Hervier, Marc, Antoine
Biographie
Peintre, élève de David et de l’Académie royale des beaux-Arts. Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) Ier arrondissement. Il adressa, le 10 décembre 1830, à la Commission un long Exposé historique des faits des 28 et 29 juillet 1830, qui se sont passés dans la maison n° 255, rue Saint-Honoré au coin de celle de Rohan, dans lequel il expliquait sa contribution à la victoire des Parisiens. Cet exposé était précédé de quatre pièces additionnelles, qui donnent de précieuses indications biographiques. Elles sont ainsi rédigées : « 1. M. Hervier est père de trois garçons. Artiste peintre, élève de David et de l’Académie royale de peinture. A servi sa patrie pendant l’espace de quatre ans dans le 15e régiment de dragons, commandé par le colonel Barthélemy. A fait une partie de la campagne d’Austerlitz. Devant concourir pour le grand prix de Rome, il est rentré à Paris, escortant avec son régiment les contributions de guerre de l’Autriche. Obtint à Versailles son congé de réforme. 2. M. Hervier est neveu de célèbre père Hervier, doyen des anciens docteurs en Sorbonne et renommé prédicateur constitutionnel de 1789. Personne n’ignore la gloire qu’il s’est acquise à la chaire libérale de cette époque de notre première régénération. C’est lui qui, à la cathédrale de Paris, osa, dans les circonstances les plus sanglantes, avec une éloquence si sublime, si entraînante, propager, affermir les principes constitutionnels. On ne peut qu’être fier, en ces jours de gloires et de lumière, de porter un tel nom ! Son esprit indépendant et toujours porté vers les grandes idées libérales et d’innovations scientifiques le firent persécuter. Ce fut lui qui, par son énergique et foudroyante élocution, excita le peuple à faire disparaître de la capitale le noir séjour de l’oppression, la Bastille. Dans l’enthousiasme qu’il inspira, prêchant ses fameux discours patriotiques à Notre-Dame, le peuple ne savait comment lui prouver son admiration, sa gratitude. Apportez-moi comme la plus chère de mes récompenses la porte du premier cachot qui sera brisée dans ce séjour de tyrannie. La Bastille fut prise, et la porte du cachot fut arrachée et traînée avec ses horribles serrures et verrous aux pieds du bouillant et persuasif apôtre de la liberté. Ce monument de patriotisme appartient à sa maison et y fait le service d’une porte de sûreté ; mais son énorme serrure est conservée avec la plus grande vénération parmi les objets les plus précieux. 3. Propagateur des beaux-arts M. Hervier tenta à Londres de les y faire prospérer. Il y habita sept ans et y fonda un élégant établissement connu sous le nom de Lyceum of Fine Arts, lycée des beaux-arts. La nature de cette entreprise ne pouvant que faire honneur à la nation française, il était du devoir et des attributions de son ambassadeur de le protéger et de contribuer à sa prospérité. Mais le prince de Polignac, alors cet ambassadeur, auquel le prospectus de l’établissement fut communiqué, y voyant parmi tous les noms recommandables de professeurs de premier mérite de diverses nations, celui du jeune Benjamin Laroche, auquel le sieur Hervier avait confié les branches de la littérature, élocution et poésie française, le prince ne put pardonner à son génie d’avoir produit le poème des Funérailles de la liberté, qui imprimé et répandu dans Paris, bravant ainsi la tyrannie de l’ex-roi, lui valurent des persécutions et son exil en Angleterre. Ce grand crime du poète, martyr de la liberté, dont il dépeignait les tristes funérailles, causa la ruine du sieur Hervier en Angleterre, cet établissement, dont il reste des vestiges extérieurs, ayant été monté à grands frais avec le goût et le luxe français. Mais si la cause de la liberté à cette époque devait être funeste à la prospérité de M. Hervier, plus tard, elle lui ménageait l’occasion, à son tour, de se distinguer plus encore qu’en protégeant un de ses plus chauds partisans, au péril même de sa prospérité, c’est-à-dire en lui faisant en France exposer pour elle sa propre vie et lui donner en dédommagement la récompense promise à ses victimes, à ses héros. 4. Lors de l’invasion des armées dite alliées, le général prussien Blücher, au souvenir de ce que ses propriétés avaient souffert pendant le séjour des troupes françaises sur le territoire de sa nation, avait résolu de détruire le pont d’Iéna (entre Passy et le Champ-de-Mars), en 1815. Le sieur Hervier, que le hasard conduisit vers ce lieu, se promenant avec son épouse, s’aperçut des tentatives que faisaient de nombreux mineurs placés sur des bateaux pour faire sauter ce monument élevé à la gloire de notre campagne de Prusse. Déjà plusieurs détonations infructueuses s’étaient fait entendre de dessous plusieurs arches ; et de nombreux curieux, écartés par les sentinelles qui empêchaient l’approche du pont, ne songeaient qu’à détourner de ce lieu leurs pas et leur oisive indifférence. Mais l’indignation que le sieur Hervier manifesta, à la vue de cette violation du traité de Paris, qui mettait sous la sauvegarde des souverains les monuments de la capitale, produisit bientôt une fermentation dans les esprits et un rassemblement de Parisiens autour de lui. Les têtes s’échauffent, les sentinelles étrangères s’approchent avec brutalité, la baïonnette en avant pour dissiper ce groupe qui en peu d’instants comptait déjà plusieurs centaines de personnes. On refuse de s’éloigner mais un renfort de soldats le fait reployer vers Chaillot. Que ces puissances vaincues effacent les pages de l’histoire qui attestent nos triomphes, notre gloire ainsi que leurs défaites ! Elles veulent que rien n’en conserve le souvenir. Allons aux Tuileries, s’écrie le sieur Hervier, et instruisons le roi de ce qui se passe ici, il l’ignore sans doute et s’opposera à ce que la capitale perde un monument utile. Allons aux Tuileries, s’écrie-t-on de toute part. Sur la route un cabriolet se présente, conduit par un individu en costume de cour. Présumant avec de justes raisons que cet individu appartenait à la maison du roi, Monsieur, lui dit avec agitation le chef de cette colonne, vous n’apprendrez pas sans étonnement que les Alliés fassent en ce moment leurs efforts pour faire sauter le pont d’Iéna. La mine a déjà joué plusieurs fois. Si elle eût été plus habilement mise en œuvre ce monument n’existerait plus en ce moment où ils s’épuisent encore en de vains efforts. Que dites-vous ? reprit vivement et avec surprise cet individu. En êtes-vous certain ? Sur l’affirmative, il reprit de nouveau Le roi n’a pas connaissance de ce fait, je retourne au Château sur-le-champ. N’ayant été porté à instruire le chef de la nation de l’état des choses que par un simple mouvement patriotique et d’utilité publique, dégagé de tout autre calcul de récompense, M. Hervier se contenta d’avoir confié son important message à quelqu’un qui pouvant arriver plus tôt que lui, et plus aisément, auprès du roi et obtiendrait un résultat plus rapide et que requerrait la pressante circonstance du moment. M. Hervier se contenta donc d’avoir rempli ce devoir de citoyen et continua sa promenade vers le même endroit et il eut bientôt la douce satisfaction de voir cesser les travaux destructeurs et de pouvoir peut-être s’en attribuer la gloire. Le lendemain les papiers publics annoncèrent que Louis XVIII, instruit de la tentative des Prussiens pour détruire ce pont, faisait connaître son intention de s’y placer avec toute sa famille si les souverains alliés persistaient de nouveau à mettre à exécution ce projet. Ce fait, où il paraîtrait cependant (sans en être autrement certain) que M. Hervier fût la cause de la conservation du pont d’Iéna, n’est uniquement ici rapporté, ainsi que ceux qui précédèrent et qui suivent, que pour faire connaître à la Commission que ce n’est point dans une seule circonstance où le hasard a pu le placer, dans celle des 28 et 29 juillet, que le réclamant a développé avec énergie, dévouement illimité les vrais et purs sentiments d’un bon Français ; et qu’il a été, qu’il est et qu’il sera toujours prêt à en développer le noble caractère aux avantages de la patrie. » Son Exposé historique des faits des 28 et 29 juillet 1830 était ainsi rédigé : « Le réclamant sollicite votre attention sur le récit des événements qui se sont passés chez lui le 28 et 29 juillet 1830, rue Saint-Honoré n° 255, au coin de celle Rohan, maison de M. Moisard (voir Moizard), chapelier, au 3e au-dessus de l’entresol. Père d’une nombreuse famille, au milieu d’elle, au mépris des dangers, et d’une blessure de baïonnette à la main droite, qu’il reçut en cette circonstance, il osa s’opposer avec une héroïque fermeté à l’occupation de son logement par la garde royale (6e régiment), qui avait employé la ruse pour s’introduire dans les appartements, en contraignant une personne de la maison, dont la voix était connue de tous les habitants de la maison. Par cette surprise, ils obtinrent l’ouverture de tous les logements. A cette indigne introduction, lorsqu’il ne crut ouvrir qu’à une femme, M. Hervier ne put que se récrier sur la violation de ses foyers au mépris des lois de la nation. Ne craignez rien, dirent-ils, nous venons faire la visite des armes et nous vous laisserons tranquilles quand nous le serons nous-mêmes à ce sujet. La visite faite, ils allèrent, sans cérémonie, se placer aux croisées de l’appartement pour massacrer leurs nouvelles victimes. Alors, n’étant plus le maître de retenir son indignation, M. Hervier, quoique entouré de ses enfants et de son épouse, se jette au milieu d’eux, les conjure de ne point déshonorer leurs armes en faisant couler le sang de leurs frères, leur dépeint le danger auquel ils s’exposaient eux-mêmes en bravant ainsi l’opinion, le cri de la capitale et bientôt, à n’en pas douter, la masse entière des départements. Ne voyant point le danger auquel l’exposait un tel discours, n’ayant devant ses yeux que le tableau du massacre des braves dont il partageait l’opinion, qui allait être continué de ses croisées, l’éloquence du cœur lui fit continuer avec un nouveau feu. On vous emploie pour étouffer les sentiments qui devraient faire votre gloire et trouver votre appui. Ignorez-vous que ce peuple de frères, qu’un même transport anime, n’est groupé en armes autour de vous et spontanément devenu soldat sous un drapeau qui n’est plus le vôtre que parce que le cri de la patrie et des lois, longtemps comprimé s’est enfin fait entendre. Voyez de quoi sont capables les Français, ce que vous feriez vous-mêmes illisible, tant de bravoure. Déposez vos armes, malheureux soldats égarés illisible… de la liberté. Ce fut à son discours véhément et d’un patriotique enthousiaste que le commandant de ces soldats, voyant l’incertitude commencer à régner parmi eux et leurs armes prêtes à s’échapper de leurs mains, qu’il jugea nécessaire de faire évacuer sur-le-champ ces foyers ou l’air de la liberté circulait avec tant d’énergie, et dont la brûlante influence pouvait devenir dangereuse à l’esprit d’oppression que le silence et l’hésitation laissaient déjà présager affaibli dans ses soldats. Aussi, s’écria-t-il avec fureur Que f… vous dans cet appartement ? Sortez, sortez à l’instant, ne vous laissez pas endoctriner. Le local du sieur Hervier ayant six croisées de front, quatre sur la rue Saint-Honoré, deux sur celle de Rohan, précieuses pour établir une position d’où le massacre des citoyens commencé depuis longtemps pouvait se continuer avec succès, était important dans la situation actuelle mais ce lieu devait être conservé pur par l’effet d’un généreux dévouement. M. Hervier est le seul (souligné par Hervier, N.D.A), dans cette malheureuse et fatale maison, qui ait pu résister avec succès au régiment royal. Militaire sous le règne du héros qui conduisit si longtemps nos armées victorieuses, il n’avait pu voir flotter dans les airs qu’avec les plus vifs transports ces trois couleurs chéries, témoins de tant de hauts faits. Leur commotion électrique avait retenti jusqu’au fond de son cœur. Le dévouement à la patrie, le devoir de chaque citoyen qu’il réclamait de toute part avec cette éloquence muette qui lui enchaîna autant de héros que de Français, devait lui faire oublier, et sa famille et ses enfants pour suivre ses traces glorieuses. Le danger devait s’offrir sous plusieurs faces. En plusieurs occasions à cette famille dévouée. La harangue que le sieur Hervier osa tenir aux soldats en présence de leurs officiers, l’exposait au danger le plus éminent. On n’avait pas le droit d’attendre de la modération de la part de la garde royale. Elle était prête à frapper. Leurs armes s’étaient déjà trempées dans le sang français et ce sang précieux collait au moment même de toute part sous le fer et le plomb meurtrier. Le tocsin sonnait. Ce lugubre airain avait porté l’alarme dans l’âme de tous les citoyens, qu’il appelait aux armes, les ralliant sous le drapeau national. Ils avaient combattu, ils combattaient encore. Enfin le flambeau de la guerre avait incendié tous les cœurs, la mitraille se faisait entendre, le drapeau blanc, le drapeau tricolore étaient en présence ; la guerre à mort avait arboré ses noires et sanglantes couleurs et le sieur Hervier, n’ignorant pas l’état des choses, dans ses foyers osait haranguer la garde royale et prononcer le mot de liberté !!! Les lanciers, la gendarmerie avaient chargé sur le peuple les sabres à la main, sous les croisées mêmes du sieur Hervier, renversant tout ce qui se présentait. Ce premier acte d’hostilité, aussi remarquable qu’inattendu en cette place, produisit une indignation générale mais aucune démonstration extérieure. Seul, du milieu de sa famille, dont il partit un cri perçant, il osa s’écrier d’une voix formidable à travers de ses croisées A bas la gendarmerie ! à mort les assassins ! A bas Charles X ! Vive la constitution ! A ces acclamations patriotiques longtemps prolongées, l’attention des voisins et celle générale se dirigea vers l’endroit d’où elles partaient. A l’instant sifflèrent plusieurs balles qui traversèrent un tapis qui était placé sur le balcon, et sur lequel la main gauche du sieur Hervier était appuyée, lorsque de la droite il était encore à gesticuler, accompagnant ainsi ses acclamations patriotiques. Après quatre heures de combat, et de la plus héroïque attaque par les citoyens après quatre heures consécutives de crimes et d’une aveugle audace, la garde royale vit enfin en cette maison le dernier poste où elle combattait se briser en ses impuissantes mains le honteux étendard du plus stupide absolutisme. Ce fut en ce second moment dangereux et terrible où les satellites de cette cause expirante croyant trouver encore quelque espoir en reprenant la position qu’ils avaient perdue par l’ordre prudent du chef que refaisant de nouveaux et derniers efforts pour y rentrer, le sieur Hervier devait encore exposer sa vie. Ces misérables, animés par le vin, la poudre, l’argent qu’on leur avait distribués, n’écoutaient plus leur aveugle exaspération. Ici commencent de nouvelles angoisses, de nouveaux dangers, de nouvelles preuves de dévouement à la cause nationale. Avant de commencer ce récit, on doit dire qu’il n’y avait pas le moindre danger à courir en ouvrant ses portes à la garde royale pour occuper les croisées, il ne fut fait par eux aucune insulte, même aux habitants qui ne purent leur résister. Par conséquent, au moment où la garde somma d’ouvrir la porte de l’appartement du sieur Hervier, il aurait pu le faire et se retirer avec sa femme dans sa cuisine, et sur le derrière, et s’y fermant y être complétement à l’abri du combat préférablement même à l’appartement du devant, dans lequel depuis 5 heures du matin que commença la fusillade jusqu’à 4 heures où elle finit, il fut sans cesse exposé aux atteintes. Ceci reconnu, la sommation d’ouvrir la porte faite, et le refus constant d’y obéir, de consentir à l’introduction de soldats dont l’intention n’était certainement pas équivoque de continuer le massacre, déjà si horriblement connu, le refus donc était tout dévouement, tout inspiré par l’intérêt public n’ayant d’autre appréhension que celle de savoir que de ses six croisées… Sous ses yeux… Non, messieurs, nulle crainte de ces soldats parmi lesquels circulaient des habitants de la maison dont l’asile était si indignement violé ne retenait le sieur Hervier. L’amour, le seul amour de la patrie, de ses concitoyens dont il partageait l’opinion, et qu’il aurait voulu pouvoir aller seconder activement enflammait seul l’héroïsme de sa résistance. Ouvrez cette porte, s’écrièrent donc les soldats, en frappant avec précipitation, Ouvrez, on ne vous fera pas de mal. Non, non, s’écrie le sieur Hervier avec fermeté ; son épouse ayant vainement réclamé son silence, je n’ouvrirai pas. Ouvrez, reprennent-ils avec fureur, ou vous êtes mort. Allant sans doute conférer avec leurs camarades, il se fit quelque temps une interruption ; mais ils revinrent (pendant ce temps la fusillade de la rue Saint-Honoré ne décessait point). Ils n’obtinrent que la même réponse ; les blasphèmes, les menaces suivirent. Au même instant partirent plusieurs coups de feu ; une balle traverse la porte, qui par son extrême épaisseur semblait devoir résister, et, à la hauteur de la poitrine, cette balle traverse un cabinet, le chambranle d’une porte de cloison, brise un buste, enfin tout ce qui se trouve sur son passage, et sort rue Saint-Honoré par une vitre d’une de ces croisées tant convoitées. Plusieurs autres balles restèrent dans la muraille et dans le chambranle extérieur de la porte. Dans cette pénible situation, le sieur Hervier, environné de ses trois enfants en pleurs et de son épouse qu’il tenait dans ses bras, était derrière cette porte, protégé par l’épaisseur du mur qui les séparait des soldats d’après l’attaque en règle qui se disposaient. En frémissant, ils s’attendaient à tout moment à la voir se briser et renverser sur les frêles barricades qui la protégeaient et qu’on fortifiait à tout moment, se traînant le ventre contre terre, pour aller aux environs, à travers la fusillade du devant de la maison. Tout à coup, cette fusillade redouble dans les rues de Richelieu, Saint-Honoré et Rohan. Etait-ce les Parisiens qui étaient vainqueurs ? Il était à croire que cela était ainsi car les balles tombaient avec une nouvelle fureur dans le salon. Un lustre suspendu au plancher tomba presque en poussière au milieu de la famille épouvantée. Etat d’anxiété, d’incertitude, qui ne peut être apprécié que par celui qui l’a éprouvé ! Quelque peut être l’intérêt d’un pareil combat et de savoir le nom du vainqueur, il était de toute impossibilité d’approcher des croisées qui semblaient être devenues le point de mire général, c’eût été vouloir s’exposer à une mort certaine. Quelque temps après la fusillade s’engageait de même sur les derrières de la maison, sans savoir davantage quelle en était la cause. Bientôt cette malheureuse maison se trouva complétement entre deux feux. Circonstance des plus inespérées, qui sauva la vie à cette famille généreuse, qui pour détourner la foudre qui devait écraser les citoyens, s’était si imprudemment abandonnée au sort qui l’attendait si les soldats eussent été vainqueurs. Hélas ! Ne comptant pas sur ce secours inopiné, l’ingratitude envers ses bienfaiteurs était son partage, de même que ces vainqueurs étaient ignorants de leur bienfait. Ce redoublement d’activité du combat provenait de l’arrivée subite des braves, qui après avoir pris successivement l’Hôtel de ville, le Louvre, les Tuileries, voulaient encore ajouter à leur gloire en venant au secours de leurs frères d’armes de la rue Saint-Honoré, combattant sous le feu de cette citadelle. Une partie de ces généreux libérateurs s’était détachée de la masse de ces combattants et ce fut à la division qu’ils opérèrent chez l’ennemi que non seulement la victoire se détermina enfin mais que la famille Hervier dut son salut. La maison qui prêta si officieusement son assistance est celle du charcutier de la rue Rohan, dont la cour est mitoyenne aux deux bâtiments. Elle ne pouvait que contribuer puissamment à réduire cette troupe de forcenés et à détourner l’attaque dirigée depuis longtemps sur la dangereuse porte du sieur Hervier, les soldats étant réduits à se défendre. Après la victoire enfin déterminée, les cris de Vive la charte ! Vive la France retentissant de toute part dans les airs, ne laissèrent plus de doute que la cause sacrée de la liberté ne triomphât. Les barricades se dérangent et la porte s’ouvre à ces libérateurs de la patrie. La commission refusera-t-elle ici un hommage au dévouement philanthropique et national si bien caractérisé du sieur Hervier ? Quel que soit son jugement en ouvrant sa porte aux généreux vainqueurs dont il pouvait espérer avoir sauvé une partie, il reçut de lui-même sa première récompense. Quoi qu’il en soit de ces dangers passés, après que la garde royale accablée des pertes qu’elle avait essuyées eut enfin reconnu son vainqueur, et qu’elle fut traitée avec une magnanimité sans exemple, il restait encore des dangers réels à redouter pour l’habitation qui avait été si indignement investie et contrainte d’assister au plus horrible des spectacles. Ces dangers se présentèrent lors de l’arrivée soudaine des patriotes dans cette redoutable citadelle, venant d’être prise d’assaut après tant de sang répandu et dont l’angle dominant des rues avait lancé si impitoyablement la mort, indistinctement, sur les femmes et les enfants. Quel spectacle était réservé à ce moment le plus beau de la journée, celui où respirant l’air de la liberté, les portes s’ouvrirent. L’aspect de tous les maux de la guerre accumulés vint s’offrir tout à coup aux yeux épouvantés. Plus de soldats, tout avait fui, cherchant un asile protecteur, demandait la vie. Le sang ruisselait sur les degrés. Ici des victimes expirantes !... Là, des victimes expirées !... entassées dans chaque logement !.... et c’était des Français… des braves…, qui devaient être nos défenseurs contre l’étranger, qui renversés sur leurs armes, l’œil mourant tendant une main repentante semblaient gémir de leur funeste obéissance !... et c’était des Français qui les avaient déchirés !!... ah ! cruel spectacle ! affligeants et ineffaçables souvenirs ! éloignez-vous de nos cœurs encore glacés d’effroi !!! Si le moment donc de la rapide entrée des vainqueurs fut le plus beau, le plus sublime, le plus digne des fastes du courage, et de la générosité libérale, il fut aussi celui où la vengeance inconsidérée pouvait exercer ses aveugles fureurs. Ils pardonnaient aisément à l’ennemi, en saisissant ses armes, ses cartouches pour voler à de nouveaux triomphes. Mais l’œil hagard, le visage enflammé par l’indignation, couvert de sueur, de poussière, et de sang, l’attitude offensive de leurs armes, prêtes à tirer indistinctement sur le soldat, sur ceux qu’ils accusent d’avoir contribué au massacre de leurs camarades, les rendaient aussi effrayants que redoutables. Mais le cri de la patrie Vive la France, vive la Charte devait faire tomber à l’instant ces armes menaçantes. Cependant l’un d’eux, dans sa fureur, osa lever la crosse de son fusil sur la tête de celui auquel il devait peut-être la vie. Ces scènes affligeantes et dangereuses se renouvelèrent souvent pendant plusieurs jours où la maison fut visitée par de nombreux curieux en armes qui presque tous dans leur injuste emportement étaient prêts à se livrer à des actes les plus condamnables. Plusieurs mêmes ne purent s’empêcher d’avouer que leur intention pendant le combat avait été, et était encore, d’incendier une maison que la résistance militaire avait rendu si meurtrière. Conclusions. Tels sont messieurs les événements dans lesquels M. Hervier a pris part le 28 et 29 juillet 1830. Quoique n’ayant pas agi à l’extérieur activement, il considère avoir coopéré en harmonie, soit en pensée soit en parole soit en action à remporter la grande victoire. Si aucune place n’avait abrité l’armée du coupable Charles X si l’Hôtel de ville, le Louvre, les Tuileries avaient pu refuser leurs portes, combien de victimes eussent été épargnées ? et osons-nous en pouvons-nous énumérer le nombre ? La conduite du réclamant lui vaudra peut-être l’attention de la Commission. Il pense s’être mis au niveau des récompenses nationales puisqu’il est vrai qu’au milieu des plus grands périls quarante soldats par lui ont été mis dans l’impuissance de combattre, ont été pour ainsi dire désarmés, vaincus par son dévouement par sa bravoure et que quatre fois dans ces journées mémorables il a exposé sa vie et sa famille. La première, par la harangue qu’il osa diriger sur la garde royale contre les principes de la tyrannie auxquels elle servait d’instrument aveugle. La deuxième, en s’exposant gratuitement par ses acclamations patriotiques qu’il fit éclater contre la gendarmerie dans sa charge le 28 juillet dans la rue Saint-Honoré. La troisième en s’exposant à la violence à voir briser la porte de son domicile par le 6e régiment de la garde, au refus de lui livrer son appartement, pour faire usage de ses six croisées contre la vie des citoyens. La quatrième la blessure de baïonnette qu’il reçut à la main droite au moment où il se jeta à travers les soldats. Les dangers que le sieur Hervier a courus de tomber victime de l’indignation des patriotes ne peut être placé parmi les actions de bravoure, quoique ayant en cette épineuse circonstance, été obligé de montrer toute la force de son caractère pour maintenir l’indignation du peuple armé, qui l’accusait d’avoir reçu les soldats, et d’avoir contribué ainsi au massacre de la population. Une note, dans laquelle [dans laquelle il dressa la liste de, N.D.A.] beaucoup d’objets victimes de la fusillade, a été déposée à la commission des indemnités. Enfin, quelques circonstances de la vie civile et militaire du réclamant, et qui ne seraient sans doute pas sans intérêt pour messieurs de la Commission pouvant l’éclairer sur l’esprit patriotique et la famille du réclamant Hervier, plusieurs pièces seront ici jointes. La Commission ne pourra refuser la plus haute estime aux deux discours imprimés qui furent prononcés à la cathédrale de Paris en 1789 et produisirent à cette époque l’enthousiasme du patriotisme. L’auteur est oncle de M. Hervier (ci-joints les deux discours). Un tel exemple dans une famille, de telles pensées à méditer devaient en son sein trouver des imitateurs. L’amour de la patrie, des défenseurs intrépides. Quoique peu opulent, mais riche en sentiments pour son pays, il dédaigne en ce jour tout intérêt pécuniaire. L’honneur, le seul, l’ineffable honneur de porter la précieuse décoration du brave, qui le fit tant de fois palpiter sur la terre de la Germanie, sous ce même drapeau tricolore du héros qui rendit tant de peuple tributaires suffit à ses vœux. Père de famille, il n’ambitionne cette insigne faveur que pour en voir rejaillir les effets sur elle et lui offrir sans cesse le puissant stimulant, la noble récompense que la patrie reconnaissante accorde à ses plus chers, à ses plus dignes enfants. Une dernière pensée terminera ce long exposé. Avoir renversé cinquante soldats dans ces jours belliqueux au milieu des plus grands périls eût été un fait digne de récompense. Le sieur Hervier a fait plus. Ils ont été mis hors de combat, vaincus, désarmés pour ainsi dire et conservés à la France, à la nature dont ils étaient les enfants égarés. Quel avantage à les avoir percés de coups mortels ! Ils respirent pour leur patrie, pour leurs familles, et sont déjà peut-être rangés sous les couleurs nationales. Si quelques circonstances exigeaient éclaircissement, veuillez, messieurs, m’en instruire, me les demander, je me ferai le plus pressant devoir d’obéir à vos ordres. C’est avec le plus grand regret que je ne peux joindre en ce moment qu’un seul des discours patriotiques de mon oncle, le père Hervier, leur ancienneté les rend difficiles à trouver mais sous peu de jours, j’espère en trouver un qui est peut-être encore supérieur celui qui est joint ici, qui a été prononcé en juillet 1791. » Il déposa un dossier à la Commission des Réclamants ([ancien] Xe arrondissement), sise 10, rue Bourg-Labbé. Hervier est le père d’un autre artiste peintre connu. Hervier demeurait 255, rue Saint-Honoré au coin de la rue de Rohan, au-dessus du chapelier ; 7, rue du Roule en décembre 1830 ; 43, rue du Four-Saint-Germain en 1831. Archives de Paris VD6 92, Mairie du (ancien) Ier arrondissement ; Archives de la préfecture de police AA 389.