Girard, Fulgence

Biographie


Né le 21 septembre 1807 à Grandville (Manche). Avocat et homme de lettres. Dans une lettre adressée à la Commission des récompenses nationales instituée après la révolution de Février, il donnait les indications biographiques suivantes et qui contiennent des précisions sur sa participation aux combats de Juillet : « Soldat du peuple, j’ai toujours combattu pour lui, par la parole, par la plume, par les armes. En 1830, j’ai coopéré au désarmement des casernes de l’Estrapade et Tournon, à la prise de celle de Babylone. Membre du Comité des écoles, affilié à la Société des amis du peuple, je subis le 22 janvier 1831, une condamnation universitaire (avec les élèves de l’Ecole de droit Plocque, Maublanc, Jules Sambuc, Alexandre Juchault, Blanqui, Murainy, Napias, Audry, Bustarret, Rouhier, Lapeyre et Paul Lamy, il était signataire d’un écrit paru dans le journal la Tribune du 12 janvier 1831, N.D.A.) et fus impliqué dans les premières poursuites du procès dit du pont des Arts (sans doute en fait du pont Royal, l’attentat de Bergeron contre Louis-Philippe, N.D.A.). En 1832, étudiant à Rennes, je fis, comme volontaire de l’école, une campagne contre les chouans. En 1833 et 1834, premier centurion (de la XIe cohorte, nommé le 27 juin 1833, N.D.A) et membre du comité central de la Société pour l’éducation du peuple (lire Association libre pour l’éducation du peuple, N.D.A.). Successivement sectionnaire, chef de section, chef de série, commissaire d’arrondissement et membre de la commission de correspondance de la Société des droits de l’homme. Lors des événements d’avril, les membres du comité et les commissaires d’arrondissement ayant été arrêtés, je fus chargé de tenir la permanence ; mais plusieurs sections, à l’annonce que l’on se battait dans le quartier Saint-Martin, étant descendues en armes, je tentai d’organiser le mouvement et ne quittai la barricade rue Saint-Jacques qu’après deux engagements et lorsque l’impossibilité de la défendre eut dispersé les hommes (les citoyens J.J. Vignerte, membre de votre commission, peut comme membre du comité des droits de l’homme, vous justifier les premiers faits et le citoyen Mathon, condamné d’avril, attester les derniers). Une visite domiciliaire ayant été faite chez moi, je dus quitter Paris pendant trois mois. 1835, défense des prévenus d’avril et accusés devant la Cour des pairs (dont celle de l’accusé Mathieu, N..D.A). L’un des fondateurs de la Société des familles. J’ai concouru avec les citoyens Etienne Arago et Armand Barbès à l’évasion des détenus de Sainte-Pélagie. 1839-1848. Confident, organe et défenseur des détenus du Mont-Saint-Michel, auxquels ma résidence à Avranches me procura le bonheur d’offrir mes soins fraternels et correspondant des commissions démocratiques et des comités réformistes. Quand la révolution de Février est venue réaliser le vœu de toute ma vie, bien que la crise commerciale dut anéantir ma fortune, je n’en criai pas Vive la république ! avec moins d’enthousiasme et de bonheur. » Il joignait à sa demande, et comme preuve de son activité républicaine, la lettre suivante que lui avait envoyée, par des moyens détournés, Martin Bernard, alors que ce dernier était détenu à la prison du Mont-Saint-Michel : « Quelle joie j’ai éprouvée, mon cher Fulgence, en lisant ton billet ; je t’ai retrouvé tout entier tel que je te sens et que je te connais dans ces quelques lignes tracées à la hâte avec la main du cœur. Ah ! je n’ai pas besoin de vérifier tes paroles par mes propres sentiments pour être convaincu de leur sincérité, car j’ai foi en toi, comme on a foi en une vieille amitié, amitié scellée par tout ce qu’il y a de plus saint parmi les hommes. Te rappelles-tu, à ce propos, une certaine promenade que nous fîmes ensemble un soir au Luxembourg, en sortant d’une réunion des défenseurs (ce devait être à la fin de mai 1835), et pendant laquelle tu me parlas avec le demi-mystère, de rigueur en pareille matière, d’une certaine petite association qui sortait radieuse des décombres des Droits de l’homme, et qui grandissait dans le silence. Tu ne perdis pas ton temps, car je ne me le fis pas dire deux fois pour venir prendre ma place parmi les néophytes. A quelques jours de là, je fus amené par ton complice Benjamin V... (Vignerte, le frère de Jean-Jacques Vignerte, membre de la Société des droits de l’homme et accusé dans le procès d’avril, N.D.A), dans je ne sais quelles catacombes de la rue de Vaugirard, où je fis plus ample connaissance avec un grand gaillard qui a fait bien du bruit au Luxembourg, il y a quelque huit mois, et qui est venu pour faire pénitence de ses nombreux péchés, se mettre, comme moi, sous la protection du bienheureux archange (saint Michel, N.DA., les deux hommes étant alors prisonniers à la prison du Mont-Saint-Michel, N.D.A.). Ce que je te dis là est historique, consulte tes souvenirs. Tu es mon parrain... mon véritable parrain, et ce grand gaillard dont je te parlais tout à l’heure est celui qui m’a ouvert la porte du sanctuaire. Oh ! scélérats d’hommes que vous êtes, vous m’avez plongé dans la géhenne et dans les ténèbres du... dedans. Ton petit bulletin politique nous a joliment fait plaisir. Nous l’avons commenté à perte de vue à travers nos murs, nos verrous et nos gardiens, car il n’y a rien comme les prisonniers pour perfectionner l’acoustique... Et ma tartine, en as-tu tiré un parti quelconque ? un mot là-dessus par le prochain courrier. Rien à te dire de nouveau sur notre Spielberg. Nous supportons toujours l’existence avec une quiétude parfaite. Si la marée et le Dieu des prisonniers et toi aidant, nous pouvions aller faire une légère promenade à Jersey, ce serait une fameuse farce. En attendant, je t’embrasse, ton frère et ami, Martin Bernard. P.S. Je pense que Barbès sera moins paresseux que moi, c’est-à-dire qu’il s’y sera pris plut tôt pour t’écrire. Ne manque pas de nous faire passer un petit résumé quintessentiel de l’état des affaires. » Une lettre de Barbès, envoyée par le même procédé, était ainsi rédigée : « Mon cher et vieux ami. Tu ne t’es pas trompé en faisant foi sur le plaisir que me causerait ta bonne petite lettre. C’est la goutte d’eau dans le désert, la parole de vie qu’il nous eût été si doux de recevoir de ta propre bouche mais que les tyranneaux de qui nous dépendons ne te permettront jamais de venir nous apporter. Je savais tes efforts pour obtenir de pénétrer jusqu’à nous, ne les eût-on pas dits que j’en aurais encore été sûr car je connais toute la chaleur de ton amitié et ton dévouement sans pareil. Aussi, dans un moment où la possibilité de refaire pour mon compte personnel certaine entreprise où nous prêtâmes aide de compagnie s’était présentée à mon esprit, je n’avais pas hésité à disposer d’avance de mon frère d’Avranches mais la chose, pour cette fois, a avorté en herbe et il faut se résigner jusqu’à nouvelle ordre à ne pas jouer d’autre tour à notre ami Philippe. C’est encore beaucoup que l’industrie du camarade G…n (lire sans doute Guillemain, dont la femme faisait passer les messages, N.D.A.) nous ait ouvert ce qu’en style de prison nous appelons un petit crachoir avec toi. Son esprit fertile en invention veillera à ce nos relations ne soient plus complétement interceptées et notre existence sera ainsi rattachée à celle du monde des vivants. J’ai lu les mots d’espérance que tu nous as transmis, sans en être surpris, sans y ajouter non plus une foi assez explicite pour me rendre ma position plus dure si cette fois-ci comme tant d’autres ils n’étaient encore que des paroles que le vent emporte avec lui. Ce qu’il y a de sûr seulement c’est que, ainsi que tu le dis, la monarchie de notre maître Philippe n’est pas née viable et que la loi fatale du progrès doit plus tôt ou plus tard la balayer de notre sol. De quel côté viendra le détraquement, on ne peut le savoir, mais la chose est immanquable et si les chefs politiques ne faisaient pas défaut, je crois que notre tentative du 12 mai serait suivie d’un coup plus vigoureusement assené et enfin définitif. Ce ne peut pas être une petite chose pour le parti républicain que cette revendication du droit du peuple faite à main armée après cinq ans de trêve et de commérages parlementaires et réformistes. La poudre qui se brûle dans les rues porte facilement à la tête de notre nation de soldats et sans nul doute le thermomètre doit être monté un peu plus vers les coups de fusil qu’il ne l’était avant notre coup de collier. En attendant qu’ils éclatent de nouveau ou que le progrès se fît jour de quelque autre manière nous aurons toujours la force de nous rire de ces mauvais polissons insigni nebulones (insignes vauriens en latin, N.D.A.), comme dirait Dupin, qui se sont figuré pouvoir aplatir les quelques soldats du parti républicain qui leur sont tombés dans les mains, en rebadigeonnant pour leur usage de maussades bastilles, et je leur promets bien, pour mon compte, qu’ils ne produiront jamais d’autre effet sur moi que celui de m’ennuyer assez passablement. Tu trouveras ci-jointe une lettre que je te prie de faire parvenir, par voie sûre et détournée, à notre collègue dans la défense d’avril, Thomas. Je désirerais bien que la réclame que je l’engage à faire, portât fruit pour ce pauvre Charles dont la condamnation est une véritable monstruosité. Tu me rendras service en me faisant savoir, à l’occasion, si tu as aperçu dans les colonnes du National quelque chose qui eût rapport à la requête que je fais à Thomas. Adieu, mon bon et brave ami, je te serre la main, ton frère et ami, A. Barbes. » On trouve aussi dans son dossier une lettre, datée de juillet 1843, et dans laquelle Ledru-Rollin lui demandait d’organiser dans son arrondissement un comité de souscription en faveur de l’Irlande ; Armand Marrast, Thomas et illisible (Baudin ?), lui firent parvenir une lettre qui reprenait les mêmes exhortations. Aussi une lettre, signée de Lamennais, Thomas, Dupoty, Lessevé, qui lui confiait la mission de distribuer du matériel (exemplaires de circulaires et de pétitions) pour l’organisation du mouvement pour la réforme électorale. Aussi, une lettre datée du 29 mai 1840, où Degouve Denuncques lui donnait des nouvelles du Journal la réforme électorale, dont il venait de prendre la direction, et de diverses activités concernant le mouvement de cette même réforme électorale. Enfin, une lettre envoyée (la date n’apparaît pas) de la prison du Mont-Saint-Michel par Bordes (la dernière lettre est illisible), détenu politique, lui demandant de se charger de la défense des prisonniers détenus dans cette même prison. Il adressait, le 17 juin 1848, la lettre suivante à Jean-Jacques Vignerte (demeurant au 297, rue Saint-Honoré) : « Mon bon ami, Hier, dans la petite visite que j’eus le plaisir de vous faire après une séparation de plus de douze années, vous m’annonçâtes que vous étiez membre de la Commission des récompenses nationales. Cette circonstance me détermine à produire ce que j’appelle ambitieusement mon état de services démocratiques (les lettres de Barbès et de Martin Bernard, reproduites plus haut), chiffons de papier qui fussent restés dans mes paperasses pour un sentiment de vergogne commun à nous tous patriotes, qui ne nous sommes jamais proposé d’autres récompenses que le témoignage de notre conscience. Je les dépose en conséquence entre vos mains et les recommande aux bons soins de notre vieille et patriotique amitié. Bien que je n’ai essuyé d’autres jugements qu’une condamnation universitaire, je pense que vous pourrez me faire placer dans la catégorie des détenus ou condamnés politiques pour la raison suivante, c’est que dans les premières réunions des détenus, qui ont eu lieu dans les premiers jours de notre chère république, ayant exposé le fait à nos amis, qui voulaient me nommer membre de leur comité, l’opinion générale fut que dès que j’avais essuyé une condamnation je faisais partie de leur association, qu’en effet si l’on mettait Société des détenus politiques, c’est que le mot détenus était plus large en ce qu’il embrassait jusqu’aux patriotes qui n’avaient subi qu’une détention préventive. Ce fut sur ces explications et cette interruption que je fus nommé membre du premier comité. Il y a donc pour ce point chose jugée par les détenus eux-mêmes. Je m’en rapporte d’ailleurs complétement aux membres de la Commission, près de laquelle je vous le répète je réclame vos bons offices. Croyez au dévouement fraternel d’un vieux frère d’armes, qui a été bien heureux de vous serrer la main. » Il fut recommandé par cette Commission des récompenses nationales pour obtenir une chancellerie dans un consulat général. Le Dictionnaire biographique de Maitron lui consacre la note suivante : « Né le 21 septembre 1807 à Granville (Manche), mort le 11 avril 1873 à Bacilly (Manche) ; avocat et littérateur ; archéologue et grand voyageur ; républicain avancé, proche de Blanqui, membre de diverses sociétés et défenseur inlassable des militants poursuivis, jusqu’au début du Second Empire. Fulgence Girard fut étudiant en droit à Caen (Calvados) puis à Paris, où il participa à l’agitation du début de la monarchie de Juillet au Quartier Latin avec Blanqui, Plocque, Sambuc, etc. Membre et signataire des divers textes du Comité des Ecoles, il fut privé de deux inscriptions par le conseil académique du 22 janvier 1831. Alexandre Dumas l’hébergea une nuit alors qu’il était en fuite et Balzac le prit pour modèle de Fulgence Ridal dans Un grand homme de province à Paris. Il semble avoir été marin quelque temps puis se consacra à la littérature. Il publia en 1833 un ouvrage polémique avec Eugène L’Héritier, Les Personnalités, appréciations critiques des contemporains. En décembre 1833, il fut secrétaire du Comité central d’affiliations républicaines de la Société des droits de l’homme (SDH), commissaire pour la SDH à la Commission de secours des détenus patriotes et défenseur au grand procès d’avril 1835. Fulgence Girard semble s’être installé à Avranches (Manche) vers le milieu des années trente, à la fois comme avocat et comme littérateur. Il publia de nombreux ouvrages sur ses voyages et sur la marine et il était rédacteur au Monde illustré, au Navigateur, à La France Maritime. Il écrivit en 1836-1837 des Chroniques de la marine française, des romans, Deux martyrs en 1835, Marceline Vauvert en 1837, etc. C’est en 1836 qu’il épousa Ariane Julie Desfeux dont il eut au moins deux enfants. Puis il devint directeur du Journal dAvranches.

»Quand Armand Barbès, Martin Bernard et d’autres condamnés de la première catégorie du procès de mai 1839 arrivèrent au Mont-Saint-Michel, à partir de juillet 1839, rejoints en février 1840 par Blanqui et d’autres, Fulgence Girard entra tout de suite en relations épistolaires avec eux, à travers des membres de leurs familles et organisa secours et soutiens, notamment en rédigeant en 1841, avec l’accord de l’ensemble des détenus, la Pétition de M. Carles aîné et de Mme Augusta Carles née Barbès, sœur dArmand Barbès, au sujet du système cellulaire de la prison du Mont-Saint-Michel, 12 octobre 1841, Avranches, imprimerie Tolstein, 1841, qui fut à l’origine de la campagne de presse contre le régime cellulaire. Un peu plus tard, avec le soutien de Mme Blanqui, la mère du détenu qui résidait à Avranches, et de son frère, Gustave, marin, il organisa une tentative d’évasion par la mer, qui échoua dans la nuit du 10 et 11 février 1842. Rapidement, l’administration de la prison intercepta les lettres que Blanqui lui adressa. Il rappela cette période dans Histoire du Mont-Saint-Michel, prison de lEtat, avec les correspondances inédites des citoyens A. Barbès, A. Blanqui, Martin-Bernard, Flotte, Mathieu dEpinal, Béraud, etc., par Fulgence Girard, Paris, P. Permain, 1849. Cet ouvrage constitue un témoignage inestimable sur la vie carcérale du Mont. Secrétaire de la société archéologique d’Avranches, il fit paraître une unique édition de l’Annuaire historique dAvranches en 1842 et une Histoire géologique, archéologique ou pittoresque du Mont-Saint-Michel au péril de la Mer en 1843.

»Fulgence Girard milita en 1848 dans le club de Blanqui, puis dans le club de la Révolution et Ledru-Rollin lui confia une mission dans la Manche le 27 mars 1848. Il publia une Histoire démocratique de la révolution de février 1848, en particulier dans Les Veillées du Peuple de Blanqui (novembre 1849 et mars 1850). Il s’affilia à la Propagande démocratique et sociale européenne, issue de l’Association de propagande démocratique de 1833 et défendit Blanqui au procès de Bourges.

»Fulgence Girard continua la publication de nombreux ouvrages historiques qui gardèrent une connotation progressiste jusqu’au milieu des années 1850 environ pour se modifier quelque peu par la suite. Il publia en 1867 une cosmogonie, Divinité du Christianisme qui réconcilie la raison et la foi. Son neveu, Mgr Deschamps du Manoir, mit l’accent sur la dévotion qui marqua ses dernières années à Bacilly. » Le Dictionnaire donne les références biographiques suivantes : Suzanne Wassermann, Les clubs de Barbès et de Blanqui en 1848, Paris, Cornély et Cie, 1913, réimpression Genève, Mégariotis Reprints, 1978. M. Dommanget, Auguste Blanqui. Des origines à la Révolution de 1848. Premiers combats et premières prisons, Paris, Mouton, 1969. M. Dommanget, Auguste Blanqui et la révolution de 1848, Paris, Mouton, 1972. L.-A. Blanqui, Œuvres I. Des origines à la Révolution de 1848, textes présentés par D. Le Nuz, Nancy, Presses Universitaires, 1993. L’essentiel des renseignements a été fourni par Pierre Baudrier. Françoise Guyon Le Bouffy, Baptiste Marcel, Fulgence Girard, entre révolutions et littérature, Association des Amis de la Haute Ville, août 2020. Il était marié et père de trois enfants en 1848. Il demeurait à Brouains (Manche) en 1848. Archives nationales F/1dIII/89 ; Fulgence Girard, un Grandvillais entre révolutions et littérature, Marcel, Baptiste et Guyon Le Bouffy, Françoise, Editions Association des amis de la Haute Ville, 2020, Grandville.

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