Evrard, Dominique

Biographie


Il est compris dans une liste de blessĂ©s de la mairie du (ancien) VIe arrondissement. Il reçut un secours de vingt francs, le 23 aoĂ»t 1830, Ă  la mairie du (ancien) VIe arrondissement. Il demeurait Ă  la Plaine-Saint-Denis en 1830 ou 1831. Archives de Paris VD6 360 n° 5, mairie du (ancien) VIe arrondissement, III, Enregistrement des bons dĂ©livrĂ©s par MM. les membres de la Commission des blessĂ©s, contenant autorisation de dĂ©livrer des secours aux veuves, orphelins et blessĂ©s, sur le fonds de dix mille francs reçu Ă  cet effet de la prĂ©fecture par M. Caius, maire du (ancien) VIe arrondissement et sur les souscriptions dĂ©posĂ©es entre les mains de M. Grondard, trĂ©sorier, idem mĂŞme rĂ©fĂ©rence VII RĂ©partition des fonds de la souscription nationale.

Evrard, Emile.

Il fut tuĂ©, le 29 juillet, selon une seule source : Une des victimes de juillet 1830, autobiographie d’Emile Evrard. On ne retrouve la trace de Evrard, Emile, nulle part ailleurs et presque sĂ»rement ne s’agit-il que d’un rĂ©cit de fiction. Cette autobiographie Ă©tait ainsi rĂ©digĂ©e : « A Son Excellence Monsieur le duc de Broglie, ministre de l’Instruction publique.

Monsieur

Dans une Ă©poque Ă  jamais mĂ©morable, vous avez Ă©tĂ© Ă©levĂ©, par l’estime de vos concitoyens et le choix du Prince, Ă  la tĂŞte de l’Instruction publique.

GĂŞnĂ© dans sa marche, dirigĂ© dans un but contraire aux besoins du pays, l’enseignement semblait appeler de tous ses vĹ“ux une rĂ©forme salutaire : nous sommes sĂ»rs de l’obtenir. Votre nom se lie Ă  toutes nos prospĂ©ritĂ©s comme Ă  notre gloire. Oui, faire pĂ©nĂ©trer l’instruction jusque dans les derniers rangs, Ă©clairer les hommes pour les rendre meilleurs, leur enseigner leurs droits, comme les pĂ©nĂ©trer de leurs devoirs, est et sera toujours la noble tâche que vous vous proposerez.

La Patrie a perdu dans ces grandes journĂ©es un citoyen recommandable ; il promettait un sujet distinguĂ© Ă  l’UniversitĂ©. De son vivant, vous l’eussiez accueilli ; vous accueillerez ce qui survit Ă  sa tombe, sa belle âme et ses gĂ©nĂ©reux sentiments. Il eĂ»t prodiguĂ© mille vies pour la dĂ©fense de la Patrie : vous porterez quelque intĂ©rĂŞt Ă  tout ce qui nous en rappelle le souvenir.

AgrĂ©ez, Monseigneur, l’hommage fait Ă  Votre Excellence,

De votre très humble et très obĂ©issant serviteur, Valingayet.

Préface.

La curiositĂ© me conduisit dernièrement Ă  visiter les malheureuses victimes des sanglantes journĂ©es de Juillet. J’étais arrivĂ© Ă  Beaujon. Une foule nombreuse entourait le lit des blessĂ©s. Un d’eux semblait plus particulièrement intĂ©resser en sa faveur, c’était le pauvre Evrard, pâle, abattu, se dĂ©battant contre les horreurs de la mort. Dans les moments d’intervalle que lui laissait la douleur, il adressait la parole Ă  ceux qui l’entouraient, leur parlait de sa famille, de la France. AussitĂ´t qu’il m’aperçut : “Vous ici, Alphonse, me dit-il : Ah ! mon ami, que je suis aise de vous revoir ! Cette vue rendra mes derniers moments moins cruels. Il est dur de mourir loin d’une mère, d’une sĹ“ur, que l’on chĂ©rit. Mon ami, je vous les recommande. Donnez-leur de mes nouvelles ; dites-leur bien qu’Evrard...” Il ne put en dire davantage ; il n’était plus de ce monde.

LiĂ© avec lui de l’amitiĂ© la plus Ă©troite, je fis tout ce qui fut en mon pouvoir pour adoucir le coup que la nouvelle de sa mort devait porter Ă  sa vĂ©nĂ©rable mère ; je lui fis passer les effets de mon infortunĂ© ami. Madame Evrard daigna me confier ces notes pour les livrer au public. C’est un devoir sacrĂ© que je remplis en les publiant. Ce sont les diverses impressions qu’éprouva Emile Evrard depuis son enfance jusqu’à l’heure de sa mort. Elles renferment quelques idĂ©es sur l’enseignement, dont la nouvelle administration peut tirer avantage. On y verra une âme droite, un cĹ“ur gĂ©nĂ©reux, qui eut toujours l’arbitraire en horreur et ne cessa de brĂ»ler du feu sacrĂ© de la patrie. C’est le patrimoine de la veuve. Les Parisiens rechercheront avec empressement et liront avec plaisir la biographie d’un des braves, qui combattait avec eux et mourut pour la libertĂ©. Une des victimes de juillet 1830.

Je naquis, en 1788, de parents pauvres et pourtant honnĂŞtes. Vers cette Ă©poque de grands changements avaient eu lieu en France : l’ancien ordre de choses avait disparu ; le peuple, las de servir en esclave, au profit d’une cour prodigue et tracassière, Ă©trangère aux besoins du temps, pleine de fatuitĂ© et de morgue, avait renversĂ© un pouvoir inhabile Ă  le protĂ©ger, et sur les dĂ©bris d’un trĂ´ne Ă©croulĂ©, assis les bases d’une rĂ©publique. Des excès que l’on commit en son nom, ne doivent pas faire oublier les principes sages et tutĂ©laires que nous lui devons. Les droits de l’homme furent reconnus, ceux du citoyen furent proclamĂ©s, et il resta dĂ©montrĂ© qu’un gouvernement, quelle qu’en soit la forme, n’est rien autre chose qu’un système lĂ©gal consenti entre le prince et la nation, qui lui dĂ©lègue ses pouvoirs dans l’intĂ©rĂŞt de tous et pour l’avantage de chacun. L’étranger, aux regards avides, triste instrument de servitude, ne vit pas sans jalousie les jours de prospĂ©ritĂ© et de gloire auxquels Ă©tait appelĂ©e la France ; la tyrannie en trembla, et les divers potentats de l’Europe protestèrent contre ces changements, Ă©tablissant ainsi une solidaritĂ© entre les trĂ´nes, convaincus d’ailleurs que si un seul peuple parvenait Ă  s’affranchir, celte influence s’étendrait par un admirable instinct jusque dans leurs sujets, et que leur règne serait passĂ© : ils armèrent ; et la patrie vit, comme par enchantement, des bataillons nombreux sortir de son sein pour voler au soutien de ses droits et de son indĂ©pendance. Quoique manquant de tout, nos soldats firent des prodiges de valeur incroyables : c’est qu’ils combattaient pour la patrie, et qu’il n’est rien d’impossible Ă  des cĹ“urs embrasĂ©s de l’amour sacrĂ© du pays. Après avoir repoussĂ© nos ennemis du sol natal, nous les refoulâmes jusque dans leurs foyers, oĂą nous Ă©tablĂ®mes la victoire et nos principes. Nous combattĂ®mes tour Ă  tour le Romain dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, le Germain aux habitudes stationnaires, le Russe encore rustique et barbare, l’Espagnol aux idĂ©es antiques et chevaleresques, l’Anglais Ă  la langue traĂ®tresse ; tout fut Ă©branlĂ©, tout proclama la supĂ©rioritĂ© de nos armes.

J’étais jeune alors ; mais quoiqu’enfant la nouvelle d’une victoire, le bruit d’un succès faisaient palpiter mon cĹ“ur d’une douce Ă©motion. Tout retentissait du tumulte de la guerre : la France Ă©tait un camp ; partout on manĹ“uvrait, partout on s’exerçait Ă  la tactique militaire. Les amusements du premier âge se ressentaient de cette prĂ©occupation des esprits. C’étaient des troupes d’enfants, un tambour en tĂŞte, commandĂ©es par le plus hardi d’entre eux, s’avançant avec ordre et courage Ă  l’attaque d’une redoute, Ă  la prise d’une place ; une butte de terre, une enceinte garnie de palissades, tels Ă©taient les camps qu’il fallait emporter ; et le premier qui avait pĂ©nĂ©trĂ© les lignes ennemies, qui avait arborĂ© son drapeau ; celui-lĂ , vainqueur, Ă©tait proclamĂ© gĂ©nĂ©ral, et ramenĂ© en triomphe. C’est ainsi que nous prĂ©ludions, sans nous en douter, Ă  de glorieuses destinĂ©es.

J’étais parvenu Ă  ma douzième annĂ©e : c’est l’âge oĂą les classes pauvres des citoyens se demandent ce qu’ils feront de leurs fils. Mes parents avaient perdu leur fortune, et leurs moyens ne leur permettaient pas de me donner dans le monde un rang fort Ă©levĂ© ; ils songèrent en consĂ©quence Ă  me mettre en apprentissage. Après avoir dĂ©libĂ©rĂ© sur les avantages des divers mĂ©tiers de la sociĂ©tĂ©, ils s’arrĂŞtèrent Ă  l’idĂ©e de faire de leur fils un menuisier. Ce qui les fit pencher vers cet Ă©tat fut la lecture de J.J., pour lequel ma mère avait un vĂ©ritable culte. Me voilĂ  donc, nouvel Emile, parĂ© du tablier, la varlope en main, occupĂ© dans l’atelier du père Simon, Ă  couper, tailler, raboter du matin au soir. Cet Ă©tat est minutieux ; il demande du calme, de l’adresse ; il veut la pensĂ©e tout entière ; la moindre distraction altère, anĂ©antit l’ouvrage de plusieurs jours. Comment m’assujettir Ă  cette attention de tous instants, Ă  cette exactitude accablante ? J’étais d’une autre trempe ; ma pensĂ©e, accoutumĂ©e Ă  planer dans l’espace, Ă  suivre nos armĂ©es Ă  la piste, laissait lĂ  l’établi et le ciseau pour assister Ă  un nouveau campement de nos troupes ; mon ouvrage Ă©tait abandonnĂ© au guide d’une main aventureuse, et le père Simon de s’indigner ; c’était reproche sur reproche : “Madame Evrard, votre Emile est un gâte-tout ; nous n’en ferons rien ; l’ouvrage pĂ©rit dans ses mains ; il n’a pas l’esprit Ă  la chose ; il dĂ©range mes ouvriers, et foi de père Simon, vous ferez bien de l’enrĂ´ler : on peut en faire un mousse, et vous m’obligerez de le retirer.” Emile, me dit ma mère Ă  la première vue, vous m’affligez. J’avais comptĂ© sur vous pour l’avenir, et les rapports qui me sont faits m’ôtent toute espĂ©rance ; j’avais pensĂ© qu’après la mort de votre père vous auriez senti tout ce que ma position, a de pĂ©nible : une sĹ“ur et vous, c’est beaucoup pour une pauvre veuve obligĂ©e de suffire par son travail aux besoins de sa famille. Serai-je assez malheureuse, avec toutes mes peines, d’avoir encore Ă  gĂ©mir sur la conduite de mon fils ; et des torrents de larmes baignèrent son visage. Eh ! quoi, ma mère, m’écriai-je, c’est moi qui vous afflige ? quels reproches vous a-t-on faits ? Parlez, qui a pu vous dĂ©soler de la sorte ? Et j’appris les plaintes du père Simon, que dès-lors je pris en grippe. Je ne voulus plus retourner chez lui ; je protestai que je ne remettrais pas les pieds chez un misĂ©rable qui avait cherchĂ© Ă  m’aliĂ©ner le cĹ“ur de ma mère. Mais que faire de moi ? Ă  quelle carrière me destiner ? c’était l’objet des soucis de madame Evrard, quand un coup du ciel, un de ces Ă©vĂ©nements inattendus qui changent la destinĂ©e de l’homme, vint nous tirer de cet Ă©tat de perplexitĂ© et de malaise.

Un ami de famille, que nous n’avions vu depuis longtemps, employĂ© dans les armĂ©es d’Italie, fut appelĂ© Ă  Grenoble pour y rĂ©gler une affaire importante ; il vint nous voir, nous parla de la guerre, des succès de nos armĂ©es ; et instruit de notre situation et de notre embarras : “Votre fils vous gĂŞne, madame, en s’adressant Ă  ma mère, je le prends sous ma tutelle, il est fort, vigoureux ; nous en ferons un militaire : c’est la vocation de tous les Français. Quand la patrie est en danger, tout doit marcher, aucun Ă©tat ne peut remplacer la noble profession des armes ; il faut s’ensevelir sous les ruines de la France ou porter sa gloire et son nom dans toutes les contrĂ©es de l’Europe ; le choix n’est pas douteux. Mais, en attendant, mon brave (en me prenant la main) que nous portions le mousquet, il faut travailler, s’instruire, Ă©tudier l’histoire, la gĂ©ographie, se proposer pour modèle quelques grands hommes des rĂ©publiques de Rome ou d’Athènes, apprendre les mathĂ©matiques, oh ! beaucoup de mathĂ©matiques, puis, nous verrons ; tu m’écriras. Madame, ce projet est digne de vous ; vos ancĂŞtres ont servi avec quelque distinction, et votre fils leur ressemblera. Au surplus, vous n’avez aucune dĂ©pense Ă  faire, je me charge de tout ; je connais qui s’en chargera, et bientĂ´t Emile sera au nombre de ces jeunes Ă©lèves de nos lycĂ©es d’oĂą sortent chaque jour tant de vaillants soldats, de braves citoyens.”

J’étais ivre de joie, je me sentais embrasĂ© d’un feu secret, j’appelais de tous mes vĹ“ux le jour oĂą je pourrais m’élancer au service de la patrie ; et si mon pouvoir avait Ă©tĂ© assez grand, j’aurais donnĂ© aux ans qui suivirent la rapiditĂ© de l’éclair.

A quelques jours de lĂ , je fus reçu au lycĂ©e, et vins partager avec des jeunes gens de mon âge une nouvelle existence. Ce genre de vie me plaisait beaucoup. Les jours de congĂ© nous allions en promenade, prĂ©cĂ©dĂ©s d’un tambour qui rĂ©glait la marche et le mouvement. Le jeudi, nous nous exercions aux armes ; ainsi tout me disposait et m’entretenait dans mes douces illusions. Quelques annĂ©es s’écoulèrent ; mon travail et mon application m’obtinrent un grade parmi mes condisciples, et dès lors je me crus un petit personnage. Il eĂ»t fallu me voir avec mon uniforme aux boutons reluisants, donnant des ordres, recevant et rendant le salut militaire, reprenant sur un théâtre un peu plus Ă©levĂ© les jeux de mon enfance, traçant des camps, tirant des circonvallations, inventant de nouveaux modes d’attaque et de dĂ©fense ; des journĂ©es entières, couchĂ© sur une carte de gĂ©ographie, suivant le mouvement de nos troupes, louant ou blâmant les manĹ“uvres du gĂ©nĂ©ral. Je vivais ainsi satisfait de ma position, aimĂ© de mes camarades, estimĂ© de mes maĂ®tres qui s’étaient comportĂ©s Ă  mon Ă©gard avec justice et bontĂ©. Mais le jour de l’adversitĂ© n’était pas loin, l’orage grondait il devait Ă©clater sur ma tĂŞte.

J’avais obtenu quelques prix dans ma classe : le temps des vacances Ă©tait arrivĂ© ; je rentrai chez ma mère, tenant sous le bras les signes de mon triomphe. Cette pauvre mère, comme c’est tendre une mère ! elle riait et pleurait en mĂŞme temps en m’apercevant avec mes couronnes et mes prix. “Mon Émile, ma consolation, viens ici que je t’embrasse !” Et nous restâmes dans cette position bien tendre sans pouvoir nous dire un mot ; tout Ă©tait amour, Ă©motion, dĂ©lire. Elle ne put contenir tout son bonheur : elle perdit connaissance. Etrange mystère de nous-mĂŞmes, un excès de joie comme de tristesse nous abat ! Cependant revenue Ă  elle-mĂŞme, ses premiers regards se dirigèrent sur moi : c’est mon fils ! disait-elle Ă  toutes les personnes qui l’entouraient ; en prononçant ces mots on voyait un sentiment surnaturel animer ses traits, briller dans ses yeux et ennoblir tout son maintien.

Le lendemain nous reçûmes des lettres d’Italie : il n’est pas dans notre nature d’être heureux un jour tout entier. Mon cĹ“ur fut brisĂ© en apprenant que notre vieil ami, mon protecteur, celui Ă  qui je devais tout, ce bon monsieur DĂ©vigne, avait succombĂ© dans une bataille. La victoire resta Ă  nos braves, mais mon affliction Ă©tait trop grande pour que j’en ressentisse du plaisir. Mademoiselle Hortense, sĹ“ur de monsieur DĂ©vigne, nous annonça que son frère avait, avant celle cruelle journĂ©e, obtenu pour moi une bourse au LycĂ©e, prĂ©voyance qu’il avait dĂ» avoir pour assurer la continuation de mes Ă©tudes dans le cas oĂą il pĂ©rirait. Ce dernier trait acheva de nous confondre ; ma mère et moi nous ne pĂ»mes de longtemps nous remettre de la douleur que nous causa sa perte.

Je rentrai au lycĂ©e, et commençai la nouvelle annĂ©e en faisant une visite Ă  mes maĂ®tres et professeurs, pour les remercier des notes obligeantes qu’ils avaient donnĂ©es sur mon compte. “J’ai obtenu une nouvelle faveur, leur dis-je ; je la dois Ă  vos bons soins pour moi, croyez que j’en conserverai le souvenir.” A l’exception d’un seul, de l’excellent monsieur Maisonneuve, tous me reçurent avec froideur et morositĂ©. Loin de m’applaudir d’un succès, leur visage semblait me dire que j’avais Ă  pleurer sur une disgrâce. A peine deux mois furent-ils Ă©coulĂ©s, qu’une première injustice, la plus pĂ©nible de toutes, vint me frapper; on m’ôta mes galons de sergent, galons que m’avaient mĂ©ritĂ©s ma conduite, mon travail. On prĂ©texta de la nĂ©gligence, du laisser-aller, et jamais je n’avais dĂ©ployĂ© tant d’activitĂ© ! On en revĂŞtit l’habit d’un jeune lycĂ©en, mĂ©diocre sujet, attentif Ă  Ă©pier ses camarades, peu sensible Ă  leur amitiĂ©, Ă  leur estime, ayant obtenu la faveur de ses maĂ®tres par la flatterie, les caresses, et des cadeaux que la fortune de ses parents lui permettait de faire. Ainsi la puissance de l’or pĂ©nĂ©trait jusqu’au milieu de nous ; les rĂ©compenses qui sont dues au mĂ©rite, les soins que le devoir rĂ©clame envers tous, devenus un objet vĂ©nal, dans une enceinte destinĂ©e Ă  la morale, Ă©taient le prix des largesses, des distinctions de naissance. Mon esprit jusqu’alors Ă©tranger Ă  toutes ces intrigues, se mit Ă  rĂ©flĂ©chir sur la manière dont chacun de nous Ă©tait traitĂ©, et je vis Ă  regret que les soins et les attentions se proportionnaient au degrĂ© de fortune de nos parents. Pour les boursiers, ils sont lĂ , abandonnĂ©s, vĂ©ritables parias de l’école ; c’est sur eux que retombent les occupations pĂ©nibles, humiliantes, c’est Ă  eux que l’on s’en prend quand un acte d’indiscipline a Ă©tĂ© commis ; les coupables on ne les soupçonne que dans leur sein, et ces jeunes gens flĂ©tris par l’injustice traĂ®nent sur les bancs, dans l’oisivetĂ© et la paresse, des annĂ©es qu’ils auraient pu mettre Ă  profit sous des maĂ®tres justes et intègres. Ils croupissent dans le vice ; copiant des esclaves l’astuce et la dissimulation, ils se livrent envers leurs camarades Ă  toutes les iniquitĂ©s qu’ils ont Ă©prouvĂ©es eux-mĂŞmes. J’ai rencontrĂ© dans le monde quelques-uns de ces malheureux boursiers ; l’âme flĂ©trie, le cĹ“ur corrompu, ils se sont ruĂ©s sur la sociĂ©tĂ© comme sur des ennemis ; la patrie a trouvĂ© des sujets dangereux dans des ĂŞtres qui l’auraient honorĂ©e, si le soin de leur Ă©ducation avait Ă©tĂ© confiĂ© en des mains plus pures. Quand viendra le temps oĂą l’on fera disparaĂ®tre de nos institutions toutes ces inĂ©galitĂ©s, ces distinctions qui flĂ©trissent un jeune homme dès son entrĂ©e dans la vie ; dĂ©naturent en lui les principes de morale et le font insensiblement tomber dans un système de vice et de corruption qui affligent les familles et dĂ©solent le pays !

Le jeune FrĂ©dĂ©ric de Simiane m’aborda au moment oĂą, plein de ressentiment de ce qu’on m’avait Ă´tĂ© mon grade, je me promenais de long en large dans les corridors silencieux ; et prenant son ton patelin, son langage tant soit peu hypocrite (c’était l’insolent favori qui m’avait remplacĂ© dans mes fonctions) : “Vous avez du chagrin, me dit-il, et je prends bien part Ă  votre peine. Vos camarades vous estiment, cette idĂ©e doit diminuer votre douleur ; pour moi, je vous proteste que jamais je n’aurais acceptĂ©, s’il eĂ»t Ă©tĂ© en mon pouvoir ; mais vous le savez, la règle et l’obĂ©issance que je me propose en tout, ne m’ont pas permis d’en agir autrement. Du reste, croyez que rien ne sera changĂ©, comptez sur ma bienveillance ; connaissant votre influence sur nos condisciples, j’espère que par vous je les maintiendrai facilement dans l’ordre et la discipline, et... – C’est assez, monsieur, rompons un entretien qui ne peut ĂŞtre que dĂ©placĂ© ; vous avez des fonctions, c’est Ă  vous de les remplir, si vous en ĂŞtes capable ; justifiez par votre conduite le choix de nos maĂ®tres ; pour moi, je ne puis rien pour vous, et si vous vous sentez inhabile Ă  contenir des jeunes gens que l’on conduit mieux par l’amour que par la sĂ©vĂ©ritĂ©, il fallait refuser ; c’est un grand tort de se charger d’un fardeau qu’on ne peut supporter, la chose publique eu souffre et la conscience s’en repent. Du reste, je me garderai de tirer aucune consĂ©quence des changements arrivĂ©s, l’avenir prouvera si l’on a eu tort ou raison. Je vous remercie de votre bienveillance, vous la devez Ă  tous sans exception, et quant Ă  votre estime, rĂ©servez-la au mĂ©rite, Ă  la bonne conduite.” Je ne sais, mais l’air de protection que prit envers moi ce nouvel enfant de la faveur, m’affligeait beaucoup ; je fus assez maĂ®tre de moi, cependant, pour contenir mon indignation ; j’étais mis de cĂ´tĂ© ; que s’était-il donc passĂ© ? rien : j’étais devenu boursier.

FrĂ©dĂ©ric de Simiane chercha Ă  se faire des crĂ©atures, il en trouva ; oĂą ne trouve-t-on pas des gens sans morale, toujours prĂŞts Ă  profiter de la bĂŞtise et Ă  vivre de la sottise d’autrui ? mais ils Ă©taient en petit nombre, et la plupart des Ă©lèves restèrent dĂ©vouĂ©s Ă  leur ancien sergent. Ils repoussèrent avec dĂ©dain les prĂ©sents et les rĂ©gals que leur offrit le nouveau parvenu, et le peu d’ordres qu’ils en recevaient Ă©taient accompagnĂ©s de rires et de haussements d’épaules. Les murmures commençaient, et le jour n’était pas loin oĂą les Ă©lèves devaient entrer en pleine insurrection ; je fus instruit, quoique tard, des dispositions de la rĂ©volte ; j’accourus : je m’efforçai de calmer les esprits, de les faire rentrer dans l’ordre. Il n’était plus temps : les tĂŞtes Ă©taient montĂ©es ; les injustices, la maladresse de FrĂ©dĂ©ric les avait exaspĂ©rĂ©s au dernier point : ils voulaient renverser cet injuste pouvoir.

Un jeudi que nous Ă©tions en promenade, arrivĂ©s dans une grande plaine entourĂ©e d’arbres, FrĂ©dĂ©ric fait faire halte Ă  la troupe et nous met en libertĂ© ; aussitĂ´t un haro est prononcĂ©, on serre les rangs, on entoure le sergent ; les uns armĂ©s de pierres, les autres de bâtons, s’avancent pour Ă©craser le beau Simiane Ă  l’habit galonnĂ© : “Tu nous le paieras, mauvais drĂ´le ; Ă  genou, Ă  genou ! amende honorable, sinon, dĂ©fends-toi ! choisis d’entre nous par qui tu veux commencer la lutte ; il faut que tu triomphes de tous ou rester sur la place.” L’aurait-on cru ? le lâche ! il se prosterna, demanda pardon, promit de rentrer dans les rangs obscurs, et rĂ©digea sous nos yeux un rapport excellent pour chacun, qu’il terminait en priant M. le proviseur de trouver bon qu’il rĂ©siliât ses fonctions ; que, bien qu’il n’eĂ»t qu’à se louer de toute la maison, le soin de sa santĂ© lui rendait une absence nĂ©cessaire. En consĂ©quence il partit peu après, et nous n’en entendĂ®mes plus parler. Nous Ă©tions enchantĂ©s de ce coup de main, et nous jurâmes tous de refuser si l’on Ă©levait quelqu’un d’entre nous Ă  la place du dĂ©missionnaire ; c’est ce qui arriva, et nous restâmes l’espace de deux mois sans sergent aucun.

Soit indiscrĂ©tion de la part de Simiane, ou soupçon de ce que les Ă©lèves m’entouraient frĂ©quemment et me protestaient de leur amitiĂ©, on devina en partie ce qui Ă©tait arrivĂ©. L’on crut convenable de faire une Ă©puration ; et commençant par le plus influent, on dirigea contre moi les geĂ´liers et les cerbères. J’eus vent de l’affaire ; mes camarades indignĂ©s voulaient se porter Ă  des excès, je les contins : “Laissons faire, leur dis-je, ne prenons pas l’initiative : d’ailleurs quelques jours d’arrĂŞt passeront, et nous devons rĂ©server notre jeune courage contre les ennemis de la patrie.” Le bruit s’était rĂ©pandu qu’ils Ă©taient sur le point de pĂ©nĂ©trer en France. Un ordre arrive ; je suis mandĂ© chez M. le proviseur, et du plus loin qu’il m’aperçut : “Emile, vous nourrissez un esprit dangereux dans cette maison ; vous fomentez la rĂ©volte dans un lycĂ©e auquel vous avez des obligations : vous ĂŞtes boursier, on peut vous chasser ; votre conduite est sĂ©ditieuse. ” – “M. le proviseur – Silence ! vous n’avez pas la parole ! Ă©coutez : si vous convenez de vos torts, que vous promettiez de mieux vous conduire Ă  l’avenir, j’userai d’indulgence pour cette fois seulement ; sinon le cachot vous attend. – Qu’on m’y conduise, M. le proviseur ; je ne saurais convenir de fautes que je n’ai point commises. Je me suis toujours conduit en loyal lycĂ©en ; appelez vos bourreaux, la victime est prĂŞte !” Et je fus introduit dans un cabinet sale, obscur, habitĂ© par des souris qui broyaient une paille presque en poussière, modeste lit des pauvres prisonniers. Il ne recevait le jour que par une petite croisĂ©e Ă  huit pieds de haut, et fermĂ©e par des barreaux en fer. Un coup d’œil me suffit pour en faire l’inspection. Les briques y Ă©taient dans un dĂ©sordre affreux ; des traces de sang et des murs sillonnĂ©s de pleurs, attestaient qu’en ce lieu avaient souffert de bonne heure des jeunes gens comme moi, des confrères ; tantĂ´t pour un acte d’insubordination, un devoir mal fait, une sortie dĂ©fendue, un jour de trop passĂ© auprès de bons parents ; tantĂ´t pour une rĂ©ponse Ă©nergique faite Ă  des maĂ®tres insensĂ©s ; pour un ami excusĂ©, pour avoir assumĂ© sur soi la faute d’un camarade ou s’être rĂ©criĂ© contre une injustice. Un tabouret, un pot de chambre et un vase qui servait Ă  abreuver le prisonnier, condamnĂ© jusqu’à sa dĂ©livrance au pain et Ă  l’eau, composaient le mobilier de la prison. Je m’étendis de mon long et tâchai de m’endormir. Le sommeil, cette prĂ©cieuse ressource contre l’infortune, je l’appelai en vain ; ma tĂŞte agitĂ©e ne pouvait se soumettre Ă  la rĂ©signation, vĂ©ritable vertu cependant qui vient au secours de l’honnĂŞte homme aux prises avec l’adversitĂ©. Je me reprĂ©sentais ma mère se reposant sur l’honneur de son fils, et tout Ă  coup apprenant sa captivitĂ© ; le bruit de mes arrĂŞts circulant dans la ville, attirant la honte sur mon front ; et pourtant j’étais innocent.

La nuit Ă©tendit ses voiles, et je fus plongĂ© dans une obscuritĂ© profonde ; alors je commençai Ă  m’assoupir, et sans cĂ©der tout Ă  fait au sommeil, mes rĂŞveries prirent une teinte philosophique. Je rĂ©flĂ©chis Ă  mon ĂŞtre, Ă  la France, aux rĂ©publiques anciennes, aux empires d’autrefois, et je vis partout rĂ©gner le sceptre de deux gĂ©nies opposĂ©s sur le théâtre du monde. Aristide partant pour l’exil ; Socrate mourant pour la vĂ©ritĂ© ; Annibal en fuite, abrĂ©geant sa vie par le poison ; Caton se dĂ©chirant les entrailles ; Brutus se perçant de son Ă©pĂ©e ; BĂ©lisaire errant et portant dans des contrĂ©es barbares les traces de l’ingratitude de ses concitoyens ; Homère, ce gĂ©nie sublime, demandant l’aumĂ´ne ; GalilĂ©e, chargĂ© de fers ; FĂ©nelon disgraciĂ© ; Lavoisier montant Ă  l’échafaud : tout attestait, les annales antiques comme l’histoire des temps modernes, qu’il faut expier par des souffrances el la persĂ©cution, la gloire qu’on s’est acquise et le tort d’une grande cĂ©lĂ©britĂ© ; et toutefois une force irrĂ©sistible nous pousse aux grandes choses, Ă  la pratique de la vertu ; toutes les fois que la passion nous entraĂ®ne, que nous nous plongeons dans le vice, les dĂ©sordres, une voix est lĂ  qui nous crie que nous avons transgressĂ© la loi de notre ĂŞtre ; la conscience nous poursuit tenant un fouet vengeur, qui commence dès cette vie les supplices d’une autre. Etrange destinĂ©e de l’homme; de quelque cĂ´tĂ© qu’il se tourne, les pleurs, les gĂ©missements, la douleur ne manquent pas de l’atteindre. Oui, souffrir est la loi de notre nature. Puisqu’il en est ainsi mourir, mais mourir dignement, doit ĂŞtre notre unique affaire. Un beau trĂ©pas sera dĂ©sormais ma devise.

Le jour parut ; je compris au ramage des oiseaux qui se jouaient sur le toit de la maison, qu’il faisait beau ; j’entendais les maçons travailler, les voitures courir, passer et repasser sur le rempart qui Ă©tait voisin et au niveau de ma fenĂŞtre, la troupe nombreuse des piĂ©tons qui vaquaient Ă  leurs affaires. Le temps a des longueurs diffĂ©rentes qui rĂ©pondent aux diffĂ©rentes impressions de l’âme ; rapide au sein des plaisirs, il se traĂ®ne avec effort pour celui qui est en proie Ă  la souffrance ; le prisonnier qui contemple le poids de ses chaĂ®nes, lui trouve une durĂ©e qui n’a point de terme. S’il y songe, il se dĂ©sespère ; il n’a qu’un moyen d’échapper Ă  ces tourments, c’est d’occuper fortement sa pensĂ©e, de fournir Ă  son esprit un aliment qui le dĂ©place et lui enlève l’aspect de lui-mĂŞme : c’est ce que je tâchai de faire.

Le soleil renvoyait au fond de ma prison les ombres des personnes qui passaient devant ma croisĂ©e. Il me prit fantaisie de deviner Ă  ces traits grossiers, la forme, l’âge, le caractère et les occupations de chacune.

Ce dos voĂ»tĂ© me semble celui d’un vieillard ; sa dĂ©marche est lente, il vacille ; sa tĂŞte incline vers la terre, on dirait qu’il tend Ă  en prendre possession. OĂą va-t-il ? visiter des parents qu’il aime, ou trouver un ami qui l’intĂ©resse. L’amitiĂ© est si douce Ă  cet âge ! il semble que ce soit le seul sentiment qui nous accompagne jusqu’à la tombe : car le reste nous quitte Ă  mesure que nous vivons ; les forces nous abandonnent peu Ă  peu ; nos organes s’engourdissent, nos sens s’émoussent, la vue se perd, l’ouĂŻe s’endurcit, nos membres chancellent ou se paralysent, toutes les affections si tendres de la vie, nous n’en conservons plus que le souvenir ; c’est un rĂŞve qui se perd ; l’amour, une fleur dessĂ©chĂ©e qui ne fait plus battre le cĹ“ur ; la gloire, une fumĂ©e dĂ©sormais impuissante ; l’ambition, un cerveau glacĂ© n’y trouve qu’un vain bruit ; les plaisirs du monde touchent faiblement ou ne causent que regrets. Le sort du vieillard est donc bien Ă  plaindre ? gardez-vous d’y songer. Cette insensibilitĂ© qui le gagne, est un bienfait de la providence ; il eĂ»t Ă©tĂ© trop cruel de sortir de la vie avec toutes ses attaches ; le coup eĂ»t Ă©tĂ© trop violent ; mais s’en allant insensiblement, le vieillard part de ce monde auquel il ne tenait plus que par des souvenirs que le dernier jour Ă©teint sans retour. Je ne parviendrai pas Ă  cet âge ; quelque chose est lĂ , je le sens, qui me persuade que de bonne heure j’aurai rejoint mes aĂŻeux.

Voici, si je ne me trompe, un jeune homme : il va comme le vent : sa tĂŞte est haute, son pied ferme et sa marche rapide. Que c’est beau la jeunesse ! que d’espĂ©rances elle porte en son sein ! que de charmes, que d’intĂ©rĂŞt elle inspire ! et pourtant combien de jeunes gens ne causent que regrets ! HĂ©las ! c’est que les passions sont lĂ  Ă  la porte, elles aiguillonnent, elles emportent : le jeune homme est entraĂ®nĂ© ; et si l’énergie d’un autre âge, une force supĂ©rieure ne s’en rend maĂ®tre, ne les domine, c’en est fait, il tombe, il pĂ©rit : c’est l’amour avec tous ses charmes et toutes ses perfidies ; c’est la gloire avec ses couronnes et ses expiations, c’est la patrie avec tout son enthousiasme et ses exigences qui enlacent et subjuguent. Partout du bien et du mal, partout le bon et le mauvais gĂ©nie enchaĂ®nĂ©s l’un Ă  l’autre, et prĂ©sentant Ă  leurs sectateurs une coupe qui n’est pas sans amertume. Quel est-il, ce jeune homme ? est-ce un enfant gâtĂ© par la fortune, dur, insensible, despote et fier ? oĂą soit-il des rangs obscurs de la sociĂ©tĂ© ? sera-t-il un bon citoyen ou le tyran de ses semblables ? Que je voudrais connaĂ®tre ses destinĂ©es a-t-il Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans un lycĂ©e, boursier comme moi, malheureux boursier portant la peine de l’injustice ? mais tout se tait, ces murs sont silencieux ; c’est que l’avenir est invisible et le jour de demain n’est connu de personne.

Ah ! un chapeau ; c’est une femme : elle est jeune. Quelle taille ! quel joli pied ! si les traits du visage ressemblent Ă  cette noblesse de maintien, Ă  cette tournure divine, ce doit ĂŞtre une beautĂ© piquante. OĂą allez-vous, jeune fille ? vous confesser ! eh ! de quoi, d’un peu de coquetterie ; bah ! laissez donc, le sexe est fait pour plaire, et... suffit, allons, point de dissimulation entre nous. Racontez-moi la visite mystĂ©rieuse que vous faites Ă  LĂ©on ; il vous aime, il vous l’a dit mille fois ; Ă  qui ne l’a-t-il pas dit ? Eh ! vous ĂŞtes bien sĂ»re de lui. – Oh! oui, comment pourrait-il me tromper ? c’est un ami d’enfance, tout jeunes nous jouions ensemble ; c’était mon frère, j’étais sa sĹ“ur. Combien de fois m’a-t-il dit : ZĂ©phirine, je suis souffrant, je n’ai qu’un vĹ“u, c’est de vous appartenir ; mais puis-je espĂ©rer que vous daignerez vous souvenir de moi, vous voilĂ  dans le monde, entourĂ©e de tous les prestiges de la grandeur. Vos parents songeront pour vous Ă  un parti puissant, et LĂ©on, qui vous aime, le pauvre LĂ©on sera mis de cĂ´tĂ©, vous l’oublierez pour un autre qui vous aimera moins, mais qui flattera votre amour-propre. Monsieur, lui ai-je rĂ©pondu, l’amour se passe de distinctions ; c’est très mal Ă  vous de me soupçonner capable d’une conduite aussi lâche : allez, monsieur, allez, je vous dĂ©teste. Je vais Ă  confesse, vous avez devinĂ© ; mais c’est Ă  LĂ©on que je m’adresse ; puis-je faire un meilleur choix ? il est mon ami, et Ă  lui je ne cacherai rien; je veux lui dĂ©voiler mon âme tout entière. — Gardez-vous-en bien ; je ne soupçonne pas LĂ©on, mais l’amour vit de privations, et je crains... – Portez lĂ  votre main ; comme il bat ! puis rĂ©sister Ă  tant d’ardeur, ne sommes-nous pas nĂ©es pour aimer ? Et vous, me conseiller de l’artifice ; fi ! fi ! donc. Il me sembla que ses yeux Ă©taient baignĂ©s de larmes ; j’en fus touchĂ©, je n’eus pas le courage de continuer mes remontrances ; je regrettais seulement de ne pas ĂŞtre Ă  la place de ce bienheureux LĂ©on, Ă  qui tant de fortune Ă©tait destinĂ©e. Je fis un pas vers la fenĂŞtre, comme pour revoir cette jeune fille ; toutes mes illusions tombèrent, je ne rencontrai qu’une prison. Le sort, de ZĂ©phirine me tenait Ă  cĹ“ur, je ne pouvais me dĂ©tacher de cette ombre fantastique ; je laissai circuler les autres sans les remarquer. A mon âge, le sexe occupe, agite ; c’est un feu violent qui remue, travaille, Ă©clate ; les distractions n’y peuvent rien. Je passai une journĂ©e entière Ă  des rĂŞveries sur la femme.

Cet ĂŞtre sensible et bon, qui nous donne le jour; nous rĂ©vèle Ă  l’adolescence une nouvelle vie, qui devient notre compagne, partage nos travaux et nos peines ; qui nous rend père, Ă©poux, et jusqu’à la mort remplit Ă  notre Ă©gard les devoirs d’une amie dĂ©vouĂ©e ; cet ĂŞtre nĂ© faible, dĂ©licat, condamnĂ© par la nature Ă  des douleurs frĂ©quentes, se vit encore relĂ©guĂ© par les hommes Ă  la condition la plus humble, asservi Ă  d’humiliants travaux. Avant l’établissement du christianisme, la femme fut esclave, une humble servante, ne connaissant d’autre loi que celle de l’obĂ©issance Ă  un maĂ®tre farouche, exigeant, qu’elle nommait son seigneur. C’est bien pour la femme que la vie est un tourment : aimer et souffrir compose toute son existence.

Après avoir parcouru la sĂ©rie des diverses impressions qui m’agitèrent alors, je revins Ă  ce qu’il y avait de plus rĂ©el pour moi, je revins Ă  moi-mĂŞme. Qui m’affranchira de ma captivitĂ© ? quand luira l’instant oĂą je serai rendu Ă  la libertĂ© ? Quand pourrai-je respirer librement dans l’espace, recevoir les rayons bienfaisants de ce soleil qui dore nos campagnes ? m’agiter en tout sens, sans rencontrer ces indignes murailles qui bornent mon horizon ! Quand pourrai-je embrasser ma mère, me justifier des rigueurs qu’on me fait endurer ? Tous ces vĹ“ux naissaient et s’éteignaient dans un Ă©troit espace. Je ne voyais aucun terme Ă  ma prison. Si l’on attendait de moi une soumission contraire Ă  l’honneur, il fallait me rĂ©signer Ă  pĂ©rir tout entier entre quatre murs ; car je le sentais, une vie dĂ©shonorĂ©e, une vie souillĂ©e par une bassesse me parut plus cruelle que la mort.

Cependant le lycĂ©e retentissait d’une agitation extraordinaire, le tambour rĂ©sonnait plus frĂ©quemment que de coutume. J’entendais le commandement de l’exercice Ă  feu que l’on exĂ©cutait dans la cour ; je distinguais la manĹ“uvre du canon, Ă  laquelle on formait plusieurs de mes condisciples. Que signifiait tout ce mouvement ? L’ennemi avait-il pĂ©nĂ©trĂ© dans la France ? Se serait-il avancĂ© dans le DauphinĂ©, et disposait-on de jeunes dĂ©fenseurs Ă  la Patrie ? Ces conjectures n’étaient que trop vraies.

La campagne de Russie fut suivie d’une dĂ©route occasionnĂ©e par le froid, qui engloutit nos plus belles armĂ©es ; et comme un malheur arrive rarement sans un autre, nos principaux alliĂ©s nous abandonnèrent. Cette dĂ©fection, accompagnĂ©e de la perfidie de quelques traĂ®tres, obligea la France Ă  dĂ©fendre de nouveau ses foyers contre des hordes ennemies.

Bien que le soldat français combatte vaillamment en toutes circonstances, il Ă©tait pourtant facile de s’apercevoir qu’il lui manquait une des plus puissantes excitations, la dĂ©fense de la libertĂ©. NapolĂ©on, qui avait eu le talent de rĂ©tablir l’ordre en France, de dĂ©truire les partis opposĂ©s et de mettre un terme Ă  tous les excès, oublia la cause qui l’avait choisi et pour laquelle il avait vaincu tant de fois. Au lieu de crĂ©er un système lĂ©gal, qui assurât Ă  chacun ses droits et sa libertĂ©, il jugea plus convenable de se mettre Ă  la place de la chose publique. AdmirĂ© pour son vaste gĂ©nie, qui en faisait un citoyen remarquable Ă  l’ombre d’un conseil comme sur un champ de bataille, il osa confisquer la libertĂ© Ă  son profit et mettre sur sa tĂŞte ce bandeau royal pour l’anĂ©antissement duquel la France avait fait de si grands sacrifices. Le despotisme renaquit, et NapolĂ©on enchaĂ®na Ă  son sceptre impĂ©rial de nombreux bataillons habituĂ©s Ă  obĂ©ir au moindre geste du souverain. Sa force Ă©tait dans son armĂ©e, Ă©blouie de tant de victoires, et considĂ©rant son chef comme l’homme du destin, dont ils Ă©taient l’unique instrument. Il perdit tout en perdant ses vieilles bandes ; celles qui vinrent après sentirent battre sous leur habit le cĹ“ur du citoyen ; et quand il fut dĂ©montrĂ© que NapolĂ©on n’était plus le serviteur de la patrie, le prestige s’évanouit, et le fer ennemi se fit jour jusqu’à lui : ce n’était donc plus pour l’Empereur que l’on combattait mais pour ses foyers, ses enfants, sa famille.

C’est Ă  cette Ă©poque de dangers et d’alarmes que je fus redevable de ma libertĂ©. On me conduisit sur le rempart, oĂą je fus accueilli par une troupe de braves, par mes condisciples, rangĂ©s autour d’une batterie : ils me confièrent la manĹ“uvre d’un canon, et nous vomissions la mort Ă  des milliers d’ennemis.

Je n’oublierai jamais ces jours glorieux pour moi ; j’étais noirci par la poudre ; j’avais revĂŞtu mon ancien uniforme ; mon ardeur Ă©tait sans pareille ; j’étais ivre de joie ; elle fut de courte durĂ©e, malgrĂ© nos succès de trois jours ; au quatrième, on signa une capitulation, et la ville ouvrit ses portes. Paris, nous dit-on, s’était rendu et avait admis un nouvel ordre de choses.

L’ancienne famille des Bourbons, dont jusqu’alors je n’avais pas entendu parler, reparut, prĂ©sentant Ă  la nation un contrat qui devait ĂŞtre le garant de notre libertĂ© et un obstacle invincible Ă  tout système arbitraire. Je crus de bonne foi au retour sincère des principes d’une sage administration, et peu s’en fallut que je n’applaudisse Ă  la restauration. Mais peu de jours suffirent pour changer d’avis et se convaincre de la justesse de l’observation de l’illustre prisonnier de Sainte-HĂ©lène, parlant Ă  ses amis des Bourbons et des partisans de l’ancien rĂ©gime : Ils n’ont rien appris, rien oubliĂ©. Le retour du 20 mars, les conspirations faites Ă  plaisir, et pourtant escortĂ©es de cours prĂ©vĂ´tales qui inondèrent la France du sang de ses enfants, les violations faites Ă  la Charte, les proscriptions et la mort ont dĂ©montrĂ© suffisamment qu’il ne peut exister de paix ni de bonheur pour la patrie, sous le règne de tels princes.

Les JĂ©suites, cette secte dangereuse pour les libertĂ©s publiques, qui s’insinue partout oĂą il y a une influence Ă  gagner, un peu de pouvoir Ă  conquĂ©rir, inondèrent la France, refluèrent jusque dans le palais des rois, Ă  qui ils imposèrent des ministres de leur choix, des partisans de leur doctrine. Ils Ă©levèrent plusieurs Ă©tablissements pour la jeunesse, qui se remplirent bientĂ´t d’enfants des familles les plus distinguĂ©es. Ces bons pères Ă©tant tout puissants Ă  la cour, le moyen de conserver sa charge ou d’obtenir de l’avancement Ă©tait de paraĂ®tre contribuer Ă  leur prospĂ©ritĂ©, de partager leur esprit. L’époque Ă©tait difficile : on rĂ©ussissait avec peine ; les jeunes gens ne savaient que faire : les uns s’adonnaient au commerce ; les autres entraient dans l’église ; ceux-ci par ambition, ceux-lĂ  par conviction, parce que, voyant les destinĂ©es humaines abandonnĂ©es, en France, au jouet de la fortune, au caprice des vents, ils pensèrent qu’en une telle fluctuation, il Ă©tait doux de se jeter dans les bras de la DivinitĂ©, de se consacrer au culte, au service de cette religion sublime, qui ne commande que le bien, ne vit que de vertus, de sacrifices, de dĂ©vouement envers l’humanitĂ©. Mes goĂ»ts, mon penchant, me portaient Ă  la profession des armes ; le peu que j’en avais Ă©prouvĂ© m’affermissait encore dans ces dispositions, et pourtant je n’étais pas loin d’y renoncer pour une antre carrière que je ne devais pas davantage parcourir.

J’avais eu pour directeur un digne et respectable ecclĂ©siastique, nommĂ© Moiroux ; jamais je ne le perdis de vue : il y avait un charme dans son entretien qui allait au cĹ“ur. Il connaissait Ă  fond mon caractère, et il lui Ă©tait facile de l’exalter. “Vous avez du penchant pour les armes, je ne puis que vous en louer ; rien n’est plus noble que l’état que vous voulez prendre ; cette profession, loin de vous Ă©loigner de la religion vous en rapprochera davantage. Quand on court de grands dangers, qu’à chaque instant on expose ses jours, on sent le besoin d’être bien avec Dieu ; et d’ailleurs ce n’est qu’avec une conscience pure et du courage, qui en est insĂ©parable, que l’on devient invincible. C’est ainsi que vous serez, je l’espère ; vous imiterez la noble conduite des Turenne, des Bayard, que vous devez vous proposer pour modèles. Si vous marchez sur leurs traces, la Patrie trouvera en vous un hĂ©ros et l’Eglise un dĂ©fenseur de plus.” C’était de la sorte que se passaient nos entrevues, et je ne le quittais jamais sans ĂŞtre plus content. Après les Ă©vĂ©nements qui amenèrent la Restauration, il fut un des premiers Ă  venir me voir chez ma mère ; et sentant que les derniers changements devaient apporter quelque obstacle Ă  mes penchants pour les armes : “Vous ĂŞtes embarrassĂ© et je le conçois ; l’art militaire redevient ce qu’il Ă©tait avant la rĂ©volution ; nos armĂ©es sont licenciĂ©es: on ne doit plus espĂ©rer de l’avancement ; les occasions de se signaler seront rares ; ne vous attendez plus Ă  quelque grade, ils seront le partage des fils de famille : c’est une carrière â jamais fermĂ©e ; et cependant il faut prendre un Ă©tat, avoir un rang dans le monde. Malheur au jeune homme oisif qui ne sait occuper ses moments et n’est utile Ă  personne. Je vous parlerais bien de l’Eglise, Elle a besoin de sujets, les paroisses sont dĂ©sertes et la campagne manque de pasteurs, mais je ne veux exercer sur vous aucune influence ; si vous y Ă©tiez malheureux, je me le reprocherais toute la vie. Ce n’est pas qu’il n’y ait de grandes consolations dans notre ministère, mais les obligations en sont graves et les devoirs nombreux : il faut mesurer son fardeau Ă  ses propres forces. RĂ©flĂ©chissez un peu Ă  ce parti ; vous aimez la libertĂ©, vous en trouverez dans l’Eglise ; c’est un de nos principes, et tout le christianisme roule sur la libertĂ© de l’homme. L’égalitĂ© ne nous est pas moins chère : J.-C. l’a proclamĂ©e, en Ă©tablissant que tous les hommes sont frères, tous enfants d’un mĂŞme père, qui est Dieu. Ainsi vos sentiments ne sont point contraires Ă  notre doctrine. Vous le voyez, vous pourriez ĂŞtre des nĂ´tres ; mĂ©ditez sur votre vocation ; implorez l’assistance du Saint-Esprit, le père de toute bonne pensĂ©e, et ensuite nous verrons, mon enfant ; il faut se rĂ©signer Ă  la Providence et faire le bien.”

Je fus laissĂ© Ă  moi-mĂŞme. Il fallait prendre un parti : n’être pas militaire me semblait bien dur, appartenir Ă  l’Église ne me causait aucune rĂ©pugnance. J’étais dans cet Ă©tat oĂą l’homme, dominĂ© par une idĂ©e fixe, ne voit qu’elle, ne vit que par elle ; s’il la perd, tout lui devient indiffĂ©rent ; la vie n’est plus la vie, c’est une existence sans charmes, sans couleur. Il fallait donc me dĂ©faire de mes rĂŞves de gloire ; la raison le voulait et la nĂ©cessitĂ© commandait. Aux charmes que m’offrait la gloire s’opposait Ă  mon esprit ce qu’elle avait d’odieux : le ravage des nations, le carnage et la mort, les villes rĂ©duites en cendres, les citoyens immolĂ©s, les pleurs que le soldat fait couler, la haine et l’horreur qu’inspire la guerre quand elle est injuste, que l’on ne combat que par ambition, sans que le service de la patrie ni son salut n’en fassent une nĂ©cessitĂ©.

Me voilĂ  introduit dans un sĂ©minaire par l’abbĂ© Moiroux, qui me recommande aux supĂ©rieur et professeurs de la maison. Quel changement pour moi ! Au tambour avait succĂ©dĂ© la cloche, Ă  l’exercice la prière, Ă  l’uniforme la soutane, au commandement rapide et prĂ©cis le langage doucereux et mĂ©ticuleux des bons pères.

Plus d’une fois la lenteur des cĂ©rĂ©monies, la gravitĂ© du rĂ©gime, fit jaillir mon sang dans mes veines. Je m’impatientais, mais il fallait se modĂ©rer ; tout mouvement de colère Ă©tait condamnĂ© ; une obĂ©issance passive Ă©tait Ă  l’ordre du jour. Tout ce qui tendait Ă  mortifier l’amour-propre, Ă  rabaisser l’orgueil, Ă  inspirer de la modestie et des sentiments d’humilitĂ©, Ă©tait excitĂ©, louĂ©, encouragĂ©. Je n’étais pas bien pĂ©nĂ©trĂ© de toutes ces nĂ©cessitĂ©s. Quoique convaincu du nĂ©ant des choses humaines, il me semblait qu’une âme noble, un cĹ“ur gĂ©nĂ©reux, avaient droit Ă  quelque estime ; que l’on pouvait se pardonner un sentiment d’orgueil, un peu de vanitĂ©, si l’on Ă©tait assez heureux pour valoir mieux que d’autres et faire plus de bien ; en un mot, sans rien garder de toutes les distinctions qui ne reposent que sur la mode ou la coutume, j’étais d’avis qu’on ne pouvait assez louer, assez exalter, tout ce qui se signale par la vertu et un vrai mĂ©rite. C’était une foi mondaine, et mon nouveau directeur m’en faisait la guerre. “Comment ! me disait-il, votre cĹ“ur reste encore attachĂ© aux choses de ce monde ! quels sont donc ces objets qui vous touchent, qui vous subjuguent ?... l’esprit ?... Que peut la science pour le bonheur ? Parcourez les savants ; voyez leurs fronts soucieux, et leur vie, le plus souvent dĂ©rĂ©glĂ©e ; ils sont pleins de vanitĂ©, et l’esprit de tĂ©nèbres les domine. Beati pauperes spiritu eorum regnum cĹ“lorum est. Pourriez-vous vous laisser sĂ©duire par leur prĂ©tendu savoir ? Peuvent-ils reculer les bornes de la vie ? ont-ils appris Ă  perpĂ©tuer la durĂ©e des empires ? leur devons-nous l’affranchissement des peines, des maladies, de la mort ? Toute leur Ă©rudition n’est que mensonge. Omnis homo mendax. Il n’y a qu’une vĂ©ritable science : aimer Dieu et le servir. Celle-ci est Ă  la portĂ©e de toutes les intelligences ; chacun peut la pratiquer. La beautĂ© ? c’est une fleur qui passe sans retour ; un rien la flĂ©trit, un souffle, une maladie, la font disparaĂ®tre. Les honneurs du monde, que sont-ils ? comment sont-ils accordĂ©s ? L’intrigue les obtient, la faveur les distribue, car le vrai mĂ©rite vit et meurt dans l’obscuritĂ©. DĂ©pouillez-vous donc du vieil homme, prenez une parure nouvelle; devenez bois vert ; car il est Ă©crit : Le bois sec sera coupĂ© et jetĂ© au feu. Couvrez-vous du sac de la pĂ©nitence, amassez de bonnes Ĺ“uvres pour vous et vos frères. L’homme a pĂ©chĂ©, et nous en portons la peine ; nous sommes tous solidaires les uns des autres ; travaillons donc au grand acte de la justification : c’est le seul moyen de mettre Ă  profit le peu de jours que nous avons Ă  passer sur la terre.”

Il eĂ»t fallu ĂŞtre bien endurci pour ne pas ĂŞtre Ă©branlĂ© par l’onction de ces divines paroles. AussitĂ´t je me mis Ă  l’ouvrage, travaillant Ă  l’œuvre de ma sanctification. Prières, confessions, jeĂ»nes, neuvaines, rien ne fut Ă©pargnĂ©. ArmĂ© de la croix, je m’avançais bravement dans la voie du salut. Il ne me manqua qu’une chose, ce fut le don de persĂ©vĂ©rance.

Je me rendais chaque jour Ă  la chapelle, et lĂ , prosternĂ© aux pieds de l’autel de la Vierge, je priais du fond de l’âme, et venais reprendre avec ardeur mes Ă©tudes thĂ©ologiques. Nos jeunes lĂ©vites travaillaient avec un zèle extrĂŞme ; jamais je n’ai vu autant d’émulation dans nos collèges. C’est que les Ă©lèves des sĂ©minaires Ă©tudient avec conviction ; ils croiraient commettre une grande faute de perdre quelques instants : c’est pour eux un cas de conscience ; la religion les dirige, et non la crainte, ni des punitions humiliantes comme dans nos institutions. Je fus choisis parmi les jeunes gens de mon âge pour faire le catĂ©chisme aux enfants de la paroisse. Le dimanche, vĂŞtu d’un rochet Ă©clatant, je paraissais autour d’un cercle nombreux de fidèles, l’œil dirigĂ© sur moi et prĂŞtant l’oreille Ă  mes instructions familières. Point de dogmes, ou seulement leur simple Ă©noncĂ© ; mais de la morale, beaucoup de morale Traçant Ă  mon auditoire les devoirs des diffĂ©rents Ă©tats de la sociĂ©tĂ©, je les leur faisais envisager comme divers moyens accordĂ©s Ă  l’homme par la Providence pour remplir nos besoins et accomplir ses dĂ©crets du reste, tous dignes d’éloges, tous ayant droit Ă  la reconnaissance de la patrie, quand on s’en acquitte loyalement. Puis, appliquant Ă  chacun les prĂ©ceptes de l’Evangile : “Aimez-vous, mes amis ; vous ĂŞtes tous enfants d’une mĂŞme famille ; vous avez la mĂŞme origine, et vous tendez tous Ă  une mĂŞme fin. Dieu vous rĂ©compensera Ă  mesure du bien que vous aurez fait sur la terre ; dirigez-vous vers un bonheur pur, inaltĂ©rable ; c’est assez vous dire que vous ne devez pas l’espĂ©rer dans cette vie oĂą nous sommes jetĂ©s pour souffrir, pour faire pĂ©nitence.”

Ce que je leur disais, je le sentais moi-mĂŞme, et j’avais le bonheur de fixer leur attention.

Parmi les assistants se trouvait toujours une jeune dame aussi pieuse que belle ; sa vue troublait tous mes sens ; je vis, je revis cet ange de beautĂ©, et chaque fois je remarquai en elle de nouvelles perfections. Son maintien Ă©tait noble et dĂ©cent ; agenouillĂ©e dans un coin au pied d’un Christ, exposĂ© Ă  l’adoration des fidèles, vous eussiez cru voir une de ces intelligences qu’on nous dit entourer le trĂ´ne de l’Éternel.

Les mains jointes, et les yeux, tantĂ´t Ă©levĂ©s vers le ciel, tantĂ´t abaissĂ©s vers la terre, elle semblait invoquer le Seigneur, le prier d’exaucer les vĹ“ux de son humble servante. Mes regards fixĂ©s sur elle ne la perdaient pas de vue, je passais des heures entières, occupĂ© Ă  Ă©tudier les mouvements de celle qui faisait dĂ©jĂ  toute ma pensĂ©e. Quel Ă©tait donc le sentiment qu’elle m’inspirait ? J’aurais voulu lui appartenir, ĂŞtre de ses parents, faire partie de sa maison. Si je pressentais le froissement d’une robe, le bruit d'un pas de femme, Ă  l’instant mon esprit entrait en campagne, c’est elle, ce doit ĂŞtre elle ; et me voilĂ  suant, m’agitant jusqu’à ce qu’une triste rĂ©alitĂ© m’eĂ»t convaincu de ma mĂ©prise. Mes Ă©tudes se relâchèrent, mes idĂ©es prirent une autre direction. Si l’Eglise m’appelle Ă  la servir, pourra-t-elle bien se contenter d’un cĹ“ur qui soupire après la crĂ©ature ? Dieu est l’amour le plus pur et il ne souffre aucun partage. II y a combat en moi ; le devoir m’appelle d’un cĂ´tĂ©, mes sentiments m’entraĂ®nent d’un autre ; n’y aurait-il pas de la tĂ©mĂ©ritĂ© de nourrir dans mon cĹ“ur ce foyer de discorde ? Et je rĂ©solus de faire tous mes efforts pour dissiper toute idĂ©e profane, de chasser toute affection mondaine. L’entreprise Ă©tait difficile ; si pendant la veille je combattais, la nuit reprenait l’avantage. TantĂ´t je me figurais appelĂ© Ă  la direction d’une communautĂ© ; parmi les religieuses se trouvait cette belle inconnue Ă  laquelle j’adressais des paroles consolantes qu’elle recevait avec grâce et bontĂ© ; tantĂ´t maltraitĂ© par une tourmente rĂ©volutionnaire, j’étais obligĂ© de m’expatrier, et isolĂ©, manquant de tout, j’étais accueilli, bien traitĂ© par les soins de celle que je revoyais sur cette mĂŞme terre Ă©trangère ; d’autres fois je la retirais d’un naufrage, je la sauvais d’un incendie ; et le lendemain j’étais pâle, abattu des efforts pĂ©nibles que j’avais faits seulement en songe. Un ennui mortel s’empara de moi, je tombai dans une langueur dont on Ă©tait bien loin de soupçonner la cause. RelĂ©guĂ© Ă  l’infirmerie, et par lĂ  mĂŞme exempt des exercices de la maison, je revins Ă  mes chères mĂ©ditations, Ă  mes pensĂ©es philosophiques. Le monde pourquoi est-il ? Qu’est-ce que la vie ? Quelle est la condition la moins malheureuse sur la terre ? Les peines sont-elles proportionnĂ©es aux plaisirs, et faut-il Ă©touffer tous les sentiments qui naissent en nous, comme la source de maux Ă  venir ? La paternitĂ© est-elle un mal, puisque les religieux qui font profession de sagesse s’abstiennent du mariage ? Le patriotisme n’est-il qu’une fumĂ©e, parce que ses sectateurs sont mis Ă  l’écart, souvent abreuvĂ©s d’amertume ? Quelle fut la rĂ©ponse Ă  toutes ces questions ? Quelque chose de vague et d’indĂ©fini.

Le monde est une pensĂ©e rĂ©alisĂ©e pour rendre tĂ©moignage de celui qui est. Il renferme l’ensemble des ĂŞtres créés, les uns bruts, les autres vivants. Parmi ces derniers s’avance l’homme, le roi de la nature par sa raison, qui lui assure l’empire de l’univers, et le plus misĂ©rable des animaux par sa faiblesse, ses infirmitĂ©s et ses dĂ©sirs insatiables. A ses cĂ´tĂ©s brille la femme, ce vrai chef-d’œuvre de la crĂ©ation, trop belle pour ĂŞtre mortelle, trop fragile pour appartenir au ciel.

La vie est une propriĂ©tĂ© de certaines crĂ©atures, qui tendent Ă  la conserver et Ă  la transmettre ; elle est Ă  la fois vĂ©gĂ©tale, animale, intellectuelle. Elle embrasse de triples fonctions. Ce que les anciens ont personnifiĂ© par la crĂ©ation de trois gĂ©nies qui prĂ©sidaient Ă  ces diffĂ©rentes fonctions, Nous, Pneuna, PsychĂ©.

Nous prĂ©side aux fonctions intellectuelles, Pneuma aux fonctions de nutrition, PsychĂ© aux fonctions de propagation, ce qui complète la vie.

La condition la moins malheureuse ? Elles peuvent l’être toutes Ă©galement. La question est mal posĂ©e ; il fallait dire : Quel est l’homme le moins malheureux ? C’est l’homme chez lequel il y a le plus d’harmonie, dĂ©sirs bornĂ©s, puissance de les satisfaire, et qui d’ailleurs s’endort sur le coussin inĂ©branlable d’une bonne conscience : celui enfin qui en partant de la vie a pu se dire avoir Ă©tĂ© utile Ă  quelque chose, et nuisible Ă  personne.

Quant Ă  Ă©touffer les sentiments que nous inspire la nature, cela est-il bien raisonnable ? Ne sont-ce pas les vents qui enflent la voile ; et si l’on parvenait Ă  les Ă©teindre, le monde ne rentrerait-il pas au nĂ©ant ? Dire qu’il faut les extirper, c’est dire que la vie est un mal ; le mysticisme en est persuadĂ©, et c’est pour cela qu’il exige le renoncement au monde, qu’il condamne aux privations de toute espèce. Le malheureux qui lutte contre un orage qu’il ne peut dĂ©tourner de sa tĂŞte est tentĂ© d’y croire. Gardons-nous d’y ajouter foi ; la vie renferme aussi quelques biens, sans quoi chaque crĂ©ature eĂ»t bientĂ´t tournĂ© contre son propre sein le bienfait de la crĂ©ation.

Voyez celte jeune fille toute rayonnante : la joie brille dans tous ses traits ; elle est parĂ©e pour l’autel ; dans peu elle sera unie Ă  tout ce qu’elle aime : pour rien au monde elle ne voudrait changer ses doux instants. Et cette mère tendre, assise auprès du berceau de son fils, pour les soins duquel elle donnerait tout au monde, parviendrait-on Ă  lui arracher l’objet de sa tendresse ? Que le danger approche, vous la verrez en hĂ©roĂŻne affronter mille morts pour sauver ses jours. Et ce jeune homme, en ce jour solennel, qui vient dĂ©poser sur la tombe de sa mère les couronnes que lui mĂ©ritèrent ses succès dans ses Ă©tudes. Et Camille, sauvant sa patrie ; CicĂ©ron proclamĂ© le second fondateur de Rome, le père de la patrie ; Regulus mourant pour garder sa foi ; Decius se dĂ©vouant aux Dieux infernaux : demandez-leur Ă  tous s’il y a quelque bien dans la vie, si la gloire est un bien, si les sentiments qui firent battre leur poitrine n’étaient rien que les ombres d’une vaine fumĂ©e ! Il me sembla que j’avais pris une voie fausse en choisissant une carrière qui combattait tous les sentiments que j’éprouvais ; et, prĂ©fĂ©rant la misère Ă  l’hypocrisie, je crus devoir m’occuper des moyens de sortir d’une maison dont l’esprit et les habitudes ne pouvaient me convenir.

J’étais dans ces dispositions, quand je fus mandĂ© chez M. le SupĂ©rieur. “Evrard, vous vous ĂŞtes relâchĂ© ces derniers jours ; on a remarquĂ© des distractions, de la froideur dans vos exercices. Je ne vous gronderai pas ; le soin de votre rĂ©tablissement est tout ce que j’ai Ă  cĹ“ur dans ce moment. Le mĂ©decin, que j’ai interrogĂ© sur votre santĂ©, nous conseille de vous faire changer d’air, nous y souscrivons ; mais il est une chose Ă  craindre pour vous, c’est le contact du monde, je n’ose prendre sur moi de vous exposer Ă  tous ses dangers. Etes-vous sĂ»r de vous ? Parlez ? Ne laisserez-vous pas Ă©branler en vous les fruits de la foi ? Saurez-vous entretenir cette piĂ©tĂ© ardente qui nourrit le cĹ“ur et fortifie le chrĂ©tien ? Je lui assurai que je resterais fidèle Ă  mes devoirs. Dans ce cas, ajouta-t-il, apprenez que nous avons disposĂ© de vous. Une famille fort respectable nous a fait demander un jeune homme qui pĂ»t commencer l’éducation de son fils, et nous avons pensĂ© Ă  vous. Madame L... est veuve, elle a droit Ă  tous vos respects ; et si quelque chose pouvait ajouter Ă  votre vĂ©nĂ©ration pour elle, ce serait les infortunes qu’il a plu Ă  la Providence de lui envoyer. Je remerciai M. le SupĂ©rieur, et fis mes petits prĂ©paratifs pour ma nouvelle position.

Je fus introduit dans le salon de madame L... Elle fit quelques pas au-devant le moi et m’offrit un siège Ă  ses cĂ´tĂ©s ; mais Ă  peine l’eussĂ©-je aperçue que mon visage se couvrit de rougeur. J’éprouvai un frĂ©missement difficile Ă  rendre ; j’avais reconnu la jolie dame qui, depuis que je la vis pour la première fois, n’était pas sortie de ma mĂ©moire.

C’est vous, monsieur, me dit-elle, que j’ai remarquĂ© au catĂ©chisme de la paroisse ; votre exactitude et votre zèle me font bien augurer de vous. – Vous avez bien de la bontĂ©, madame. – Mon fils, que vous allez voir, a bien besoin de vos soins ; il ne sait encore rien, mais j’espère qu’il fera, sous votre bonne direction, des pas de gĂ©ant. C’est un enfant tendre, mais un peu gâtĂ© ; que voulez-vous ? C’est tout ce qui me reste. Ce pauvre Ariste est seul avec sa mère, et je dois l’aimer pour deux. Cependant je ne voudrais pas que les gâteries nuisissent Ă  son instruction ; son bonheur m’intĂ©resse trop pour vouloir le compromettre en rien. Dites-moi quelles sont vos idĂ©es sur l’éducation ; – Mais, madame... – Bien, bien ; vous m’exposerez tout cela Ă  loisir. Vous allez maintenant prendre possession de votre nouvelle demeure. A tantĂ´t. Madame sonna, et Francis, un des domestiques, me conduisit Ă  la chambre qui m’était destinĂ©e. J’avais besoin d’être seul ; je n’étais pas bien remis encore de mon agitation: heureusement pour moi que tout cela serait mis, je l’espĂ©rais, sur le compte de la gaucherie et de la timiditĂ©, si communes aux sĂ©minaristes.

Traiter de l’éducation, c’était bien tĂ©mĂ©raire Ă  mon âge ; cependant il fallait m’exĂ©cuter. Qu’aurait-on pensĂ© d’un maĂ®tre qui fĂ»t restĂ© court sur un tel sujet ? Allons, prĂ©parons-nous Ă  exposer clairement ce que nous en pensons, me dis-je Ă  moi-mĂŞme ; et je me mis Ă  mĂ©diter, le coude appuyĂ© sur la table.

L’éducation est un dĂ©veloppement, une direction donnĂ©e Ă  toutes nos facultĂ©s. Si l’homme est un ĂŞtre Ă  la fois intelligent et libre, moral et social, la meilleure Ă©ducation sera celle qui l’aura perfectionnĂ© sous ces divers rapports. Sorti des mains de la nature, l’homme prĂ©sente un corps Ă  dĂ©velopper, un esprit Ă  Ă©clairer, un cĹ“ur Ă  former. Il doit ĂŞtre Ă  la fois robuste, car il aura des fatigues Ă  supporter ; raisonnable, il lui faudra discerner le vrai du faux, le mensonge de la vĂ©ritĂ© ; sage, maintes circonstances se prĂ©senteront oĂą l’appas de l’or, l’amour des grandeurs, l’attrait des plaisirs, viendront le dĂ©tacher de ses devoirs, le dĂ©tourner de l’honneur, et il lui faut des principes de probitĂ©, fermes, assez fermes pour rĂ©sister Ă  ces amorces dangereuses. Du reste, peu de prĂ©ceptes ; prĂŞchez-lui d’exemple, nous sommes naturellement imitateurs, et faisons volontiers ce que nous voyons faire.

Que celui donc qui est prĂ©posĂ© Ă  l’éducation d’un enfant, n’oublie pas qu’il forme un membre de la sociĂ©tĂ©, qu’il doit lui inspirer tous les sentiments utiles Ă  cette sociĂ©tĂ©. Il en fera par consĂ©quent un bon fils, un bon père, un bon citoyen, un bon ami ; le but de toutes ses actions sera de faire le bien, de dire le vrai, caractère essentiel de l’honnĂŞte homme.

Telles furent les bases auxquelles je m’arrĂŞtai dans cette prĂ©occupation d’esprit. Je renvoyai Ă  d’autres temps le soin de dĂ©velopper ces principes ; et madame L..., Ă  laquelle je fis part de ma manière de voir, parut approuver mes idĂ©es et m’encouragea Ă  les suivre.

Nous passâmes peu de mois Ă  la ville ; les beaux jours Ă©taient arrivĂ©s, nous partĂ®mes pour la campagne.

Elle Ă©tait situĂ©e sur un plateau Ă©levĂ©, appuyĂ© contre des montagnes, dont les coteaux couronnĂ©s de verdure, ornĂ©s de mille fleurs, offraient l’aspect le plus sĂ©duisant. Près de lĂ  s’élève une petite bourgade, cĂ©lèbre dans l’histoire par le petit mot de franchise que laissa Ă©chapper CĂ©sar quand, dans son expĂ©dition des Gaules, il fut arrivĂ© dans ce village appelĂ© Voreppe, de sa situation au bas des Alpes. Comme on lui parlait des dĂ©mĂŞlĂ©s de Rome et des prĂ©tentions de quelques citoyens Ă  s’élever Ă  la tĂŞte de la rĂ©publique : Pour moi, reprit-il, j’aimerais mieux ĂŞtre le premier ici, que le second Ă  Rome ; signe Ă©clatant de l’ambition qui le dĂ©vorait et des projets qu’il mĂ©ditait depuis longtemps d’asservir l’empire. Le despotisme se trahit alors, comme il Ă©clata plus tard dans Louis XIV, entrant tout bottĂ© et une cravache Ă  la main, au milieu du Parlement assemblĂ©, et s’écriant : “Messieurs, je vous apprendrai bien Ă  vous mĂŞler des affaires de mon royaume ; l’Etat, c’est moi.” Une vaste terrasse, dominant la plaine, nous offrait des sites pittoresques et gracieux. Il est difficile de se figurer une campagne plus agrĂ©able.

Une chambre me fut assignĂ©e Ă  l’extrĂ©mitĂ© d’un long corridor, Ă  l’une des ailes de la maison. C’était vraiment un petit boudoir ; on y respirait un air de propretĂ© et de fraĂ®cheur capable de sĂ©duire. Le soir, quand le moment de nous retirer dans nos chambres fut venu, madame L... m’accompagna, et m’indiquant du doigt celle qui m’était destinĂ©e : “C’est lĂ , Monsieur, lĂ . Bonsoir, bonne nuit, M. Evrard.” Ces derniers mots murmurĂ©s Ă  mon oreille Ă  voix basse et avec un peu de mystère, me tournèrent la tĂŞte. J’entre ; un beau et bon lit, des meubles plus gracieux que riches, toutes les commoditĂ©s imaginables placĂ©es lĂ , sous la main; j’en fus interdit, je n’étais pas accoutumĂ© Ă  tant d’aisance, Ă  un tel bien-ĂŞtre. Jamais je n’avais joui de tant de bonheur ; je ne pouvais me persuader que cela fĂ»t pour moi tout seul. Il se passa plus d’une couple d’heures avant que je pusse fermer l’œil, tant mon imagination trottait Ă  l’aventure ; je sautais, je tressaillais comme en un jour de fĂŞte. Que de suppositions ! que de châteaux en Espagne ! et pourquoi, parce que madame L... avait eu de la complaisance, s’était montrĂ©e obligeante. Le jour reparut ; un soleil dorĂ© pĂ©nĂ©trait par les ouvertures des volets et remplissait ma chambre de mille couleurs variĂ©es. Je m’éveille, et le chant des rossignols, qui redisaient leurs amours sous le feuillage baignĂ© de la rosĂ©e du matin, frappe mes oreilles. J’ouvre ma croisĂ©e, et le parfum d’une infinitĂ© de fleurs qui s’élevait du parterre, flatte agrĂ©ablement mon odorat. Ajoutez Ă  cela des idĂ©es couleurs de rose, et je ne sais quelles folles espĂ©rances que mon imagination fascinĂ©e semblait convertir en rĂ©alitĂ©, et vous aurez un aperçu du bonheur que j’éprouvais. Jusque-lĂ , je n’avais rien connu de semblable. Ce jour, je l’inscrivis au rang de mes jours heureux. Je puis les compter : le jour que je reçus les galons de sergent, le jour que je combattis du haut des remparts de ma ville natale, et le premier jour passĂ© Ă  la campagne de madame L... En voilĂ  trois ; en aurai-je un quatrième ? Je l’attends.

Je ne dirai point comment nous passions le temps Ă  la campagne ; le rĂ©cit en serait ennuyeux. Tous les jours s’y ressemblent, et c’est dans les champs qu’on est accablĂ© du poids de l’uniformitĂ©. Retranchez huit heures par jour, que je consacrais Ă  l’instruction du jeune Ariste, le reste se passait en promenades aux environs, ou dans la lecture de quelques ouvrages nouveaux faite Ă  madame L..., qui semblait goĂ»ter de prĂ©fĂ©rence les lectures d’une teinte sombre et les rĂ©cits dĂ©chirants.

Elle se tenait triste, rĂŞveuse, loin du monde ; on voyait aisĂ©ment qu’elle Ă©tait sous l’empire de souvenirs douloureux ; son esprit s’en nourrissait. Ses beaux jours Ă©taient finis ; un voile de deuil et de mĂ©lancolie rĂ©gnait dans toute la famille. Je partageais cette disposition ; elle n’était pas sans charme. Il y avait au-dedans de moi une pensĂ©e qui se plaisait dans la solitude, qui recherchait le mystère, le silence. Si j’eusse vu restreindre encore le cercle qui nous entourait, j’en aurais Ă©tĂ© bien aise.

C’était un Ă©tat de souffrance ; car, quand on est heureux, on recherche le monde ; on veut du bruit, du mouvement ; on dĂ©sire que la nature entière prenne part Ă  notre joie. C’est pour cela, peut-ĂŞtre, que les jeunes gens, en gĂ©nĂ©ral, n’aiment pas la campagne ; ils ont trop d’expansion ; ils recherchent le contact de nouveaux objets ; ils voudraient se mettre en rapport avec toute la crĂ©ation, tant ils ont besoin de sentir, de connaĂ®tre, de varier leurs impressions. Leurs esprits, comme leurs corps, ne sauraient se tenir en repos. C’est pour eux l’image de la mort, Ă  laquelle ils ne songent point, et qui n’est pas de leur Ă˘ge. S’ils se laissent entraĂ®ner dans les champs, c’est pour un jour, comme une nouveautĂ©, une distraction. Ils s’y proposent une course Ă  cheval, une partie de billard, une pĂŞche, une chasse. Mais quand la vie s’est Ă©coulĂ©e en grande partie, que le monde nous a apparu avec sa hideuse rĂ©alitĂ©, qu’enfin le temps des illusions a fui, on revient Ă  la campagne. C’est une retraite contre l’injustice des hommes, c’est un abri contre de nouvelles persĂ©cutions ; le calme l’habite, et une bonne conscience peut s’y arrĂŞter.

Un oncle de madame L... vint nous voir ; c’était un de ces hommes Ă  qui l’expĂ©rience a beaucoup appris ; il avait fait le tour de l’Europe Ă  la suite de nos armĂ©es ; avait assistĂ© Ă  la rĂ©publique, pris part Ă  l’Empire, vu les premières annĂ©es de la Restauration, et s’était, enfin, condamnĂ© Ă  la vie privĂ©e, ayant voulu, disait-il, mettre un intervalle entre la vie et la mort, et s’éteindre tout doucement dans la pratique des bonnes Ĺ“uvres.

Madame L... fut joyeuse de l’arrivĂ©e de son oncle ; c’était pour elle un ami, un père, un sauveur, qui l’avait arrĂŞtĂ©e sur le bord du prĂ©cipice. Ses conseils la retenaient Ă  la vie. Il avait fallu tout l’ascendant de ce digne vieillard pour triompher d’une rĂ©solution dĂ©sespĂ©rĂ©e, de celle qu’inspire le malheur, de se donner la mort. Ce ne fut point par des arguments philosophiques qu’il sut la rĂ©concilier avec la vie ; il lui montra le jeune Arisle, le fruit de son amour, que, par un coupable dĂ©lire, une mère malheureuse voulait abandonner ; orphelin dĂ©laissĂ©, exposĂ© Ă  toutes les infortunes, Dieu et la conscience vinrent Ă  l’appui d’une si touchante cause, et il gagna le cĹ“ur de sa nièce.

Le suicide a Ă©tĂ© traitĂ© diversement. Quoique discutĂ© par de grands maĂ®tres, cette question n’a jamais Ă©tĂ© envisagĂ©e sous le point de vue philosophique ; les uns l’ont considĂ©rĂ© comme un attentat insigne, une rĂ©bellion contre la loi de Dieu, inexcusable en tous points ; les autres regardant la vie comme nous appartenant, puisqu’elle nous a Ă©tĂ© donnĂ©e, en ont tirĂ© toutes les consĂ©quences qui rĂ©sultent du droit de propriĂ©tĂ©, par consĂ©quent la facultĂ© d’en disposer selon son bon plaisir.

Le suicide est un fait pur et simple ; il peut ĂŞtre crime, il peut ĂŞtre vertu : tout dĂ©pend de l’intention qui y conduit. Un soldat se tue pour ne pas tomber au pouvoir de l’ennemi, et on l’admire ; un autre, pour enhardir ses camarades Ă  l’attaque d’une place, s’avance le premier Ă  l’assaut, c’est-Ă -dire s’élance Ă  une mort qu’il ne se dissimule point, et qu’il pourrait Ă©viter ; mais il meurt pour la patrie ; il se dĂ©voue pour son salut ou sa gloire : assurĂ©ment c’est bien disposer de sa vie. Un citoyen se donne la mort pour Ă©viter Ă  sa famille la honte de l’échafaud, et nous l’approuvons. On peut donc se donner la mort, et le suicide, dans certains cas, nous paraĂ®t digne d’éloges ; mais qu’à cause d’un revers, que pour ne pas triompher d’un peu d’adversitĂ©, on s’arme contre ses propres jours ; que, pouvant ĂŞtre utile Ă  une patrie, Ă  des parents, on s’obstine Ă  mourir, et que l’on rompe ainsi toutes ses affections de famille, tous les liens de l’amitiĂ©, il y a crime, s’il n’y a pas folie. Du reste, il faut que celui qui court Ă  la mort pour Ă©chapper Ă  ses douleurs soit bien malheureux pour avoir le courage barbare de prĂ©parer de sang-froid les instruments de sa propre destruction, et de rompre violemment toutes les attaches qui le retenaient Ă  la vie, depuis le souvenir de la femme qui le nourrit de son sein, jusqu’au dernier adieu de son vieil ami.

Curieux de connaĂ®tre les terribles Ă©vĂ©nements qui avaient portĂ© une femme jeune et belle Ă  cette rĂ©solution dĂ©sespĂ©rĂ©e, je pris la libertĂ© d’adresser Ă  ce sujet une question ou deux Ă  l’oncle d’Ariste ; et voici ce que j’appris.

Monsieur L... servit avec distinction dans les armĂ©es de la rĂ©publique ; sa bravoure et son gĂ©nie militaire furent remarquĂ©s : il fut Ă©levĂ© au grade de gĂ©nĂ©ral.

TĂ©moin de sa vaillance, Bonaparte, le prenant par la main, la lui serra et lui dit : “GĂ©nĂ©ral, vous ĂŞtes le brave des braves ; en ce jour, vous avez grandi d’un siècle ; la postĂ©ritĂ© n’oubliera pas vos hauts faits, et l’Empereur saura les rĂ©compenser.” En effet, peu de jours après, il reçut le bâton de marĂ©chal.

1814 amena la chute de l’Empire. M. L... donna des larmes Ă  son vieux compagnon d’armes partant pour l’exil. Il voulut le suivre ; mais une Ă©pouse tendre, un jeune enfant, l’emportèrent sur son cĹ“ur, et il resta auprès de sa famille. Dès l’abord de la Restauration, il crut Ă  la sincĂ©ritĂ© du pouvoir, Ă  l’inviolabilitĂ© de ses serments, et l’intĂ©rĂŞt de la patrie le fit condescendre Ă  offrir ses services au nouveau gouvernement.

Le 20 mars arriva. La confiance avait Ă©tĂ© Ă©branlĂ©e, les intĂ©rĂŞts de la France, compromis ; la dĂ©fiance et la crainte rĂ©gnaient partout. Le peuple qui, peu auparavant, brillait au premier rang de l’Europe, se voyait honteusement abaissĂ©, humiliĂ© devant les moindres puissances. Ce fut alors que revint en France l’illustre captif de l’île d’Elbe. Sa marche jusqu’à Paris fut un triomphe ; partout de l’enthousiasme et de l’élan ; partout de l’entraĂ®nement de la part des citoyens, venant se ranger sous ses drapeaux. Il fut bientĂ´t replacĂ© sur le trĂ´ne impĂ©rial, par la retraite prompte et pusillanime des anciens rois. Les vieux serviteurs de l’Empire reparurent ; reparut aussi M. L..., qui ne put rĂ©sister au charme entraĂ®nant d’un grand homme. La victoire, qui devait raffermir le nouvel Empire, nous abandonna Ă  Waterloo, et tout revint au point d’oĂą l’on Ă©tait parti. Après les Cent Jours, M. L... fut arrĂŞtĂ©, jugĂ©, et pĂ©rit de la main de ces mĂŞmes soldats qu’il avait tant de fois conduits Ă  la victoire. Un ami de camp, un frère d’armes, aurait pu le sauver ; cet ami indigne chargea sa mĂ©moire ; il envoya Ă  la mort celui qu’il avait lâchement abandonnĂ© en un jour de bataille… Honte, honte Ă  la trahison ! les honneurs qui couvrent, son habit n’enlèveront pas l’infamie attachĂ©e Ă  son nom. Madame L... fut atterrĂ©e de ce coup effroyable ; elle en perdit la tĂŞte. Une fièvre ardente l’agitait ; elle courait, voulait s’élancer sur le corps de son malheureux Ă©poux, invoquait la mort, la recherchait : il n’y eut que la religion et la tendresse d’un fils qui purent la dĂ©fendre contre son dĂ©sespoir.

“Aimez cet enfant, Monsieur, aimez Ariste ; inspirez-lui des sentiments qui le rendent cher Ă  sa mère, c’est tout le bonheur qu’elle puisse Ă©prouver.”

Je l’assurai que je lui portais tout l’intĂ©rĂŞt que mĂ©ritaient de si grandes infortunes, que j’étais content de lui. En effet, ce jeune enfant annonçait d’heureuses dispositions ; son cĹ“ur Ă©tait gĂ©nĂ©reux, son Ă˘me grande ; il promettait un sujet distinguĂ© Ă  la patrie.

Nous partĂ®mes bientĂ´t pour Paris. Des intĂ©rĂŞts de famille y appelaient madame L..., que nous accompagnâmes. Je fus enchantĂ© de ce voyage ; je comptais que les distractions qui en seraient la suite contribueraient Ă  dissiper la tristesse et la mĂ©lancolie de madame L..., et me seraient d’un grand secours pour Ă©loigner de moi des sentiments que je n’étais pas le maĂ®tre de ne pas ressentir, mais que la dĂ©licatesse et l’honneur me commandaient de garder secrets. J’étais placĂ© entre le devoir et la passion ; agitĂ© par l’un, Ă©branlĂ© par l’autre, je flottais Ă  l’aventure, sans avoir le courage de prendre un parti. TantĂ´t, j’étais emportĂ© par les rĂŞves sĂ©duisants d’un esprit exaltĂ© ; la folle du logis, comme l’appelle Mallebranche, prenant la parole, me tenait ce langage : “Tu aimes, Emile, et tu n’oses l’avouer... Quelle fausse honte te retient ? Es-tu coupable pour ressentir les feux de l’amour ? Bannis de chimĂ©riques craintes ; l’univers entier reconnaĂ®t les transports que tu Ă©prouves ; depuis l’insecte enseveli sous terre, jusqu’à la crĂ©ature intelligente, tout est soumis Ă  cette loi ; tout naĂ®t pour aimer, tout est produit par l’amour, et tu le caches, tu crains de t’avouer Ă  toi-mĂŞme l’état de ton cĹ“ur ? Qu’a donc de condamnable le feu qui t’embrase ? L’objet en est aussi pur que le jour. Qui pourrait le voir sans l’aimer, l’entendre sans l’admirer, vivre Ă  ses cĂ´tĂ©s sans devenir meilleur ? Parle, ne crains pas de l’outrager ; le cĹ“ur d’une femme est une lyre qui a trois cordes, une pour Dieu, une pour l’amour, une pour la gloire.” Puis, le devoir m’arrĂŞtant sur le point de succomber “Eh ! Quoi, Emile, il se pourrait ! Accueilli dans une maison respectable, tu tournerais contre elle les bienfaits que tu en reçois ! Tu nourrirais dans ton cĹ“ur une passion coupable ! le prĂ©cepteur d’Ariste, sourd Ă  l’honneur, mĂ©connaissant ses devoirs, violant des principes qu’il recommande Ă  son Ă©lève, pourrait tenir un langage pervers, oserait outrager une veuve Ă©plorĂ©e ! Il s’avilirait au point d’avoir Ă  rougir de lui-mĂŞme !… Non, non, Emile n’est qu’égarĂ©, il respectera le malheur, vĂ©nĂ©rera, comme un temple sacrĂ©, l’épouse de celui qui n’est plus. Il craindrait que, du fond de la tombe, une ombre auguste ne sortĂ®t pour lancer anathème contre le violateur d’une douleur touchante, contre le profanateur du foyer domestique.”

La prudence me conseillait de fuir, mais il n’était plus temps. C’était la première fois que j’avais ressenti ce feu qui consume ; il devait me suivre jusqu’à la mort. Mon cĹ“ur Ă©tait attachĂ©, et ma vie enchaĂ®nĂ©e dans les lieux qu’elle habitait. MalgrĂ© les tourments d’un amour sans espoir, je ne sais quel charme se trouvait attachĂ© Ă  cet Ă©tat de l’âme ; mais c’était un bonheur pour moi de vivre sous le mĂŞme toit, d’être assis Ă  la mĂŞme table, de la voir, de lui parler. Si parfois je m’emparais de quelque lĂ©gère fantaisie, d’un ruban, d’un nĹ“ud qui lui eĂ»t appartenu, j’étais des journĂ©es entières Ă  presser ces bagatelles ; elles devenaient pour moi un talisman qui ne me quittait ni le jour ni la nuit. Si, en son absence, je pouvais pĂ©nĂ©trer dans sa chambre, je m’y Ă©lançais, contemplant avec Ă©motion le moindre des objets, fier de respirer le mĂŞme air, de fouler les mĂŞmes pas ; c’était en moi un enthousiasme, un dĂ©lire complet. Mes actions, mes pensĂ©es, tout Ă©tait pour elle. Le dĂ©sir de lui ĂŞtre agrĂ©able, de lui causer un peu de plaisir, Ă©tait tout ce qui m’animait. Sans violer les devoirs que la sociĂ©tĂ© impose, il me semblait que deux ĂŞtres peuvent encore s’aimer, que l’union des intelligences est toujours possible. En effet, si par devers le monde nous rencontrons un cĹ“ur qui redise les mĂŞmes sentiments, les mĂŞmes pensĂ©es que nous, n’éprouvons-nous pas pour lui une sorte d’entraĂ®nement ? Oui, l’union des Ă˘mes est pleine d’attraits. C’est cette relation toute morale qui crĂ©e les sentiments les plus purs comme les plus durables, l’amitiĂ©, le patriotisme, la religion, etc. C’est Ă  ce rapport de pensĂ©es que je visais, et cette douce illusion captivait, sĂ©duisait tous mes sens.

Cependant la capitale allait toujours son train accoutumĂ©. Les fĂŞtes, les plaisirs, les spectacles se succĂ©daient sans que nous y prissions part en aucune manière. Madame L... persistait Ă  vivre dans son intĂ©rieur, oĂą nous entrevoyions rarement du monde, quelques personnes seulement appelĂ©es Ă  rĂ©gler les affaires qui avaient exigĂ© notre prĂ©sence Ă  Paris. Madame L,.. espĂ©rait que, bientĂ´t affranchie de toutes ces tracasseries, elle pourrait retourner en province reprendre le cours de sa vie habituelle ; le bruit la fatiguait, et le tumulte d’une grande ville l’étourdissait. “Nous allons bientĂ´t retourner Ă  Voreppe, me dit-elle. Je crains que cette nouvelle ne vous contrarie : vous ĂŞtes jeune, sans regret du passĂ© ; un sĂ©jour comme Paris a droit de vous charmer : sondez vos dispositions ; je serais affligĂ©e que nos habitudes vous fissent perdre un temps prĂ©cieux oĂą vous pourriez vous distinguer, obtenir quelque succès. Quelque chagrin que nous causerait votre retraite Ă  mon Ariste et Ă  moi, nous n’avons pas le droit de vous enchaĂ®ner. Toutefois, si vous n’avez point d’éloignement pour la maison, en quelque endroit que nous habitions, hĂ© bien! vous nous ferez plaisir. Dans quelques annĂ©es Ariste sera grand garçon ; il aura besoin de sĂ©journer dans la capitale ; vous l’accompagnerez comme vous avez fait. Il est vrai que ma maison est bien triste ; mais, que voulez-vous ; le coup est lĂ , bien grand ; il donne la mort, et…”

J’aperçus des larmes qui remplissaient ses paupières. On ne peut rendre ce que je souffrais : j’étais suffoquĂ© ; et comme elle me voyait affectĂ© profondĂ©ment : “Vous ĂŞtes sensible, monsieur Evrard ; c’est une qualitĂ© prĂ©cieuse, mais je vous plains. La vie a ses tribulations ; attendez-vous Ă  souffrir ; il faut s’armer de courage.” Et tout en parlant de la sorte ses forces l’abandonnèrent ; on s’empressa de lui porter secours.

Les projets des hommes passent comme eux ; pendant qu’ils bâtissent sur le terrain mouvant de l’avenir, ils ne s’aperçoivent pas du gouffre que l’ennemi du genre humain, le temps, qui dĂ©truit tout, creuse sous leurs pas.

Nous devions partir dans trois jours. Madame L... partit en effet ; ce fut pour un autre monde. Elle succomba sous le poids de sa douleur, alla rejoindre un Ă©poux après lequel elle n’avait cessĂ© de soupirer. Ce coup inattendu m’alla au cĹ“ur, mes idĂ©es se brouillèrent ; un instant je doutai de la Providence. Une femme vertueuse et belle, perdre son Ă©poux violemment et descendre dans la tombe Ă  la fleur de ses ans ! Un enfant abandonnĂ©, orphelin ! Plus de famille pour lui, de père qui s’occupera de son avancement dans le monde ! Plus de mère dont la tendresse veillera sur ses premiers pas dans la vie ! Et moi, moi, avec mes idĂ©es, mes sentiments, tout cela prĂ©cipitĂ© au nĂ©ant, s’écroulant dans une tombe. Que me restait-il ? Qu’allais-je devenir ? Mon esprit s’y perdait ; et pour surcroĂ®t de maux un oncle impitoyable survient, qui me sĂ©pare d’Ariste, d’Ariste, qui me demande sa mère, et ne reçoit pour rĂ©ponse que des gĂ©missements du dĂ©sespoir. Il brisa sans pitiĂ© tous les liens Ă©tablis entre nous : “Il le faut, monsieur Evrard, ce pauvre enfant, je l’emmène en AmĂ©rique ; il aurait trop de peine Ă  percer sur cette terre, arrosĂ©e du sang de son père. Le pouvoir odieux qui nous gouverne ne lui pardonnerait pas d’hĂ©riter de la valeur et du nom de celui qui lui donna le jour. Adieu; il conservera le souvenir de vos soins pour lui. Vous ĂŞtes jeune, vous trouverez facilement Ă  le remplacer ; on saura vous apprĂ©cier. Allons, du courage, mon brave ; et... je me trouvai sur le pavĂ© de Paris.

Deux mois s’écoulèrent sans que je pusse revenir de mon Ă©tourdissement. Je les passai dans une petite chambre que j’avais louĂ©e au quatrième dans le quartier Saint-Jacques, occupĂ© de mon abattement, et ne sachant Ă  quel saint me vouer. Auprès de moi, habitaient sur le mĂŞme carrĂ© de pauvres ouvriers ; quoique chargĂ©s d’une famille Ă  laquelle leur travail suffisait Ă  peine, ils chantaient, le dimanche allaient Ă  la guinguette. Leur visage Ă©tait calme, leur sommeil profond. Cette vue me releva le courage ; j’espĂ©rais avec le temps triompher du chagrin, comme ces malheureux dont j’aurais voulu partager le sort. PiquĂ© d’émulation, mon amour-propre s’empara de la première idĂ©e qui me vint. Je louai deux pièces près d’un collège, sur le devant desquelles je fis Ă©crire en grosses lettres : Enseignement, rĂ©pĂ©titions. Traduisez : Ignorance, Ă©cole d’ignorance ; car on sort de lĂ  comme on y est entrĂ©, avec quelques notions d’une langue qui ne sert pas le plus souvent, et une ignorance complète des choses qui se rapportent aux besoins de la vie.

J’eus quelques Ă©lèves externes, et le nombre allait croissant. Bah ! AussitĂ´t on lance contre moi un officier de l’universitĂ© : “Monsieur, on est bien Ă©tonnĂ© que vous ayez osĂ© Ă©lever un Ă©tablissement sans autorisation ; vous voilĂ  en contravention ; vous paierez l’amende. – Monsieur, je ne paierai rien, et je persisterai dans mon entreprise. J’ai fait quelques Ă©tudes, et, comme tant d’autres, il faut qu’elles pourvoient Ă  mon existence, Ă  moins, toutefois, monsieur l’Inspecteur, que vous ne me procuriez de quoi vivre autrement. – C’est ce qu’on verra.” Et il partit, murmurant entre ses dents les mots de drĂ´le et d’impertinent.

Il allait faire son rapport. Je vis un des professeurs du collège, Ă  qui je racontai la nouvelle. Il prit part Ă  mes contrariĂ©tĂ©s. “Il faudra pourtant vous exĂ©cuter, ajouta-t-il ; l’universitĂ© est ombrageuse, elle se rĂ©serve le monopole de l’enseignement. Nous ne traitons pas ici une question de droit, car c’est une criante iniquitĂ© ; mais c’est le droit de la force, et je vous conseille de cĂ©der, jusqu’à ce que nous soyons dans des temps plus heureux. Faites-vous recevoir agrĂ©gĂ©, et les portes d’un collège vous seront ouvertes. Venez me voir ; je soumettrai Ă  la Sorbonne toutes les pièces dont vous pouvez avoir besoin, et j’emploierai toute mon influence pour vous faire appuyer. Dans un autre ordre de choses plus juste, on rougirait de ces moyens ; mais le siècle est un peu gâtĂ©, et les honnĂŞtes gens ne sont pas en majoritĂ©.” Je remerciai l’excellent M. Leroi, qui me tĂ©moigna dans cette circonstance tout l’intĂ©rĂŞt que l’on porte Ă  un ami, et je me mis Ă  repasser mes auteurs, feuilletant Le Balteux, Marmontel, en attendant le jour de l’examen. Je le passai de mon mieux. M. le prĂ©sident daigna m’adresser ses compliments ; les assistants m’assurèrent que je l’avais emportĂ© sur mes compĂ©titeurs. Je revins dans mon humble gĂ®te, charmĂ© d’être enfin parvenu Ă  sortir de la poussière.

J’attendis quelques jours la nouvelle de ma nomination, que je regardais comme certaine ; elle ne venait pas. Je reçus enfin la visite de M. Leroi. “On est content de votre examen, me dit ce bon confrère. J’ai Ă©tĂ© au conseil, on est bien disposĂ© pour vous ; mais on regrette que vous n’ayez pas de certificat du curĂ© de votre paroisse, pièce dont on fait le plus grand cas. On a parlĂ© des choix Ă  faire parmi cette foule de candidats. Il faut vous l’avouer, on dĂ©sire qu’ils fassent partie de la congrĂ©gation. Qu’est-ce, repris-je, que la congrĂ©gation ? – Mais d’oĂą sortez-vous ? Comment vous ne connaissez pas la congrĂ©gation ? Eh ! Mon cher, la congrĂ©gation est l’avant-garde de Rome, le bataillon sacrĂ© du jĂ©suitisme. C’est lĂ  qu’il recrute pour grossir ses rangs et envahir la France ; le pouvoir en est inondĂ© ; les congrĂ©ganistes ont un pied jusque sur les marches du trĂ´ne ; ils commandent les troupes de terre et de mer, composent l’administration, gouvernent la province. Voulez-vous un emploi ? Faites-vous congrĂ©ganiste, soyez ultramontain ; sans cela, rien, vous vĂ©gĂ©terez. Eussiez-vous du talent comme Voltaire, vous croupirez dans la poussière. — HĂ© bien, Monsieur, il faut croupir, puisqu’il ne peut en ĂŞtre autrement, et laisser Ă  d’autres la lâchetĂ© et la honte. Ils appellent sur la France le règne d’un pouvoir occulte, qui ne peut s’appuyer que sur l’ignorance et la grossièretĂ©, et de la sorte, travaillent Ă  l’abaissement et Ă  l’asservissement du pays.”

On demandait un maĂ®tre d’études dans une des institutions de Paris ; je m’y prĂ©sentai, et le directeur, homme bienveillant, daigna m’agrĂ©er.

On a eu tort de dĂ©prĂ©cier et d’avilir la place de maĂ®tre d’études ; elle est plus importante qu’on ne pense. Ce sont les maĂ®tres d’études qui prĂ©sident Ă  l’éducation morale des Ă©lèves ; et autant la probitĂ©, la vertu l’emportent sur le savoir, sur la science, autant les fonctions des maĂ®tres d’études sont plus nobles que les autres, Nous voulons d’abord faire de nos fils d’honnĂŞtes gens, ensuite des savants. Soyez donc consĂ©quents, et payez aux maĂ®tres d’études la part d’éloges qu’ils mĂ©ritent ; ce sont eux qui sont chargĂ©s de plier Ă  la discipline de jeunes enfants souvent intraitables et gâtĂ©s, de les assujettir au travail, de leur donner des habitudes d’ordre et de tenue, et de leur inspirer les sentiments d’un homme vraiment religieux et honnĂŞte.

Un maĂ®tre d’études est un vieil ami donnĂ© Ă  chacun des Ă©lèves. Il se lève comme eux, assiste Ă  leurs travaux qu’il surveille, boit et mange Ă  la mĂŞme table, partage leurs rĂ©crĂ©ations, s’applaudit de leurs joies, et les accompagne dans le monde. Ah ! Celui qui parle au cĹ“ur, qui cultive ces jeunes âmes, a bien plus de droit Ă  nos Ă©gards, Ă  la considĂ©ration, que la plupart de ces maĂ®tres qui, après avoir donnĂ© une leçon, que l’élève reçoit avec distraction, s’éloignent immĂ©diatement, comme ayant rempli leur tâche ; et pourtant on a tellement avili ces fonctions, qu’on ne trouve plus pour les remplir que des gens de la plus triste espèce. Ils portent dans cet emploi tous les vices de la dĂ©pravation. Ils sont lĂ , parce qu’ils ont faim. C’est un bras de fer qui les retient. Mais outragĂ©s par les domestiques, dĂ©testĂ©s par les Ă©lèves, peu dĂ©cidĂ©s Ă  obĂ©ir Ă  de tels maĂ®tres ; tracassĂ©s par des directeurs inhabiles et peu consciencieux, qui exigent de leur part des soins particuliers, de l’indulgence pour des enfants favoris, ils traĂ®nent leur pĂ©nible carrière en se plongeant dans de basses habitudes ; ils tâchent de s’étourdir, deviennent offensifs Ă  la sociĂ©tĂ©, qu’ils traitent en marâtre, et dont ils n’attendent aucune considĂ©ration. Ce sont des sauvages Ă©trangers Ă  nos mĹ“urs, se jetant sur tout, s’appropriant tout ce qui peut donner quelque relâche, quelque compensation Ă  leurs fatigues. J’ai connu plusieurs d’entre eux ; ils n’étaient pas sans moyens, mais dĂ©pravĂ©s par la manière honteuse dont on en usait Ă  leur Ă©gard, ils se sont jetĂ©s dans des excès que l’on n’aurait pas rencontrĂ©s dans les derniers rangs de la sociĂ©tĂ©.

J’ai moi-mĂŞme supportĂ© pendant plusieurs annĂ©es, ces tristes fonctions ; j’ai eu le bonheur de me faire aimer des Ă©lèves et d’en gagner plusieurs Ă  la vertu. Vous n’êtes pas fait pour cet emploi, me criaient ces pauvres enfants. HĂ© quoi ! Mes amis, leur rĂ©pondais-je, le trouvez-vous dĂ©shonorant ? Est-ce s’avilir que de vivre au milieu de vous, de vous aimer comme un père aimerait ses enfants ? Sachez mieux apprĂ©cier les choses ; rappelez-vous ce que disait Epaminondas, Ă  qui on reprochait des travaux trop humbles : Ce n’est pas la place qui honore, mais l’homme qui honore la place.

Il serait facile de remĂ©dier Ă  ces graves abus. Que le Gouvernement amĂ©liore le sort des maĂ®tres d’études, qu’il exige pour ces fonctions de la capacitĂ©, de la conduite ; qu’il porte un Ĺ“il sĂ©vère sur les chefs de ces maisons, qui, la plupart du temps, mĂ©connaissant les devoirs sacrĂ©s de l’instituteur, ne se proposent qu’une indigne spĂ©culation, un moyen de faire fortune, n’apprĂ©ciant chaque Ă©lève que d’après le taux de la pension qu’il paie.

Cependant, je voyais mes jeunes annĂ©es s’écouler sans retour ; la tombe renfermait tout ce que mon cĹ“ur avait aimĂ© ; l’avenir, chargĂ© d’orages, n’annonçait que tempĂŞtes. Triste, par mes souvenirs du passĂ©, mĂ©content du prĂ©sent, inquiet sur mes destinĂ©es futures, mon esprit Ă©tait accablĂ© de ses propres pensĂ©es ; il avait besoin de sortir de lui-mĂŞme, de rechercher de l’agitation, du mouvement. Il revint Ă  sa première divinitĂ©, Ă  la patrie.

Les fleurs qui couronnaient son noble front Ă©taient fanĂ©es ; un voile de deuil couvrait sa tĂŞte, qu’elle courbait tristement vers la terre. Depuis longtemps le bruit d’une victoire n’avait fait tressaillir son sein ; chargĂ©e de chaĂ®nes, elle s’avançait couverte d’humiliations, qui contrastaient avec son antique gloire. Ses gĂ©nĂ©reux dĂ©fenseurs, que la voix publique appelait autrefois aux honneurs, n’osaient se montrer ; et si, parfois, ils faisaient entendre des accents pour sa dĂ©fense, les persĂ©cutions commençaient, les fers et l’exil punissaient leur tĂ©mĂ©ritĂ©.

Un de mes plaisirs les plus grands Ă©tait la lecture des dĂ©bats des Chambres, dans lesquels j’admirai plus d’un beau talent ; mais, malgrĂ© les discours Ă©loquents des Foy, des Chateaubriand, des Royer-Collard, des Benjamin Constant en faveur des libertĂ©s publiques, une majoritĂ© vĂ©nale, honteux instrument d’un indigne pouvoir, Ă©tait toujours lĂ  pour appuyer des dĂ©libĂ©rations aussi impolitiques que funestes Ă  la France. Ce pacte horrible fut enfin rompu ; de nouvelles Ă©lections furent redemandĂ©es. Les citoyens dĂ©jouèrent les machinations de leurs ennemis, Ă©lurent pour dĂ©putĂ©s de dignes reprĂ©sentants, pĂ©nĂ©trĂ©s de leurs devoirs, et bien dĂ©cidĂ©s Ă  s’opposer de tous leurs efforts aux envahissements de la puissance. Le sang coula. Le jĂ©suitisme alarmĂ© s’efforça, en organisant les massacres de la rue Saint-Denis, de conjurer l’orage ; des enfants furent immolĂ©s dans les bras de leurs mères, des citoyens paisibles furent atteints de mort. Le pouvoir se tut sur les coupables : il les cachait dans son sein.

Dès lors, on put prĂ©voir les malheurs qui menaçaient la France, et les rĂ©sistances lĂ©gales se formèrent peu Ă  peu. Le 8 aoĂ»t parut. La composition du ministère fut une rĂ©vĂ©lation claire que la puissance ne se croyait point battue pour avoir Ă©prouvĂ© un Ă©chec; elle s’entoura d’hommes qui rĂŞvaient l’Ancien RĂ©gime avec tous ses abus, qui voulaient Ă©tendre un vaste rĂ©seau sur la France entière, en bannir les lumières et l’instruction, en briser l’industrie, en paralyser le commerce et en rĂ©duire les habitants Ă  de viles classes de prolĂ©taires devenues le patrimoine d’un petit nombre. RĂ©gner en despote, ressaisir le pouvoir absolu, telle Ă©tait la pensĂ©e du souverain, de la bouche duquel on entendit sortir ces paroles sacrilèges : “J’aimerais mieux fendre du bois, que d’être roi d’Angleterre.”

Les coups d’Etat Ă©taient ajournĂ©s ; le ministère paraissait y avoir renoncĂ©, du moins il le faisait croire. Les citoyens vaquaient Ă  leurs occupations ordinaires, ne pressentant point le volcan entrouvert sous leurs pas. Les ordonnances du 25 juillet paraissent ; elles sont reçues avec ce silence morne qui prĂ©sage la tempĂŞte. On s’aborde la larme Ă  l’œil ; on se demande qui nĂ©cessite ces mesures dĂ©vastatrices, Ă  qui les destinĂ©es de la France ont Ă©tĂ© confiĂ©es, que sont devenus les serments de Reims, s’il n’est plus de conscience pour les rois ? Quand tout d’un coup de barbares soldats se prĂ©cipitent sur nos rangs inoffensifs, dirigent leurs armes meurtrières contre nos malheureux enfants, Ă©gorgent çà et lĂ , comme des loups dĂ©vorants, des citoyens qui les paient pour les protĂ©ger. C’en est fait, le canon gronde dans les rues de Paris ; chacune d’elles est une place assiĂ©gĂ©e. La civilisation touche Ă  son terme ; la France va s’engloutir. Aux armes ! Citoyens, aux armes ! C’est le cri qui retentit de toutes parts.

Adieu, aimable jeunesse, adieu ; le combat m’appelle ; adieu. Je m’armai Ă  la hâte et me joignis Ă  d’autres camarades dĂ©cidĂ©s, comme moi, Ă  soutenir le choc des bataillons ennemis.

J’ai assez vĂ©cu, ma patrie est sauvĂ©e. J’ai assistĂ© Ă  la prise de l’HĂ´tel-de-Ville... Le carnage Ă©tait Ă  son comble ; mille morts tombaient Ă  mes cĂ´tĂ©s. De lĂ  nous nous sommes portĂ©s sur les Tuileries, ce refuge de la tyrannie. Avec quel plaisir j’ai vu tomber ces portes, parcouru ces appartements dorĂ©s de la sueur du peuple ! Ils Ă©taient dĂ©serts. J’ai pĂ©nĂ©trĂ© dans la salle des confĂ©rences ; c’est ici que naguère on calculait l’asservissement et la ruine de la patrie. Honte Ă  jamais, honte Ă  ces hommes perfides qui ont mĂ©ditĂ© de sceller la servitude de la France dans le sang de ses enfants !

La gazette officielle nous annonce que le roi est Ă  la chasse. A la chasse, grand Dieu ! Et ses sujets ensanglantĂ©s expirent sur la poussière, de la main dĂ© farouches soldats. Naguère encore, il protestait, en prĂ©sence des autels, que son dĂ©sir Ă©tait le bonheur de la France, et il l’abandonne, cette France, Ă  la fĂ©rocitĂ© de cruels ministres. OĂą sont donc les devoirs de la royautĂ© ? OĂą est l’œil du père qui doit veiller sur ses enfants ?

Nous sortions des Tuileries. La fusillade a recommencĂ©. Des Suisses, ces hordes mercenaires, gagĂ©es par la tyrannie et pour la tyrannie, se sont Ă©chappĂ©s des .souterrains ; nous nous sommes mis Ă  leur poursuite. EmportĂ© un peu trop loin par mon ardeur, j’ai reçu un coup de feu qui m’a traversĂ© l’épaule. A l’instant un bandeau Ă©pais s’est Ă©tendu sur mes yeux. Je suis tombĂ© sans connaissance. La vie en moi est restĂ©e suspendue. Quand, par des soins touchants, je suis revenu de ma lĂ©thargie, j’étais entourĂ© d’une foule nombreuse, empressĂ©e Ă  me secourir. J’avais Ă©tĂ© transportĂ© Ă  l’hospice Beaujon. Une mère, tĂ©moin de mes souffrances, donnait des larmes Ă  mon malheur. L’affliction Ă©tait peinte sur tous les visages ; les regrets se lisaient dans tous les yeux. Et pourquoi se dĂ©soler de la sorte ? Les jours passent comme une ombre ; la vie est un combat. Heureux ceux pour qui le temps du repos est arrivĂ© ! FĂ©licitez-moi, mes amis ; abstenez-vous de pleurer ; rĂ©servez vos gĂ©missements pour la France ; mon sort est digne d’envie. La tombe oĂą pĂ©niblement j’arrive bravera de nos ennemis la rage impuissante. Pour vous, vivez ; qu’un meilleur avenir se dĂ©roule Ă  vos yeux. Puisse la patrie, fière de ses enfants, jouir, Ă  l’abri d’une sage libertĂ©, de toute la prospĂ©ritĂ© possible ! Puissiez-vous la voir respectĂ©e au dehors, forte, unie au-dedans, Ă©viter tous les excès, s’entourer de magistrats sages, Ă©clairĂ©s, amis des lois, des bonnes mĹ“urs, jaloux du bien public et de l’honneur de la France ! Puissiez-vous jouir bientĂ´t de ces prĂ©cieux avantages pour lesquels nous avons combattu, vous tous, mes compatriotes, appelĂ©s Ă  ĂŞtre tĂ©moins de ces jours de gloire et de bonheur. Pour moi, je le sens, ma blessure est mortelle ; je pars. Le jour que j’attendais a lui ; je meurs content.

Tels furent les derniers accents qui sortirent de la bouche d’Emile Evrard. Il mĂ©ritait de survivre Ă  sa gloire. Son front eĂ»t Ă©tĂ© ceint de ces couronnes immortelles que la patrie rĂ©serve Ă  ces gĂ©nĂ©reux dĂ©fenseurs ; il eĂ»t applaudi avec ivresse Ă  cette rĂ©gĂ©nĂ©ration aussi admirable par sa promptitude que par la modĂ©ration qui la caractĂ©risa. Un roi citoyen, voulant le bonheur de tous, vrai père d’un peuple magnanime, eĂ»t excitĂ© son enthousiasme. Français, donnez des pleurs Ă  son hombre; jetez des fleurs sur son tombeau. Â» Une des victimes de juillet 1830, autobiographie d’Emile Evrard, publiĂ©e par Valingayet, Alphonse, Paris, chez les marchands de nouveautĂ©s, 1830, imprimerie de J. Gratiot, rue du Foin-Saint-Jacques, maison de la Reine-Blanche.

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