Evrard, Dominique

Biographie


Il est compris dans une liste de blessés de la mairie du (ancien) VIe arrondissement. Il reçut un secours de vingt francs, le 23 août 1830, à la mairie du (ancien) VIe arrondissement. Il demeurait à la Plaine-Saint-Denis en 1830 ou 1831. Archives de Paris VD6 360 n° 5, mairie du (ancien) VIe arrondissement, III, Enregistrement des bons délivrés par MM. les membres de la Commission des blessés, contenant autorisation de délivrer des secours aux veuves, orphelins et blessés, sur le fonds de dix mille francs reçu à cet effet de la préfecture par M. Caius, maire du (ancien) VIe arrondissement et sur les souscriptions déposées entre les mains de M. Grondard, trésorier, idem même référence VII Répartition des fonds de la souscription nationale.

Evrard, Emile.

Il fut tué, le 29 juillet, selon une seule source : Une des victimes de juillet 1830, autobiographie d’Emile Evrard. On ne retrouve la trace de Evrard, Emile, nulle part ailleurs et presque sûrement ne s’agit-il que d’un récit de fiction. Cette autobiographie était ainsi rédigée : « A Son Excellence Monsieur le duc de Broglie, ministre de l’Instruction publique.

Monsieur

Dans une époque à jamais mémorable, vous avez été élevé, par l’estime de vos concitoyens et le choix du Prince, à la tête de l’Instruction publique.

Gêné dans sa marche, dirigé dans un but contraire aux besoins du pays, l’enseignement semblait appeler de tous ses vœux une réforme salutaire : nous sommes sûrs de l’obtenir. Votre nom se lie à toutes nos prospérités comme à notre gloire. Oui, faire pénétrer l’instruction jusque dans les derniers rangs, éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, leur enseigner leurs droits, comme les pénétrer de leurs devoirs, est et sera toujours la noble tâche que vous vous proposerez.

La Patrie a perdu dans ces grandes journées un citoyen recommandable ; il promettait un sujet distingué à l’Université. De son vivant, vous l’eussiez accueilli ; vous accueillerez ce qui survit à sa tombe, sa belle âme et ses généreux sentiments. Il eût prodigué mille vies pour la défense de la Patrie : vous porterez quelque intérêt à tout ce qui nous en rappelle le souvenir.

Agréez, Monseigneur, l’hommage fait à Votre Excellence,

De votre très humble et très obéissant serviteur, Valingayet.

Préface.

La curiosité me conduisit dernièrement à visiter les malheureuses victimes des sanglantes journées de Juillet. J’étais arrivé à Beaujon. Une foule nombreuse entourait le lit des blessés. Un d’eux semblait plus particulièrement intéresser en sa faveur, c’était le pauvre Evrard, pâle, abattu, se débattant contre les horreurs de la mort. Dans les moments d’intervalle que lui laissait la douleur, il adressait la parole à ceux qui l’entouraient, leur parlait de sa famille, de la France. Aussitôt qu’il m’aperçut : “Vous ici, Alphonse, me dit-il : Ah ! mon ami, que je suis aise de vous revoir ! Cette vue rendra mes derniers moments moins cruels. Il est dur de mourir loin d’une mère, d’une sœur, que l’on chérit. Mon ami, je vous les recommande. Donnez-leur de mes nouvelles ; dites-leur bien qu’Evrard...” Il ne put en dire davantage ; il n’était plus de ce monde.

Lié avec lui de l’amitié la plus étroite, je fis tout ce qui fut en mon pouvoir pour adoucir le coup que la nouvelle de sa mort devait porter à sa vénérable mère ; je lui fis passer les effets de mon infortuné ami. Madame Evrard daigna me confier ces notes pour les livrer au public. C’est un devoir sacré que je remplis en les publiant. Ce sont les diverses impressions qu’éprouva Emile Evrard depuis son enfance jusqu’à l’heure de sa mort. Elles renferment quelques idées sur l’enseignement, dont la nouvelle administration peut tirer avantage. On y verra une âme droite, un cœur généreux, qui eut toujours l’arbitraire en horreur et ne cessa de brûler du feu sacré de la patrie. C’est le patrimoine de la veuve. Les Parisiens rechercheront avec empressement et liront avec plaisir la biographie d’un des braves, qui combattait avec eux et mourut pour la liberté. Une des victimes de juillet 1830.

Je naquis, en 1788, de parents pauvres et pourtant honnêtes. Vers cette époque de grands changements avaient eu lieu en France : l’ancien ordre de choses avait disparu ; le peuple, las de servir en esclave, au profit d’une cour prodigue et tracassière, étrangère aux besoins du temps, pleine de fatuité et de morgue, avait renversé un pouvoir inhabile à le protéger, et sur les débris d’un trône écroulé, assis les bases d’une république. Des excès que l’on commit en son nom, ne doivent pas faire oublier les principes sages et tutélaires que nous lui devons. Les droits de l’homme furent reconnus, ceux du citoyen furent proclamés, et il resta démontré qu’un gouvernement, quelle qu’en soit la forme, n’est rien autre chose qu’un système légal consenti entre le prince et la nation, qui lui délègue ses pouvoirs dans l’intérêt de tous et pour l’avantage de chacun. L’étranger, aux regards avides, triste instrument de servitude, ne vit pas sans jalousie les jours de prospérité et de gloire auxquels était appelée la France ; la tyrannie en trembla, et les divers potentats de l’Europe protestèrent contre ces changements, établissant ainsi une solidarité entre les trônes, convaincus d’ailleurs que si un seul peuple parvenait à s’affranchir, celte influence s’étendrait par un admirable instinct jusque dans leurs sujets, et que leur règne serait passé : ils armèrent ; et la patrie vit, comme par enchantement, des bataillons nombreux sortir de son sein pour voler au soutien de ses droits et de son indépendance. Quoique manquant de tout, nos soldats firent des prodiges de valeur incroyables : c’est qu’ils combattaient pour la patrie, et qu’il n’est rien d’impossible à des cœurs embrasés de l’amour sacré du pays. Après avoir repoussé nos ennemis du sol natal, nous les refoulâmes jusque dans leurs foyers, où nous établîmes la victoire et nos principes. Nous combattîmes tour à tour le Romain dégénéré, le Germain aux habitudes stationnaires, le Russe encore rustique et barbare, l’Espagnol aux idées antiques et chevaleresques, l’Anglais à la langue traîtresse ; tout fut ébranlé, tout proclama la supériorité de nos armes.

J’étais jeune alors ; mais quoiqu’enfant la nouvelle d’une victoire, le bruit d’un succès faisaient palpiter mon cœur d’une douce émotion. Tout retentissait du tumulte de la guerre : la France était un camp ; partout on manœuvrait, partout on s’exerçait à la tactique militaire. Les amusements du premier âge se ressentaient de cette préoccupation des esprits. C’étaient des troupes d’enfants, un tambour en tête, commandées par le plus hardi d’entre eux, s’avançant avec ordre et courage à l’attaque d’une redoute, à la prise d’une place ; une butte de terre, une enceinte garnie de palissades, tels étaient les camps qu’il fallait emporter ; et le premier qui avait pénétré les lignes ennemies, qui avait arboré son drapeau ; celui-là, vainqueur, était proclamé général, et ramené en triomphe. C’est ainsi que nous préludions, sans nous en douter, à de glorieuses destinées.

J’étais parvenu à ma douzième année : c’est l’âge où les classes pauvres des citoyens se demandent ce qu’ils feront de leurs fils. Mes parents avaient perdu leur fortune, et leurs moyens ne leur permettaient pas de me donner dans le monde un rang fort élevé ; ils songèrent en conséquence à me mettre en apprentissage. Après avoir délibéré sur les avantages des divers métiers de la société, ils s’arrêtèrent à l’idée de faire de leur fils un menuisier. Ce qui les fit pencher vers cet état fut la lecture de J.J., pour lequel ma mère avait un véritable culte. Me voilà donc, nouvel Emile, paré du tablier, la varlope en main, occupé dans l’atelier du père Simon, à couper, tailler, raboter du matin au soir. Cet état est minutieux ; il demande du calme, de l’adresse ; il veut la pensée tout entière ; la moindre distraction altère, anéantit l’ouvrage de plusieurs jours. Comment m’assujettir à cette attention de tous instants, à cette exactitude accablante ? J’étais d’une autre trempe ; ma pensée, accoutumée à planer dans l’espace, à suivre nos armées à la piste, laissait là l’établi et le ciseau pour assister à un nouveau campement de nos troupes ; mon ouvrage était abandonné au guide d’une main aventureuse, et le père Simon de s’indigner ; c’était reproche sur reproche : “Madame Evrard, votre Emile est un gâte-tout ; nous n’en ferons rien ; l’ouvrage périt dans ses mains ; il n’a pas l’esprit à la chose ; il dérange mes ouvriers, et foi de père Simon, vous ferez bien de l’enrôler : on peut en faire un mousse, et vous m’obligerez de le retirer.” Emile, me dit ma mère à la première vue, vous m’affligez. J’avais compté sur vous pour l’avenir, et les rapports qui me sont faits m’ôtent toute espérance ; j’avais pensé qu’après la mort de votre père vous auriez senti tout ce que ma position, a de pénible : une sœur et vous, c’est beaucoup pour une pauvre veuve obligée de suffire par son travail aux besoins de sa famille. Serai-je assez malheureuse, avec toutes mes peines, d’avoir encore à gémir sur la conduite de mon fils ; et des torrents de larmes baignèrent son visage. Eh ! quoi, ma mère, m’écriai-je, c’est moi qui vous afflige ? quels reproches vous a-t-on faits ? Parlez, qui a pu vous désoler de la sorte ? Et j’appris les plaintes du père Simon, que dès-lors je pris en grippe. Je ne voulus plus retourner chez lui ; je protestai que je ne remettrais pas les pieds chez un misérable qui avait cherché à m’aliéner le cœur de ma mère. Mais que faire de moi ? à quelle carrière me destiner ? c’était l’objet des soucis de madame Evrard, quand un coup du ciel, un de ces événements inattendus qui changent la destinée de l’homme, vint nous tirer de cet état de perplexité et de malaise.

Un ami de famille, que nous n’avions vu depuis longtemps, employé dans les armées d’Italie, fut appelé à Grenoble pour y régler une affaire importante ; il vint nous voir, nous parla de la guerre, des succès de nos armées ; et instruit de notre situation et de notre embarras : “Votre fils vous gêne, madame, en s’adressant à ma mère, je le prends sous ma tutelle, il est fort, vigoureux ; nous en ferons un militaire : c’est la vocation de tous les Français. Quand la patrie est en danger, tout doit marcher, aucun état ne peut remplacer la noble profession des armes ; il faut s’ensevelir sous les ruines de la France ou porter sa gloire et son nom dans toutes les contrées de l’Europe ; le choix n’est pas douteux. Mais, en attendant, mon brave (en me prenant la main) que nous portions le mousquet, il faut travailler, s’instruire, étudier l’histoire, la géographie, se proposer pour modèle quelques grands hommes des républiques de Rome ou d’Athènes, apprendre les mathématiques, oh ! beaucoup de mathématiques, puis, nous verrons ; tu m’écriras. Madame, ce projet est digne de vous ; vos ancêtres ont servi avec quelque distinction, et votre fils leur ressemblera. Au surplus, vous n’avez aucune dépense à faire, je me charge de tout ; je connais qui s’en chargera, et bientôt Emile sera au nombre de ces jeunes élèves de nos lycées d’où sortent chaque jour tant de vaillants soldats, de braves citoyens.”

J’étais ivre de joie, je me sentais embrasé d’un feu secret, j’appelais de tous mes vœux le jour où je pourrais m’élancer au service de la patrie ; et si mon pouvoir avait été assez grand, j’aurais donné aux ans qui suivirent la rapidité de l’éclair.

A quelques jours de là, je fus reçu au lycée, et vins partager avec des jeunes gens de mon âge une nouvelle existence. Ce genre de vie me plaisait beaucoup. Les jours de congé nous allions en promenade, précédés d’un tambour qui réglait la marche et le mouvement. Le jeudi, nous nous exercions aux armes ; ainsi tout me disposait et m’entretenait dans mes douces illusions. Quelques années s’écoulèrent ; mon travail et mon application m’obtinrent un grade parmi mes condisciples, et dès lors je me crus un petit personnage. Il eût fallu me voir avec mon uniforme aux boutons reluisants, donnant des ordres, recevant et rendant le salut militaire, reprenant sur un théâtre un peu plus élevé les jeux de mon enfance, traçant des camps, tirant des circonvallations, inventant de nouveaux modes d’attaque et de défense ; des journées entières, couché sur une carte de géographie, suivant le mouvement de nos troupes, louant ou blâmant les manœuvres du général. Je vivais ainsi satisfait de ma position, aimé de mes camarades, estimé de mes maîtres qui s’étaient comportés à mon égard avec justice et bonté. Mais le jour de l’adversité n’était pas loin, l’orage grondait il devait éclater sur ma tête.

J’avais obtenu quelques prix dans ma classe : le temps des vacances était arrivé ; je rentrai chez ma mère, tenant sous le bras les signes de mon triomphe. Cette pauvre mère, comme c’est tendre une mère ! elle riait et pleurait en même temps en m’apercevant avec mes couronnes et mes prix. “Mon Émile, ma consolation, viens ici que je t’embrasse !” Et nous restâmes dans cette position bien tendre sans pouvoir nous dire un mot ; tout était amour, émotion, délire. Elle ne put contenir tout son bonheur : elle perdit connaissance. Etrange mystère de nous-mêmes, un excès de joie comme de tristesse nous abat ! Cependant revenue à elle-même, ses premiers regards se dirigèrent sur moi : c’est mon fils ! disait-elle à toutes les personnes qui l’entouraient ; en prononçant ces mots on voyait un sentiment surnaturel animer ses traits, briller dans ses yeux et ennoblir tout son maintien.

Le lendemain nous reçûmes des lettres d’Italie : il n’est pas dans notre nature d’être heureux un jour tout entier. Mon cœur fut brisé en apprenant que notre vieil ami, mon protecteur, celui à qui je devais tout, ce bon monsieur Dévigne, avait succombé dans une bataille. La victoire resta à nos braves, mais mon affliction était trop grande pour que j’en ressentisse du plaisir. Mademoiselle Hortense, sœur de monsieur Dévigne, nous annonça que son frère avait, avant celle cruelle journée, obtenu pour moi une bourse au Lycée, prévoyance qu’il avait dû avoir pour assurer la continuation de mes études dans le cas où il périrait. Ce dernier trait acheva de nous confondre ; ma mère et moi nous ne pûmes de longtemps nous remettre de la douleur que nous causa sa perte.

Je rentrai au lycée, et commençai la nouvelle année en faisant une visite à mes maîtres et professeurs, pour les remercier des notes obligeantes qu’ils avaient données sur mon compte. “J’ai obtenu une nouvelle faveur, leur dis-je ; je la dois à vos bons soins pour moi, croyez que j’en conserverai le souvenir.” A l’exception d’un seul, de l’excellent monsieur Maisonneuve, tous me reçurent avec froideur et morosité. Loin de m’applaudir d’un succès, leur visage semblait me dire que j’avais à pleurer sur une disgrâce. A peine deux mois furent-ils écoulés, qu’une première injustice, la plus pénible de toutes, vint me frapper; on m’ôta mes galons de sergent, galons que m’avaient mérités ma conduite, mon travail. On prétexta de la négligence, du laisser-aller, et jamais je n’avais déployé tant d’activité ! On en revêtit l’habit d’un jeune lycéen, médiocre sujet, attentif à épier ses camarades, peu sensible à leur amitié, à leur estime, ayant obtenu la faveur de ses maîtres par la flatterie, les caresses, et des cadeaux que la fortune de ses parents lui permettait de faire. Ainsi la puissance de l’or pénétrait jusqu’au milieu de nous ; les récompenses qui sont dues au mérite, les soins que le devoir réclame envers tous, devenus un objet vénal, dans une enceinte destinée à la morale, étaient le prix des largesses, des distinctions de naissance. Mon esprit jusqu’alors étranger à toutes ces intrigues, se mit à réfléchir sur la manière dont chacun de nous était traité, et je vis à regret que les soins et les attentions se proportionnaient au degré de fortune de nos parents. Pour les boursiers, ils sont là, abandonnés, véritables parias de l’école ; c’est sur eux que retombent les occupations pénibles, humiliantes, c’est à eux que l’on s’en prend quand un acte d’indiscipline a été commis ; les coupables on ne les soupçonne que dans leur sein, et ces jeunes gens flétris par l’injustice traînent sur les bancs, dans l’oisiveté et la paresse, des années qu’ils auraient pu mettre à profit sous des maîtres justes et intègres. Ils croupissent dans le vice ; copiant des esclaves l’astuce et la dissimulation, ils se livrent envers leurs camarades à toutes les iniquités qu’ils ont éprouvées eux-mêmes. J’ai rencontré dans le monde quelques-uns de ces malheureux boursiers ; l’âme flétrie, le cœur corrompu, ils se sont rués sur la société comme sur des ennemis ; la patrie a trouvé des sujets dangereux dans des êtres qui l’auraient honorée, si le soin de leur éducation avait été confié en des mains plus pures. Quand viendra le temps où l’on fera disparaître de nos institutions toutes ces inégalités, ces distinctions qui flétrissent un jeune homme dès son entrée dans la vie ; dénaturent en lui les principes de morale et le font insensiblement tomber dans un système de vice et de corruption qui affligent les familles et désolent le pays !

Le jeune Frédéric de Simiane m’aborda au moment où, plein de ressentiment de ce qu’on m’avait ôté mon grade, je me promenais de long en large dans les corridors silencieux ; et prenant son ton patelin, son langage tant soit peu hypocrite (c’était l’insolent favori qui m’avait remplacé dans mes fonctions) : “Vous avez du chagrin, me dit-il, et je prends bien part à votre peine. Vos camarades vous estiment, cette idée doit diminuer votre douleur ; pour moi, je vous proteste que jamais je n’aurais accepté, s’il eût été en mon pouvoir ; mais vous le savez, la règle et l’obéissance que je me propose en tout, ne m’ont pas permis d’en agir autrement. Du reste, croyez que rien ne sera changé, comptez sur ma bienveillance ; connaissant votre influence sur nos condisciples, j’espère que par vous je les maintiendrai facilement dans l’ordre et la discipline, et... – C’est assez, monsieur, rompons un entretien qui ne peut être que déplacé ; vous avez des fonctions, c’est à vous de les remplir, si vous en êtes capable ; justifiez par votre conduite le choix de nos maîtres ; pour moi, je ne puis rien pour vous, et si vous vous sentez inhabile à contenir des jeunes gens que l’on conduit mieux par l’amour que par la sévérité, il fallait refuser ; c’est un grand tort de se charger d’un fardeau qu’on ne peut supporter, la chose publique eu souffre et la conscience s’en repent. Du reste, je me garderai de tirer aucune conséquence des changements arrivés, l’avenir prouvera si l’on a eu tort ou raison. Je vous remercie de votre bienveillance, vous la devez à tous sans exception, et quant à votre estime, réservez-la au mérite, à la bonne conduite.” Je ne sais, mais l’air de protection que prit envers moi ce nouvel enfant de la faveur, m’affligeait beaucoup ; je fus assez maître de moi, cependant, pour contenir mon indignation ; j’étais mis de côté ; que s’était-il donc passé ? rien : j’étais devenu boursier.

Frédéric de Simiane chercha à se faire des créatures, il en trouva ; où ne trouve-t-on pas des gens sans morale, toujours prêts à profiter de la bêtise et à vivre de la sottise d’autrui ? mais ils étaient en petit nombre, et la plupart des élèves restèrent dévoués à leur ancien sergent. Ils repoussèrent avec dédain les présents et les régals que leur offrit le nouveau parvenu, et le peu d’ordres qu’ils en recevaient étaient accompagnés de rires et de haussements d’épaules. Les murmures commençaient, et le jour n’était pas loin où les élèves devaient entrer en pleine insurrection ; je fus instruit, quoique tard, des dispositions de la révolte ; j’accourus : je m’efforçai de calmer les esprits, de les faire rentrer dans l’ordre. Il n’était plus temps : les têtes étaient montées ; les injustices, la maladresse de Frédéric les avait exaspérés au dernier point : ils voulaient renverser cet injuste pouvoir.

Un jeudi que nous étions en promenade, arrivés dans une grande plaine entourée d’arbres, Frédéric fait faire halte à la troupe et nous met en liberté ; aussitôt un haro est prononcé, on serre les rangs, on entoure le sergent ; les uns armés de pierres, les autres de bâtons, s’avancent pour écraser le beau Simiane à l’habit galonné : “Tu nous le paieras, mauvais drôle ; à genou, à genou ! amende honorable, sinon, défends-toi ! choisis d’entre nous par qui tu veux commencer la lutte ; il faut que tu triomphes de tous ou rester sur la place.” L’aurait-on cru ? le lâche ! il se prosterna, demanda pardon, promit de rentrer dans les rangs obscurs, et rédigea sous nos yeux un rapport excellent pour chacun, qu’il terminait en priant M. le proviseur de trouver bon qu’il résiliât ses fonctions ; que, bien qu’il n’eût qu’à se louer de toute la maison, le soin de sa santé lui rendait une absence nécessaire. En conséquence il partit peu après, et nous n’en entendîmes plus parler. Nous étions enchantés de ce coup de main, et nous jurâmes tous de refuser si l’on élevait quelqu’un d’entre nous à la place du démissionnaire ; c’est ce qui arriva, et nous restâmes l’espace de deux mois sans sergent aucun.

Soit indiscrétion de la part de Simiane, ou soupçon de ce que les élèves m’entouraient fréquemment et me protestaient de leur amitié, on devina en partie ce qui était arrivé. L’on crut convenable de faire une épuration ; et commençant par le plus influent, on dirigea contre moi les geôliers et les cerbères. J’eus vent de l’affaire ; mes camarades indignés voulaient se porter à des excès, je les contins : “Laissons faire, leur dis-je, ne prenons pas l’initiative : d’ailleurs quelques jours d’arrêt passeront, et nous devons réserver notre jeune courage contre les ennemis de la patrie.” Le bruit s’était répandu qu’ils étaient sur le point de pénétrer en France. Un ordre arrive ; je suis mandé chez M. le proviseur, et du plus loin qu’il m’aperçut : “Emile, vous nourrissez un esprit dangereux dans cette maison ; vous fomentez la révolte dans un lycée auquel vous avez des obligations : vous êtes boursier, on peut vous chasser ; votre conduite est séditieuse. ” – “M. le proviseur – Silence ! vous n’avez pas la parole ! écoutez : si vous convenez de vos torts, que vous promettiez de mieux vous conduire à l’avenir, j’userai d’indulgence pour cette fois seulement ; sinon le cachot vous attend. – Qu’on m’y conduise, M. le proviseur ; je ne saurais convenir de fautes que je n’ai point commises. Je me suis toujours conduit en loyal lycéen ; appelez vos bourreaux, la victime est prête !” Et je fus introduit dans un cabinet sale, obscur, habité par des souris qui broyaient une paille presque en poussière, modeste lit des pauvres prisonniers. Il ne recevait le jour que par une petite croisée à huit pieds de haut, et fermée par des barreaux en fer. Un coup d’œil me suffit pour en faire l’inspection. Les briques y étaient dans un désordre affreux ; des traces de sang et des murs sillonnés de pleurs, attestaient qu’en ce lieu avaient souffert de bonne heure des jeunes gens comme moi, des confrères ; tantôt pour un acte d’insubordination, un devoir mal fait, une sortie défendue, un jour de trop passé auprès de bons parents ; tantôt pour une réponse énergique faite à des maîtres insensés ; pour un ami excusé, pour avoir assumé sur soi la faute d’un camarade ou s’être récrié contre une injustice. Un tabouret, un pot de chambre et un vase qui servait à abreuver le prisonnier, condamné jusqu’à sa délivrance au pain et à l’eau, composaient le mobilier de la prison. Je m’étendis de mon long et tâchai de m’endormir. Le sommeil, cette précieuse ressource contre l’infortune, je l’appelai en vain ; ma tête agitée ne pouvait se soumettre à la résignation, véritable vertu cependant qui vient au secours de l’honnête homme aux prises avec l’adversité. Je me représentais ma mère se reposant sur l’honneur de son fils, et tout à coup apprenant sa captivité ; le bruit de mes arrêts circulant dans la ville, attirant la honte sur mon front ; et pourtant j’étais innocent.

La nuit étendit ses voiles, et je fus plongé dans une obscurité profonde ; alors je commençai à m’assoupir, et sans céder tout à fait au sommeil, mes rêveries prirent une teinte philosophique. Je réfléchis à mon être, à la France, aux républiques anciennes, aux empires d’autrefois, et je vis partout régner le sceptre de deux génies opposés sur le théâtre du monde. Aristide partant pour l’exil ; Socrate mourant pour la vérité ; Annibal en fuite, abrégeant sa vie par le poison ; Caton se déchirant les entrailles ; Brutus se perçant de son épée ; Bélisaire errant et portant dans des contrées barbares les traces de l’ingratitude de ses concitoyens ; Homère, ce génie sublime, demandant l’aumône ; Galilée, chargé de fers ; Fénelon disgracié ; Lavoisier montant à l’échafaud : tout attestait, les annales antiques comme l’histoire des temps modernes, qu’il faut expier par des souffrances el la persécution, la gloire qu’on s’est acquise et le tort d’une grande célébrité ; et toutefois une force irrésistible nous pousse aux grandes choses, à la pratique de la vertu ; toutes les fois que la passion nous entraîne, que nous nous plongeons dans le vice, les désordres, une voix est là qui nous crie que nous avons transgressé la loi de notre être ; la conscience nous poursuit tenant un fouet vengeur, qui commence dès cette vie les supplices d’une autre. Etrange destinée de l’homme; de quelque côté qu’il se tourne, les pleurs, les gémissements, la douleur ne manquent pas de l’atteindre. Oui, souffrir est la loi de notre nature. Puisqu’il en est ainsi mourir, mais mourir dignement, doit être notre unique affaire. Un beau trépas sera désormais ma devise.

Le jour parut ; je compris au ramage des oiseaux qui se jouaient sur le toit de la maison, qu’il faisait beau ; j’entendais les maçons travailler, les voitures courir, passer et repasser sur le rempart qui était voisin et au niveau de ma fenêtre, la troupe nombreuse des piétons qui vaquaient à leurs affaires. Le temps a des longueurs différentes qui répondent aux différentes impressions de l’âme ; rapide au sein des plaisirs, il se traîne avec effort pour celui qui est en proie à la souffrance ; le prisonnier qui contemple le poids de ses chaînes, lui trouve une durée qui n’a point de terme. S’il y songe, il se désespère ; il n’a qu’un moyen d’échapper à ces tourments, c’est d’occuper fortement sa pensée, de fournir à son esprit un aliment qui le déplace et lui enlève l’aspect de lui-même : c’est ce que je tâchai de faire.

Le soleil renvoyait au fond de ma prison les ombres des personnes qui passaient devant ma croisée. Il me prit fantaisie de deviner à ces traits grossiers, la forme, l’âge, le caractère et les occupations de chacune.

Ce dos voûté me semble celui d’un vieillard ; sa démarche est lente, il vacille ; sa tête incline vers la terre, on dirait qu’il tend à en prendre possession. Où va-t-il ? visiter des parents qu’il aime, ou trouver un ami qui l’intéresse. L’amitié est si douce à cet âge ! il semble que ce soit le seul sentiment qui nous accompagne jusqu’à la tombe : car le reste nous quitte à mesure que nous vivons ; les forces nous abandonnent peu à peu ; nos organes s’engourdissent, nos sens s’émoussent, la vue se perd, l’ouïe s’endurcit, nos membres chancellent ou se paralysent, toutes les affections si tendres de la vie, nous n’en conservons plus que le souvenir ; c’est un rêve qui se perd ; l’amour, une fleur desséchée qui ne fait plus battre le cœur ; la gloire, une fumée désormais impuissante ; l’ambition, un cerveau glacé n’y trouve qu’un vain bruit ; les plaisirs du monde touchent faiblement ou ne causent que regrets. Le sort du vieillard est donc bien à plaindre ? gardez-vous d’y songer. Cette insensibilité qui le gagne, est un bienfait de la providence ; il eût été trop cruel de sortir de la vie avec toutes ses attaches ; le coup eût été trop violent ; mais s’en allant insensiblement, le vieillard part de ce monde auquel il ne tenait plus que par des souvenirs que le dernier jour éteint sans retour. Je ne parviendrai pas à cet âge ; quelque chose est là, je le sens, qui me persuade que de bonne heure j’aurai rejoint mes aïeux.

Voici, si je ne me trompe, un jeune homme : il va comme le vent : sa tête est haute, son pied ferme et sa marche rapide. Que c’est beau la jeunesse ! que d’espérances elle porte en son sein ! que de charmes, que d’intérêt elle inspire ! et pourtant combien de jeunes gens ne causent que regrets ! Hélas ! c’est que les passions sont là à la porte, elles aiguillonnent, elles emportent : le jeune homme est entraîné ; et si l’énergie d’un autre âge, une force supérieure ne s’en rend maître, ne les domine, c’en est fait, il tombe, il périt : c’est l’amour avec tous ses charmes et toutes ses perfidies ; c’est la gloire avec ses couronnes et ses expiations, c’est la patrie avec tout son enthousiasme et ses exigences qui enlacent et subjuguent. Partout du bien et du mal, partout le bon et le mauvais génie enchaînés l’un à l’autre, et présentant à leurs sectateurs une coupe qui n’est pas sans amertume. Quel est-il, ce jeune homme ? est-ce un enfant gâté par la fortune, dur, insensible, despote et fier ? où soit-il des rangs obscurs de la société ? sera-t-il un bon citoyen ou le tyran de ses semblables ? Que je voudrais connaître ses destinées a-t-il été élevé dans un lycée, boursier comme moi, malheureux boursier portant la peine de l’injustice ? mais tout se tait, ces murs sont silencieux ; c’est que l’avenir est invisible et le jour de demain n’est connu de personne.

Ah ! un chapeau ; c’est une femme : elle est jeune. Quelle taille ! quel joli pied ! si les traits du visage ressemblent à cette noblesse de maintien, à cette tournure divine, ce doit être une beauté piquante. Où allez-vous, jeune fille ? vous confesser ! eh ! de quoi, d’un peu de coquetterie ; bah ! laissez donc, le sexe est fait pour plaire, et... suffit, allons, point de dissimulation entre nous. Racontez-moi la visite mystérieuse que vous faites à Léon ; il vous aime, il vous l’a dit mille fois ; à qui ne l’a-t-il pas dit ? Eh ! vous êtes bien sûre de lui. – Oh! oui, comment pourrait-il me tromper ? c’est un ami d’enfance, tout jeunes nous jouions ensemble ; c’était mon frère, j’étais sa sœur. Combien de fois m’a-t-il dit : Zéphirine, je suis souffrant, je n’ai qu’un vœu, c’est de vous appartenir ; mais puis-je espérer que vous daignerez vous souvenir de moi, vous voilà dans le monde, entourée de tous les prestiges de la grandeur. Vos parents songeront pour vous à un parti puissant, et Léon, qui vous aime, le pauvre Léon sera mis de côté, vous l’oublierez pour un autre qui vous aimera moins, mais qui flattera votre amour-propre. Monsieur, lui ai-je répondu, l’amour se passe de distinctions ; c’est très mal à vous de me soupçonner capable d’une conduite aussi lâche : allez, monsieur, allez, je vous déteste. Je vais à confesse, vous avez deviné ; mais c’est à Léon que je m’adresse ; puis-je faire un meilleur choix ? il est mon ami, et à lui je ne cacherai rien; je veux lui dévoiler mon âme tout entière. — Gardez-vous-en bien ; je ne soupçonne pas Léon, mais l’amour vit de privations, et je crains... – Portez là votre main ; comme il bat ! puis résister à tant d’ardeur, ne sommes-nous pas nées pour aimer ? Et vous, me conseiller de l’artifice ; fi ! fi ! donc. Il me sembla que ses yeux étaient baignés de larmes ; j’en fus touché, je n’eus pas le courage de continuer mes remontrances ; je regrettais seulement de ne pas être à la place de ce bienheureux Léon, à qui tant de fortune était destinée. Je fis un pas vers la fenêtre, comme pour revoir cette jeune fille ; toutes mes illusions tombèrent, je ne rencontrai qu’une prison. Le sort, de Zéphirine me tenait à cœur, je ne pouvais me détacher de cette ombre fantastique ; je laissai circuler les autres sans les remarquer. A mon âge, le sexe occupe, agite ; c’est un feu violent qui remue, travaille, éclate ; les distractions n’y peuvent rien. Je passai une journée entière à des rêveries sur la femme.

Cet être sensible et bon, qui nous donne le jour; nous révèle à l’adolescence une nouvelle vie, qui devient notre compagne, partage nos travaux et nos peines ; qui nous rend père, époux, et jusqu’à la mort remplit à notre égard les devoirs d’une amie dévouée ; cet être né faible, délicat, condamné par la nature à des douleurs fréquentes, se vit encore relégué par les hommes à la condition la plus humble, asservi à d’humiliants travaux. Avant l’établissement du christianisme, la femme fut esclave, une humble servante, ne connaissant d’autre loi que celle de l’obéissance à un maître farouche, exigeant, qu’elle nommait son seigneur. C’est bien pour la femme que la vie est un tourment : aimer et souffrir compose toute son existence.

Après avoir parcouru la série des diverses impressions qui m’agitèrent alors, je revins à ce qu’il y avait de plus réel pour moi, je revins à moi-même. Qui m’affranchira de ma captivité ? quand luira l’instant où je serai rendu à la liberté ? Quand pourrai-je respirer librement dans l’espace, recevoir les rayons bienfaisants de ce soleil qui dore nos campagnes ? m’agiter en tout sens, sans rencontrer ces indignes murailles qui bornent mon horizon ! Quand pourrai-je embrasser ma mère, me justifier des rigueurs qu’on me fait endurer ? Tous ces vœux naissaient et s’éteignaient dans un étroit espace. Je ne voyais aucun terme à ma prison. Si l’on attendait de moi une soumission contraire à l’honneur, il fallait me résigner à périr tout entier entre quatre murs ; car je le sentais, une vie déshonorée, une vie souillée par une bassesse me parut plus cruelle que la mort.

Cependant le lycée retentissait d’une agitation extraordinaire, le tambour résonnait plus fréquemment que de coutume. J’entendais le commandement de l’exercice à feu que l’on exécutait dans la cour ; je distinguais la manœuvre du canon, à laquelle on formait plusieurs de mes condisciples. Que signifiait tout ce mouvement ? L’ennemi avait-il pénétré dans la France ? Se serait-il avancé dans le Dauphiné, et disposait-on de jeunes défenseurs à la Patrie ? Ces conjectures n’étaient que trop vraies.

La campagne de Russie fut suivie d’une déroute occasionnée par le froid, qui engloutit nos plus belles armées ; et comme un malheur arrive rarement sans un autre, nos principaux alliés nous abandonnèrent. Cette défection, accompagnée de la perfidie de quelques traîtres, obligea la France à défendre de nouveau ses foyers contre des hordes ennemies.

Bien que le soldat français combatte vaillamment en toutes circonstances, il était pourtant facile de s’apercevoir qu’il lui manquait une des plus puissantes excitations, la défense de la liberté. Napoléon, qui avait eu le talent de rétablir l’ordre en France, de détruire les partis opposés et de mettre un terme à tous les excès, oublia la cause qui l’avait choisi et pour laquelle il avait vaincu tant de fois. Au lieu de créer un système légal, qui assurât à chacun ses droits et sa liberté, il jugea plus convenable de se mettre à la place de la chose publique. Admiré pour son vaste génie, qui en faisait un citoyen remarquable à l’ombre d’un conseil comme sur un champ de bataille, il osa confisquer la liberté à son profit et mettre sur sa tête ce bandeau royal pour l’anéantissement duquel la France avait fait de si grands sacrifices. Le despotisme renaquit, et Napoléon enchaîna à son sceptre impérial de nombreux bataillons habitués à obéir au moindre geste du souverain. Sa force était dans son armée, éblouie de tant de victoires, et considérant son chef comme l’homme du destin, dont ils étaient l’unique instrument. Il perdit tout en perdant ses vieilles bandes ; celles qui vinrent après sentirent battre sous leur habit le cœur du citoyen ; et quand il fut démontré que Napoléon n’était plus le serviteur de la patrie, le prestige s’évanouit, et le fer ennemi se fit jour jusqu’à lui : ce n’était donc plus pour l’Empereur que l’on combattait mais pour ses foyers, ses enfants, sa famille.

C’est à cette époque de dangers et d’alarmes que je fus redevable de ma liberté. On me conduisit sur le rempart, où je fus accueilli par une troupe de braves, par mes condisciples, rangés autour d’une batterie : ils me confièrent la manœuvre d’un canon, et nous vomissions la mort à des milliers d’ennemis.

Je n’oublierai jamais ces jours glorieux pour moi ; j’étais noirci par la poudre ; j’avais revêtu mon ancien uniforme ; mon ardeur était sans pareille ; j’étais ivre de joie ; elle fut de courte durée, malgré nos succès de trois jours ; au quatrième, on signa une capitulation, et la ville ouvrit ses portes. Paris, nous dit-on, s’était rendu et avait admis un nouvel ordre de choses.

L’ancienne famille des Bourbons, dont jusqu’alors je n’avais pas entendu parler, reparut, présentant à la nation un contrat qui devait être le garant de notre liberté et un obstacle invincible à tout système arbitraire. Je crus de bonne foi au retour sincère des principes d’une sage administration, et peu s’en fallut que je n’applaudisse à la restauration. Mais peu de jours suffirent pour changer d’avis et se convaincre de la justesse de l’observation de l’illustre prisonnier de Sainte-Hélène, parlant à ses amis des Bourbons et des partisans de l’ancien régime : Ils n’ont rien appris, rien oublié. Le retour du 20 mars, les conspirations faites à plaisir, et pourtant escortées de cours prévôtales qui inondèrent la France du sang de ses enfants, les violations faites à la Charte, les proscriptions et la mort ont démontré suffisamment qu’il ne peut exister de paix ni de bonheur pour la patrie, sous le règne de tels princes.

Les Jésuites, cette secte dangereuse pour les libertés publiques, qui s’insinue partout où il y a une influence à gagner, un peu de pouvoir à conquérir, inondèrent la France, refluèrent jusque dans le palais des rois, à qui ils imposèrent des ministres de leur choix, des partisans de leur doctrine. Ils élevèrent plusieurs établissements pour la jeunesse, qui se remplirent bientôt d’enfants des familles les plus distinguées. Ces bons pères étant tout puissants à la cour, le moyen de conserver sa charge ou d’obtenir de l’avancement était de paraître contribuer à leur prospérité, de partager leur esprit. L’époque était difficile : on réussissait avec peine ; les jeunes gens ne savaient que faire : les uns s’adonnaient au commerce ; les autres entraient dans l’église ; ceux-ci par ambition, ceux-là par conviction, parce que, voyant les destinées humaines abandonnées, en France, au jouet de la fortune, au caprice des vents, ils pensèrent qu’en une telle fluctuation, il était doux de se jeter dans les bras de la Divinité, de se consacrer au culte, au service de cette religion sublime, qui ne commande que le bien, ne vit que de vertus, de sacrifices, de dévouement envers l’humanité. Mes goûts, mon penchant, me portaient à la profession des armes ; le peu que j’en avais éprouvé m’affermissait encore dans ces dispositions, et pourtant je n’étais pas loin d’y renoncer pour une antre carrière que je ne devais pas davantage parcourir.

J’avais eu pour directeur un digne et respectable ecclésiastique, nommé Moiroux ; jamais je ne le perdis de vue : il y avait un charme dans son entretien qui allait au cœur. Il connaissait à fond mon caractère, et il lui était facile de l’exalter. “Vous avez du penchant pour les armes, je ne puis que vous en louer ; rien n’est plus noble que l’état que vous voulez prendre ; cette profession, loin de vous éloigner de la religion vous en rapprochera davantage. Quand on court de grands dangers, qu’à chaque instant on expose ses jours, on sent le besoin d’être bien avec Dieu ; et d’ailleurs ce n’est qu’avec une conscience pure et du courage, qui en est inséparable, que l’on devient invincible. C’est ainsi que vous serez, je l’espère ; vous imiterez la noble conduite des Turenne, des Bayard, que vous devez vous proposer pour modèles. Si vous marchez sur leurs traces, la Patrie trouvera en vous un héros et l’Eglise un défenseur de plus.” C’était de la sorte que se passaient nos entrevues, et je ne le quittais jamais sans être plus content. Après les événements qui amenèrent la Restauration, il fut un des premiers à venir me voir chez ma mère ; et sentant que les derniers changements devaient apporter quelque obstacle à mes penchants pour les armes : “Vous êtes embarrassé et je le conçois ; l’art militaire redevient ce qu’il était avant la révolution ; nos armées sont licenciées: on ne doit plus espérer de l’avancement ; les occasions de se signaler seront rares ; ne vous attendez plus à quelque grade, ils seront le partage des fils de famille : c’est une carrière â jamais fermée ; et cependant il faut prendre un état, avoir un rang dans le monde. Malheur au jeune homme oisif qui ne sait occuper ses moments et n’est utile à personne. Je vous parlerais bien de l’Eglise, Elle a besoin de sujets, les paroisses sont désertes et la campagne manque de pasteurs, mais je ne veux exercer sur vous aucune influence ; si vous y étiez malheureux, je me le reprocherais toute la vie. Ce n’est pas qu’il n’y ait de grandes consolations dans notre ministère, mais les obligations en sont graves et les devoirs nombreux : il faut mesurer son fardeau à ses propres forces. Réfléchissez un peu à ce parti ; vous aimez la liberté, vous en trouverez dans l’Eglise ; c’est un de nos principes, et tout le christianisme roule sur la liberté de l’homme. L’égalité ne nous est pas moins chère : J.-C. l’a proclamée, en établissant que tous les hommes sont frères, tous enfants d’un même père, qui est Dieu. Ainsi vos sentiments ne sont point contraires à notre doctrine. Vous le voyez, vous pourriez être des nôtres ; méditez sur votre vocation ; implorez l’assistance du Saint-Esprit, le père de toute bonne pensée, et ensuite nous verrons, mon enfant ; il faut se résigner à la Providence et faire le bien.”

Je fus laissé à moi-même. Il fallait prendre un parti : n’être pas militaire me semblait bien dur, appartenir à l’Église ne me causait aucune répugnance. J’étais dans cet état où l’homme, dominé par une idée fixe, ne voit qu’elle, ne vit que par elle ; s’il la perd, tout lui devient indifférent ; la vie n’est plus la vie, c’est une existence sans charmes, sans couleur. Il fallait donc me défaire de mes rêves de gloire ; la raison le voulait et la nécessité commandait. Aux charmes que m’offrait la gloire s’opposait à mon esprit ce qu’elle avait d’odieux : le ravage des nations, le carnage et la mort, les villes réduites en cendres, les citoyens immolés, les pleurs que le soldat fait couler, la haine et l’horreur qu’inspire la guerre quand elle est injuste, que l’on ne combat que par ambition, sans que le service de la patrie ni son salut n’en fassent une nécessité.

Me voilà introduit dans un séminaire par l’abbé Moiroux, qui me recommande aux supérieur et professeurs de la maison. Quel changement pour moi ! Au tambour avait succédé la cloche, à l’exercice la prière, à l’uniforme la soutane, au commandement rapide et précis le langage doucereux et méticuleux des bons pères.

Plus d’une fois la lenteur des cérémonies, la gravité du régime, fit jaillir mon sang dans mes veines. Je m’impatientais, mais il fallait se modérer ; tout mouvement de colère était condamné ; une obéissance passive était à l’ordre du jour. Tout ce qui tendait à mortifier l’amour-propre, à rabaisser l’orgueil, à inspirer de la modestie et des sentiments d’humilité, était excité, loué, encouragé. Je n’étais pas bien pénétré de toutes ces nécessités. Quoique convaincu du néant des choses humaines, il me semblait qu’une âme noble, un cœur généreux, avaient droit à quelque estime ; que l’on pouvait se pardonner un sentiment d’orgueil, un peu de vanité, si l’on était assez heureux pour valoir mieux que d’autres et faire plus de bien ; en un mot, sans rien garder de toutes les distinctions qui ne reposent que sur la mode ou la coutume, j’étais d’avis qu’on ne pouvait assez louer, assez exalter, tout ce qui se signale par la vertu et un vrai mérite. C’était une foi mondaine, et mon nouveau directeur m’en faisait la guerre. “Comment ! me disait-il, votre cœur reste encore attaché aux choses de ce monde ! quels sont donc ces objets qui vous touchent, qui vous subjuguent ?... l’esprit ?... Que peut la science pour le bonheur ? Parcourez les savants ; voyez leurs fronts soucieux, et leur vie, le plus souvent déréglée ; ils sont pleins de vanité, et l’esprit de ténèbres les domine. Beati pauperes spiritu eorum regnum cœlorum est. Pourriez-vous vous laisser séduire par leur prétendu savoir ? Peuvent-ils reculer les bornes de la vie ? ont-ils appris à perpétuer la durée des empires ? leur devons-nous l’affranchissement des peines, des maladies, de la mort ? Toute leur érudition n’est que mensonge. Omnis homo mendax. Il n’y a qu’une véritable science : aimer Dieu et le servir. Celle-ci est à la portée de toutes les intelligences ; chacun peut la pratiquer. La beauté ? c’est une fleur qui passe sans retour ; un rien la flétrit, un souffle, une maladie, la font disparaître. Les honneurs du monde, que sont-ils ? comment sont-ils accordés ? L’intrigue les obtient, la faveur les distribue, car le vrai mérite vit et meurt dans l’obscurité. Dépouillez-vous donc du vieil homme, prenez une parure nouvelle; devenez bois vert ; car il est écrit : Le bois sec sera coupé et jeté au feu. Couvrez-vous du sac de la pénitence, amassez de bonnes œuvres pour vous et vos frères. L’homme a péché, et nous en portons la peine ; nous sommes tous solidaires les uns des autres ; travaillons donc au grand acte de la justification : c’est le seul moyen de mettre à profit le peu de jours que nous avons à passer sur la terre.”

Il eût fallu être bien endurci pour ne pas être ébranlé par l’onction de ces divines paroles. Aussitôt je me mis à l’ouvrage, travaillant à l’œuvre de ma sanctification. Prières, confessions, jeûnes, neuvaines, rien ne fut épargné. Armé de la croix, je m’avançais bravement dans la voie du salut. Il ne me manqua qu’une chose, ce fut le don de persévérance.

Je me rendais chaque jour à la chapelle, et là, prosterné aux pieds de l’autel de la Vierge, je priais du fond de l’âme, et venais reprendre avec ardeur mes études théologiques. Nos jeunes lévites travaillaient avec un zèle extrême ; jamais je n’ai vu autant d’émulation dans nos collèges. C’est que les élèves des séminaires étudient avec conviction ; ils croiraient commettre une grande faute de perdre quelques instants : c’est pour eux un cas de conscience ; la religion les dirige, et non la crainte, ni des punitions humiliantes comme dans nos institutions. Je fus choisis parmi les jeunes gens de mon âge pour faire le catéchisme aux enfants de la paroisse. Le dimanche, vêtu d’un rochet éclatant, je paraissais autour d’un cercle nombreux de fidèles, l’œil dirigé sur moi et prêtant l’oreille à mes instructions familières. Point de dogmes, ou seulement leur simple énoncé ; mais de la morale, beaucoup de morale Traçant à mon auditoire les devoirs des différents états de la société, je les leur faisais envisager comme divers moyens accordés à l’homme par la Providence pour remplir nos besoins et accomplir ses décrets du reste, tous dignes d’éloges, tous ayant droit à la reconnaissance de la patrie, quand on s’en acquitte loyalement. Puis, appliquant à chacun les préceptes de l’Evangile : “Aimez-vous, mes amis ; vous êtes tous enfants d’une même famille ; vous avez la même origine, et vous tendez tous à une même fin. Dieu vous récompensera à mesure du bien que vous aurez fait sur la terre ; dirigez-vous vers un bonheur pur, inaltérable ; c’est assez vous dire que vous ne devez pas l’espérer dans cette vie où nous sommes jetés pour souffrir, pour faire pénitence.”

Ce que je leur disais, je le sentais moi-même, et j’avais le bonheur de fixer leur attention.

Parmi les assistants se trouvait toujours une jeune dame aussi pieuse que belle ; sa vue troublait tous mes sens ; je vis, je revis cet ange de beauté, et chaque fois je remarquai en elle de nouvelles perfections. Son maintien était noble et décent ; agenouillée dans un coin au pied d’un Christ, exposé à l’adoration des fidèles, vous eussiez cru voir une de ces intelligences qu’on nous dit entourer le trône de l’Éternel.

Les mains jointes, et les yeux, tantôt élevés vers le ciel, tantôt abaissés vers la terre, elle semblait invoquer le Seigneur, le prier d’exaucer les vœux de son humble servante. Mes regards fixés sur elle ne la perdaient pas de vue, je passais des heures entières, occupé à étudier les mouvements de celle qui faisait déjà toute ma pensée. Quel était donc le sentiment qu’elle m’inspirait ? J’aurais voulu lui appartenir, être de ses parents, faire partie de sa maison. Si je pressentais le froissement d’une robe, le bruit d'un pas de femme, à l’instant mon esprit entrait en campagne, c’est elle, ce doit être elle ; et me voilà suant, m’agitant jusqu’à ce qu’une triste réalité m’eût convaincu de ma méprise. Mes études se relâchèrent, mes idées prirent une autre direction. Si l’Eglise m’appelle à la servir, pourra-t-elle bien se contenter d’un cœur qui soupire après la créature ? Dieu est l’amour le plus pur et il ne souffre aucun partage. II y a combat en moi ; le devoir m’appelle d’un côté, mes sentiments m’entraînent d’un autre ; n’y aurait-il pas de la témérité de nourrir dans mon cœur ce foyer de discorde ? Et je résolus de faire tous mes efforts pour dissiper toute idée profane, de chasser toute affection mondaine. L’entreprise était difficile ; si pendant la veille je combattais, la nuit reprenait l’avantage. Tantôt je me figurais appelé à la direction d’une communauté ; parmi les religieuses se trouvait cette belle inconnue à laquelle j’adressais des paroles consolantes qu’elle recevait avec grâce et bonté ; tantôt maltraité par une tourmente révolutionnaire, j’étais obligé de m’expatrier, et isolé, manquant de tout, j’étais accueilli, bien traité par les soins de celle que je revoyais sur cette même terre étrangère ; d’autres fois je la retirais d’un naufrage, je la sauvais d’un incendie ; et le lendemain j’étais pâle, abattu des efforts pénibles que j’avais faits seulement en songe. Un ennui mortel s’empara de moi, je tombai dans une langueur dont on était bien loin de soupçonner la cause. Relégué à l’infirmerie, et par là même exempt des exercices de la maison, je revins à mes chères méditations, à mes pensées philosophiques. Le monde pourquoi est-il ? Qu’est-ce que la vie ? Quelle est la condition la moins malheureuse sur la terre ? Les peines sont-elles proportionnées aux plaisirs, et faut-il étouffer tous les sentiments qui naissent en nous, comme la source de maux à venir ? La paternité est-elle un mal, puisque les religieux qui font profession de sagesse s’abstiennent du mariage ? Le patriotisme n’est-il qu’une fumée, parce que ses sectateurs sont mis à l’écart, souvent abreuvés d’amertume ? Quelle fut la réponse à toutes ces questions ? Quelque chose de vague et d’indéfini.

Le monde est une pensée réalisée pour rendre témoignage de celui qui est. Il renferme l’ensemble des êtres créés, les uns bruts, les autres vivants. Parmi ces derniers s’avance l’homme, le roi de la nature par sa raison, qui lui assure l’empire de l’univers, et le plus misérable des animaux par sa faiblesse, ses infirmités et ses désirs insatiables. A ses côtés brille la femme, ce vrai chef-d’œuvre de la création, trop belle pour être mortelle, trop fragile pour appartenir au ciel.

La vie est une propriété de certaines créatures, qui tendent à la conserver et à la transmettre ; elle est à la fois végétale, animale, intellectuelle. Elle embrasse de triples fonctions. Ce que les anciens ont personnifié par la création de trois génies qui présidaient à ces différentes fonctions, Nous, Pneuna, Psyché.

Nous préside aux fonctions intellectuelles, Pneuma aux fonctions de nutrition, Psyché aux fonctions de propagation, ce qui complète la vie.

La condition la moins malheureuse ? Elles peuvent l’être toutes également. La question est mal posée ; il fallait dire : Quel est l’homme le moins malheureux ? C’est l’homme chez lequel il y a le plus d’harmonie, désirs bornés, puissance de les satisfaire, et qui d’ailleurs s’endort sur le coussin inébranlable d’une bonne conscience : celui enfin qui en partant de la vie a pu se dire avoir été utile à quelque chose, et nuisible à personne.

Quant à étouffer les sentiments que nous inspire la nature, cela est-il bien raisonnable ? Ne sont-ce pas les vents qui enflent la voile ; et si l’on parvenait à les éteindre, le monde ne rentrerait-il pas au néant ? Dire qu’il faut les extirper, c’est dire que la vie est un mal ; le mysticisme en est persuadé, et c’est pour cela qu’il exige le renoncement au monde, qu’il condamne aux privations de toute espèce. Le malheureux qui lutte contre un orage qu’il ne peut détourner de sa tête est tenté d’y croire. Gardons-nous d’y ajouter foi ; la vie renferme aussi quelques biens, sans quoi chaque créature eût bientôt tourné contre son propre sein le bienfait de la création.

Voyez celte jeune fille toute rayonnante : la joie brille dans tous ses traits ; elle est parée pour l’autel ; dans peu elle sera unie à tout ce qu’elle aime : pour rien au monde elle ne voudrait changer ses doux instants. Et cette mère tendre, assise auprès du berceau de son fils, pour les soins duquel elle donnerait tout au monde, parviendrait-on à lui arracher l’objet de sa tendresse ? Que le danger approche, vous la verrez en héroïne affronter mille morts pour sauver ses jours. Et ce jeune homme, en ce jour solennel, qui vient déposer sur la tombe de sa mère les couronnes que lui méritèrent ses succès dans ses études. Et Camille, sauvant sa patrie ; Cicéron proclamé le second fondateur de Rome, le père de la patrie ; Regulus mourant pour garder sa foi ; Decius se dévouant aux Dieux infernaux : demandez-leur à tous s’il y a quelque bien dans la vie, si la gloire est un bien, si les sentiments qui firent battre leur poitrine n’étaient rien que les ombres d’une vaine fumée ! Il me sembla que j’avais pris une voie fausse en choisissant une carrière qui combattait tous les sentiments que j’éprouvais ; et, préférant la misère à l’hypocrisie, je crus devoir m’occuper des moyens de sortir d’une maison dont l’esprit et les habitudes ne pouvaient me convenir.

J’étais dans ces dispositions, quand je fus mandé chez M. le Supérieur. “Evrard, vous vous êtes relâché ces derniers jours ; on a remarqué des distractions, de la froideur dans vos exercices. Je ne vous gronderai pas ; le soin de votre rétablissement est tout ce que j’ai à cœur dans ce moment. Le médecin, que j’ai interrogé sur votre santé, nous conseille de vous faire changer d’air, nous y souscrivons ; mais il est une chose à craindre pour vous, c’est le contact du monde, je n’ose prendre sur moi de vous exposer à tous ses dangers. Etes-vous sûr de vous ? Parlez ? Ne laisserez-vous pas ébranler en vous les fruits de la foi ? Saurez-vous entretenir cette piété ardente qui nourrit le cœur et fortifie le chrétien ? Je lui assurai que je resterais fidèle à mes devoirs. Dans ce cas, ajouta-t-il, apprenez que nous avons disposé de vous. Une famille fort respectable nous a fait demander un jeune homme qui pût commencer l’éducation de son fils, et nous avons pensé à vous. Madame L... est veuve, elle a droit à tous vos respects ; et si quelque chose pouvait ajouter à votre vénération pour elle, ce serait les infortunes qu’il a plu à la Providence de lui envoyer. Je remerciai M. le Supérieur, et fis mes petits préparatifs pour ma nouvelle position.

Je fus introduit dans le salon de madame L... Elle fit quelques pas au-devant le moi et m’offrit un siège à ses côtés ; mais à peine l’eussé-je aperçue que mon visage se couvrit de rougeur. J’éprouvai un frémissement difficile à rendre ; j’avais reconnu la jolie dame qui, depuis que je la vis pour la première fois, n’était pas sortie de ma mémoire.

C’est vous, monsieur, me dit-elle, que j’ai remarqué au catéchisme de la paroisse ; votre exactitude et votre zèle me font bien augurer de vous. – Vous avez bien de la bonté, madame. – Mon fils, que vous allez voir, a bien besoin de vos soins ; il ne sait encore rien, mais j’espère qu’il fera, sous votre bonne direction, des pas de géant. C’est un enfant tendre, mais un peu gâté ; que voulez-vous ? C’est tout ce qui me reste. Ce pauvre Ariste est seul avec sa mère, et je dois l’aimer pour deux. Cependant je ne voudrais pas que les gâteries nuisissent à son instruction ; son bonheur m’intéresse trop pour vouloir le compromettre en rien. Dites-moi quelles sont vos idées sur l’éducation ; – Mais, madame... – Bien, bien ; vous m’exposerez tout cela à loisir. Vous allez maintenant prendre possession de votre nouvelle demeure. A tantôt. Madame sonna, et Francis, un des domestiques, me conduisit à la chambre qui m’était destinée. J’avais besoin d’être seul ; je n’étais pas bien remis encore de mon agitation: heureusement pour moi que tout cela serait mis, je l’espérais, sur le compte de la gaucherie et de la timidité, si communes aux séminaristes.

Traiter de l’éducation, c’était bien téméraire à mon âge ; cependant il fallait m’exécuter. Qu’aurait-on pensé d’un maître qui fût resté court sur un tel sujet ? Allons, préparons-nous à exposer clairement ce que nous en pensons, me dis-je à moi-même ; et je me mis à méditer, le coude appuyé sur la table.

L’éducation est un développement, une direction donnée à toutes nos facultés. Si l’homme est un être à la fois intelligent et libre, moral et social, la meilleure éducation sera celle qui l’aura perfectionné sous ces divers rapports. Sorti des mains de la nature, l’homme présente un corps à développer, un esprit à éclairer, un cœur à former. Il doit être à la fois robuste, car il aura des fatigues à supporter ; raisonnable, il lui faudra discerner le vrai du faux, le mensonge de la vérité ; sage, maintes circonstances se présenteront où l’appas de l’or, l’amour des grandeurs, l’attrait des plaisirs, viendront le détacher de ses devoirs, le détourner de l’honneur, et il lui faut des principes de probité, fermes, assez fermes pour résister à ces amorces dangereuses. Du reste, peu de préceptes ; prêchez-lui d’exemple, nous sommes naturellement imitateurs, et faisons volontiers ce que nous voyons faire.

Que celui donc qui est préposé à l’éducation d’un enfant, n’oublie pas qu’il forme un membre de la société, qu’il doit lui inspirer tous les sentiments utiles à cette société. Il en fera par conséquent un bon fils, un bon père, un bon citoyen, un bon ami ; le but de toutes ses actions sera de faire le bien, de dire le vrai, caractère essentiel de l’honnête homme.

Telles furent les bases auxquelles je m’arrêtai dans cette préoccupation d’esprit. Je renvoyai à d’autres temps le soin de développer ces principes ; et madame L..., à laquelle je fis part de ma manière de voir, parut approuver mes idées et m’encouragea à les suivre.

Nous passâmes peu de mois à la ville ; les beaux jours étaient arrivés, nous partîmes pour la campagne.

Elle était située sur un plateau élevé, appuyé contre des montagnes, dont les coteaux couronnés de verdure, ornés de mille fleurs, offraient l’aspect le plus séduisant. Près de là s’élève une petite bourgade, célèbre dans l’histoire par le petit mot de franchise que laissa échapper César quand, dans son expédition des Gaules, il fut arrivé dans ce village appelé Voreppe, de sa situation au bas des Alpes. Comme on lui parlait des démêlés de Rome et des prétentions de quelques citoyens à s’élever à la tête de la république : Pour moi, reprit-il, j’aimerais mieux être le premier ici, que le second à Rome ; signe éclatant de l’ambition qui le dévorait et des projets qu’il méditait depuis longtemps d’asservir l’empire. Le despotisme se trahit alors, comme il éclata plus tard dans Louis XIV, entrant tout botté et une cravache à la main, au milieu du Parlement assemblé, et s’écriant : “Messieurs, je vous apprendrai bien à vous mêler des affaires de mon royaume ; l’Etat, c’est moi.” Une vaste terrasse, dominant la plaine, nous offrait des sites pittoresques et gracieux. Il est difficile de se figurer une campagne plus agréable.

Une chambre me fut assignée à l’extrémité d’un long corridor, à l’une des ailes de la maison. C’était vraiment un petit boudoir ; on y respirait un air de propreté et de fraîcheur capable de séduire. Le soir, quand le moment de nous retirer dans nos chambres fut venu, madame L... m’accompagna, et m’indiquant du doigt celle qui m’était destinée : “C’est là, Monsieur, là. Bonsoir, bonne nuit, M. Evrard.” Ces derniers mots murmurés à mon oreille à voix basse et avec un peu de mystère, me tournèrent la tête. J’entre ; un beau et bon lit, des meubles plus gracieux que riches, toutes les commodités imaginables placées là, sous la main; j’en fus interdit, je n’étais pas accoutumé à tant d’aisance, à un tel bien-être. Jamais je n’avais joui de tant de bonheur ; je ne pouvais me persuader que cela fût pour moi tout seul. Il se passa plus d’une couple d’heures avant que je pusse fermer l’œil, tant mon imagination trottait à l’aventure ; je sautais, je tressaillais comme en un jour de fête. Que de suppositions ! que de châteaux en Espagne ! et pourquoi, parce que madame L... avait eu de la complaisance, s’était montrée obligeante. Le jour reparut ; un soleil doré pénétrait par les ouvertures des volets et remplissait ma chambre de mille couleurs variées. Je m’éveille, et le chant des rossignols, qui redisaient leurs amours sous le feuillage baigné de la rosée du matin, frappe mes oreilles. J’ouvre ma croisée, et le parfum d’une infinité de fleurs qui s’élevait du parterre, flatte agréablement mon odorat. Ajoutez à cela des idées couleurs de rose, et je ne sais quelles folles espérances que mon imagination fascinée semblait convertir en réalité, et vous aurez un aperçu du bonheur que j’éprouvais. Jusque-là, je n’avais rien connu de semblable. Ce jour, je l’inscrivis au rang de mes jours heureux. Je puis les compter : le jour que je reçus les galons de sergent, le jour que je combattis du haut des remparts de ma ville natale, et le premier jour passé à la campagne de madame L... En voilà trois ; en aurai-je un quatrième ? Je l’attends.

Je ne dirai point comment nous passions le temps à la campagne ; le récit en serait ennuyeux. Tous les jours s’y ressemblent, et c’est dans les champs qu’on est accablé du poids de l’uniformité. Retranchez huit heures par jour, que je consacrais à l’instruction du jeune Ariste, le reste se passait en promenades aux environs, ou dans la lecture de quelques ouvrages nouveaux faite à madame L..., qui semblait goûter de préférence les lectures d’une teinte sombre et les récits déchirants.

Elle se tenait triste, rêveuse, loin du monde ; on voyait aisément qu’elle était sous l’empire de souvenirs douloureux ; son esprit s’en nourrissait. Ses beaux jours étaient finis ; un voile de deuil et de mélancolie régnait dans toute la famille. Je partageais cette disposition ; elle n’était pas sans charme. Il y avait au-dedans de moi une pensée qui se plaisait dans la solitude, qui recherchait le mystère, le silence. Si j’eusse vu restreindre encore le cercle qui nous entourait, j’en aurais été bien aise.

C’était un état de souffrance ; car, quand on est heureux, on recherche le monde ; on veut du bruit, du mouvement ; on désire que la nature entière prenne part à notre joie. C’est pour cela, peut-être, que les jeunes gens, en général, n’aiment pas la campagne ; ils ont trop d’expansion ; ils recherchent le contact de nouveaux objets ; ils voudraient se mettre en rapport avec toute la création, tant ils ont besoin de sentir, de connaître, de varier leurs impressions. Leurs esprits, comme leurs corps, ne sauraient se tenir en repos. C’est pour eux l’image de la mort, à laquelle ils ne songent point, et qui n’est pas de leur âge. S’ils se laissent entraîner dans les champs, c’est pour un jour, comme une nouveauté, une distraction. Ils s’y proposent une course à cheval, une partie de billard, une pêche, une chasse. Mais quand la vie s’est écoulée en grande partie, que le monde nous a apparu avec sa hideuse réalité, qu’enfin le temps des illusions a fui, on revient à la campagne. C’est une retraite contre l’injustice des hommes, c’est un abri contre de nouvelles persécutions ; le calme l’habite, et une bonne conscience peut s’y arrêter.

Un oncle de madame L... vint nous voir ; c’était un de ces hommes à qui l’expérience a beaucoup appris ; il avait fait le tour de l’Europe à la suite de nos armées ; avait assisté à la république, pris part à l’Empire, vu les premières années de la Restauration, et s’était, enfin, condamné à la vie privée, ayant voulu, disait-il, mettre un intervalle entre la vie et la mort, et s’éteindre tout doucement dans la pratique des bonnes œuvres.

Madame L... fut joyeuse de l’arrivée de son oncle ; c’était pour elle un ami, un père, un sauveur, qui l’avait arrêtée sur le bord du précipice. Ses conseils la retenaient à la vie. Il avait fallu tout l’ascendant de ce digne vieillard pour triompher d’une résolution désespérée, de celle qu’inspire le malheur, de se donner la mort. Ce ne fut point par des arguments philosophiques qu’il sut la réconcilier avec la vie ; il lui montra le jeune Arisle, le fruit de son amour, que, par un coupable délire, une mère malheureuse voulait abandonner ; orphelin délaissé, exposé à toutes les infortunes, Dieu et la conscience vinrent à l’appui d’une si touchante cause, et il gagna le cœur de sa nièce.

Le suicide a été traité diversement. Quoique discuté par de grands maîtres, cette question n’a jamais été envisagée sous le point de vue philosophique ; les uns l’ont considéré comme un attentat insigne, une rébellion contre la loi de Dieu, inexcusable en tous points ; les autres regardant la vie comme nous appartenant, puisqu’elle nous a été donnée, en ont tiré toutes les conséquences qui résultent du droit de propriété, par conséquent la faculté d’en disposer selon son bon plaisir.

Le suicide est un fait pur et simple ; il peut être crime, il peut être vertu : tout dépend de l’intention qui y conduit. Un soldat se tue pour ne pas tomber au pouvoir de l’ennemi, et on l’admire ; un autre, pour enhardir ses camarades à l’attaque d’une place, s’avance le premier à l’assaut, c’est-à-dire s’élance à une mort qu’il ne se dissimule point, et qu’il pourrait éviter ; mais il meurt pour la patrie ; il se dévoue pour son salut ou sa gloire : assurément c’est bien disposer de sa vie. Un citoyen se donne la mort pour éviter à sa famille la honte de l’échafaud, et nous l’approuvons. On peut donc se donner la mort, et le suicide, dans certains cas, nous paraît digne d’éloges ; mais qu’à cause d’un revers, que pour ne pas triompher d’un peu d’adversité, on s’arme contre ses propres jours ; que, pouvant être utile à une patrie, à des parents, on s’obstine à mourir, et que l’on rompe ainsi toutes ses affections de famille, tous les liens de l’amitié, il y a crime, s’il n’y a pas folie. Du reste, il faut que celui qui court à la mort pour échapper à ses douleurs soit bien malheureux pour avoir le courage barbare de préparer de sang-froid les instruments de sa propre destruction, et de rompre violemment toutes les attaches qui le retenaient à la vie, depuis le souvenir de la femme qui le nourrit de son sein, jusqu’au dernier adieu de son vieil ami.

Curieux de connaître les terribles événements qui avaient porté une femme jeune et belle à cette résolution désespérée, je pris la liberté d’adresser à ce sujet une question ou deux à l’oncle d’Ariste ; et voici ce que j’appris.

Monsieur L... servit avec distinction dans les armées de la république ; sa bravoure et son génie militaire furent remarqués : il fut élevé au grade de général.

Témoin de sa vaillance, Bonaparte, le prenant par la main, la lui serra et lui dit : “Général, vous êtes le brave des braves ; en ce jour, vous avez grandi d’un siècle ; la postérité n’oubliera pas vos hauts faits, et l’Empereur saura les récompenser.” En effet, peu de jours après, il reçut le bâton de maréchal.

1814 amena la chute de l’Empire. M. L... donna des larmes à son vieux compagnon d’armes partant pour l’exil. Il voulut le suivre ; mais une épouse tendre, un jeune enfant, l’emportèrent sur son cœur, et il resta auprès de sa famille. Dès l’abord de la Restauration, il crut à la sincérité du pouvoir, à l’inviolabilité de ses serments, et l’intérêt de la patrie le fit condescendre à offrir ses services au nouveau gouvernement.

Le 20 mars arriva. La confiance avait été ébranlée, les intérêts de la France, compromis ; la défiance et la crainte régnaient partout. Le peuple qui, peu auparavant, brillait au premier rang de l’Europe, se voyait honteusement abaissé, humilié devant les moindres puissances. Ce fut alors que revint en France l’illustre captif de l’île d’Elbe. Sa marche jusqu’à Paris fut un triomphe ; partout de l’enthousiasme et de l’élan ; partout de l’entraînement de la part des citoyens, venant se ranger sous ses drapeaux. Il fut bientôt replacé sur le trône impérial, par la retraite prompte et pusillanime des anciens rois. Les vieux serviteurs de l’Empire reparurent ; reparut aussi M. L..., qui ne put résister au charme entraînant d’un grand homme. La victoire, qui devait raffermir le nouvel Empire, nous abandonna à Waterloo, et tout revint au point d’où l’on était parti. Après les Cent Jours, M. L... fut arrêté, jugé, et périt de la main de ces mêmes soldats qu’il avait tant de fois conduits à la victoire. Un ami de camp, un frère d’armes, aurait pu le sauver ; cet ami indigne chargea sa mémoire ; il envoya à la mort celui qu’il avait lâchement abandonné en un jour de bataille… Honte, honte à la trahison ! les honneurs qui couvrent, son habit n’enlèveront pas l’infamie attachée à son nom. Madame L... fut atterrée de ce coup effroyable ; elle en perdit la tête. Une fièvre ardente l’agitait ; elle courait, voulait s’élancer sur le corps de son malheureux époux, invoquait la mort, la recherchait : il n’y eut que la religion et la tendresse d’un fils qui purent la défendre contre son désespoir.

“Aimez cet enfant, Monsieur, aimez Ariste ; inspirez-lui des sentiments qui le rendent cher à sa mère, c’est tout le bonheur qu’elle puisse éprouver.”

Je l’assurai que je lui portais tout l’intérêt que méritaient de si grandes infortunes, que j’étais content de lui. En effet, ce jeune enfant annonçait d’heureuses dispositions ; son cœur était généreux, son âme grande ; il promettait un sujet distingué à la patrie.

Nous partîmes bientôt pour Paris. Des intérêts de famille y appelaient madame L..., que nous accompagnâmes. Je fus enchanté de ce voyage ; je comptais que les distractions qui en seraient la suite contribueraient à dissiper la tristesse et la mélancolie de madame L..., et me seraient d’un grand secours pour éloigner de moi des sentiments que je n’étais pas le maître de ne pas ressentir, mais que la délicatesse et l’honneur me commandaient de garder secrets. J’étais placé entre le devoir et la passion ; agité par l’un, ébranlé par l’autre, je flottais à l’aventure, sans avoir le courage de prendre un parti. Tantôt, j’étais emporté par les rêves séduisants d’un esprit exalté ; la folle du logis, comme l’appelle Mallebranche, prenant la parole, me tenait ce langage : “Tu aimes, Emile, et tu n’oses l’avouer... Quelle fausse honte te retient ? Es-tu coupable pour ressentir les feux de l’amour ? Bannis de chimériques craintes ; l’univers entier reconnaît les transports que tu éprouves ; depuis l’insecte enseveli sous terre, jusqu’à la créature intelligente, tout est soumis à cette loi ; tout naît pour aimer, tout est produit par l’amour, et tu le caches, tu crains de t’avouer à toi-même l’état de ton cœur ? Qu’a donc de condamnable le feu qui t’embrase ? L’objet en est aussi pur que le jour. Qui pourrait le voir sans l’aimer, l’entendre sans l’admirer, vivre à ses côtés sans devenir meilleur ? Parle, ne crains pas de l’outrager ; le cœur d’une femme est une lyre qui a trois cordes, une pour Dieu, une pour l’amour, une pour la gloire.” Puis, le devoir m’arrêtant sur le point de succomber “Eh ! Quoi, Emile, il se pourrait ! Accueilli dans une maison respectable, tu tournerais contre elle les bienfaits que tu en reçois ! Tu nourrirais dans ton cœur une passion coupable ! le précepteur d’Ariste, sourd à l’honneur, méconnaissant ses devoirs, violant des principes qu’il recommande à son élève, pourrait tenir un langage pervers, oserait outrager une veuve éplorée ! Il s’avilirait au point d’avoir à rougir de lui-même !… Non, non, Emile n’est qu’égaré, il respectera le malheur, vénérera, comme un temple sacré, l’épouse de celui qui n’est plus. Il craindrait que, du fond de la tombe, une ombre auguste ne sortît pour lancer anathème contre le violateur d’une douleur touchante, contre le profanateur du foyer domestique.”

La prudence me conseillait de fuir, mais il n’était plus temps. C’était la première fois que j’avais ressenti ce feu qui consume ; il devait me suivre jusqu’à la mort. Mon cœur était attaché, et ma vie enchaînée dans les lieux qu’elle habitait. Malgré les tourments d’un amour sans espoir, je ne sais quel charme se trouvait attaché à cet état de l’âme ; mais c’était un bonheur pour moi de vivre sous le même toit, d’être assis à la même table, de la voir, de lui parler. Si parfois je m’emparais de quelque légère fantaisie, d’un ruban, d’un nœud qui lui eût appartenu, j’étais des journées entières à presser ces bagatelles ; elles devenaient pour moi un talisman qui ne me quittait ni le jour ni la nuit. Si, en son absence, je pouvais pénétrer dans sa chambre, je m’y élançais, contemplant avec émotion le moindre des objets, fier de respirer le même air, de fouler les mêmes pas ; c’était en moi un enthousiasme, un délire complet. Mes actions, mes pensées, tout était pour elle. Le désir de lui être agréable, de lui causer un peu de plaisir, était tout ce qui m’animait. Sans violer les devoirs que la société impose, il me semblait que deux êtres peuvent encore s’aimer, que l’union des intelligences est toujours possible. En effet, si par devers le monde nous rencontrons un cœur qui redise les mêmes sentiments, les mêmes pensées que nous, n’éprouvons-nous pas pour lui une sorte d’entraînement ? Oui, l’union des âmes est pleine d’attraits. C’est cette relation toute morale qui crée les sentiments les plus purs comme les plus durables, l’amitié, le patriotisme, la religion, etc. C’est à ce rapport de pensées que je visais, et cette douce illusion captivait, séduisait tous mes sens.

Cependant la capitale allait toujours son train accoutumé. Les fêtes, les plaisirs, les spectacles se succédaient sans que nous y prissions part en aucune manière. Madame L... persistait à vivre dans son intérieur, où nous entrevoyions rarement du monde, quelques personnes seulement appelées à régler les affaires qui avaient exigé notre présence à Paris. Madame L,.. espérait que, bientôt affranchie de toutes ces tracasseries, elle pourrait retourner en province reprendre le cours de sa vie habituelle ; le bruit la fatiguait, et le tumulte d’une grande ville l’étourdissait. “Nous allons bientôt retourner à Voreppe, me dit-elle. Je crains que cette nouvelle ne vous contrarie : vous êtes jeune, sans regret du passé ; un séjour comme Paris a droit de vous charmer : sondez vos dispositions ; je serais affligée que nos habitudes vous fissent perdre un temps précieux où vous pourriez vous distinguer, obtenir quelque succès. Quelque chagrin que nous causerait votre retraite à mon Ariste et à moi, nous n’avons pas le droit de vous enchaîner. Toutefois, si vous n’avez point d’éloignement pour la maison, en quelque endroit que nous habitions, hé bien! vous nous ferez plaisir. Dans quelques années Ariste sera grand garçon ; il aura besoin de séjourner dans la capitale ; vous l’accompagnerez comme vous avez fait. Il est vrai que ma maison est bien triste ; mais, que voulez-vous ; le coup est là, bien grand ; il donne la mort, et…”

J’aperçus des larmes qui remplissaient ses paupières. On ne peut rendre ce que je souffrais : j’étais suffoqué ; et comme elle me voyait affecté profondément : “Vous êtes sensible, monsieur Evrard ; c’est une qualité précieuse, mais je vous plains. La vie a ses tribulations ; attendez-vous à souffrir ; il faut s’armer de courage.” Et tout en parlant de la sorte ses forces l’abandonnèrent ; on s’empressa de lui porter secours.

Les projets des hommes passent comme eux ; pendant qu’ils bâtissent sur le terrain mouvant de l’avenir, ils ne s’aperçoivent pas du gouffre que l’ennemi du genre humain, le temps, qui détruit tout, creuse sous leurs pas.

Nous devions partir dans trois jours. Madame L... partit en effet ; ce fut pour un autre monde. Elle succomba sous le poids de sa douleur, alla rejoindre un époux après lequel elle n’avait cessé de soupirer. Ce coup inattendu m’alla au cœur, mes idées se brouillèrent ; un instant je doutai de la Providence. Une femme vertueuse et belle, perdre son époux violemment et descendre dans la tombe à la fleur de ses ans ! Un enfant abandonné, orphelin ! Plus de famille pour lui, de père qui s’occupera de son avancement dans le monde ! Plus de mère dont la tendresse veillera sur ses premiers pas dans la vie ! Et moi, moi, avec mes idées, mes sentiments, tout cela précipité au néant, s’écroulant dans une tombe. Que me restait-il ? Qu’allais-je devenir ? Mon esprit s’y perdait ; et pour surcroît de maux un oncle impitoyable survient, qui me sépare d’Ariste, d’Ariste, qui me demande sa mère, et ne reçoit pour réponse que des gémissements du désespoir. Il brisa sans pitié tous les liens établis entre nous : “Il le faut, monsieur Evrard, ce pauvre enfant, je l’emmène en Amérique ; il aurait trop de peine à percer sur cette terre, arrosée du sang de son père. Le pouvoir odieux qui nous gouverne ne lui pardonnerait pas d’hériter de la valeur et du nom de celui qui lui donna le jour. Adieu; il conservera le souvenir de vos soins pour lui. Vous êtes jeune, vous trouverez facilement à le remplacer ; on saura vous apprécier. Allons, du courage, mon brave ; et... je me trouvai sur le pavé de Paris.

Deux mois s’écoulèrent sans que je pusse revenir de mon étourdissement. Je les passai dans une petite chambre que j’avais louée au quatrième dans le quartier Saint-Jacques, occupé de mon abattement, et ne sachant à quel saint me vouer. Auprès de moi, habitaient sur le même carré de pauvres ouvriers ; quoique chargés d’une famille à laquelle leur travail suffisait à peine, ils chantaient, le dimanche allaient à la guinguette. Leur visage était calme, leur sommeil profond. Cette vue me releva le courage ; j’espérais avec le temps triompher du chagrin, comme ces malheureux dont j’aurais voulu partager le sort. Piqué d’émulation, mon amour-propre s’empara de la première idée qui me vint. Je louai deux pièces près d’un collège, sur le devant desquelles je fis écrire en grosses lettres : Enseignement, répétitions. Traduisez : Ignorance, école d’ignorance ; car on sort de là comme on y est entré, avec quelques notions d’une langue qui ne sert pas le plus souvent, et une ignorance complète des choses qui se rapportent aux besoins de la vie.

J’eus quelques élèves externes, et le nombre allait croissant. Bah ! Aussitôt on lance contre moi un officier de l’université : “Monsieur, on est bien étonné que vous ayez osé élever un établissement sans autorisation ; vous voilà en contravention ; vous paierez l’amende. – Monsieur, je ne paierai rien, et je persisterai dans mon entreprise. J’ai fait quelques études, et, comme tant d’autres, il faut qu’elles pourvoient à mon existence, à moins, toutefois, monsieur l’Inspecteur, que vous ne me procuriez de quoi vivre autrement. – C’est ce qu’on verra.” Et il partit, murmurant entre ses dents les mots de drôle et d’impertinent.

Il allait faire son rapport. Je vis un des professeurs du collège, à qui je racontai la nouvelle. Il prit part à mes contrariétés. “Il faudra pourtant vous exécuter, ajouta-t-il ; l’université est ombrageuse, elle se réserve le monopole de l’enseignement. Nous ne traitons pas ici une question de droit, car c’est une criante iniquité ; mais c’est le droit de la force, et je vous conseille de céder, jusqu’à ce que nous soyons dans des temps plus heureux. Faites-vous recevoir agrégé, et les portes d’un collège vous seront ouvertes. Venez me voir ; je soumettrai à la Sorbonne toutes les pièces dont vous pouvez avoir besoin, et j’emploierai toute mon influence pour vous faire appuyer. Dans un autre ordre de choses plus juste, on rougirait de ces moyens ; mais le siècle est un peu gâté, et les honnêtes gens ne sont pas en majorité.” Je remerciai l’excellent M. Leroi, qui me témoigna dans cette circonstance tout l’intérêt que l’on porte à un ami, et je me mis à repasser mes auteurs, feuilletant Le Balteux, Marmontel, en attendant le jour de l’examen. Je le passai de mon mieux. M. le président daigna m’adresser ses compliments ; les assistants m’assurèrent que je l’avais emporté sur mes compétiteurs. Je revins dans mon humble gîte, charmé d’être enfin parvenu à sortir de la poussière.

J’attendis quelques jours la nouvelle de ma nomination, que je regardais comme certaine ; elle ne venait pas. Je reçus enfin la visite de M. Leroi. “On est content de votre examen, me dit ce bon confrère. J’ai été au conseil, on est bien disposé pour vous ; mais on regrette que vous n’ayez pas de certificat du curé de votre paroisse, pièce dont on fait le plus grand cas. On a parlé des choix à faire parmi cette foule de candidats. Il faut vous l’avouer, on désire qu’ils fassent partie de la congrégation. Qu’est-ce, repris-je, que la congrégation ? – Mais d’où sortez-vous ? Comment vous ne connaissez pas la congrégation ? Eh ! Mon cher, la congrégation est l’avant-garde de Rome, le bataillon sacré du jésuitisme. C’est là qu’il recrute pour grossir ses rangs et envahir la France ; le pouvoir en est inondé ; les congréganistes ont un pied jusque sur les marches du trône ; ils commandent les troupes de terre et de mer, composent l’administration, gouvernent la province. Voulez-vous un emploi ? Faites-vous congréganiste, soyez ultramontain ; sans cela, rien, vous végéterez. Eussiez-vous du talent comme Voltaire, vous croupirez dans la poussière. — Hé bien, Monsieur, il faut croupir, puisqu’il ne peut en être autrement, et laisser à d’autres la lâcheté et la honte. Ils appellent sur la France le règne d’un pouvoir occulte, qui ne peut s’appuyer que sur l’ignorance et la grossièreté, et de la sorte, travaillent à l’abaissement et à l’asservissement du pays.”

On demandait un maître d’études dans une des institutions de Paris ; je m’y présentai, et le directeur, homme bienveillant, daigna m’agréer.

On a eu tort de déprécier et d’avilir la place de maître d’études ; elle est plus importante qu’on ne pense. Ce sont les maîtres d’études qui président à l’éducation morale des élèves ; et autant la probité, la vertu l’emportent sur le savoir, sur la science, autant les fonctions des maîtres d’études sont plus nobles que les autres, Nous voulons d’abord faire de nos fils d’honnêtes gens, ensuite des savants. Soyez donc conséquents, et payez aux maîtres d’études la part d’éloges qu’ils méritent ; ce sont eux qui sont chargés de plier à la discipline de jeunes enfants souvent intraitables et gâtés, de les assujettir au travail, de leur donner des habitudes d’ordre et de tenue, et de leur inspirer les sentiments d’un homme vraiment religieux et honnête.

Un maître d’études est un vieil ami donné à chacun des élèves. Il se lève comme eux, assiste à leurs travaux qu’il surveille, boit et mange à la même table, partage leurs récréations, s’applaudit de leurs joies, et les accompagne dans le monde. Ah ! Celui qui parle au cœur, qui cultive ces jeunes âmes, a bien plus de droit à nos égards, à la considération, que la plupart de ces maîtres qui, après avoir donné une leçon, que l’élève reçoit avec distraction, s’éloignent immédiatement, comme ayant rempli leur tâche ; et pourtant on a tellement avili ces fonctions, qu’on ne trouve plus pour les remplir que des gens de la plus triste espèce. Ils portent dans cet emploi tous les vices de la dépravation. Ils sont là, parce qu’ils ont faim. C’est un bras de fer qui les retient. Mais outragés par les domestiques, détestés par les élèves, peu décidés à obéir à de tels maîtres ; tracassés par des directeurs inhabiles et peu consciencieux, qui exigent de leur part des soins particuliers, de l’indulgence pour des enfants favoris, ils traînent leur pénible carrière en se plongeant dans de basses habitudes ; ils tâchent de s’étourdir, deviennent offensifs à la société, qu’ils traitent en marâtre, et dont ils n’attendent aucune considération. Ce sont des sauvages étrangers à nos mœurs, se jetant sur tout, s’appropriant tout ce qui peut donner quelque relâche, quelque compensation à leurs fatigues. J’ai connu plusieurs d’entre eux ; ils n’étaient pas sans moyens, mais dépravés par la manière honteuse dont on en usait à leur égard, ils se sont jetés dans des excès que l’on n’aurait pas rencontrés dans les derniers rangs de la société.

J’ai moi-même supporté pendant plusieurs années, ces tristes fonctions ; j’ai eu le bonheur de me faire aimer des élèves et d’en gagner plusieurs à la vertu. Vous n’êtes pas fait pour cet emploi, me criaient ces pauvres enfants. Hé quoi ! Mes amis, leur répondais-je, le trouvez-vous déshonorant ? Est-ce s’avilir que de vivre au milieu de vous, de vous aimer comme un père aimerait ses enfants ? Sachez mieux apprécier les choses ; rappelez-vous ce que disait Epaminondas, à qui on reprochait des travaux trop humbles : Ce n’est pas la place qui honore, mais l’homme qui honore la place.

Il serait facile de remédier à ces graves abus. Que le Gouvernement améliore le sort des maîtres d’études, qu’il exige pour ces fonctions de la capacité, de la conduite ; qu’il porte un œil sévère sur les chefs de ces maisons, qui, la plupart du temps, méconnaissant les devoirs sacrés de l’instituteur, ne se proposent qu’une indigne spéculation, un moyen de faire fortune, n’appréciant chaque élève que d’après le taux de la pension qu’il paie.

Cependant, je voyais mes jeunes années s’écouler sans retour ; la tombe renfermait tout ce que mon cœur avait aimé ; l’avenir, chargé d’orages, n’annonçait que tempêtes. Triste, par mes souvenirs du passé, mécontent du présent, inquiet sur mes destinées futures, mon esprit était accablé de ses propres pensées ; il avait besoin de sortir de lui-même, de rechercher de l’agitation, du mouvement. Il revint à sa première divinité, à la patrie.

Les fleurs qui couronnaient son noble front étaient fanées ; un voile de deuil couvrait sa tête, qu’elle courbait tristement vers la terre. Depuis longtemps le bruit d’une victoire n’avait fait tressaillir son sein ; chargée de chaînes, elle s’avançait couverte d’humiliations, qui contrastaient avec son antique gloire. Ses généreux défenseurs, que la voix publique appelait autrefois aux honneurs, n’osaient se montrer ; et si, parfois, ils faisaient entendre des accents pour sa défense, les persécutions commençaient, les fers et l’exil punissaient leur témérité.

Un de mes plaisirs les plus grands était la lecture des débats des Chambres, dans lesquels j’admirai plus d’un beau talent ; mais, malgré les discours éloquents des Foy, des Chateaubriand, des Royer-Collard, des Benjamin Constant en faveur des libertés publiques, une majorité vénale, honteux instrument d’un indigne pouvoir, était toujours là pour appuyer des délibérations aussi impolitiques que funestes à la France. Ce pacte horrible fut enfin rompu ; de nouvelles élections furent redemandées. Les citoyens déjouèrent les machinations de leurs ennemis, élurent pour députés de dignes représentants, pénétrés de leurs devoirs, et bien décidés à s’opposer de tous leurs efforts aux envahissements de la puissance. Le sang coula. Le jésuitisme alarmé s’efforça, en organisant les massacres de la rue Saint-Denis, de conjurer l’orage ; des enfants furent immolés dans les bras de leurs mères, des citoyens paisibles furent atteints de mort. Le pouvoir se tut sur les coupables : il les cachait dans son sein.

Dès lors, on put prévoir les malheurs qui menaçaient la France, et les résistances légales se formèrent peu à peu. Le 8 août parut. La composition du ministère fut une révélation claire que la puissance ne se croyait point battue pour avoir éprouvé un échec; elle s’entoura d’hommes qui rêvaient l’Ancien Régime avec tous ses abus, qui voulaient étendre un vaste réseau sur la France entière, en bannir les lumières et l’instruction, en briser l’industrie, en paralyser le commerce et en réduire les habitants à de viles classes de prolétaires devenues le patrimoine d’un petit nombre. Régner en despote, ressaisir le pouvoir absolu, telle était la pensée du souverain, de la bouche duquel on entendit sortir ces paroles sacrilèges : “J’aimerais mieux fendre du bois, que d’être roi d’Angleterre.”

Les coups d’Etat étaient ajournés ; le ministère paraissait y avoir renoncé, du moins il le faisait croire. Les citoyens vaquaient à leurs occupations ordinaires, ne pressentant point le volcan entrouvert sous leurs pas. Les ordonnances du 25 juillet paraissent ; elles sont reçues avec ce silence morne qui présage la tempête. On s’aborde la larme à l’œil ; on se demande qui nécessite ces mesures dévastatrices, à qui les destinées de la France ont été confiées, que sont devenus les serments de Reims, s’il n’est plus de conscience pour les rois ? Quand tout d’un coup de barbares soldats se précipitent sur nos rangs inoffensifs, dirigent leurs armes meurtrières contre nos malheureux enfants, égorgent çà et là, comme des loups dévorants, des citoyens qui les paient pour les protéger. C’en est fait, le canon gronde dans les rues de Paris ; chacune d’elles est une place assiégée. La civilisation touche à son terme ; la France va s’engloutir. Aux armes ! Citoyens, aux armes ! C’est le cri qui retentit de toutes parts.

Adieu, aimable jeunesse, adieu ; le combat m’appelle ; adieu. Je m’armai à la hâte et me joignis à d’autres camarades décidés, comme moi, à soutenir le choc des bataillons ennemis.

J’ai assez vécu, ma patrie est sauvée. J’ai assisté à la prise de l’Hôtel-de-Ville... Le carnage était à son comble ; mille morts tombaient à mes côtés. De là nous nous sommes portés sur les Tuileries, ce refuge de la tyrannie. Avec quel plaisir j’ai vu tomber ces portes, parcouru ces appartements dorés de la sueur du peuple ! Ils étaient déserts. J’ai pénétré dans la salle des conférences ; c’est ici que naguère on calculait l’asservissement et la ruine de la patrie. Honte à jamais, honte à ces hommes perfides qui ont médité de sceller la servitude de la France dans le sang de ses enfants !

La gazette officielle nous annonce que le roi est à la chasse. A la chasse, grand Dieu ! Et ses sujets ensanglantés expirent sur la poussière, de la main dé farouches soldats. Naguère encore, il protestait, en présence des autels, que son désir était le bonheur de la France, et il l’abandonne, cette France, à la férocité de cruels ministres. Où sont donc les devoirs de la royauté ? Où est l’œil du père qui doit veiller sur ses enfants ?

Nous sortions des Tuileries. La fusillade a recommencé. Des Suisses, ces hordes mercenaires, gagées par la tyrannie et pour la tyrannie, se sont échappés des .souterrains ; nous nous sommes mis à leur poursuite. Emporté un peu trop loin par mon ardeur, j’ai reçu un coup de feu qui m’a traversé l’épaule. A l’instant un bandeau épais s’est étendu sur mes yeux. Je suis tombé sans connaissance. La vie en moi est restée suspendue. Quand, par des soins touchants, je suis revenu de ma léthargie, j’étais entouré d’une foule nombreuse, empressée à me secourir. J’avais été transporté à l’hospice Beaujon. Une mère, témoin de mes souffrances, donnait des larmes à mon malheur. L’affliction était peinte sur tous les visages ; les regrets se lisaient dans tous les yeux. Et pourquoi se désoler de la sorte ? Les jours passent comme une ombre ; la vie est un combat. Heureux ceux pour qui le temps du repos est arrivé ! Félicitez-moi, mes amis ; abstenez-vous de pleurer ; réservez vos gémissements pour la France ; mon sort est digne d’envie. La tombe où péniblement j’arrive bravera de nos ennemis la rage impuissante. Pour vous, vivez ; qu’un meilleur avenir se déroule à vos yeux. Puisse la patrie, fière de ses enfants, jouir, à l’abri d’une sage liberté, de toute la prospérité possible ! Puissiez-vous la voir respectée au dehors, forte, unie au-dedans, éviter tous les excès, s’entourer de magistrats sages, éclairés, amis des lois, des bonnes mœurs, jaloux du bien public et de l’honneur de la France ! Puissiez-vous jouir bientôt de ces précieux avantages pour lesquels nous avons combattu, vous tous, mes compatriotes, appelés à être témoins de ces jours de gloire et de bonheur. Pour moi, je le sens, ma blessure est mortelle ; je pars. Le jour que j’attendais a lui ; je meurs content.

Tels furent les derniers accents qui sortirent de la bouche d’Emile Evrard. Il méritait de survivre à sa gloire. Son front eût été ceint de ces couronnes immortelles que la patrie réserve à ces généreux défenseurs ; il eût applaudi avec ivresse à cette régénération aussi admirable par sa promptitude que par la modération qui la caractérisa. Un roi citoyen, voulant le bonheur de tous, vrai père d’un peuple magnanime, eût excité son enthousiasme. Français, donnez des pleurs à son hombre; jetez des fleurs sur son tombeau. » Une des victimes de juillet 1830, autobiographie d’Emile Evrard, publiée par Valingayet, Alphonse, Paris, chez les marchands de nouveautés, 1830, imprimerie de J. Gratiot, rue du Foin-Saint-Jacques, maison de la Reine-Blanche.

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