Duvergier, Jean-Marie, Aimé
Biographie
Né à Kernault (Finistère). Colonel en disponibilité en 1831. Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) IVe arrondissement. Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie de cet arrondissement. Sa médaille lui fut délivrée, par l’intermédiaire du sous-préfet de Lisieux (Calvados) le 20 juillet 1831. Il comparut, le 27 avril 1831, devant le juge de paix du (ancien) IIIe arrondissement, pour attester que Franzenberg de, Louis, François avait « été tué le 29 juillet 1830 en combattant près le Théâtre-Français pour la cause de la liberté ; que depuis huit ans il cohabitait et vivait maritalement avec madame Marie-Louise, Esprit Bunel, que son intention avait toujours été de légitimer un jour cette union et que tout porte à croire que ce projet se serait réalisé puisque le père du défunt habitait et vivait avec eux comme en famille, depuis près de trois ans ; que même encore M. de Franzenberg père considère madame Bunel comme la veuve de son fils et lui témoigne le même attachement ». Il délivra le certificat suivant en faveur d’Hémard, Alexis : « Je, soussigné, déclare que le sieur Hémard, Alexis est garçon de salle dans l’hôtel où je loge, qu’il m’est donc parfaitement connu, que sur sa demande le mardi 27 (au soir) juillet, je lui ai donné un fusil et des munitions ; qu’avant d’être armé, il avait attaqué à coups de pierres et avec beaucoup d’intrépidité des gendarmes dans la rue Montesquieu ; qu’il s’est battu au bout de la rue Croix-des-Petits-Champs et de la rue Saint-Honoré le 28 ; qu’il était avec moi place des Victoires, que là je le suivis mais que je le retrouvais le soir au poste des Petits-Pères. Il s’est encore battu le jeudi 29, place du Palais-Royal, rue de Rohan, et s’est comporté partout en brave et loyal citoyen. J’atteste de plus qu’il était à Rambouillet avec moi ; et qu’enfin il a remis à M. Moreau, armurier, rue Richelieu, n° 35, le fusil que j’y avais fait prendre pour le lui donner. » Il délivra le certificat suivant en faveur de Poncelet, Etienne, Ovide : « Je, soussigné, déclare qu’Ovide Poncelet est cuisinier dans l’hôtel où je loge, qu’il m’est donc parfaitement connu, que, sur sa demande, je lui ai donné le mardi 27 juillet un fusil et des munitions, que le même jour il s’est battu au bout de la rue Croix-des-Petits-Champs et de la rue Saint-Honoré. Le mercredi, place des Victoires et aux Petits-Pères, que, là, je l’ai perdu mais que je l’ai retrouvé au poste des Petits-Pères le jeudi, à la place du Palais-Royal, rue de Rohan et qu’il s’est conduit partout en brave et loyal citoyen. J’atteste de plus qu’il était à Rambouillet avec moi ; qu’enfin il a remis à M. Moreau, armurier rue de Richelieu, n° 35, le fusil que j’y avais fait prendre pour le lui donner. » Il était le père de Duvergier, Elphege, Abdon, médaillé de Juillet (voir ce nom). Il signa un certificat de notoriété pour établir que De Franzenberg avait été tué le 29 juillet au Théâtre-Français et qu’il avait pour concubine depuis huit ans Bunel, Marie-Louise, Esprit. La Gazette de Québec, en date du 3 octobre 1833, rapporta ainsi la mort du colonel Duvergier, en reprenant un article du Temps : « Le général, plus connu sous le nom du colonel Duvergier, qui vient de mourir à Porto des suites de la blessure qu’il avait reçue au bras à l’affaire du 5, et de l’amputation qui avait été jugée nécessaire, s’était fait remarquer par une constante opposition à la royauté de 1814; il avait subi sous la Restauration plusieurs condamnations, et il était emprisonné à Sainte-Pélagie avec le lieutenant Laverderie, à la suite de la conspiration du 19 août, quand le poète Eugène de Pradel et le lieutenant de dragons Marchebaut facilitèrent son évasion et celle de son camarade de captivité, en glissant dans le portefeuille du concierge, que L’improvisateur occupait de poésies et de littérature, deux permissions de visiteurs qui n’étaient point entrés et sous le signalement desquels sortirent les deux condamnés politiques. Le colonel Duvergier faisait partie de la légion française d’Espagne en 1823, et il se retira à Londres à la suite de la prise du Trocadéro, Il était rentré eu France depuis peu de temps, quand éclata la révolution de Juillet, à laquelle il prit une part active, sans trouver, comme on sait, beaucoup de concurrents ou d’imitateurs parmi les officiers de son grade ou des grades supérieures. » La Gazette des tribunaux, en date du 29 janvier 1836, rapporte la curieuse affaire qui mit les deux veuves du colonel Duvergier aux prises du tribunal de Lisieux, les 20 et 21 janvier précédents, pour un reproche de bigamie. L’article est ainsi rédigée : « Cette affaire qui promettait des détails intéressants, avait attiré dans la vaste salle d’audience du tribunal un auditoire nombreux et choisi. Une Anglaise, la dame Tipping, venait réclamer, pour elle et ses deux enfants, contre la première femme et le fils du colonel Duvergier les droits attachés à sa qualité d’épouse légitime de celui-ci. La dame Tipping est âgée d’une quarantaine d’années. Ses traits flétris beaucoup plus par le chagrin que par l’âge conservent encore quelque beauté. La douceur de sa physionomie, la modestie et la décence de son maintien excitent la sympathie générale. Elle se place en face de l’un de ses adversaires, M. Elphège Duvergier, jeune homme de 25 ans environ. La dame Lenormand, autre adversaire de la dame Tipping et mère de M. Elphège, n’est pas présente. Voici en résumé les principaux faits résultant des plaidoiries qui ont occupé deux audiences. En l’année 1810, M. Aimé Duvergier, alors jeune militaire, appartenant à une des meilleures familles de l’arrondissement de Lisieux, épousa à Caen la demoiselle Lenormand. A peine marié, il fut forcé de quitter sa femme et d’aller rejoindre son corps. Il revint dans ses foyers en 1815 avec le grade de lieutenant-colonel. Des dissentiments graves éclatèrent bientôt entre les époux. M. Duvergier prétendait que pendant son absence sa femme ne lui avait pas gardé la plus stricte fidélité. Celle-ci renvoyait à son mari les mêmes reproches. Ils se séparèrent de fait en 1816. Le colonel vint à Paris amenant avec lui son fils Elphège, alors âgé de 3 ou 4 ans ; la dame Lenormand se retira à Caen dans sa famille. Depuis cette époque toutes relations entre eux cessèrent à tel point que le colonel passait pour veuf dans les sociétés qu’il fréquentait, et qu’Elphège lui-même croyait avoir perdu sa mère lorsqu’il était encore en bas âge. M. Duvergier se jeta dans les conspirations politiques. En 1821, il fut impliqué dans une accusation de complot contre la sûreté de l’Etat, traduit devant les assises de la Seine, condamné à plusieurs années d’emprisonnement et renfermé à Sainte-Pélagie. Là, malgré l’étroite surveillance, dont il était l’objet, il trouva le moyen d’intéresser à son sort une jeune femme, et guidé par le fil de cette nouvelle Ariane, il s’échappa de prison et se réfugia en Angleterre. Son fils vient l’y rejoindre. Vers la fin de 1824, le colonel était intéressé dans un établissement de distillerie, situé dans l’un des faubourgs de Londres, Kennington Lane, près du jardin public du nom de Wauxhall. Dans son voisinage vivait une jeune veuve, belle, sage, et, qui plus est, ayant la réputation de l’être malgré l’essaim d’adorateurs qui voltigeait autour d’elle. Aussi était-elle recherchée en mariage par un riche marchand de la cité, quand le colonel se présenta chez elle. Celui-ci mit vainement en œuvre, pour la séduire, tous les moyens connus, depuis l’épitre sentimentale jusqu’à la menace de se brûler la cervelle ou de s’empoisonner. La vertu de Mme Tipping (car c’était elle) fut inébranlable, et quoique cette dame ne fût pas indifférente aux mérites du colonel, elle aurait infailliblement figuré parmi les notabilités féminines de la cité, s’il ne se fût hâté d’enlever tout avantage à son rival en se présentant aussi comme épouseur. Inutile d’ajouter que le sieur Duvergier passait pour veuf, que Mme Tipping était trop prévenue en sa faveur pour le croire capable d’une imposture, et que ses soupçons, si elle eût pu en concevoir, auraient été nécessairement dissipés par les récits naïfs et ingénus du jeune Elphège. Le mariage fut célébré le 6 décembre 1824 à Reading, ville du comté de Berth, en l’église paroissiale de Saint-Gilles, suivant les formalités voulues par la coutume anglaise. De Reading les nouveaux époux allèrent, comme on dit en Angleterre, faire voyage des noces, lequel équivaut à ce qu’on nomme chez nous la lune de miel, puis, ils revinrent à Londres. L’amour, une fois satisfait, vint pour l’ambitieux colonel le besoin de faire prompte fortune, mais dans ce projet il réussit moins bien que dans l’autre. Ses capitaux, ceux de sa femme furent perdus dans de folles spéculations. Lui-même fut jeté en prison par ses créanciers, et il y serait longtemps resté sans l’intervention des parents de sa femme qui obtinrent son élargissement. En 1828, n’ayant plus à redouter les suites de son évasion de Sainte-Pélagie, il vint en France avec son fils pour y suivre un procès important qu’il avait devant le tribunal de Lisieux, et pour y recueillir une succession qui lui était échue. La fortune ne lui fut pas plus favorable en France qu’en Angleterre. Il suivait à Bordeaux l’exécution d’une nouvelle entreprise industrielle, quand il reçut de son fils Elphège, qu’il avait laissé à Lisieux, une lettre par laquelle celui-ci, lui annonçant qu’il avait eu à son grand étonnement la visite de sa mère de Normandie, le priait de lui expliquer le fait si inconcevable pour lui d’un double mariage. Le colonel répondit qu’il n’avait pas épousé Mme Tipping, que seulement, pour faire croire à un mariage et se donner ainsi les moyens de vivre maritalement sans scandale, ils avaient voyagé ensemble pendant quelque temps, suivant l’usage d’Angleterre. Ce mensonge obligé, loin de tirer son auteur d’embarras, ne fit que rendre sa position plus critique, car Elphège ayant tout à coup discontinué sa correspondance avec la dame Tipping, celle-ci prit l’alarme et, regardant le silence du fils comme un signe certain des projets d’abandon du père, elle écrivit à ce dernier qu’elle était décidée à se rendre en France, et qu’il la verrait arriver sous peu. Cette nouvelle foudroya le colonel. Il ne vit d’autre moyen de conjurer l’orage que d’avouer à Mme Tipping tout ce qui s’était passé, en la suppliant au nom de leurs enfants communs et par pitié pour lui-même de s’abstenir de ce fatal voyage en France. Le sort du général Sarrazin [condamné par la cour d’assises de la Seine, pour bigamie, en 1819, à dix ans de travaux forcés et à l’exposition N.D.A.] était présent à la pensée du colonel, il savait qu’il avait tout à redouter de la haine que lui avait vouée la famille de sa première femme. Mme Tipping se résigna, c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Aussi bien sa position en Angleterre, depuis le départ de son mari, était des plus misérables et celui-ci pouvait seule l’alléger pour l’avenir. Cependant tout n’était pas fini. Après la révolution de 1830, le colonel voulut reprendre du service avec son ancien grade ; il sollicita même de nouvelles faveurs en dédommagement des persécutions qu’il avait, disait-il, souffertes sous la Restauration. Pour faire taire ces exigences, le ministre, auquel des renseignements confidentiels avaient été donnés sur la conduite antérieure de M. Duvergier, lui répondit qu’avant de réclamer une haute position dans l’armée française il devait se laver du reproche de bigamie. C’est alors que le colonel, effrayé de ce qu’il venait d’apprendre, et plus encore dans l’intérêt de sa sûreté personnelle que de son ambition, écrivit à Mme Tipping à la date du 4 mars 1831, la lettre suivante :
“Ma bien aimée Fanny, Je croyais que mes ennemis m’avaient laissé tranquille. Mais il n’en est pas ainsi; un général, de mes amis, vient de me quitter et m’a dit que ma nomination était arrêtée au palais du Roi, parce que j’avais deux femmes. J’en appelle à vous, ma chère Fanny, pour dire la vérité, Je vous envoie un modèle de déclaration, que je vous implore de me renvoyer au plus tôt possible. Peut-être que cette pièce, qui sera remise à un homme puissant, fera tomber les intrigues qui se trament contre moi, sans quoi toutes mes espérances seront perdues. J’ai différé de vous écrire pendant quelques jours, dans l’espoir de vous apprendre de bonnes nouvelles; maintenant, la cause des obstacles que j’ai rencontrés vous est connue ainsi qu’à moi. Embrassez tendrement mes chers enfants pour moi. Puissent-ils être plus heureux que moi ! Votre sincère ami, pour toujours.”
»Modèle de déclaration : “Je déclare, par la présente, que je n’ai jamais été mariée à M. Aimé Duvergier ; je dois aussi déclarer qu’aussitôt que Monsieur sut que j’avais quelques penchants à l’aimer, il me déclara formellement qu’il ne pouvait m’épouser, parce qu’il était déjà marié ; que sa femme vivait encore; mais qu’ils étaient séparés pour toujours, pour cause d’inconduite de sa part. Comptant sur l’honneur et la probité de M. Duvergier, je me suis donnée à lui. La loi ne nous a pas unis l’un à l’autre, mais seulement nos cœurs; et je porte le défi à qui que ce soit, de prouver le contraire de ma déclaration. Je publie aujourd’hui dans les journaux, que si aucun officier public ou ecclésiastique puisse fournir la preuve de mon mariage avec M. Duvergier, je le prie de l’envoyer directement à l’ambassadeur français, à Londres, afin que ce dernier l’expédie à son gouvernement. J’espère que cette démarche donnera la preuve la plus péremptoire des calomnies répandues contre M. Duvergier. Si cette déclaration n’était pas jugée suffisante, je suis prête à la donner en forme ou manière qui pourra être exigée. Londres, (date) 1831. F. TIPPING.
»P. S. En faisant ceci (ajoutait M. Duvergier), vous me sauverez la vie. Envoyez-moi ceci, et écrivez-moi aussitôt que possible ; mais mettez la déclaration sur une feuille séparée, et ployez votre lettre de manière à ce que le timbre de la poste soit sur la feuille de la déclaration.
»On lit, en outre, en marge de la lettre ce renvoi significatif : “Il est bien entendu que la publication dans les journaux dont vous parlez ne doit pas être faite.”
»Il est encore à remarquer que cette lettre, écrite de manière à ne pas trop compromettre son auteur, si elle était interceptée, portait, au lieu de l’adresse accoutumée : “Mme Duvergier, à Londres, cette suscription : Mme F. D. Payne, etc. (Mme Payne était la belle-sœur de Mme Tipping.) La déclaration fut envoyée ; mais cette déclaration mensongère arrachée à la faiblesse d’une pauvre femme, à son amour pour ses enfants dont le colonel était le seul protecteur possible, et, il faut bien le dire aussi, à un reste de tendresse pour le malheureux qui l’avait trompée, excita dans l’âme de celui-ci de vifs et cuisants remords. Le 15 mars il annonce à sa femme qu’il a reçu la déclaration ; il lui en témoigne toute sa reconnaissance, mais il ajoute qu’il est très indisposé, très malheureux et tellement agité des nerfs qu’il ne peut écrire. Ce fut sans doute autant pour se soustraire aux dangers de sa position en France, que pour satisfaire le besoin d’une activité inquiète que le colonel Duvergier prit du service dans l’armée de don Pedro en qualité de sous-chef d’état-major. Frappé à mort devant Porto il fut fait général sur le champ de bataille et rendit l’âme entouré de l’élite de l’armée portugaise. Son fils qui l’avait suivi revint en France et s’y retrouva avec sa mère, la dame Lenormand, en présence de la dame Tipping et de ses deux enfants qui venaient revendiquer leur part dans la succession du colonel.
»Le second mariage était nul sans contredit ; mais il pouvait, s’il avait été contracté de bonne foi par la dame Tipping, produire en sa faveur et au profit de ses enfants tous les effets civils. C’est donc sur cette question de fait que la discussion s’est engagée entre Me Montigny, avocat du barreau de Paris, pour la dame Tipping, et Mes Deschamps et Lemaitre pour Elphège Duvergier et la dame Lenormand. M. d’Hacqueville, procureur du Roi, a conclu en faveur de la dame Tipping. » Duvergier demeurait 12, rue Croix-des-Petits-Champs en 1830-1831 ; à Combray, commune de Fauguernon (Calvados) en 1831. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris Vbis1K4 2, Département de la Seine, IVe arrondissement, contrôle nominatif des citoyens décorés de la médaille de Juillet, 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés du (ancien) IVe arrondissement ; Archives de Paris VD6 277 (il signe Duvergier, Aimé) ; Archives de Paris VD6 278 in dossier Hémard, Alexis, idem in dossier Poncelet, Etienne, Ovide ; Archives de Paris VD6 281 n° 1, Etat nominatif des militaires décorés de la croix spéciale ou de la médaille, inscrits sur les listes du (ancien) IVe arrondissement de Paris (où son nom est rayé) ; Archives de Paris VD6 288 n° 7, (ancien) IVe arrondissement, Liste des militaires ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) IVe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/55 in dossier Franzenberg, Pierre, André, François ; la Gazette des tribunaux, 29 janvier 1836.