Guinard, Joseph, Auguste

Biographie


NĂ© le 28 dĂ©cembre 1799 (selon la Commission des rĂ©compenses nationales) Ă  Paris, fils de Guinard, Joseph, dĂ©putĂ© au conseil des Cinq-Cents. Il entra dans la Charbonnerie et participa aux complots de Belfort et Saumur. PropriĂ©taire et carrier sur les listes de la Commission des rĂ©compenses nationales. La chronique de juillet 1830 relatait ainsi l’activitĂ© qu’avait montrĂ©e Guinard pendant les combats : « L’attaque du Louvre, faite de front par la colonne sortie du faubourg Saint-Germain, a Ă©tĂ© vigoureusement appuyĂ©e par une autre division qui, depuis le pont des Arts jusqu’au pont Royal, a tiraillĂ© avec les Suisses qui se retiraient sur le château des Tuileries. ArrivĂ©e au pont Royal, cette division a, pendant plus d’un quart d’heure, soutenu le feu du château et de l’hĂ´tel des Gardes, et surmontant enfin tous les obstacles, elle a pĂ©nĂ©trĂ© dans les Tuileries en continuant son feu sur les fuyards. On ne saurait trop admirer la conduite de M. Joubert qui portait le drapeau tricolore en avant de la colonne, et qui l’a plantĂ© en tĂŞte du pont sous le feu le plus vif. C’est ce mĂŞme drapeau qui a Ă©tĂ© arborĂ© sur le pavillon de l’Horloge par ses braves dĂ©fenseurs, MM. Thomas, Guinard et Gauja. Chaque tĂ©moin de cette action faisait aussi l’éloge de MM. Picard, ancien militaire, Boinvilliers, Bastide, Levasseur, Cavaignac, Dupont, Droling et le capitaine Lavocat. Â» Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la rĂ©volution de Juillet. Il en laissa un rĂ©cit impartial et bien renseignĂ©. Nous empruntons Ă  ses MĂ©moires, son tĂ©moignage concernant Guinard. D’abord, sur les protestations des rĂ©publicains devant les premières menĂ©es des orlĂ©anistes : « [Le 1er aoĂ»t] Je venais de quitter l’hĂ´tel de ville lorsqu’une dĂ©putation rĂ©publicaine y arriva ; elle aussi avait rĂ©digĂ© sa proclamation. M. Hubert (voir Hubert, Jean-Louis), ancien notaire, un des hommes les plus honorables que j’aie connus, et qui vient de mourir, laissant toute sa fortune Ă  des hospices, Ă  des Ă©tablissements de bienfaisance, et aux citoyens poursuivis pour leurs opinions dĂ©mocratiques, Ă©tait chargĂ© de prĂ©senter cette adresse au gĂ©nĂ©ral La Fayette.

La voici :

“Le peuple, hier, a reconquis ses droits sacrĂ©s au prix de son sang ; le plus prĂ©cieux de ces droits est de choisir librement son gouvernement ; il faut empĂŞcher qu’aucune proclamation ne soit faite qui dĂ©signe un chef, lorsque la forme mĂŞme du gouvernement ne peut ĂŞtre dĂ©terminĂ©e.

”Il existe une reprĂ©sentation provisoire de la nation, qu’elle reste en permanence jusqu’à ce que le vĹ“u de la majoritĂ© des Français ait pu ĂŞtre connu.”

On voit que tout le monde prenait au sĂ©rieux la fabuleuse et invisible trilogie La Fayette, GĂ©rard et Choiseul.
Les membres de la dĂ©putation Ă©taient Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), TrĂ©lat (voir TrĂ©lat, Ulysse), Hingray (voir Hingray, Charles, Joseph), Bastide (voir Bastide, Jules), Guinard (voir ce nom) et Poubelle (voir Poubelle, Jean, Nicolas).

Hubert, le chef de la dĂ©putation, la prĂ©cĂ©dait, portant au bout de sa baĂŻonnette la note qu’on vient de lire.

La dĂ©putation fut admise Ă  l’instant mĂŞme ; chez le gĂ©nĂ©ral La Fayette, nul ne faisait antichambre.

La discussion fut vive ; La Fayette ignorait toutes les menĂ©es orlĂ©anistes, et protestait avec la candeur de l’ignorance.

Les rĂ©publicains, de leur cĂ´tĂ©, affirmaient avec toute la vigueur de l’instinct.

– GĂ©nĂ©ral, dit Hubert, par les balles qui trouent le plafond au-dessus de votre tĂŞte, nous vous adjurons de prendre la dictature !

On en Ă©tait Ă  ce point ; le gĂ©nĂ©ral allait peut-ĂŞtre cĂ©der, quand on lui annonça que M. de Sussy demandait Ă  lui parler.

Les rĂ©publicains se tenaient lĂ , inquiets, ombrageux, pleins de doute, semblant interroger du regard le gĂ©nĂ©ral, et le sommer de redire tout haut ce qu’on venait de lui dire tout bas.

Le gĂ©nĂ©ral comprit qu’il ne s’agissait point de biaiser Ă  cette heure ; d’ailleurs, son Ă˘me droite, son cĹ“ur loyal rĂ©pugnaient Ă  toute dissimulation.

– Faites entrer M. de Sussy, dit-il Ă  haute voix.

– Mais, gĂ©nĂ©ral, c’est Ă  vous seul que M. de Sussy dĂ©sire parler.

– Faites entrer M. de Sussy, rĂ©pĂ©ta le gĂ©nĂ©ral ; je suis ici au milieu de mes amis.

M. de Sussy entra et fut forcĂ© de dire quelle cause l’amenait.

Cela tombait bien : il venait annoncer au gĂ©nĂ©ral La Fayette la rĂ©vocation des ordonnances, la nomination du ministère Mortemart, GĂ©rard et Casimir Perier, l’arrivĂ©e de M. de Mortemart Ă  Paris, et, enfin, le refus que venait de faire la Chambre, qui s’occupait de la royautĂ© du duc d’OrlĂ©ans, de recevoir les nouvelles ordonnances signĂ©es par Charles X Ă  trois heures du matin – juste au moment oĂą le duc d’OrlĂ©ans dictait Ă  Oudard la fameuse note qui avait mis MM. Thiers et Mignet si fort en Ă©moi.

Ainsi les choses s’expliquaient ; tous les jeux s’abattaient Ă  la fois sur la mĂŞme table : le jeu de Charles X, nommant le ministère Mortemart, GĂ©rard et Casimir Perier ; le jeu de M. Laffitte, proposant le duc d’OrlĂ©ans au suffrage de la nation ; et, enfin, le jeu des rĂ©publicains, pressant La Fayette d’accepter la dictature.

On eĂ»t fait la chose exprès et l’on eĂ»t arrĂŞtĂ© l’heure, qu’on n’eĂ»t certes pas mieux rĂ©ussi.

Il s’ensuivit alors, dans la salle oĂą venaient de se heurter des intĂ©rĂŞts si puissants, un instant de trouble qui faillit ĂŞtre fatal Ă  M. de Sussy !

Bastide l’avait pris au collet, et allait tout simplement le jeter par la fenĂŞtre, lorsque TrĂ©lat le retint.

Je reviendrai plus d’une fois sur Bastide, et je dirai quel homme plein de franchise, de courage et de loyautĂ© c’était et c’est encore.

Comme tous les mouvements extrĂŞmes, celui-ci amena sa rĂ©action.

Cette rĂ©action eut pour rĂ©sultat de laisser M. de Sussy sortir tranquillement, sous la conduite du gĂ©nĂ©ral Lobau, lequel ouvrit la porte en accourant au bruit infernal qui se faisait dans le cabinet de La Fayette.

Les rĂ©publicains se retrouvèrent seuls avec le gĂ©nĂ©ral.

Ils renouvelaient leurs instances auprès de lui, quand on vint les avertir que M. de Sussy, introduit dans le sein de la commission municipale, y exposait au moment mĂŞme les nouvelles propositions de Charles X, auxquelles la commission municipale ne paraissait nullement hostile.

Il ne s’agissait plus de discuter avec La Fayette et d’écouter ses thĂ©ories sur le gouvernement constitutionnel en France et le gouvernement rĂ©publicain aux Etats-Unis, la question de vie ou de mort se dĂ©battait Ă  la commission municipale.

Il s’agissait de courir Ă  la commission municipale.

On y courut.

La porte Ă©tait fermĂ©e.

On frappa.

Personne ne répondit.

Deux ou trois coups de crosse de fusil Ă©branlèrent violemment la porte, qui s’ouvrit enfin, et qui, en s’ouvrant, montra M. de Sussy exposant ses raisons aux membres de la commission municipale, lesquels paraissaient les Ă©couter avec la plus grande faveur.

Cette apparition de six ou huit hommes armĂ©s et connus pour la vigueur de leur caractère jeta l’épouvante au milieu de l’assemblĂ©e ; on se leva, on s’éparpilla, on voulut avoir l’air de ne rien faire de dĂ©cisif.

Pendant ce temps, Hubert sentit qu’on lui glissait un papier dans la main.

Il se retourna et reconnut M. Audry de Puyraveau, le seul vĂ©ritable patriote de la commission.

– Prenez cette proclamation, lui dit vivement celui-ci ; elle a failli ĂŞtre signĂ©e, il y a une heure, par la commission municipale... L’arrivĂ©e de M. de Sussy a tout remis en question... Montez sur une borne, lisez la proclamation, rĂ©pandez-la, imposez-la... Ils signeront si vous leur faites peur.

A la bonne heure ! cette façon d’agir rentrait dans la politique des vainqueurs du Louvre. Tous descendirent rapidement les degrĂ©s de l’hĂ´tel de ville ; Hubert monta sur une borne, appela le peuple Ă  lui, et, entourĂ© de ses compagnons, il lut Ă  haute voix la proclamation suivante comme Ă©manĂ©e de la commission municipale.

Ecoutez bien, car c’est la seule manifestation rĂ©publicaine sĂ©rieuse qui ait Ă©tĂ© faite en 1830.

Ecoutez bien, car elle va vous dire oĂą en Ă©taient, Ă  cette Ă©poque, les esprits les plus avancĂ©s.

Ecoutez bien, car elle vous apprendra quels Ă©taient les vĹ“ux de ces hommes qu’on a persĂ©cutĂ©s pendant dix-huit ans, sous prĂ©texte qu’ils voulaient bouleverser la sociĂ©tĂ©.

Après avoir lu cette proclamation – qu’il est bon de comparer Ă  celle de MM. Thiers et Mignet – relisez la DĂ©claration des droits de l’homme de 1789, et vous verrez que les rĂ©publicains de 1830 Ă©taient en arrière de cette DĂ©claration.

“La France est libre.

”Elle veut une constitution.

”Elle n’accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter.

”En attendant qu’elle ait exprimĂ© sa volontĂ© par de nouvelles Ă©lections, respect aux principes suivants :

”Plus de royautĂ©.

”Le gouvernement exercĂ© par les seuls mandataires Ă©lus de la nation.

”Le pouvoir exĂ©cutif confiĂ© Ă  un prĂ©sident temporaire.

”Le concours mĂ©diat et immĂ©diat de tous les citoyens Ă  l’élection des dĂ©putĂ©s.

”La libertĂ© des cultes.

”Plus de culte de l’Etat.

”Les emplois de l’armĂ©e de terre et de l’armĂ©e de mer garantis contre toute destitution arbitraire.

”Etablissement des gardes nationales sur tous les points de la France ; la dĂ©fense de la constitution leur est confiĂ©e.

”Ces principes, pour lesquels nous venons de risquer notre vie, nous les soutiendrons, s’il le faut, par l’insurrection lĂ©gale.” Â» Aussi sur une rĂ©union au National, après la rentrĂ©e du duc d’OrlĂ©ans au Palais-Royal, puis sur une rĂ©union qui eut lieu entre le duc d’OrlĂ©ans et des rĂ©publicains : « Au moment oĂą le duc d’OrlĂ©ans, triomphant et joyeux, rentrait au Palais-Royal, six ou huit jeunes gens se rĂ©unissaient au-dessus des bureaux du National, dans l’appartement commun Ă  Paulin et Ă  Gauja.
Ils se regardaient les uns les autres avec un silence d’autant plus menaçant qu’ils Ă©taient encore armĂ©s comme au jour du combat.

Ces jeunes gens Ă©taient Thomas, Bastide, Chevalon (voir Chevallon, Alexandre), Grouvelle, Boinvilliers, Godefroy Cavaignac, Etienne Arago, Guinard. Peut-ĂŞtre un ou deux autres encore dont les noms m’échappent.

Chacun, selon son impatience, Ă©tait assis ou debout.

Thomas Ă©tait assis dans l’embrasure d’une fenĂŞtre, avec son fusil de chasse Ă  deux coups entre les jambes. C’était, Ă  cette Ă©poque, un beau et brave garçon plein de loyautĂ©, de courage, de franchise ; une tĂŞte froide et un cĹ“ur ardent.

On en Ă©tait donc lĂ  ; on se racontait les dĂ©tails de cette odyssĂ©e de l’hĂ´tel de ville, et l’on se demandait ce qu’il fallait faire. M. Thiers entra.

Le matin avait paru, dans le National, un article sur l’arrestation du duc de Chartres Ă  Montrouge 1.

Dans cet article, tout avait changĂ© d’aspect.

Le duc de Chartres venait Ă  Paris pour mettre son sabre Ă  la disposition du gouvernement provisoire !

M. Lhuillier lui avait offert l’hospitalitĂ©. Le duc de Chartres avait quittĂ© Montrouge dans l’enthousiasme des Ă©vĂ©nements qui se passaient Ă  Paris et avait promis de revenir avec son rĂ©giment.

Quelques jours après, grâce Ă  cet article, M. Lhuillier fut dĂ©corĂ©. L’article Ă©tait du fait de M. Thiers.

L’apparition du futur ministre au milieu de nos six ou huit rĂ©publicains ne fut donc pas heureuse.

Il s’était complĂ©tement dessinĂ© depuis la veille au matin. Il Ă©tait orlĂ©aniste.

En sa qualitĂ© d’orlĂ©aniste, il s’était inquiĂ©tĂ© de cette rĂ©union qui avait lieu au-dessus de sa tĂŞte ; rĂ©solu d’attaquer ce taureau par les cornes, il monta au premier Ă©tage, et, comme nous venons de le voir, il entra sans ĂŞtre annoncĂ©.

Un murmure significatif accueillit sa venue.

M. Thiers paya d’audace.

– Messieurs, dit-il, le lieutenant gĂ©nĂ©ral dĂ©sire avoir une entrevue avec vous.

– Et pour quoi faire ? demanda Cavaignac.

– Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous ? demanda Bastide.

– Ecoutez toujours, messieurs, dit Thomas.

M. Thiers crut que, de ce cĂ´tĂ©-lĂ , il allait trouver un soutien. Il s’avança vers Thomas et, lui posant la main sur l’épaule

– Voici un beau colonel, dit-il !

– Ah çà ! rĂ©pondit Thomas en secouant doucement son Ă©paule, est-ce que, par hasard, vous me prenez pour une p...

M. Thiers retira sa main.

– Continuez, dit Thomas, nous écoutons.

Alors, M. Thiers expliqua le but de l’entrevue.

Le duc d’OrlĂ©ans voulait, pour sa politique Ă  venir, prendre les conseils de ces braves jeunes gens dont l’hĂ©roĂŻque insurrection avait fait la rĂ©volution de juillet. Il devait, toujours au dire de M. Thiers, les attendre, le soir, entre huit et neuf heures, au Palais-Royal.

Les rĂ©publicains secouaient la tĂŞte.

Mettre le pied au Palais-Royal, c’était, leur semblait-il, pactiser avec le pouvoir nouveau, qui s’élevait Ă  la fois contre leur conscience et contre leur volontĂ©.

Mais Thomas vint encore en aide au nĂ©gociateur.

– Voyons, dit-il en se levant, prouvons-leur jusqu’au bout que nous sommes de bons enfants.

Et, allant dĂ©poser son fusil dans l’angle de la cheminĂ©e :

– A ce soir, neuf heures, monsieur... Vous pouvez dire au lieutenant gĂ©nĂ©ral du royaume que nous nous rendrons Ă  son invitation.

M. Thiers sortit.

Il n’y avait pas la moindre invitation de la part du lieutenant gĂ©nĂ©ral du royaume. M. le lieutenant gĂ©nĂ©ral du royaume n’avait pas le moins du monde dĂ©sirĂ© voir MM. Thomas, Bastide, Chevalon, Grouvelle, Boinvilliers, Cavaignac, Arago et Guinard. M. Thiers avait pris le tout sous son bonnet, espĂ©rant qu’une entrevue concilierait les opinions. On a vu, par ce qu’il avait dit Ă  Thomas, qu’il prenait les opinions pour des ambitions.

Le soir, les rĂ©publicains furent exacts au rendez-vous. La duchesse d’OrlĂ©ans, madame AdĂ©laĂŻde, les jeunes princes et les jeunes princesses venaient d’arriver, lorsqu’on annonça au duc d’OrlĂ©ans qu’une dĂ©putation l’attendait dans la grande salle.

Depuis le matin, les dĂ©putations s’étaient succĂ©dĂ©, et les salons n’avaient pas dĂ©sempli.

Une dĂ©putation n’étonnait donc pas le prince ; seulement, ce qui l’étonnait, c’était le personnel de la dĂ©putation.

M. Thiers Ă©tait lĂ . En accompagnant Son Altesse, du salon oĂą il Ă©tait au salon oĂą l’attendaient ces messieurs, il essaya de la mettre au courant prenant la moitiĂ© de la responsabilitĂ© sur lui, laissant l’autre aux rĂ©publicains.

Tout cela avait pris un quart d’heure Ă  peu près ; depuis un quart d’heure, ces messieurs attendaient. Ils commençaient Ă  trouver l’attente un peu longue.

Tout Ă  coup, la porte s’ouvrit et le duc entra, le sourire sur les lèvres ; seulement, le sourire n’avait pas eu le temps, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de monter jusqu’aux yeux : la bouche souriait, mais le regard Ă©tait encore interrogateur.

– Messieurs, dit le prince, vous ne doutez pas du plaisir que j’ai Ă  vous recevoir ; mais...

Bastide devina, et regarda M. Thiers.

– Mais vous ne comprenez rien Ă  notre visite ? Demandez, alors, une explication Ă  M. Thiers, et M. Thiers voudra bien vous la donner, je l’espère, telle que la dignitĂ© du parti que nous reprĂ©sentons n’ait point Ă  en souffrir.

M. Thiers, en effet, donna une explication Ă©quivoque, embarrassĂ©e Ă  laquelle le duc d’OrlĂ©ans coupa court en disant :

– C’est bien, c’est bien, monsieur... Je vous remercie de me procurer la visite de nos plus braves combattants.

Puis, se tournant de leur cĂ´tĂ©, il parut attendre que l’un d’eux commençât. Boinvilliers prit le premier la parole.

– Prince, dit-il, demain, vous serez roi...

Le duc d’OrlĂ©ans fit un mouvement.

– Demain, monsieur ? dit-il.

– Si ce n’est demain, ce sera dans trois jours, ce sera dans huit jours... Peu importe le temps !

– Roi ! rĂ©pĂ©ta le duc d’OrlĂ©ans ; et qui vous dit cela, monsieur ?

– La marche que suivent vos partisans, la pression qu’ils exercent sur les choses, n’osant pas l’exercer sur les hommes ; les placards dont ils couvrent les murailles, l’argent qu’ils rĂ©pandent dans les rues.

– Je ne sais pas ce que font mes partisans, rĂ©pondit le duc, mais ce que je sais, c’est que je n’ai jamais aspirĂ© Ă  la couronne, et qu’aujourd’hui encore, je ne la dĂ©sire pas, quoique beaucoup de gens me pressent de l’accepter.

– Enfin, monseigneur, supposons, cependant, que l’on vous presse de telle sorte que vous ne puissiez la refuser, nous est-il permis de vous demander quelle est votre opinion sur les traitĂ©s de 1815 ? Faites-y attention, ce n’est point seulement une rĂ©volution libĂ©rale qui vient de s’accomplir, c’est une rĂ©volution nationale ; la vue du drapeau tricolore, voilĂ  ce qui a soulevĂ© le peuple ; c’est la dernière amorce de Waterloo que nous venons de brĂ»ler, et il serait plus facile encore de pousser le peuple sur le Rhin que sur Saint Cloud.

– Messieurs, rĂ©pondit le duc, je suis trop bon Français, je suis trop bon patriote surtout pour ĂŞtre partisan des traitĂ©s de 1815. Mais je crois la France fatiguĂ©e de guerres ; la rupture des traitĂ©s, c’est la guerre europĂ©enne... Croyez-moi, il importe de garder beaucoup de mesure vis-Ă -vis des puissances Ă©trangères, et certains sentiments ne doivent pas ĂŞtre exprimĂ©s trop haut.

– Passons donc Ă  la pairie, prince...

– A la pairie, soit.

Et le duc se mordit les lèvres, comme un homme habituĂ© Ă  interroger, et qu’on force Ă  son tour Ă  subir un interrogatoire.

– La pairie, et vous serez forcĂ© d’en convenir, continua Boinvilliers, la pairie n’a plus de racines dans la sociĂ©tĂ©... Le Code, en abolissant le droit d’aĂ®nesse, les fidĂ©icommis et les majorats ; le Code, en divisant les hĂ©ritages Ă  l’infini, a Ă©touffĂ© l’aristocratie dans son germe, et l’hĂ©rĂ©ditĂ© nobiliaire a fait son temps.

– Peut-ĂŞtre, messieurs, vous trompez-vous sur cette question d’hĂ©rĂ©ditĂ©, qui est, Ă  mon avis, la seule source d’indĂ©pendance qu’il y ait dans les institutions politiques... Un homme sĂ»r d’hĂ©riter de son père ne craindra pas d’avoir une opinion Ă  lui, tandis que l’homme Ă  Ă©lire aura l’opinion qu’on lui imposera... Au reste, reprit le duc, c’est lĂ  une question Ă  examiner, et, si la pairie hĂ©rĂ©ditaire croule rĂ©ellement, ce n’est point moi qui la réédifierai Ă  mes frais.

– Prince, dit alors Bastide, je crois que, dans l’intĂ©rĂŞt mĂŞme de la couronne qui vous est offerte, il serait bon de rĂ©unir les assemblĂ©es primaires.

– Les assemblĂ©es primaires ? dit le duc en tressaillant. Oui, en effet, je sais que je parle Ă  des rĂ©publicains.

Les jeunes gens s’inclinèrent ; ils Ă©taient venus moins en alliĂ©s qu’en ennemis : ils acceptaient la qualification, au lieu de la repousser. Leur intention Ă©tait de faire la situation bien nette entre eux et le pouvoir.

– Franchement, messieurs, dit le duc, croyez-vous la rĂ©publique possible dans un pays comme le nĂ´tre ?

– Nous croyons qu’il n’y a pas de pays oĂą le bon ne puisse ĂŞtre substituĂ© au mauvais.

Le duc secoua la tĂŞte.

– Je croyais que 1793 avait donnĂ© Ă  la France une leçon dont elle saurait profiter.

– Monsieur, dit Cavaignac, vous le savez aussi bien que nous 1793 Ă©tait une rĂ©volution, et non une rĂ©publique ; d’ailleurs, continua-t-il avec une fermetĂ© d’accent et une nettetĂ© de prononciation qui ne permettaient pas de perdre une seule syllabe de ce qu’il disait, autant que je puis me le rappeler, les Ă©vĂ©nements qui s’écoulèrent de 1789 Ă  1793 obtinrent votre entière adhĂ©sion... Vous Ă©tiez de la sociĂ©tĂ© des Jacobins ?

Il n’y avait pas Ă  reculer ; on dĂ©chirait hardiment le voile du passĂ©, et le futur roi de France apparaissait entre Robespierre et Collot d’Herbois.

– Oui, c’est vrai, dit le duc, j’étais de la sociĂ©tĂ© des Jacobins. Mais, heureusement, je n’étais pas de la Convention.
– Votre père et le mien en Ă©taient, monsieur, dit Cavaignac, et tous deux ont votĂ© la mort du roi.

– C’est justement pour cela, monsieur Cavaignac, reprit le duc, que je n’hĂ©site pas Ă  dire ce que je dis... Je pense qu’il est permis au fils de Philippe-EgalitĂ© d’exprimer son opinion sur les rĂ©gicides. Au reste, mon père a Ă©tĂ© fort calomniĂ© ; c’est un des hommes les plus respectables que j’aie jamais connus !

– Monseigneur, reprit Boinvilliers comprenant que, s’il n’interrompait pas la conversation, elle allait s’égarer sur le terrain des personnalitĂ©s, il nous reste encore une crainte...

– Laquelle, messieurs ? demanda le prince. Oh ! dites, tandis que vous y ĂŞtes.

– Eh bien, nous craignons – et nous avons nos raisons pour cela – nous craignons, dis-je, de voir les royalistes et les prĂŞtres encombrer les avenues du nouveau trĂ´ne.

– Oh ! quant Ă  ceux-lĂ , s’écria le prince avec un geste presque menaçant, soyez tranquilles, ils ont portĂ© de trop rudes coups Ă  notre maison pour que je les oublie ! Une partie des calomnies dont je parlais tout Ă  l’heure vient d’eux ; une barrière Ă©ternelle nous sĂ©pare... C’était bon pour la branche aĂ®nĂ©e, cela !

Les rĂ©publicains, Ă©tonnĂ©s de l’expression presque haineuse avec laquelle le prince venait de prononcer ces mots : “C’était bon pour la branche aĂ®nĂ©e !” se regardèrent les uns les autres.

– Eh bien, messieurs, dit alors le duc, est-ce que, par hasard, j’avance une vĂ©ritĂ© qui vous soit inconnue en proclamant tout haut cette diffĂ©rence de principes et d’intĂ©rĂŞts qui a toujours sĂ©parĂ© la branche cadette de la branche aĂ®nĂ©e, la maison d’OrlĂ©ans de la maison rĂ©gnante ?... Oh ! notre haine ne date pas d’hier, messieurs ; elle remonte Ă  Philippe, frère de Louis XIV ! C’est comme mon aĂŻeul le rĂ©gent, qui donc l’a calomniĂ© ? Les prĂŞtres, les royalistes ; car, un jour, messieurs, quand vous aurez mieux approfondi les questions historiques, fouillĂ© jusqu’aux racines l’arbre que vous voulez abattre, vous saurez ce que c’était que le rĂ©gent, les services qu’il a rendus Ă  la France en dĂ©centralisant Versailles, et en faisant passer, par son système de finances, l’argent et l’or du pays jusque dans les dernières artères de la sociĂ©tĂ©. Ah ! je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu m’appelle Ă  rĂ©gner sur la France, comme vous le disiez tout Ă  l’heure, c’est qu’il me soit accordĂ© une portion de son gĂ©nie !

Alors, il s’étendit longuement sur les amĂ©liorations que la politique du rĂ©gent avait amenĂ©es dans la situation diplomatique de l’Europe ; et, Ă  propos de l’Angleterre, il dit quelques mots indiquant qu’il chercherait près d’elle le mĂŞme point d’appui que son aĂŻeul.

– Pardon, monsieur, dit Cavaignac, mais je crois que le vĂ©ritable point d’appui d’un roi des Français doit ĂŞtre dans la France.

Le duc d’OrlĂ©ans n’éluda pas l’explication, et, avec sa facilitĂ© d’élocution habituelle, il dĂ©veloppa alors, il faut lui rendre cette justice, le système qui acquit, depuis, tant de cĂ©lĂ©britĂ© sous le nom de système du juste milieu.

Cavaignac, auquel il s’adressait plus particulièrement, comme ayant soulevĂ© la question, Ă©couta avec la plus grande impassibilitĂ© le dĂ©veloppement politique auquel se livra le prince.

Puis, lorsque celui-ci eut terminé.

– Eh bien, dit-il, nous pouvons ĂŞtre tranquilles ; avec ce système-lĂ , vous n’en avez pas pour quatre ans !

Le duc sourit d’un air de doute.

Quant aux rĂ©publicains, comme ils savaient tout ce qu’ils voulaient savoir, ils s’inclinèrent en signe qu’ils voulaient se retirer.

Ce que voyant le prince, il les salua Ă  son tour.

Mais, pour ne pas leur laisser le dernier :

– Allons, messieurs, dit-il, vous me reviendrez... Vous verrez, vous verrez !

– Jamais ! articula nettement Cavaignac.

– Jamais est un mot trop absolu, et nous avons un vieux proverbe français qui prĂ©tend qu’il ne faut pas dire : “Fontaine...”

Mais, avant qu’il eĂ»t achevĂ© sa phrase, ces messieurs avaient dĂ©jĂ  gagnĂ© la porte.

Le duc les regarda s’éloigner d’un air sombre.

C’était le premier nuage qui obscurcissait son soleil.

Dans ce premier nuage Ă©taient toutes les tempĂŞtes de l’avenir, mĂŞme celle qui devait le renverser.

Maintenant que l’on a vu les hommes et les principes face Ă  face, on comprendra mieux, je l’espère, les 5 et 6 juin, les 13 et 14 avril, le 12 mai et le 24 fĂ©vrier. Â» L’ordonnance royale du 26 aoĂ»t 1830, crĂ©ant la Commission des rĂ©compenses nationales, accordait au prĂ©fet de la Seine la facultĂ© de dĂ©signer quatre citoyens parmi ceux devant faire partie de cette Commission ; le prĂ©fet de la Seine, considĂ©rant que le but de cette disposition Ă©tait de faire entrer dans la Commission « des hommes qui reprĂ©sentassent plus spĂ©cialement la classe ouvrière, qui a pris la part la plus active Ă  la rĂ©volution Â», choisit quatre personnes qui, ayant combattu avec les ouvriers, devaient ĂŞtre « par consĂ©quent les meilleurs et les plus sĂ»rs apprĂ©ciateurs de leur courage et de leur patriotisme Â». Parmi eux, Guinard, A., propriĂ©taire carrier, capitaine d’état-major de la garde nationale ; les autres Ă©tant : Lavocat, Gaspard, tanneur, lieutenant-colonel de la XIIe lĂ©gion ; Bastide, Jules (voir ce nom), marchand de bois, canonnier de la garde nationale ; Chevallier, Victor, commis nĂ©gociant, demeurant 83, rue de la Croix-Rouge (mais avec Lavocat Gaspard, Tonnet Renaud Olive, Chevallier, Truelle Alphonse et Payen Anselme in Archives nationales F/15/2557-2559, Ă©tat nominatif des membres de la Commission des rĂ©compenses nationales et des membres des jurys). Le dossier de ses droits fut instruit par la Commission des rĂ©compenses nationales de la mairie du (ancien) Xe arrondissement. Il fut dĂ©corĂ© de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) Xe arrondissement. En 1831, Ă  l’occasion des fĂŞtes anniversaires de Juillet, il reçut, auprès de la mairie du (ancien) Xe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, Ă  titre de dĂ©corĂ© mais non blessĂ©. Il dĂ©livra, peu après la rĂ©volution de Juillet, la recommandation suivante en faveur de Lachenay, Hippolyte, auprès du directeur des travaux du Champ-de-Mars : « J’ai l’honneur de vous adresser M. Lachenay, directeur d’ateliers des Constructions mĂ©caniques, ayant une longue expĂ©rience des ouvriers. Il se trouve maintenant dans la plus fâcheuse des positions, il est père d’un enfant de onze ans et porteur des meilleures recommandations. S’il vous Ă©tait possible de l’employer dans vos travaux comme surveillant, en attendant le rĂ©sultat de nos dĂ©marches auprès du prĂ©fet de police, vous rendriez service Ă  un brave homme, qui a mĂ©ritĂ© tout l’intĂ©rĂŞt de la Commission par son dĂ©vouement dans les journĂ©es de Juillet, oĂą il a reçu une huitième blessure. J’espère que vous pourrez ĂŞtre utile Ă  M. Lachenay, qui a fait toutes nos anciennes campagnes et a encore retrouvĂ© pour combattre l’ennemi commun toute son ardeur […]. Â» Capitaine commandant de la 2e batterie de l’artillerie de la garde nationale, il fut l’un des dix-huit accusĂ©s du procès qui s’ouvrit le 6 avril 1831, devant la cour d’assises de la Seine, pour une conspiration rĂ©publicaine qui aurait envisagĂ© de faire passer l’artillerie de la garde nationale du cĂ´tĂ© du peuple au moment des troubles que connut le procès des anciens ministres de Charles X, en dĂ©cembre 1830. Il Ă©tait accusĂ© « d’avoir, dans les derniers mois de 1830, formĂ© un complot ayant pour but de dĂ©truire ou de changer le gouvernement ; d’avoir, dans les derniers mois de 1830, formĂ© un complot dont le but Ă©tait d’exciter la guerre civile en armant et portant les citoyens ou habitants Ă  s’armer les uns contre les autres Â» et fit quatre mois de prison, dans l’attente de son procès. Pendant l’audience et devant les diffĂ©rents tĂ©moignages, beaucoup de charges contre plusieurs accusĂ©s furent abandonnĂ©es par l’accusation, et, finalement, tous les accusĂ©s furent acquittĂ©s par le jury. Bouchet, dans son ouvrage Le Roi et les Barricades, rapporte au sujet de Guinard, au moment de l’émeute des 5 et 6 juin 1832, les faits suivants : « […] Les artilleurs de la garde nationale sont accusĂ©s de n’avoir pas soutenu le rĂ©gime contre les insurgĂ©s. Certains passent pour avoir dirigĂ© des barricades ; le corps est dissous au lendemain de la victoire. Dans les jours suivants, le gĂ©nĂ©ral Delessert poursuit l’offensive : signalant Ă  l’attention de ses supĂ©rieurs deux artilleurs valeureux placĂ©s sous ses ordres pendant les combats, il les juge “dignes d’un meilleur habit” [Ministère de l’IntĂ©rieur, rapports sur les affaires des 5 et juin 1832, Paris, Imprimerie royale, juin 1832, p. 5-6]. Alors se cristallise un conflit bien antĂ©rieur Ă  juin 1832. L’artillerie passe pour un corps hostile au rĂ©gime ; de fait, parmi ses officiers se trouvent plusieurs figures de l’opposition rĂ©publicaine. C’est ainsi que la querelle prend un tour politique ; un ex-capitaine de l’artillerie, Roussel, demande Ă  Delessert de prĂ©senter ses excuses au corps tout entier ; sur son refus, un duel est organisĂ© : c’est Guinard, lui aussi ex-capitaine de l’artillerie et membre de la SociĂ©tĂ© des amis du peuple, qui affronte le gĂ©nĂ©ral. Â» Le Moniteur universel, 20 et 23 juin 1832. On peut lire dans le manuscrit de Victor Crochon le passage suivant consacrĂ© Ă  Guinard : « Guinard, dit M. Cavaignac dans sa dĂ©fense le 14 avril 1830 (mais sans doute 1831 ou 1832 ?), Guinard, mon meilleur ami, lui que j’ai vu toujours le premier sur la brèche, prodigue de tous les sacrifices, fatiguant son bras nerveux Ă  se battre en juillet, et plus tard, lui que j’avais toujours vu si insouciant, se mettre Ă  l’ouvrage, se consacrer au service de nos braves Parisiens, actif dès qu’il a pu ĂŞtre utile au pauvres, ajoutant encore Ă  l’amitiĂ©, Ă  l’estime de ceux qui l’aimaient et l’estimaient le plus. Â» Dans son ouvrage, M. Gabriel Delessert, Tripier-Lefranc, relatait ainsi les conditions dans lesquelles eut lieu le duel : « Pendant que M. Gabriel Delessert s’occupait, en son propre nom comme au nom du roi, de soulager tant de misères dignes d’un meilleur sort, M. Guinard, homme des plus honorables du parti rĂ©publicain et capitaine de l’artillerie parisienne, demandait raison Ă  M. Gabriel Delessert des paroles offensantes qu’il avait prononcĂ©es sur ce corps d’artillerie, dans son rapport au marĂ©chal Lobau, en date du 8 juin, et qui venaient d’être publiĂ©es dans le Moniteur, M. Gabriel Delessert accepta le cartel de M. Guinard et la rencontre eut lieu le 21 juin, au matin. Les tĂ©moins de M. Gabriel Delessert furent les gĂ©nĂ©raux de Flahaut et Carbonnel ; ceux de M. Guinard furent le colonel Gallois et M. Godefroy Cavaignac. L’arme choisie fut le pistolet. Les deux combattants marchèrent l’un sur l’autre. M. Guinard tira le premier ; mais son pistolet ayant fait long feu, M. Gabriel Delessert invita son adversaire Ă  rĂ©amorcer son arme et Ă  tirer de nouveau. M. Guinard tira une seconde fois ; M. Gabriel Delessert ne fut pas atteint ; il Ă©leva alors son arme et tira en l’air. M. Guinard protesta contre cet acte de courtoise gĂ©nĂ©rositĂ© ; mais, malgrĂ© les instances rĂ©itĂ©rĂ©es de son adversaire, M. Gabriel Delessert refusa de tirer sur lui, et dĂ©clara d’ailleurs qu’il Ă©tait prĂŞt Ă  essuyer le feu de M. Guinard autant de fois qu’il le voudrait. Dans celte situation du duel, M. Gabriel Delessert rĂ©pondit, sur la proposition que lui faisait M. Guinard de continuer le combat Ă  l’épĂ©e, qu’il l’acceptait si cette nouvelle passe d’armes lui paraissait nĂ©cessaire ; mais qu’il ne se dĂ©partirait pas de la rĂ©solution qu’il avait prise et qu’il n’agirait pas autrement avec l’épĂ©e qu’il venait d’agir avec le pistolet. Les tĂ©moins, satisfaits de ce tournoi de courage et d’esprit chevaleresque, jugèrent unanimement cette affaire d’honneur terminĂ©e, et fĂ©licitèrent les deux champions qui venaient de montrer autant de hardiesse que de sang-froid et de magnanimitĂ©. M. Gabriel Delessert dĂ©clara alors Ă  M. Guinard qu’il n’avait eu l’intention d’offenser personnellement, dans son rapport, aucun des citoyens appartenant Ă  l’artillerie de la garde nationale, quelle que fut leur opinion publique. M. Guinard remercia M. Gabriel Delessert de ses bonnes et bienveillantes paroles pour lui, et chacun des tĂ©moins se retira heureux de ce que la Providence avait ainsi Ă©pargnĂ© la vie de deux hommes honorables. En allant Ă  ce duel, M. Gabriel Delessert s’était sans doute ressouvenu de cette maxime de La Rochefoucauld : “Se venger d’une offense, c’est se mettre au niveau de son ennemi ; la lui pardonner, c’est s’élever au-dessus de lui.” En revenant de ce combat, M. Guinard se rappela assurĂ©ment aussi les paroles de Henri IV, qui disait que le meilleur moyen de se dĂ©faire d’un ennemi c’était de s’en faire un ami ; car on remarqua que, depuis cette Ă©poque et pendant tout le temps que M. Gabriel Delessert fut prĂ©fet de police, le journal le National n’attaqua jamais dans ses colonnes la conduite politique de cet homme de bien. Â» Guinard fut l’un des prĂ©venus du procès d’avril 1834 et qui s’évada de la prison de Sainte-PĂ©lagie, en juillet 1835, avec la complicitĂ© du mouvement rĂ©publicain. Son signalement fut ainsi communiquĂ© par les autoritĂ©s pour faciliter sa recherche et son arrestation : « […] Taille 1,85 m, nez fort, bouche grande, cheveux et sourcils bruns, menton rond, visage ovale, front bombĂ© teint brun, yeux bruns. Â» Ce fut Lemoine-Tacherat, Jean-Baptiste, Joseph (voir ce nom), autre dĂ©corĂ© de Juillet, qui avait procĂ©dĂ© Ă  son arrestation, le 12 avril 1834. Guinard Ă©tait l’ami de Pepin (voir Pepin, Pierre, ThĂ©odore), un des accusĂ©s de l’attentat de Fieschi. Le Courrier français du 4 aoĂ»t 1835 relatait : « On Ă©crit de Bruxelles le 1er aoĂ»t “M. Guinard, un des Ă©vadĂ©s de Sainte-PĂ©lagie, se trouve Ă  Ostende depuis lundi et doit s’embarquer aujourd’hui pour Londres.” Â» C’est sans doute le mĂŞme subterfuge que Pepin utilisa. Guinard participa activement Ă  la RĂ©volution de fĂ©vrier. Quand Chavelier, Charles, Auguste (voir ce nom) tenta de faire valoir ses droits auprès de la nouvelle Commission des rĂ©compenses nationales instituĂ©e après la RĂ©volution de FĂ©vrier, et dont Guinard Ă©tait le prĂ©sident, il donnait de nombreuses indications se rapportant Ă  Guinard. Sa lettre, en date du 23 mars 1848, Ă©tait ainsi rĂ©digĂ©e : « […] Le 29, sur la place du Palais-Royal, au moment oĂą je donnais un des pistolets dont j’étais porteur Ă  un Ă©lève de l’Ecole polytechnique, je reçus, d’une fusillade que nous envoyèrent les gardes royaux par les fenĂŞtres qui sont au-dessus du cafĂ© de la RĂ©gence, une balle qui me traversa le genou droit puis un morceau de plomb au-dessous du mĂŞme genou et qui y est encore, puis divers projectiles dans diffĂ©rentes parties du corps, telles que sur le nez, Ă  la cuisse gauche, sur le pied droit, puis une autre balle qui vint m’érafler le devant de la jambe droite. Je fus transportĂ© dans les bains de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, oĂą je restais deux jours, après lesquels je rentrais chez moi. On vint, Ă  cette Ă©poque, plusieurs fois me demander si j’avais besoin de secours, si je voulais faire des rĂ©clamations Ă  la Commission des rĂ©compenses nationales. Mon patron ayant soin de moi et ne manifestant point l’intention de me faire remplacer, je n’avais besoin de rien et ne voulant pas mettre un prix Ă  ce que j’avais fait de cĹ“ur, je refusais. Cependant, en 1831, c’était l’époque de ma conscription. J’avais un pressentiment que j’aurai un bas numĂ©ro et ce pressentiment me faisait peur, non pas que je craignisse la mort mais bien le dĂ©sĹ“uvrement dans lequel s’écoule lentement dans une caserne les sept ou huit annĂ©es d’un jeune homme qui y perd pour ainsi dire les habitudes du travail, la routine de son mĂ©tier. Je fis part de mes craintes Ă  M. Beauvais Poque (voir Poque, Beauvais), chez qui j’allais presque tous les jours. Il me donna les conseils de m’adresser Ă  la Commission des rĂ©compenses nationales et de demander le grade de sous-lieutenant dans un rĂ©giment. A cet effet, il donna une lettre de recommandation pour vous, monsieur, qui Ă©tiez alors membre de cette Commission et son ami. Je fus vous le porter chez vous, rue du Cherche-Midi. Après avoir lu cette lettre, vous me dites que vous me prĂ©viendriez lorsqu’il faudrait me prĂ©senter devant le jury mĂ©dical, ce que vous fĂ®tes. Quelques jours après, je passais Ă  la visite mais comme il y avait dĂ©jĂ  dix mois que les Ă©vĂ©nements Ă©taient passĂ©s, mes blessures Ă©taient cicatrisĂ©es, il me restait seulement la balle ou morceau de plomb que j’ai toujours dans le genou. Je fus classĂ© dans la 2e catĂ©gorie des blessĂ©s. Je demandais une sous-lieutenance, on inscrivit ma demande, vous vĂ®ntes obligeamment Ă  moi sur l’escalier et me demandâtes quel Ă©tait le rĂ©sultat ; je vous en fis part et vous rappelai quel Ă©tait le but de ma demande, c’est-Ă -dire point d’argent mais le droit de vivre en dĂ©fendant la patrie et vous priai d’être mon interprète près de ces messieurs, ce Ă  quoi vous me rĂ©pondĂ®tes Acceptez toujours ce que la Commission jugera Ă  propos de vous allouer. […] Je suis dĂ©solĂ©, monsieur, d’avoir Ă  vous occuper de si petits dĂ©tails mais comme les preuves sont Ă©minemment difficiles Ă  donner, pour ne pas dire impossibles, j’ai cru devoir agir ainsi, afin que votre conviction et celle de la Commission se fondent sur la vraisemblance des faits. En juin 1832, j’étais du nombre d’une cinquantaine de jeunes gens portant sur les boulevards un drapeau rouge, mĂŞlĂ©s Ă  quelques artilleurs de la garde nationale ayant Ă  leur tĂŞte un lieutenant. Ce lieutenant, c’était vous, monsieur […]. Â» Il apostilla, le 28 mars 1848 et comme « chef d’état-major de la garde nationale Â», la demande que fit Donat, Anatole, Gabriel, devant la Commission des rĂ©compenses nationales instituĂ©e après la RĂ©volution de FĂ©vrier, d’obtenir un emploi. Il apostilla, comme « reprĂ©sentant du peuple, prĂ©sident des RĂ©compenses nationales Â», ainsi la demande de la LĂ©gion d’honneur en faveur de SĂ©guin, Paulin pour sa conduite pendant la rĂ©pression de l’émeute de juin 1848 : « Je connais depuis longtemps le dĂ©vouement du citoyen SĂ©guin aux principes de la dĂ©mocratie. Ce long dĂ©vouement et les blessures graves reçues dans les fatales journĂ©es de l’insurrection appellent sur lui l’attention particulière du gouvernement de la RĂ©publique, qui lui doit une rĂ©compense Ă©clatante. Â» Colonel de la garde nationale, liĂ© avec Cavaignac, il participa Ă  la rĂ©pression de l’émeute de juin 1848. Il mourut le 6 juin 1874 Ă  Villepreux (Seine-et-Oise). Il demeurait 40, rue du Cherche-Midi en 1830-1831 ; 8, passage Sainte-Marie, au 1er et 2e Ă©tages, en 1834. Le Constitutionnel, 1er aoĂ»t 1830 ; Le National, 2 aoĂ»t 1830 ; Le RĂ©veil du lion ou Paris dans les immortelles journĂ©es des 27, 28 et 29 juillet 1830 ; prĂ©cis des Ă©vĂ©nements, heure par heure… suivi d’un chant triomphal… par un patriote de 89, Paris, Lerosey, 1830, p. 215-216 ; EvĂ©nements de Paris des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830, par plusieurs tĂ©moins oculaires, Paris, imprimerie et fonderie de Fain, 1830, p. 115-116 ; Histoire de la rĂ©volution de Paris depuis le 26 juillet jusqu’au 31 aoĂ»t 1830, Paris, chez Philippe libraire, rue Dauphine, 20, 1830, p. 163-164 ; Souvenir glorieux du Parisien, prĂ©cis historique des journĂ©es des 26, 27, 28, 29, 30 et 31 juillet 1830, par P. G. Prosper L***, nouvelle Ă©dition revue et augmentĂ©e, Paris, chez l’auteur, place Saint-AndrĂ©-des-Arts, n° 26 et chez les principaux libraires, p. 106 ; Histoire de la rĂ©volution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, Nom des personnes qui se sont distinguĂ©es dans les mĂ©morables journĂ©es p. 273 ; Histoire de la rĂ©volution des 27, 28 et 29 juillet 1830, Fayot, tome premier, Paris, Hocquart jeune Ă©diteur, 1830, p. 137 ; EvĂ©nements de Paris des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830, par plusieurs tĂ©moins oculaires, cinquième Ă©dition, Paris, Audot libraire, 1830, p. 149-150 ; La RĂ©volution de 1830, ou Histoire des Ă©vĂ©nements qui ont eu lieu dans Paris, les 27, 28, 29 et 30 juillet, par un tĂ©moin oculaire, Paris, Philippe, libraire, 1830, p. 29-30 ; Histoire populaire de la rĂ©volution de 1830, Jules Lefebvre et compagnie Ă©diteurs, Paris, 1830, p. 90-91 ; La LibertĂ© reconquise ou histoire complète et dĂ©taillĂ©e de la rĂ©volution de Paris en juillet 1830, J.-B. Ambs, troisième Ă©dition revue et corrigĂ©e, Paris, Terry jeune, libraire, Palais-Royal, galerie de Valois, n° 185, 1830, p. 124-125 ; La RĂ©volution de 1830 ou histoire des Ă©vĂ©nements qui ont eu lieu dans Paris, les 27, 28, 29 et 30 juillet, par un tĂ©moin oculaire, Paris, Lemoine libraire, place VendĂ´me, n° 24, 1830, p. 28-30 ; RĂ©volution mĂ©morable des journĂ©es des 27, 28 et 29 juillet 1830, Cousin d’Avalon, Paris, Stahl, imprimeur-libraire, quai des Augustins, n° 9, p. 27-28 ; Bibliothèque historique de la Ville de Paris, manuscrits, 8-ms-1025, ouvrage de Victor Crochon, f° 421 ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera dĂ©cernĂ©e la Croix de Juillet, instituĂ©e par la loi du 13 dĂ©cembre 1830 sur les rĂ©compenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera dĂ©cernĂ©e la Croix de Juillet, instituĂ©e par la loi du 13 dĂ©cembre 1830, sur les rĂ©compenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD3 8 ; Archives de Paris Vbis7K4 1, Commission des rĂ©compenses nationales, noms des citoyens qui ont mĂ©ritĂ© la dĂ©coration spĂ©ciale, Xe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/33, personnel de la Commission (1830-1832) ; Archives nationales F/1dIII/36, Commission des rĂ©compenses nationales, Ă©tat des sommes payĂ©es en dĂ©penses diverses pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 aoĂ»t 1831 par la mairie du (ancien) Xe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des rĂ©compenses nationales, noms des citoyens qui ont mĂ©ritĂ© la dĂ©coration spĂ©ciale, (ancien) Xe arrondissement ; Archives nationales F/15/2557-2559, Ă©tat nominatif des membres de la Commission des rĂ©compenses nationales et des membres des jurys ; Archives nationales F/1dIV/S/4 RĂ©compenses honorifiques, dossier SĂ©guin, Paulin ; Archives de la prĂ©fecture de police AA 378 in dossier Chevalier, Charles, Auguste ; Archives de la prĂ©fecture de police AA 385 in dossier Donat, Anatole, Gabriel ; Archives de la prĂ©fecture de police AA 396 in dossier Lachenay, Hippolyte ; Archives de la prĂ©fecture de police AA 412 in dossier Roussel, Charles, Eugène (oĂą ce dernier explique lui avoir remis ses titres de combattant de Juillet) ; Procès des dix-neuf citoyens accusĂ©s de complot tendant Ă  remplacer le gouvernement royal par la rĂ©publique, Paris, PrĂ©vot Ă©diteur-libraire, 1831 ; Cour des pairs, affaire d’avril 1834, procès-verbaux d’arrestation et autres, Paris, Imprimerie royale 1835, p. 150-151 ; Mes MĂ©moires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième sĂ©rie, nouvelle Ă©dition, Paris, LĂ©vy frères, 1867 ; Procès de la conspiration dite rĂ©publicaine de dĂ©cembre 1830, Babeuf, Paris, chez Hocquart, 1831, p. VI, 41, 81-83 ; M. Gabriel Delessert, Tripier-Lefranc, Paris, Dentu, 1859, P. 59 et suivantes ; La RĂ©publique clandestine, 1818-1848, Gilmore, Jeanne, Aubier, Paris, 1997 ; Le Roi et les Barricades, Bouchet, Seli Arslan, 2000, p. 37 ; L’EpopĂ©e des rĂ©gicides. Passions et Drames. 1814-1848, Louessard, l’Insomniaque, Paris, 2000.

1.

Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait de faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.

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