Guingret, Pierre, François
Biographie
Né le 24 mars 1784 à Valognes (Manche), fils de Guingret, Charles, Thomas et de Duparc, Rose, Magdelaine, son épouse. Enrôlé volontaire, le 5 ventôse an XI, dans le 6e régiment d’artillerie, reçu par examen à l’Ecole polytechnique, le quatrième de sa promotion le 28 brumaire an XIII, sous-lieutenant par décret en date du 10 octobre 1806, lieutenant à la revue de Burgos le 13 novembre 1808, chevalier de la Légion d’honneur le 6 août 1810, capitaine des voltigeurs le 3 juin 1811, nommé chef de bataillon le 5 juillet 1813, officier de la Légion d’honneur le 25 novembre 1813 comme chef de bataillon dans le 6e régiment d’infanterie de ligne, décoré du Lys le 17 juillet 1814 à la réorganisation de l’armée, chef du 1er bataillon du 64e régiment, devenu le 69e ; il fit les campagnes des ans XII et XIII sur les côtes de l’Océan, 1806 et 1807 en Prusse et en Pologne, 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813 en Espagne et au Portugal, 1814 dans les Pyrénées ; il fit les sièges de Rodrigo et d’Almeyda en 1810, de Castro en 1813 ; il fut blessé d’un éclat d’obus à la cuisse droite à la bataille de Friedland, d’un coup de feu à l’épaule droite dans une sortie au siège d’Almeyda, d’un coup de feu au cou et de plusieurs éclats de mitraille à la bataille de Bussaw, blessé d’un coup de feu à la jambe droite dans l’affaire de Fuentes d’Onoro, blessé d’un coup de feu à la jambe gauche à l’affaire de l’enlèvement de la montagne d’Ainoha ; le 2 mars 1809, à la tête de cinquante tirailleurs, il enleva une pièce de canon sur le chemin de la Corogne, défendue par plus de deux cents Espagnols ; le 13 avril 1809 il franchit le premier le pont de San Peyo qui était barricadé et fortifié par une batterie de huit pièces de canon, il tua un canonnier au moment où il mettait le feu à la pièce et détermina par son élan l’enlèvement du pont, la prise des huit pièces et la défaite totale de l’ennemi ; le 27 septembre 1810, il combattit à Bussaw quoiqu’il eut déjà l’épaule traversée d’une balle et il reçut plusieurs nouvelles blessures dans l’action ; le 30 septembre 1812, il fut mis à l’ordre du jour de l’armée pour la conduite qu’il tint dans la surprise de Pozza, où, commandant l’avant-garde, il se précipita sur une masse de trois cents ennemis qui furent tous pris ou passés à la baïonnette ; le 30 décembre 1812, il fut mis à l’ordre de l’armée pour avoir proposé, dirigé et commandé le passage du Duero à la nage, par un froid rigoureux devant Tordezillas, en face d’une colonne ennemie, sous le feu le plus vif, il passa le sabre aux dents à la tête d’hommes résolus et fit prisonnière la garnison de la tour, qui du bord opposé défendait le rétablissement du pont, les journaux rapportèrent ce fait ; le 11 mai 1813, à l’assaut de Castro, il franchit la brèche des premiers au moyen d’échelles et de son propre chef il pénétra dans le fort qui servait de réduit à l’ennemi, il passa le premier par une embrasure et suivi de sa compagnie de voltigeurs il égorgea la garnison du fort et s’en rendit maître. L’ordre du jour et les journaux firent mention de cette affaire. Le 25 juillet avec son bataillon il enleva la position d’Achistoy, défendue par un régiment anglais, on s’abordait et l’on combattait à la baïonnette ; au commencement de la bataille d’Orthez, le général Foy ayant été blessé, Guingret prit le commandement de la 1re brigade, le conserva jusqu’au 22 mars et la conduisit plusieurs fois à l’ennemi. Il était en demi-activité en 1817, chef de bataillon à la Légion de Gironde en 1823, lieutenant-colonel au 33e de ligne en 1823, au moment de la guerre d’Espagne ; en 1828, il rentre dans la garde royale et il était colonel du 2e régiment d’infanterie de la garde en juillet 1830. Le 5 septembre 1830, il adressait la lettre suivante au maire du (ancien) Ier arrondissement : « Le colonel Guingret, ex-lieutenant-colonel du 2e régiment d’infanterie de la garde se trouvait, dans la matinée du 29 juillet dernier, à la tête des troupes stationnées dans la rue Royale, à l’entrée du faubourg Saint-Honoré, sur la place et boulevard de la Madeleine et dans les rues alternantes. Il reçut la mission d’aller dissiper par la force les groupes d’habitants qui élevaient des barricades sur les derrières de la Madeleine, dans les rues perpendiculaires au boulevard, notamment dans les rues Godot-de-Moroy. Voulant éviter l’effusion de sang, ainsi qu’il y était parvenu la veille au soir dans le quartier des Invalides et dans le faubourg du Gros-Caillou, il se dirigea de manière à tourner plusieurs barricades et, allant seul, à cent pas en avant de sa troupe, il parvint à remplir par des moyens de conciliation ou des paroles de paix, une mission qui devait entraîner un sanglant résultat. Arrivé la veille de Versailles, d’où le 2e régiment de la garde avait été appelé en toute hâte, le colonel Guingret n’était point de ceux qui pouvaient approuver l’application de la force publique au renversement de la loi de l’Etat. Le sentiment civique lui faisait un remord du devoir de soldat, aussi, quelque exposé qu’il ait été, il n’a point fait diriger sur les citoyens des armes destinées à combattre l’ennemi. Vu ces circonstances, le colonel Guingret vous prie de constater et de certifier, en votre qualité de maire, et après enquête, l’esprit de sagesse et de modération qu’il a montré envers les citoyens, dans l’exercice de son devoir militaire. Qu’ayant surpris plusieurs groupes d’habitants derrière des barricades et travaillant encore à la fortifier, il ne leur a adressé que des paroles de paix, de conciliation, au lieu de les traiter avec hostilité, ce que d’autres ont fait, comme si des coups de fusil pouvaient détruire la justice et la sainteté d’une cause. J’ai l’honneur, etc. N.B. Aller aux enquêtes au coin de la rue Royale-Saint-Honoré, chez Drake près la Madeleine ou Anderson sur les boulevards, dans la rue Godot-de-Moroy, dans les maisons près desquelles la barricade a été construite ; à l’extrémité de cette même rue, dans la rue Neuve-des-Mathurins, nos 48, 50 et 27, rue de Sèze etc. » Le 10 septembre 1830, il fut invité par la mairie du (ancien) Ier arrondissement à se rendre chez le marchand de vins Boileau, 25, rue des Mathurins, afin de se faire reconnaître, et à se rendre avec Boileau à la mairie. Le 12 septembre 1830, il adressait cette nouvelle lettre au maire : « D’après l’observation que vous m’avez faite, hier, dans votre cabinet, je crois devoir vous rappeler que ma lettre n’a aucun trait à des barricades qui auraient été élevées près des maisons des sieurs Drake et Anderson mais bien à celles qui étaient construites dans les rues Godot-de-Moroy et Neuve-des-Mathurins. Je n’ai cité Drake et Anderson que parce que ces deux habitants peuvent avoir remarqué avec quelle sagesse et quels égards ma troupe, qui occupait l’espace compris depuis la place Louis XVI jusqu’à la rue Duphot, a constamment traité les citoyens. Le nom des personnes que je vous ai désignées hier et tous les habitants des maisons voisines peuvent vous éclairer sur les faits que j’ai eu l’honneur de vous citer. Je suis bien loin, monsieur le maire, d’avoir songé que vous pouviez certifier plus ou moins que ce qui serait parfaitement constaté. Je ne demande que la stricte vérité. » Il fut nommé commandeur de la Légion d’honneur le 14 septembre 1831. Il mourut le 11 janvier 1845 ; il était maréchal de camp, commandant la 3e brigaderie d’infanterie à Paris et l’Ecole militaire, et membre du comité consultatif d’état-major. On peut trouver dans l’Annuaire du département de la Manche, 17e année, 1845, les compléments d’indication biographique suivants : « Colonel du 51e de ligne en 1830, il est envoyé avec ce régiment à la Guadeloupe, et passe trois années de garnison sous le ciel dévorant du tropique. Cette époque de sa carrière est signalée par un trait d’énergique dévouement, de présence d’esprit et d’humanité qui ne le cède à aucun de ses hauts faits. Les Nègres s’insurgent dans la colonie. Le colonel Guingret peut écraser cette révolte avec les moyens matériels dont il dispose ; mais ce sont des Français qu’il faudrait combattre, et avant d’employer contre eux la force des armes, il veut épuiser les ressources de l’influence morale : seul, il se rend au milieu de ces hommes égarés, aux risques de devenir victime de leur fureur qui semblait ne plus avoir de frein ; il leur parle le langage de la raison, il s’adresse au faible de leurs instincts, il touche leurs âmes, il calme leurs passions, et, sans la moindre effusion de sang, tous les révoltés rentrent dans la voie du devoir. La croix de commandeur de la Légion d’honneur récompense Guingret de ce bel acte de courage civil, qui avait ses dangers comme l’héroïsme du champ de bataille. Elevé au grade de maréchal-de-camp, le 11 novembre 1837, Guingret passe l’année suivante en Algérie, où pendant quatre ans il exerce avec distinction plusieurs commandements. Aussi infatigable et non moins intrépide à l’âge de 55 ans qu’aux beaux jours de sa jeunesse , il donne en Afrique de nouvelles preuves de son énergie, de son intelligence et de sa capacité. C’est au retour de cette guerre contre les Arabes, guerre exceptionnelle qui impose de si rudes labeurs aux facultés physiques et morales, que le général Guingret est appelé au commandement d’une brigade d’infanterie à Paris. Et c’est dans ce poste de confiance que la mort est venue le frapper au milieu de ses compagnons d’armes. Ses funérailles ont eu lieu à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, à Paris, le 14 janvier 1845, en présence d’un immense concours de citoyens. Après le service religieux, le cortège, où les militaires étaient nombreux dans tous les grades, et qu’ouvrait le lieutenant-général Sébastiani à la tête de l’état-major général de la place de Paris, s’est mis en marche pour le cimetière du Montparnasse, lieu de la sépulture du brave que l’armée perdait. Sur la tombe, M. le colonel Paté, du 1er régiment de ligne, a retracé la belle vie militaire du général Guingret. M. Saint-Amant a pris ensuite la parole, comme ami du défunt, et a produit une émotion générale. Le respectable ecclésiastique, qui avait accompagné le corps, a terminé par quelques mots de consolation et d’éloge. La triste cérémonie s’est terminée par des décharges de mousqueterie, et la foule s’est écoulée en silence. » On trouve dans le numéro du Palamède, en date du 15 janvier 1845, le texte du discours prononcé par Saint-Amant, directeur de la revue, lors de la cérémonie. Le texte en est ainsi rédigé : « Un mot de plus, Messieurs ; un mot encore, avant de nous séparer et d’abandonner à la terre avide cette dépouille si chère et si regrettée. Un compagnon d’armes du brave général à qui nous rendons en ce moment ce triste et dernier devoir, nous a retracé, par des faits qui parlent d’eux-mêmes, ce que cette carrière, interrompue si inopinément, avait eu de glorieux et d’éclatant. Moi qui ai eu le bonheur de vivre dans l’intimité, pendant vingt-cinq ans, de cette âme si noble et si élevée, de cet esprit si grave et si maître de lui-même en toutes les circonstances, permettez à ma voix trop émue de rappeler ici quelques traits de sa vie privée, moins éclatants sans doute, mais non moins dignes de tous nos respects et de nos plus vives sympathies. Pierre-François Guingret, électrisé par le canon de Marengo, entra volontaire dans un régiment d’artillerie sous le héros qui, premier consul, relevait la fortune de la France, et l’appelait à ces destinées éclatantes dont le monde fut un instant ébloui. De race militaire, mais fils de ses œuvres, et doué d’une intelligence qui lui rendait tout facile, Guingret subit de glorieux examens et put entrer, sans autre protection que son mérite, dans cette Ecole polytechnique alors à son début, et dont la réputation devait résumer ce que l’instruction a de plus solide et de plus complet. Le fond de cette instruction se fit toujours sentir dans les positions plus élevées auxquelles fut successivement appelé ce jeune officier. Doué d’un tact sûr, animé de la plus louable ambition, chaque instant de sa vie était appliqué aux moyens les plus nobles et les plus certains en même temps, pour acquérir de la réputation et pour monter aux grades élevés qui permettent de servir plus utilement la patrie. Sous l’Empire, il n’était pas difficile de saisir de glorieuses occasions, aussi Guingret ne s’en fit-il pas faute, et dans tous les corps d’armée où il servit, quelques gouttes de son sang généreux attestèrent son passage. Il se signala aussi bien sous les yeux de l’empereur à Friedland que plus tard en Espagne et en Portugal, où il passa six années, assistant ainsi tour-à-tour aux deux phases de nos armes, et se montrant aussi bon officier sous les trophées de la victoire, que dans les circonstances périlleuses de nos désastres. Raconter tous les traits de courage dont il donna des preuves serait vous lire les ordres du jour de l’armée, et recommencer la nomenclature de ses états de service. Cependant, il ne m’est pas permis de passer sous silence ce qu’il fit en 1812 au passage du Douero, d’autant plus que récemment j’ai eu le bonheur d’entendre moi-même dans la bouche de nos ennemis les Anglais (je dis ennemis à cette époque), l’éloge d’un officier français qui combattait contre eux. Oui, Messieurs, il n’y a pas un an que, dans un banquet donné à Liverpool, un incident particulier ayant mis en avant le nom du général Guingret, un officier de l’armée de Wellington se leva et rendit publiquement, et dans les termes suivants, hommage à la bravoure de notre digne concitoyen. Je traduis littéralement le passage : “Le 28 octobre 1812, Soubam essaya de forcer le passage des ponts de Valladolid et de Simancas et celui de Tordesillas, sur le Douero : le premier était défendu par une compagnie de la septième division ; mais Halket, officier expérimenté, trouvant les Français en force et acharnés au second, l’attaqua, le fit sauter aussitôt et détacha le régiment de Brunswick pour renverser le pont de Tordésillas ; cette manœuvre fut rapidement exécutée, et la tour derrière les ruines de ce pont fut aussitôt occupée par un détachement de ce régiment. Le reste alla prendre position dans un bois de pins, à quelque distance ; les Français, à la vue de ce pont détruit, s’arrêtèrent indécis ; mais, bientôt après, une soixantaine d’officiers et de sous-officiers de bonne volonté, ayant à leur tête le capitaine Guingret, homme d’une grande résolution, construisirent à la hâte un petit radeau pour transporter leurs armes et leurs vêtements, et se jetèrent au milieu des flots, tenant leurs épées dans leurs dents, nageant d’une main et poussant le radeau devant eux. Protégés par la canonnade, ils traversèrent ainsi le Douero, bien que le courant fût impétueux et rapide et l’eau excessivement froide : ils parvinrent de l’autre côté ; et, sans même se donner le temps de reprendre leurs vêtements, ils prirent la tour d’assaut, forcèrent le régiment de Brunswick à abandonner la position, et restèrent maîtres du pont. Celle mémorable action d’éclat du capitaine Guingret eut une influence réelle sur les opérations du duc de Wellington.” Cet hommage véridique, et qui ne peut être suspect, Messieurs, fut couvert des applaudissements de l’assemblée, composée presque en entier d’Anglais. Honneur ! cent fois honneur au brave soldat qui fit oublier, même momentanément, les sentiments si invétérés des jalousies nationales ! Guingret, simple chef de bataillon, blessé quatre fois dans les campagnes d’Espagne et de Portugal, se trouve remplacer à la première brigade, dont il prit le commandement à la bataille d’Orthez, le général Foy qui avait été blessé ; Foy, général-orateur de si éloquente et si patriotique mémoire, avec lequel notreG uingret eut plus d’un trait de ressemblance, et que les circonstances seules n’ont pas aussi bien servi ! Rentré en France, et la paix proclamée, le commandant Guingret occupa ses loisirs à rassembler les matériaux qu’il rapportait de la Péninsule et fit imprimer son Histoire des guerres d’Espagne et de Portugal, ouvrage estimé et rare aujourd’hui, qu’il dédia à son ami le général Foy, bien en état d’apprécier le travail d’un officier qui, comme lui, maniait avec un égal succès la plume et l’épée. Oui, Messieurs, dans quelque position sociale qu’eût été placé celui que nous pleurons, il eût été remarquable. C’était un homme d’une droiture sans égal, cherchant à s’élever sans usurper sur les droits des autres, et ne voyant au but de son élévation que des devoirs plus rigoureux à remplir ; car il était l’homme du devoir avant tout ; aussi, placé dans les circonstances les plus difficiles, à ces époques de révolution où l’on se trouve entre un serment et des sympathies contraires, il sut se diriger de façon à commander l’estime à tous les partis. Quoiqu’attaché aux principes de la révolution de juillet, Guingret, suspect à l’exagération d’une opinion qui, dans le premier moment, ne pardonnait pas la fidélité à un drapeau dont les couleurs étaient changées, dut acheter le droit de servir activement dans son grade de colonel, en allant recevoir le baptême sur un champ de bataille nouveau pour lui, celui de la fièvre jaune. Il traversa l’Atlantique pour aller commander militairement la Guadeloupe. Il y comprit tout de suite, avec cette rectitude d’esprit qui le caractérisait, la position exceptionnelle de ces populations françaises, où l’esclavage n’est pas encore aboli. Dans une révolte de nègres, il sut, par une démarche hardie et en exposant sa personne, épargner l’effusion du sang et ramener l’esprit égaré de ces malheureux. L’emploi de la force brutale n’eût pas eu un résultat si prompt et si efficace et eût entraîné d’horribles catastrophes. Sur le rapport de cette affaire, le colonel Guingret fut immédiatement promu Commandeur de la Légion d’honneur. Après avoir conquis l’estime de tous les partis dans les Antilles, il put rentrer en France pour y reprendre, sans exciter la défiance, le grade qu’il avait déjà obtenu si légitimement sous le gouvernement précédent. Fait général en 1837, il fut servir en Algérie pendant quatre années, et a laissé sur cette terre des Scipion un de ses neveux, Léon Joubert, enfant de son adoption, qui, comme lui, a passé par tous les grades jusqu’à celui de capitaine dans le 2e régiment de la légion étrangère. Nous ne pouvons rien souhaiter de mieux à ce jeune capitaine que de marcher sur les traces de son oncle et de le faire revivre un jour. A son retour en France, Guingret était désigné pour le grade de lieutenant-général, et sans le cruel accident arrivé au prince royal, qui avait distingué Guingret, il eût été appelé aux honneurs d’une division militaire. Qui sait alors si, les événements ayant changé le théâtre, nous ne conserverions pas encore cet homme regrettable à tant de titres ? Tout se tient, tout est lié dans ce monde, et le coup qui nous frappa d’abord dans l’héritier du trône, a peut-être ici un retentissement que nous devons subir comme tous ceux qui tranchent nos destinées si fragiles et si incertaines. Mais si nous avons perdu le général Guingret avant que l’arrêt de la nature dût l’atteindre, son souvenir, du moins, vivra aussi longtemps parmi nous que nous serons sensibles à la réunion des qualités solides du cœur et de l’esprit. Guingret fut d’une trempe peu commune et d’une organisation très forte au moral comme au physique. La bravoure chez lui n’était pas inséparable du sentiment du danger : il le connaissait, le jugeait et ne s’en effrayait pas. Il a vu la mort approcher ; et comme il l’a dit, avec un calme admirable pendant cette longue agonie qui fut pour nous si pleine d’angoisses, plus poignantes encore par quelques lueurs d’espérance, il était prêt à payer son dernier tribut à l’humanité avec le même sang-froid sur un lit de douleur que sur un champ de bataille. Son courage et sa résignation, pendant sa cruelle maladie, ont été admirables, édifiants. Ame noble et magnanime, pendant soixante-dix jours de dépérissement, pas un murmure, pas un mot d’impatience ne lui sont échappés. Il ne semblait occupé que de la peine et du chagrin qu’il donnait à ceux qui l’entouraient, et parmi eux combien, devant tant de grandeur et de sublimité, n’eussent pas voulu prendre sur leurs jours pour ajouter aux siens ! On peut dire hardiment, non comme panégyriste, non comme flatteur (il n’en est plus pour les morts), mais comme ami de la vérité, que jamais deuil ne fut plus grand que celui de tous ceux qui ont assez connu le général pour apprécier tout ce qu’il y avait de trésors en lui. Il a conservé sa connaissance jusqu’au dernier moment, et tant que le cœur a eu quelques battements il a continué son service militaire, et a voulu mourir debout, pour ainsi dire, dans l’exercice de ses fonctions. Il avait en lui comme le sentiment intime de ce qu’il valait, de ce qu’il devait inspirer ; jusque dans l’expression de ses dernières volontés l’homme a dépouillé toute vanité : il ne veut d’autre cortège que celui de ses amis ; c’est dans leur empressement à lui rendre ce dernier hommage qu’il place toute la pompe de son ensevelissement, Il a deviné juste, Messieurs, et la douleur sincère, l’émotion si profonde dont cette triste enceinte est le témoin, sont plus éloquentes que ne peuvent l’être toutes les paroles et toutes les pompes officielles. Membre d’une société où ses récréations étaient encore des preuves de son intelligence supérieure, pendant trente ans il lui fut fidèle, et s’y acquit des droits à l’estime et à l’attachement de tous ses collègues. Depuis plusieurs années il en était le président, et sa mort a frappé chacun de nous comme une calamité de famille. Le vide immense qu’il laisse dans notre Cercle et le deuil de tous les cœurs attestent assez que le général Guingret n’était pas de ces hommes qu’on remplace facilement. Caractère plein de modération, de conciliation, mélange de fermeté et de douceur, d’un tact exquis, d’un esprit d’équité rare et d’une autorité de commandement extraordinaire sur lui-même, le général Guingret ne pouvait avoir et n’eut pas d’ennemis. Mais il connut les douceurs de l’amitié, l’inspira parce qu’il la partageait sincèrement. Il eût été digne de nous laisser des descendants qui eussent pu trouver encore en lui un modèle antique de piété filiale. Il n’y a pas encore deux ans, nous le voyions entourer sa mère plus qu’octogénaire des soins les plus touchants. Séparé d’elle tant qu’il habita les camps, son premier mouvement fut de l’appeler auprès de lui quand il prit le commandement du palais qu’il ne vient de quitter que pour la rejoindre dans cette terre de larmes et de désolation. Hélas ! deux années à peine se sont écoulées, et la mère et le fils ont disparu de ce monde... La fortune du général a été la gloire militaire. Ses titres de noblesse sont des feuillets arrachés aux Victoires et Conquêtes, ce livre d’or de notre siècle ; titres pour longtemps impérissables, parchemins qui survivront à sa cendre, comme, hélas ! ils survivront à tous ceux qui pleurent ici sur elle ! Adieu, Général. Si tout n’est pas encore poussière et insensibilité, jouis du moins encore une fois de l’émotion profonde de nos cœurs. Que les larmes de douleur et de regrets versées sur ta tombe te prouvent nos plus chères sympathies. Et si déjà ton âme a pris son essor vers le séjour de la paix éternelle, cet asile du juste sera pour toi la félicité, tandis que pour nous il n’y a que déchirement et douleur dans celle cruelle séparation. Adieu, noble et digne Guingret. » Guingret est l’auteur d’une Relation historique et militaire de la campagne de Portugal sous le maréchal Masséna, prince d’Essling, Limoges, chez Bargeas, mai 1817. Il demeurait 4, rue des Fossés-Montmartre en 1830. Archives de Paris VK3 45 ; Annuaire de l’état militaire de la France pour l’année 1823, publié sur les documents du ministère de la Guerre, avec l’autorisation du roi, Paris, Chez Levrault, 1823, p. 242 ; Histoire de France depuis l’année 1825 jusqu’à l’avènement de Louis-Philippe (7 août 1830), comte de Montgaillard, tome 4, Paris, Moutardier, 1839, p. 191 ; Annuaire du département de la Manche, 17e année, 1845, Saint-Lô, chez Elie fils, 1845, p. 478 ; Le Palmède, revue mensuelle des échecs, deuxième série, tome cinquième, Paris, 1845, p. 42 et suivantes ; base leonore de la Légion d’honneur, dossier LH/1245/28.