pardieu ! ce n’est pas difficile à deviner : il venait protester contre l’abominable faussaire qui avait abusé de son nom, et qui surtout avait assez peu respecté ce nom pour l’accoler à celui de M. Mottier de La Fayette !

C’est vrai, M. de Choiseul, quoique d’une bonne maison d’Auvergne, M. Mottier de La Fayette ne descendait pas de Raymond III, comte de Langres, et d’Alix de Dreux, petite-fille de Louis le Gros ; mais je ne sache pas non plus qu’il ait eu des ancêtres accusés d’avoir, à l’instigation de l’Autriche, empoisonné un dauphin de France.

Cela, il me semble, aurait dû faire compensation, et vous inspirer, monsieur le duc, quelque considération pour ce pauvre gentilhomme et pour sa famille.

Maintenant que nous avons vu ce qui se passait à l’hôtel Laffitte, voyons ce qui se passait à Saint-Cloud.

On était furieux contre le duc de Raguse. On ne se contentait pas de dire qu’il avait mal défendu Paris, on disait qu’il avait trahi.

Fatale destinée que celle de cet homme, accusé par tous les partis, même par celui auquel il se sacrifie.

Le dauphin s’était fait substituer à son commandement. C’était un grand général, comme on sait, que M. le dauphin ! N’avait-il pas fait la conquête de l’Espagne, dans laquelle avait échoué cet heureux casse-cou qu’on appelait Napoléon !

Il avait surtout beaucoup d’à-propos dans ses reparties. Il vint recevoir les troupes au bois de Boulogne, et, s’approchant d’un capitaine !

– Combien avez-vous perdu d’hommes, capitaine ? demanda-t-il ; combien avez-vous perdu d’hommes ?

Le dauphin avait l’habitude de répéter deux fois ses phrases.

– Beaucoup, monseigneur ! répondit en pleurant l’officier.

– Il vous en reste bien assez ! il vous en reste bien assez ! dit Son Altesse avec ce bonheur d’à-propos qui la caractérisait.

Les troupes continuèrent leur retraite et arrivèrent à Saint-Cloud écrasées de fatigue, brisées de chaleur, mourant de faim.

On ne les attendait pas, et il n’y avait rien de préparé pour elles.

Le duc de Bordeaux dînait ; M. de Damas fit porter aux soldats des plats de la table du prince.

L’enfant prenait les plats et les passait lui-même aux domestiques.

L’heure prédite par Barras était venue ; seulement, le pauvre enfant royal ne savait d’autre métier que celui de prince ; – mauvais métier de nos jours, n’est-ce pas, Sa Majesté Napoléon II ? n’est-ce pas, Son Altesse le duc de Bordeaux ? n’est-ce pas, monsieur le comte de Paris ?...

Cependant, la négociation du docteur Thibaut avait produit son effet ; tandis que le général Gérard gardait jusqu’au 29 juillet, à cinq heures et demie du soir, la cocarde blanche, M. de Mortemart arrivait à Saint-Cloud, la veille, à sept heures du soir.

Charles X l’avait assez mal reçu ; Charles X ne l’aimait pas ; en effet, M. de Mortemart était un de ces royalistes avariés, entachés de républicanisme, comme les La Fayette, comme les Lameth, comme les Broglie. M. de Mortemart avait voulu pousser le roi à des concessions ; mais celui-ci, avec une vigueur qui, vingt-quatre heures après, devait se démentir, avait répondu : – Pas de concessions, monsieur ! J’ai vu les événements de 1789, et je n’en ai rien oublié... Je ne veux pas, comme mon frère, monter en charrette. Je veux monter à cheval !

Par malheur pour cette belle résolution, dès le lendemain matin, les affaires de Paris avaient changé d’aspect. Ce fut alors Charles X qui pressa M. de Mortemart d’accepter le ministère, et M. de Mortemart qui à son tour s’en défendit.

Il comprenait que l’heure où l’apparition d’un ministère mixte eût fait son effet était déjà passée. Il prétexta une fièvre intermittente rapportée des bords du Danube.

Mais Charles X en était déjà à ce point où les rois, n’essayant même plus de cacher leurs craintes, poussent le cri de détresse.

– Eh ! monsieur le duc, s’écria le vieux prince, vous refusez donc de sauver ma vie et celle de mes ministres ? Ce n’est pas d’un bon serviteur, ce que vous faites là, monsieur !

Le duc s’inclina.

– Sire, dit-il, s’il en est ainsi, j’accepte.

– Bien... Merci, répondit le roi.

Puis, tout bas :

– Maintenant, reste à savoir s’ils se contenteront de vous...

La violence qu’on imposait au vieux roi se faisait jour, tant elle était amère, même en face de l’homme qui croyait se sacrifier pour lui.

Dans une salle voisine, attendaient trois autres personnages politiques – c’est ainsi qu’on appelle, dans notre langue polie, ces pairs, ces députés, ces sénateurs, ces magistrats, ces conseillers qui prêtent serment à toutes les monarchies, et qui les défendent si bien, que, depuis quarante ans, ils en ont laissé glisser quatre entre leurs mains !

Ces personnages politiques, c’était M. de Vitrolles, celui que cherchait le docteur Thibaut, dès le soir du 27 juillet, pour lui remettre la combinaison Mortemart et Gérard. C’était M. de Sémonville, l’homme aux drapeaux apocryphes, de qui M. de Talleyrand disait en le voyant maigrir : “Quel intérêt peut-il avoir à cela ?” ; c’était M. d’Argout, qui, en 1848, devint si républicain, qu’il renvoya de ses bureaux, où il avait obtenu une petite place de trois à quatre mille francs, mon cher et bon ami Lassagne, qu’il reconnaissait pour avoir été le secrétaire du roi Louis-Philippe.

O sainte pudeur ! comme disait Brutus.

Pendant qu’ils attendaient, M. de Polignac entra.

Le prince devina aussitôt ce que venaient faire les trois négociateurs, dont deux étaient de ses amis.

Ils venaient demander sa déchéance.

Il y avait de la grandeur dans le prince de Polignac ; un autre eût tâché de les empêcher de voir le roi ; lui les introduisit à l’instant même dans le cabinet de Charles X. Peut-être aussi comptait-il sur la répugnance bien connue que Charles X avait pour M. d’Argout.

Le roi venait d’arrêter le ministère Mortemart. Il reçut ces messieurs, qui exposèrent le sujet de leur mission. Charles X ne les laissa pas achever ; et, avec un geste à la fois plein d’amertume et de noblesse :

– Messieurs, dit-il, allez dire aux Parisiens que le roi révoque les ordonnances.

Ces messieurs laissèrent échapper leur joie dans un murmure de satisfaction.

– Mais, ajouta le roi, laissez-moi vous dire en même temps que je crois cette révocation fatale, non seulement aux intérêts de la monarchie, mais encore à ceux de la France.

Les intérêts de la monarchie et ceux de la France ! De quoi diable Charles X parlait-il donc à ces messieurs ? Que leur importaient les intérêts de la monarchie et ceux de la France, quand il s’agissait de leurs intérêts, à eux !

Ils montèrent en calèche, et repartirent au galop.

Sur la route, on rencontra Paris armé, qui débordait des maisons dans les rues, des rues hors de la ville.

M. de Sémonville criait à tous ces hommes aux bras nus et aux chemises sanglantes :

– Mes amis, le roi révoque les ordonnances ; les ministres sont f...  

M. de Sémonville croyait parler la langue du peuple, il ne parlait que le patois de la canaille.

M. de Vitrolles distribuait des poignées de main.

Si ces hommes qui rendaient à M. de Vitrolles ses poignées de main avaient su son nom, comme, au lieu de lui serrer la main, ils lui eussent serré le cou.

Sur les quais, les négociateurs furent obligés de quitter leur calèche : les barricades commençaient, et, avec elles, l’égalité de la locomotion.

On arriva à l’hôtel de ville. En montant le perron, on se croisa avec Marrast, qui, reconnaissant les trois négociateurs, s’arrêta pour les regarder.

M. de Sémonville, lui, ne connaissait pas Marrast ; mais, voyant un jeune homme élégant au milieu de toute cette foule tant soit peu déguenillée, il s’adressa à lui.

Jeune homme, lui demanda-t-il, peut-on parler au général La Fayette ?

Il n’osait pas dire monsieur, et ne voulait pas dire citoyen.

Marrast lui indiqua le chemin.

Ces messieurs furent introduits devant la commission municipale. Ils allaient commencer l’exposé de leur mission sans qu’on songeât à prévenir le général La Fayette, qu’ils étaient venus chercher.

Cela eût peut-être fait l’affaire de quelques membres de la commission municipale, que La Fayette ne fût point là ; mais M. de Schonen et Audry de Puyraveau, les plus compromis et les plus ardents des membres de cette commission municipale, l’envoyèrent chercher.

On annonça le ministère Mortemart et Gérard.

– Mais, messieurs, dit Mauguin, deux ministres ne font pas un ministère.

– Le roi, dit M. de Sémonville, leur adjoindrait volontiers M. Casimir Perier.

Et il se tourna avec un sourire gracieux vers le banquier, qui pâlit horriblement.

En ce moment même, Casimir Perier reçut une lettre, et la lut.

Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il fit un signe de tête qui contenait à peu de chose près un refus.

Il y eut un moment de silence et d’hésitation ; c’était à qui ne répondrait pas, car on sentait l’importance de la réponse.

Alors, au milieu de ce silence, M. de Schonen se leva et fit, d’une voix ferme, entendre ces terribles paroles :

– Il est trop tard !... Le trône de Charles X s’est écroulé dans le sang !...

Dix-huit ans après, ces mêmes paroles, répétées à la tribune par M. de Lamartine, et adressées à leur tour aux envoyés du roi Louis-Philippe, devaient précipiter du trône la branche cadette, comme elles en avaient précipité la branche aînée.

Les négociateurs voulurent insister.

– Allons, allons ! dit Audry de Puyraveau, assez comme cela, messieurs, ou je fais monter le peuple, et nous verrons ce qu’il veut !

Les députés se retirèrent ; mais, sortant par une autre porte, M. Casimir Perier les joignit dans les escaliers.

– Allez trouver M. Laffitte, leur dit-il en passant ; il y a peut-être quelque chose à faire de ce côté-là.

Et il disparut.

Voulait-il rattacher les négociations au duc d’Orléans, ou voulait-il ne pas se détacher entièrement du roi Charles X ?

M. de Sémonville secoua la tête, et se retira.

Aller trouver M. Laffitte, un simple homme de finances, pouah ! Passe encore pour La Fayette ; c’était un révolutionnaire, mais un révolutionnaire de bonne maison qui, dans sa jeunesse, avait porté de la poudre, des talons rouges, et baisé, à l’Œil-de-bœuf, la main de la reine.

A la vérité, c’était dans une terrible matinée qu’il avait joui de ce dernier honneur, c’était dans la matinée du 6 octobre !

M. Laffitte n’était qu’un prolétaire de mérite grandi par ses œuvres, noble par son caractère ; on ne pouvait pas négocier les intérêts du descendant de saint Louis avec un pareil croquant !

MM. de Vitrolles et d’Argout ne furent pas aussi fiers que M. de Sémonville.

Casimir Perier leur donna un laissez-passer, afin que, sans être inquiétés, ils pussent se rendre chez Laffitte.

M. d’Argout, qui n’était qu’impopulaire, continua de s’appeler M. d’Argout ; mais M. de Vitrolles, qui était exécré, s’appela M. Arnoult.

A la porte, le courage manqua à M. de Vitrolles : il poussa M. d’Argout dans le salon, et resta dans une espèce de vestibule.

M. Laffitte attendait Oudard, parti depuis cinq heures ; Oudard ne revenait pas.

Au bruit de la porte qui s’ouvrait, il leva les yeux.

Ce n’était pas encore Oudard, mais c’était M. d’Argout.

M. d’Argout entra – que cela fût réel ou affecté – avec l’aplomb d’un homme qui croit apporter une nouvelle conciliant tous les intérêts.

– Eh bien, cher collègue, dit-il, je viens vous annoncer deux excellentes choses.

– Bah ! répondit Laffitte avec cette bonhomie moqueuse qui lui était particulière, et qu’il semblait avoir empruntée, ainsi qu’une partie de son esprit, à son ami Béranger – et lesquelles ?

– Les ordonnances sont retirées, dit M. d’Argout.

– Ah ! fit indifféremment Laffitte.

– Et nous avons de nouveaux ministres.

– Ah ! répéta le banquier sans même demander leurs noms.

– Voilà comme vous accueillez ces deux nouvelles ! dit M. d’Argout un peu désappointé.

– Sans doute.

– Mais d’où vous vient cette froideur ?

– De ce qu’elles sont maintenant sans importance.

– Sans importance !... maintenant ! répéta M. d’Argout.

– Oui, dit Laffitte ; vous êtes en retard de vingt-quatre heures, mon cher collègue.

– Il me semble que les intérêts sont les mêmes...

– C’est possible !... seulement, depuis vingt-quatre heures, les situations sont changées !...

En ce moment, la porte du salon s’ouvrit de nouveau.

Ce n’était pas un négociateur, cette fois : c’était un homme du peuple.

Il était en blouse ; il avait la barbe longue, la tête enveloppée d’un mouchoir ensanglanté. il tenait un fusil à la main.

– Pardon, monsieur Laffitte, dit-il en faisant résonner la crosse de son fusil sur le parquet, mais le bruit se répand que l’on négocie chez vous avec Charles X...

– Oui, dit Laffitte, et vous ne voulez point de négociations, n’est-ce pas, mon ami ?

– Plus de Bourbons ! plus de jésuites ! cria-t-on dans les antichambres.

Le cri se propagea jusque dans la rue.

– Vous voyez et vous entendez ? dit M. Laffitte.

– Ainsi vous n’écoutez rien ?

– Votre démarche est-elle officielle ?

M. d’Argout hésita.

– Je dois avouer, répondit-il, qu’elle n’est qu’officieuse.

– Vous voyez bien que je ne puis vous répondre, puisque ma réponse ne mènerait à rien !

– Mais, enfin, dit M. d’Argout voulant hâter la situation par tous les côtés, si je revenais avec un caractère officiel ?

– Ah ! dit M. Laffitte, alors comme alors.

M. d’Argout secoua la tête et se retira.

– Eh bien ? lui demanda M. de Vitrolles.

– Tout est perdu, mon cher baron ! répondit en poussant un soupir le futur directeur de la Banque.

– Mais si, cependant, on tentait un dernier effort en poussant M. de Mortemart sur Paris ?

– Dame ! dans un cas désespéré, tous les moyens sont bons.

– A Saint-Cloud, alors.

– A Saint-Cloud !

– Diable d’Oudard ! murmurait, pendant ce temps, Laffitte impatienté ; il est bien long à m’apporter la réponse de son duc !

– C’est, répondit Béranger, que son duc est peut-être un peu long à la lui donner...

  

Chapitre CLIII. Alexandre de la Borde. – Odilon-Barrot. – Le colonel Dumoulin. – Hippolyte Bonnellier. – Mon cabinet. – Une note de la main d’Oudard. – Le duc de Chartres est arrêté à Montrouge. – Quel danger il court, et comment il en est sauvé. – Je me propose pour aller chercher de la poudre à Soissons. – J’obtiens ma commission du général Gérard. – La Fayette me rédige une proclamation. – Le peintre Bard. – M. Thiers se retrouve.

Cela se passait juste au moment où j’achevais mon repas au cabaret des Prunes de Monsieur. Je traversai toute cette multitude campée sur la place de l’Hôtel-de-Ville, se reposant tranquillement et gaiement, sans se douter que les cyclopes politiques s’étaient remis à l’œuvre, et – comme dirait, dans un élan d’éloquence, M. Odilon-Barrot à la tribune, s’il y avait encore une tribune – de sa chaîne brisée lui reforgeaient une autre chaîne.

En même temps que j’entrais dans la grande salle de l’hôtel de ville, Alexandre de la Borde (voir Delaborde, Alexandre) y entrait de son côté. Quelques-uns de ces hommes qui crient toujours quelque chose criaient : “Vive le préfet de la Seine !”

Odilon-Barrot, dont le nom vient justement de se glisser sous ma plume à propos d’éloquence parlementaire, écrivait à une table ; il était habillé en garde national. Il leva la tête, s’étonnant que l’ancien préfet de la Seine, M. de Chabrol de Volvic, pût exciter un pareil enthousiasme.

Il reconnut Alexandre de la Borde, et fit un mouvement de surprise.

– Eh bien, oui, c’est moi, dit l’auteur de l’Itinéraire en Espagne avec une naïveté toute spirituelle et surtout toute juvénile qui était un des caractères saillants de sa personnalité ; on vient de me nommer préfet de la Seine.

– Vous ?

– Oui, moi.

– Et qui vous a nommé préfet de la Seine ?

– Est-ce que je sais ?... Un monsieur qui a un chapeau à plumes, un grand sabre et une longue écharpe.

Ce monsieur, c’était le colonel Dumoulin, qui reparaît si exactement à toutes les révolutions avec ce même chapeau à plumes, ce même sabre et cette même écharpe, que je commence à croire que c’est lui qui leur porte malheur.

  Odilon-Barrot haussa les épaules. – Vous, dit-il, vous serez de la commune de Paris, comme nous... Et, à voix basse, il ajouta : – Et encore ! Il fallait pour entendre ces deux derniers mots, être appuyé, ainsi que je l’étais, sur le dossier de son fauteuil.

Je regardais de là un autre secrétaire qui venait de s’établir en face de lui, comme un pouvoir rival.

C’était M. Hippolyte Bonnelier (voir Bonnellier, Hippolyte, Louis), secrétaire de La Fayette ; il faisait, en effet, pendant à Odilon-Barrot, secrétaire de la commission municipale.

Je n’oublierai jamais l’étrange façon dont M. Hippolyte Bonnelier était armé.

Il portait en sautoir une poire à poudre suspendue par un ruban rouge.

Dans sa ceinture était passé un petit poignard de quatre pouces de long.

Chargeait-il son poignard avec sa poire à poudre, ou bourrait-il sa poire à poudre avec son poignard ?

C’est un problème que je n’ai jamais pu résoudre.

– J’ai abattu dix-huit arbres sur le boulevard ! disait-il à Etienne Arago.

– Avec votre poignard ? demanda Etienne en riant.

– Non, répondit Bonnelier en riant à son tour, je veux dire que je les ai marqués avec mon poignard, et que le peuple les a abattus.

En attendant, il était secrétaire de La Fayette.

Ce fut par lui que j’appris ce qui venait de se passer entre MM. de Vitrolles, de Sémonville, d’Argout et la commission municipale.

La situation devenait de plus en plus intéressante. Je me doutais bien qu’Oudard était allé à Neuilly ; je croyais que la réponse ne se ferait pas attendre ; je résolus de passer la nuit à l’hôtel de ville.

J’eus recours à la protection de Bonnelier, qui me fit ouvrir une espèce de cabinet dans lequel il y avait un bureau d’acajou et des fauteuils de velours vert.

Sur la cheminée étaient des candélabres à cinq branches non garnis de leur luminaire.

Il paraît que c’était un grand économiste pratique, que M. de Chabrol, qui avait cinq millions dans ses coffres, et pas de bougies dans ses candélabres.

Je commençai par mettre dans ma poche la clef du cabinet ; je descendis, j’achetai cinq bougies, je remontai, je pris sur la table de Bonnelier papier et crayon ; je le priai, s’il arrivait quelque nouvelle de Neuilly, de me la communiquer, ce qu’il me promit ; je rentrai dans mon cabinet, je garnis mes candélabres, j’allumai deux bougies, et je commençai à prendre des notes sur ce que j’avais vu dans la journée.

Mais je n’avais pas écrit quatre lignes, que je sentis mes yeux qui se fermaient malgré moi.

Je n’avais aucune raison pour lutter contre le sommeil ; je tombais de fatigue ; j’arrangeai deux fauteuils en manière de lit de camp, et je m’endormis malgré le vacarme horrible qui se faisait autour de moi, sous moi et au-dessus de moi.

Je me réveillai alors qu’il faisait grand jour.

A part quelques coups de fusil et deux ou trois alertes, la nuit avait été parfaitement tranquille.

Je me regardai dans une glace, et compris le besoin que j’avais de rentrer chez moi.

Je n’avais pas changé de linge depuis trois jours ; je n’avais pas fait ma barbe depuis deux ; j’avais le visage couvert de coups de soleil, et la moitié des boutons de ma veste de coutil détachés par la pesanteur des balles qui la tiraient d’un côté ; enfin, une de mes guêtres et un de mes souliers étaient couverts du sang du pauvre diable que j’avais aidé à soulever jusqu’à la fontaine de l’Institut.

Je sortis de mon cabinet, et je trouvai Bonnelier à son poste.

Il me fit signe qu’il avait quelque chose à me montrer.

J’allai à lui ; il me glissa un papier dans la main.

– Prenez une copie de cela, si vous voulez, me dit-il ; mais surtout n’égarez pas ma copie.

– Qu’est-ce que ce papier ?

– Neuilly, trois heures et un quart du matin... Oudard, messager... Rubrique Laffitte.

– Bon !

Je pris une plume, et je copiai mot pour mot la note suivante. Seule, cette note serait déjà une curiosité. Mais, mise en pendant de la lettre qu’on lira plus tard, elle s’élève à la hauteur d’une pièce historique, comme ces meubles qui, reconnus authentiques, passent d’un magasin de bric-à-brac à un musée.

Voici la note : “Le duc d’Orléans est à Neuilly avec toute sa famille. Près de lui, à Puteaux, sont les troupes royales. Il suffirait d’un ordre émané de la cour pour l’enlever à la nation, qui peut trouver en lui un gage puissant de la sécurité future. On propose de se rendre chez lui au nom des autorités constituées, convenablement accompagnées, et de lui offrir la couronne. S’il oppose des scrupules de famille ou de délicatesse, on lui dira que son séjour à Paris importe à la tranquillité de la capitale de la France, et qu’on est obligé de le mettre en lieu de sûreté. On peut compter sur l’infaillibilité de cette mesure ; on peut être certain, en outre, que le duc d’Orléans ne tardera pas à s’associer pleinement aux vœux de la nation.

La note originale était de la main d’Oudard.

Chose étrange ! Tandis que le père préparait ainsi sa royauté, le fils courait danger de mort.

Voici ce qui arrivait : Bohain (voir Bohain, Alexandre, Victor) et Nestor Roqueplan (voir Roqueplan, Louis, Victor) attendaient Etienne Arago à déjeuner chez Gobillard, place de la Bourse.

En se rendant du National au café, Arago rencontra le domestique de Bohain qui cherchait son maître.

– Ah ! monsieur, dit le brave garçon en apercevant Etienne, savez-vous où est monsieur ?

– Il doit être chez Gobillard, répondit Etienne ; que lui veux-tu ?

– Je veux le prévenir, de la part de M. Lhuillier (voir Leullier, Armand), son beau-frère, que le duc de Chartres est arrêté à Montrouge.

– Qui l’a fait arrêter ?

– Mais M. Lhuillier... Il est maire du village. Il désire savoir ce qu’il doit faire du prince.

– Hein ? dit un homme assis sur le trottoir avec un fusil entre les jambes, et mangeant un morceau de pain ; ce qu’il doit en faire ? Nous allons aller le lui dire !..

Puis, se levant :

– Hé ! les amis ! cria-t-il tout haut, le duc de Chartres est arrêté à Montrouge. Que ceux qui veulent manger du prince viennent avec moi !

– Que dites-vous là, mon brave ? s’écria Etienne en posant la main sur l’épaule de cet homme.

– Je dis qu’ils ont tué mon frère, et que je vais tuer le duc de Chartres aujourd’hui !

Il n’y avait pas de temps à perdre. Etienne s’élance dans le café.

– Pardieu ! dit-il à Bohain, votre domestique vient de faire un beau coup !

– Qu’a-t-il donc fait ?

– Il vient de répandre la nouvelle que le duc de Chartres était prisonnier de votre beau-frère, et voilà une vingtaine de gaillards qui se mettent en chemin pour l’égorger.

– Diable ! firent ensemble Nestor et Bohain, ça ne peut pas aller comme cela.

– Que faire ?

– Charge-toi de les conduire, dit Nestor, mets-moi à leur tête ; retiens-les le plus longtemps possible ; et l’un de nous ira prévenir le général La Fayette du danger que court le prince... On expédiera un homme à cheval à M. Lhuillier, et le duc de Chartres sera remis en liberté avant que toi et tes hommes soyez arrivés à Montrouge.

– Bien ! dit Etienne, mais ne perdez pas de temps !

Puis, s’élançant à la tête d’un groupe d’une trentaine d’hommes :

– A Montrouge ! cria Etienne Arago ; mes amis, à Montrouge !

Chacun répéta : “A Montrouge” et l’on partit pour la carrière du Maine, tandis que Nestor Roqueplan – autant que je puis me le rappeler, c’était Nestor – courait à la place de Grève.

Le Vaudeville se trouvait sur la route de la barrière du Maine : on traversa le jardin du Palais-Royal, puis la place, puis on enfila la rue de Chartres.

Un machiniste était sur la porte du théâtre. Arago lui fit signe de l’œil de s’approcher de lui, le machiniste comprit le signe, et s’approcha.

Arago eut l’air de recevoir de lui une confidence.

– Bon ! mes amis, dit-il, en voici bien d’une autre ! Vous ne savez pas ce que l’on m’annonce ? C’est qu’il y a une conspiration de royalistes pour venir mettre le feu au Vaudeville, attendu que c’est du Vaudeville, comme vous ne l’ignorez pas, qu’est partie l’insurrection... Commençons d’abord par visiter le théâtre, n’est-ce pas ?

Il n’y eut pas d’objection contre la visite. D’ailleurs, beaucoup de ces braves gens n’étaient pas fâchés de voir un théâtre de près ; celui qui avait provoqué le voyage de Montrouge, et qui était un tonnelier du quartier du Roule, voulut bien faire quelques objections, mais il ne fut pas écouté.

On s’arrêta donc au Vaudeville. Arago, une lanterne à la main, conduisit ses hommes du second dessous aux galeries ; il ne leur fit pas grâce d’un portant, d’un trappillon, d’un châssis.

On perdit une bonne heure à cette visite.

Puis on se remit en route pour la barrière du Maine.

Pendant ce temps, le général La Fayette était prévenu, et envoyait à Montrouge M. Comte (Comte, Auguste ?), l’un des plus brillants élèves de l’Ecole polytechnique qui, depuis, a fait un excellent ouvrage sur la philosophie positive.

M. Comte était porteur d’une lettre conçue en ces termes :

“Dans un pays libre, laissez circuler chacun librement ; que M. le duc de Chartres s’en retourne à Joigny, et, à la tête de ses hussards, attende les ordres du gouvernement.

  La Fayette Hôtel de ville, le 30 juillet 1830

Lorsque j’appris le danger que courait le duc de Chartres, je voulais rentrer chez moi, faire seller mon cheval et courir à Montrouge ; mais on me fit observer qu’avant que je fusse à la rue de l’Université M. Comte serait à Montrouge, et que mieux valait attendre les nouvelles à l’hôtel de ville.

J’attendis donc.

Les heures me parurent longues, je l’avoue, de huit heures du matin à deux heures de l’après-midi.

A deux heures, Etienne rentra couvert de sueur et de poussière.

Le duc de Chartres était sauvé.

En effet, grâce au retard du Vaudeville et à un second incident que nous allons rapporter tout à l’heure, le messager était arrivé à temps.

Le duc de Chartres avait avec lui le général Baudrand et M. de Boismilon.

M. Lhuillier fit remonter dans la voiture du prince l’aide de camp et le secrétaire, les invita à partir et à attendre le duc de Chartres à la Croix-de Berny.

Lui se chargeait de conduire le prince sain et sauf au même endroit.

En effet, tandis qu’en calèche le général Baudrand et M. de Boismilon sortaient par la grande porte, et prenaient la grande route, M. le duc de Chartres montait en cabriolet avec M. Lhuillier, sortait par une porte de derrière, et, par une route de traverse, regagnait le chemin de Joigny, à un quart de lieue au-dessous de l’endroit où M. Baudrand et M. de Boismilon attendaient le prince.

Une circonstance particulière avait encore servi cette fuite et la bonne volonté d’Arago. En arrivant à la barrière du Maine, les hommes avaient été arrêtés ; il y avait défense de laisser sortir de Paris aucune troupe armée.

Le premier mouvement fut de forcer l’obstacle ; puis l’on consentit à parlementer avec le poste du corps de garde ; puis, enfin, on fraternisa. Une partie des hommes entra dans le corps de garde même ; l’autre s’assit dans ces fossés creusés entre les arbres pour recevoir les eaux de pluie. Arago fit venir du pain et quelques bouteilles de vin, et se chargea d’aller aux nouvelles.

Une heure après, il était à Montrouge. M. le duc de Chartres venait d’en partir.

Arago prit une copie de la lettre du général La Fayette, afin de justifier de la relaxation du prince, et rapporta cette copie à ses hommes.

La nouvelle fut mal reçue par eux. Etienne ne parvint à les calmer qu’en leur promettant qu’il allait les ramener à l’hôtel de ville, et leur faire donner de la poudre à cœur joie.

Etienne était donc revenu dans ce double but de rapporter au général La Fayette la nouvelle de la fuite du duc de Chartres, et de faire donner de la poudre à ses hommes.

Mais on eut quelque peine à le relever de cette promesse ; on avait tant gaspillé de poudre, qu’on ne savait plus où en prendre.

– Je vous donne ma parole d’honneur, disait La Fayette à Etienne, qui ne pouvait pas croire à cette pénurie de munitions, que, si Charles X revenait sur Paris, nous n’aurions pas quatre mille coups de fusil à tirer !

J’avais entendu cette réponse et je ne l’avais point laissée tomber à terre.

Lorsque Arago se fut éloigné, je m’approchai de La Fayette.

– Général, lui dis-je, ne vous ai-je pas entendu répondre tout à l’heure à Arago que vous manquiez de poudre ?

– C’est la vérité, me dit le général ; seulement, j’ai peut-être eu tort de l’avouer.

– Voulez-vous que j’en aille chercher, de la poudre ?

– Vous ?

– Sans doute, moi.

– Et où cela ?

– Mais où il y en a... Soit à Soissons, soit à La Fère.

– On ne vous la donnera pas.

– Je la prendrai.

– Comment ! vous la prendrez ?

– Oui.

– De force ?

– Pourquoi pas ? on a bien pris le Louvre de force !

– Vous êtes fou, mon ami, me dit le général.

– Mais non, je ne suis pas fou, je vous jure !

– Allons, rentrez chez vous ; vous êtes fatigué ; vous ne pouvez plus parler... On m’a dit que vous aviez passé la nuit ici.

– Général, donnez-moi un ordre pour aller prendre de la poudre.

– Mais non, cent fois non !

– Décidément, vous ne voulez pas ?

– Je ne veux pas vous faire fusiller.

– Soit. Mais vous voulez bien me donner un laissez-passer pour arriver près du général Gérard.

– Oh ! quant à cela, volontiers. Monsieur Bonnelier, faites un laissez-passer pour M. Dumas.

– Bonnelier est occupé, mon général. Je vais le faire moi-même, et vous le signerez tout de suite..

Vous avez raison, je vais rentrer chez moi, je suis éreinté !

Et j’allai à une table où j’écrivis un laissez-passer conçu en ces termes : “30 juillet 1830, à une heure.

Laissez passer M. Alexandre Dumas près du général Gérard.”

Je présentai au général La Fayette le papier d’une main et la plume de l’autre.

Il signa.

Je tenais mon ordre.

– Merci, général, lui dis-je.

Et, comme le laissez-passer était de mon écriture, j’ajoutai après ces deux mots : “général Gérard”, la phrase suivante : “A qui nous recommandons la proposition qu’il vient de nous faire.

Muni de ce laissez-passer, je me rendis à l’instant même chez Laffitte, et je pénétrai jusqu’au général.

Le général m’avait vu enfant chez M. Collard ; je me nommai ; il me reconnut.

– Ah ! c’est vous, monsieur Dumas ! me dit-il. Eh bien, quelle est cette proposition ?

– La voici, général... M. de La Fayette a dit tout à l’heure devant moi, à l’hôtel de ville, que l’on manquait de poudre, et que, si Charles X revenait sur Paris, il n’y aurait peut-être pas quatre mille coups de fusil à tirer.

– C’est vrai, et, comme vous le voyez, c’est assez inquiétant.

– Eh bien, j’ai offert au général La Fayette d’en aller prendre, de la poudre.

– Où cela ?

– A Soissons.

– Comment la prendre ?

– Comme on prend... Il n’y a pas deux façons de prendre, il me semble. Je demanderai poliment de la poudre.

– A qui ?

– Au commandant de place, donc.

– Et s’il la refuse ?

– Je la prendrai.

– Voilà où je vous attends... Encore une fois, comment la prendrez-vous ?

– Ah ! cela me regarde !

– Ainsi, telle est la proposition que me recommande le général La Fayette ?

– Vous voyez, la phrase est précise : “... Du général Gérard, à qui nous recommandons la proposition qu’il vient de nous faire.

– Et il n’a pas trouvé votre proposition insensée ?

– Je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que nous l’avons discutée un instant ensemble.

– Et il ne vous a pas dit qu’il y avait vingt chances contre une pour que vous fussiez fusillé dans une pareille expédition ?

– Je crois que cette opinion a, en effet, été émise par lui.

– Et, malgré cela, il m’a recommandé votre proposition ?

– Je l’ai convaincu.

– Mais pourquoi ne vous a-t-il pas, alors, remis lui-même l’ordre que vous me demandez ?

– Parce qu’il a prétendu, général, que les ordres à donner aux autorités militaires vous regardaient, et non pas lui.

Le général Gérard se mordit les lèvres.

– Hum ! fit-il.

– Eh bien, général ?

– Eh bien, c’est impossible !

– Comment, impossible ?

– Je ne puis pas me compromettre au point de donner un pareil ordre.

Je le regardai en face.

– Pourquoi pas, général ? lui dis-je. Je me compromets bien au point de l’exécuter, moi ?

Le général tressaillit et me regarda à son tour.

– Non, dit-il, non ! je ne puis pas... Adressez-vous au gouvernement provisoire.

– Ah ! oui, votre gouvernement provisoire ! avec cela qu’il est facile à trouver ! Je l’ai cherché de tous les côtés ; je me le suis fait indiquer par tout le monde, et, là où l’on m’a adressé, je n’ai jamais vu qu’une grande salle déserte, avec une table au milieu, des bouteilles de vin et de bière vides sur la table, et, dans un coin, à un bureau, une espèce de plumitif écrivant... Croyez-moi, général, puisque je tiens la réalité ne me renvoyez pas à l’ombre, et signez-moi l’ordre en question.

– Vous le voulez absolument ? me dit-il.

– Je le désire, général.

– Et vous ne vous en prendrez qu’à vous du mal qui pourra vous arriver ?

– Voulez-vous que je vous donne d’avance décharge de ma personne ?

– Ecrivez l’ordre vous-même.

– A la condition, général, que vous voudrez bien le recopier tout entier de votre main... L’ordre aura plus de puissance étant autographe.

– Soit.

Je pris un morceau de papier, et j’écrivis ce modèle d’ordre : “Les autorités militaires de la ville de Soissons sont invitées à remettre à l’instant même à M. Alexandre Dumas toute la poudre qui pourra se trouver, soit dans la poudrière, soit dans la ville. Paris, ce 30 juillet 1830.”

Je présentai le papier au général Gérard.

Il le prit, le lut et le relut.

Puis, comme s’il oubliait que je lui eusse demandé un ordre autographe, il prit une plume :

– Puisque vous le voulez..., dit-il.

Et il signa mon ordre.

Je le laissai faire ; j’avais mon idée.

– Merci, général.

– Vous êtes content, alors ?

– Très content !

– Vous n’êtes pas difficile...

Et il rentra dans le salon.

Je tenais encore la plume, et, au-dessus de son nom, j’écrivis : “Le ministre de la Guerre.

La première interpolation m’avait assez bien réussi pour que j’en risquasse une seconde.

Grâce à cette seconde interpolation, l’ordre était ainsi conçu : “Les autorités militaires de la ville de Soissons sont invitées à remettre à l’instant même à M. Alexandre Dumas toute la poudre qui pourra se trouver, soit dans la poudrière, soit dans la ville. Le ministre de la Guerre, Gérard. Paris, ce 30 juillet 1830.”

Ce n’était pas fini, comme on pourrait le croire.

J’avais un ordre pour les autorités militaires signé Gérard ; je voulais une invitation aux autorités civiles signée La Fayette.

Je comptais beaucoup sur la réputation militaire du général Gérard ; mais je comptais bien autrement encore sur la popularité du général La Fayette ; d’ailleurs, une des signatures compléterait l’autre.

De retour à l’hôtel de ville, je fis demander La Fayette ; il vint.

– Eh bien, me dit-il, vous n’êtes pas encore couché ?

– Non, général, je pars.

– Pour quel endroit ?

– Pour Soissons.

– Sans ordre ?

– J’ai un ordre du général Gérard.

– Gérard vous a donné un ordre ?

– Avec enthousiasme, général.

– Oh ! oh ! je voudrais bien voir cet ordre-là.

– Le voici.

Il le lut.

– “Ministre de la Guerre” ? dit-il après avoir lu.

– Il a cru que cela pourrait me servir.

– Alors, il a bien fait.

– Et vous, général, ne me donnerez-vous rien ?

– Que voulez-vous que je vous donne ?

– Une invitation aux autorités civiles de seconder le mouvement révolutionnaire que je vais tâcher d’imprimer à la ville... Vous comprenez bien que je n’espère réussir qu’à l’aide d’une surprise populaire.

– Volontiers... Il ne sera pas dit que, lorsque vous risquez votre vie dans une pareille entreprise, je ne risquerai rien, moi.

Il prit une plume, et, cette fois, tout entière écrite de sa main et de sa fine écriture, il rédigea l’espèce de proclamation suivante : “Aux citoyens de la ville de Soissons,

Citoyens,

Vous savez ce qui s’est passé à Paris pendant les trois immortelles journées qui viennent de s’écouler ?

Les Bourbons sont chassés, le Louvre est pris, le peuple est maître de la capitale.

Mais les vainqueurs des trois jours peuvent se voir arracher par le manque de munitions la victoire qu’ils ont si chèrement acquise. Ils s’adressent donc à vous, par la voix d’un de nos combattants, M. Alexandre Dumas, pour faire un appel fraternel à votre patriotisme et à votre dévouement.

Tout ce que vous pourrez envoyer de poudre à vos frères de Paris sera considéré comme une offrande à la patrie.

Pour le gouvernement provisoire. Le commandant général de la garde nationale.

La Fayette, Hôtel de ville de Paris, ce 30 juillet 1830.”

On voit que cette proclamation ne contenait, à tout prendre, qu’un appel au dévouement et au patriotisme. Ce n’était pas tout à fait ce que j’eusse voulu ; mais, enfin, force me fut de m’en contenter.

J’embrassai le général La Fayette, et je descendis quatre à quatre les degrés de l’hôtel de ville.

Il était trois heures de l’après-midi ; les portes de Soissons, ville de guerre, fermaient à onze heures du soir ; il s’agissait d’arriver à Soissons avant onze heures du soir, et j’avais vingt-quatre lieues à faire.

Sur la place, j’aperçus un jeune peintre de mes amis, nommé Bard (voir Bard, Jean, Auguste). C’était un beau jeune homme de dix-huit ans, à la figure calme et impassible comme un marbre du XVe siècle.

Il ressemblait au saint Georges de Donatello.

L’envie me prit d’avoir un compagnon de route, ne fût-ce que pour me faire enterrer, si la double prédiction du général La Fayette et du général Gérard se réalisait.

J’allai à lui.

– Eh ! Bard, cher ami, lui dis-je, que faites-vous là ?

– Moi ? dit-il. Je regarde... C’est drôle, n’est-ce pas ?

– C’est plus que drôle, c’est magnifique ! Qu’avez-vous fait dans tout cela, vous ?

– Rien... Je n’avais pour toute arme que la vieille hallebarde qui est dans mon atelier.

– Voulez-vous vous rattraper d’un seul coup ?

– Je ne demande pas mieux.

– Venez avec moi, alors.

– Où cela ?

– Vous faire fusiller.

– Je veux bien.

– Bravo ! Courez jusqu’à la maison ; prenez mes pistolets à deux coups ; faites seller mon cheval, et venez me rejoindre au Bourget.

J’ai oublié de dire que, sur les premiers fonds de Christine, j’avais acheté un cheval à ce même Chopin (voir Choppin, Henri) que, dans la matinée du 29, on avait pris pour l’empereur sur la place de l’Odéon.

– Qu’est-ce que c’est que Le Bourget ? me demanda Bard.

– Le Bourget, c’est le premier relais de poste sur la route de Soissons.

– Pourquoi votre cheval, puisqu’il y a un relais de poste ?

– Ah ! voici... c’est que le maître de poste pourrait avoir éloigné ses chevaux ; c’est que ses chevaux pourraient avoir été pris ; c’est qu’enfin je ne puis pas emmener ma voiture, à cause des barricades, et que tous les maîtres de poste, malgré l’article de la loi qui les y oblige, n’ont pas de voitures de poste sous leurs hangars. Donc, vous comprenez bien ceci, mon cher : si nous trouvons une voiture, nous partirons en voiture ; si nous ne trouvons qu’un cheval, nous partirons côte à côte, à franc étrier : si nous ne trouvons rien du tout, il nous restera mon cheval ; vous monterez en croupe derrière moi, et nous représenterons à nous deux la plus belle moitié des quatre fils Aymon.

– Compris.

– Ainsi, mon cheval et mes pistolets à deux coups... Le premier arrivé au Bourget attendra l’autre.

– Je cours toujours ! s’écria Bard en s’élançant du côté du quai Pelletier..

– Et moi aussi, répondis-je en enfilant la rue de la Vannerie, laquelle conduisait tout droit à la rue Saint-Martin, mon chemin le plus direct pour arriver à La Villette.

Un mot sur ce qui se passait au moment où Bard courait à toutes jambes le long du quai Pelletier, et où j’en faisais autant le long de la rue Saint-Martin.

Etienne Arago, débarrassé de ses hommes, rentrait au National.

– Ah ! sais-tu une nouvelle ? lui dit Stapfer (voir Albert, Stapfer, Frédéric, Alexandre).

– Laquelle ?

– Thiers est retrouvé.

– Ah ! bah ! Et où est-il ?

– Il est là-haut... Il cherche un sujet d’article.

– Eh bien, je lui en apporte un.

– Tu sais qu’il est défendu d’entrer dans son cabinet quand il travaille ?

– Bah ! on est bien entré dans celui du roi !

– Alors, entre ; tu lui donneras cette raison-là, et il sera bien difficile s’il ne la trouve pas bonne.

Arago entra.

Thiers se retourna pour voir quel était l’impudent qui violait la consigne.

Il reconnut Arago.

Arago venait de jouer un rôle immense dans le drame en cours de représentation.

La figure de l’illustre publiciste, déjà renfrognée, s’adoucit donc à sa vue.

– Ah ! c’est vous ! dit-il.

– Oui... Je vous cherche pour vous donner un sujet d’article.

– Lequel ?

Arago lui raconta toute l’aventure de Montrouge, et comment M. le duc de Chartres avait pu partir à temps.

Thiers écoutait avec la plus grande attention.

– Eh ! eh ! dit-il quand Arago eut fini, qui sait ? vous avez peut-être sauvé la vie à un fils de France...

Arago resta la bouche béante et les yeux démesurément ouverts.

Voilà donc où le vent soufflait le 30 juillet 1830, à trois heures un quart de l’après-midi.

Ce vent changea les dispositions de Thiers, qui, au lieu de faire son article, se leva et courut chez Laffitte.

A mon retour de Soissons, nous verrons ce qu’il fit.

  

Hue, Polignac ! – André Marchais. – Le maître de poste du Bourget. – J’arbore les trois couleurs sur ma voiture. – Bard me rejoint. – M. Cunin-Gridaine. – Le père Levasseur. – Lutte avec lui. – Je lui brûle la cervelle. – Deux anciennes connaissances. – La terreur de Jean-Louis. – Halte à Villers-Cotterêts. – Hutin. – Souper chez Paillet.  

En arrivant à La Villette, je ne pouvais plus mettre une jambe devant l’autre.

Par bonheur, j’avisai un cabriolet.

– Cocher, lui dis-je, dix francs pour me conduire au Bourget ?

– Quinze !

– Dix !

– Quinze !

– Va te promener !

– Allons, montez, notre bourgeois...

Je montai et nous partîmes.

Le cheval était mauvais marcheur, mais le cocher était bon patriote. Quand il sut combien j’étais pressé de partir, et dans quel but je partais !

– Oh ! dit-il, ce n’est pas étonnant que mon cheval ne veuille pas trotter, alors : je l’ai baptisé Polignac, parce que c’est un fainéant dont on ne peut rien faire... Mais soyez tranquille, nous arriverons tout de même.

Et, prenant son fouet par la pointe, il se mit à frapper avec le manche, au lieu de cingler avec la lanière, en hurlant :

– Allons ! hue, Polignac !

A force de hurlements, de jurons, de coups de fouet, nous arrivâmes en une heure au Bourget.

Le malheureux cheval était sur les dents ; je crus que lui aussi, comme son illustre homonyme, avait vu son dernier jour.

Je payai les dix francs convenus ; j’ajoutai noblement quarante sous de pourboire, et j’entrai dans la cour de la poste.

Justement, le maître de poste faisait atteler son cabriolet.

Je marchai à lui, je me nommai, je lui montrai l’ordre du général Gérard, la proclamation du général La Fayette, et je lui demandai de me fournir les moyens d’exécuter ma mission.

– Monsieur Dumas, me dit-il, j’attelais mon cheval pour aller chercher des nouvelles à Paris ; vous m’en donnez, et de bonnes : je n’ai plus besoin d’y aller. Je vais faire mettre des chevaux de poste au cabriolet, et vous faire conduire jusqu’au Mesnil ; si vous ne trouvez pas de voiture au Mesnil, vous garderez mon cabriolet, et, à votre retour, vous le réintégrerez sous la remise.

On ne pouvait pas mieux parler.

Sur ces entrefaites, je m’entendis appeler par mon nom ; ce ne pouvait déjà être Bard. Je me retournai.

C’était André Marchais, un de nos plus ardents et de nos plus purs patriotes. Il arrivait de Bruxelles, où la nouvelle de l’insurrection n’était parvenue que la veille.

Nous nous embrassâmes de grand cœur. J’ai su, depuis, qu’en arrivant à Paris il avait trouvé un mandat d’amener signé du duc de Raguse, et qui lui était commun avec le général La Fayette, Laffitte et Audry de Puyraveau.

Pendant que nous nous embrassions, les chevaux avaient été attelés à ma voiture et à celle de Marchais, et Marchais partait pour Paris.

– A vos ordres, reprit le maître de poste, qui s’étonnait de mon peu d’empressement.

– Pardon, répondis-je, mais j’attends un camarade qui doit arriver de Paris avec mon cheval et des pistolets... Je compte même, si vous le voulez bien, laisser mon cheval chez vous en échange de votre cabriolet.

– Laissez tout ce que vous voudrez.

Nous jetâmes un regard sur les lointains de la route ; rien ne paraissait encore.

– Nous aurions le temps, dis-je au maître de poste, de confectionner un drapeau tricolore.

– Pour quoi faire ? demanda-t-il.

– Pour mettre sur votre cabriolet... Cela indiquera à quelle opinion nous appartenons, et servira à ce qu’on ne nous arrête pas, nous prenant pour des fugitifs.

– Eh ! eh ! fit le maître de poste en riant, peut-être bien qu’on vous arrêtera, au contraire, parce que vous aurez l’air de tout autre chose.

– N’importe, je serais flatté de naviguer sous les trois couleurs.

– Ah ! quant à cela, c’est bien facile !

Il traversa la rue et entra chez un marchand de rouenneries toiles rayées et à carreaux ; nous achetâmes un demi-mètre de mérinos blanc, un demi-mètre de mérinos bleu, un demi-mètre de mérinos rouge, à la condition qu’on nous livrerait ces trois demi-mètres cousus les uns aux autres, et le tout cloué sur un manche à balai.

Au bout de dix minutes, le drapeau tricolore était terminé ; il coûtait douze francs, le manche à balai compris.

On l’assujettit avec deux cordes à la capote du cabriolet.

Comme nous achevions cette besogne, nous aperçûmes Bard, qui arrivait au grand galop sur mon cheval.

Je lui fis signe de se hâter, s’il était possible.

Il ne pouvait pas aller plus vite. Enfin, il nous joignit.

– Ah ! dit-il, vous avez trouvé un cabriolet, tant mieux : j’ai déjà le derrière en compote !

Puis, mettant pied à terre :

– Voilà votre cheval et vos pistolets, dit-il.

– Vous n’avez pas pensé à prendre une chemise ?

– Ma foi, non !... Vous ne m’avez point parlé de chemise, il me semble.

– Non, et c’est moi qui suis dans mon tort... Remettez le cheval au garçon d’écurie, gardez les pistolets, et montez vite ! il est cinq heures !

– Cinq heures moins un quart, dit le maître de poste en regardant à sa montre.

– Croyez-vous que nous arrivions à Soissons avant onze heures du soir ?

– Ce sera difficile... Mais, enfin, on a fait tant de miracles depuis trois jours, qu’il n’y aurait rien d’impossible à ce que vous fissiez celui-là.

Et il ordonna au postillon d’enfourcher le cheval.

– Y êtes-vous ? demanda-t-il.

– Oui.

– Alors, en route, postillon ! et toujours au galop, tu entends ?

– C’est convenu, bourgeois, dit le postillon.

Et il enleva la voiture d’un galop enragé.

– Vous savez que les pistolets ne sont pas chargés ? me dit Bard.

– Bon ! on les chargera à Villers-Cotterêts.

A six heures moins un quart, nous étions au Mesnil ; nous avions fait près de quatre lieues en une heure.

Heureusement, il y avait des chevaux à la poste.

Notre postillon appela un collègue ; tous deux se mirent à la besogne, et, cette fois, afin que nous pussions aller plus vite encore, on nous attela trois chevaux, au lieu de deux.

Je voulus payer le relais que nous venions de faire ; le maître de poste avait donné ses ordres : le postillon refusa l’argent.

Je lui donnai dix francs pour lui ; il nous recommanda à son camarade.

Et nous partîmes comme une trombe.

Par bonheur, le cabriolet était à l’épreuve. Une heure après, nous étions à Dammartin.

Notre drapeau tricolore faisait son effet. Les populations s’amassaient sur notre passage, et donnaient les signes du plus vif enthousiasme. Au relais de Dammartin, nous avions la moitié de la ville autour de nous.

– Cela va très bien ! dit Bard ; seulement, je crois que, pour que cela aille mieux encore, il faut crier quelque chose.

– Vous avez raison, criez, mon ami... Pendant ce temps-là, je dormirai, moi.

– Que faut-il que je crie ?

– Vive la République ! parbleu !...

Nous sortîmes de Dammartin aux cris de Vive la République !

Entre Dammartin et Nanteuil, nous aperçûmes une voiture qui venait en poste. En voyant notre drapeau tricolore, elle s’arrêta ; ceux qu’elle conduisait mirent pied à terre.

– Quelles nouvelles ? nous cria un homme d’une cinquantaine d’années.

– Le Louvre est pris, les Bourbons sont en fuite ; il y a un gouvernement provisoire composé de La Fayette, Gérard, etc. Vive la République !

Le monsieur d’une cinquantaine d’années se gratta l’oreille, et remonta en voiture.

C’était M. Cunin-Gridaine.

Nous continuâmes notre route. A huit heures moins vingt minutes, nous étions à Nanteuil.

Nous n’avions plus que trois heures vingt minutes devant nous, et il nous restait douze lieues à faire.

Il n’était pas probable que nous les fissions ; mais j’ai pour principe qu’il ne faut désespérer que lorsqu’il n’y a plus d’espoir, et encore !...

A Nanteuil, nous relayâmes. Le drapeau tricolore fit son effet accoutumé. On ne savait rien de Paris, nous apportions les premières nouvelles positives.

On nous donna un vieux postillon, à qui je criai :

– Quatre lieues à l’heure ; trois francs de guides !

– C’est bien ! c’est bien, dit le bonhomme ; on connaît son état : on a conduit le général.

Le général, c’était mon père ; on voit que je rentrais dans le pays natal.

– Eh bien, si vous avez conduit mon père, vous savez qu’il aimait à marcher vite ; je suis comme lui.

– C’est bien, c’est bien, on connaît son état.

– Partez, alors.

– On part !

– Oh ! fit le postillon que je quittais, je vous plains, monsieur Dumas ; vous avez là une mauvaise pratique !

– Je le ferai bien marcher, soyez tranquille.

– Je vous le souhaite... Bon voyage !

– Allons, père Levasseur, un peu de vif-argent dans les bottes !

Le postillon partait, en effet.

– Levasseur, lui criai-je, je vous ai dit trois francs de guides, si nous sommes à huit heures et demie à Levignan.

– Si on n’y est pas à huit heures et demie, on y sera à neuf heures... On connaît son état.

– Vous entendez, père Levasseur, lui répétai-je, je veux être à Levignan à huit heures et demie.

– Bah ! le roi dit : Nous voulons.

– Oui, mais il n’y a plus de roi... Allons, allons !

– Laissez-nous monter le raidillon, et l’on verra après.

Nous montâmes le raidillon ; le raidillon monté, le père Levasseur mit ses chevaux au trot.

J’eus patience pendant dix minutes ; mais au bout de dix minutes :

– Oh ! père Levasseur, ça ne peut pas aller comme cela ! lui dis-je.

– Et comment voulez-vous donc que ça aille ?

– Plus vite !

– Plus vite ? C’est défendu.

– Défendu, par qui ?

– Par les règlements... On connaît son état, que diable !

– Père Levasseur...

– Plaît-il ?

– Laissez-moi descendre !

– Oh !... Oh !...

La voiture s’arrêta ; je descendis ; je coupai une branche à un orme de la route.

– Dites donc, demanda le père Levasseur, qui me regardait faire avec inquiétude, ce n’est pas pour taquiner mes chevaux, j’espère, que vous taillez ce scion-là ?

– Ne vous inquiétez pas, père Levasseur.

Je remontai dans la voiture.

– En route !

– En route, en route, tout cela est bel et bon ; mais c’est que, si c’était pour taquiner mes chevaux, voyez-vous, que vous ayez taillé ce scion-là...

– Eh bien, après ?

– Après, nous verrions... Je n’ai pas peur de vous parce que vous avez un fusil, moi !

– Père Levasseur, vous savez votre état de postillon, n’est-ce pas ?

– On s’en vante !

– Eh bien, moi, je sais mon état de voyageur... Votre idée est, à ce qu’il paraît, d’aller le plus doucement possible ; la mienne est d’aller le plus vite que je peux... Nous allons voir celui de nous deux qui est le plus fort.

– Nous verrons tout ce que vous voudrez, je m’en moque.

Je tirai ma montre.

– Père Levasseur, vous avez deux minutes pour vous décider.

– A quoi ?

– A mettre vos chevaux au galop.

– Sinon ?

– Sinon, je les y mettrai moi-même.

– Vraiment ?

– C’est comme cela !

– Eh bien, je suis curieux d’en voir la farce.

– Vous la verrez, père Levasseur.

Le père Levasseur se mit à entonner la complainte de saint Roch. Pendant tout ce temps-là, on avait été au petit trot.

– Père Levasseur, dis-je après le premier couplet, je vous préviens qu’il y a déjà une minute de passée.

Le père Levasseur entonna le second couplet à pleine gorge ; mais, au moment où il allait entonner le troisième, je coupai la croupe de ses chevaux d’un vigoureux coup de baguette.

Les chevaux firent un bond en avant, et partirent au grand trot.

– Eh bien, eh bien, que faites-vous donc ? demanda le postillon.

Au lieu de répondre, je redoublai mes coups, et les chevaux passèrent du trot au galop.

– Ah ! mille dieux ! ah ! tonnerre de chien ! ah ! c’est comme cela que vous le prenez... Laissez-moi descendre un peu !... Ah ! vous verrez ! ah ! vous aurez affaire à moi !... Aooh ! aooh !... Voulez-vous bien finir, mille dieux ?

– Eh bien, père Levasseur, criai-je en continuant de frapper à tour de bras, quand je vous disais que je savais mieux mon état que vous ne saviez le vôtre !

– Tonnerre de chien ! finissez-vous, une fois !... Non ?... Aooh ! aooh !...

Le père Levasseur avait beau crier aooh ! et tenir ses chevaux en bride, ses chevaux se cabraient, mais ils galopaient en se cabrant.

Par malheur, ma branche d’orme cassa, et je me trouvai désarmé.

Cependant, les chevaux étaient si bien lancés, qu’ils ne s’arrêtèrent qu’au bout d’une centaine de pas.

– Ah ! mille dieux ! ah ! tonnerre de chien ! criait le père Levasseur, quand mes chevaux vont être arrêtés, vous allez un peu avoir affaire à moi !

– Qu’est-ce que vous comptez faire, père Levasseur ? lui dis-je en riant.

– Les dételer, donc, et vous laisser, vous et votre cabriolet, au milieu de la route... Nous verrons s’il est permis de mettre de pauvres animaux dans un pareil état.

Et le père Levasseur calmait peu à peu ses chevaux.

– Passez-moi un de mes pistolets, dis-je à Bard.

– Comment, un de vos pistolets ?

– Passez vite.

– Mais vous n’allez pas lui brûler la cervelle ?

– Si fait !

– Ils ne sont pas chargés.

– Je vais les charger.

Bard me regardait avec terreur.

Je mis une capsule à chaque cheminée, et je poussai une bourre jusqu’au milieu de chaque canon.

Je venais d’achever l’opération lorsque le cabriolet s’arrêta, et lorsque, tout jurant, le postillon vint pour détacher les traits, comme il m’en avait menacé, levant lourdement, l’une après l’autre, chacune de ses jambes garnies de leurs grosses bottes.

Je l’attendais le pistolet à la main.

– Père Levasseur, lui dis-je, vous savez que, si vous touchez aux traits, je vous casse la tête.

Il leva le nez, et vit la double embouchure du pistolet.

– Bon ! dit-il, on ne tue pas les gens comme cela !

Et il porta la main aux traits.

– Père Levasseur, prenez garde à ce que vous faites ! Vous dételez, je crois ?

– Mes chevaux sont mes chevaux, et, quand on les surmène, je les dételle, oui...

– Père Levasseur, avez-vous une femme, des enfants ?

Il leva le nez une seconde fois ; la question lui paraissait étrange.

– Oui-da, que j’ai une femme, et quatre enfants, donc ! un garçon et trois filles.

– Eh bien, père Levasseur, je vous avertis que, si vous ne lâchez pas les traits de vos chevaux, la République sera obligée de faire une pension à votre femme et à vos enfants.

Le père Levasseur se mit à rire, et empoigna les traits à pleines mains.

J’appuyai sur la gâchette, la capsule fit explosion, la bourre atteignit mon homme au milieu du visage.

Il se crut tué ; il tomba à la renverse, les deux mains sur la figure, et à moitié évanoui.

Avant qu’il fût revenu de son étourdissement, je lui avais tiré ses bottes, comme le petit Poucet celles de l’ogre ; je les avais passées à mes pieds, j’avais enfourché le porteur, et je partais au grand galop.

Bard manqua de se jeter en bas du cabriolet à force de rire.

Au bout de trois ou quatre cents pas, je me retournai tout en fouettant les chevaux, et je vis le père Levasseur, qui, assis sur son derrière, commençait à reprendre ses sens.

Un petit monticule que je franchis le déroba à ma vue.

J’avais encore à peu près une lieue et demie à faire ; je rattrapai le temps perdu, et fis cela en dix-sept minutes.

J’arrivai à la poste de Levignan en m’annonçant à grands coups de fouet, et, quand j’arrêtai les chevaux, deux personnes se montraient sur le seuil de la porte.

L’une était le maître de poste lui-même, M. Labbé ; l’autre était mon vieil ami Cartier, le marchand de bois.

Tous deux me reconnurent en même temps.

– Tiens, c’est toi, garçon ! dit Labbé ; ça va donc mal, que tu t’es fait postillon ?

Cartier me donnait la main.

– Dans quel diable d’équipage nous arrives-tu là ! demanda-t-il.

Je leur racontai l’aventure du père Levasseur, puis tout ce qui s’était passé à Paris.

Il était huit heures et demie ; je n’avais plus que deux heures et demie pour arriver à Soissons, et il me restait neuf grandes lieues à faire.

Les probabilités de réussite s’évanouissaient de plus en plus ; cependant, je n’en voulus pas démordre.

Je demandai des chevaux à Labbé, qui les fit amener à l’instant même.

En cinq minutes, ils étaient attelés.

– Ma foi, dit Cartier à Labbé, je m’en vais avec eux... Je suis curieux de savoir comment cela finira.

Et Cartier monta avec nous.

– Recommandez-moi au postillon, dis-je à M. Labbé.

Et il fit un signe de tête.

– Jean-Louis, dit-il au postillon.

– Plaît-il, bourgeois ?

– Tu connais le père Levasseur  

– Pardieu ! si je le connais !

– Tu vois bien ce monsieur-là ?

Et il me montrait au postillon.

– Oui-da, je le vois tout de même.

– Eh bien, il vient de tuer le père Levasseur.

– Comment cela ? dit le postillon tout abasourdi.

– D’un coup de pistolet.

– Et à quel propos ?

– Parce qu’il n’allait pas ventre à terre... Ainsi, prends garde à toi, Jean Louis.

– C’est vrai ça ? dit le postillon pâlissant.

– Tu vois bien, puisque monsieur conduisait lui-même, et que voilà le fouet et les bottes du défunt.

Jean-Louis jeta un coup d’œil terrifié sur le fouet et les bottes, et, sans dire une parole, il partit au triple galop.

– Oh ! mes pauvres chevaux, nous cria Labbé, ils vont en voir de dures !...

En moins d’une heure, nous fûmes à Villers-Cotterêts. C’est là qu’une véritable ovation m’attendait.

En effet, à peine eus-je jeté mon nom à la première personne de connaissance que je rencontrai, que la nouvelle de mon arrivée en poste, dans un cabriolet surmonté d’un drapeau tricolore, parcourut la ville aussi rapidement que si elle eût été portée sur les fils d’un télégraphe électrique.

A cette nouvelle, les maisons rejetèrent les vivants avec autant d’ensemble qu’au bruit de la trompette du jugement dernier les tombeaux rejetteront les morts.

Tous ces vivants coururent à la poste et arrivèrent en même temps que moi.

Il fallut une longue explication pour tout faire comprendre. Pourquoi ce costume ? pourquoi ce fusil ? pourquoi ces coups de soleil ? pourquoi ce cabriolet ? pourquoi ce drapeau tricolore ? pourquoi Bard ? pourquoi Cartier ?

Chacun, dans ce cher pays, m’aimait assez pour avoir le droit de m’adresser sa question.

Je répondis à toutes.

Les explications données, il n’y eut qu’un cri :

– Ne va pas à Soissons ! Soissons est une ville de royalistes !

Je n’étais pas venu, comme on le comprend bien, jusqu’à Villers-Cotterêts, pour ne point aller à Soissons.

– Non seulement j’irai à Soissons, répondis-je, mais je ferai tout ce que je pourrai pour y arriver avant onze heures, dussé-je donner vingt francs de guides aux postillons.

– Tu leur en donnerais quarante que tu n’arriverais pas, me dit une voix de connaissance. Mais tu arriveras à minuit, et tu entreras.

Cette voix était celle d’un de mes amis, habitant de Soissons, celui-là même qui, quinze ans auparavant, enfant comme moi, était venu, une heure avant moi, faire au général Lallemand prisonnier une proposition pareille à celle qu’une heure après je lui devais faire.

– Ah ! c’est toi, Hutin ? m’écriai-je. Et comment ferai-je pour entrer ?

– Tu entreras, parce que j’irai avec toi, et que je te ferai entrer... Je suis de Soissons, et je connais le portier.

– Bravo ! et jusqu’à quelle heure avons-nous ?

– Nous avons toute la nuit ; cependant mieux vaudrait arriver avant une heure.

– Bon ! nous avons le temps de souper, alors ?

– Où soupes-tu ?

Dix voix répondirent :

– Chez moi ! chez moi ! chez nous !

Et l’on se mit à me tirer par-devant, par-derrière, par les basques de ma veste, par le cordon de ma poire à poudre, par la banderole de mon fusil, par les bouts de ma cravate.

– Pardon, dit une autre voix, mais il y a engagement antérieur.

– Ah ! Paillet !..

C’était mon ancien maître clerc.

Je me retournai vers tous mes amphitryons.

– C’est vrai, j’ai promis à Paillet, lors de son dernier voyage à Paris, de venir dîner chez lui.

– Et c’est d’autant mieux, dit Paillet, que la salle à manger est grande, et que ceux qui voudront souper avec nous y trouveront place... Allons, qui l’aime me suive !

Une vingtaine de jeunes gens nous suivirent : c’étaient mes anciens camarades Saunier, Fontaine, Arpin, Labarre, Rajade, que sais-je, moi ?

On prit la rue de Soissons, et l’on s’arrêta chez Paillet.

En un instant, grâce au père Cartier, qui demeurait presque en face, un souper excellent fut improvisé.

Cartier l’aîné, Paillet, Hutin et Bard se mirent à table.

Les autres firent cercle.

Alors, il fallut, tout en mangeant, raconter cette merveilleuse épopée des trois jours, dont pas un détail n’était encore parvenu à Villers-Cotterêts.

Ce furent des cris d’admiration.

Puis je passai au récit de ma mission.

Là, l’enthousiasme se calma.

Quand j’eus annoncé que je comptais prendre, à moi seul, tout ce qu’il y avait de poudre dans une ville de guerre ayant huit mille âmes de population et huit cents hommes de garnison, mes pauvres amis se regardèrent, et me dirent, comme le général La Fayette :

– Ah ça ! mais tu es fou !

Il y avait quelque chose de plus grave que cette unanimité d’opinion des habitants de Villers-Cotterêts : c’est que c’était aussi l’avis d’Hutin, qui était de Soissons.

– Cependant, ajouta-t-il, comme je t’ai dit que je tenterais la chose avec toi, je la tenterai... Seulement, il y a cent à parier contre un que demain à cette heure-ci, nous serons fusillés.

Je me retournai du côté de Bard.

– Que vous ai-je dit en vous proposant de vous emmener, seigneur Raphaël ?

– Vous m’avez dit : “Voulez-vous venir vous faire fusiller avec moi ?”

– Qu’avez-vous répondu ?

– J’ai répondu que je voulais bien.

– Et maintenant ?

– Je veux bien toujours.

– Dame ! vous voyez, vous entendez... Réfléchissez, mon cher.

– C’est tout réfléchi.

– Alors, vous venez ?

– Certainement.

Je me retournai vers Hutin.

– Alors, tu viens ?

– Parbleu !

– C’est tout ce qu’il faut.

Je levai mon verre.

– Mes amis, à demain soir, ici !... Père Cartier, un dîner pour vingt personnes, à la condition qu’on le mangera, que nous soyons vivants ou morts. Voici deux cents francs pour le dîner !

– Tu payeras demain.

– Et si je suis fusillé ?...

– Eh bien, c’est moi qui payerai.

– Vive le père Cartier !

Et j’avalai le contenu de mon verre.

On répéta en chœur : “Vive le père Cartier !” et, comme nous avions soupé, comme il était onze heures, comme les chevaux étaient au cabriolet, nous nous levâmes pour partir.

– Au diable ! un instant, fis-je en réfléchissant ; nous pouvons avoir affaire demain à de plus rudes adversaires que le père Levasseur ; chargeons sérieusement les pistolets. Qui de ces messieurs a des balles de calibre 7.

C’étaient des pistolets du calibre vingt-quatre.

C’eût été un grand hasard de trouver des balles de ce calibre-là.

– Attends, dit Cartier, je vais t’arranger cela, moi. Tu as des balles dans ta poche ?

– Oui, mais du calibre vingt.

– Donne-m’en quatre, ou plutôt huit ; il est bon d’en avoir de rechange...

Je lui donnai huit balles.

Cinq minutes après, il me les rapporta allongées en lingots, et, par conséquent, entrant dans les pistolets.

Les pistolets furent éventés, chargés et amorcés avec le plus grand soin. On eût dit les préparatifs d’un duel.

Puis on but une dernière fois à la réussite de l’entreprise : puis on s’embrassa plutôt deux fois qu’une ; puis nous montâmes en cabriolet, Hutin, Bard et moi ; puis le postillon enfourcha ses chevaux. Puis, enfin, au milieu des cris d’adieu et des vivats d’encouragement de mes bons et chers amis, nous prîmes au grand galop la route de Soissons.

Deux heures après notre sortie de Villers-Cotterêts, la porte de Soissons s’ouvrait à la voix et au nom d’Hutin, et le portier nous introduisait dans la ville, sans se douter qu’il venait de laisser passer la Révolution.

  

Arrivée à Soissons. – Apprêts stratégiques. – Reconnaissance autour de la poudrière. – Hutin et Bard plantent le drapeau tricolore sur la cathédrale. – J’escalade le mur de la poudrière. – Le capitaine Mollard. – Le sergent Ragon. – Le lieutenant-colonel d’Orcourt. – Pourparlers avec eux. – Ils me promettent leur neutralité.  

Après plus de vingt ans écoulés, nous hésitons presque à écrire ce qui va suivre, tant le récit nous en paraît incroyable à nous-même ; mais nous renverrons ceux qui douteraient au Moniteur du 9 août contenant le rapport officiel qu’y fit insérer le général La Fayette, afin que les intéressés pussent réclamer ou démentir s’il y avait lieu.

Personne ne réclama, personne ne démentit.

A minuit, nous frappions à grands coups à la porte de madame Hutin la mère, qui nous reçut avec des cris de joie, ne se doutant pas plus que le portier de ce que contenait le cabriolet à la Congrève qu’elle ordonnait de remiser dans sa cour.

C’était le lendemain jour de marché ; il s’agissait de confectionner un gigantesque drapeau tricolore, et de le substituer au drapeau blanc qui flottait sur la cathédrale.

Madame Hutin, sans trop savoir ce que nous faisions, ni les conséquences que la chose pouvait avoir, mit à notre disposition les rideaux rouges de sa salle à manger et les rideaux bleus de son salon.  

Un drap pris dans l’armoire à linge compléta l’étendard national.

Quant au bâton, il ne fallait pas s’en inquiéter ; nous trouverions celui du drapeau blanc. Les bâtons n’ont pas d’opinion.

Chacun s’était mis à la besogne ; tout le monde cousait : madame Hutin, sa cuisinière, Hutin, Bard et moi.

A trois heures du matin, c’est-à-dire aux premières lueurs du jour, le dernier point était fait.

Voici de quelle manière la besogne était partagée :

Je commencerais par m’emparer de la poudrière, en même temps que Bard et Hutin, sous prétexte de voir le lever du soleil du haut de la tour, se feraient ouvrir les portes de la cathédrale, déchireraient le drapeau blanc et y substitueraient le drapeau tricolore.

Si le sacristain opposait de la résistance, il était convenu qu’on le jetterait du haut en bas du clocher.

Hutin avait armé Bard d’une carabine, et s’était armé lui-même d’un fusil à deux coups.

Aussitôt le drapeau placé, le sacristain enfermé dans la tour, la clef de la tour dans la poche d’Hutin, celui-ci devait m’envoyer Bard à la poudrière, située dans les ruines de l’église Saint-Jean.

Bard pouvait m’être d’autant plus utile que, dans la poudrière, logeaient trois militaires dont les longs services étaient récompensés par une position qui était presque une sinécure, et dont les blessures, recouvertes chez deux d’entre eux par le ruban de la Légion d’honneur reçu sous l’Empire, ne permettaient pas de douter de leur courage.

Ils se nommaient : l’un, le lieutenant-colonel d’Orcourt ; l’autre, le capitaine Mollard ; le troisième, le sergent Ragon.

Il était donc probable que j’aurais besoin de renfort.

Pendant que Bard viendrait me rejoindre, Hutin, porteur de la proclamation du général La Fayette, se rendrait immédiatement chez le docteur Missa.

Le docteur Missa était le chef de l’opposition libérale, et avait dit cent fois qu’il n’attendait qu’une occasion de se mettre en avant.

L’occasion était belle, et nous espérions qu’il ne la manquerait pas.

Hutin croyait pouvoir également compter sur deux de ses amis, l’un nommé Moreau, l’autre nommé Quinette (voir Quinette, Théodore, Martin, baron de Rochemont).

Quinette, fils du conventionnel, est le même qui fut, depuis, député sous Louis-Philippe, et ambassadeur à Bruxelles sous la République.

On verra comment chacun d’eux répondit à l’appel fait au nom de la Révolution.

En sortant de la poudrière, je devais me rendre chez le commandant de place, M. de Liniers, et, l’ordre du général Gérard à la main, obtenir de lui, de gré ou de force, l’autorisation d’enlever la poudre.

J’étais prévenu que M. de Liniers était plus qu’un royaliste : M. de Liniers était un ultra !

A la première nouvelle de l’insurrection de Paris, il avait déclaré que, de quelque façon que les choses tournassent dans la capitale, il s’ensevelirait sous les ruines de Soissons, et que sur la plus haute pierre de ces ruines flotterait le drapeau blanc.

Il était donc à peu près certain que c’était de ce côté-là que viendrait la résistance sérieuse.

Je ne m’en préoccupai pas autrement : chaque événement de la journée devait se dérouler à son tour.

A trois heures dix minutes du matin, nous sortîmes donc de la maison de madame Hutin, qui fut admirable de courage, et qui, au lieu de retenir son fils, le poussa en avant.

Au bout de la rue, nous nous séparâmes, Hutin et Bard pour se rendre à la cathédrale, moi pour me rendre à la poudrière.

Comme il pouvait être dangereux d’entrer dans l’enceinte des ruines de Saint-Jean par la grande porte, facile à défendre, il fut convenu que je sauterais par-dessus le mur.

Bard, de son côté, devait, au contraire, se présenter à la grande porte, que j’irais lui ouvrir lorsque j’entendrais frapper trois coups également espacés.

En moins de cinq minutes, j’étais au pied de la muraille, aisée à franchir, vu son peu d’élévation et les interstices des pierres qui formaient, pour l’escalader, des échelons naturels.

Cependant, j’attendis. Je ne voulais commencer mon expédition que quand je verrais au haut de la cathédrale le drapeau tricolore substitué au drapeau blanc.

Seulement, pour me rendre compte des localités, je m’élevai doucement à la force des poignets, de manière à ce que mes yeux arrivassent au niveau du faîte de la muraille.

Deux hommes, la bêche à la main, fouillaient tranquillement chacun un carré d’un petit jardin.

A leur pantalon d’uniforme et à leurs moustaches, je les reconnus pour deux des militaires qui habitaient les appartements situés en face de la poudrière.

La poudrière était dans l’un ou dans l’autre des pavillons d’entrée, peut-être dans tous les deux.

La porte de chêne, solide comme une poterne, renforcée de traverses et ornée de clous, était placée entre les deux pavillons.

Elle était fermée.

Le champ de bataille ainsi exploré d’un regard, je me laissai retomber au pied de la muraille, et je tournai les yeux du côté de la cathédrale.

Au bout d’un instant, je vis apparaître au-dessus de la galerie la tête de trois hommes, puis le drapeau blanc s’agiter d’une manière insolite et qu’on ne pouvait pas attribuer au vent, dont l’absence était patente. Enfin, le drapeau blanc s’abaissa, disparut, et bientôt se releva changé en drapeau tricolore.

Hutin et Bard avaient fini leur besogne ; c’était à mon tour de commencer la mienne.

Ce ne fut pas long. Je visitai mon fusil pour voir si les amorces tenaient ; je le mis en bandoulière, et, en m’aidant des pieds et des mains, je parvins rapidement à la crête du mur.

Les deux militaires avaient changé d’attitude : ils étaient appuyés sur leur bêche, et regardaient avec un étonnement marqué le sommet de la tour, où flottait triomphalement le drapeau tricolore.

Je sautai dans l’enceinte de la poudrière.

Au bruit que je fis en touchant la terre, les deux militaires se retournèrent à la fois.

La seconde apparition leur semblait évidemment plus extraordinaire encore que la première.

J’avais eu le temps de passer mon fusil dans ma main gauche, et d’armer mes deux coups.

Je m’avançai vers eux : ils me regardaient venir, immobiles d’étonnement.

Je m’arrêtai à dix pas d’eux.

– Messieurs, leur dis-je, je vous demande pardon de la façon dont je m’introduis chez vous ; mais, comme vous ne me connaissez pas, vous auriez pu me refuser la porte, ce qui aurait occasionné toute sorte de retards, et je suis pressé.

– Mais, monsieur, demanda le capitaine Mollard, qui êtes-vous ?

– Je suis M. Alexandre Dumas, fils du général Alexandre Dumas, que vous avez dû connaître de nom, si vous avez servi sous la République ; et je viens, au nom du général Gérard, demander aux autorités militaires de la ville de Soissons toute la poudre qui peut se trouver dans la ville. Voici mon ordre : qu’un de vous deux, messieurs, vienne en prendre connaissance.

Et, mon fusil dans la main gauche, je tendis la main droite du côté de ces messieurs.

Le capitaine s’approcha de moi, prit l’ordre et le lut.

Pendant qu’il lisait, le sergent Ragon fit quelques pas vers la maison.

– Pardon, monsieur, lui dis-je, comme j’ignore dans quel but vous voulez rentrer chez vous, je vous prie de demeurer où vous êtes.

Le sergent s’arrêta.

Le capitaine Mollard me rendit l’ordre.

– C’est bien, monsieur, dit-il. Maintenant, que désirez-vous ?

– Ce que je désire, monsieur, c’est bien simple... Voyez ce drapeau tricolore...

Il fit un signe de tête qui signifiait qu’il l’avait parfaitement vu.

– Sa substitution au drapeau blanc, continuai-je, vous prouve que j’ai des intelligences dans la ville.

La ville va se soulever.

– Après, monsieur ?

– Après, monsieur, on m’a dit que je trouverais dans les trois gardiens de la poudrière de braves patriotes qui, au lieu de s’opposer aux ordres du général Gérard, m’aideraient dans mon entreprise. Je me présente donc à vous avec confiance, vous demandant votre coopération dans l’affaire.

– Vous comprenez, monsieur, me dit le capitaine, que notre coopération est impossible.

– Eh bien, alors, votre neutralité.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda un troisième interlocuteur paraissant sur le seuil de la porte avec un foulard noué autour de la tête, en chemise et vêtu d’un simple pantalon de toile.

– Colonel, dit le sergent en faisant un pas vers l’officier supérieur c’est un envoyé du général Gérard.

Il paraît que la révolution de Paris est faite, et que le général Gérard est ministre de la guerre.

J’arrêtai l’orateur, qui continuait de s’avancer vers la maison :

– Monsieur, lui dis-je, au lieu d’aller au colonel, priez, s’il vous plaît, le colonel de venir à nous. Je serai heureux de lui présenter mes compliments, et de lui montrer l’ordre du général Gérard.

– Est-il de la main du général, monsieur ? dit le colonel.

– Il est au moins signé de lui, monsieur.

– Je vous préviens que j’ai justement fait partie de l’état-major du général, et que je connais sa signature.

– Je suis heureux de cette circonstance, colonel ; elle facilitera, je l’espère, ma négociation près de vous.

Le colonel s’avança ; je lui remis le papier, et profitai du moment qui m’était donné, tandis que les autres militaires se groupaient à lui, pour passer entre eux et la porte de la maison.

Dès lors, j’étais seul, c’est vrai, mais j’avais affaire à trois hommes désarmés.

– Eh bien, colonel ? demandai-je au bout d’un instant.

– Je n’ai rien à dire, monsieur, sinon que l’ordre est bien signé par le général Gérard.

– Il me semble, au contraire, colonel, observais-je en riant, que c’est une raison pour que vous me disiez quelque chose.

Il échangea quelques mots avec le capitaine et le sergent.

– Que demandiez-vous à ces messieurs, quand je suis arrivé ?

– Votre neutralité, colonel. Je n’ai pas la prétention de vous intimider ni de forcer votre conscience ; si votre opinion vous entraîne vers le mouvement qui s’opère, tendez-moi franchement la main, et donnez-moi votre parole de ne pas vous opposer à ma mission ; si, au contraire, vous voulez vous y opposer, vidons cela tout de suite, et faites tout ce que vous pourrez pour vous débarrasser de moi, car je vais faire tout ce que je pourrai pour me débarrasser de vous.

– Monsieur, dit le colonel après avoir de nouveau pris langue avec ses deux compagnons, nous sommes de vieux soldats qui ont assez vu le feu pour ne pas le craindre. Dans une autre circonstance, nous accepterions donc la partie que vous nous offrez ; malheureusement, ou plutôt heureusement, ce qu’on vous a dit de notre patriotisme est vrai, et, si vous aviez la main sur notre cœur, vous pourriez le voir à l’effet que nous produit l’apparition de ce drapeau tricolore que nous regrettons depuis quinze ans... Quel est l’engagement que nous devons prendre avec vous, monsieur ?

– Celui de rentrer chez vous et de n’en pas sortir que vous n’appreniez que je suis tué ou que je viens moi-même vous relever de votre parole.

– Pour moi et mes camarades, monsieur, foi de soldat !

J’allai à lui, et je lui tendis la main.

Trois mains s’avancèrent au lieu d’une. Trois mains serrèrent la mienne avec cordialité.

– Voyons, maintenant, ce n’est point cela, dit le colonel ; quand on entreprend une besogne comme celle que vous avez entreprise, il faut réussir.

– Voulez-vous m’aider de vos conseils ?

Il sourit.

– Où allez-vous de ce pas ?

– Chez le commandant de place ; M. de Liniers.

– Le connaissez-vous ?

– Pas le moins du monde.

– Hum !

– Quoi ?

– Défiez-vous !

– Mais, enfin, si j’ai l’ordre ?.....

– Eh bien ?

– Puis-je compter sur vous ?

– Oh ! alors, naturellement... La neutralité cesse, et nous devenons vos alliés.

En ce moment, on frappa à la porte trois coups également espacés.

– Qu’est-ce que cela ? demanda le colonel.

– Un de mes amis, colonel, qui venait m’apporter du secours, si j’en avais besoin.

Puis, tout haut, je criai :

– Attendez un instant, Bard, je vais vous ouvrir... Je suis avec des amis.

Puis, me retournant vers les militaires.

– Maintenant, messieurs, leur dis-je, voulez-vous rentrer chez vous ?

– C’est juste, dirent-ils.

– J’ai toujours votre parole ?

– La parole donnée une fois ne se retire plus.

Ils rentrèrent chez eux, et j’allai ouvrir à Bard.  

  

Comment les choses s’étaient passées avec le sacristain. – La pièce de quatre. – Bard canonnier. – Le commandant de place. – Le lieutenant Tuya. – M. de Lenferna. – M. Bonvilliers. – Madame de Liniers. – La révolte des nègres. – A quelles conditions le commandant de place signe l’ordre. – M. Moreau. – M. Quinette. – Le maire de Soissons. – Bard et les prunes vertes.

Bard était parfaitement calme : on eût dit, en le voyant sa carabine sur l’épaule, un chasseur qui vient de se faire la main en tirant à la cible.

– Eh bien, me demanda-t-il, comment vont les choses ici ?

– A merveille, mon cher ! tout est arrangé.

– Bon ! alors, vous avez la poudre ?

– Oh ! pas encore... Peste ! comme vous y allez ! Et votre drapeau ?

Il me montra du doigt le clocher.

– Vous voyez, dit-il ; n’est-ce pas qu’il fait bien dans le paysage ?

– Oui, mais comment cela s’est-il passé ?

– Oh ! en douceur. Le sacristain a d’abord fait quelques difficultés ; mais il a fini par se rendre aux raisons que lui a données M. Hutin.

– Et quelles raisons lui a-t-il données ?

– Je ne sais pas trop : je regardais la campagne... Savez-vous qu’elle est magnifique, votre vallée de l’Aisne, surtout du côté de Vauxbuin ?

– De sorte que vous n’avez rien entendu de ce qu’Hutin disait à votre homme d’Eglise ?

– Je crois qu’il lui a dit qu’il allait l’assommer s’il ne se tenait pas tranquille !

– Et où est-il dans ce moment-ci ?

– Qui ? M. Hutin ?

– Oui.

– Il doit être chez le docteur, comme il a promis.

– Alors, à merveille ! vous allez rester ici, vous.

– Bon ! qu’y ferai-je ?

– Attendez.

Bard me suivit des yeux dans le mouvement que j’exécutai.

– Ah ! le joli petit canon ! s’écria-t-il.

En effet, je me dirigeais vers une jolie petite pièce de quatre, et même, à ce que je crois, d’un modèle au-dessous, laquelle était remisée à l’abri d’une espèce de hangar.

– N’est-ce pas que c’est un charmant joujou ?

– Charmant !

– Alors, aidez-moi, cher ami.

– A quoi ?

– A mettre cette pièce en place. En cas de siège, il faut que je vous laisse de l’artillerie.

Nous nous attelâmes à la pièce, et je la mis en batterie à trente pas à peu près de la porte.

Puis je glissai la moitié du contenu de ma poire à poudre dans le canon ; je le bourrai avec mon mouchoir de poche ; sur cette première bourre, je glissai une vingtaine de balles ; puis, sur les balles, j’appuyai le mouchoir de poche de Bard et la pièce se trouva chargée.

Une fois chargée, je la pointai et l’amorçai.

– Là ! dis-je en respirant ; maintenant, voici ce que vous avez à faire.

– J’écoute les instructions.

– Combien de cigarettes pouvez-vous fumer de suite ?

– Oh ! tant que j’ai du tabac ou de l’argent pour en acheter !

– Eh bien, mon cher, fumez sans désemparer, afin d’avoir toujours une cigarette allumée ; si l’on veut entrer malgré vous et forcer la porte, invitez trois fois les gens qui voudront entrer à se retirer ; si, à la troisième invitation, ils persistent, placez-vous de côté afin que le recul de la pièce ne vous casse pas les jambes, puis approchez diagonalement votre cigarette de la lumière, et vous verrez l’effet de la mécanique.

– Bon ! dit Bard.

Bard ne faisait jamais une objection. Je crois que, si, tandis qu’il était sur la galerie de la tour, je lui eusse dit : “Bard, sautez en bas !” il eût sauté.

– Ah çà ! lui dis-je, à présent que vous avez une carabine et un canon, mes pistolets deviennent du luxe ; rendez-moi donc mes pistolets.

– Ah ! c’est vrai, dit Bard, les voici.

Il les tira de sa poche, et me les rendit.

Je les examinai de nouveau : ils étaient en bon état.

Je les glissai dans les deux basques de ma veste.

Puis je me dirigeai vers la maison du commandant de place.

Une sentinelle était dans la rue.

Je m’informai près d’elle où était le cabinet de M. de Liniers.

Elle me l’indiqua. C’était au premier étage ou à l’entresol.

Je montai l’escalier, et laissai mon fusil à la porte du cabinet.

Le commandant de place était seul avec un officier que je ne connaissais pas.

Il venait de se lever sur l’annonce qui lui avait été faite que le drapeau tricolore flottait au haut de la cathédrale.

Probablement ignorait-il encore mon arrivée ; car, au moment même où j’entrais, il demandait à l’officier des détails sur cet étrange événement.

– Pardon, monsieur le vicomte, lui dis-je : mais, si ce sont tout simplement des détails que vous désirez, je puis vous donner ces détails, et j’ajouterai même que personne ne peut vous les donner mieux que moi.

– Soit ; mais, d’abord, qui êtes-vous, monsieur ? me demanda le commandant de place en me regardant avec étonnement.

J’ai dit ma tenue : ma cravate en corde à puits, ma chemise de quatre jours, ma veste veuve de la moitié de ses boutons.

Il n’y avait donc rien d’étonnant à la question de M. le commandant de place.

Je déclinai mes nom, prénoms et qualités. J’exposai en deux mots la situation de Paris ainsi que l’objet de ma mission, et je présentai au commandant de place l’ordre du général Gérard.

Le commandant de place ou le lieutenant de roi, comme on disait alors indifféremment, lut l’ordre avec attention, et, me le remettant :

– Monsieur, dit-il, vous comprenez que je ne reconnais aucunement la suzeraineté du gouvernement provisoire. D’ailleurs, la signature du général Gérard ne présente aucun caractère d’authenticité : elle n’est point légalisée ; elle n’a pas même de cachet.

– Monsieur, répondis-je, il y a une chose qui remplacera, j’en suis sûr, d’une façon triomphante la légalisation et le cachet ; je vous donne ma parole d’honneur que la signature est bien celle du général Gérard.

Un sourire qui ne manquait pas d’une certaine ironie passa sur les lèvres de M. le commandant de place.

– Je vous crois, monsieur, dit-il ; mais je vais vous annoncer une nouvelle qui rendra toute discussion inutile : il ne doit pas y avoir en ce moment au magasin à poudre plus de deux cents cartouches.

Le sourire de M. de Liniers m’avait légèrement vexé.

– Monsieur, lui répondis-je avec la même politesse, comme vous ne savez pas au juste le nombre de cartouches qu’il y a au magasin à poudre, je vais m’en informer près des trois militaires qui sont mes prisonniers sur parole.

– Comment ! vos prisonniers sur parole !

– Oui monsieur le vicomte ; M. le lieutenant-colonel d’Orcourt, M. le capitaine Mollard et M. le sergent Ragon sont mes prisonniers sur parole... Je vais donc, comme j’avais l’honneur de vous le dire, m’informer auprès d’eux de la quantité de poudre qu’il y a dans le magasin, et je reviens vous en instruire.

Et je saluai et je sortis.

En sortant, je jetai les yeux sur le shako du factionnaire.

Il portait le chiffre du 53e...

Je jouais de bonheur. Comme on voit, la garnison de Soissons était composée du dépôt du 53e, et le 53e, on se le rappelle, avait tourné du côté du peuple au moment même où on s’emparait du Louvre.

Dans la rue, je rencontrai un officier.

– Vous êtes M. Dumas ? me dit-il.

– Oui, monsieur.

– C’est vous qui venez de mettre le drapeau tricolore sur la cathédrale ?

– Oui, monsieur.

– Marchez et ne craignez rien de nous ; les soldats se sont distribués hier des cocardes tricolores.

– Puis-je compter sur eux ?

– Vous pouvez compter qu’ils resteront dans la caserne.

– Votre nom ?

– Le lieutenant Tuya.

– Merci !

Je pris le nom du lieutenant Tuya sur mon portefeuille.

– Que faites-vous ? me demanda-t-il.

– Qui sait ? répondis-je ; si, en rentrant à l’hôtel de ville, je trouvais une seconde épaulette, vous ne m’en voudriez pas de vous l’envoyer ?

Il se mit à rire, me fit un signe de tête, et s’éloigna rapidement. En ce moment, plus rapidement encore, je vis passer près de moi l’officier que j’avais trouvé chez le commandant de place.

Il n’y avait pas de temps à perdre : sans doute, il allait porter des ordres.

J’allongeai le pas, de mon côté ; en un instant, je fus à la poudrière. Je frappai à la porte en me nommant.

– C’est vous ? me dit Bard.

– Oui.

– Bon ! je vais vous ouvrir.

– Ce n’est pas la peine... Demandez à ces messieurs combien il y a de poudre d’artillerie dans le magasin.

– J’y vais.

J’attendis. A travers le trou de la serrure, je voyais Bard se hâtant vers la maison.

Il disparut, puis reparut quelques secondes après.

– Deux cents livres ! me cria-t-il.

– A merveille ! c’est toujours cela... Maintenant, jetez-moi la clef par-dessus la porte, ou glissez-la-moi par-dessous, que je puisse rentrer sans vous déranger.

– La voici.

– Bon ! Ne quittez pas votre poste surtout !

– Soyez donc tranquille.

Et, sur cette assurance, je repris, du même pas dont j’étais venu, le chemin de la maison de M. le lieutenant de roi.

Je retrouvai la même sentinelle à la porte de la rue ; seulement, il y avait un second factionnaire à la porte du cabinet.

Je m’attendais à me voir barrer le passage ; je me trompais.

Comme la première fais, je déposai mon fusil à la porte, et j’entrai.

La société s’était augmentée de deux personnes : outre le commandant de place et l’officier inconnu, il y avait maintenant, dans le cabinet assez étroit où je venais de faire ma rentrée, M. le marquis de Lenferna, lieutenant de gendarmerie, et M. Bonvilliers, lieutenant-colonel du génie.

Ces messieurs étaient chacun dans l’uniforme de son grade, et avaient, par conséquent, les uns le sabre, les autres l’épée au côté.

J’entrai et je refermai la porte derrière moi.

A peine me trouvai-je en face des quatre officiers, que j’eus quelque regret d’avoir laissé mon fusil dehors, car je compris qu’il allait se passer là, entre eux et moi, quelque chose de grave.

J’allongeai les mains le long des basques de ma veste de chasse pour tâter si mes pistolets étaient bien dans mes poches.

Ils y étaient bien.

– Monsieur, me dit le commandant de place d’un ton assez goguenard, en votre absence, j’ai fait appeler M. le marquis de Lenferna et M. Bonvilliers, qui sont, avec moi, les autorités militaires de la ville, afin que vous puissiez exposer devant eux, comme vous l’avez fait devant moi tout à l’heure, l’objet de votre mission.

Je vis qu’il fallait prendre la conversation sur le ton où la mettait M. de Liniers.

– Mon Dieu, monsieur, lui répondis-je, l’objet de ma mission est bien simple : il s’agit tout bonnement pour moi de prendre la poudre que je trouverai dans le magasin, et de transporter cette poudre à Paris, où l’on en manque... Et, à ce propos, j’aurai l’honneur de vous dire que vous étiez mal renseigné, monsieur le lieutenant du roi : ce n’est pas deux cents cartouches qu’il y a au magasin, c’est deux cents livres de poudre.

– Deux cents livres de poudre ou deux cents cartouches, la question n’est pas là, monsieur ; la question est que vous venez prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison.

– En effet, monsieur, répondis-je, vous replacez la question sur son véritable terrain : je viens prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison, et voici mon ordre.

Je présentai l’ordre du général Gérard au lieutenant de roi, qui, sans doute parce qu’il le connaissait déjà, le prit du bout des doigts, le regarda négligemment, et le passa à son voisin, lequel, après l’avoir lu, le rendit à M. de Liniers avec un léger signe de tête.

– Et, probablement, pour mettre cet ordre à exécution, en supposant que nous nous refusions à y obtempérer, vous avez une armée ?

– Non, monsieur ; mais j’ai une volonté fort arrêtée de prendre cette poudre, attendu que je me suis engagé devant le général La Fayette à la prendre ou à me faire tuer. C’est pour cela que je vous ai demandé l’autorisation de me faire ouvrir la porte de la poudrière, et que je vous renouvelle cette demande.

– Et, seul comme vous êtes, monsieur Dumas... Je crois que vous m’avez dit que vous vous appeliez M. Dumas ?

– Oui, monsieur, je m’appelle M. Dumas.

– Et seul comme vous êtes, monsieur Dumas, vous avez la prétention de me forcer à signer cette autorisation ?... Vous remarquerez, n’est-ce pas ? que nous sommes quatre.

Ce que j’avais remarqué, depuis un instant, à l’accent de plus en plus railleur de M. le commandant de place, et à la forme de sa phrase, c’est que la situation s’échauffait ; je m’étais, en conséquence, reculé peu à peu, afin de rester maître de la porte, et, tout en reculant, j’avais introduit mes mains dans les poches de ma veste, et j’avais, sans bruit, armé la double batterie de mes pistolets.

Tout d’un coup, je les tirai de mes poches, et, dirigeant les canons sur le groupe que j’avais devant moi :

– Vous êtes quatre, messieurs, c’est vrai... mais, nous, nous sommes cinq !...

Et, faisant deux pas en avant :

– Messieurs, leur dis-je, je vous donne ma parole d’honneur que, si, dans cinq secondes, l’ordre n’est pas signé, je vous brûle la cervelle à tous les quatre ; et je commence par vous, monsieur le lieutenant du roi... A tout seigneur, tout honneur !

J’étais devenu très pâle ; mais probablement que, malgré sa pâleur, mon visage exprimait une immuable résolution.

Le double canon du pistolet que je tenais de la main droite n’était qu’à un pied et demi de la figure de M. de Liniers.

– Prenez garde, monsieur, lui dis-je, je vais compter les secondes.

Et, après une pause :

– Une, deux, trois...

En ce moment, une porte latérale s’ouvrit, et une femme au paroxysme de la terreur se précipita dans l’appartement.

– O mon ami, cède ! cède ! s’écria-t-elle ; c’est une seconde révolte des nègres !...

Et, en disant cela, elle me regardait d’un œil effaré.

– Monsieur, fit le commandant de place, par respect pour ma femme...

– Monsieur, lui répondis-je, j’ai le plus grand respect pour madame ; mais, moi aussi, j’ai une mère et une sœur... J’espère donc que vous allez avoir la bonté de renvoyer madame, et que nous viderons la chose entre hommes.

– Mon ami, continuait de crier madame de Liniers, cède ! cède, je t’en supplie ! fais ce qu’on te demande, au nom du ciel !... Souviens-toi de mon père et de ma mère, massacrés à Saint-Domingue !

Je compris seulement alors ce que madame de Liniers avait entendu par ces mots : “C’est une seconde révolte des nègres !”

A mes cheveux crépus, à mon teint bruni par trois jours de soleil, à mon accent légèrement créole – si toutefois, au milieu de l’enrouement dont j’étais atteint, il me restait un accent quelconque elle m’avait pris pour un nègre, et s’était laissée aller à une indicible terreur.

Cette terreur me fut, du reste, aisée à comprendre, lorsque je sus, depuis, que madame de Liniers était une demoiselle de Saint-Janvier.

M. et madame de Saint-Janvier, son père et sa mère, avaient été impitoyablement égorgés sous ses yeux dans la révolte du Cap.

La situation, comme on le comprend bien, était trop tendue ; elle ne pouvait se prolonger.

– Mais, monsieur, s’écria le lieutenant du roi désespéré, je ne puis pourtant pas céder devant un homme seul !

– Voulez-vous, monsieur, que je vous signe une attestation constatant que c’est le pistolet sous la gorge que vous m’avez donné l’ordre ?

– Oui, oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.

Puis, se retournant vers son mari, dont elle embrassait les genoux  

– Mon ami, mon ami, donne l’ordre ! répétait-elle, donne-le, je t’en supplie !

– Ou bien préférez-vous, continuai-je, que j’aille chercher deux ou trois amis, afin que nous soyons de chaque côté en nombre égal ?

– Eh bien, oui, je préfère cela, monsieur.

– Prenez garde, monsieur le vicomte, je vais sortir m’en rapportant à votre parole d’honneur ; je vais sortir lorsque je vous tiens, lorsque je puis vous brûler la cervelle à tous quatre... Je vous réponds que ce serait bientôt fait... Vous retrouverai-je où vous êtes et comme vous êtes !

– Oh ! oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.

Je m’inclinai avec politesse ; mais, sans céder d’une ligne !

– C’est la parole d’honneur de votre mari que je demande, madame.

– Eh bien, monsieur, dit le lieutenant du roi, je vous la donne.

– Je présume, repris-je, que cette parole engage ces messieurs en même temps que vous ?

Les officiers firent un signe de tête.

Je désarmai mes pistolets, et les remis dans mes poches.

Puis, m’adressant à madame de Liniers :

– Rassurez-vous, madame, lui dis-je, tout est fini. Dans cinq minutes, messieurs, je suis ici.

Et je sortis, prenant en passant mon fusil, que je retrouvai dans l’angle de la porte.

Je m’étais fort avancé ; je ne savais où aller chercher Hutin, et Bard gardait un poste important.

Le hasard me servit ; en mettant le pied dans la rue, je vis Hutin et l’un de ses amis qui, fidèles au rendez-vous, attendaient à dix pas de la maison : cet ami était un jeune homme de Soissons, chaud patriote, nommé Moreau.

Chacun d’eux avait un fusil à deux coups.

Je leur fis signe de venir et d’entrer dans la cour.

Ils vinrent et entrèrent, sans trop savoir de quoi il était question.

Je remontai. La parole était rigoureusement tenue : aucun de ces messieurs n’avait quitté sa place.

J’allai à la fenêtre, et je l’ouvris.

– Messieurs, dis-je à Hutin et à Moreau, ayez la bonté de dire à M. le lieutenant de roi que vous êtes prêts à faire feu non seulement sur lui, mais encore sur les autres personnes que je désignerai, s’il ne signe pas à l’instant même l’autorisation de prendre la poudre.

Pour toute réponse, Hutin et Moreau armèrent leurs fusils.

Madame de Liniers suivait tous mes mouvements et ceux de son mari avec des yeux hagards.

– Cela suffit, monsieur, me dit le lieutenant de roi, je suis prêt à signer.

Et, prenant un papier sur son bureau, il écrivit ces lignes : “J’autorise M. Alexandre Dumas à se faire livrer toutes les poudres appartenant à l’artillerie qui se trouveront dans la poudrière Saint-Jean.

Le lieutenant de roi commandant la place, Vicomte de Liniers. Soissons, ce 31 juillet 1830.”

Je pris le papier que me tendait le comte ; je saluai madame de Liniers, en lui présentant mes excuses pour la terreur involontaire que je venais de lui causer, et je sortis.

Dans la rue, nous rencontrâmes le second ami dont Hutin m’avait parlé, M. Quinette. Il venait se joindre à nous.

C’était un peu tard, comme on voit ; il est vrai qu’il devait nous quitter bientôt.

Son avis fut qu’il fallait procéder légalement, et que, pour procéder légalement, j’avais besoin d’être assisté du maire.

Je n’avais rien à dire contre la proposition. Je tenais mon ordre. J’allai chercher le maire.

J’ai oublié le nom de cet honorable magistrat. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il ne fit aucune difficulté de me suivre.

Cinq minutes après, accompagné du maire, d’Hutin, de Moreau et de Quinette, j’ouvrais avec précaution la porte du cloître Saint-Jean, non sans avoir prévenu Bard que c’était moi qui ouvrais la porte.

– Entrez ! entrez ! m’avait-il répondu.

J’entrai, et je vis la pièce en batterie ; mais, à mon grand étonnement, Bard avait complétement disparu.

Il était à vingt pas de son canon, perché sur un prunier. Il mangeait des prunes vertes !

  

M. le maire de Soissons. – La poudre de la régie. – M. Jousselin. – La hache de l’entreposeur. – M. Quinette. – J’enfonce la porte de la poudrière. – Sortie triomphale de Soissons. – M. Mennesson tente de me faire arrêter. – Les gardes du duc d’Orléans. – M. Boyer. – Retour à Paris. – Ces diables de républicains !

Cette fois, grâce au bon conseil de M. Quinette, il était impossible d’agir plus légalement que nous n’agissions, puisque nous procédions, comme Bilboquet, avec autorisation de M. le maire. Aussi le lieutenant-colonel d’Orcourt s’empressa-t-il de nous ouvrir la porte du magasin à poudre d’artillerie.

Ce magasin était le pavillon à droite de la porte en entrant.

Nous n’y trouvâmes, en effet, que deux cents livres de poudre, à peu près.

Je m’apprêtais à les emporter lorsque le maire les réclama pour la défense de la ville.

La réclamation était assez juste ; cependant, comme j’étais décidé à rapporter à Paris une quantité quelconque de poudre, peut-être allais-je recommencer avec M. le maire la scène que j’avais eue avec le commandant de place, lorsque le lieutenant-colonel d’Orcourt s’approcha de moi, et me dit tout bas :

– Il n’y a que deux cents livres de poudre dans le magasin de l’artillerie, c’est vrai ; mais, là dans le pavillon en face, il y a trois mille livres de poudre à la ville.

J’ouvris de grands yeux.

– Répétez donc, lui dis-je.

– Trois mille livres de poudre, là...

Et il me montra du doigt le pavillon.

– Alors, ouvrons ce pavillon, et prenons la poudre.

– Oui, mais je n’ai pas la clef.

– Et où est la clef ?

– Chez l’entrepreneur, M. Jousselin.

– Et où demeure M. Jousselin ?

– Un de ces messieurs vous conduira chez lui.

– Très bien.

Je me tournai vers le maire.

– Monsieur le maire, je ne dis ni oui ni non, quant à votre demande : si j’ai d’autre poudre, je vous laisserai vos deux cents livres ; si je n’en ai pas, je vous les prendrai... Maintenant, ne perdons pas de temps, et distribuons-nous les rôles. Mon cher monsieur Moreau, chargez-vous de nous trouver chez des voituriers de la ville une voiture et des chevaux de transport : on payera voiture et chevaux ce qu’il faudra ; seulement, que, dans une heure, ils soient ici. Aussitôt la poudre chargée, nous partons... Est-ce dit ?

– Oui.

– Allez.

M. Moreau partit ; il était impossible de mettre plus d’entrain qu’il n’en mettait.

– Bard, mon ami, vous voyez que la situation se complique : reprenez votre position près de la pièce de quatre ; rallumez votre cigarette, et plus de prunes vertes, n’est-ce pas ?

– Soyez tranquille : à peine en ai-je mangé deux ou trois, et j’ai les dents horriblement agacées !..

Aussi, pour toutes les poudres de M. Jousselin, je ne mordrais pas dans une quatrième !

– Vous, Hutin, allez chez M. Missa, afin de savoir ce qu’il a fait de son côté, et, s’il n’a rien fait, reprenez-lui la proclamation du général La Fayette ; elle peut nous être utile près des autorités civiles, qui déclineront peut-être la validité des ordres du général Gérard.

– J’y cours !

– Vous, monsieur Quinette, ayez la bonté de me conduire chez M. Jousselin.

– C’est loin.

– Bah ! qu’importe !... Avec un peu d’ensemble, ça marchera !... Dans une demi-heure ou trois quarts d’heure au plus tard, tout le monde ici !

Bard reprit son poste ; Hutin partit de son côté ; M. Quinette et moi, nous partîmes du nôtre.

Nous arrivâmes à la porte de M. Jousselin.

– C’est ici, me dit M. Quinette ; mais, vous comprenez ma susceptibilité, n’est-ce pas ? comme je suis de la ville, et que j’y reste après vous, je désire que vous entriez seul chez M. Jousselin.

– Oh ! qu’à cela ne tienne !

J’entrai chez M. Jousselin.

J’avoue que je n’étais, pour le moment, possesseur ni d’un physique ni d’un habit propres à inspirer la confiance. J’avais perdu mon chapeau de paille, je ne saurais dire où ; j’avais le visage brûlé de soleil et couvert de sueur ; j’avais la voix tantôt éclatant en notes tromboniques, tantôt filant des sons d’une ténuité presque insaisissable ; ma veste, surchargée de mes pistolets à deux coups, continuait de perdre le peu de boutons dont elle était ornée. Enfin, la poussière de la route n’avait pu faire disparaître le sang qui tachait ma guêtre et mon soulier.

Il n’était donc pas étonnant qu’en m’apercevant ainsi accoutré, et mon fusil à deux coups sur l’épaule, M. Jousselin reculât, lui et le fauteuil sur lequel il était assis.

– Que me voulez-vous, monsieur ? me demanda-t-il.

Je lui exposai le plus succinctement possible l’objet de ma visite ; je n’avais pas de temps à perdre ; d’ailleurs, j’eusse voulu faire des phrases, qu’il y eût eu impossibilité : je ne pouvais plus parler.

M. Jousselin me fit plusieurs objections que je levai les unes après les autres ; mais, l’une levée, l’autre arrivait ; je vis que nous n’en finirions pas.

– Monsieur, lui dis-je, terminons. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner ce que vous avez de poudre dans votre magasin, pour mille francs que j’ai sur moi, et que voici ?

– Monsieur, impossible ! il y en a pour douze mille francs.

– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas recevoir mes mille francs à-compte, et accepter, pour le reste, un bon payable par le gouvernement provisoire ?

– Monsieur, il nous est défendu de vendre à crédit.

– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner pour rien la poudre de la régie, c’est-à-dire la poudre du gouvernement, c’est-à-dire ma poudre, et non la vôtre, puisque j’ai un ordre du gouvernement pour la prendre, et que vous n’avez pas d’ordre pour la garder ?

– Monsieur, je vous ferai observer...

– Oui ou non ?

– Monsieur, vous êtes libre de la prendre ; mais je vous préviens que vous en répondrez au gouvernement.

– Eh ! monsieur, il fallait commencer par me dire cela, et la discussion serait finie depuis longtemps !

Je m’approchai de la cheminée, et m’emparai d’une hache à fendre le bois qui, depuis longtemps, me tirait l’œil.

– Mais, monsieur, s’écria l’entreposeur stupéfait, que faites-vous ?

– Monsieur, je vous emprunte cette hache pour enfoncer la porte de la poudrière... Vous la retrouverez à Saint-Jean, monsieur Jousselin.

Et je sortis.

– Mais, monsieur, cria l’entreposeur en me suivant, c’est un vol que vous commettez là !

– Et même un vol avec effraction, monsieur Jousselin.

– Je vous préviens que je vais en écrire au ministre des Finances.

– Ecrivez-en au diable, si vous voulez, monsieur Jousselin ! Tout en dialoguant, nous étions arrivés à la porte de la rue. M. Jousselin continuait de crier ; la populace s’amassait.

Je revins sur mes pas.

– Ah ! taisons-nous un peu, monsieur l’entreposeur, lui dis-je en empoignant solidement le manche de la hache.

– Au meurtre ! à l’assassin ! hurla-t-il de plus belle.

Et, me fermant la porte au nez, il la verrouilla en dedans.

Je ne voulais pas m’amuser à enfoncer la porte de M. l’entreposeur.

– Allons, allons, dis-je à M. Quinette, l’ennemi quitte la place ; en route !

Et je me mis à courir, la hache à la main, du côté de l’église Saint-Jean.

Je n’avais pas fait cent pas, que je reconnus la voix de M. Jousselin, dont les malédictions m’arrivaient à travers l’espace.

Il était à sa fenêtre, et essayait d’ameuter la population contre moi.

M. Quinette avait prudemment disparu.

Je ne l’ai revu qu’en 1851 à Bruxelles. – Si, à Soissons, je trouvai qu’il était parti trop tôt, en revanche, à Bruxelles, il me sembla qu’il restait trop tard, quand, après le 2 décembre, il attendit qu’on lui envoyât sa démission d’ambassadeur de la République...

Je ne m’inquiétai ni des cris de l’entreposeur, ni de l’attitude hostile de la population ; je continuai mon chemin vers la poudrière.

Cette fois, Bard était à son poste.

– Eh bien, me demanda le lieutenant-colonel d’Orcourt, avez-vous l’autorisation de M. Jousselin ?

– Non, répondis-je ; mais j’ai la clef de la poudrière !

Et je montrai la hache.

En ce moment, Hutin arriva.

– Eh bien, lui dis-je, votre docteur Missa, qu’a-t-il fait ?

– Comprenez-vous ! me répondit Hutin, ce chef des patriotes, il n’a pas osé mettre le nez dehors !...

C’est tout au plus s’il voulait me rendre la proclamation du général La Fayette !

– Vous la lui avez reprise, j’espère ?

– Tiens, parbleu ! la voici !

– Donnez... Bon ! Maintenant, à l’ouvrage !

– Et vous, qu’avez-vous fait ?

– J’ai cueilli cette hache à la cheminée de M. Jousselin... Nous allons enfoncer la porte de la poudrière, charger la poudre sur la voiture que Moreau amènera, et nous filerons... Comptez-vous sur Moreau ?

– Comme sur moi !... A propos, et Quinette ?

– Disparu ! évanoui ! volatilisé !... Mais, voyons, ne nous occupons plus de lui. A l’œuvre !...

Ce n’était pas chose facile, non de se mettre à l’œuvre, mais d’en venir à nos fins. La serrure qu’il fallait faire sauter se crochait dans la muraille même ; la muraille était bâtie en moellons de silex !

Chaque coup mal dirigé qui, au lieu de porter sur la serrure ou sur le bois, portait sur la muraille, faisait voler des millions d’étincelles.

C’était un brave que le lieutenant-colonel d’Orcourt. Mais, au deuxième ou troisième coup de hache, quand il eut vu jaillir les étincelles, il secoua la tête, et, se tournant vers ses compagnons :

– Ne restons pas ici, c’est inutile... Il faut être fou pour faire le métier que font ces messieurs.

Et il s’éloigna avec eux autant que les murs de l’enclos le lui permirent.

Au bout de cinq minutes, je fus obligé de passer la hache à Hutin, qui se mit à travailler la porte à son tour.

Et, comme, à mon avis, la chose n’allait pas encore assez vite, je soulevai jusqu’à la hauteur de ma tête la plus grosse pierre que je pus trouver ; puis, prenant la posture d’Ajax, je criai gare à Hutin, je lançai la pierre, et, sous ce dernier effort, la porte, déjà ébranlée, vola en morceaux.

Nous étions, enfin, devant les trois mille livres de poudre !

J’avais tellement peur qu’elles ne m’échappassent, que je m’assis sur un tonneau comme Jean Bart, et que je priai Hutin d’aller presser Moreau et ses voituriers.

Hutin partit ; c’était, de son côté, une vigoureuse nature, toute de nerfs, un chasseur infatigable, un admirable tireur, peu parleur, mais qu’il fallait voir à l’œuvre, quelle que fût cette œuvre, pour l’apprécier.

Un quart d’heure après, il revenait avec la voiture, mais sans Moreau.

Qu’était devenu Moreau ?

Moreau avait soulevé une vingtaine de jeunes gens de la ville et tout le corps des pompiers. Pompiers et jeunes gens allaient m’attendre et me faire escorte jusqu’à Villers-Cotterêts.

De plus, Moreau m’envoyait son cheval pour faire ma sortie.

Nous chargeâmes la poudre sur la voiture ; je payai le prix convenu – quatre cents francs, je crois ; nous étions libres de prendre la poste ; le voiturier devait suivre la voiture ; il la ramènerait comme il pourrait, c’était son affaire : il recevait quatre cents francs pour cela.

La poudre chargée, nous fîmes une halte chez madame Hutin. Il était quatre heures de l’après-midi, et nous étions encore à jeun.

Bard, seul, avait mangé trois prunes.

Bard mourait d’envie d’emmener la pièce de quatre, et, moi, je mourais d’envie de lui en faire cadeau ; mais les braves gardiens de la poudrière me prièrent tant de la leur laisser, que je n’eus pas le courage de la leur prendre.

Un bon dîner nous attendait chez Hutin. Si grand besoin que nous en eussions nous le mangeâmes en hâte, et pendant qu’on attelait les chevaux de poste au cabriolet.

Enfin, à cinq heures, nous nous mîmes en route : Hutin, Moreau et Bard, derrière la voiture, dans le cabriolet ; moi, sur le cheval de Moreau, marchant le long des roues, une main à la fonte, et tout prêt à faire sauter la voiture, moi et une partie de la ville, si l’on tentait de s’opposer à notre sortie.

Personne ne nous fit obstacle ; quelques cris patriotiques retentirent même derrière nous.

Il fallait savoir gré à la population de pousser ces cris, quelque rares qu’ils fussent, car, en vérité, en 1830 on ne savait quels cris pousser.

L’endroit dangereux à franchir était la porte de la ville. Une fois que nous serions engagés sous la porte, la herse pouvait tomber devant nous, tandis qu’on nous attaquerait par les deux corps de garde.

Ces Thermopyles furent dépassées sans accident, et nous nous trouvâmes de l’autre côté de la muraille, et en rase campagne.

Nos hommes nous attendaient à cinquante pas de la porte.

Alors, seulement, je l’avoue, je respirai à pleine poitrine.

– Sacrebleu ! mon cher ami, dis-je à Hutin, rentrez donc dans la ville, et faites-nous venir une vingtaine de bouteilles de vin, afin que nous buvions à la santé du général La Fayette... Nous l’avons bien gagné !

Un quart d’heure après, nous levions nos verres, et nous buvions à la santé du général, toast que nous renvoyèrent en acclamations les habitants de la ville qui, pour assister à notre départ, encombraient les murailles.

Les vingt bouteilles vidées, nous nous remîmes en route.

A la Verte-Feuille, c’est-à-dire à moitié chemin de Soissons à Villers-Cotterêts, je laissai le cheval de Moreau chez le maître de poste ; il m’eût été impossible de rester en selle dix minutes de plus : je tombais de fatigue.

Tandis qu’on mettait quatre chevaux de poste à la charrette – car je commençais à m’apercevoir qu’avec les chevaux du voiturier nous n’arriverions jamais – je me couchai au bord d’un fossé, et je m’endormis si profondément, qu’on eut toutes les peines du monde à me réveiller au moment du départ.

Moreau, alors, reprit son cheval ; il voulait nous accompagner jusqu’à Villers-Cotterêts. Je montai à sa place dans le cabriolet, et à peine y étais-je installé, que je m’endormis de nouveau.

Je dormais depuis une heure probablement, lorsque je me sentis vigoureusement secoué.

Je rouvris les yeux ; j’avais affaire à Hutin.

– Eh ! réveillez-vous donc ! me dit-il.

– Pourquoi ? demandai-je en bâillant. Je dors si bien !

– Mais parce qu’il paraît que votre ancien notaire, M. Mennesson, a révolutionné la ville, sous prétexte que vous faites les affaires du duc d’Orléans – et on ne veut pas nous laisser passer.

– Moi, les affaires du duc d’Orléans ?... Ah çà ! mais il est fou ou saoul ?

– Fou, soit ; mais, en attendant, il paraît qu’il va falloir en découdre.

– En découdre ! et avec qui ?

– Avec les gardes de la forêt d’abord.

– Avec les gardes de la forêt ? Entendons-nous... Comment faudra-t-il en découdre avec les gardes de la forêt, qui sont au duc d’Orléans, parce que je fais les affaires du duc d’Orléans ?

– Oh ! moi, je n’y comprends rien... Je vous préviens, voilà tout. Maintenant que vous êtes prévenu, marchons.

J’achevai de me réveiller. Nous étions au bas de la montagne de Dampleux, et c’était un de mes amis de Villers-Cotterêts qui était accouru nous avertir de ce qui se tramait contre nous.

J’appelai Moreau, qui composait à lui seul toute notre cavalerie.

– Moreau, lui dis-je, faites-moi le plaisir, pour achever votre cheval, de le mettre au galop, et d’aller voir jusque chez Cartier ou même jusque chez Paillet, ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on nous annonce.

Si vous rencontrez M. Mennesson, prévenez-le que j’ai deux balles dans mon fusil, et que, s’il ne veut pas faire connaissance avec elles, il se tienne hors de portée.

Moreau partit au galop ; je me mis à l’avant-garde avec Hutin et six ou huit hommes qui me parurent prêts à tout et je laissai Bard avec les vingt-cinq ou trente autres, pour faire escorte à la voiture ; après quoi, nous continuâmes notre chemin.

Au bout de dix minutes, nous vîmes revenir Moreau. Il y avait, en effet, un attroupement devant la porte de M. Mennesson ; M. Mennesson pérorait au milieu de l’attroupement. mais Moreau s’était approché de lui, lui avait parlé à l’oreille, et il avait disparu.

Restaient les gardes, que l’on disait commandés par un ancien officier nommé M. Boyer.

Cette résistance des gardes commandés par M. Boyer me paraissait d’autant plus étonnante que les gardes, comme je l’ai dit, étaient attachés à la maison d’Orléans, pour laquelle on m’accusait de faire des émeutes en province, et que M. Boyer, ancien officier destitué par la Restauration, devait tout à M. le duc d’Orléans.

Nous arrivâmes à la porte de Paillet ; nous étions attendus comme la première fois ; le souper était servi ; nous l’expédiâmes rapidement. Tous nos hommes soupaient dans la cour de Cartier.

Cependant, comme nous nous attendions à être attaqués d’un moment à l’autre, chacun soupait avec son fusil entre les jambes.

Le souper se passa sans encombre.

Pendant que nous étions à table, on avait renouvelé les chevaux du cabriolet et de la charrette. Vers dix heures du soir, nous nous remîmes en route, escortés, cette fois, par la garde nationale tout entière de Villers-Cotterêts.

Nous nous étions séparés avec force embrassades et poignées de main de notre escorte de Soissons, qui avait fait six lieues en moins de quatre heures.

Arrivé au haut de la montagne de Vauciennes, et comme je nageais à plein corps dans ce bon sommeil dont Saverny reproche avec tant de mélancolie au bourreau de l’avoir tiré, je fus une seconde fois secoué par Hutin.

– Alerte ! alerte ! me dit-il.

– Quoi ?

– M. Boyer vous demande ; il veut se battre avec vous.

– Bon ! Et où est-il ?

– Me voici ! dit une voix.

Je me frottai les yeux, et je vis un homme de trente-cinq à quarante ans, sur un cheval ruisselant d’écume. Je descendis.

– Pardon, monsieur, lui demandai-je, mais il paraît que vous désirez me parler ?

– Monsieur, me dit le cavalier avec une grande animation, vous m’avez insulté ?

– Moi ?

– Oui, vous, monsieur ! et vous allez, j’espère, me rendre raison !

– Raison de quoi ?

– De ce que vous avez dit que j’étais saoul ou fou !

– Attendez donc, j’ai dit cela de quelqu’un, c’est vrai, mais de qui donc l’ai je dit ?

– Eh ! parbleu ! s’écria Hutin, vous l’avez dit de M. Mennesson !

– Vous voyez, monsieur, je ne l’ai pas soufflé à M. Hutin... Avez-vous un autre motif de me chercher querelle ?

– Aucun, monsieur.

– Dans ce cas, ce n’était guère la peine de me réveiller.

– Monsieur, je croyais...

– Le croyez-vous encore ?

– Non, puisqu’on me dit le contraire.

– Eh bien, alors !

– Bon voyage, monsieur.

– Merci !

Et M. Boyer fit faire à son cheval un tête à la queue, et reprit au galop le chemin de Villers-Cotterêts.

Bien souvent nous nous rencontrâmes depuis, et nous rîmes du malentendu.

Mais, pour le moment, j’avais autre chose à faire que de rire. Je laissai à Bard la garde de la poudre, je remontai dans le cabriolet, je chargeai Hutin de payer les relais, je me rendormis, et ne me réveillai que dans la cour du maître de poste du Bourget.

Il était à peu près trois heures du matin.

Je ne pouvais voir le général La Fayette que vers huit ou neuf heures. Nous acceptâmes donc la tasse de café et le lit que nous offrait le maître de poste.

Seulement, comme je me défiais de moi, et que je craignais de dormir vingt-quatre heures, je priai qu’on me réveillât à sept heures, promesse qui me fut faite et qui fut religieusement tenue.

A neuf heures du matin, nous entrions à l’hôtel de ville.

Je trouvai le général à son poste avec son même uniforme bleu, son même gilet blanc, sa même cravate blanche ; seulement, son uniforme était un peu plus ouvert, son gilet un peu plus débraillé, sa cravate un peu plus lâche que quand je l’avais quitté.

Pauvre général ! moins heureux que moi qui parlais encore, lui ne parlait plus du tout. Il ouvrait les bras et embrassait : c’était tout ce qu’il pouvait faire.

Heureusement que, dans les cas secondaires, Carbonnel le suppléait : ainsi, lorsque arrivait la députation de quelque commune, après que le général avait embrassé le maire et les adjoints, Carbonnel embrassait les simples conseillers municipaux !

Cependant, pour moi, le général fit un effort : non seulement il ouvrit les bras et m’embrassa, mais encore il essaya de me féliciter sur ma réussite, et de m’exprimer la satisfaction qu’il éprouvait de me revoir sain et sauf ; malheureusement pour mon amour-propre, la voix s’arrêta dans son gosier.

Le même accident, s’il faut en croire Virgile, était arrivé trois mille ans auparavant à Turnus.

Bonnelier, qui parlait encore, me prit par le bras, et s’écria en levant les yeux au ciel :

– Ah ! mon ami ! quel mal nous ont donné hier vos diables de républicains !... Par bonheur, tout est fini !

C’était de l’hébreu pour moi ; seulement, le par bonheur, tout est fini ! me déplaisait fort, à moi républicain ; il était clair que nous avions perdu quelque bataille.

En effet, les événements avaient rudement marché pendant les quarante-quatre heures qu’avait duré mon absence !

Voyons où l’on en était à mon retour et comment on en était venu là.

  

Première proclamation orléaniste. – MM. Thiers et Scheffer vont à Neuilly. – La soirée à Saint-Cloud. – Charles X révoque les ordonnances. – Députation républicaine à l’hôtel de ville. – M. de Sussy. – Audry de Puyraveau. – Proclamation républicaine. – Réponse de La Fayette au duc de Mortemart. – Charras et Mauguin.

Je crois avoir fini un des précédents chapitres en disant : “Ce récit changea les dispositions de M. Thiers, qui, au lieu de faire son article, se leva et courut chez Laffitte.”

M. Thiers était orléaniste, ainsi que M. Mignet : un dîner chez M. de Talleyrand, dans lequel Dorothée avait été charmante, avait séduit les deux publicistes ; Carrel seul s’était séparé d’eux, et était resté républicain.

Aussi, dès le matin du 30, M. Thiers et M. Mignet avaient-ils rédigé une proclamation conçue en ces termes :

“Charles X ne peut plus rentrer dans Paris, il a fait couler le sang du peuple.

”La république nous exposerait à d’affreuses divisions ; elle nous brouillerait avec l’Europe.

”Le duc d’Orléans est un prince dévoué à la cause de la Révolution.

”Le duc d’Orléans ne s’est jamais battu contre nous.

”Le duc d’Orléans était à Jemmapes.

”Le duc d’Orléans est un roi citoyen.

”Le duc d’Orléans a porté au feu les couleurs tricolores ; le duc d’Orléans peut seul les porter encore ; nous n’en voulons point d’autres.

”Le duc d’Orléans ne se prononce pas ; il attend notre vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte comme nous l’avons toujours entendue et voulue.

”C’est du peuple français qu’il tiendra sa couronne !”

Cette proclamation était évidemment la réponse à la note écrite de la main d’Oudard et partie de Neuilly pour Paris à trois heures un quart du matin.

Malheureusement, la proclamation avait été huée place de la Bourse, et déchirée à tous les coins de mur où elle avait été affichée

Le souffle révolutionnaire était encore déchaîné par les rues.

Thiers était rentré au National après avoir vu l’effet produit par sa proclamation.

La nouvelle du duc de Chartres sauvé lui était une occasion d’aller à Neuilly : toutes les portes s’ouvrent devant un messager qui vient annoncer à un père et à une mère le salut de leur enfant.

En arrivant chez Laffitte, il apprit que les négociations étaient nouées avec Neuilly.

Le duc d’Orléans correspondait directement avec M. Laffitte par l’intermédiaire d’Oudard et de Tallencourt.

Selon toute probabilité, la duchesse elle-même ignorait où en étaient les négociations.

Madame Adélaïde était, sans doute, mieux instruite des secrets du frère que la femme de ceux du mari : le duc d’Orléans avait grande confiance dans l’esprit presque viril de sa sœur.

Laffitte ne présidait plus son salon, qui était présidé par Bérard.

D’où venait cette absence de Laffitte ?

Des douleurs que lui causait sa foulure, répondait-on à ceux qui s’enquéraient.

Le fait est que Laffitte, poussé par Béranger, faisait un roi.

M. Thiers jeta les hauts cris : on l’oubliait, disait-il.

Béranger lui rit au nez, de ce sourire qui n’appartient qu’à l’auteur du Dieu des bonnes gens.

– Pourquoi diable voulez-vous qu’on n’oublie pas les absents ? lui dit-il.

Et, en effet, depuis quatre heures, M. Thiers était absent du salon de Laffitte ; quatre heures, en révolution, c’est quatre années ! En quatre heures, un monde disparaît, un monde se reforme.

M. Thiers alla trouver M. Sébastiani et se fit donner un programme. Chacun voulait apporter son moellon à l’édifice de la royauté nouvelle. Scheffer, le peintre, artiste d’un immense mérite et homme d’une grande valeur, ami du duc d’Orléans, presque commensal de sa maison, se disposait à partir pour Neuilly, envoyé par la commission municipale. M. Thiers s’accrocha à Scheffer, et partit avec lui.

La route de Neuilly était coupée par un régiment de la garde.

– Diable ! dit Thiers, s’ils allaient nous arrêter et trouver le programme...

– Donnez-le-moi, dit Scheffer.

Et il prit le programme des mains de Thiers, le réduisit en un volume aussi mince que possible, et le glissa dans le creux de sa main gauche par l’ouverture de son gant.

On arriva sans accident à Neuilly.

Mais le duc d’Orléans, se trouvait trop rapproché des troupes royales. Il s’était retiré au Raincy, après avoir dicté la fameuse note à Oudard, et ce fut avec Le Raincy que Laffitte correspondit pendant la journée du 30.

Les deux négociateurs ne trouvèrent donc à Neuilly que la duchesse et madame Adélaïde.

Louis Blanc, admirablement renseigné sur ce point, a très exactement raconté cette scène ; nous renverrons donc à lui ceux de nos lecteurs qui désireraient la connaître dans tous ses détails.

Nous nous bornerons, quant à nous, à dire que la reine repoussa avec indignation l’offre du trône, mais que, moins dédaigneuse, et surtout moins indignée, madame Adélaïde, non seulement ne repoussa rien, mais encore promit presque tout au nom de son frère.

M. de Montesquiou fut immédiatement envoyé au Raincy.

Le moment attendu par la race des d’Orléans, depuis qu’elle existait côtoyant la royauté, était donc enfin venu. Le but de cette ambition, éveillée dès 1790 pour le duc actuel, ménagée avec tant de soin pendant les quinze ans de royauté de Louis XVIII et de Charles X pouvait être atteint ; il n’y avait plus que le bras à étendre et un mot à dire.

Mais, à cette heure décisive, le cœur faillit presque au duc d’Orléans.

Décidé à partir derrière M. de Montesquiou, il envoya celui-ci annoncer son arrivée, et partit en effet ; mais, au bout d’un quart de lieue, il revint sur ses pas.

Ce qui fit, de Louis-Philippe, le roi des Français, ce fut la crainte de perdre ses six millions de rente.

Et, cependant, au moment même où le duc d’Orléans retournait au Raincy au grand galop de ses chevaux, la Chambre se réunissait, et M. Laffitte, nommé par acclamation président – première flatterie à la puissance future – M. Laffitte posait, pour ainsi dire, les bases de la royauté de juillet.

Tandis que M. Thiers revient de Neuilly, et raconte à qui veut l’entendre le charmant accueil qu’il a reçu des princesses ; tandis que le duc d’Orléans, près de manquer à sa destinée, tourne le dos à ce pouvoir qu’il a tant convoité ; tandis que M. Laffitte, poursuivant son rêve de dix ans, sert cette ambition défaillante qui, en se réalisant, doit souffler sur sa fortune et sa popularité, et les éteindre toutes deux, au lieu de les ranimer, disons, en peu de mots, ce que faisaient les royalistes d’un côté, et les républicains de l’autre.

Quand il eut cédé aux désirs de M. de Vitrolles, de M. de Sémonville et de M. d’Argout ; quand il se fut laissé arracher la promesse d’un ministère dont les trois principaux membres seraient MM. de Mortemart, Gérard et Casimir Perier ; quand il eut obtenu de M. de Mortemart que celui-ci même devînt le chef de ce nouveau cabinet, Charles X crut avoir tout fait, et se mit à jouer au whist avec M. de Duras, M. de Luxembourg et madame la duchesse de Berry !

Pendant que Charles X jouait, M. de Mortemart attendait qu’il plût au roi de lui donner des ordres pour Paris ; et M. le dauphin, qui craignait que le roi ne donnât ces ordres, après avoir positivement défendu aux sentinelles du bois de Boulogne de laisser passer qui que ce fût allant de Saint-Cloud à Paris, regardait machinalement une carte géographique.

La partie finie, le roi annonça qu’il allait se coucher.

Alors, M. de Mortemart, ne comprenant rien à ces instances du roi pour qu’il acceptât le ministère et à cette inertie depuis qu’il l’avait accepté, s’approcha de Charles X.

– Le roi n’ordonne-t-il pas que je parte ?

Le roi, qui venait de manger quelques pralines, répondit en mâchant un cure-dents :

– Pas encore, monsieur le duc, pas encore... J’attends des nouvelles de Paris.

Et il passa dans sa chambre à coucher.

M. de Mortemart était près de quitter Saint-Cloud ; un dernier sentiment de piété pour cette fortune royale qui allait sombrer le retint au palais.

Il rentra dans l’appartement qui lui avait été assigné, mais ne se coucha point.

On a vu comment MM. de Vitrolles, de Sémonville et d’Argout avaient été accueillis et par la commission municipale et par M. Laffitte.

MM. de Vitrolles et d’Argout revinrent à Saint-Cloud, afin de raconter les résultats de leur ambassade ; ils avaient perdu en route M. de Sémonville.

M. de Sémonville avait assez fait pour sa conscience en allant une première fois à Saint-Cloud ; il pensa qu’il avait, maintenant, le droit de faire quelque chose pour sa place de grand référendaire.

Il était resté à Paris.

L’avis de MM. de Vitrolles et d’Argout était qu’il n’y avait pas un instant à perdre ; et encore, en ne perdant pas un instant, était-il probable qu’on ne pouvait plus sauver la monarchie.

Ils trouvèrent M. de Mortemart debout et désespéré.

Toute la soirée, tandis que le roi faisait tranquillement sa partie de whist, et que M. le dauphin consultait machinalement sa carte géographique, lui s’était tenu sur le balcon qui regardait la capitale, bouillant d’impatience et tressaillant à chaque bruit qui venait de Paris, comme tressaille un fils pieux à chaque craquement de l’édifice paternel qui s’écroule.

Il raconta à MM. de Vitrolles et d’Argout toutes ses transes, toutes ses angoisses, tous ses désappointements.

Alors, ils voulurent l’emmener avec eux à Paris.

– Qu’y ferais-je ? répondit M. de Mortemart. Je n’ai aucun caractère officiel. Irai-je, comme un aventurier, dire : “Les ordonnances sont révoquées, et je suis ministre !” Qui me croira ?... Un ordre, une signature, un moyen de reconnaissance, et je suis à vous.

On décida qu’on allait, séance tenante, rédiger des ordonnances nouvelles révoquant celles du 25 et que, ces ordonnances rédigées, on les ferait signer au roi.

Les ordonnances furent, en effet, rédigées séance tenante ; mais, lorsqu’il fallut les faire signer au roi, là fut l’embarras.

L’étiquette était positive : les grandes entrées pouvaient seules pénétrer dans la chambre du roi, et aucun de ces trois messieurs n’avait les grandes entrées.

Les gardes du corps refusèrent le passage.

On s’adressa au valet de chambre. Il refusa la porte.

Pourquoi pas ? Le valet de chambre ne refusait-il pas, le 6 octobre 1789, la porte du cabinet du roi Louis XVI à M. de La Fayette – qui venait sauver le roi Louis XVI et sa famille d’un égorgement général – sous prétexte que M. de La Fayette n’avait pas les grandes entrées !

Hélas ! le roi Charles X n’avait pas même là une madame Elisabeth pour crier à ce valet de chambre imbécile : “Non, monsieur, il n’a pas les grandes entrées, mais le roi les lui donne.”

Il fallut employer la menace, déclarer au valet de chambre qu’on le rendrait responsable des malheurs qui pouvaient surgir de son refus.

Le valet de chambre, effrayé, céda, pliant sous le poids de la responsabilité.

Le roi dormait : il fallut l’éveiller ; il fallut lui raconter Paris en révolution, Paris marchant dans la voie de la république, Paris armé et menaçant, mais pouvant être encore désarmé à cette heure ; Paris inexorable demain : il fallut tout cela pour que le roi se décidât.

La lutte dura de minuit à deux heures du matin. A deux heures et quelques minutes, le roi signa.

– Ah ! murmura-t-il en déposant la plume, le roi Jean et François Ier rendaient du moins leur épée sur un champ de bataille !

M. de Mortemart entendit cet aparté.

Il voulait rentrer, jeter les ordonnances sur le lit de ce monarque ingrat ; MM. d’Argout et de Vitrolles l’entraînèrent.

– Oh ! murmura-t-il à son tour, s’il ne s’agissait pas de sauver la tête du roi !...

On monta en calèche, et l’on partit ; mais, en arrivant au bois de Boulogne, on fut arrêté.

M. le dauphin avait, comme nous l’avons dit, donné l’ordre positif aux chefs de poste de ne laisser passer, pour Paris, aucune personne venant de Saint Cloud.

Il avait prévu ce qui arrivait.

M. de Mortemart fut obligé de tourner à pied le bois de Boulogne, et, après avoir fait un détour de trois lieues, il entra dans Paris par un mur ébréché dans un but de contrebande.

En entrant à Paris, il put voir les proclamations orléanistes affichées sur les murs.

Ces proclamations, les républicains, eux aussi, les avaient vues.

Ce fut Pierre Leroux (voir Leroux, Pierre, Henri) qui lut une des premières ; elle était toute fraîche appliquée au mur ; il la décolla et l’apporta chez Joubert, au passage Dauphine.

– Si cela est ainsi, s’écria-t-on d’une voix unanime, tout est à recommencer : rallumons les réchauds, et refondons des balles  

A l’instant même, des émissaires furent chargés de rallier les républicains dispersés ; il y avait, à une heure, séance chez Lointier.

Je n’assistai point à cette réunion. On sait que je courais, pendant ce temps, de l’hôtel de ville chez Laffitte, cherchant cet introuvable gouvernement provisoire dont tout le monde a entendu parler, mais que personne n’a jamais vu.

Je venais de quitter l’hôtel de ville lorsqu’une députation républicaine y arriva ; elle aussi avait rédigé sa proclamation. M. Hubert (voir Hubert, Jean-Louis), ancien notaire, un des hommes les plus honorables que j’aie connus, et qui vient de mourir, laissant toute sa fortune à des hospices, à des établissements de bienfaisance, et aux citoyens poursuivis pour leurs opinions démocratiques, était chargé de présenter cette adresse au général La Fayette.

La voici :

“Le peuple, hier, a reconquis ses droits sacrés au prix de son sang ; le plus précieux de ces droits est de choisir librement son gouvernement ; il faut empêcher qu’aucune proclamation ne soit faite qui désigne un chef, lorsque la forme même du gouvernement ne peut être déterminée.

”Il existe une représentation provisoire de la nation, qu’elle reste en permanence jusqu’à ce que le vœu de la majorité des Français ait pu être connu.”

On voit que tout le monde prenait au sérieux la fabuleuse et invisible trilogie La Fayette, Gérard et Choiseul.

Les membres de la députation étaient Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), Trélat (voir Trélat, Ulysse), Hingray (voir Hingray, Charles, Joseph), Bastide (voir Bastide, Jules), Guinard (voir ce nom) et Poubelle (voir Poubelle, Jean, Nicolas).

Hubert, le chef de la députation, la précédait, portant au bout de sa baïonnette la note qu’on vient de lire.

La députation fut admise à l’instant même ; chez le général La Fayette, nul ne faisait antichambre.

La discussion fut vive ; La Fayette ignorait toutes les menées orléanistes, et protestait avec la candeur de l’ignorance.

Les républicains, de leur côté, affirmaient avec toute la vigueur de l’instinct.

– Général, dit Hubert, par les balles qui trouent le plafond au-dessus de votre tête, nous vous adjurons de prendre la dictature !

On en était à ce point ; le général allait peut-être céder, quand on lui annonça que M. de Sussy demandait à lui parler.

Les républicains se tenaient là, inquiets, ombrageux, pleins de doute, semblant interroger du regard le général, et le sommer de redire tout haut ce qu’on venait de lui dire tout bas.

Le général comprit qu’il ne s’agissait point de biaiser à cette heure ; d’ailleurs, son âme droite, son cœur loyal répugnaient à toute dissimulation.

– Faites entrer M. de Sussy, dit-il à haute voix.

– Mais, général, c’est à vous seul que M. de Sussy désire parler.

– Faites entrer M. de Sussy, répéta le général ; je suis ici au milieu de mes amis.

M. de Sussy entra et fut forcé de dire quelle cause l’amenait.

Cela tombait bien : il venait annoncer au général La Fayette la révocation des ordonnances, la nomination du ministère Mortemart, Gérard et Casimir Perier, l’arrivée de M. de Mortemart à Paris, et, enfin, le refus que venait de faire la Chambre, qui s’occupait de la royauté du duc d’Orléans, de recevoir les nouvelles ordonnances signées par Charles X à trois heures du matin – juste au moment où le duc d’Orléans dictait à Oudard la fameuse note qui avait mis MM. Thiers et Mignet si fort en émoi.

Ainsi les choses s’expliquaient ; tous les jeux s’abattaient à la fois sur la même table : le jeu de Charles X, nommant le ministère Mortemart, Gérard et Casimir Perier ; le jeu de M. Laffitte, proposant le duc d’Orléans au suffrage de la nation ; et, enfin, le jeu des républicains, pressant La Fayette d’accepter la dictature.

On eût fait la chose exprès et l’on eût arrêté l’heure, qu’on n’eût certes pas mieux réussi.

Il s’ensuivit alors, dans la salle où venaient de se heurter des intérêts si puissants, un instant de trouble qui faillit être fatal à M. de Sussy !

Bastide l’avait pris au collet, et allait tout simplement le jeter par la fenêtre, lorsque Trélat le retint.

Je reviendrai plus d’une fois sur Bastide, et je dirai quel homme plein de franchise, de courage et de loyauté c’était et c’est encore.

Comme tous les mouvements extrêmes, celui-ci amena sa réaction.

Cette réaction eut pour résultat de laisser M. de Sussy sortir tranquillement, sous la conduite du général Lobau, lequel ouvrit la porte en accourant au bruit infernal qui se faisait dans le cabinet de La Fayette.

Les républicains se retrouvèrent seuls avec le général.

Ils renouvelaient leurs instances auprès de lui, quand on vint les avertir que M. de Sussy, introduit dans le sein de la commission municipale, y exposait au moment même les nouvelles propositions de Charles X, auxquelles la commission municipale ne paraissait nullement hostile.

Il ne s’agissait plus de discuter avec La Fayette et d’écouter ses théories sur le gouvernement constitutionnel en France et le gouvernement républicain aux Etats-Unis, la question de vie ou de mort se débattait à la commission municipale.

Il s’agissait de courir à la commission municipale.

On y courut.

La porte était fermée.

On frappa.

Personne ne répondit.

Deux ou trois coups de crosse de fusil ébranlèrent violemment la porte, qui s’ouvrit enfin, et qui, en s’ouvrant, montra M. de Sussy exposant ses raisons aux membres de la commission municipale, lesquels paraissaient les écouter avec la plus grande faveur.

Cette apparition de six ou huit hommes armés et connus pour la vigueur de leur caractère jeta l’épouvante au milieu de l’assemblée ; on se leva, on s’éparpilla, on voulut avoir l’air de ne rien faire de décisif.

Pendant ce temps, Hubert sentit qu’on lui glissait un papier dans la main.

Il se retourna et reconnut M. Audry de Puyraveau, le seul véritable patriote de la commission.

– Prenez cette proclamation, lui dit vivement celui-ci ; elle a failli être signée, il y a une heure, par la commission municipale... L’arrivée de M. de Sussy a tout remis en question... Montez sur une borne, lisez la proclamation, répandez-la, imposez-la... Ils signeront si vous leur faites peur.

A la bonne heure ! cette façon d’agir rentrait dans la politique des vainqueurs du Louvre. Tous descendirent rapidement les degrés de l’hôtel de ville ; Hubert monta sur une borne, appela le peuple à lui, et, entouré de ses compagnons, il lut à haute voix la proclamation suivante comme émanée de la commission municipale.

Ecoutez bien, car c’est la seule manifestation républicaine sérieuse qui ait été faite en 1830.

Ecoutez bien, car elle va vous dire où en étaient, à cette époque, les esprits les plus avancés.

Ecoutez bien, car elle vous apprendra quels étaient les vœux de ces hommes qu’on a persécutés pendant dix-huit ans, sous prétexte qu’ils voulaient bouleverser la société.

Après avoir lu cette proclamation – qu’il est bon de comparer à celle de MM. Thiers et Mignet – relisez la Déclaration des droits de l’homme de 1789, et vous verrez que les républicains de 1830 étaient en arrière de cette Déclaration.

“La France est libre.

”Elle veut une constitution.

”Elle n’accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter.

”En attendant qu’elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections, respect aux principes suivants :

”Plus de royauté.

”Le gouvernement exercé par les seuls mandataires élus de la nation.

”Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.

”Le concours médiat et immédiat de tous les citoyens à l’élection des députés.

”La liberté des cultes.

”Plus de culte de l’Etat.

”Les emplois de l’armée de terre et de l’armée de mer garantis contre toute destitution arbitraire.

”Etablissement des gardes nationales sur tous les points de la France ; la défense de la constitution leur est confiée.

”Ces principes, pour lesquels nous venons de risquer notre vie, nous les soutiendrons, s’il le faut, par l’insurrection légale.”

Pendant que Hubert lisait cette proclamation sur la place de l’Hôtel-de-Ville, M. de Sussy entrait dans le cabinet de La Fayette, et malgré toutes ses instances, quoiqu’il fît valoir les titres de parenté qui unissaient les La Fayette aux Mortemart, il ne pouvait tirer du général que la lettre suivante :

“Monsieur le duc,

J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, avec tous les sentiments que votre caractère personnel m’inspire depuis longtemps. M. de Sussy vous rendra compte de la visite qu’il a bien voulu me faire. J’ai rempli vos intentions en lisant ce que vous m’adressiez à beaucoup de personnes qui m’entouraient. J’ai engagé M. de Sussy à passer à la commission, alors peu nombreuse, qui se trouvait à l’hôtel de ville ; enfin, je remettrai au général Gérard les papiers dont il m’a chargé ; mais les devoirs qui me retiennent ici rendent impossible pour moi d’aller vous chercher. Si vous veniez à l’Hôtel-de-Ville, j’aurais l’honneur de vous recevoir, mais sans utilité pour l’objet de cette conversation, puisque vos communications ont été faites à mes collègues.” De ce côté, du moins, M. de Mortemart pouvait voir qu’il n’avait aucune espérance à conserver.”

Sur ces entrefaites, Saint-Quentin, révolté en même temps que Paris, envoyait une députation au général La Fayette et demandait deux élèves de l’Ecole polytechnique pour commander sa garde nationale.  

La députation ajoutait qu’il n’y avait qu’une tentative à risquer sur La Fère, et que, sans aucun doute, on enlèverait le 4e régiment d’artillerie en garnison dans cette ville, et commandé par le colonel Husson.

Les élèves de l’Ecole n’étaient pas rares à l’hôtel de ville, et tous étaient si braves, qu’il n’y avait pas de choix à faire entre eux. Le général La Fayette envoya Odilon-Barrot chercher les deux premiers venus.

Odilon-Barrot ramena Charras et Lothon.

Charras avait toujours ses cent cinquante ou deux cents hommes campés dans un coin de l’hôtel de ville, et formant un corps à part.

Les deux jeunes gens furent introduits près du général La Fayette ; celui-ci leur expliqua ce dont il était question, et les invita à aller demander au gouvernement provisoire les pouvoirs qui leur étaient nécessaires.

Charras et Lothon se mirent alors à la recherche de ce fameux gouvernement provisoire que j’avais déjà cherché inutilement, et sans doute firent-ils le même sillage que moi, puisqu’ils arrivèrent à cette même grande salle ornée de cette même grande table couverte de ces mêmes bouteilles de vin et de bière – bouteilles vides bien entendu – et habitée par ce même plumitif qui continuait à écrire avec acharnement... Quoi ? Personne n’en a jamais rien su.

Mais, de gouvernement provisoire, pas plus que sur la main.

Odilon-Barrot se mit lui-même à la recherche : le gouvernement provisoire resta aussi inconnu que le passage du pôle Nord.

On s’adjoignit Mauguin.

Mauguin n’en put découvrir davantage.

Ce qu’il y avait de curieux, c’est que ceux-là mêmes qui étaient le plus au courant de la chose semblaient croire à l’existence fantastique de ce gouvernement provisoire.

Lassés de ces recherches inutiles, les deux élèves, toujours accompagnés d’Odilon-Barrot et de Mauguin, revinrent dans la salle à la grande table, aux bouteilles vides et au plumitif.

On se regarda un instant dans le blanc des yeux.

– Mais, enfin, dit Charras, je ne puis cependant pas aller enlever un régiment sans avoir au moins une lettre pour les officiers.

– Je vais vous l’écrire, dit bravement Mauguin.

– Je vous remercie de tout mon cœur, dit Charras. Mais pour des soldats, vous ne serez jamais, quelque mérite et quelque courage que vous ayez, que M. l’avocat Mauguin... J’aimerais mieux une lettre du général La Fayette.

– Eh bien, reprit Mauguin, je vais rédiger cette lettre, et vous la lui ferez signer.

– Bon !

Mauguin prit la plume du scribe solitaire, qui interrompit un instant ses écritures enragées, se leva et alla explorer, les unes après les autres, les vingt-cinq ou trente bouteilles dont la table était encombrée.

L’exploration fut inutile !

– On eût dit qu’il cherchait le gouvernement provisoire.

Cependant, Mauguin écrivait.

A mesure qu’il écrivait, Charras lisait par-dessus son épaule, et, tout en lisant, il secouait la tête.

– Qu’y a-t-il ? lui demanda Odilon-Barrot.

– Oh ! dit Charras assez bas pour ne pas être entendu de Mauguin, il y a que ce n’est pas comme cela qu’on écrit à des militaires... ta ta ta ta ta !..

Sans doute que Mauguin faisait, en même temps et à part lui, la même observation car, tout à coup, il jeta la plume en s’écriant :

– Le diable m’emporte si je sais que leur dire, moi !

– Eh ! mon Dieu, reprit Odilon-Barrot, laissons ces messieurs écrire leur lettre, et contentons-nous de la signer... Ils s’y entendent mieux que nous.

Et l’on passa la plume à Charras.

En un instant la proclamation fut troussée.

Charras en écrivait la dernière ligne lorsque entra le général Lobau (voir Lobau [Mouton] comte de, Georges) ; sans doute, lui aussi cherchait le gouvernement provisoire.

– Ah ! pardieu ! dit Charras, voilà bien notre affaire ! puisque nous avons un vrai général sous la main, faisons-lui signer notre proclamation.

On s’adresse au général Lobau, on lui explique la situation, on lui lit la lettre ; mais le général Lobau tourne la tête.

– Oh ! dit-il, non ! je ne suis pas assez fou pour signer cela.

Et il sortit.

– Hein ? fit Charras.

– Cela ne m’étonne pas, dit Mauguin. Tout à l’heure, ils ont refusé de mettre leur signature à un ordre d’aller enlever les poudres de Soissons.

C’était mon ordre.

– Alors, il recule ? dit Charras.

– Sans doute.

– Mais, sacrebleu ! en révolution, s’écria Charras, l’homme qui recule trahit !... Je vais le faire fusiller.

Odilon-Barrot et Mauguin bondirent.

– Le faire fusiller ! y pensez-vous ?... Faire fusiller le général Lobau, un des membres du gouvernement provisoire !... Et par qui le ferez-vous fusiller ?

– Oh ! que cela ne vous inquiète pas ! dit Charras.

Et, entraînant Mauguin vers la fenêtre :

– Voyez-vous, dit-il en lui montrant ses cent cinquante hommes, voyez-vous ces gaillards qui sont là-bas autour d’un drapeau tricolore ? Eh bien, ils ont pris avec moi la caserne de Babylone ; ils ne connaissent que moi, ils n’obéissent qu’à moi, et, si le Père éternel trahissait la cause de la liberté – ce qu’il est incapable de faire – et que je leur dise de fusiller le Père éternel, ils le fusilleraient !

Mauguin baissa la tête. Il s’effrayait de ce qu’on eût pu faire avec de pareils hommes.

C’étaient ces hommes, c’est-à-dire les républicains, comme il les appelait, qui avaient donné tant de mal au pauvre Hippolyte Bonnelier.

Une heure après, Charras et Lothon partaient pour La Fère munis d’une lettre signée Mauguin, et d’une proclamation de La Fayette ; cette proclamation ne différait guère de la mienne, laquelle, ainsi qu’on l’a vu, m’avait peu servi, étant restée, pendant tout le temps de mon séjour à Soissons, entre les mains de M. Missa.

  

Philippe VII. – Comment Béranger se justifie d’avoir aidé à faire un roi. – Le duc d’Orléans pendant les trois jours. – Son arrivée à Paris le 30 au soir. – Il fait appeler M. de Mortemart. – Lettre inédite écrite par lui à Charles X. – Benjamin Constant et Laffitte. – Députation de la Chambre au Palais-Royal. – M. Sebastiani. – M. de Talleyrand. – Le duc d’Orléans accepte la lieutenance générale du royaume. – Pièces curieuses trouvées aux Tuileries.  

Mon premier besoin, le général La Fayette embrassé, était, comme on le comprend bien, d’aller prendre un bain, et de changer de tout.

Le bain n’était pas difficile à prendre : j’avais l’école de natation Deligny presque en face de chez moi.

J’entrai à l’école, et je dois dire que j’effrayai tout le monde, jusqu’au père Jean. Je consignai au garçon de cabinet mon fusil, mes pistolets, ma poudre, mes balles et ce qui me restait de mes trois mille francs ; après quoi, tandis qu’on allait me chercher Joseph, du linge et des habits, je piquai une des plus voluptueuses têtes que j’aie piquées de ma vie.

Une heure après, j’étais en mesure de me présenter même devant le gouvernement provisoire, si quelqu’un eût pu m’indiquer où siégeait le susdit gouvernement.

Je renvoyai à la maison ma défroque de combattant, et je m’acheminai vers l’hôtel Laffitte. J’étais avide de nouvelles.

J’eus toutes les peines du monde à pénétrer chez l’illustre banquier. Personne ne voulait plus me reconnaître ; j’étais trop bien vêtu.

On discutait ou plutôt on parlait bruyamment dans le salon. M. Sébastiani, annonçait-on, revenait de chez le prince de Talleyrand et en apportait une grande nouvelle.

Quelle était cette nouvelle ?

Tout à coup, la porte s’ouvre, et M. Sebastiani, la figure radieuse, jette aux trois ou quatre cents personnes qui encombraient la salle à manger, les antichambres et les corridors, ces paroles textuelles :

– Messieurs, vous pouvez annoncer à tout le monde qu’à partir d’aujourd’hui, le roi de France s’appelle Philippe VII. En ce moment, Béranger passa ; je savais qu’il avait dû être pour beaucoup dans cette nomination.

Je lui sautai au cou, moitié pour l’embrasser, moitié pour lui faire une querelle, et, riant et grondant à la fois !

– Ah ! parbleu ! lui dis-je, vous venez de nous faire un beau coup monsieur mon père.

J’appelais Béranger mon père, et il voulait bien m’appeler son fils.

– Qu’ai-je donc fait, monsieur mon fils ? me répondit-il.

– Ce que vous avez fait ? Pardieu ! vous avez fait un roi !

Sa figure prit cette expression doucement sérieuse qui lui est habituelle.

– Ecoute bien ce que je vais te dire, mon enfant, reprit-il ; je n’ai pas précisément fait un roi... non...

– Qu’avez-vous fait, alors ?

– J’ai fait ce que font les petits Savoyards quand il y a de l’orage... j’ai mis une planche sur le ruisseau.

Que de fois, depuis, j’ai réfléchi à cette triste et philosophique parole ! Elle a modifié une partie de mes idées ; elle a présidé à mes études historiques de 1831 et 1832 ; elle m’a inspiré, en 1833, l’épilogue de Gaule et France.

Béranger s’éloigna.

J’étais resté rêveur. Qu’eût-ce donc été, si j’avais pu prévoir que ce trône, le moins poétique des trônes de la terre, élevé par un poète en 1830 serait renversé par un poète en 1848 ? Quel étrange encadrement à ces dix-huit ans de règne que Béranger et Lamartine !

Je ne fus tiré de ma rêverie que par les murmures qui grondaient autour de moi. Une scène violente s’accomplissait au milieu de ces murmures.

Un ancien secrétaire d’Ouvrard, nommé Poisson (Poisson, Thomas, dont il est question dans Le Livre noir de messieurs Delavau et Franchet, ou Répertoire de la police politique sous le ministère déplorable), venait d’ouvrir la porte du salon de M. Laffitte, et déclarait, avec des jurons à faire crouler la maison, qu’il ne voulait pas de roi. – C’était l’avis, non seulement de M. Poisson, mais encore de tous ceux qui étaient là.

Non, je le répète, cette élection ne fut pas populaire au premier abord, et, de l’hôtel Laffitte au Palais-Royal, où je me rendis, suivant en quelque sorte le vol de cette nouvelle, j’entendis plus d’imprécations que d’acclamations.

J’allais au n° 216 pour avoir des détails.

Le duc d’Orléans était au Palais-Royal.

Quant à Oudard, s’il y était, il se tenait invisible.

Mais restaient les portiers et les garçons de bureau, gens fort visibles, gens fort bien renseignés, parce que l’on dit tout devant eux, ne les comptant pour rien ; gens fort bavards, attendu qu’ils veulent conquérir l’importance qu’on ne leur accorde pas.

Puis je dois dire qu’outre les concierges et les garçons de bureau il y avait là deux ou trois personnes parfaitement informées.

Or, voici ce qui s’était passé, voici ce dont je garantis l’exactitude, voici ce que je défie que l’on puisse nier !

Le duc d’Orléans rentre le 30 à onze heures du soir, au Palais-Royal.

Suivons-le rapidement pendant les trois jours.

C’est à Neuilly, où le duc d’Orléans passait tous ses étés, que la nouvelle des ordonnances et le bruit des coups de fusil étaient allés le chercher.

Par le peu de mots que nous avons dits déjà, par le silence et les retardements qui accueillirent d’abord les propositions Laffitte, on a pu voir que l’anxiété de Son Altesse fut grande.

Tant que la royauté, à l’état de fantôme, se tint immobile à l’horizon, le duc marcha vers la royauté timidement, obliquement, tortueusement, c’est vrai, mais enfin il y marcha.

Mais, dès que le fantôme se fit réalité ; dès que le fantôme, à son tour, s’anima et marcha à lui, il eut peur.

Ce fantôme ne s’appelait plus royauté, il s’appelait usurpation ; il n’avait plus sur la tête la couronne de saint Louis, il avait le bonnet rouge de Danton et de Collot-d’Herbois !

Le duc d’Orléans avait le courage ; l’audace lui manquait.

Nous le répétons – et nous lui faisons un mérite de ce sentiment – il eut peur.

Pendant les journées du 28 et du 29, il resta caché dans celui des petits pavillons de son parc de Neuilly qui portait le nom de la Laiterie.

Dans la matinée du 29, on lui apporta un boulet qui venait de tomber dans le parc.

Mais, le même jour, après avoir reçu le message de Laffitte : “Une couronne ou un passeport.” son inquiétude devint telle, que, se croyant mal caché dans le pavillon, il partit pour Le Raincy avec Oudard. Il portait un habit marron, un pantalon blanc, un chapeau gris auquel fleurissait une cocarde tricolore faite par madame Adélaïde.

Il laissa, en partant, la note datée de trois heures un quart du matin, afin que l’on crût qu’il était à Neuilly.

Dans la journée du 30 comme nous l’avons dit, après la visite de M. Thiers et de Scheffer, on lui expédia M. de Montesquiou.

Nous avons raconté comment il sortit du Raincy, puis y entra.

Pendant toute la journée du 30, il resta au Raincy sans donner signe d’existence.

Toutefois, les messages se multipliaient, et, l’un de ces messages lui ayant annoncé qu’une députation de la Chambre était venue lui offrir la couronne, il se décida à revenir à Neuilly. Il y arriva vers neuf heures du soir.

Madame Adélaïde s’était fait remettre une copie de la déclaration de la Chambre, ou peut-être la déclaration même.

Cette déclaration fut lue dans le parc, à la lueur des flambeaux, en présence de toute la famille.

Il n’y avait plus à reculer : il fallait opter entre le trône – c’est-à-dire l’ambition éternelle de sa race – ou l’exil, c’est-à-dire la terreur constante de sa vie.

Il embrassa sa femme et ses enfants, et partit pour Paris accompagné de trois personnes seulement : M. Berthois, M. Heymès et Oudard.

Il était dix heures du soir lorsqu’on descendit de voiture à la barrière ; on entra dans Paris, on enjamba les barricades, et l’on arriva au n° 216 de la rue Saint-Honoré.

Ce fut par la petite allée des employés, et non par la cour et l’escalier d’honneur, que le duc rentra au Palais-Royal.

Il monta au bureau d’Oudard, voisin, on se le rappelle, de mon ancien bureau.

Là, écrasé de fatigue, ruisselant de sueur, plein de frissonnements convulsifs, il jeta son habit, son gilet, sa chemise et jusqu’à son gilet de flanelle, changea de gilet de flanelle et de chemise, se fit apporter un matelas, et se jeta dessus.

Il avait su l’arrivée à Paris de M. de Mortemart, et dans quel but l’honorable duc y était venu. Il l’envoya chercher, le priant de passer à l’instant même au Palais-Royal.

Un quart d’heure après, on annonçait M. de Mortemart.

Le duc d’Orléans se souleva sur son coude.

– Ah ! venez, venez, monsieur le duc ! s’écria-t-il d’une voix brève et fiévreuse en l’apercevant ; j’ai hâte de vous dire, afin que vous puissiez transmettre mes paroles au roi Charles X, combien je suis douloureusement affecté de tout ce qui arrive !

M. de Mortemart s’inclina.

– Vous retournez à Saint-Cloud, n’est-ce pas ?... Vous y allez revoir le roi ?

– Oui, monseigneur.

– Eh bien, continua le duc avec agitation, dites au roi qu’ils m’ont amené de force à Paris. J’étais au Raincy, hier, quand une foule d’hommes ont fait invasion dans le château de Neuilly... Au nom de la réunion de la Chambre, on m’a demandé ; j’étais absent. On a menacé la duchesse, on lui a dit qu’elle allait être conduite à Paris, prisonnière avec ses enfants, jusqu’au moment où j’aurais reparu ; alors, elle a eu peur... C’est bien concevable, une femme, n’est-ce pas ?... Elle m’a écrit un billet pour me presser de revenir... Vous savez comme j’aime ma femme et mes enfants ; cet amour l’a emporté sur toute autre considération, et je suis revenu... On m’attendait à Neuilly, on s’est emparé de moi, et l’on m’a amené ici... Voilà comment je m’y trouve.

Juste en ce moment, les cris de “Vive le duc d’Orléans !” retentirent dans la rue et jusque dans la cour du Palais-Royal. M. de Mortemart tressaillit

– Vous entendez, monseigneur ? dit-il.

– Oui, oui, j’entends... Mais je ne suis pour rien dans tous ces cris-là, et dites bien au roi que je me ferai tuer plutôt que d’accepter la couronne.

– Auriez-vous quelque répugnance, monseigneur, à assurer le roi par écrit de ces honorables dispositions ?

– Aucune, monsieur, aucune... Oudard, une plume, de l’encre et du papier.

Tandis qu’Oudard cherchait les objets demandés, le duc déchirait une page blanche dans une espèce de registre qui se trouvait à portée de sa main ; c’était un registre qui avait rapport aux chevaliers de l’ordre. Puis, selon son habitude, et pour économiser le papier, il fit le brouillon de sa lettre sur la feuille déchirée au registre.

C’est sans doute à cette économie que nous devons de pouvoir donner au public une copie de cette lettre très importante, très curieuse et surtout très authentique.

En effet, la lettre écrite, le duc d’Orléans froissa le brouillon dans ses mains et jeta derrière lui ce brouillon, qui roula jusque dans un coin de la cheminée, où il fut retrouvé le lendemain.

Par qui ? Je ne puis le dire. Ce que je sais, c’est que j’ai copié sur ce brouillon même ce que l’on va lire tout à l’heure.

Quant à la lettre, M. de Mortemart la plia, la mit dans sa cravate blanche, et sortit pour la porter au roi.

C’est cette lettre qu’adjura depuis Charles X avec tant d’amertume, quand il apprit que Louis-Philippe avait accepté la couronne.

Voici le brouillon avec son orthographe et ses ratures ; nous ne changeons pas une lettre au texte, tout entier de la main de Son Altesse royale :

“M. de... dira à Votre Majesté comment l’on m’a amené ici par force. J’ignore jusqu’à quel point ces gens-ci pourront user de violence à mon égard ; mais s’il arrivoit si dans cet affreux désordre, il arrivoit que l’on m’imposât un titre auquel je n’ai jamais aspiré, que votre majesté soit convaincue bien persuadée que je ne recevrai tout espèce de pouvoir que temporairement, et dans le seul intérêt de notre maison.

J’en prends ici l’engagement formel envers votre majesté.

Ma famille partage mes sentiments à cet égard.

Palais-Royal, juillet 31, 1830 Fidèle sujet.”

Nous invitons maintenant nos lecteurs, ceux surtout qui veulent se faire une idée exacte du caractère de ces hommes élus pour être les pasteurs de l’humanité, nous les invitons, disons-nous, à comparer ce brouillon de lettre avec la note envoyée de Neuilly dans la nuit du 29 au 30 juillet.

Louis-Philippe, homme privé ; Louis-Philippe, homme politique ; Louis-Philippe, roi, est peint tout entier par lui-même dans cette note et dans ce brouillon.

Seulement, la date du 31 juillet nous gêne, surtout après plus de vingt-deux ans écoulés. Est-ce une erreur de la part du duc d’Orléans, ou le billet n’a-t-il été signé qu’après minuit – ce qui ferait alors exacte cette date du 31 – ou bien encore – chose possible à la rigueur – n’a-t-il été signé que le 31 au soir ? Notre avis, à nous, est qu’il a été signé le 31 au matin, entre une et deux heures de la nuit.

Et voici pourquoi c’est notre avis : c’est qu’à une heure du matin, M. Laffitte n’était pas encore prévenu de l’arrivée du duc d’Orléans.

Aussi, les salons de l’illustre banquier, abandonnés peu à peu par ceux qu’inquiétaient ce mutisme et cette absence du duc d’Orléans, présentaient ils un vide toujours croissant qui n’avait rien de rassurant.

A deux heures du matin, en effet, il ne restait dans le salon que Laffitte et Benjamin Constant. – Béranger, écrasé de fatigue, venait de se retirer.

– Eh bien, dit Laffitte avec son calme ordinaire, que dites-vous de la situation, Constant ?

– Moi ? répondit en riant l’auteur d’Adolphe. Je dis, mon cher Laffitte, qu’il y a cent à parier contre un que, demain à pareille heure, nous serons pendus.

Laffitte fit un mouvement.

– Ah ! je comprends cela, vous n’êtes pas fou de la pendaison, vous : cela dérangerait votre petite figure rose, vos cheveux si bien peignés, votre cravate si bien mise ; mais, moi, avec ma longue figure jaune, je n’ai pas mal l’air déjà d’un pendu, et la corde ajouterait peu de chose à la physionomie.

Et ce fut sur ce compliment que, à deux heures et demie du matin, tous deux se quittèrent.

A cinq heures seulement, l’on réveilla M. Laffitte pour le prévenir de l’arrivée du duc d’Orléans à Paris.

– Ah ! dit-il, décidément, il paraît que c’est Benjamin Constant qui se trompe, et que nous ne serons pas pendus.

Au reste, dès huit heures du matin, la députation de la Chambre qui, la veille, s’était présentée à Neuilly, s’était présentée au Palais-Royal, conduite par le général Sebastiani.

C’était bien le même général Sebastiani qui disait, le 29 juillet : “Prenez garde d’aller trop loin, messieurs... Nous négocions, voilà tout ; notre rôle est celui de médiateurs ; nous ne sommes pas même députés !” celui qui disait, le 30 : “Il n’y a de national en France que le drapeau blanc !” celui qui disait, le 31 : “Partez, monsieur Thiers, et tâchez de décider le duc d’Orléans à accepter la couronne” celui qui disait encore, le 1er août : “Messieurs, annoncez à tout le monde que le roi de France s’appelle maintenant Philippe VII !” celui, enfin, qui devait dire plus tard : “L’ordre règne à Varsovie !” N’oublions pas que, de plus, c’était toujours le même général Sebastiani qui, à mon premier voyage à Paris, m’avait reçu entre quatre secrétaires placés aux quatre points cardinaux de sa chambre, et se tenant prêts chacun à lui présenter du tabac dans une tabatière d’or.

Merveilleux type à étudier dans les révolutions, et dont je voudrais pouvoir conserver la mémoire à la postérité !

Pourquoi ces hommes-là n’ont-ils pas, comme le Christ, la faculté d’empreindre leur visage dans les mouchoirs avec lesquels ils essuient la sueur de leur ambition ?

Cette fois, M. le duc d’Orléans parut, mais ne promit encore rien de positif ; seulement, il s’engagea à rendre réponse dans une heure.

Il avait, comme Brutus, son oracle de Delphes à consulter.

Son oracle à lui demeurait au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint Florentin.

Louis Blanc raconte que, le 29 juillet 1830 à midi cinq minutes, une fenêtre s’ouvrit timidement au coin de la rue Saint-Florentin et que, si timidement cependant qu’elle s’ouvrît, une voix grêle et cassée s’écria :

– Monsieur Keiser, monsieur Keiser, que faites-vous ?

– Je regarde dans la rue, mon prince.

– Monsieur Keiser, vous allez être cause que l’on pillera mon hôtel !

– Il n’y a pas de danger, mon prince : les troupes battent en retraite, et le peuple ne songe qu’à les poursuivre.

– Ah ! vraiment, monsieur Keiser ? Alors, celui auquel on donnait le titre de prince se leva, fit, en boitant, quelques pas vers la pendule et, d’une voix non seulement rassurée, mais encore presque solennelle :

– Monsieur Keiser, dit-il, mettez en note sur vos tablettes que, le 29 juillet, à midi cinq minutes, la branche aînée des Bourbons a cessé de régner sur la France. Ce vieillard boiteux qui, d’un ton prophétique, annonçait la chute de Charles X, c’était Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, ancien évêque d’Autun, qui, le premier, proposa la vente des biens du clergé, en 1789 ; qui dit la messe sur l’autel de la patrie, le 14 juillet 1790 jour de la fête de la fédération ; qui fut envoyé en 1792 à Londres par Louis XVI, pour assister l’ambassadeur M. de Chauvelin ; qui fut créé prince de Bénévent en 1806 qui reçut le titre de vice-grand électeur, avec cinq cent mille francs de traitement en 1807, qui fut nommé membre du gouvernement provisoire en 1814 ; qui fut nommé ministre des affaires étrangères et envoyé extraordinaire à Vienne par Louis XVIII la même année ; qui fut nommé par Louis-Philippe ambassadeur à Londres en 1830 et qui, enfin, mourut plus ou moins chrétiennement, le 18 mai 1838.

Maintenant, j’ai souvent entendu les hommes les plus au courant de la politique contemporaine et de la corruption de tous les temps se demander comment M. de Talleyrand avait pu trouver grâce devant Louis XVIII d’avoir été membre de l’Assemblée constituante, évêque assermenté, officiant du Champs de Mars, ministre du Directoire, plénipotentiaire de Bonaparte, grand chambellan de l’empereur, etc.

Je vais le dire, et, en le disant, apprendre à l’histoire future une chose qu’elle ignore, et qu’elle ne saura probablement que lorsque les vrais Mémoires du prince seront publiés.

M. de Talleyrand fut, huit ou dix jours à l’avance, prévenu de l’intention qu’avait le premier consul de faire arrêter et, par conséquent, fusiller le duc d’Enghien.

Il fit venir un courrier sur lequel il savait pouvoir compter, lui remit une lettre à l’adresse du duc, lui ordonna de coudre cette lettre dans le collet de son habit, de partir à franc étrier et de ne remettre cette lettre qu’au duc d’Enghien lui-même.

La lettre invitait le prince à quitter Ettenheim à l’instant même, l’avertissant du danger qui le menaçait.

Le courrier partit, comme nous le disons ; mais, en descendant au galop la montagne de Saverne, son cheval s’abattit et lui cassa la jambe.

Par malheur, la mission dont il était chargé n’étant pas de celles que l’on confie au premier venu, il n’osa rien prendre sur lui, et écrivit à M. de Talleyrand pour savoir ce qu’il fallait faire.

Lorsque M. de Talleyrand reçut la lettre, il était déjà trop tard pour prendre une résolution : l’ordre d’arrestation était expédié.

Mais le prince de Condé, mais Louis XVIII, mais Charles X surent l’anecdote ; de là le pardon octroyé aux méfaits républicains et bonapartistes de l’ancien évêque d’Autun.

Or, c’était lui que la future Majesté du Palais-Royal voulait consulter avant de se hasarder à ramasser la couronne qui venait de rouler de la tête de Charles X dans le sang des barricades.

Ce fut le général Sebastiani que le duc d’Orléans chargea d’interroger l’oracle.

L’oracle, très vexé que tout se fût fait sans lui jusque-là, et que M. Laffitte l’eût compté pour si peu, se contenta de répondre ces deux seuls mots :

– Qu’il accepte !

Sur cette réponse, au bout de l’heure demandée, le prince accepta.

La proclamation suivante, affichée sur tous les murs de la capitale, annonça aux Parisiens cette acceptation :  

“Habitants de Paris,

Les députés de la France, en ce moment réunis à Paris, ont exprimé le désir que je me rendisse dans cette capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume.

Je n’ai point balancé à venir partager vos dangers, à me placer au milieu de cette héroïque population, et à faire tous mes efforts pour vous préserver de la guerre civile et de l’anarchie. En rentrant dans la ville de Paris, je portais avec orgueil ces couleurs glorieuses que vous avez reprises, et que j’avais moi-même longtemps portées.

Les Chambres vont se réunir ; elles aviseront au moyen d’amener le règne des lois et le maintien de l’ordre.

Une charte sera désormais une vérité.”

L.P. d’Orléans  

Il y avait trois choses remarquables dans cette proclamation.

D’abord, M. le duc d’Orléans déclarait qu’il n’avait point balancé à venir partager les dangers de la population parisienne ; ce qui était un mensonge, puisque, au contraire, le duc d’Orléans s’était caché à Neuilly et au Raincy pendant le danger, et n’était arrivé à Paris que dans la nuit du 30 au 31, c’est-à-dire quand le danger était passé.

Ensuite, M. le duc d’Orléans annonçait que les Chambres allaient se réunir pour aviser aux moyens d’amener le règne des lois et le maintien de l’ordre ; ce qui était une calomnie contre le peuple, attendu que si jamais peuple respecta les lois et maintint l’ordre, ce fut le peuple de juillet.

Enfin, M. le duc d’Orléans, qui écrivait qu’une charte serait désormais une vérité, devait dire, dès le lendemain, non plus une charte, mais la Charte, changement imperceptible à l’œil, presque imperceptible à l’oreille, et qui entraînait cependant avec lui cette grave conséquence que la France, au lieu d’avoir une charte nouvelle, aurait tout bonnement la charte de Louis XVIII ; ce qui faisait que le roi des barricades, en utilisant l’ancienne charte, non seulement ne prenait pas la peine d’en faire une autre, mais encore, gouvernement nouveau, ne s’engageait à donner au peuple qu’une somme de liberté égale à celle promise par le gouvernement déchu.

C’était débuter hardiment dans la carrière de la royauté. Mensonge, calomnie et ruse : Louis XI n’eût pas fait mieux.

J’ai dit qu’à la fin de ce chapitre je donnerais une idée de l’économie du duc d’Orléans. Peut-être n’est-ce point tout à fait ici la place des pièces que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs ; mais ceux qui trouveront qu’elles interrompent le récit les transporteront ailleurs en imagination.

Expliquons d’abord comment ces pièces sont tombées entre nos mains. Et, pour ce faire, d’une seule enjambée, franchissons dix-huit années ; soyons, au lieu du jeune homme acteur dans ce qu’on vient de lire, l’homme mûr qui a vu passer tristement et à l’écart les événements de ce long règne ; supposons que ce lieutenant général dont on connaît la proclamation est un roi vieilli à son tour, dépopularisé à son tour, chassé à son tour ; supposons, enfin, que nous sommes, non plus au dimanche 1er août 1830 au matin, mais au 24 février 1848, à trois heures de l’après-midi.

Alors, le roi parti, les Tuileries prises, la République proclamée je revenais seul, triste et soucieux, républicain plus que jamais, mais trouvant la République mal faite, mal mûrie, mal proclamée ; je revenais le cœur oppressé de ce spectacle d’une femme brutalement repoussée, de deux enfants séparés de leur mère, de deux princes fuyant, l’un à travers les colonnes rostrales de la place de la Concorde, l’autre à travers les escaliers circulaires du palais des députés ; je revenais me demandant si tout ce que j’avais vu et entendu était bien vrai, bien réel, et si je ne me trouvais pas sous le poids de quelque étrange cauchemar, de quelque vision inouïe ; je revenais, me tâtant, pour ainsi dire, moi-même, afin de m’assurer que j’étais bien vivant – car il nous est parfois aussi facile de douter de notre existence que des faits presque fantastiques qui s’accomplissent sous nos yeux ; je revenais, dis-je, par les Tuileries, dont toutes les fenêtres étaient ouvertes, dont toutes les portes étaient forcées, comme le jour de ce fameux 29 juillet que j’ai raconté un peu longuement peut-être ; mais, que voulez-vous ! il y a de ces souvenirs qui prennent tant de place dans notre vie, que nous nous efforçons de les faire entrer dans la vie des autres.

J’eus l’idée de parcourir ce château que j’avais parcouru une seule fois, et de recommencer, le 24 février 1848, à travers les appartements du roi Louis- Philippe, le même chemin que j’avais fait à travers les appartements du roi Charles X, le 29 juillet 1830.

En traversant le cabinet du roi, dont tous les papiers, souillés de boue, jonchaient le parquet, je reconnus, au milieu de ces papiers condamnés au feu, à l’oubli, au néant, deux ou trois pages couvertes de caractères dont la vue me fit tressaillir.

C’était l’écriture du roi, cette écriture qui, vingt-cinq ans auparavant, m’avait tant de fois passé sous les yeux.

Un patriote de 1848, déguenillé comme un patriote de 1830, montait la garde près du bureau défoncé du roi.

– Mon camarade, dis-je à cet homme, puis-je prendre quelques-uns de ces papiers qui traînent à terre ?

– Prenez, répondit-il ; probablement sont-ils là parce qu’ils ne valent rien.

Je pris les papiers.

A la première révolution, j’avais hérité d’un exemplaire de Christine aux armes de la duchesse de Berry. A la seconde, j’héritais de quelques papiers jaunis, traînant à terre, et que je pouvais prendre, me disait le factionnaire, parce qu’ils ne valaient rien. Comme on le voit je ne suis pas de ceux que les révolutions enrichissent.

Il est vrai que je ne suis pas non plus de ceux qu’elles renversent. Je plane au-dessus d’elles comme les oiseaux et les nuages ; puis, les révolutions accomplies, je dirige mon vol, non pas du côté où est le pouvoir, la fortune, mais du côté où sont la justice et la loyauté, dussé-je suivre la justice dans l’exil, la loyauté dans la proscription.

Au reste, voici la copie de ces papiers. Elle en dira plus que toutes les notes et tous les commentaires.

Déjeuner des enfants :

11 soucoupes.

13 pains.

4 potages.

Nouveau tarif de l’entreprise.

Pour ma table, le même sauf la suppression des deux fixes par repas de 6 fr., et de 12 fr. ensemble 18 fr., des deux fixes mensuels de 1,000 francs et de 150 fr. et de l’exonération, pour l’entrepreneur, du payement de 1,010 fr. par an pour le porteur d’eau.

Pour la table de mes enfants et de leurs instituteurs.

Déjeuner tarif spécial maintenu en mon absence comme en ma présence.

Soucoupes de fruits ou confitures : 1 fr.

Potages : 1,80.

Poulet ou viande froide : 1,80.

Entremet de légumes ou autres : 1,80.

Chaque pain : 0,20.

Flûte à la reine : 0,10.

Tasse de café à l’eau : 0,50.

Id. à la crème : 0,75.

Thé complet : 1,50.

Dîner ou souper tarifé à moitié de la mienne pendant qu’elle est servie en même temps, mais au même tarif que la mienne quand je suis absent et qu’elle est supprimée.

Ainsi, le demi-tarif est comme il suit :

Potages : 2 fr. 50 c.

Entrées : 4, 50.

Rôt ou flanc : 6.

Entremet : 2,50.

Assiette de dessert : 1, 50.

Pain, café, thé, etc., comme ci-dessus au déjeuner.

Sucriers à table : Rien.

Id. dans les chambres : 2.

Plus, en cas d’absence et de suppression des tables supérieures, 2 fr. par tête et par jour pour ceux nourris à l’office et à la cuisine.

Autre tarif de l’entreprise.

Pour la table des princes, le même.

Pour celle des enfants:

Déjeuners.  

Dîner ou souper.

Potages : 2,50.

Entrées : 4,50.

Rôt ou flanc : 6.

Entremet : 2,50.

Assiette de dessert : 1,50.

Pain, café et thé, comme ci-dessus.

Sauf lorsqu’il n’y a que la table des enfants à servir, auquel cas elle est tarifée comme celle des princes. En outre, en cas de suppression des deux tables, l’entrepreneur reçoit 2 fr. par jour par tête nourrie à la cuisine aussi bien qu’à l’office.

Moyennant ce nouveau tarif, il est exonéré du payement du porteur d’eau ; mais il ne reçoit plus les fixes, c’est-à-dire 12 fr. par dîner et 6 fr. par déjeuner pour la table des princes, ni les 1,150 fr. par mois pour bois, charbon et blanchissage.

D’après ce tarif, le déjeuner des enfants  

[…]

  

Le duc d’Orléans se rend à l’hôtel de ville. – M. Laffitte en chaise à porteurs. – Le roi sans culotte. – Manifestation tardive du gouvernement provisoire. – Odilon-Barrot s’endort sur une borne. – Un autre Balthasar Gérard. – Le duc d’Orléans est reçu par La Fayette. – Une voix superbe. – Nouvelle apparition du général Dubourg. – Le balcon de l’hôtel de ville. – La route de Joigny.  

Nous n’en avons pas encore fini avec les événements écoulés en mon absence. Qu’on me permette de les rappeler : tel petit détail inconnu nous donnera la clef d’une émeute, nous expliquera le 5 juin, le 14 avril ou le 12 mai.

Puis il est bon qu’on sache qu’il y a des hommes qui n’ont jamais accepté ce gouvernement, contre lequel ils luttèrent dix-huit ans, et qu’ils finirent par renverser.

Ces hommes, il faut bien qu’on leur fasse la justice qui leur est due. il faut bien que, malgré les calomnies, les injures, les procès auxquels ils ont été et sont encore en butte, il faut bien que leurs contemporains apprennent ce qu’il y avait d’honneur, de courage, de dévouement, de persistance, de loyauté en eux. Il est vrai que peut-être les contemporains ne me croiront pas... Qu’importe ! je l’aurai dit ; d’autres me croiront : la vérité est une de ces étoiles qui peuvent rester perdues des mois, des années, des siècles, dans les profondeurs du ciel, mais qui finissent toujours par être découvertes un jour ou l’autre. J’aime mieux être le fou qui se voue à la recherche de ces étoiles-là, que le sage qui salue et qui adore, les uns après les autres, tous ces soleils que nous avons vus se lever, que l’on nous a donnés pour des astres immuables, et qui, à tout prendre, n’ont jamais été que des météores plus ou moins durables, plus ou moins brillants, plus ou moins trompeurs, toujours fatals !

Le duc d’Orléans, comme on l’a vu, avait déjà fait bien du chemin : il avait conquis la Chambre des pairs – nous n’avons point parlé de cette conquête-là : moins Chateaubriand et Fitz-James, elle ne valait pas la peine d’être enregistrée, et Chateaubriand et Fitz-James donnèrent, on le sait, leur démission ; il avait conquis la Chambre des députés ; quatre-vingt-onze signatures la représentèrent, du moins.

Il lui restait à conquérir l’hôtel de ville.

Oh ! l’hôtel de ville, c’était autre chose ! L’hôtel de ville, ce n’est point le palais souillé par les orgies du Directoire ou les proscriptions de 1815 : ce n’est point la fabrique où ont été forgés par l’ambition et la cupidité les dévouements à tous les pouvoirs qui se sont succédé depuis un demi-siècle.

Non ; l’hôtel de ville, c’est la forteresse où se réfugie, à chaque émeute, cette grande déesse populaire qu’on appelle la Révolution. – Cette fois encore, la Révolution était là.

Le pouvoir avait pu venir au duc d’Orléans ; mais, pour que ce pouvoir fût consacré, il fallait que le duc d’Orléans vînt à la Révolution.

La Révolution était représentée par un vieillard au cœur droit (voir Lafayette, Marie, Paul, Joseph, Roch, Yves, Gilbert Dumottier), à l’âme honnête, mais affaibli par l’âge. Quarante ans auparavant, dans toute la force de sa jeunesse, il avait déjà manqué à cette même Révolution : trouverait-on en lui, à soixante et dix ans, ce qu’on y avait cherché vainement à trente ?

Oui, peut-être, s’il eût été seul et livré à ses propres inspirations ; car il avait, depuis ses premiers dévouements à la royauté, beaucoup réfléchi, beaucoup souffert ; il se rappelait la prison, il se rappelait l’exil ; son nom avait été prononcé dans toutes les conspirations républicaines, à Belfort, à Saumur, et nous dirons plus tard à quelles circonstances singulières il dut de ne pas être proscrit avec Dermoncourt, ou de ne pas être exécuté comme Berton.

Mais il n’était déjà plus à lui. Un parti – le parti orléaniste – l’avait enveloppé, entouré, circonvenu ; c’était un véritable siège dont les travaux étaient habilement dirigés par Laffitte et conduits par Carbonnel.

De là venait ce mot si expressif de Bonnelier (voir Bonnellier, Hippolyte, Louis) : “Vos diables de républicains nous ont donné bien du mal !” En effet, ce n’était plus qu’avec difficulté que les républicains pénétraient près du bon vieux général, et à peine l’un ou l’autre de ceux qui étaient connus pour professer cette opinion – et ils pouvaient être facilement connus, car ceux qui professaient cette opinion étaient encore rares à l’époque dont nous parlons – à peine l’un ou l’autre était-il près de lui, que l’on entrait et que, sous vingt prétextes différents, on coupait ou épiait la conversation.

Voilà l’homme sur lequel il fallait agir ; c’était facile au duc d’Orléans prince, lorsqu’il le voulait, d’un esprit caressant et séducteur.

Et, cependant, le futur roi désira être accompagné d’une députation de la Chambre. La Chambre eût envoyé plutôt deux députations qu’une ; la Chambre, si le duc d’Orléans en eût manifesté le désir, se fût mise tout entière à la queue du cortège.

A l’heure convenue, M. Laffitte amena la députation au Palais-Royal.

On partit. La situation était plus grave encore qu’elle ne le paraissait. Il est vrai que, sous couleur de différentes missions, on avait éloigné de Paris les républicains les plus ardents ; mais il en restait encore bon nombre, et ceux-là disaient tout haut que le nouvel élu n’arriverait pas jusqu’à l’hôtel de ville.

Le duc d’Orléans était à cheval, inquiet, sans doute, au fond du cœur, mais calme en apparence.

C’était une des grandes qualités du prince : craintif, irrésolu tant qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait pas vu le danger ; une fois qu’il se trouvait en face de lui, il l’accueillait bien. Il n’eût pas pu dire, comme César : “Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour, et je suis l’aîné !” mais il eût pu dire qu’il était le cadet.

M. Laffitte suivait dans une chaise portée par des Savoyards ; son pied le faisait toujours horriblement souffrir ; il était chaussé de pantoufles, et avait, sauf les bandages qui l’entouraient, une jambe nue.

Aussi, après avoir offert la couronne au prince, comme président de la Chambre, s’était-il penché vers lui, et, tout bas à l’oreille :

– Deux pantoufles et un seul bas, lui avait-il dit ; c’est pour le coup, si La Quotidienne nous voyait, qu’elle dirait que nous faisons un roi sans culotte.

Tout alla bien du Palais-Royal au quai ; on était encore dans le quartier de la bourgeoisie, et l’on venait, comme Dieu avait fait l’homme, de lui faire un roi à son image.

Ce roi, elle se mirait en lui, jusqu’à ce qu’elle-même brisât la glace où elle finissait par se voir trop en laid.

La bourgeoisie acclamait donc son élu.

Mais, une fois sur le quai, une fois le Pont-Neuf dépassé, une fois la place du Châtelet atteinte, non seulement les acclamations cessèrent mais encore les figures se rembrunirent, et l’on sentit vibrer dans l’air comme un frémissement de colère. C’était, sans doute, l’âme des morts qui protestait contre ce nouveau Bourbon !

A l’hôtel de ville même, l’agitation était grande. Ce fameux gouvernement provisoire, si invisible d’habitude, s’était enfin matérialisé : Mauguin, de Schonen, Audry de Puyraveau, Lobau (voir Lobau [Mouton] comte de, Georges) étaient antiorléanistes ; Lobau surtout, lui qui, la veille, refusait de mettre sa signature au bas d’un ordre, était furieux.

– Je ne veux pas plus de celui-ci que des autres ! s’écriait-il ; c’est un Bourbon !

M. Barthe, l’ancien carbonaro, était là ; il s’agissait de rédiger une proclamation républicaine : il s’offrit, prit une plume, et commença d’écrire.

Pendant qu’il écrivait, le général Lobau, de plus en plus exaspéré, s’approchait de M. de Schonen.

– Nous jouons notre tête, lui dit-il, mais qu’importe ! Voici deux pistolets, un pour vous, un pour moi... C’est tout ce qu’il faut à deux hommes qui ne craignent pas la mort !

Ces dispositions n’étaient pas rassurantes. – On savait que l’on pouvait compter sur Odilon-Barrot ; c’était lui qui, la veille, à la commission municipale, avait dit ces fameuses paroles attribuées à La Fayette, comme les mots d’Harel et de Montrond étaient attribués à M. de Talleyrand :

– Le duc d’Orléans, c’est la meilleure des républiques.

On chargea Odilon-Barrot d’aller au Palais-Royal donner contrordre.

Odilon-Barrot, comme tout le monde, dormait peu depuis trois jours, il était écrasé de fatigue ; il descendit, trouva une foule si pressée, une chaleur si dévorante, qu’il demanda un cheval.

On s’empressa d’aller lui en chercher un.

Lui, pendant ce temps, s’accommoda sur une borne, et s’y endormit ; on le chercha une heure avant de le retrouver ; et, au moment où on le retrouva, au moment où il se mit en selle, la tête du cortège débouchait sur la place de Grève.

J’ai beaucoup vu et beaucoup suivi des yeux Odilon-Barrot à l’hôtel de ville. Je déclare qu’il est impossible d’être plus froidement courageux qu’il ne l’était.

Le duc d’Orléans arrivait donc ; il abordait donc la place de Grève ; il entrait donc en pleine révolution. Le poitrail de son cheval ouvrait la foule comme la proue d’un bateau ouvre les vagues. Il se faisait autour de lui un silence glacé. Il était très pâle.

Un jeune homme plus pâle que lui encore l’attendait sur les marches de l’hôtel de ville, les bras croisés, tenant caché sur sa poitrine un pistolet. Il avait pris cette résolution terrible de tirer sur le prince à bout portant.

– Ah ! tu veux jouer le rôle de Guillaume le Taciturne, avait-il dit : tu finiras comme lui !

Un de ses amis se tenait à ses côtés.

Au moment où le duc d’Orléans mit pied à terre et monta les degrés de l’hôtel de ville, cet autre Balthasar Gérard fit un pas en avant, mais son compagnon l’arrêta.

– Ne te compromets pas inutilement, lui dit-il, ton pistolet est déchargé.

– Et qui l’a déchargé ?

– Moi.

Et il entraîna son ami.

Ce n’était pas vrai : le pistolet était chargé. Ce mensonge empêcha probablement que le duc d’Orléans tombât sur les marches de l’hôtel de ville.

Quelle récompense reçut celui-là qui venait de sauver la vie au futur roi des Français ?

Je vais vous le dire : il fut tué à Saint-Merry, et mourut en se maudissant lui-même !

Le duc d’Orléans monta les degrés de l’hôtel de ville d’un pas assez ferme ; il passa près de la mort sans se douter que la mort qui allait le toucher venait de replier son aile.

La voûte sombre du vieux palais municipal, pareille à la gueule immense d’une gargouille de pierre, l’engloutit, lui et son cortège.

Le général La Fayette attendait le prince sur le palier de l’hôtel de ville.

La situation était si grande que les hommes paraissaient petits.

En effet, qu’était-ce que ce prince de la branche cadette des Bourbons venant faire une visite à l’homme de 1789 ? C’était la monarchie bourgeoise rompant à tout jamais avec la monarchie aristocratique ; c’était le couronnement de quinze ans de conspirations ; c’était le sacre de la révolte par le pape de la liberté.

Nous devrions peut-être nous arrêter à ce grand ensemble, à côté de lui, tous les détails sont mesquins.

Le duc d’Orléans, La Fayette et quelques intimes formaient le point central d’un immense cercle composé d’hommes d’opinions différentes.

Les uns applaudissaient, les autres protestaient.

Quatre ou cinq élèves de l’Ecole polytechnique étaient là, la tête nue, mais l’épée nue aussi.

Quelques hommes du peuple rugissants passaient leur figure basanée, sombre, ensanglantée parfois, dans les intervalles laissés libres, et d’où on les repoussait doucement, afin que le prince ne fût pas offensé par une pareille vision.

C’était tout bonnement le remords qu’on écartait – avec les égards qui lui sont dus.

Il s’agissait de lire la proclamation de la Chambre.

M. Laffitte, comme tout le monde, avait beaucoup parlé, de sorte qu’il ne parlait plus. Il tenait sa proclamation à la main, et Dieu sait l’effet qu’eût produit une proclamation lue avec les tons grotesques de l’enrouement !

– Donnez, donnez, mon cher, s’écria M. Viennet en prenant la proclamation des mains de l’illustre banquier, j’ai une voix superbe moi !

Et, en effet, d’une voix superbe, il lut la proclamation de la Chambre.

Le lecteur arriva à ces mots : “Le jury pour les délits de la presse.” Alors, l’homme qui devait faire les lois de septembre se pencha à l’oreille de La Fayette, et, haussant les épaules :

– Est-ce qu’il y aura encore des délits de presse ? dit-il.

Puis, la lecture achevée, il mit la main sur son cœur – geste dont abusent les rois qui montent sur le trône, et qui, cependant, a toujours le même succès.

– Comme Français, dit-il, je déplore le mal fait au pays et le sang qui a été versé ; comme prince, je suis heureux de contribuer au bonheur de la nation.

Tout à coup, un homme s’avança au milieu du cercle.

C’était le général Dubourg, l’homme du drapeau noir, le fantôme du 29 juillet.

Il avait disparu, il reparaissait pour disparaître encore.

– Prenez garde, monsieur, dit-il au duc d’Orléans, vous connaissez nos droits, les droits sacrés du peuple ; si vous les oubliez, nous vous les rappellerons !

Le duc d’Orléans fit un pas en arrière, non pas pour reculer, mais pour chercher le bras de La Fayette, et, appuyé à ce bras, il répondit :

– Monsieur, ce que vous venez de dire prouve que vous ne me connaissez pas. Je suis un honnête homme, et, quand j’ai un devoir à remplir, je ne me laisse ni gagner par la prière, ni intimider par la menace.

Cependant, la scène avait fait une vive impression. Cette impression, il fallait la combattre.

La Fayette entraîna le duc d’Orléans sur le balcon de l’hôtel de ville. Pour la seconde fois, il jouait sa popularité sur un coup de dé. La première fois, ç’avait été le 6 octobre 1789, lorsqu’il avait baisé la main de la reine sur le balcon du palais de Versailles. La seconde fois, c’était le 31 juillet 1830, lorsqu’il apparaissait sur le balcon de l’hôtel de ville tenant le duc d’Orléans dans ses bras.

Un instant on put croire l’effet de cette apparition manqué ; la place, pavée de têtes aux yeux étincelants, aux bouches béantes, restait muette.

Georges La Fayette passa un drapeau tricolore à son père. Les plis flottèrent autour du général et du duc, dont ils effleuraient le visage ; tous deux semblèrent au peuple, non pas resplendissants de leur propre lumière, mais éclairés par le reflet céleste, et le peuple éclata en applaudissements.

La partie était gagnée.

O joueurs politiques ! que vous êtes forts quand il faut élever un homme nouveau ! que vous êtes faibles lorsqu’il faut soutenir un pouvoir vieilli !

La rentrée du duc d’Orléans au Palais-Royal fut un triomphe. Rien ne lui manquait plus : il avait la triple reconnaissance de la Chambre des pairs, de la Chambre des députés et de l’hôtel de ville. Il était l’homme de M. de Sémonville, de M. Laffitte et de La Fayette.

Aussi, dès le même soir, une de ces voitures qu’on appelle les carolines ramenait-elle de Neuilly au Palais-Royal la femme, la sœur et les enfants du lieutenant général du royaume.

Le duc de Chartres manquait seul à la réunion.

On l’avait renvoyé à Joigny, comme on sait.

Sur la route de Joigny, sa voiture avait croisé une autre voiture.

Cette seconde voiture était celle de madame la duchesse d’Angoulême, revenant des eaux, où elle avait été prévenue par le télégraphe que des troubles graves agitaient Paris.

Les deux voitures s’arrêtèrent. Le prince et la princesse s’étaient reconnus.

– Quelles nouvelles, monsieur de Chartres ? demanda la duchesse d’Angoulême.

– Mauvaises ! madame, mauvaises ! répondit le prince ; le Louvre est pris !

Oui les nouvelles étaient mauvaises ; mauvaises pour vous, pour vos frères, pour votre père ; mauvaises pour toute la famille ; – et c’est vous, pauvre prince, qui aurez raison aux yeux de la postérité !

  

Chapitre CLXI Comment M. Thiers écrit l’histoire. – Les républicains au Palais-Royal. – Premier ministère de Louis-Philippe. – Prudence de Casimir Perier. – Mon plus beau drame. – Lothon et Charras. – Un coup d’épée. – Encore le maître de poste du Bourget. – La Fère. – Le lieutenant-colonel Duriveau. – Lothon et le général La Fayette.  

Au moment où le duc d’Orléans, triomphant et joyeux, rentrait au Palais-Royal, six ou huit jeunes gens se réunissaient au-dessus des bureaux du National, dans l’appartement commun à Paulin et à Gauja.

Ils se regardaient les uns les autres avec un silence d’autant plus menaçant qu’ils étaient encore armés comme au jour du combat.

Ces jeunes gens étaient Thomas, Bastide, Chevalon (voir Chevallon, Alexandre), Grouvelle, Boinvilliers, Godefroy Cavaignac, Etienne Arago, Guinard. Peut-être un ou deux autres encore dont les noms m’échappent.

Chacun, selon son impatience, était assis ou debout.

Thomas était assis dans l’embrasure d’une fenêtre, avec son fusil de chasse à deux coups entre les jambes. C’était, à cette époque, un beau et brave garçon plein de loyauté, de courage, de franchise ; une tête froide et un cœur ardent.

On en était donc là ; on se racontait les détails de cette odyssée de l’hôtel de ville, et l’on se demandait ce qu’il fallait faire. M. Thiers entra.

Le matin avait paru, dans le National, un article sur l’arrestation du duc de Chartres à Montrouge.

Dans cet article, tout avait changé d’aspect.

Le duc de Chartres venait à Paris pour mettre son sabre à la disposition du gouvernement provisoire !

M. Lhuillier lui avait offert l’hospitalité. Le duc de Chartres avait quitté Montrouge dans l’enthousiasme des événements qui se passaient à Paris et avait promis de revenir avec son régiment.

Quelques jours après, grâce à cet article, M. Lhuillier fut décoré. L’article était du fait de M. Thiers.

L’apparition du futur ministre au milieu de nos six ou huit républicains ne fut donc pas heureuse.

Il s’était complétement dessiné depuis la veille au matin. Il était orléaniste.

En sa qualité d’orléaniste, il s’était inquiété de cette réunion qui avait lieu au-dessus de sa tête ; résolu d’attaquer ce taureau par les cornes, il monta au premier étage, et, comme nous venons de le voir, il entra sans être annoncé.

Un murmure significatif accueillit sa venue.

M. Thiers paya d’audace.

– Messieurs, dit-il, le lieutenant général désire avoir une entrevue avec vous.

– Et pour quoi faire ? demanda Cavaignac.

– Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous ? demanda Bastide.

– Ecoutez toujours, messieurs, dit Thomas.

M. Thiers crut que, de ce côté-là, il allait trouver un soutien. Il s’avança vers Thomas et, lui posant la main sur l’épaule  

– Voici un beau colonel, dit-il !

– Ah çà ! répondit Thomas en secouant doucement son épaule, est-ce que, par hasard, vous me prenez pour une p...

M. Thiers retira sa main.

– Continuez, dit Thomas, nous écoutons.

Alors, M. Thiers expliqua le but de l’entrevue.

Le duc d’Orléans voulait, pour sa politique à venir, prendre les conseils de ces braves jeunes gens dont l’héroïque insurrection avait fait la révolution de juillet. Il devait, toujours au dire de M. Thiers, les attendre, le soir, entre huit et neuf heures, au Palais-Royal.

Les républicains secouaient la tête.

Mettre le pied au Palais-Royal, c’était, leur semblait-il, pactiser avec le pouvoir nouveau, qui s’élevait à la fois contre leur conscience et contre leur volonté.

Mais Thomas vint encore en aide au négociateur.

– Voyons, dit-il en se levant, prouvons-leur jusqu’au bout que nous sommes de bons enfants.

Et, allant déposer son fusil dans l’angle de la cheminée :

– A ce soir, neuf heures, monsieur... Vous pouvez dire au lieutenant général du royaume que nous nous rendrons à son invitation.

M. Thiers sortit.

Il n’y avait pas la moindre invitation de la part du lieutenant général du royaume. M. le lieutenant général du royaume n’avait pas le moins du monde désiré voir MM. Thomas, Bastide, Chevalon, Grouvelle, Boinvilliers, Cavaignac, Arago et Guinard. M. Thiers avait pris le tout sous son bonnet, espérant qu’une entrevue concilierait les opinions. On a vu, par ce qu’il avait dit à Thomas, qu’il prenait les opinions pour des ambitions.

Le soir, les républicains furent exacts au rendez-vous. La duchesse d’Orléans, madame Adélaïde, les jeunes princes et les jeunes princesses venaient d’arriver, lorsqu’on annonça au duc d’Orléans qu’une députation l’attendait dans la grande salle.

Depuis le matin, les députations s’étaient succédé, et les salons n’avaient pas désempli.

Une députation n’étonnait donc pas le prince ; seulement, ce qui l’étonnait, c’était le personnel de la députation.

M. Thiers était là. En accompagnant Son Altesse, du salon où il était au salon où l’attendaient ces messieurs, il essaya de la mettre au courant prenant la moitié de la responsabilité sur lui, laissant l’autre aux républicains.

Tout cela avait pris un quart d’heure à peu près ; depuis un quart d’heure, ces messieurs attendaient. Ils commençaient à trouver l’attente un peu longue.

Tout à coup, la porte s’ouvrit et le duc entra, le sourire sur les lèvres ; seulement, le sourire n’avait pas eu le temps, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de monter jusqu’aux yeux : la bouche souriait, mais le regard était encore interrogateur.

– Messieurs, dit le prince, vous ne doutez pas du plaisir que j’ai à vous recevoir ; mais...

Bastide devina, et regarda M. Thiers.

– Mais vous ne comprenez rien à notre visite ? Demandez, alors, une explication à M. Thiers, et M. Thiers voudra bien vous la donner, je l’espère, telle que la dignité du parti que nous représentons n’ait point à en souffrir.

M. Thiers, en effet, donna une explication équivoque, embarrassée à laquelle le duc d’Orléans coupa court en disant :

– C’est bien, c’est bien, monsieur... Je vous remercie de me procurer la visite de nos plus braves combattants.

Puis, se tournant de leur côté, il parut attendre que l’un d’eux commençât. Boinvilliers prit le premier la parole.

– Prince, dit-il, demain, vous serez roi...

Le duc d’Orléans fit un mouvement.

– Demain, monsieur ? dit-il.

– Si ce n’est demain, ce sera dans trois jours, ce sera dans huit jours... Peu importe le temps !

– Roi ! répéta le duc d’Orléans ; et qui vous dit cela, monsieur ?

– La marche que suivent vos partisans, la pression qu’ils exercent sur les choses, n’osant pas l’exercer sur les hommes ; les placards dont ils couvrent les murailles, l’argent qu’ils répandent dans les rues.

– Je ne sais pas ce que font mes partisans, répondit le duc, mais ce que je sais, c’est que je n’ai jamais aspiré à la couronne, et qu’aujourd’hui encore, je ne la désire pas, quoique beaucoup de gens me pressent de l’accepter.

– Enfin, monseigneur, supposons, cependant, que l’on vous presse de telle sorte que vous ne puissiez la refuser, nous est-il permis de vous demander quelle est votre opinion sur les traités de 1815 ? Faites-y attention, ce n’est point seulement une révolution libérale qui vient de s’accomplir, c’est une révolution nationale ; la vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple ; c’est la dernière amorce de Waterloo que nous venons de brûler, et il serait plus facile encore de pousser le peuple sur le Rhin que sur Saint Cloud.

– Messieurs, répondit le duc, je suis trop bon Français, je suis trop bon patriote surtout pour être partisan des traités de 1815. Mais je crois la France fatiguée de guerres ; la rupture des traités, c’est la guerre européenne... Croyez-moi, il importe de garder beaucoup de mesure vis-à-vis des puissances étrangères, et certains sentiments ne doivent pas être exprimés trop haut.

– Passons donc à la pairie, prince...

– A la pairie, soit.

Et le duc se mordit les lèvres, comme un homme habitué à interroger, et qu’on force à son tour à subir un interrogatoire.

– La pairie, et vous serez forcé d’en convenir, continua Boinvilliers, la pairie n’a plus de racines dans la société... Le Code, en abolissant le droit d’aînesse, les fidéicommis et les majorats ; le Code, en divisant les héritages à l’infini, a étouffé l’aristocratie dans son germe, et l’hérédité nobiliaire a fait son temps.

– Peut-être, messieurs, vous trompez-vous sur cette question d’hérédité, qui est, à mon avis, la seule source d’indépendance qu’il y ait dans les institutions politiques... Un homme sûr d’hériter de son père ne craindra pas d’avoir une opinion à lui, tandis que l’homme à élire aura l’opinion qu’on lui imposera... Au reste, reprit le duc, c’est là une question à examiner, et, si la pairie héréditaire croule réellement, ce n’est point moi qui la réédifierai à mes frais.

– Prince, dit alors Bastide, je crois que, dans l’intérêt même de la couronne qui vous est offerte, il serait bon de réunir les assemblées primaires.

– Les assemblées primaires ? dit le duc en tressaillant. Oui, en effet, je sais que je parle à des républicains.

Les jeunes gens s’inclinèrent ; ils étaient venus moins en alliés qu’en ennemis : ils acceptaient la qualification, au lieu de la repousser. Leur intention était de faire la situation bien nette entre eux et le pouvoir.

– Franchement, messieurs, dit le duc, croyez-vous la république possible dans un pays comme le nôtre ?

– Nous croyons qu’il n’y a pas de pays où le bon ne puisse être substitué au mauvais.

Le duc secoua la tête.

– Je croyais que 1793 avait donné à la France une leçon dont elle saurait profiter.

– Monsieur, dit Cavaignac, vous le savez aussi bien que nous 1793 était une révolution, et non une république ; d’ailleurs, continua-t-il avec une fermeté d’accent et une netteté de prononciation qui ne permettaient pas de perdre une seule syllabe de ce qu’il disait, autant que je puis me le rappeler, les événements qui s’écoulèrent de 1789 à 1793 obtinrent votre entière adhésion... Vous étiez de la société des Jacobins ?

Il n’y avait pas à reculer ; on déchirait hardiment le voile du passé, et le futur roi de France apparaissait entre Robespierre et Collot d’Herbois.

– Oui, c’est vrai, dit le duc, j’étais de la société des Jacobins. Mais, heureusement, je n’étais pas de la Convention.

– Votre père et le mien en étaient, monsieur, dit Cavaignac, et tous deux ont voté la mort du roi.

– C’est justement pour cela, monsieur Cavaignac, reprit le duc, que je n’hésite pas à dire ce que je dis... Je pense qu’il est permis au fils de Philippe-Egalité d’exprimer son opinion sur les régicides. Au reste, mon père a été fort calomnié ; c’est un des hommes les plus respectables que j’aie jamais connus !

– Monseigneur, reprit Boinvilliers comprenant que, s’il n’interrompait pas la conversation, elle allait s’égarer sur le terrain des personnalités, il nous reste encore une crainte...

– Laquelle, messieurs ? demanda le prince. Oh ! dites, tandis que vous y êtes.

– Eh bien, nous craignons – et nous avons nos raisons pour cela – nous craignons, dis-je, de voir les royalistes et les prêtres encombrer les avenues du nouveau trône.

– Oh ! quant à ceux-là, s’écria le prince avec un geste presque menaçant, soyez tranquilles, ils ont porté de trop rudes coups à notre maison pour que je les oublie ! Une partie des calomnies dont je parlais tout à l’heure vient d’eux ; une barrière éternelle nous sépare... C’était bon pour la branche aînée, cela !

Les républicains, étonnés de l’expression presque haineuse avec laquelle le prince venait de prononcer ces mots : “C’était bon pour la branche aînée !” se regardèrent les uns les autres.

– Eh bien, messieurs, dit alors le duc, est-ce que, par hasard, j’avance une vérité qui vous soit inconnue en proclamant tout haut cette différence de principes et d’intérêts qui a toujours séparé la branche cadette de la branche aînée, la maison d’Orléans de la maison régnante ?... Oh ! notre haine ne date pas d’hier, messieurs ; elle remonte à Philippe, frère de Louis XIV ! C’est comme mon aïeul le régent, qui donc l’a calomnié ? Les prêtres, les royalistes ; car, un jour, messieurs, quand vous aurez mieux approfondi les questions historiques, fouillé jusqu’aux racines l’arbre que vous voulez abattre, vous saurez ce que c’était que le régent, les services qu’il a rendus à la France en décentralisant Versailles, et en faisant passer, par son système de finances, l’argent et l’or du pays jusque dans les dernières artères de la société. Ah ! je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu m’appelle à régner sur la France, comme vous le disiez tout à l’heure, c’est qu’il me soit accordé une portion de son génie !

Alors, il s’étendit longuement sur les améliorations que la politique du régent avait amenées dans la situation diplomatique de l’Europe ; et, à propos de l’Angleterre, il dit quelques mots indiquant qu’il chercherait près d’elle le même point d’appui que son aïeul.

– Pardon, monsieur, dit Cavaignac, mais je crois que le véritable point d’appui d’un roi des Français doit être dans la France.

Le duc d’Orléans n’éluda pas l’explication, et, avec sa facilité d’élocution habituelle, il développa alors, il faut lui rendre cette justice, le système qui acquit, depuis, tant de célébrité sous le nom de système du juste milieu.

Cavaignac, auquel il s’adressait plus particulièrement, comme ayant soulevé la question, écouta avec la plus grande impassibilité le développement politique auquel se livra le prince.

Puis, lorsque celui-ci eut terminé.

– Eh bien, dit-il, nous pouvons être tranquilles ; avec ce système-là, vous n’en avez pas pour quatre ans !

Le duc sourit d’un air de doute.

Quant aux républicains, comme ils savaient tout ce qu’ils voulaient savoir, ils s’inclinèrent en signe qu’ils voulaient se retirer.

Ce que voyant le prince, il les salua à son tour.

Mais, pour ne pas leur laisser le dernier :

– Allons, messieurs, dit-il, vous me reviendrez... Vous verrez, vous verrez !

– Jamais ! articula nettement Cavaignac.

– Jamais est un mot trop absolu, et nous avons un vieux proverbe français qui prétend qu’il ne faut pas dire : “Fontaine...”

Mais, avant qu’il eût achevé sa phrase, ces messieurs avaient déjà gagné la porte.

Le duc les regarda s’éloigner d’un air sombre.

C’était le premier nuage qui obscurcissait son soleil.

Dans ce premier nuage étaient toutes les tempêtes de l’avenir, même celle qui devait le renverser.

Maintenant que l’on a vu les hommes et les principes face à face, on comprendra mieux, je l’espère, les 5 et 6 juin, les 13 et 14 avril, le 12 mai et le 24 février.

Dix minutes après la retraite des républicains, on apportait au lieutenant général du royaume la démission des membres de la commission municipale.

Le duc d’Orléans, au bas de la démission de ces messieurs, trouva un ministère tout composé.

Voici ce ministère :

Dupont de l’Eure, à la justice ; le baron Louis, aux finances ; le général Gérard, à la guerre ; Casimir Perier, à l’intérieur ; de Rigny, à la marine ; Bignon, aux affaires étrangères ; Guizot, à l’instruction publique.

Mais, avant même que cette liste fût arrivée au Palais-Royal, un des nouveaux ministres avait déjà donné sa démission : c’était Casimir Perier.

En jetant les yeux du côté de Versailles, il s’était aperçu que Charles X, qui venait de quitter Saint-Cloud, n’était pas encore à Rambouillet.

C’était bien hardi de se déclarer quand l’ancienne royauté était encore si près de la nouvelle.

L’ambition avait accepté, la crainte refusa.

M. Casimir Perier courut à Bonnelier, et le pria de rayer son nom de la liste.

Il était trop tard : la liste était partie. Bonnelier n’y pouvait rien. Il offrit un erratum au Moniteur, lequel fut accepté faute de mieux.

M. de Broglie prit sur la liste la place restée vacante par la démission de Casimir Perier.

N’était-ce pas curieux de voir des hommes qui devaient occuper de si hautes positions dans la royauté future, n’oser pas risquer leur nom, lorsque tant d’autres à qui rien ne devait revenir de ce grand changement y avaient risqué leur tête !

Il est vrai que ceux qui avaient risqué leur tête l’avaient risquée pour la France, et non pour Louis-Philippe.

Le lendemain matin, tandis que j’allais faire une visite au nouveau lieutenant général, et que celui-ci, quittant Vatout et Casimir Delavigne, avec qui il causait, pour venir au-devant de moi, et, déjà renseigné sur mon expédition de Soissons, me tendait la main en me disant : “Monsieur Dumas, vous venez de faire votre plus beau drame !” le général La Fayette recevait, à l’hôtel de ville, un des plus terribles assauts qui lui eussent encore été livrés.

Qu’on me laisse raconter ce qui était advenu de Charras et de Lothon (voir Lothon, André, Charles) ; j’ai quelque plaisir, on le comprendra, à m’arrêter plus longtemps sur ceux de ces hommes dont les noms ne devaient pas s’éteindre avec le feu de la fusillade.

Nous les avons vus s’éloigner de l’hôtel de ville, porteurs d’un ordre de Mauguin et d’une proclamation de La Fayette ; nous avons oublié de dire comment Lothon, que nous avions laissé étendu sur le pavé du Palais-Royal, le 29, se trouvait, le 30, à l’hôtel de ville avec Charras.

Lothon – hélas ! celui-là est mort ! – était un de ces hommes rares dont le cœur est au niveau de la tête, un de ces hommes que la poudre enivre, que le bruit excite, et qui aiment le danger pour le danger lui-même, plus encore peut-être que pour l’honneur qu’il peut rapporter.

Lothon, après être resté une heure à peu près sur le pavé, avait été relevé comme mort ; une balle lui sillonnait l’os du front, et sept autres balles trouaient son chapeau, tombé à côté de lui.

On eût dit que le chapeau était devenu une cible.

Pendant qu’on le transportait pour l’enterrer au Louvre avec les autres, il remua légèrement la tête ; la protestation contre ce qu’on voulait faire de lui, si faible qu’elle fût, était incontestable. Un garde national qui marchait dans le cortège le recueillit, le fit panser, le fit coucher, puis le quitta afin d’aller aux nouvelles, ne se doutant pas qu’un homme qui avait la tête fendue par une balle aurait l’idée de se relever pour retourner au feu, si, par hasard, il y avait encore du feu dans un coin quelconque de Paris.

Ce fut, cependant, la première idée de Lothon.

A peine son étourdissement fut-il un peu dissipé, qu’il se rhabilla, receignit son épée – épée qu’il avait prise au théâtre de l’Odéon, et qui appartenait aux accessoires, ainsi que l’indiquaient sa poignée en croix et son fourreau, dont il avait perdu le bout de cuivre – et, malgré les cris de la femme de son hôte, partit trébuchant comme un homme ivre.

Charras l’avait retrouvé, le soir, en rentrant chez lui. Lothon ne se rappelait qu’à moitié ce qu’il avait fait, et pas du tout où il avait été.

Le lendemain, il s’était trouvé assez bien pour revoir Charras à l’hôtel de ville.

On a vu comment ils furent chargés d’aller enlever le 4e régiment d’artillerie, en garnison à La Fère.

Depuis trois jours, Charras était sans le sou. Au moment où avait éclaté l’insurrection, il était possesseur de quinze francs et d’une lettre de change de cent écus que lui envoyait son père, sur un banquier de Paris ; mais, depuis le 26, toutes les banques étaient fermées, et, à moins que sa lettre de change n’eût été acceptée par Laffitte, il n’eût certes pas trouvé, chez le plus hardi escompteur de Paris, cinquante francs de ses cents écus.

Les quinze francs avaient fait la journée du 26 et celle du 27 ; le 28, on avait mangé où l’on avait pu ; le 29, on avait dîné à la table de l’hôtel de ville, où dînait tout Paris ; enfin, le 30 au matin, Lionel de L’Aubespin (voir Leonel de Laubespin), petit-fils de La Fayette, avait partagé sa bourse avec Charras.

En partant pour La Fère, celui-ci et Lothon se trouvaient à la tête de vingt francs !

On ne prend pas la poste avec cela ; aussi nos deux héros avaient-ils demandé une lettre pour le nouveau directeur des postes, M. Chardel, qui avait été nommé, la veille, par Baude et Arago.

En vertu de cette lettre, M. Chardel leur avait délivré un ordre pour que les maîtres de poste de la route missent des chevaux à leur disposition, et lui-même avait commencé par leur donner les deux meilleurs bidets de son écurie.

Charras et Lothon étaient partis au galop autant que pouvaient le leur permettre les barricades. Ils avaient essuyé trois ou quatre coups de fusil à la barrière, parce qu’on les prenait pour des officiers de la garde royale qui se sauvaient, et étaient arrivés au Bourget chez ce même maître de poste qui, une heure auparavant, venait de me donner des chevaux et un cabriolet.

Le point de départ de la route de Soissons et de celle de La Fère est le même ; seulement, à la hauteur de Gonesse, et à l’endroit nommé la Patte-d’oie, la route se bifurque ; une des branches, celle de droite, conduit à Dammartin, Villers-Cotterêts et Soissons ; l’autre mène à Senlis, Compiègne, Noyon et La Fère.

L’excellent patriote auquel les deux jeunes gens s’adressaient pour lui demander des chevaux de selle s’aperçut facilement qu’ils ne feraient pas – Lothon surtout – la moitié du chemin à franc étrier ; il découvrit un second cabriolet qu’il leur offrit, fit mettre les chevaux, et leur souhaita un bon voyage.

Sans doute, ce souhait, comme celui de bonne chasse, leur porta malheur. Lothon était monté le premier dans le cabriolet, et, pour faire place à Charras, il avait levé son épée. La nuit commençait à tomber : Charras ne voyait point cette épée, dont, comme nous l’avons dit, la pointe sortait du fourreau ; il sentit tout à coup sous l’aisselle le froid glacé du fer, et voulut se rejeter en arrière ; mais Lothon, qui l’avait pris par les épaules, croyant que le pied lui manquait, s’efforçait de l’attirer à lui.

Charras avait beau crier en sentant le fer entrer de plus en plus : “Mais tu me tues, sacrebleu ! tu me tues !” Lothon, n’entendant rien, à cause du bandeau qui lui ceignait la tête et lui fermait en même temps l’oreille, continuait de l’attirer à lui et, par conséquent, de l’enferrer. Heureusement, Charras fit un violent effort, s’arracha des mains de son compagnon, et tomba entre les bras du maître de poste, qui, s’apercevant qu’il se passait dans le cabriolet quelque chose d’extraordinaire, avait secondé les efforts de Charras en le tirant en arrière.

On rentra dans la maison. Charras ôta habit, gilet et chemise. Le fer avait pénétré sous l’aisselle à la profondeur d’un pouce et demi, à peu près ; le sang coulait en abondance. On râpa de l’amadou, on tamponna la plaie avec un mouchoir mouillé, et, grâce à cet appareil maintenu par le bras du blessé, le sang s’arrêta.

Lothon était désespéré, mais son désespoir ne menait à rien. Charras l’invita à l’en tenir quitte.

Au moment où les deux jeunes gens montaient en voiture :

– Avez-vous d’autres armes que vos épées ? leur demanda le maître de poste.

– Ma foi, non ! répondirent-ils.

Alors, le maître de poste alla à une armoire, en tira deux pistolets qu’il chargea et qu’il fourra dans les basques de l’habit de Charras.

J’aurais bien envie de nommer cet excellent homme ; mais qui sait si son patriotisme de 1830 ne lui ferait pas du tort aujourd’hui ?

Les deux blessés s’endormirent, chargeant les postillons de faire mettre les chevaux à la voiture.

En général, les postillons étaient bons patriotes et, quoique, avec ses vingt francs, Charras ne pût leur donner de copieux pourboires, ils s’acquittèrent consciencieusement de la double commission de marcher vite et de relayer promptement.

D’ailleurs, le maître de poste du Bourget avait conseillé aux deux jeunes gens de faire courir un second postillon devant eux ; comme l’ordre de M. Chardel était illimité, il ne leur en coûtait pas davantage.

Tout alla bien jusqu’à la poste de Ribécourt.

A Ribécourt, on réveilla Charras.

– Qu’y a-t-il ? demanda le dormeur en se frottant les yeux.

– Il y a que le maître de poste ne veut pas donner de chevaux, dit le postillon qui courait en avant, et qui avait, sur ce refus, été obligé de s’arrêter.

– Comment ! le maître de poste ne veut pas donner de chevaux ?

– Non ; il dit qu’il ne connaît pas le gouvernement provisoire !

Charras, qui avait si longtemps et si vainement cherché le susdit gouvernement, avait bien envie de dire qu’il ne le connaissait pas non plus ; mais ce n’était pas le moment de plaisanter : le temps manquait.

Il laissa dormir Lothon, qui, ne l’ayant pas entendu lorsqu’il lui criait : “Tu me tues !” n’avait plus le droit de rien entendre, et, sautant à bas du cabriolet, il courut au maître de poste, qui, tout furieux lui-même d’être réveillé à deux heures du matin, se tenait sur le pas de sa porte avec l’intention évidente de faire de l’opposition.

– C’est donc vous qui ne voulez pas me donner de chevaux ? demanda Charras

– Oui, c’est moi.

– Malgré l’ordre du directeur des postes ?

– Est-ce que je connais ça, Chardel ?

– Ah ! vous ne connaissez pas Chardel !

– Non.

Charras tira sa proclamation de sa poche.

– Et connaissez-vous cela ?

– La Fayette ?... Pas davantage !

– Non ?

– Non !

Charras tira ses pistolets de sa poche et, les armant en même temps qu’il les appuyait sur la poitrine du maître de poste  

– Ah !... Eh bien, connaissez-vous cela ? lui dit-il.

– Mais, monsieur, s’écria le maître de poste, mais, monsieur, que faites-vous donc ?

– Ce que je fais ? Parbleu ! je vous tue, si vous ne me donnez pas de chevaux !

– Mais, monsieur, que diable ! on ne tue pas les gens comme cela... On s’explique...

– Oui, quand on a le temps, mais je n’ai pas le temps.

Les postillons, placés derrière le maître de poste, grimaçaient dans la pénombre, se frottaient les mains, et faisaient signe à Charras de ne pas lâcher prise.

Sur ce point, ils pouvaient être sans inquiétude.

– Alors, monsieur, si vous le prenez sur ce ton-là, je vais vous donner des chevaux... Mais, faites-y attention, c’est comme contraint et forcé que je vous les donne.

– Qu’est-ce que cela me fait, pourvu que vous me les donniez ?

– Des chevaux pour ces messieurs ! dit le maître de poste en rentrant dans sa chambre et abandonnant le champ de bataille à Charras.

– Et de bons, entendez-vous, postillons ?

– Oh ! soyez tranquille, mon polytechnique, on va vous choisir ça répondit le postillon ; remontez dans votre berlingot, et reprenez votre somme... C’est à Noyon que vous allez ?

– A La Fère.

– C’est tout un.

Charras remonta dans le cabriolet, et sa fatigue était telle, qu’avant que les chevaux fussent attelés, il était rendormi.

Probablement, le postillon tint parole, car, lorsque Charras se réveilla, on avait dépassé Noyon, et le jour commençait à paraître. Ennuyé d’être tout seul à voir lever l’aurore, il poussa Lothon jusqu’à ce que celui-ci se réveillât à son tour.

Le ciel était magnifique ; le matin, comme dit Shakespeare, posait son pied mouillé de rosée sur la cime des collines, et semblait, ainsi qu’un nuage lumineux, descendre dans la plaine ; les feuilles des arbres murmuraient ; les moissons jaunissantes se courbaient élégamment, et, du milieu des épis presque mûrs, l’alouette, fille du jour, s’envolait en battant rapidement des ailes et en faisant retentir l’air de son chant clair et joyeux.

Les paysans ouvraient leurs portes, humaient la brise du matin, et s’apprêtaient à aller, les uns au travail, les autres au marché, ceux-ci à la ville, ceux-là aux champs.

– Diable ! dit Charras, sais-tu que voilà un pays qui n’a pas le moins du monde l’air d’être en révolution ?

– C’est, ma foi, vrai ! dit Lothon.

– Est-ce que tu crois que ces gens-là connaissent Chardel, Mauguin et La Fayette ?

– Je n’en voudrais pas répondre.

– Hum ! fit Charras en s’enfonçant dans une réflexion qui n’était pas précisément couleur de rose.

Lothon profita de ce que Charras réfléchissait pour se rendormir.

On arriva à Chauny.

La tranquillité était aussi grande dans la ville que dans les villages, dans les rues que dans les champs.

De même qu’un plongeur qui s’enfonce sous l’eau sent les différentes couches se refroidir à mesure qu’il pénètre plus avant, de même aussi à mesure qu’on avançait dans la province, on sentait une froideur de plus en plus glaciale succéder à la fièvre de Paris.

Il arrivait à Charras exactement la même chose qui m’était arrivée, à moi : c’est-à-dire qu’il atteignit les portes de La Fère résolu à pousser les choses à bout, mais plein de doute sur la façon dont elles tourneraient.

En approchant de la ville, il réveilla Lothon, qui dormait toujours. Bientôt on allait se trouver en face du 4e régiment d’artillerie ; la situation était assez sérieuse pour qu’on ne l’abordât point les yeux fermés.

La porte était ouverte ; les deux jeunes gens allèrent droit au corps de garde surveillant cette porte.

Lothon, avec son bandeau noir sur l’œil, son chapeau, que sa blessure le forçait de placer sur l’oreille, paraissait dix ans de plus qu’il n’avait ; en outre, son épée du temps de François Ier le vieillissait encore de trois siècles.

Charras, de son côté, renvoyé de l’Ecole polytechnique depuis quatre mois, avait, depuis quatre mois, laissé pousser ses moustaches, qui n’étaient point tolérées à l’Ecole ; Charras, avec son habit d’emprunt trop long et trop large, avec son épée de gendarme soutenue par un baudrier au lieu d’un ceinturon, avec son pantalon, tout couvert du sang d’un Suisse qui, déjà fort endommagé, s’était, pour ne pas être achevé entièrement, jeté dans ses bras, Charras ressemblait beaucoup plus à un bandit qu’à un honnête homme.

Mais, à coup sûr, ni l’un ni l’autre, pour des yeux exercés, ne ressemblait à un élève de l’Ecole polytechnique.

Cependant tout alla bien tant qu’on resta dans la voiture. On avait abaissé la capote du cabriolet, et les soldats du poste pouvaient voir la cocarde tricolore de Lothon et le flot de rubans aux trois couleurs qui, sur le chapeau de Charras, avait remplacé la manche de son Suisse, ornement très bien porté à Paris, mais trop excentrique pour la province.

Les couleurs magiques produisirent leur effet : la sentinelle présenta les armes, et le maréchal des logis venu à l’ordre appela Lothon mon officier.

– Eh bien, dit Charras à Lothon, il me semble que, jusqu’à présent, cela ne va pas mal ?

– Oui, dit Lothon ; mais c’est avec le colonel qu’il faudra voir...

– Eh ! sacrebleu ! on verra, dit Charras.

– Tu vas tâcher d’être éloquent, j’espère ?

– Sois tranquille... En avant Marengo, Austerlitz, Iéna, la Grande Armée, le diable et ses cornes ! Il faudra bien que je l’attendrisse, ou il aura le cœur cuirassé d’un triple acier.., comme dit Horace.

– Et s’il a le cœur cuirassé d’un triple acier ?...

– Alors... Ah çà ! mais sais-tu bien que tu m’embêtes, avec tous tes si !

– N’importe ! réponds encore à celui-là : S’il ne s’attendrit pas ?

– Eh bien, est-ce qu’il ne nous reste pas le crucifix à ressorts du maître de poste du Bourget ?... On en jouera ! on dirait, ma parole d’honneur, que tu n’en sais pas l’air, toi ?

– Si fait !

– En ce cas, pourquoi avouasses-tu ?

– Je voulais savoir si tu étais bien décidé.

– Tiens, cette farce !

Ce dialogue, comme on le comprend bien, se passait en aparté, tandis que le maréchal des logis, qui devait conduire les jeunes gens chez le colonel, était allé faire sa toilette militaire.

Il revint et monta dans le cabriolet, qui repartit au grand trot des chevaux, pour ne s’arrêter qu’en face de la maison habitée par le colonel.

A la porte, Charras, en homme de conscience, passa un des pistolets à Lothon.

– Bon ! dit Lothon, merci... Donne-moi l’autre à présent.

– Pour quoi faire ?

– Pour voir s’ils sont en bon état, s’ils n’ont pas perdu leur amorce... Enfin, donne-le-moi.

– Le voici.

– Descends maintenant... Tu vois bien que le maréchal des logis t’attend ?

Charras sauta à bas du cabriolet. On monta au premier.

A la porte, Charras se retourna vers Lothon.

– Et le pistolet ?

Lothon avait fourré le pistolet dans sa poche.

– Il est bien où il est, dit-il ; va toujours.

– Comment, il est bien où il est !

– Oui, va donc !

Et il poussa Charras dans l’antichambre.

Lothon, par hasard, en ce moment-là, plus prudent que son camarade, venait de le désarmer.

Le lieu était mal choisi pour une querelle, et surtout pour une querelle de ce genre.

Les deux jeunes gens continuèrent leur chemin en dialoguant des yeux, mais muets, du reste, et, cinq secondes après, ils se trouvèrent dans le salon du colonel.

Le colonel Husson était un homme de quarante ans, à la figure vigoureusement accentuée, à la physionomie ferme et fière, un vrai type de soldat.

Il causait avec un des chefs d’escadron du régiment.

Il reçut nos deux messagers d’un ton poli mais réservé.

– Qu’y a-t-il pour votre service, messieurs ? demanda-t-il après les premiers compliments échangés.

Charras, en quelques mots, raconta l’histoire des trois jours, la prise du Louvre, la fuite du roi, la nomination du gouvernement provisoire toute la révolution enfin.

Les deux officiers écoutaient le récit d’autant plus froidement qu’il avançait vers sa fin.

Charras crut que c’était le moment de tirer les deux papiers de sa poche.

Il les présenta tous deux au colonel.

L’un était sous enveloppe et cacheté : c’était la lettre de Mauguin ; l’autre tout simplement plié en quatre : c’était la proclamation de La Fayette.

Le hasard fit que le colonel commença par briser le cachet et rompre l’enveloppe : il tomba sur la lettre de Mauguin.

Il en lut les premières lignes, puis passa à la signature.

– Magin... Magnin... Qu’est-ce que c’est que cela ? dit-il.

– Mauguin, reprit Charras ; M. Mauguin... membre du gouvernement provisoire, quoi !

– Mauguin ? répéta le colonel en regardant le chef d’escadron.

– Oui, un avocat, répondit celui-ci.

– Un avocat ! dit le colonel avec un accent qui fit frissonner Charras.

– Ah ! dit tout bas celui-ci à Lothon, je crois que nous sommes flambés !

– Et moi, j’en suis sûr ! dit Lothon.

– Le pistolet, alors !... le pistolet !

– Attends donc... il sera toujours temps.

En effet, le colonel lisait la seconde dépêche. Le nom du général La Fayette parut corriger un peu la mauvaise impression produite par le nom de Mauguin.

Si l’on eût eu une troisième lettre signée d’un second général, on était sauvé.

Malheureusement, la troisième lettre manquait.

– Eh bien, messieurs ? demanda le colonel après avoir lu la seconde lettre.

– Eh bien, colonel, répondit nettement Charras, le gouvernement provisoire a cru nous envoyer à des patriotes ; il paraît qu’il s’est trompé, voilà tout.

– Et vous savez, messieurs, à quoi cette erreur vous expose ?

– Parbleu ! dit Charras, à être fusillés.

– Je suis obligé de vous quitter, messieurs ; vous allez me donner votre parole que vous ne chercherez pas à quitter cette chambre.

– Notre parole ?... Allons donc !... Faites-nous fusiller, si vous voulez ; vous prendrez la responsabilité de l’exécution devant le gouvernement provisoire ; mais nous ne donnons pas notre parole.

– Tout au moins, vous rendrez vos épées ?

– Non, non, non !

Le colonel se mordit les lèvres, dit quelques mots tout bas au chef d’escadron, et s’apprêta à sortir.

Charras fit un mouvement en arrière, de manière à toucher Lothon ; puis, tout bas :

– Le pistolet ! donne donc le pistolet, sacrebleu ! dit-il ; tu vois bien que ce b.... -là va nous faire fusiller !

– Bah ! répondit Lothon, à la guerre comme à la guerre !

– Tu en parles bien à ton aise, toi, animal ; tu es déjà à moitié mort, et on ne fera que t’achever... Mais, moi, à part le trou que tu m’as fait, comme un imbécile que tu es, je me porte bien, et je ne veux pas me laisser égorger comme un poulet !

– Eh ! tiens-toi donc tranquille !... On ne fusille pas les gens ainsi sans dire gare, que diable !

Pendant ce temps, le colonel sortait, et les deux messagers restaient avec le chef d’escadron.

Le chef d’escadron paraissait meilleur prince que le colonel ; il était évidemment resté, par ordre de son chef, pour faire causer les deux jeunes gens, et savoir si tout ce qu’ils avaient dit était bien vrai.

Comme tout était vrai, il n’y avait pas de danger qu’ils se coupassent.

D’ailleurs, Lothon avait laissé tout le poids de la conversation à Charras ; couché sur une espèce de canapé, au bout de cinq minutes, il s’était endormi.

Au milieu de l’entretien de Charras et du chef d’escadron, un officier entra.

– Camarade, dit-il en s’adressant à Charras, je viens de la part du colonel, à qui vous n’avez pas voulu donner votre parole... Ma consigne est de ne point vous perdre de vue ; mais, comme je ne suis pas un gendarme, ma foi !...

Il détacha son sabre, et, le jetant sur un fauteuil :

– Vous ferez ce que vous voudrez !

– Monsieur, dit Charras, notre intention n’est pas le moins du monde de quitter La Fère, et la preuve, tenez...

Il montra à l’officier Lothon, qui dormait à poings fermés.

Au bout d’une heure, le colonel rentra. Il paraissait fort agité, surtout fort irrésolu.

Tout à coup, s’arrêtant devant Charras :

– Je parie que vous avez faim ? dit-il.

Charras haussa les épaules.

– Quelle singulière question me faites-vous là !

– Ah ! dit le colonel, c’est qu’il ne faut laisser personne mourir de faim, pas même ses prisonniers.

– Oui, mieux vaut les engraisser pour les fusiller après, n’est-ce pas ? dit Charras.

– Qui parle de vous fusiller ?... Voyons, cria le colonel en ouvrant la porte, le déjeuner...

On apporta, comme au théâtre, une table toute servie. Le colonel dérogeait à ses habitudes, et déjeunait dans son salon, au lieu de déjeuner dans la salle à manger ; ou plutôt il ne déjeunait pas, il faisait déjeuner, car lui ne se mit point à table.

Charras réveilla Lothon.

Lothon était de fort mauvaise humeur d’être réveillé, d’autant plus qu’il ignorait pourquoi on le réveillait.

Lorsqu’il sut que c’était pour déjeuner, il s’adoucit.

On venait d’achever les côtelettes, quand la porte s’ouvrit vivement, et qu’un homme d’une cinquantaine d’années parut ; il était vêtu d’un uniforme.

– Pardon, colonel, dit-il, mais je suis le lieutenant-colonel du génie Duriveau, commandant en second à l’Ecole polytechnique sous l’Empire... On me dit que vous retenez prisonniers deux de mes anciens enfants, et je viens voir cela.

Puis, s’adressant à Charras et à Lothon :

– Bonjour, messieurs, dit-il, soyez les bienvenus.

– Les bienvenus ? répéta le colonel.

– Oui, oui, c’est moi qui leur dis cela... Et, à vous, colonel, je vous dis que vous n’avez pas le droit de retenir ces messieurs ; ils viennent, m’a-t-on dit, envoyés par le gouvernement provisoire... Ce sont des parlementaires, et le droit des gens s’oppose à ce qu’on arrête les parlementaires.

Et, en disant cela, il secoua la main de Charras de telle façon, que celui-ci jeta un cri : sa blessure venait de se rouvrir.

– Qu’est-ce ? demanda le lieutenant-colonel Duriveau.

– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Charras ; c’est que j’ai un trou sous le bras.

– Oui, et il paraît que votre ami a un trou à la tête... Il faudrait d’abord faire panser tout cela, colonel.

– J’y ai songé, monsieur, répondit le colonel, et je ne sais pas comment le chirurgien-major n’est pas encore ici.

En ce moment, le chirurgien-major entra.

– Tenez, monsieur, dit le colonel, voici les jeunes gens dont je vous ai parlé... Voyez s’ils ont besoin de votre secours.

Charras voulait refuser ; mais le lieutenant-colonel Duriveau lui fit signe de se laisser faire, et il emmena dans la chambre voisine le colonel et le chef d’escadron.

Le chirurgien-major pansa d’abord la tête de Lothon ; la balle avait glissé sur l’os, qu’elle avait contourné et laissé à nu. Il fallait être endiablé pour ne pas être dans son lit après avoir reçu un coup pareil.

Le chirurgien-major voulut saigner le blessé ; mais celui-ci s’y opposa formellement.

– Je puis, d’un moment à l’autre, avoir besoin de mes deux bras, dit-il ; laissons-les donc intacts... La tête est déjà bien assez malade !

Puis vint le tour de Charras.

– Peste ! monsieur, lui dit le chirurgien-major, vous avez de la chance ; une ligne ou deux plus à gauche, vous aviez l’artère coupée.

– Et quand on pense, dit Charras en montrant Lothon, que c’est cette brute qui a manqué faire ce beau coup-là avec son épée à la François Ier !

– Allons, dit Lothon, voilà que tu vas recommencer à crier pour ta chienne d’artère, qui n’est pas même coupée... Je ne te savais pas si douillet que cela !

Charras se mit à rire.

Le lieutenant-colonel Duriveau entra.

– Tout va bien, dit-il à demi-voix à Charras. Du reste, je ne vous quitte pas d’une minute, que vous ne soyez hors de la ville.

Il venait d’y avoir réunion d’officiers, et les officiers avaient décidé qu’avec ou sans la participation du colonel, ils feraient adhésion au gouvernement provisoire.

Au bout d’une demi-heure, le colonel revint.

– Messieurs, dit-il, vous allez me donner votre parole d’honneur de quitter La Fère à l’instant même, et vous serez libres.

– Moi, dit Charras, je ne vous donne rien du tout.

– Comment, vous ne me donnez rien du tout ?

– Non.

– Vous vous engagez bien au moins à ne pas me faire d’émeute dans mon régiment ?

– Pas davantage... Vous êtes encore bon, vous ! nous venons au nom du gouvernement constitué ; c’est nous qui sommes le pouvoir, et vous qui êtes la rébellion. C’est nous qui pourrions vous faire un mauvais parti pour nous avoir arrêtés, et vous nous demandez encore notre parole d’honneur de quitter La Fère, de ne pas essayer de soulever votre régiment, de ne pas... Allons donc ! faites-nous fusiller, ou lâchez-nous !

– Eh bien, dit le colonel, allez vous faire f....  

Et il leur tendit la main en riant.

Les deux jeunes gens lui serrèrent la main, et ils sortirent, accompagnés du lieutenant-colonel Duriveau, qui, selon sa promesse, ne les quittait pas plus que leur ombre.

La ville était dans une agitation facile à comprendre.

L’officier qu’on leur avait donné pour gardien était descendu avec eux, et, après leur avoir serré la main à la porte, était parti à toutes jambes pour rejoindre ses camarades.

Le cabriolet était retourné à la poste.

On se rendit à la poste.

A tout moment, sur leur route, les jeunes gens recevaient des marques manifestes de sympathie.

Arrivés à la poste, ils furent rejoints par le chef d’escadron.

– Messieurs, leur dit-il, le colonel vous prie en grâce de partir ; il vous donne sa parole d’honneur que lui et son régiment adhèrent au gouvernement provisoire... Mais laissez-lui au moins le mérite de l’adhésion.

– Oh ! s’il en est ainsi, dirent ensemble Charras et Lothon, en route !

– Un instant, dit le lieutenant-colonel Duriveau, où en sommes-nous comme argent ?

Charras retourna ses poches. Il ne lui restait pas tout à fait cinq francs, des vingt francs de L’Aubespin.

– Combien voulez-vous ? dit le lieutenant-colonel en tirant de ses goussets plusieurs rouleaux de pièces de cinq francs.

– Cent francs, dit Charras.

– Ce sera-t-il assez ?

– Parbleu ! nous sommes bien venus avec vingt.

– Allons, va pour cent francs.

Et il passa un rouleau à Charras, qui le cassa comme il eût fait d’un bâton de chocolat, et en donna la moitié, ou à peu près, à Lothon.

– Maintenant, le cabriolet et les chevaux ! crièrent les deux jeunes gens.

– Oh ! quant à la poste d’ici à Chauny, cela me regarde, et c’est moi qui vous conduis, dit en retroussant ses manches un vigoureux boucher à la figure joviale, et qui stationnait devant la poste avec sa petite charrette suspendue sur les brancards, et dont cinq ou six bottes de paille formaient les banquettes ; – et je dis, ajouta-t-il, que vous n’aurez jamais été si lestement conduits !

– Eh bien, soit, camarade ! dirent Charras et Lothon en prenant place près de lui. – Hé ! vous, postillon, suivez-nous avec le cabriolet ! crièrent-ils. – Adieu, colonel !

– Adieu, mes enfants !

– En route ! cria le boucher en faisant claquer son fouet, et Vive la Charte ! Vive La Fayette ! Vive le gouvernement provisoire !... A bas Charles X, le dauphin, Polignac et tout le tremblement !...

Houp !...

Et, en effet, ainsi que l’avait promis le boucher, la charrette partit rapide comme une trombe.

A Chauny, on se sépara du boucher, et on remonta en cabriolet.

Le lendemain, à dix heures du matin, c’est-à-dire une heure après moi, Charras et Lothon arrivaient à l’hôtel de ville, juste au moment où le général La Fayette, toujours galant, baisait la main de mademoiselle Mante, qui, accompagnée de M. Samson et d’un troisième sociétaire, venait mettre la Comédie-Française sous la protection de la Nation.

Cette députation fut cause que les deux jeunes gens attendirent une demi-heure, et qu’en attendant, ils apprirent ce qui s’était passé depuis leur départ : c’est-à-dire que le duc d’Orléans était lieutenant général, et que Louis Philippe allait être roi.

– Ah ! c’est comme cela, s’écria Lothon à Charras ; eh bien, tu vas voir ce que je vais lui dire, au père La Fayette !

Ce fut au tour de Charras d’essayer de calmer Lothon.

Mais Lothon ne voulait pas se calmer : sa blessure, la chaleur l’exaltation, le peu de vin que l’on avait bu, le refus de se laisser saigner tout cela lui avait donné le transport.

Une fièvre cérébrale se déclarait.

Il entra dans la chambre où était La Fayette, bousculant tous ceux qui voulaient s’opposer à son passage. Je l’ai dit, La Fayette était soigneusement gardé.

Charras suivit Lothon.

Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, son chapeau troué de sept balles jeté à terre, le front bandé par sa cravate noire, les yeux étincelant de fièvre, les joues pourpres de colère, le jeune homme demanda compte au vieillard, en termes qu’il faudrait avoir sténographiés pour pouvoir les reproduire, de cette liberté achetée au prix de tant de sang, que le peuple lui avait confiée, et qu’il venait de se laisser arracher par la ruse et l’ambition des courtisans.

C’était si beau, si grand, si éloquent, si formidable, si inouï de poésie, de folie même, que personne n’osait l’interrompre.

– Général, disait tout bas Charras à La Fayette, pardonnez-lui... Vous le voyez, il a le transport au cerveau.

– Oui, oui, disait La Fayette.

Puis, à Lothon :

– Mon ami... mon jeune ami !... allons, allons... calmez-vous !

Alors, se retournant :

– N’y a-t-il pas ici un médecin pour saigner ce jeune homme ? demanda-t-il.

Lothon entendit la proposition.

– Me saigner ? s’écria-t-il. Oh ! non, non ! Puisque la liberté est perdue à nouveau, ce n’est pas sous la lancette d’un médecin que mon sang doit couler... c’est sous les baïonnettes de la garde royale, c’est sous les balles des Suisses... Laissez-moi mon sang, général : tant que les Bourbons sont en France, branche aînée ou branche cadette, j’en ai besoin !... Viens, Charras, viens !

Et il s’élança hors de la salle, laissant La Fayette tout pensif et tout troublé.

Peut-être cette voix qui venait de retentir à l’oreille du général répondait-elle directement à la voix de sa conscience ; peut-être s’était-il déjà fait à lui-même les reproches que Lothon venait de lui faire ?

– Qu’on me laisse seul, dit-il.

Et, avant qu’on eût fermé la porte, on le vit appuyer dans ses deux mains cette belle et noble tête sur laquelle la République, par la voix de ses enfants, venait d’appeler l’anathème de la postérité.

  

Lettre de Charles X au duc d’Orléans. – Un tour de passe-passe. – Rentrée du duc de Chartres au Palais-Royal. – Bourbons et Valois. – Abdication de Charles X. – Préparatifs de l’expédition de Rambouillet. – Une idée d’Abel. – Les machinistes de l’Odéon. – Dix-neuf personnes dans un fiacre. – Distribution d’armes au Palais-Royal. – Le colonel Jacqueminot.

Cependant, sous son visage souriant, sous sa physionomie affable, le duc d’Orléans, ce matin où il s’approchait de moi, et me disait que je venais de faire mon plus beau drame, le duc d’Orléans, dis-je, cachait une grave préoccupation.

Il venait de recevoir la réponse à la lettre qu’il avait fait parvenir à Charles X par M. le duc de Mortemart.

On se rappelle cette lettre, dans laquelle il disait au vieux roi qu’il avait été amené à Paris par la force ; qu’il ne savait pas ce qu’on exigerait de lui, mais que, s’il acceptait le pouvoir, ce ne serait que dans le plus grand intérêt de La Maison.

Seulement, il ne disait pas de quelle maison.

Etait-ce dans l’intérêt de la maison d’Orléans ou de la maison de Bourbon ?

Qu’on relise la phrase, et l’on verra qu’il s’était réservé le choix.

Charles X répondit à cette lettre par une ordonnance ainsi conçue :

“Le roi, voulant mettre fin aux troubles qui existent dans la capitale et dans une autre partie de la France, comptant d’ailleurs sur le sincère attachement de son cousin le duc d’Orléans, le nomme lieutenant général du royaume.

Le roi, ayant jugé convenable de retirer les ordonnances du 25 juillet, approuve que les Chambres se réunissent le 3 août, et il veut espérer qu’elles rétabliront la tranquillité en France.

Le roi attendra à Rambouillet le retour de la personne chargée de porter à Paris cette déclaration.

Si l’on cherchait à attenter à la vie du roi et de sa famille, ou à sa liberté, il se défendrait jusqu’à la mort.

Fait à Rambouillet, le 1er août 1830.

Signé : Charles.”

Parti de Rambouillet à six heures du matin, le courrier était arrivé à Paris à huit heures et demie.

Le duc d’Orléans avait reçu la dépêche à neuf heures moins un quart.

M. Dupin était déjà près de lui.

On sait combien M. Dupin est matinal le lendemain, et surtout le surlendemain des révolutions ; d’ailleurs, grâce à la Caricature, les souliers de l’illustre avocat, empreints sur la route de Neuilly, aller et retour, et vice versa, ont acquis une célébrité devenue proverbiale.

M. Dupin était donc près du duc d’Orléans lorsque celui-ci reçut la lettre de Charles X.

Le duc d’Orléans la lut et la lui passa. M. Dupin, on se le rappelle, était chef du conseil privé du prince.

M. Dupin lut à son tour l’ordonnance, et son avis fut qu’il fallait rompre franchement et même brutalement avec la branche aînée.

– Diable ! fit le prince, ce n’est point une lettre facile à rédiger, que celle que vous m’invitez à écrire !

– Votre Altesse veut-elle que je me charge de la rédaction ? demanda M. Dupin.

– Oui, parfaitement... Essayez... nous verrons.

M. Dupin écrivit une lettre rude comme lui.

Le duc d’Orléans la lut, l’approuva, la recopia, la signa, la mit sous enveloppe, et s’apprêta à la cacheter.

Mais, tout à coup :

– Bon ! dit-il, j’allais écrire une lettre de cette importance sans la montrer à la duchesse... Attendez-moi, monsieur Dupin, je reviens.

La lettre devait être fort brutale, car, depuis, M. Dupin lui-même a avoué qu’elle l’était. M. Dupin a en lui une rugosité native que n’a jamais pu effacer le rabot de l’éducation. Il continua de discuter avec Louis-Philippe roi comme il discutait avec le duc d’Orléans.

Un jour, dans une discussion politique, il lui échappa de dire au roi :

– Tenez, sire, je le vois bien, jamais nous ne pourrons nous entendre !

– Je le pensais comme vous, monsieur Dupin, répondit Louis-Philippe ; seulement, je n’osais pas vous le dire.

Je connais peu de mots aussi insolemment aristocratiques que celui-là.

Il avait diablement d’esprit, le roi Louis-Philippe !

Et la preuve, c’est qu’il revint tenant la même enveloppe et une lettre qui paraissait être la même.

– Pauvre duchesse ! dit-il, cela lui a fait gros cœur ; mais, ma foi, tant pis !

Et il glissa la lettre dans l’enveloppe, approcha la cire de la bougie, prépara l’empreinte, y appuya son cachet, et donna la dépêche à porter.

Seulement, la lettre qu’il envoyait à Charles X n’était point celle que venait de rédiger M. Dupin : c’en était une qu’il avait rédigée lui-même et dans laquelle il renouvelait au vieux roi les assurances de son dévouement et les témoignages de son respect.

Ce petit tour de prestidigitation n’était pas fini, que les cris du peuple, entassé dans la cour du Palais-Royal, l’appelèrent sur le balcon.

Vingt fois par jour, pendant huit jours, Louis-Philippe fut obligé de paraître sur son balcon.

Bientôt ce ne fut point assez : à peine se montrait-il, que les spectateurs entonnaient La Marseillaise ; alors, de sa voix, que j’ai déjà déclaré être aussi fausse que celle du roi Louis XV, Louis-Philippe entonnait La Marseillaise à son tour.

Bientôt ce ne fut point assez encore : il fallut que le lieutenant général après s’être montré, après avoir chanté, descendît dans la cour, et donnât aux chiffonniers et aux commissionnaires des poignées de main et des accolades.

Je l’ai vu descendre deux ou trois fois en une heure, remonter avec sa perruque à l’envers, s’essuyer le front, se laver les mains, et maudire énergiquement le métier qu’il était forcé de faire.

Ah ! monseigneur, ne saviez-vous point cela, que, de prince, on ne se fait pas roi sans être obligé de s’essuyer le front et de se laver les mains !

Le duc de Chartres arriva à la tête de son régiment et entra au Palais-Royal juste au moment où son père se popularisait de la façon que je viens de dire.

Je n’oublierai jamais comment il se redressa sur sa selle, et quel coup d’œil il jeta sur cette scène.

Ce fut une grande joie pour la pauvre duchesse, que l’arrivée de ce fils aîné, le seul qui lui manquât alors ; elle savait le danger qu’il avait couru, et il lui en était devenu plus cher.

Lorsqu’il entra dans les appartements de son père, j’en sortais pour n’y jamais plus rentrer, qu’une dernière fois, appelé par le roi lui-même.

Ce spectacle d’un prince mendiant la couronne me soulevait le cœur. Le jeune duc me tendit la main ; je la pris et la serrai, les larmes aux yeux. Je devais être quatre ans sans serrer cette main si franche et si loyale ; je croyais, en ce moment, me séparer à toujours du duc de Chartres, et, par conséquent, toucher sa main pour la dernière fois. Je dirai en son lieu et place quelle circonstance me rapprocha de lui.

En sortant du Palais-Royal, je tombai sur une affiche..

Cette affiche annonçait hautement que les d’Orléans étaient, non pas Bourbons, mais Valois.

Je ne pouvais en croire mes yeux ; je restai un quart d’heure à lire et à relire.

A dix pas de là, je rencontrai Oudard ; je le pris par le bras, et le ramenai de force devant le placard.

– Oh ! lui dis-je, n’était-ce pas assez que Philippe-Egalité reniât son père, et faut-il que le fils renie sa race ?

Je rentrai chez moi, je l’avoue, anéanti.

Quel jour était-ce ? Je ne sais plus bien ; mais ce devait être le 2 août.

La poudre était arrivée le matin avec Bard ; je l’avais remise à deux élèves de l’Ecole polytechnique qui m’en donnèrent un reçu, et la conduisirent à la Salpêtrière.

Ce devait être le 2, car je vis passer, allant au Palais-Royal, M. de Latour-Foissac, que je connaissais de vue, l’ayant rencontré chez madame de Sériane, la sœur de M. le général de Coëtlosquet.

M. de Latour-Foissac apportait au lieutenant général la réponse à sa lettre de la veille, à cette lettre substituée, vous savez, à celle de M. Dupin.

Cette réponse, c’était l’abdication de Charles X ; c’était l’abdication de M. le duc d’Angoulême ; c’était la mission donnée au duc d’Orléans de faire proclamer le duc de Bordeaux sous le nom d’Henri V.

Le lieutenant général refusa de recevoir le messager, mais il prit le message.

Que faire ?

M. Sebastiani, consulté, était pour la régence.

Béranger, consulté, était pour la royauté.

Le duc d’Orléans trancha la difficulté en disant :

– Etre régent ? J’aime mieux n’être rien... A la première douleur d’entrailles qu’éprouverait Henri V, on crierait sur les toits que je suis un empoisonneur.

A partir de ce moment, il n’y eut plus de doute pour personne que Louis Philippe ne fût roi.

L’abdication, comme la lettre de la veille, était datée de Rambouillet.

Rambouillet n’était qu’à douze lieues de Paris. Charles X y avait encore autour de lui quatorze mille hommes et trente-huit pièces de canon.

Il avait même mieux que tout cela : il avait les deux lettres du duc d’Orléans.

Charles X ne pouvait rester à Rambouillet ; il fallait, par une combinaison quelconque, forcer Charles X de quitter, non seulement Rambouillet, mais encore la France.

Cette combinaison, ce n’était pas inquiétant, on la trouverait, et peut-être même était-elle déjà trouvée.

En attendant, le 2 août, le général Hulot fut envoyé à Cherbourg, afin d’y prendre le commandement des quatre départements qui séparent Paris de la Manche ; en attendant, le même jour, M. Dumont d’Urville reçut ordre de partir pour Le Havre en toute hâte, et d’y fréter deux bâtiments de transport.

Dès la veille, à tout hasard, on avait adressé au Courrier français la protestation du duc d’Orléans contre la naissance du duc de Bordeaux. Vous connaissez cette protestation, qui, en 1820, avait fait exiler le duc d’Orléans, et qui mettait en doute la légitimité du jeune prince ? Eh bien, le 1er août, le Courrier français fut invité à lui donner une place dans un de ses plus prochains numéros.

Il ne fit pas attendre la future impatience royale ! Le matin même du 2 août, la protestation avait paru.

Peut-être avait-elle été composée par les mêmes ouvriers qui imprimaient que les d’Orléans étaient Valois et non Bourbons.

C’était donc le 2 que tout cela se passait ; car, le 3, je fus réveillé à la fois par le rappel, qui se battait avec rage dans la rue, et par Delanoue, qui faisait irruption dans ma chambre, un fusil à deux coups à la main.

Un fusil à deux coups était si peu un appendice du costume de Delanoue, que ce fusil à deux coups me frappa plus que tout le reste.

– Que diable se passe-t-il donc ? lui demandai-je.

– Il se passe, mon cher, que Charles X marche sur Paris avec vingt mille hommes et cinquante pièces de canon, et que tout Paris se soulève pour marcher, de son côté, au-devant de lui... En es-tu ?

– Pardieu ! si j’en suis ! m’écriai-je en sautant à bas du lit ; je crois bien que j’en suis !

J’appelai Joseph, ne m’apercevant pas que sa tête, tout effarée, apparaissait derrière la tête de Delanoue.

– Me voilà, monsieur, dit-il, me voilà !

– Donne-moi mon costume de chasse, et porte mon fusil à laver chez le premier armurier.

– Ne lui fais pas porter ton fusil chez un armurier, dit Delanoue, on le lui prendra en route.

– Comment, dis-je, on le lui prendra ?

– Sans doute... C’est pis que dans les trois journées !

– Alors, mon cher Joseph, lave le fusil toi-même.

– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Joseph, monsieur va donc retourner encore à Soissons ?

– Non, Joseph ; je vais, au contraire, du côté absolument opposé.

– A la bonne heure !

Je m’habillai rapidement.

Tandis que je m’habillais, Harel entra.

– Ah ! bon ! je vous trouve ! dit-il.

– Bonjour, Harel... Qu’y a-t-il, mon ami ?

– Il y a, dit Harel en tirant sa tabatière de son gousset, et en fourrant dans sa tabatière le pouce et l’index jusqu’à la première phalange, il y a que j’ai une idée de pièce...

Il respira voluptueusement sa prise, abandonnant, selon l’habitude des grands amateurs, au parquet et à l’air les trois quarts de son tabac.

– Et une bonne ! ajouta-t-il.

– Eh bien, cher ami, vous me la communiquerez à mon retour.

– Où allez-vous ?

– A Rambouillet, donc !

– Bon ! il ne vous manquait plus que cela ! Vous avez risqué de vous faire fusiller, il y a trois jours, à Soissons, et voilà que vous allez vous faire casser quelque membre à Rambouillet !

– Mais ne savez-vous pas que Charles X marche sur Paris avec vingt mille hommes et cinquante pièces de canon ?

– Je sais qu’on le dit. Mais laissez les niais croire à de pareilles nouvelles... Pauvre Charles X ! je vous réponds que, s’il marche sur une ville quelconque, c’est sur Le Havre ou sur Cherbourg.

– N’importe, mon cher ami ! Delanoue vient me chercher, et, quand ce ne serait qu’une occasion de faire une chasse à la grosse bête dans le parc de Rambouillet, je ne veux pas la manquer... Encore une fois, vous me parlerez de votre pièce à mon retour, si je reviens.

– Mets-moi donc de cette pièce-là, dit tout bas Delanoue.

– Sois tranquille, c’est dit.

Je me retournai vers Harel.

– Comment êtes-vous venu ? lui demandai-je.

– Mais en fiacre, donc.

– Bien ! nous prenons votre fiacre.

– Pour quoi faire ?

– Pour aller à Rambouillet.

– Vous me conduirez bien jusqu’à l’Odéon ?

– Soit.

– D’autant mieux, dit Delanoue, que c’est sur la place de l’Odéon qu’on se réunit.

– Ah ! vous nous prêterez votre drapeau tricolore, n’est-ce pas, Harel ?

– Quel drapeau tricolore ?

– Celui avec lequel on chante La Marseillaise depuis trois jours, à votre théâtre.

– Et moi, donc ?

– Vous ferez une annonce au public dans laquelle vous direz que c’est moi qui l’ai emporté à Rambouillet... Le public est bon enfant il se passera de drapeau un jour ou deux.

– Venez et prenez le drapeau... Vous savez bien que le théâtre tout entier est à vous.

Chaque fois qu’Harel voulait me faire faire une pièce, le théâtre tout entier était à moi.

Mon fusil se trouvait lavé, frotté, séché au soleil ; je le pris ; nous montâmes en fiacre, et partîmes pour la place de l’Odéon.

Il y avait deux ou trois mille personnes sur la place et dans les environs.

A peine eus-je mis pied à terre, en laissant Delanoue dans le fiacre que je fus entouré d’une quinzaine d’hommes m’appelant par mon nom et m’invitant à me mettre à leur tête.

C’étaient les machinistes de l’Odéon, encore tout chauds des pourboires de Christine.

J’ordonnai à l’un d’eux d’aller chercher le drapeau, et, tandis que nous laissions le fiacre sous la garde des autres, à qui j’envoyai sept ou huit bouteilles de vin pour leur faire prendre patience, nous allâmes déjeuner chez Risbeck.

Lorsque nous sortîmes du restaurant, notre troupe s’était renforcée d’un tambour.

J’ai déjà fait remarquer avec quelle rapidité le tambour croît et se multiplie en temps de révolution.

Nous montâmes dans notre fiacre, dont nous prîmes naturellement les places d’honneur ; puis chacun s’entassa comme il put, les uns dans l’intérieur avec nous, les autres sur le siège avec le cocher, les autres derrière, ceux-ci sur les brancards, ceux-là sur l’impériale.

Les malheureux chevaux se mirent en route, traînant dix-neuf personnes !

La plupart de mes hommes n’étaient armés que de piques.

Au coin de la rue du Bac et du quai, un homme qui semblait être là à poste fixe et dans ce seul but nous cria :

– Avez-vous des armes ?

– Non, répondirent la plupart de mes hommes.

– Eh bien, on en distribue au Palais-Royal.

– Au Palais-Royal ! au Palais-Royal ! crièrent mes hommes.

Le fiacre traversa la place du Carrousel, et s’achemina vers le Palais-Royal.

On commençait à pouvoir circuler en voiture ; peu à peu les barricades avaient disparu, et les pavés avaient, tant bien que mal, repris leur place.

Nous arrivâmes au Palais-Royal.

– Un instant ! dis-je ; de l’ordre, s’il vous plaît ! Je suis connu ici et, s’il y a moyen d’avoir quelque chose, je l’aurai.

Nous entrâmes dans une salle basse. Elle était encombrée.

En entrant, je heurtai un élève de l’Ecole qui sortait.

– C’est vous, Charras ?

– Oui... Venez-vous pour avoir des armes ?

– Certainement.

– En ce cas, dépêchez-vous... Je n’ai pu obtenir qu’un pistolet.

En effet, il avait un pistolet fourré dans son habit, et dont la crosse seule passait entre deux boutons.

– Vous allez là-bas aussi ?

– Parbleu !

– Nous nous reverrons, alors !

– Probablement.

– Bonjour !

– Adieu !

Nous pénétrâmes à grand-peine jusqu’au distributeur d’armes. Heureusement, un laquais à la livrée du duc d’Orléans me reconnut, et nous fit faire place.

– Monsieur de Rumigny, dit-il, c’est M. Dumas.

– Eh bien, qu’il vienne. Le distributeur était M. de Rumigny lui-même. M. de Rumigny avait alors trente-cinq ans, à peu près ; il était magnifique sous son uniforme. Il avait devant lui une grande caisse pleine de sabres et de pistolets ; les fusils avaient disparu. Tout cela venait de chez Lepage.

On donna des pistolets et des sabres à mes hommes ; puis, lorsqu’ils furent tous armés :

– Vos hommes ont-ils soif ? me demanda M. de Rumigny.

– Parbleu ! dis-je, ce sont les machinistes du théâtre de l’Odéon !

– Donnez-leur un verre de vin, alors.

Ils passèrent à une table couverte de verres et de bouteilles, et furent servis par les propres laquais de Son Altesse royale.

– Eh bien ? leur demandai-je quand ils eurent bu.

– La livrée est belle, répondirent-ils ; mais le vin n’est pas bon.

– Comment, le vin n’est pas bon ?

– Oh ! non, il ne vaut pas celui que vous nous avez envoyé sur la place de l’Odéon... Il y a à parier que ce vin-là ne vaut pas douze sous la bouteille.

– Si vous en avez de pareil ce soir, je vous déclare que je vous regarderai comme bien heureux !

– Messieurs, dit un des laquais, faites place à d’autres, s’il vous plaît.

– C’est juste.

Nous sortîmes.

Paris présentait – chose incroyable après les différents spectacles qu’il avait déjà offerts – Paris présentait un spectacle nouveau : soit que les fiacres fussent payés par le gouvernement, soit qu’ils partageassent l’enthousiasme général, ils se mettaient à la disposition des combattants.

Au coin de la rue Saint-Roch, j’aperçus Charles Ledru (voir ce nom), qui courait à toutes jambes.

Je l’appelai.

– Hé ! venez-vous avec nous ?

– Vous avez donc de la place ?

– Nous ne sommes que neuf dans l’intérieur. En se serrant un peu, on vous logera.

– Merci, j’ai un cheval qui m’attend chez Kausmann.

– Tiens, dis-je, cela me rappelle que j’en ai un aussi... Je l’oublie toujours.

Il y avait si peu de temps que je l’avais !

Je m’arrêtai devant le café de mon ami Hiraux, porte Saint-Honoré ; il régala chacun de mes hommes d’un petit verre d’eau-de-vie. La bouteille y passa.

Mais aussi le drapeau s’inclina, mes hommes chantèrent La Marseillaise, et le tambour battit un ban.

Nous avions mis près de trois quarts d’heure pour venir du Palais-Royal à la porte Saint-Honoré, tant la rue était encombrée ; les voitures marchaient à la file comme à Longchamp.

Nous nous remîmes en route, les uns prenant par le bord de l’eau les autres par la grande avenue des Champs-Elysées.

Sur la place Louis-XV, on cria : “Gare !” C’était le général Pajol qui venait de recevoir le commandement de l’armée expéditionnaire, et qui allait, au grand galop, prendre la tête de la colonne.

Il avait avec lui Charras, Charles Ledru et deux ou trois autres personnes.

Nous nous rangeâmes ; il passa, et prit le bord de l’eau.

Nous suivîmes la grande allée. Au rond-point des Champs-Elysées, nous tournâmes à gauche, pour rejoindre le quai de Billy par l’avenue Montaigne.

Au milieu de cette avenue stationnait un groupe de cavaliers. Le colonel Jacqueminot faisait le centre de ce groupe. Il était en costume de député, et avait encore les fleurs de lis d’argent au collet de son habit.

Sans doute le général Pajol venait-il de l’envoyer chercher, car il parlait vivement avec Charras.

En ce moment, Etienne Arago passa, conduisant une bande de cent hommes, à peu près.

Chaque fois qu’on se rencontrait, on hurlait : “Vive la Charte !” Nous hurlâmes : “Vive la Charte !”

Cela ennuya, à ce qu’il paraît, le colonel Jacqueminot, et il avait bien le droit d’être ennuyé, je le déclare ; ce n’était pas amusant de vivre au milieu de ces cris éternels.

– Oui, oui, hurlez “Vive la Charte !” tas de c... ! cela vous engraissera comme des rognures d’hostie !

La phrase était assez originale pour que, malgré les vingt-deux ans qui se sont écoulés depuis ce jour, je n’en aie pas oublié une syllabe.

Nous n’en criâmes que plus fort, et nous continuâmes notre route du côté de Versailles.

  

Chapitre CLXIII. Envoi de quatre commissaires à Charles X. – Le général Pajol. – Il est nommé commandant des volontaires parisiens. – Charras s’offre à lui comme aide de camp. – La carte de Seine-et-Oise. – Les espions. – Le loueur de voitures. – Les rations de pain. – D’Arpentigny. – Enlèvement de l’artillerie de Saint-Cyr. – Halte à Coignières. – M. Detours.

Maintenant, qu’on me permette de laisser pour un instant ma pauvre petite individualité se perdre au milieu du mouvement général qui poussait, d’un seul élan, trente mille hommes, quarante mille peut-être, vers Rambouillet.

Dès la veille, en recevant l’acte d’abdication de Charles X, le lieutenant général, nous l’avons dit, avait trouvé le moyen de se débarrasser le plus promptement possible de cet incommode voisin.

Or, voici ce qu’il avait fait :

Il avait décidé que, pour protéger Charles X contre l’effervescence de la colère publique qui éclaterait le lendemain, il lui enverrait quatre commissaires.

Ces quatre commissaires étaient : le maréchal Maison, le colonel Jacqueminot, M. de Schonen, qu’on voulait rallier, et Odilon-Barrot, qu’on n’avait pas eu besoin de rallier, puisqu’il avait été un des plus puissants soutiens du pouvoir qui venait de s’élever.

Il y avait cela de particulier dans le maréchal Maison, qu’après avoir été chercher Louis XVIII à Calais, il s’apprêtait à reconduire Charles X à Cherbourg.

Du reste, en se rendant à Rambouillet, les quatre commissaires croyaient être appelés par Charles X.

Le 2 août, à quatre heures ils étaient partis ; à neuf heures, ils avaient atteint les avant-postes. Ils traversèrent l’armée royale éclairée par les feux du bivouac, et gagnèrent Rambouillet, non sans avoir vu quelques éclairs jaillir des yeux, quelques épées sortir du fourreau.

Par bonheur, le duc d’Orléans avait eu l’idée de leur adjoindre M. de Coigny, dont le nom se rattachait, dans la personne de son père et de ses deux aïeux, à l’ancienne monarchie par des traditions de gloire et d’amour.

Le nom de M. de Coigny les protégea et leur fit ouvrir les portes.

Mais Charles X, qui ne comprenait rien à leur présence à une pareille heure, répondit à leur demande d’audience que l’heure des audiences était passée, et qu’il leur offrait l’hospitalité au château de Rambouillet.

Charles X, d’ailleurs, attendait encore la réponse du duc d’Orléans à la lettre qu’il lui avait envoyée le matin par M. de Latour-Foissac, que le duc d’Orléans avait prise des mains de M. de Mortemart, mais sans consentir à recevoir le messager.

L’hospitalité au château de Rambouillet ! ce n’était point là ce qu’étaient venus chercher les quatre commissaires ; aussi remontèrent-ils immédiatement en voiture, et reprirent-ils immédiatement le chemin de Paris.

Ils revinrent plus rapidement qu’ils n’étaient allés, et rentraient au Palais-Royal à minuit et demi.

Le roi futur n’était pas si fier que le roi déchu : il recevait à toute heure, surtout quand les nouvelles en valaient la peine.

Celle qu’apportaient les quatre commissaires le poussait à une résolution ; il n’y avait pas de temps à perdre pour la prendre ; il fallait, dès le lendemain, forcer Charles X à quitter Rambouillet.

Une grande démonstration patriotique devenait donc nécessaire.

Cette démonstration, le colonel Jacqueminot reçut la mission de la provoquer.

Au point du jour, deux ou trois cents hommes de la police furent lâchés dans les rues de Paris, courant dans tous les quartiers, et criant :

– Charles X marche sur Paris... A Rambouillet ! à Rambouillet !

Ils étaient chargés, en outre, de mettre sur pied tous les tambours de leur connaissance, et de leur faire battre le rappel. De là le tapage infernal qui venait de réveiller Paris.

Il y avait en ce moment, à la disposition du gouvernement, un homme sur le courage duquel on pouvait compter : c’était le général Pajol.

Le général Pajol était le vrai type du soldat : courage, honneur, franchise, loyauté, spontanéité dans la décision, persistance dans la volonté, il avait tout.

Je ne sais à quelle bataille, colonel ou chef d’escadron d’un régiment, comme il était sous les yeux de l’empereur, un obus entra dans le ventre de son cheval, et y éclata.

Pajol sauta à quinze pieds de hauteur.

Napoléon vit l’étrange ascension à laquelle il se livrait.

– Pardieu ! dit-il, si ce b.... – là en revient, il aura l’âme chevillée dans le corps !

Quinze jours après, un officier supérieur, boitant légèrement, se présenta devant l’empereur.

– Qui êtes-vous ? demande Napoléon.

– Je suis le b.... qui a l’âme chevillée dans le corps, lui répondit Pajol.

De là un avancement rapide dans une admirable carrière militaire qu’était venu interrompre Waterloo.

Pajol faisait de l’opposition ; Pajol était même presque républicain.

Trois jours auparavant, au moment où la Chambre jetait les premiers fondements d’une monarchie nouvelle, Pajol, qui voyait la tournure que prenaient les choses, suivait tristement la rue de Chabrol, en compagnie de Degousée (voir Degousée, François, Joseph), qui lui-même déplorait la voie où l’on poussait la révolution.

Tout à coup Pajol s’arrête.

– Vous me disiez, il y a un instant, que vous meniez à l’attaque du Louvre des hommes dévoués ? demanda-t-il.

– Sans doute.

– Eh bien, pouvez-vous toujours compter sur ces hommes ?

– Je le crois.

– Assez pour qu’ils exécutent à la lettre, et sans le discuter, un ordre que vous leur donneriez ?

– Quel ordre ?

– Celui d’arrêter les députés, par exemple.

– Oh ! je ne réponds pas de cela !

– En ce cas, la révolution a fait fausse couche !...

Et il rentra chez lui, rue de la Ferme-des-Mathurins, pour y attendre les événements.

Les événements étaient arrivés ; on le chargeait de commander l’insurrection du 3 ; on comptait sur lui pour se mettre à la tête de l’armée populaire ; il s’y mettait.

Que lui importait, à lui ! c’était toujours servir la France.

Charras avait entendu crier dans les rues que c’était le général Pajol qui commandait en chef l’expédition. Il avait couru chez le général Pajol.

Commençons par dire qu’auparavant, il avait été prendre le meilleur cheval de l’écurie de Kausmann, cheval qu’il lui avait fallu disputer à un premier amateur qui, se connaissant apparemment en chevaux, l’avait choisi. L’amateur était ce même Charles Ledru, qui m’avait quitté rue Saint-Honoré, en refusant la place que je lui offrais dans mon fiacre, pour aller enfourcher le cheval qui l’attendait chez Kausmann.

Au moment où il entrait dans le manège, Charras en sortait au galop sur le cheval que lui, Charles Ledru, avait choisi. Il en trouva un autre, et se mit, avec le second, à courir après le premier.

Heureusement, il s’aperçut que le second était bon ; ce qui fit que, lorsqu’il rejoignit Charras, il lui donna tout simplement une poignée de main.

Charras, sans introducteur aucun, se présenta chez le général Pajol. Le général, habitué aux précautions à prendre dans les expéditions militaires, faisait descendre deux énormes sacoches : l’une, pleine de jambons, de gigots et de poulets ; l’autre, pleine de pain.

A la quatrième parole que lui disait Charras, et au premier regard qu’il arrêtait sur lui :

– Tiens, dit-il, vous me plaisez, vous !

– Tant mieux, dit Charras.

– Vous m’avez l’air d’un bon b... !

– On ne laisse pas sa part aux chiens.

– Voulez-vous être mon aide de camp ?

– Je crois bien, je viens pour cela !

– Alors, c’est dit.

Et il tendit la main au jeune homme.

– Maintenant, reprit-il, voulez-vous manger un morceau ?

– Je ne demande pas mieux, je crève de faim.

– Passez dans la salle à manger... Madame Pajol ! madame Pajol ! La femme du général entra.

– Fais-moi bien déjeuner ce gaillard-là... Il vient de m’offrir ses services comme aide de camp, il ne se doute pas de la besogne que je lui taille.

Charras s’attabla, mit les bouchées doubles, les gorgées triples, et fut prêt au bout de dix minutes.

– Allons, en route ! dit le général.

On descendit, on sauta en selle, et, du milieu de la cour, où attendaient trois ou quatre personnes, le général partit au galop, tournant court à l’angle de la porte cochère, et faisant changer de pied à son cheval en cavalier consommé.

Charras, excellent cavalier lui-même, subit victorieusement cette première épreuve.

Mais le cheval d’un second élève de l’Ecole, forcé de prendre le trottoir, s’abattit sur la main gauche.

C’était devant la boutique d’un pharmacien. L’élève et le cheval disparurent dans la boutique, dont ils enfoncèrent la devanture.

L’accident ne valait pas la peine qu’on s’en occupât. On continua le chemin sans même détourner la tête.

Arrivé à la barrière de Passy, le général prit le commandement de la colonne.

Notre fiacre était un des premiers après l’état-major du général. Cet état-major se composait de Jacqueminot, de Charras, de Charles Ledru, d’Higonnet, et de M. de Lagrange, de Vernon et de Bernadou (voir ce nom).

Vernon et Bernadou étaient en élèves de l’Ecole. Charles Ledru, en garde national à cheval, ancien uniforme, avec le casque ; Higonnet portait l’uniforme d’élève de l’Ecole d’équitation de Saumur ; enfin M. de Lagrange portait celui des chasseurs.

Au-delà du quai de Billy, le général Exelmans était apparu.

– Me voici, Pajol, dit-il en se faisant jour jusqu’à celui-ci.

– C’est un peu tard... Mais n’importe, avait répondu Pajol, vous commanderez l’arrière-garde.

– Bien, avait répondu Exelmans.

Et il avait passé, en effet, à l’arrière-garde, où il trouva justement les Rouennais qui venaient d’arriver.

Au Point-du-Jour, Pajol arrêta son cheval.

– Mordieu ! dit-il, je parie une chose !

– Laquelle ? demanda-t-on.

– C’est que personne ici n’a une carte du département de Seine-et-Oise... Hé ! quelqu’un a-t-il une carte du département de Seine-et-Oise ?

Personne ne répondit.

– Voulez-vous que j’aille en chercher une ? demanda Charras.

– Où cela ?

– Est-ce que je sais !... Où il y en a, parbleu !

– Mais si vous ne savez pas où il y en a ?...

– Bon ! en cherchant, on trouve toujours.

Charras partit au galop. Il avait son idée.

Il entra à la manufacture de Sèvres ; il lui semblait impossible qu’il n’y eût pas de carte de Seine-et-Oise à la manufacture de Sèvres.

Il ne s’était pas trompé ; il y en avait deux.

Elles lui furent remises par mon homonyme, M. Dumas, le chimiste, naguère ministre, aujourd’hui sénateur.

A un quart de lieue avant Sèvres, Pajol recevait les deux cartes.

– Maintenant, Jacqueminot, dit Pajol, il nous faut du pain, et beaucoup... Partez pour Versailles et commandez dix mille rations.

Jacqueminot partit.

– Puis il faudrait aussi des espions, dit Pajol ; qui se charge de me trouver des espions ?

– Moi, dit Charras.

– Ah çà ! mais vous vous chargez donc de tout trouver ? dit Pajol.

– Eh ! sacrebleu ! dit Charras, il faut bien que je m’utilise.

– Et où allez-vous me trouver cela ?

– A Versailles.

– Vous y connaissez quelqu’un ?

– Personne... Mais ne vous inquiétez pas de cela.

– Je vais avec toi, dit Bernadou.

– Viens.

Les deux jeunes gens s’éloignèrent de toute la vitesse de leurs chevaux.

Ils arrivèrent à la mairie de Versailles enragés de soif. On avait eu l’idée de défoncer dans la cour, en plein soleil, une douzaine de tonneaux de bière ; ils essayèrent de boire, et se crurent empoisonnés.

Un monsieur en bourgeois, représentant le maire, était là, suant comme un bœuf – au reste, maire, adjoints, conseillers municipaux, tout le monde fondait en eau.

– Allons, vite, dit Charras : des espions, des chevaux, une voiture !

– Plaît-il ? demanda le bourgeois suant.

– Vous n’entendez pas ?... Je vous demande des espions, des chevaux et une voiture !

– Et où voulez-vous que je vous trouve cela ? reprit le bourgeois suant de plus en plus.

– Cela ne me regarde pas... Trouvez-les, il me les faut. Voilà tout ce que j’ai à vous dire, moi.

– Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous, vous ?

– Je suis M. Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest.

Charras avait, en courant, inventé cette phrase ; et, la jugeant passablement ronflante, il l’avait adoptée vis-à-vis du bourgeois.

– Tout ce que je puis faire, dit celui-ci, c’est de vous donner des adresses de loueurs de voitures.

– Donnez... On trouvera le reste, d’autant plus que vous ne me paraissez pas fort, vous !

Le bourgeois donna les adresses de deux ou trois loueurs de voitures.

On quitta la mairie, qui était située à gauche, en entrant dans la ville, à trois cents pas à peu près avant le château.

On revint du côté de Paris.

Une magnifique enseigne rôtissait au soleil de midi. Elle représentait une calèche attelée de quatre chevaux, et deux chevaux de selle tenus par des grooms.

L’eau en vint à la bouche de Charras.

– Holà ! hé ! le patron ! cria-t-il.

– C’est moi, monsieur, dit un individu d’assez mauvaise humeur.

– Une voiture et deux chevaux tout de suite.

– Pour qui ?

– Pour les personnes que j’aurai à mettre dedans.

– Et quelles sont ces personnes ?

– Je ne les connais pas encore.

– Je n’ai pas de voitures.

– Ah ! vous n’avez pas de voitures ?

– Non.

– Et celles-là, qui sont dans la cour ?

– Elles sont retenues.

– Ah ! c’est bien.

Charras regarda autour de lui : plus de cent personnes étaient déjà amassées ; parmi les spectateurs se trouvaient une douzaine de gardes nationaux et un sergent.

– Sergent, dit Charras, faites-moi donc le plaisir d’empoigner monsieur.

Le Français, surtout lorsqu’il est revêtu d’un habit de garde national, est naturellement empoigneur. Le sergent Mercier, qui refusa d’empoigner Manuel, fut une exception : voilà pourquoi on lui rendit de si grands honneurs.

Le sergent se rua sur le loueur de voitures, et le saisit au collet.

– Bon ! dit Charras, tout à l’heure nous allons voir ce qu’il faut faire de ce citoyen-là.

– Mais, enfin, monsieur, dit le loueur de voitures, qui êtes-vous ?

– Je suis M. Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest.

– Monsieur, que ne disiez-vous cela tout de suite !... C’est autre chose.

– Faut-il le lâcher ? demanda le sergent.

– Pas avant qu’il ait donné une voiture et deux chevaux... Bernadou choisis deux bons chevaux et une bonne voiture.

– Sois tranquille.

Bernadou, le sergent et le loueur disparurent sous la grande porte, et s’enfoncèrent dans les profondeurs de la cour et la pénombre des écuries.

– Et, maintenant, dit Charras, deux patriotes de bonne volonté.

– Pour quoi faire ? demandèrent vingt-cinq voix.

– Pour aller examiner la position de l’armée royale, et venir nous en rendre bon compte.

– Où cela ?

– Où nous serons.. Où sera l’état-major... Où sera le général Pajol ; on n’aura pas de peine à trouver.

– Nous ! dirent deux hommes.

Charras les regarda.

– Mais je ne vous connais pas, dit-il ; qui me répondra de vous ?

– Moi, dit un monsieur qu’il ne connaissait pas davantage.

– Très bien, reprit Charras ; seulement, vous savez, messieurs que pour nous, vous êtes des patriotes, mais que pour l’armée royale vous êtes des espions.

– Après ?

– Et que, si l’on vous prend...

– On nous fusillera... Après ?

– Bon ! si vous aviez commencé par me dire cela, je n’aurais pas demandé de répondant.

On amenait la voiture et les chevaux.

Charras ne s’en alla que lorsqu’il vit la voiture et les deux hommes sur la route de Rambouillet.

La tête de colonne apparaissait sur la route de Paris.

En quelques secondes, Charras fut près de Pajol.

– C’est fait, général, dit-il.

– Quoi ?

– J’ai trouvé les espions.

– Où sont-ils ?

– Partis.

– En vérité, mon cher, vous êtes un homme précieux... Eh bien, maintenant, il vous faudrait partir pour le village de Coignières ; c’est probablement là que nous nous arrêterons.

– Où est-ce, Coignières ?

– Ici... voyez...

Et le général lui montra sur la carte la situation du village, à quatre lieues en avant de Rambouillet.

– Bien ! Et qu’y ferai-je, à Coignières  

– Vous direz au maire qu’il me faut dix mille rations de foin pour ce soir.

– Dix mille rations de foin ? Il ne les trouvera jamais  

– Comment voulez-vous que nous fassions ? Nous avons deux ou trois mille fiacres, douze ou quinze cents cabriolets, des tilburys, des charrettes, le diable et son train !

– Allons, ne vous désespérez pas, à défaut de foin, nous avons autre chose...

– Quoi ? interrompit impatiemment le général.

– Nous avons des avoines sur pied, donc !

– Bon ! s’écria Pajol ; eh bien, sacrebleu ! vous entendez la guerre vous !... Comment vous appelle-t-on ?

– Charras.

– Je me souviendrai de votre nom, soyez tranquille !... Allez, je compte sur mes dix mille rations comme si je les avais.

– Ah ! vous pouvez y compter.

Et Charras partit.

Pendant ce temps, nous arrivions et nous nous répandions dans Versailles.

Pour mon compte, je courais à la caserne des gardes du corps ; j’y avais, à la compagnie de Gramont, un intime ami, garçon d’une bravoure à toute épreuve, et surtout, ce que j’appréciais autant, d’un esprit merveilleux. On le nommait d’Arpentigny. C’était, si jeune qu’il fût, un ancien soldat de l’Empire, et il a écrit sur sa captivité en Russie un des plus étonnants livres qui se puissent lire.

Il n’y avait plus un seul garde à l’hôtel : tous avaient suivi le roi à Rambouillet ; ils l’accompagnèrent, on le sait, jusqu’à Cherbourg.

Après une halte d’une demi-heure, on donna l’ordre de se remettre en route.

Au moment du départ, le général Pajol apprit que deux régiments étaient casernés à Versailles. Etait-il prudent de laisser ces deux régiments derrière soi ?

On leur envoya trois parlementaires. Les deux régiments se rendirent sans résistance ; leurs armes furent distribuées aux hommes de l’expédition ; mes dix-sept soldats y attrapèrent trois fusils.

En arrivant à Saint-Cyr, Degousée eut l’idée d’enlever l’artillerie de l’Ecole ; il demanda des hommes de bonne volonté : nous nous offrîmes, et, à deux cents à peu près, nous allâmes enlever huit pièces de canon.

On s’y attela pour les traîner jusqu’à la route ; des émissaires envoyés de tous côtés ramenèrent des chevaux et des traits.

L’armée expéditionnaire de l’Ouest avait de l’artillerie ; seulement, elle manquait de gargousses et de boulets.

En ce moment, Georges La Fayette nous rejoignit ; il y avait une place vacante, celle de commandant de l’artillerie : Pajol la lui donna.

Parvint-on à se procurer des boulets et des gargousses ? Je n’en ai jamais rien su.

Arrivée au haut de la montagne de Saint-Cyr, l’armée expéditionnaire commença à trouver la grande route jonchée de sabres, de fusils, de gibernes, de bonnets à poil.

Les soldats en retraite étaient tellement démoralisés, qu’ils jetaient leurs armes tout le long du chemin.

Cinq autres de mes hommes se trouvèrent armés, grâce à ces épaves du naufrage royal.

Nous arrivâmes à Coignières sur les sept heures du soir, harassés de fatigue et mourant de faim. Nous avions bien, à Versailles, attrapé quelques bribes de pain et quelques verres de vin ; mais, comme disaient mes machinistes, il n’y en avait que pour les dents creuses.

En arrivant à Coignières, il y avait terriblement de dents creuses !

Les chevaux avaient trouvé leurs dix mille rations de foin et d’avoine, mais les hommes n’avaient rien trouvé du tout.

Et, cependant, Jacqueminot avait scrupuleusement rempli sa mission ; on lui avait promis qu’aussitôt le nouveau préfet arrivé – et on l’attendait d’un moment à l’autre – le pain serait expédié.

Chacun, comme le lion de l’Ecriture, se mit à chercher quem devoret.

J’avais établi notre camp autour d’une grande meule de paille placée à droite de la route. Notre drapeau, planté au haut de la meule par un des machinistes, devait nous servir de point de ralliement.

J’avais été fort malheureux dans ma recherche, quand, par bonheur, j’avisai la maison du curé.

J’y entrai, et j’exposai au brave homme mes besoins et ceux de ma troupe.

Il me donna un assez joli morceau de pain qui pouvait peser trois ou quatre livres, et, comme il n’y avait plus de bouteilles dans la maison, du vin plein une telle à mettre du lait.

Pendant que je faisais mon expédition, on s’occupait de deux choses : on plaçait trente paysans de Coignières, armés avec les sabres et les fusils ramassés sur la route, comme poste avancé, à un quart de lieue du village ; et, avec les trois ou quatre mille fiacres, les quinze ou dix-huit cents cabriolets, les tilburys, les charrettes, etc., on établissait une grande ligne de barricades qui coupait la route, s’étendant à droite et à gauche dans la plaine, sur tout le front du camp, et se recourbant des deux côtés sur les ailes.

En chemin, j’avais été harponné par un monsieur en habit noir, en pantalon noir, en gilet blanc : tout cela était gris perle ; il avait rencontré le cortège, et, emporté par le tourbillon, était monté debout derrière un fiacre. D’armes, il n’en avait aucune, pas même un canif. Comme on le voit, celui-là était un véritable amateur.

L’amateur n’avait pas mangé depuis la veille : pour le moment, il demandait à cor et à cri un morceau de pain quelconque.

Il était courtier de commerce de son état, et de son nom s’appelait Detours.

Je lui indiquai notre drapeau, l’invitai à continuer encore quelques instants ses recherches, infructueuses jusque-là, et à venir nous rejoindre autour de notre meule, les mains pleines ou vides.

Au bout d’un quart d’heure, je le vis arriver avec un morceau de pain et une moitié de gigot. Il avait rencontré Charras, qui l’avait pris en miséricorde, et l’avait mis à même de la cantine du général Pajol.

Il s’excusait de ne pas apporter davantage.

Mes hommes, de leur côté, s’étaient répandus dans les fermes environnantes, et avaient décroché quelques poules et une certaine quantité d’œufs.

On mit les vivres en commun, et, tant bien que mal, on soupa.

Seulement, nous soupâmes – nous, quatre ou cinq cents peut-être – parce que nous étions arrivés les premiers. Mais on entendait rugir de faim ceux qui étaient arrivés les derniers.

Le repas terminé, je creusai une espèce de voûte sous la meule, voûte où nous nous enfournâmes sybaritiquement, Delanoue et moi.

Le reste de nos hommes éparpilla de la paille, et campa à la belle étoile autour de nous.

Quant à M. Detours, je ne sais s’il habite Paris ou la province, s’il vit ou s’il est mort, s’il est bonapartiste ou républicain, je ne l’ai jamais revu. Si je me rappelle son nom, c’est par un véritable miracle de ma mémoire.

  

Boyer le Cruel. – Les dix mille rations de pain. – Le général Exelmans et Charras. – Le concierge de la préfecture de Versailles. – M. Aubernon. – Le colonel Poque. – Entrevue de Charles X avec MM. de Schonen, Odilon-Barrot et le maréchal Maison. – La famille royale quitte Rambouillet. – Panique. – Les diamants de la couronne. – Retour à Paris.

Tandis que nous dormions comme des bienheureux, Delanoue et moi ; tandis que la seconde ligne, qui n’avait mangé qu’à moitié sa faim, se serrait le ventre ; tandis que la troisième ligne, qui n’avait pas mangé du tout, rugissait comme une bande de lions au désert ; tandis que les cochers ronflaient dans leurs fiacres ; tandis que les chevaux remâchaient leur foin et leur avoine ; tandis que les feux allumés çà et là s’éteignaient et jetaient leurs incertaines lueurs sur trois lieues de terrain couvertes de moissons foulées, d’hommes couchés, de fantômes errants, disons ce qui se passait à l’état-major.

A peine les gardes avancées venaient-elles d’être établies sur la route de Coignières à Rambouillet, qu’on avait amené à l’hôtellerie de la poste, à gauche de la route, un général qui avait essayé de franchir de force la ligne des sentinelles. Ce général portait encore la cocarde blanche : c’était le vieux général Boyer, que nous avons tous connu, qui eut, depuis, un commandement en Afrique, et qui, dans ce commandement, conquit, à tort ou à raison, le surnom de Boyer le Cruel.

Le général Pajol n’était pas encore arrivé. Dans la salle de l’auberge mangeaient, assis à une table ronde, M. de Schonen, M. Odilon-Barrot et M. le maréchal Maison ; ils se rendaient pour la seconde fois à Rambouillet.

En l’absence du général Pajol, Charras commandait.

On lui amena le général Boyer ; celui-ci se nomma et avoua franchement qu’il allait offrir son épée à Charles X.

C’était un prisonnier assez embarrassant pour Charras.

Le jeune aide de camp entra dans la salle où dînaient les trois commissaires, et, s’adressant au maréchal Maison :

– Monsieur le maréchal, lui dit-il, on vient d’arrêter le général Boyer.

– Eh bien, demanda le maréchal, que voulez-vous que j’y fasse ?

– Voulez-vous le cautionner ? Je lui ferai rendre la liberté.

– Non, sacrebleu ! non, s’écria le maréchal. Gardez-le à vue. Pajol va venir, il fera de lui ce qu’il voudra.

On conduisit le général Boyer dans une chambre voisine de celle où dînaient les commissaires.

Charras n’avait pas mangé depuis le matin qu’il avait déjeuné chez le général Pajol ; les commissaires virent facilement que leur dîner lui tirait l’œil.

On lui offrit de prendre place à table ; il accepta.

Le maréchal Maison ne buvait jamais que du vin de Champagne ; il versa coup sur coup trois ou quatre verres (on buvait dans des espèces de vidrecomes) à l’aide de camp du général Pajol, qui, l’estomac vide, les nerfs excités par sa campagne de La Fère, le front brûlé par six jours consécutifs de soleil, se sentit repris d’une ardeur toute nouvelle.

Il en résulta que, lorsque le général Pajol rejoignit, qu’il vit que le pain n’était pas arrivé, et demanda un homme de bonne volonté pour aller à Versailles, Charras, qui, avec les tours et les détours, avait peut-être déjà fait vingt lieues dans sa journée, Charras, dis-je, voyant que personne ne se présentait, s’offrit pour cette mission.

– Mais, sacrebleu ! dit Pajol, vous êtes donc de fer ?

– De fer ou non, dit Charras, vous voyez bien que, si je n’y vais pas, personne n’ira.

– Allez-y donc, alors... Bien entendu que, si vous rencontrez le pain en route, vous reviendrez avec lui.

– Pardieu !

Et Charras courut aux écuries, sella son cheval, et partit au grand trot.

En arrivant à la hauteur de Trappes, il fut arrêté par un poste d’arrière-garde qui barrait la route.

– Qui vive ? cria la sentinelle.

– Ami.

– Ce n’est pas assez.

– Comment, ce n’est pas assez ?

– Non... Qui vive ?

– Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’Ouest.

– Avancez à l’ordre.

La chose était tenue militairement, comme on voit.

– Qui commande ici ? demanda Charras.

– C’est le général Exelmans.

– Je lui en fais mon compliment... Conduisez-moi à lui.

On satisfit à ce désir, qui n’avait rien d’exorbitant.

Le général était couché dans son manteau, à gauche de la route, sous un prunier.

Son fils était couché près de lui.

Charras exposa l’objet de sa mission.

– Savez-vous, reprit Exelmans, que nous crevons tous de faim, ici ?

– Général, ce n’est pas la faute du général Pajol : il a envoyé, avant onze heures du matin, le colonel Jacqueminot à Versailles, pour commander dix mille rations de pain.

– A qui ?

– Au préfet.

– Et ce b.... -là ne les a pas envoyées ?

– Vous voyez bien que non, puisque je vais les chercher.

– Et vous m’assurez qu’elles ont été commandées ?

– Devant moi le colonel Jacqueminot est parti.

– Eh bien, monsieur, moi, le général Exelmans, je vous ordonne de faire fusiller le préfet.

Charras tira de sa poche un portefeuille et un crayon.

– Un mot d’écrit, général, et ce sera fait dans une heure.

– Mais, monsieur...

– Au crayon, cela me suffira.

– Mais, monsieur...

– Allons, dit Charras, je vois que le préfet de Versailles ne sera pas encore fusillé cette nuit.

– Mais, monsieur, réfléchissez à ce que vous me demandez.

– Moi, général, je ne vous demande rien, que de me laisser passer.

– Laissez passer monsieur, dit le général Exelmans.

Et il se recoucha sous son prunier.

Charras continua son chemin.

Il arriva à la barrière de Versailles, se fit reconnaître, prit avec lui quatre gardes nationaux, et s’achemina vers la préfecture.

Il était une heure du matin ; tout le monde dormait.

Il fallut frapper un quart d’heure avant de tirer de la maison le moindre signe de vie. Charras et les gardes nationaux y allaient cependant de tout cœur, l’un avec la crosse de son pistolet, les autres avec la crosse de leurs fusils.

Enfin, une voix cria de la cour :

– Que voulez-vous ?

– Je veux parler au préfet.

– Comment, vous voulez parler au préfet ?

– Oui.

– A cette heure-ci ?

– Sans doute.

– Il est couché.

– Eh bien, je le ferai lever, alors... Allons, allons, ouvrons la porte, et plus vite que cela, ou je l’enfonce !

– Vous enfoncerez la porte de la préfecture ? s’écria le concierge stupéfait.

– Tiens, dit Charras, la bonne blague !

Le concierge ouvrit, mal éveillé, mal peigné, mal habillé.

– Allons, dit Charras, conduis-moi chez le préfet.

– Mais puisque je vous ai dit qu’il était couché !

– Mais puisque je te dis de marcher devant, drôle ! Et il allongea un coup de pied au concierge, qui monta les escaliers quatre à quatre, ouvrit la chambre du préfet, posa son suif sur la table de nuit, et, montrant à Charras un homme qui se frottait les yeux, il sortit en disant :

– Voilà M. le préfet, arrangez-vous avec lui comme vous voudrez. M. le préfet se souleva sur son coude.

– Hein ! dit-il, que me veut-on ?

– On veut vous apprendre, monsieur le préfet, dit Charras, que, tandis que vous dormez tranquillement, il y a autour de Rambouillet dix mille hommes qui enragent de faim par votre faute.

– Comment, par ma faute ?

– Sans doute... N’avez-vous pas reçu l’ordre de faire filer dix mille rations de pain sur Coignières ?

– Eh bien, monsieur ?

– Eh bien, monsieur, les dix mille rations sont encore à Versailles, voilà tout.

– Dame ! que voulez-vous que j’y fasse ?

– Ce que je veux que vous y fassiez ? Oh ! c’est bien simple... Je veux que vous vous leviez, que vous veniez avec moi à la manutention, que vous fassiez charger le pain sur des voitures, et que vous donniez aux voitures l’ordre de se mettre en route.

– Monsieur, vous parlez d’un ton...

– Je parle comme il convient.

– Savez-vous qui je suis ?

– Qu’est-ce que cela me fait, à moi, qui vous êtes ?

– Monsieur, je suis M. Aubernon, préfet de Seine-et-Oise.

– Et moi, monsieur, je suis M. Charras, premier aide de camp du général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest, et j’ai l’ordre de vous faire fusiller, si vous n’envoyez pas le pain à l’instant même.

– Me faire fusiller ? s’écria le préfet en bondissant dans son lit.

– Ni plus ni moins... Risquez-vous le paquet ?

– Monsieur, je me lève, et je vais avec vous à la manutention.

– A la bonne heure !

Le préfet se leva et alla avec Charras à la manutention.

On chargeait le pain.

– Je vous laisse ici, monsieur, dit Charras ; vous avez tout intérêt à ce que les voitures partent promptement, vous le savez...

Et l’infatigable messager reprit la route de Coignières.

Pendant ce temps, les trois commissaires avaient gagné Rambouillet, où ils étaient arrivés vers les neuf heures du soir.

Tout y était dans la plus grande confusion. Un événement qui ne manquait pas d’un certain caractère de grandeur y avait jeté le trouble dans les esprits.

Le matin, ce même colonel Poque par lequel La Fayette avait fait dire à Etienne Arago d’ôter sa cocarde, y était arrivé avec une bande hâtive d’insurgés.

Peut-être avait-il quelque mission particulière pour le général Vincent, sous lequel il avait servi en 1814.

Tant il y a qu’arrivé en face des avant-postes, il avait laissé sa petite troupe derrière lui, et, le mouchoir à la main, s’était approché à la portée de la voix.

Il était accompagné d’un cuirassier qui avait passé avec le peuple, et qui suivait le colonel Poque comme ordonnance.

Le général Vincent était aux avant-postes royalistes. Il cria au colonel de s’arrêter.

Le colonel s’arrêta ; mais, faisant flotter son mouchoir, déclara qu’il ne se retirerait qu’après avoir parlé aux soldats.

Le général Vincent déclara, de son côté, que, si Poque ne se retirait pas, il allait faire tirer sur lui.

Poque se croisa les bras, et attendit. Le général le somma par trois fois de se retirer, et, voyant son immobilité, ordonna, à la troisième fois, de faire feu.

Tout le premier rang obéit.

Le cheval du cuirassier, frappé de trois balles, s’abattit sous lui.

Le colonel Poque, la cheville du pied brisée par une balle, se coucha de douleur sur le dos de son cheval, mais ne bougea point.

On alla à lui, on le prit et on le transporta dans les communs du château.

Cet exemple montrait aux soldats à quels hommes ils avaient affaire.

Charles X fut désespéré de l’événement ; il s’informa de ce qu’était le colonel Poque, et lui fit demander par madame de Gontaut s’il désirait quelque chose.

Poque, qui avait sa mère dans les Pyrénées, désirait qu’on avertît celle-ci de l’événement, mais sans lui dire tout ce que la blessure avait de grave. Charles X avait envoyé son propre médecin au colonel, et il était tout simplement question de lui couper la jambe !

Madame de Gontaut écrivit elle-même à la mère du blessé.

A cinq heures, on avait appris l’approche de l’armée parisienne ; à sept heures, on avait annoncé son arrivée. Cette armée matériellement n’était pas bien terrible ; mais, moralement, c’était l’esprit de la révolution marchant contre la royauté.

On délibérait au milieu des angoisses, des conseils divers, des résolutions opposées.

Les uns voulaient tenir jusqu’à la fin, proposant une retraite sur la Loire, une Vendée, une chouannerie.

Les autres désespéraient de la fortune de la monarchie, et conseillaient une prompte fuite.

Le dauphin, qui, en voulant arracher l’épée au maréchal Marmont, s’était coupé les doigts, boudait comme un enfant.

Le maréchal, qui se tenait pour insulté, gardait le silence, et se renfermait dans sa chambre.

A huit heures, Rambouillet était déjà à moitié abandonné : les courtisans – ceux mêmes qui avaient dîné ce jour-là à la table du roi – avaient disparu, quelques-uns si précipitamment, qu’ils n’avaient pas pris le temps d’emporter leur chapeau.

Les soldats seuls étaient restés à leur poste, mais sombres, mornes, abattus.

C’est sous cette espèce de voile funèbre que passèrent MM. de Schonen, Odilon-Barrot et le maréchal Maison pour arriver jusqu’à Charles X.

Le vieux roi les reçut le front plissé, et avec une brusquerie qui n’était pas dans ses habitudes courtoises.

– Que me voulez-vous encore, messieurs ? leur demanda-t-il.

– Sire, nous venons de la part du lieutenant général.

– Eh bien, je me suis entendu avec lui, et tout est réglé entre nous.

Les commissaires gardèrent le silence.

– N’a-t-il pas reçu la lettre que je lui ai adressée par M. de Latour-Foissac, et qui contenait mon abdication et celle du dauphin ?

– Oui sire ; mais a-t-il répondu à cette lettre ?

– Non, certes, il n’y a pas répondu. Qu’avait-il besoin d’y répondre, puisqu’il a répondu à mes deux premières, et que, dans chacune, il m’a donné les assurances de son dévouement ?

Les commissaires gardèrent de nouveau le silence.

– Enfin, messieurs, parlez, dit Charles X.

– Sire, nous venons, de la part du lieutenant général du royaume, prévenir Votre Majesté que le peuple de Paris marche sur Rambouillet.

– Mais mon petit-fils ?... mais Henri V ? s’écria Charles X.

Pour la troisième fois, les commissaires gardèrent le silence.

– Ses droits sont imprescriptibles, il me semble, continua Charles X avec véhémence ; ses droits sont réservés dans l’acte d’abdication ; ses droits, j’ai quinze mille hommes autour de moi prêts à se faire tuer, depuis le premier jusqu’au dernier, pour les soutenir !... Mais répondez-moi donc, messieurs ! Au nom de l’honneur français, je vous somme de me répondre !

Le maréchal Maison, tout troublé de cette grande douleur qui éclatait sur le visage du vieillard, fit un pas en arrière.

– Sire, dit Odilon-Barrot, ce n’est pas dans le sang qu’il faut placer le trône de votre petit-fils.

– Et, ajouta le maréchal Maison, soixante mille hommes marchent sur Rambouillet. Que le roi y songe !

Le roi s’arrêta devant le maréchal Maison, et, après un instant de silence :

– Deux mots, monsieur le maréchal, dit-il.

Les autres commissaires se reculèrent.

– Je suis aux ordres du roi, dit le maréchal.

Le roi fit signe au maréchal de venir à lui.

Le maréchal obéit.

– Sur votre honneur, monsieur, dit le roi en regardant le maréchal en face, l’armée parisienne est-elle, comme vous l’assurez, forte de soixante mille hommes ?

Le maréchal pensa, sans doute, que c’était un pieux mensonge que celui qui sauvait le pays de la guerre civile.

Puis peut-être aussi croyait-il dire la vérité : la plaine, la route, tout l’espace compris entre Versailles et Rambouillet était couvert d’hommes.

– Sur mon honneur, sire ! dit-il.

– C’est bien, dit Charles X, retirez-vous... Je vais prendre l’avis du dauphin et celui du duc de Raguse.

Les commissaires sortirent.

Le dauphin refusa de donner son avis.

– Sire, répondit le duc de Raguse, je crois offrir à mon roi une dernière preuve de fidélité en lui conseillant la retraite.

– Bien, monsieur le maréchal, dit Charles X. Que tout soit prêt pour le départ demain, à sept heures du matin.

Hélas ! ce fut ainsi, forcé, poussé à bout par les circonstances, que rendit son épée ce dernier de nos rois chevaliers, qui ne comprenait cependant qu’on la rendît, comme le roi Jean ou comme François Ier, que sur un champ de bataille !

C’est que la royauté venait d’essuyer une défaite bien autrement désastreuse que Poitiers ou Pavie.

Pendant que tous ces graves intérêts se débattaient entre les puissants, ou plutôt entre les faibles de la terre – car n’étaient-ils pas plus faibles que les autres hommes, ces rois qui devaient s’en aller, chacun à son tour, mourir, l’un dans l’exil de Goritz, l’autre dans celui de Claremont ? – moi qui avais eu presque autant de mal à conquérir ma meule que Louis-Philippe son trône, je dormais certainement mieux, sous ma voûte de paille, que celui-ci sous son dais de velours.

Vers quatre ou cinq heures du matin, je fus réveillé par une fusillade des mieux nourries : les balles se croisaient en sifflant, et les fiacres qui devaient nous servir de barricades contre l’attaque des Suisses et la garde royale, se sauvaient en tout sens à travers la plaine, au grand galop de leurs chevaux.

C’était une fausse alerte. Qu’eût-ce donc été, mon Dieu ! si l’alerte eût été véritable ?

Voici ce qui était arrivé :

Des hommes accourant de Rambouillet avaient déchargé leurs fusils en l’air. On avait cru, dans le camp, que le combat s’engageait. On s’était levé à moitié endormi, on avait fait feu au hasard ; le premier sentiment de l’homme qui a un fusil entre les mains est de s’en servir : de là cette fusillade et ce croisement de balles par lesquels je venais d’être éveillé moi-même.

Enfin, tout s’expliqua, tout s’éclaircit ; on en fut quitte pour un homme tué et deux ou trois blessés ; on entonna une immense Marseillaise et l’on reprit la route de Paris.

Seulement, Delanoue et moi, nous la reprîmes à pied : notre fiacre avait déserté un des premiers, et il nous fut impossible de remettre la main dessus.

Nous revînmes, je me le rappelle, jusqu’à Versailles à travers champs avec mes bons et chers amis Alfred et Tony Johannot, disparus tous deux aujourd’hui avant l’âge, et qui seront restés frères dans la mort comme ils l’étaient dans la vie  

A Versailles, nous prîmes une voiture qui nous ramena à Paris.

Que devenaient, cependant, le général et l’état-major de l’armée expéditionnaire de l’Ouest ?

Nous allons le dire.

Aux premiers coups de fusil, Pajol était monté à cheval, et avait pris le milieu de la chaussée, essayant, mais inutilement, de faire entendre sa voix à travers le tohu-bohu.

Les balles pleuvaient autour de lui sans qu’il parût s’en plus préoccuper que si c’eût été une grêle ordinaire.

Un jour, je lui rappelais cette circonstance, et le complimentais sur son sang-froid et son courage.

– Pardieu ! dit-il, voilà un beau mérite pour un vieux soldat qui a vu tous les tremblements de terre de l’Empire, de ne pas se préoccuper d’une chiquenaude donnée contre un mur !

L’orage se calma pour lui comme il s’était calmé pour nous.

Seulement, tout le monde n’était pas aussi disposé que nous à la retraite : une partie de l’armée expéditionnaire ne voulut pas être venue pour rien à Coignières, et résolut de pousser jusqu’à Rambouillet.

Pajol ne vit point partir ces fanatiques sans une certaine terreur ; il mit à leur tête Charras et Degousée ; mais bientôt les deux chefs reconnurent l’impossibilité de maintenir ce flot humain, et se laissèrent entraîner par lui.

Il les poussa jusque dans les cours du château de Rambouillet, où le maire de la ville leur indiqua tout bas et en cachette un fourgon dont il venait de remettre les clefs au maréchal Maison.

Ce fourgon contenait les diamants de la couronne, estimés à quatre-vingts millions.

– Bien, dit Charras, il faut les confier au peuple ; c’est le seul moyen qu’il ne leur arrive pas malheur.

On confectionna un petit drapeau tricolore sur lequel on écrivit en lettres noires : Diamants de la couronne ; on planta le drapeau sur le fourgon, et tout fut dit.

Puis on fit proclamer que ceux qui voudraient revenir en accompagnant et en gardant les diamants de la couronne reviendraient dans les voitures du roi.

C’était un moyen qu’avait trouvé Degousée pour qu’on ne fît point du feu de ces voitures.

Mais une partie des volontaires préféra se donner le plaisir de la chasse, et se lancer, dans le parc royal, à la poursuite des cerfs, des biches et des daims.

D’autres s’établirent dans le château, et se firent d’immenses noces de Gamache des reliefs trouvés dans les cuisines de l’ex-roi, et arrosés des meilleurs vins de ses caves.

Enfin, les plus raisonnables, ou peut-être aussi les plus vaniteux, montèrent dans les voitures royales et les ramenèrent à Paris, conduisant, au centre de ces voitures, le fourgon contenant les diamants de la couronne avec autant de respect que les Israélites menaient l’arche sainte.

Et la comparaison est d’autant plus exacte, que l’imprudent qui eût touché du bout du doigt à cette nouvelle arche fût certainement tombé mort, et d’une mort bien autrement explicable que celle des sacrilèges qui touchaient à l’ancienne.

Tout ce cortège, merveilleux par le contraste qu’il offrait entre les laquais en grande livrée, les harnais magnifiques, les carrosses dorés et les hommes en guenilles qu’il voiturait, après avoir longé, au pas et gravement, le quai de Passy, le quai de Billy, le quai de la Conférence et le quai des Tuileries, traversa le Carrousel, et s’arrêta dans la cour du Palais-Royal.

Il va sans dire que tous ces malheureux qui accompagnaient, escortaient, gardaient pour quatre-vingts millions de diamants, mouraient de faim, n’ayant eu, le matin, qu’une portion de ce pain envoyé, pendant la nuit, par M. le préfet de Seine-et-Oise.

Et encore, comme les voitures avaient été pillées, les uns n’avaient eu qu’une demi-ration, les autres qu’un quart de ration, les autres, enfin, n’avaient rien eu du tout.

Le lieutenant général descendit, remercia, sourit et remonta.

– Mordieu ! dit Charras à Charles Ledru, il aurait bien dû songer à nous inviter à dîner, M. le lieutenant général... J’enrage la faim, moi !

– Eh bien, dit Charles Ledru, allons dîner chez Véfour.

– Vous êtes charmant ! Je n’ai pas le sou, moi... Avez-vous de l’argent, vous ?

– J’ai quinze francs.

– Oh ! alors, vive la Charte !

Et, bras dessus, bras dessous, ils s’en allèrent joyeusement dîner chez Véfour.

Quant au général Pajol, commandant en chef l’armée expéditionnaire de l’ouest, il revint gaillardement à Paris dans une calèche qu’il avait récoltée à Coignières.

Avant son départ, la caisse de l’armée expéditionnaire avait été ouverte, et M. Armand Cassan, improvisé caissier, avait payé, rubis sur l’ongle, les avoines sciées, les poules plumées, les œufs dénichés, les fruits cueillis et le vin bu.

Il y a cent à parier contre un que les paysans des environs de Coignières ne firent pas une mauvaise affaire à l’expédition de Rambouillet.

  

Quelle était l’idée et d’Harel. – On me propose de faire « La Parisienne ». – Auguste Barbier. – Mon état moral après les trois jours. – Je deviens solliciteur. – Déjeuner chez le général La Fayette. – Mon entretien avec lui. – Question indiscrète. – Le marquis de Favras. – Une lettre de Monsieur. – Ma commission.

Je dois avouer que, pour cette fois, je rentrai chez moi harassé, et, m’eût-on proposé les plus belles expéditions de la terre, on ne m’eût pas tiré de mon lit le lendemain.

Aussi ce fut au lit que je reçus Harel.

Quelle était l’idée de pièce qu’il m’apportait et qui devait faire courir tout Paris ?

C’était un Napoléon.

Oui il faut rendre justice à qui de droit : celui de tous les directeurs de théâtre qui eut le premier l’idée de tirer quelque chose du grand homme qui nous avait tant coûté, ce fut Harel, ou plutôt mademoiselle George.

Et, en effet, mademoiselle George lui devait bien cela !

Malheureusement, l’affaire, tout en paraissant magnifique comme spéculation, me souriait peu comme art. Le mal que Bonaparte a fait à ma famille me rend peut-être injuste pour Napoléon ; d’ailleurs, il me paraissait impossible d’écrire un pareil drame sans soulever les passions mauvaises. Je refusai donc.

Harel se mit à rire.

– Vous y réfléchirez, me dit-il.

Et il me quitta comme Louis-Philippe avait quitté les républicains, en chantant :

Il ne faut pas dire : “Fontaine...”

Je dois déclarer aussi qu’il y avait une chose qui me semblait étrange en un pareil moment : c’est que l’on pût songer à prendre une plume, à aligner des lettres sur le papier, à faire un livre, à composer un drame.

Zimmermann, de son côté aussi, était venu : il me demandait une cantate pour en faire la musique.

– Mon ami, lui dis-je, demandez cela à un homme qui ne se soit pas battu, à un homme qui n’ait rien vu, à un poète qui ait une campagne, et qui, par hasard, soit resté à cette campagne pendant les trois jours, et il vous fera cela à merveille ! Mais, moi qui ai vu, moi qui ai agi, moi qui ai pris part à la chose, je ne ferais rien de bon, et resterais toujours au-dessous de ce que j’ai vu.

On alla trouver Casimir Delavigne, et Casimir Delavigne fit La Parisienne.

Mais, tout à coup, en face de La Parisienne, et comme pour faire sentir le vide de cette poésie impériale, surgit La Curée, torche secouée par un poète inconnu.

Ce chef-d’œuvre, cette merveille, cet iambe plein de poudre et de fumée, de fièvre et de soleil, où la Liberté passait d’un pied ferme, marchant à grands pas, l’œil ardent et le sein nu, était signé Auguste Barbier (voir ce nom).

Nous poussâmes tous un cri de joie : c’était un grand poète de plus parmi nous ; c’était un renfort qui nous arrivait, comme arrivent par une trappe, et au milieu des flammes, ces génies qui viennent prendre part au dénouement des drames fantastiques.

Mais, tout en éveillant mon enthousiasme, vers de Barbier ou même vers d’Hugo ne pouvaient éveiller mon émulation ; je me sentais tombé dans une si grande défaillance à l’endroit de la poésie ou de la prose, que je compris qu’il fallait laisser le temps à la secousse politique de s’éteindre en moi.

J’eusse voulu pouvoir rendre un service quelconque à la France ; je n’admettais pas que tout fût fini ; il me semblait qu’il y avait encore, dans tel coin de ce grand royaume, quelque chose à faire, et qu’un si puissant orage ne pouvait pas s’être ainsi calmé tout à coup. Enfin, j’avais le dégoût, je dirai presque la honte de ce qui se tripotait à Paris.

Pendant deux ou trois jours, je cherchai ce que je pouvais faire en dehors de ma vie habituelle, en dehors de mon passé, en dehors de mon avenir ; j’aurais pu rentrer au Palais-Royal, demander une mission quelconque, me faire envoyer en Prusse, en Russie, en Espagne : je ne voulus point ; j’avais juré de n’y pas rentrer, de ma propre volonté du moins.

Je tournai les yeux vers la Vendée.

Il y avait peut-être quelque chose à faire de ce côté-là.

A Saint-Cloud, Charles X avait eu un moment d’hésitation. M. de Vitrolles lui avait parlé de la Vendée, et peu s’en était fallu qu’il ne s’y jetât.

A Trianon, M. de Guernon-Ranville avait été d’avis qu’un seul parti restait à prendre au roi : celui de se retirer à Tours, d’y convoquer les deux Chambres, les généraux, les hauts fonctionnaires publics, les grands dignitaires du royaume.

Sans doute, Charles X avait repoussé tout cela ; sans doute, Charles X allait gagner Cherbourg, et s’embarquer pour l’Angleterre, abattu et consterné ; mais, si l’ombre des victimes de Quiberon lui interdisait la Vendée, à lui, la Vendée était ouverte aux autres membres de sa famille.

Il me semblait qu’il fallait réagir d’avance contre une future Vendée ; que ce serait prudent, que ce serait politique, que ce serait humain.

Peut-être aussi me semblait-il cela parce que j’avais envie de faire un voyage en Vendée.

J’allai trouver le général La Fayette.

Je ne l’avais pas revu depuis mon expédition de Soissons : il avait su que j’avais pris part à celle de Rambouillet ; en m’apercevant, il me tendit les bras.

– Ah ! me dit-il, vous voici enfin !... Comment, vous ayant vu pendant le combat, ne vous ai-je pas revu après la victoire ?

– Général, lui dis-je, j’ai laissé passer les plus pressés ; mais me voici à mon tour, et, de plus, je viens en solliciteur.

– Ah bah ! me dit-il en riant, voudriez-vous une préfecture, par hasard ?

– Non, Dieu m’en garde !... Je voudrais aller en Vendée.

– Pour quoi faire ?

– Pour voir s’il n’y aurait pas moyen d’y organiser une garde nationale.

– Connaissez-vous le pays ?

– Non, mais je l’apprendrai.

– Il y a quelque chose dans votre idée, me dit le général. Venez déjeuner avec moi un de ces matins, et nous causerons de cela.

– Ici, général ?

– Parfaitement.

– Merci, général... Et puis, en même temps, vous me direz une chose, n’est-ce pas ?

– Laquelle ?

– Vous me direz... c’est bien singulier ce que je vais vous demander là ; mais la chute des Bourbons ôte à ma question la moitié de sa gravité... Vous me direz comment il se fait qu’ayant été mêlé – je sais cela par Dermoncourt – à toutes les conspirations de Béfort, de Saumur et de La Rochelle, vous n’ayez jamais été arrêté.

La Fayette se mit à rire.

– Vous me faites une question qu’on m’a déjà faite plus d’une fois, et à laquelle je n’ai répondu, jusqu’à présent, qu’en attribuant cette impunité à ma bonne étoile. A l’époque où l’on m’adressait cette question, je devais répondre cela ; aujourd’hui, Dieu merci ! je puis répondre autre chose...

Seulement, votre désir change le lieu de notre déjeuner : au lieu de venir déjeuner ici, venez déjeuner chez moi... Vous savez mon adresse ?

– J’étais chez vous il y a huit jours ; ne vous le rappelez-vous pas ?

– Si fait.

– Et quand ce déjeuner, général ?

– Voyons... nous sommes aujourd’hui le 5... Voulez-vous demain ? Sinon, ce ne pourrait être que le 10 ou le 11.

– J’aime mieux demain, général ; je suis pressé de partir... Ainsi, demain, rue d’Anjou-Saint-Honoré, n’est-ce pas ?

– Oui.

– A quelle heure ?

– A neuf heures... C’est de bonne heure, je sais ; mais je voudrais être ici à onze.

– Soyez sans crainte, général, je ne vous ferai point attendre.

– Nous serons seuls ; je veux causer longuement et tranquillement avec vous.

– C’est une double faveur que vous m’accordez, général.

On vint annoncer je ne sais quelle députation. Je me retirai.

Le lendemain, à neuf heures moins dix minutes, j’étais rue d’Anjou-Saint Honoré, n° 6.

Le général m’attendait dans son cabinet.

– Nous déjeunerons ici, me dit-il, si cela vous convient... D’ailleurs, nous aurons sous la main certaines choses dont nous devons causer.

Je souris.

Il m’arrêta, voyant que j’allais renouveler la question que je lui avais faite la veille.

– Parlons d’abord, me dit-il, de votre projet sur la Vendée.

– Volontiers, général.

– Y avez-vous réfléchi ?

– Autant que je suis capable de réfléchir à quelque chose. Je suis un homme d’instinct, et non de réflexion, moi.

– Voyons, dites-moi bien la proposition que vous me faites.

– Je vous propose de m’envoyer en Vendée pour voir s’il ne serait pas possible d’y organiser une garde nationale qui gardât le pays elle-même, et s’opposât à toute tentative royaliste, dans le cas où cette tentative aurait lieu.

– Et comment croyez-vous possible de faire garder par lui-même un pays royaliste contre une tentative royaliste ?

– Général, lui dis-je, voici peut-être où je commets une erreur, mais écoutez-moi d’abord, car il me semble que ce que je vais vous exposer n’est pas tout à fait dénué de raison ; et ce qui peut, au premier coup d’œil, vous paraître inapplicable, est, cependant, à mon avis, chose sinon facile, du moins possible.

– Allez, je vous écoute.

– La Vendée de 1830 n’est plus celle de 1792 ; la population composée autrefois de nobles et de métayers seulement, s’est accrue depuis lors, d’une nouvelle classe sociale qui s’est glissée entre les deux autres : c’est celle des propriétaires de biens nationaux. Quoique cette grande œuvre de la division territoriale, qui était la pensée intime, ou qui fut le résultat des mesures de la Convention, comme vous le voudrez, ait eu plus de peine à s’établir dans le pays dont nous nous occupons, combattue qu’elle a été par la double influence des prêtres et de la noblesse, et surtout par ce terrible dissolvant qu’on appelle la guerre civile, il y a peu de grands propriétaires qui n’aient laissé quelques lambeaux de leur héritage aux mains de la Révolution. Eh bien, général, ces lambeaux ont formé la propriété secondaire, dans laquelle est l’esprit de progrès et de liberté, parce que le progrès et la liberté peuvent seuls lui assurer la tranquille possession de ces biens, que toute contre-révolution remettra en doute. C’est elle, n’avez-vous pas songé quelquefois à cela, général ? c’est cette classe secondaire qui nous envoie, depuis 1815, des députés patriotes ; c’est elle, enfin, qui, joyeuse de la révolution de 1830, parce qu’elle y reconnaîtra, quoique un peu mutilée, la fille de la révolution de 1792 ; c’est elle qui, voyant dans cette révolution une nouvelle consécration de la vente des biens nationaux doit, par conséquent, soutenir cette révolution de tout son pouvoir. Or, je vous le demande, général, par quel moyen peut-elle mieux la soutenir que par l’organisation d’une garde nationale chargée de veiller sur la tranquillité du pays, et qui, composée d’une classe assez nombreuse pour obtenir la majorité aux élections, sera naturellement aussi assez nombreuse pour imposer, à main armée, sa volonté pacifique au pays ?... Vous voyez, général, que mon projet est presque une solution algébrique, solide comme tout ce qui repose sur des chiffres, et que, logique dans la pensée, il est, par conséquent, possible dans l’exécution.

– Ah ! ah ! mon cher poète, me dit La Fayette, nous aussi, nous faisons donc de la politique  

– Général, lui répondis-je, je crois que nous sommes à une époque de genèse sociale à laquelle tout homme est appelé à contribuer de sa force ou de sa pensée, matériellement ou intellectuellement, le poète avec sa plume, le peintre avec son pinceau, le mathématicien avec son compas, l’ouvrier avec sa règle, le soldat avec son fusil, l’officier avec son épée, le paysan avec son vote. Eh bien, j’apporte ma part comme poète ; ma part, c’est la volonté de bien faire, le mépris du danger, l’espérance de réussir.

Je ne me donne pas pour plus que je ne vaux, et, à la rigueur, ne me prenez pas même pour ce que je me donne, mais pour ce que vous m’estimez.

– C’est bien... Après le déjeuner, vous aurez votre lettre.  

Nous nous mîmes à table.

C’était un esprit charmant que celui du général La Fayette, plein de justesse et de sens, péchant par la bonté, mais non par la portée ; il avait beaucoup vu, et ce qu’il avait vu suppléait à ce qu’il n’avait pas lu.

Jugez ce que c’était pour moi, jeune homme, que causer face à face, pour ainsi dire, avec l’histoire d’un demi-siècle : avec l’homme qui avait connu Richelieu, serré la main du major André, discuté avec Franklin, été l’ami de Washington, l’allié des sauvages du Canada, le frère de Bailly, le proscripteur de Marat, le sauveur de la reine, l’antagoniste de Mirabeau, le prisonnier d’Olmütz, le représentant de la chevalerie française à l’étranger, le soutien de la liberté en France ; avec l’homme qui, après avoir été le héros de la révolution de 1789 en proclamant les droits de l’homme, venait d’être celui de la révolution de 1830 en rédigeant le programme de l’hôtel de ville !

Hélas ! à cette époque, j’étais fort ignorant d’histoire, et mon admiration d’amateur pour le général dut assez peu le flatter.

Cette conversation européenne nous conduisit peu à peu au dessert, et nous ramena naturellement à l’objet de ma question :

– Et maintenant, général, lui demandai-je, est-ce trop indiscret de vous répéter ce que je vous disais hier : Comment se fait-il qu’ayant pris part à toutes les conspirations de Béfort, de Saumur et de La Rochelle, vous n’ayez jamais été inquiété ?

Le général se leva, alla vers un secrétaire, l’ouvrit, en tira un portefeuille fermé à clef, et prit dans ce portefeuille un papier qu’il garda dans le creux de sa main gauche, et avec lequel il vint se rasseoir à table.

– Avez-vous jamais entendu parler, me demanda-t-il, d’un homme appelé Thomas de Mahi, marquis de Favras ?

– N’est-ce point un chef de complot qui fut exécuté en 1790 ou en 1791 ?

– Justement... Ce fut le premier et le dernier noble pendu. Il conspirait pour Monsieur, frère du roi ; il s’agissait d’enlever, de gré ou de force, le pauvre Louis XVI des Tuileries, de le transporter dans une place forte quelconque, et de faire nommer Monsieur régent.

– Monsieur, qui fut, depuis, Louis XVIII.

– C’est cela... Eh bien, dans la soirée de Noël 1789, M. de Favras fut arrêté ; on saisit tous les papiers qu’il avait sur lui, et, comme j’étais commandant en chef de la garde nationale, on me les apporta. Au nombre de ces papiers se trouvait la lettre que voici... Lisez.

Je déployai avec un certain frissonnement ce papier, que je supposais, d’après ce que me disait le général, avoir été pris dans la poche d’un homme condamné, exécuté, mort du dernier supplice, et redevenu poussière depuis quarante ans.

J’en fus pour mon frissonnement : ce papier était une copie et non un original.

Voici ce qu’il contenait :

“1er novembre 1790.  

Je ne sais, monsieur, à quoi vous employez le temps et l’argent que je vous envoie. Le mal empire ; l’Assemblée détache toujours quelque chose du pouvoir royal. Que restera-t-il si vous différez ? Je vous l’ai dit et écrit souvent : ce n’est point avec des libelles, des tribunes payées et quelques malheureux groupes soudoyés que l’on parviendra à écarter Bailly et La Fayette ; ils ont excité l’insurrection parmi le peuple, il faut qu’une insurrection les corrige à n’y plus retomber. Ce plan a, en outre, l’avantage d’intimider la nouvelle cour, et de décider l’enlèvement du soliveau. Une fois à Metz ou à Péronne il faudra qu’il se résigne. Tout ce que l’on veut est pour son bien. puisqu’il aime la nation, il sera enchanté de la voir bien gouvernée. – Envoyez au bas de cette lettre un récépissé de deux cent mille francs.

Louis-Stanislas-Xavier.”

– Ah ! oui, dis-je, je commence à comprendre... Mais pourquoi la copie seulement, et non l’original ?

– Parce que cet original, à la possession duquel j’attribue mon impunité, est à Londres, dans les mains d’un de mes amis, grand amateur d’autographes, qui regarde celui-là comme très précieux et qui ne le perdra pas, j’en suis sûr, tandis qu’en France, ajouta le général en souriant, vous comprenez... Il pourrait se perdre.

J’entendais à merveille. Je mourais d’envie de demander au général la permission de prendre une copie de cette copie.

Je n’osai.

Tout à l’heure je dirai comment je donne aujourd’hui cette copie au lecteur.

Le général replia la lettre, la remit dans le portefeuille et réintégra le portefeuille dans le secrétaire.

Puis il prit un papier, une plume et écrivit :

“M. Alexandre Dumas est autorisé à parcourir, comme envoyé spécial, les départements de la Vendée, de la Loire-Inférieure, du Morbihan et de Maine-et-Loire, et à s’entendre, dans ces différents départements, avec les autorités locales pour la formation d’une garde nationale.

Nous recommandons M. Alexandre Dumas, excellent patriote de Paris, à nos frères les patriotes de l’ouest.

Salut et fraternité.

La Fayette.

Ce 6 août 1830.”

Il me passa le papier ; c’était ma commission.

– M’autorisez-vous à porter un uniforme quelconque, général ? lui demandai-je après avoir lu.

– Sans doute, me répondit-il ; faites-vous faire quelque chose qui ressemble à un uniforme d’aide de camp.

– Bien.

– Seulement, vous comprenez, je vous préviens qu’un uniforme est l’habit le moins sûr que vous puissiez adopter pour parcourir la Vendée ; il y a beaucoup de haies, pas mal de chemins creux, surtout dans le Bocage, et un coup de fusil est bientôt lâché !

– Bah ! général, quand nous en serons là, nous verrons.

– Soit, c’est dit... Vous partez ?

– Le temps de faire faire un uniforme, général.

– Et vous correspondrez directement avec moi.

– Pardieu !

– Allez, et bon voyage ! Il faut que je me rende à la Chambre. Il m’embrassa, et je pris congé de lui.

J’ai revu bien souvent, depuis, ce digne, ce noble, cet excellent vieillard. On le retrouvera chez moi, un soir de folie, dans un bal d’artistes, costumé lui-même, et jouant à l’écarté avec Beauchesne, vêtu du costume de Charette, lequel faisait son enjeu, en vrai Vendéen qu’il était, avec des louis à l’effigie d’Henri V.

Quant à la lettre originale de Favras, je fus tout étonné, un jour, de la retrouver textuellement, autant, du reste, que pouvait la collationner ma mémoire, dans l’excellent et surtout consciencieux ouvrage de Louis Blanc sur la Révolution.

C’est donc à cet ouvrage que je l’emprunte et que je renvoie le lecteur, dans le cas où il voudrait d’autres détails sur le malheureux Favras, que renia Monsieur devant ce même La Fayette, qui avait la lettre du prince dans sa poche, et qui n’avait qu’à en tirer cette lettre pour le déshonorer. »

La chronique de l’époque rapporta ainsi la participation d’Alexandre Dumas à la révolution : « Le jeune Alexandre Dumas, connu par ses ouvrages dramatiques, s’est présenté le 31 juillet au matin à Soissons, pour avoir des poudres pour le service de la capitale ; on s’est empressé de lui fournir ce qu’il y avait de disponible, et les jeunes gens de la ville les sont escortés jusqu’à Villers-Cotterêts, accompagnés d’un détachement de la garde nationale. Sur la première voiture flottaient les couleurs nationales. » Plus particulièrement, le Moniteur du 9 août 1830 précisait : « Nous recevons du général Lafayette l’invitation de publier le rapport suivant : “Rapport au général Lafayette, sur l’enlèvement des poudres de Soissons. Général. Conformément à la mission dont vous m’avez fait l’honneur de me charger le 30 juillet dernier, je suis parti à l’instant même pour la remplir, accompagné de l’un des signataires du présent rapport (Jean, Auguste Bard, âgé de 18 ans et demi, artiste peintre) ; à 3 heures, nous sortions de la barrière. Sur toute la route, on nous prévint que nous trouverions à Soissons résistance aux ordres du Gouvernement provisoire, qui n’était pas encore reconnu dans cette ville. En arrivant à Villers-Cotterêts, un jeune Soissonnais, signataire de ce rapport, nous offrit de nous accompagner, nous répondant de trois ou quatre jeunes gens qui seconderaient notre mouvement. A 11 heures et demie du soir, nous étions à Soissons. A 4 heures du matin, ignorant quelles seraient les dispositions de la ville, nous visitions les ruines de Saint-Jean où nous savions qu’étaient renfermées les poudres, afin d’être prêts à nous en emparer de force si l’on ne voulait pas reconnaître votre appel aux citoyens de Soissons. Le jeune homme qui s’était chargé de nous aider, nous quitta alors pour aller rassembler les quelques personnes dont il était sûr, et moi je me rendis chez M. le docteur Missa, que l’on m’avait désigné comme un des chauds patriotes de la ville. Son avis fut que nous ne trouverions aucune aide auprès des autorités et probablement résistance de la part du commandant de place, M. le comte de Linières. Comme il était à craindre que les trois officiers logés à la poudrière, ne fussent avertis de mon arrivée et de l’ordre dont l’étais porteur, je me rendis d’abord chez eux accompagné des trois personnes que m’avait amenées M. Hutin (c’est le nom du jeune Soissonnais). En passant devant la poudrière j’y laissai un factionnaire : quelques minutes après. M. le lieutenant-colonel d’Orcourt, le capitaine Mollart, et le sergent Ragon se rendaient prisonniers à ma première sommation, et promettaient sur parole de ne pas sortir, disant qu’ils étaient prêts à nous livrer les poudres sur un ordre du commandant de la place. Ces trois braves militaires, comme nous en fûmes convaincus par la suite, étaient du reste bien plus disposés à nous aider qu’à nous être contraires ; je me rendis aussitôt seul chez le commandant de place, tandis que le jeune homme que j’avais amené avec moi et M. Hutin se faisaient ouvrir les portes de la cathédrale et substituaient au drapeau blanc les couleurs de la nation. M. le commandant de place était avec un officier dont j’ignore le nom, je lui montrai le pouvoir que j’avais reçu de vous, il me dit qu’il ne pouvait reconnaître les ordres du gouvernement provisoire ; que d’ailleurs votre signature ne portait aucun caractère d’authenticité et que le cachet manquait. Il ajouta de plus qu’il n’y avait à la poudrière que 90 cartouches : cela pouvait être vrai puisqu’un ancien militaire me l’affirmait sur sa parole d’honneur. Je sortis pour m’en informer mais en le prévenant que j’allais revenir ; je craignais peu contre moi l’emploi de la force armée, j’avais reconnu dans la garnison le dépôt du 53e. J’appris depuis que, dès la veille, tous les soldats s’étaient distribués des cocardes tricolores. J’acquis la certitude qu’il y avait dans la poudrière 200 livres de poudre appartenant à l’artillerie, et 3600 livres appartenant à la régie. Je revins alors chez M. le commandant de place ; je savais le besoin qu’on éprouvait de munition à Paris, je voulais, comme je vous avais promis sur ma parole de le faire, m’emparer de celles qui se trouvaient à Soissons, sauf, comme vous me l’aviez recommandé, à laisser à la ville la quantité nécessaire à sa défense. M. Le commandant de la place avait alors auprès de lui trois personnes, dont deux m’étaient connues, l’une pour le lieutenant de gendarmerie, marquis de Linferna, l’autre pour le lieutenant-colonel du génie, M. Bouvilliers ; je soumis de nouveau à l’examen de M. le commandant la dépêche sont j’étais porteur. Il refusa positivement de me délivrer aucun ordre, à moins, me dit-il, qu’il n’y fût contraint par la force ; je vis effectivement que ce moyen était le plus court ; je tirai et j’armai des pistolets à deux coups que j’avais sur moi, et je lui renouvelai ma sommation de me livrer les poudres ; j’étais trop engagé pour reculer ; je me trouvais à peu près seul, dans une ville de huit mille âmes, au milieu d’autorités en général très contraires au gouvernement actuel ; il y avait pour moi question de vie ou de mort ; M. Le commandant voyant que j’étais entièrement résolu à employer contre lui et les trois personnes qui se trouvaient présentes tous les moyens que mes armes mettaient à ma disposition, me dit qu’il ne devait pas, pour son honneur, céder à un homme seul, lui commandant d’une place fortifiée et ayant garnison.

J’offris à M. le commandant de lui signer un certificat constatant que c’était le pistolet au poing que je l’avais forcé de me signer l’ordre, et de tout prendre ainsi sur ma responsabilité ; il préféra que j’envoyasse chercher quelques personnes pour paraître céder à une force plus imposante ; j’informai M. le commandant de place et sa société dans son cabinet ; je me plaçai devant la porte, et je fis dire aux personnes qui m’avaient déjà accompagné de venir me rejoindre ; quelques minutes après, MM. Bard, Moreau et Hutin entraient dans la cour, et M. Le commandant me signait l’ordre de me délivrer toutes les poudres appartenant à l’artillerie. Muni de cet ordre et voulant opérer le plus légalement possible, j’allai trouver le maire, qui m’accompagna à la poudrière ; le lieutenant-colonel d’Orcourt nous montra la poudre : il y en avait effectivement que 200 livres ; le maire les exigea pour la ville. Tout ce que j’avais fait jusque-là était inutile ; je réclamai alors les poudres de la régie ; elle me furent refusées ; j’allai chez l’entreposeur, M. Jousselin, je lui offris d’en acheter pour mille francs, autant que j’avais d’argent sur moi ; il refusa ; c’est alors que, voyant que ce dernier refus était la suite d’un système bien arrêté par les autorités de n’aider en rien leurs frères de Paris, je sortis avec l’intention de tout prendre de force. J’envoyai M. Moreau, l’un des plus chauds patriotes de Soissons, arrêter, en les payant au prix qu’exigeaient les voituriers, des chariots de transport ; il me promit d’être avec eux dans une demi-heure à la porte de la poudrière ; son départ réduisait notre troupe à trois personnes. Je pris une hache, M. Hutin son fusil, et Bard (ce jeune homme qui m’avait suivi de Paris) mes pistolets. Je laissai ce dernier en faction à la première porte d’entrée ; je l’invitai à tirer sur la première personne qui essaierait des s’opposer à l’enlèvement de la poudre, et M. Hutin et moi enfonçâmes la porte à coups de hache. J’envoyai M. Hutin presser M. Moreau, et je l’attendis au milieu de la poudrière. Deux heures après, tout était chargé sans opposition de la part de l’autorité. D’ailleurs tous les citoyens, qui venaient de se soulever, nous auraient prêté main-forte. Nous quittâmes Soissons à 6 heures et demie du soir, accompagnés des pompiers qui s’étaient réunis à nous, de plusieurs jeunes gens à cheval et armés, et d’une trentaine d’hommes qui nous servirent d’escorte jusqu’à Villers-Cotterêts. Notre sortie se fit au milieu des acclamations de tout le peuple, qui se découvrait devant le drapeau tricolore flottant sur notre première voiture. A 10 heures, nous étions à Villers-Cotterêts. L’escorte de Soissons ne nous quitta que pour nous remettre entre les mains de la garde nationale de cette ville, qui, à son tour, nous accompagna jusqu’à Nanteuil. Voilà le récit exact ce que j’ai cru devoir faire, général, pensant que, si j’allais trop loin, vous le pardonneriez à mon inexpérience diplomatique, et surtout à mon enthousiasme pour une cause dont, pour la troisième fois, vous êtes un des plus nobles soutiens. Respect et admiration ! Alexandre Dumas. Signé : Bard, 66, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, à Paris ; Hutin, 1, rue Richebourg à Soissons ; Lenoir Morand, capitaine des sapeurs-pompiers de Veilly. J’atteste la vérité de ce rapport, Signé Gilles.” » Le Constitutionnel, 5 août 1830. Il participa à l’expédition de Rambouillet et Mardelle, Jean, Alexandre dit « avoir fait le voyage de Rambouillet dans la même voiture que mon ami, Alexandre Dumas ». Il fit partie avec Bixio Giacomo Alexandro, Gautier Etienne Guillaume, Vincent, Labillois Charme Jean-Baptiste, Crépin Romain Antoine François, Moreau (demeurant à Vanves, mais lequel il y en a deux… à retrouver…), de Château Giron René Charles Hyppolyte, Leullier Armand, Lejemptel Guillaume Louis, (voir ces noms), des dix membres composant le jury de la Commission des récompenses nationales pour le (ancien) XIVe arrondissement, sous-préfecture de Sceaux, et, pour le (ancien) XIVe arrondissement, sous-préfecture de Sceaux, des vingt-quatre jurés (deux par arrondissement) spécialement nommés pour apprécier les droits des membres mêmes de la Commission des récompenses nationales à une récompense. Le dossier de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) Xe arrondissement. Il fut décoré de la croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) Xe arrondissement. Si la loi du 13 décembre 1830 instaura les récompenses de Juillet, une ordonnance, en date du 30 avril 1831, voulut changer les règles de la distribution et stipuler, entre autres, que la croix de Juillet porterait gravée la légende Donné par le roi des Français, que la couleur du ruban serait bleue avec des lisérés rouges et que les citoyens décorés de la croix de Juillet prêteraient serment de fidélité au roi des Français, et d’obéissance à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume. Cette nouvelle ordonnance souleva des protestations chez les décorés de Juillet. Ces derniers trouvaient en effet cocasse de prêter serment à un roi qui, lui, n’avait pas combattu sur les barricades ! Et le journal la Révolution de demander : « Que parlez-vous donc de serment à des gens qui vous ont fait ce que vous êtes, et qui seraient plutôt en droit de vous demander compte de vos promesses...? » Alexandre Dumas, quant à lui, dans ses Mémoires, ajoutait la précision suivante : « Le droit acquis à la place de Grève, au Louvre et à la caserne de Babylone, est antérieur à tous autres droits : on ne peut, sans tomber dans l’absurde, supposer la décoration donnée par un roi qui n’existait point à cette époque, et pour la personne duquel, nous l’avouons hautement, nous ne nous battions point alors. » Une réunion eut lieu, à ce sujet, le 6 mai 1831, dans la salle de la Grande Chaumière, passage du Saumon, qui réunit un millier de décorés. Elle fut présidée par Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), avocat et qui représentait le (ancien) VIIe arrondissement. Avec au bureau : Lamoure (voir Lamoure, Auguste), représentant le (ancien) Ier arrondissement ; Arago (voir Arago, Etienne, Vincent), représentant le (ancien) IIe arrondissement ; Trélat (voir Trélat, Ulysse), représentant le (ancien) IIIe arrondissement ; Moussette (voir Moussette, Paul, Benoît), représentant le (ancien) IVe arrondissement ; Higonet (voir Higonet, Guillaume, Philippe, Joseph), représentant le (ancien) Ve arrondissement ; Bastide (voir Bastide, Jules), représentant le (ancien) VIe arrondissement ; Garnier-Pagès (voir Garnier dit Pagès, Etienne, Joseph, Louis), représentant le (ancien) VIIe arrondissement ; Villeret (voir Villeret, Antoine, Médéric ), représentant le (ancien) VIIIe arrondissement ; Gréau (voir Gréau, Anne, Louis), représentant le (ancien) IXe arrondissement ; Cavaignac (voir Cavaignac, Godefroy, Jacques, Eléonore), représentant le (ancien) Xe arrondissement ; Raspail (voir Raspail, François, Vincent), représentant le (ancien) XIe arrondissement ; Bavoux (voir Bavoux, François, Nicolas), représentant le (ancien) XIIe arrondissement ; Geibel (voir Geibel, Antoine, Benoit), représentant le (ancien) XIIIe arrondissement (arrondissement de Saint-Denis) ; Dumas (voir Dumas, Alexandre), représentant le (ancien) XIVe arrondissement (arrondissement de Sceaux). Voici comment Le Constitutionnel, du 7 mai 1831, rapporta le déroulement de cette réunion : « Les citoyens désignés pour la décoration de Juillet avaient été invités à se rendre aujourd’hui à la Grande-Chaumière, passage du Saumon, pour délibérer sur plusieurs questions relatives aux dispositions de l’ordonnance du 30 avril, qui détermine la couleur du ruban, décide que ces mots donné par le roi seront inscrits sur la décoration et prescrit un serment aux citoyens désignés. La réunion était très nombreuse. Un projet de résolution a été mis aux voix, article par article, et adopté sans discussion et sans réclamation. Voici l’acte proposé à l’approbation de l’assemblée : “Considérant que le serment en France ne peut être demandé que par une loi ; que nul article de la loi du 13 décembre 1830, qui a institué la décoration de Juillet, ne prescrit de serment ; que reconnaître au gouvernement le droit d’imposer une condition quelconque en dehors de la loi du 13 décembre 1830 ce serait lui reconnaître celui de modifier arbitrairement cette loi, et par conséquence de refuser les décorations acquises ou d’en distribuer de nouvelles sans le concours de la Commission ; que le roi, comme représentant de la nation, peut remettre aux décorés de Juillet, qui alors la recevraient de sa main, l’étoile qu’ils doivent porter mais que rien de l’autorise à la donner en son nom ; que ces mots donné par le roi, changeraient la nature de la récompense, qui cesserait d’être une récompense nationale, pour devenir une faveur royale ; que les faits à raison desquels la décoration a été instituée sont antérieurs à l’existence même du gouvernement du roi ; que le seul serment à exiger, en ce cas, serait celui de fidélité aux principes qui ont mis les armes à la main et valu la décoration nationale. Par ces motifs, les citoyens présents à la délibération s’engagent à ne pas se soumettre à la condition du serment, qu’ils considèrent comme illégale. Ils s’engagent, en outre, à porter immédiatement, après la décision prise par l’assemblée, la décoration spéciale, telle qu’elle a été fabriquée sur le modèle donné par la Commission.” La commission qui avait rédigé cette déclaration étant d’avis qu’il ne convenait pas à des citoyens, surtout à des citoyens de Juillet, d’attacher de l’importance à la couleur d’un ruban, le premier article a été adopté à la presque unanimité. Sur la question de l’inscription Donné par le roi, il a été clairement expliqué qu’il ne pouvait être dans la pensée d’aucun des patriotes de Juillet de refuser la décoration de la main du roi, et que la résolution n’était proposée que dans l’intérêt des principes et de la loi. La troisième question, celle du serment, a été résolue pour des motifs semblables. L’ordre le plus parfait a été observé dans cette délibération. Parmi cette élite des patriotes de Juillet, plusieurs portaient des marques glorieuses de leur courage. On a distingué avec intérêt un vieux citoyen (voir Decombis, Antoine) blessé une première fois, le 14 juillet 1789, devant la Bastille, et blessé de nouveau, le 28 juillet 1830, devant l’Hôtel de ville. Il avait obtenu la médaille commémorative de la victoire du 14 juillet 1789. Toute l’assemblée s’est empressée de rendre honneur à ce vétéran de la liberté. La séance levée, plusieurs des assistants se sont empressés de se séparer du ruban bleu bordé de rouge. Une quête a été faite au profit des détenus politiques. » Son nom est, comme décoré de la croix de Juillet, sur une liste de décorés sur laquelle devait être choisie une députation de vingt-quatre décorés de la croix de Juillet et de vingt-quatre décorés de la médaille de Juillet pour assister, à la Bastille, aux cérémonies qui devaient marquer le premier anniversaire de la révolution de Juillet. En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, il reçut, auprès de la mairie du (ancien) Xe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. Il mourut en 1870. Il demeurait 25, rue de l’Université en 1830-1831 mais 6, rue des Beaux-Arts en 1831 in Archives nationales F/1dIII/36 et aussi rue des Beaux-Arts mais numéro illisible in Archives de Paris VD6 524 n° 3 ; 3, rue des Beaux-Arts in Archives nationales F/15/2557-2559. Les Barricades immortelles du peuple de Paris, relation historique, militaire, anecdotique des journées des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830 et du voyage de Charles X jusqu’à son embarquement, par P. C., Paris, Leroi, 1830, p. 334-335 ; Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, Nom des personnes qui se sont distinguées dans les mémorables journées p. 273 ; Révolution des départements ou histoire complète et détaillée des troubles qui ont éclaté dans les départements et des événements qui ont eu lieu dans chaque ville en particulier depuis l’insurrection de la capitale, par J.-B. Ambs, Paris, Terry jeune, libraire, Palais-Royal galerie de Valois, n° 185, 1831, p. 113-114 ; Rapport au général Lafayette sur l’enlèvement des poudres de Soissons, extrait du Moniteur du 9 août 1830, Alexandre Dumas, Paris, imprimerie de Sétier, rue de Grenelle-Saint-Honoré, n° 29 ; Le Constitutionnel, 5 août 1830 ; Le Courrier français, 2 août 1830 ; L’Echo français, 5 août 1830 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris Vbis7K4 1, Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, Xe arrondissement ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la croix de Juillet du (ancien) Xe arrondissement ; Archives de Paris VD6 524 n° 3 ; Archives de Paris VD6 545 n° 3 (liste des décorés du Xe arrondissement) ; Archives de Paris VD6 631 n° 1 in dossier Mardelle, Jean, Alexandre ; Archives nationales F/1dIII/36, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 août 1831 par la mairie du (ancien) Xe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) Xe arrondissement ; Archives nationales MI 217 24 (une lettre de Lafayette à Dumas lui recommandant deux officiers polonais) ; Archives nationales F/15/2557-2559, état nominatif des membres de la Commission des récompenses nationales et des membres des jurys ; Le Constitutionnel, 7 mai 1831 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, huitième série, nouvelle édition, Paris chez Lévy frères, 1869, pp. 162-166.


[1] Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait de faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.

  

1.

Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait de faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.

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