Hutin
Biographie
Il participa avec Dumas, Alexandre (voir ce nom) à l’enlèvement des poudres de Villers-Cotterêts (Aisne). Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, raconta ainsi l’épisode : « […] On avait tant gaspillé de poudre, qu’on ne savait plus où en prendre.
– Je vous donne ma parole d’honneur, disait La Fayette à Etienne (voir Arago, Etienne, Vincent), qui ne pouvait pas croire à cette pénurie de munitions, que, si Charles X revenait sur Paris, nous n’aurions pas quatre mille coups de fusil à tirer !
J’avais entendu cette réponse et je ne l’avais point laissée tomber à terre.
Lorsque Arago se fut éloigné, je m’approchai de La Fayette.
– Général, lui dis-je, ne vous ai-je pas entendu répondre tout à l’heure à Arago que vous manquiez de poudre ?
– C’est la vérité, me dit le général ; seulement, j’ai peut-être eu tort de l’avouer.
– Voulez-vous que j’en aille chercher, de la poudre ?
– Vous ?
– Sans doute, moi.
– Et où cela ?
– Mais où il y en a... Soit à Soissons, soit à La Fère.
– On ne vous la donnera pas.
– Je la prendrai.
– Comment ! vous la prendrez ?
– Oui.
– De force ?
– Pourquoi pas ? on a bien pris le Louvre de force !
– Vous êtes fou, mon ami, me dit le général.
– Mais non, je ne suis pas fou, je vous jure !
– Allons, rentrez chez vous ; vous êtes fatigué ; vous ne pouvez plus parler... On m’a dit que vous aviez passé la nuit ici.
– Général, donnez-moi un ordre pour aller prendre de la poudre.
– Mais non, cent fois non !
– Décidément, vous ne voulez pas ?
– Je ne veux pas vous faire fusiller.
– Soit. Mais vous voulez bien me donner un laissez-passer pour arriver près du général Gérard.
– Oh ! quant à cela, volontiers. Monsieur Bonnelier, faites un laissez-passer pour M. Dumas.
– Bonnelier est occupé, mon général. Je vais le faire moi-même, et vous le signerez tout de suite..
Vous avez raison, je vais rentrer chez moi, je suis éreinté !
Et j’allai à une table où j’écrivis un laissez-passer conçu en ces termes : “30 juillet 1830, à une heure.
Laissez passer M. Alexandre Dumas près du général Gérard.”
Je présentai au général La Fayette le papier d’une main et la plume de l’autre.
Il signa.
Je tenais mon ordre.
– Merci, général, lui dis-je.
Et, comme le laissez-passer était de mon écriture, j’ajoutai après ces deux mots : “général Gérard”, la phrase suivante : “A qui nous recommandons la proposition qu’il vient de nous faire.
Muni de ce laissez-passer, je me rendis à l’instant même chez Laffitte, et je pénétrai jusqu’au général.
Le général m’avait vu enfant chez M. Collard ; je me nommai ; il me reconnut.
– Ah ! c’est vous, monsieur Dumas ! me dit-il. Eh bien, quelle est cette proposition ?
– La voici, général... M. de La Fayette a dit tout à l’heure devant moi, à l’hôtel de ville, que l’on manquait de poudre, et que, si Charles X revenait sur Paris, il n’y aurait peut-être pas quatre mille coups de fusil à tirer.
– C’est vrai, et, comme vous le voyez, c’est assez inquiétant.
– Eh bien, j’ai offert au général La Fayette d’en aller prendre, de la poudre.
– Où cela ?
– A Soissons.
– Comment la prendre ?
– Comme on prend... Il n’y a pas deux façons de prendre, il me semble. Je demanderai poliment de la poudre.
– A qui ?
– Au commandant de place, donc.
– Et s’il la refuse ?
– Je la prendrai.
– Voilà où je vous attends... Encore une fois, comment la prendrez-vous ?
– Ah ! cela me regarde !
– Ainsi, telle est la proposition que me recommande le général La Fayette ?
– Vous voyez, la phrase est précise : “... Du général Gérard, à qui nous recommandons la proposition qu’il vient de nous faire.
– Et il n’a pas trouvé votre proposition insensée ?
– Je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que nous l’avons discutée un instant ensemble.
– Et il ne vous a pas dit qu’il y avait vingt chances contre une pour que vous fussiez fusillé dans une pareille expédition ?
– Je crois que cette opinion a, en effet, été émise par lui.
– Et, malgré cela, il m’a recommandé votre proposition ?
– Je l’ai convaincu.
– Mais pourquoi ne vous a-t-il pas, alors, remis lui-même l’ordre que vous me demandez ?
– Parce qu’il a prétendu, général, que les ordres à donner aux autorités militaires vous regardaient, et non pas lui.
Le général Gérard se mordit les lèvres.
– Hum ! fit-il.
– Eh bien, général ?
– Eh bien, c’est impossible !
– Comment, impossible ?
– Je ne puis pas me compromettre au point de donner un pareil ordre.
Je le regardai en face.
– Pourquoi pas, général ? lui dis-je. Je me compromets bien au point de l’exécuter, moi ?
Le général tressaillit et me regarda à son tour.
– Non, dit-il, non ! je ne puis pas... Adressez-vous au gouvernement provisoire.
– Ah ! oui, votre gouvernement provisoire ! avec cela qu’il est facile à trouver ! Je l’ai cherché de tous les côtés ; je me le suis fait indiquer par tout le monde, et, là où l’on m’a adressé, je n’ai jamais vu qu’une grande salle déserte, avec une table au milieu, des bouteilles de vin et de bière vides sur la table, et, dans un coin, à un bureau, une espèce de plumitif écrivant... Croyez-moi, général, puisque je tiens la réalité ne me renvoyez pas à l’ombre, et signez-moi l’ordre en question.
– Vous le voulez absolument ? me dit-il.
– Je le désire, général.
– Et vous ne vous en prendrez qu’à vous du mal qui pourra vous arriver ?
– Voulez-vous que je vous donne d’avance décharge de ma personne ?
– Ecrivez l’ordre vous-même.
– A la condition, général, que vous voudrez bien le recopier tout entier de votre main... L’ordre aura plus de puissance étant autographe.
– Soit.
Je pris un morceau de papier, et j’écrivis ce modèle d’ordre : “Les autorités militaires de la ville de Soissons sont invitées à remettre à l’instant même à M. Alexandre Dumas toute la poudre qui pourra se trouver, soit dans la poudrière, soit dans la ville. Paris, ce 30 juillet 1830.”
Je présentai le papier au général Gérard.
Il le prit, le lut et le relut.
Puis, comme s’il oubliait que je lui eusse demandé un ordre autographe, il prit une plume :
– Puisque vous le voulez..., dit-il.
Et il signa mon ordre.
Je le laissai faire ; j’avais mon idée.
– Merci, général.
– Vous êtes content, alors ?
– Très content !
– Vous n’êtes pas difficile...
Et il rentra dans le salon.
Je tenais encore la plume, et, au-dessus de son nom, j’écrivis : “Le ministre de la Guerre.
La première interpolation m’avait assez bien réussi pour que j’en risquasse une seconde.
Grâce à cette seconde interpolation, l’ordre était ainsi conçu : “Les autorités militaires de la ville de Soissons sont invitées à remettre à l’instant même à M. Alexandre Dumas toute la poudre qui pourra se trouver, soit dans la poudrière, soit dans la ville. Le ministre de la Guerre, Gérard. Paris, ce 30 juillet 1830.”
Ce n’était pas fini, comme on pourrait le croire.
J’avais un ordre pour les autorités militaires signé Gérard ; je voulais une invitation aux autorités civiles signée La Fayette.
Je comptais beaucoup sur la réputation militaire du général Gérard ; mais je comptais bien autrement encore sur la popularité du général La Fayette ; d’ailleurs, une des signatures compléterait l’autre.
De retour à l’hôtel de ville, je fis demander La Fayette ; il vint.
– Eh bien, me dit-il, vous n’êtes pas encore couché ?
– Non, général, je pars.
– Pour quel endroit ?
– Pour Soissons.
– Sans ordre ?
– J’ai un ordre du général Gérard.
– Gérard vous a donné un ordre ?
– Avec enthousiasme, général.
– Oh ! oh ! je voudrais bien voir cet ordre-là.
– Le voici.
Il le lut.
– “Ministre de la Guerre” ? dit-il après avoir lu.
– Il a cru que cela pourrait me servir.
– Alors, il a bien fait.
– Et vous, général, ne me donnerez-vous rien ?
– Que voulez-vous que je vous donne ?
– Une invitation aux autorités civiles de seconder le mouvement révolutionnaire que je vais tâcher d’imprimer à la ville... Vous comprenez bien que je n’espère réussir qu’à l’aide d’une surprise populaire.
– Volontiers... Il ne sera pas dit que, lorsque vous risquez votre vie dans une pareille entreprise, je ne risquerai rien, moi.
Il prit une plume, et, cette fois, tout entière écrite de sa main et de sa fine écriture, il rédigea l’espèce de proclamation suivante : “Aux citoyens de la ville de Soissons,
Citoyens,
Vous savez ce qui s’est passé à Paris pendant les trois immortelles journées qui viennent de s’écouler ?
Les Bourbons sont chassés, le Louvre est pris, le peuple est maître de la capitale.
Mais les vainqueurs des trois jours peuvent se voir arracher par le manque de munitions la victoire qu’ils ont si chèrement acquise. Ils s’adressent donc à vous, par la voix d’un de nos combattants, M. Alexandre Dumas, pour faire un appel fraternel à votre patriotisme et à votre dévouement.
Tout ce que vous pourrez envoyer de poudre à vos frères de Paris sera considéré comme une offrande à la patrie.
Pour le gouvernement provisoire. Le commandant général de la garde nationale.
La Fayette, Hôtel de ville de Paris, ce 30 juillet 1830.”
On voit que cette proclamation ne contenait, à tout prendre, qu’un appel au dévouement et au patriotisme. Ce n’était pas tout à fait ce que j’eusse voulu ; mais, enfin, force me fut de m’en contenter.
J’embrassai le général La Fayette, et je descendis quatre à quatre les degrés de l’hôtel de ville.
Il était trois heures de l’après-midi ; les portes de Soissons, ville de guerre, fermaient à onze heures du soir ; il s’agissait d’arriver à Soissons avant onze heures du soir, et j’avais vingt-quatre lieues à faire.
Sur la place, j’aperçus un jeune peintre de mes amis, nommé Bard (voir Bard, Jean, Auguste). C’était un beau jeune homme de dix-huit ans, à la figure calme et impassible comme un marbre du XVe siècle.
Il ressemblait au saint Georges de Donatello.
L’envie me prit d’avoir un compagnon de route, ne fût-ce que pour me faire enterrer, si la double prédiction du général La Fayette et du général Gérard se réalisait.
J’allai à lui.
– Eh ! Bard, cher ami, lui dis-je, que faites-vous là ?
– Moi ? dit-il. Je regarde... C’est drôle, n’est-ce pas ?
– C’est plus que drôle, c’est magnifique ! Qu’avez-vous fait dans tout cela, vous ?
– Rien... Je n’avais pour toute arme que la vieille hallebarde qui est dans mon atelier.
– Voulez-vous vous rattraper d’un seul coup ?
– Je ne demande pas mieux.
– Venez avec moi, alors.
– Où cela ?
– Vous faire fusiller.
– Je veux bien.
– Bravo ! Courez jusqu’à la maison ; prenez mes pistolets à deux coups ; faites seller mon cheval, et venez me rejoindre au Bourget.
J’ai oublié de dire que, sur les premiers fonds de Christine, j’avais acheté un cheval à ce même Chopin (voir Choppin, Henri) que, dans la matinée du 29, on avait pris pour l’empereur sur la place de l’Odéon.
– Qu’est-ce que c’est que Le Bourget ? me demanda Bard.
– Le Bourget, c’est le premier relais de poste sur la route de Soissons.
– Pourquoi votre cheval, puisqu’il y a un relais de poste ?
– Ah ! voici... c’est que le maître de poste pourrait avoir éloigné ses chevaux ; c’est que ses chevaux pourraient avoir été pris ; c’est qu’enfin je ne puis pas emmener ma voiture, à cause des barricades, et que tous les maîtres de poste, malgré l’article de la loi qui les y oblige, n’ont pas de voitures de poste sous leurs hangars. Donc, vous comprenez bien ceci, mon cher : si nous trouvons une voiture, nous partirons en voiture ; si nous ne trouvons qu’un cheval, nous partirons côte à côte, à franc étrier : si nous ne trouvons rien du tout, il nous restera mon cheval ; vous monterez en croupe derrière moi, et nous représenterons à nous deux la plus belle moitié des quatre fils Aymon.
– Compris.
– Ainsi, mon cheval et mes pistolets à deux coups... Le premier arrivé au Bourget attendra l’autre.
– Je cours toujours ! s’écria Bard en s’élançant du côté du quai Pelletier..
– Et moi aussi, répondis-je en enfilant la rue de la Vannerie, laquelle conduisait tout droit à la rue Saint-Martin, mon chemin le plus direct pour arriver à La Villette.
Un mot sur ce qui se passait au moment où Bard courait à toutes jambes le long du quai Pelletier, et où j’en faisais autant le long de la rue Saint-Martin.
Etienne Arago, débarrassé de ses hommes, rentrait au National
– Ah ! sais-tu une nouvelle ? lui dit Stapfer (voir Albert, Stapfer, Frédéric, Alexandre).
– Laquelle ?
– Thiers est retrouvé.
– Ah ! bah ! Et où est-il ?
– Il est là-haut... Il cherche un sujet d’article.
– Eh bien, je lui en apporte un.
– Tu sais qu’il est défendu d’entrer dans son cabinet quand il travaille ?
– Bah ! on est bien entré dans celui du roi
– Alors, entre ; tu lui donneras cette raison-là, et il sera bien difficile s’il ne la trouve pas bonne.
Arago entra.
Thiers se retourna pour voir quel était l’impudent qui violait la consigne.
Il reconnut Arago.
Arago venait de jouer un rôle immense dans le drame en cours de représentation.
La figure de l’illustre publiciste, déjà renfrognée, s’adoucit donc à sa vue.
– Ah ! c’est vous ! dit-il.
– Oui... Je vous cherche pour vous donner un sujet d’article.
– Lequel ?
Arago lui raconta toute l’aventure de Montrouge, et comment M. le duc de Chartres avait pu partir à temps 1.
Thiers écoutait avec la plus grande attention.
– Eh ! eh ! dit-il quand Arago eut fini, qui sait ? vous avez peut-être sauvé la vie à un fils de France...
Arago resta la bouche béante et les yeux démesurément ouverts.
Voilà donc où le vent soufflait le 30 juillet 1830, à trois heures un quart de l’après-midi.
Ce vent changea les dispositions de Thiers, qui, au lieu de faire son article, se leva et courut chez Laffitte.
A mon retour de Soissons, nous verrons ce qu’il fit.
Hue, Polignac ! – André Marchais. – Le maître de poste du Bourget. – J’arbore les trois couleurs sur ma voiture. – Bard me rejoint. – M. Cunin-Gridaine. – Le père Levasseur. – Lutte avec lui. – Je lui brûle la cervelle. – Deux anciennes connaissances. – La terreur de Jean-Louis. – Halte à Villers-Cotterêts. – Hutin. – Souper chez Paillet.
En arrivant à La Villette, je ne pouvais plus mettre une jambe devant l’autre.
Par bonheur, j’avisai un cabriolet.
– Cocher, lui dis-je, dix francs pour me conduire au Bourget ?
– Quinze !
– Dix !
– Quinze !
– Va te promener !
– Allons, montez, notre bourgeois...
Je montai et nous partîmes.
Le cheval était mauvais marcheur, mais le cocher était bon patriote. Quand il sut combien j’étais pressé de partir, et dans quel but je partais !
– Oh ! dit-il, ce n’est pas étonnant que mon cheval ne veuille pas trotter, alors : je l’ai baptisé Polignac, parce que c’est un fainéant dont on ne peut rien faire... Mais soyez tranquille, nous arriverons tout de même.
Et, prenant son fouet par la pointe, il se mit à frapper avec le manche, au lieu de cingler avec la lanière, en hurlant :
– Allons ! hue, Polignac !
A force de hurlements, de jurons, de coups de fouet, nous arrivâmes en une heure au Bourget.
Le malheureux cheval était sur les dents ; je crus que lui aussi, comme son illustre homonyme, avait vu son dernier jour.
Je payai les dix francs convenus ; j’ajoutai noblement quarante sous de pourboire, et j’entrai dans la cour de la poste.
Justement, le maître de poste faisait atteler son cabriolet.
Je marchai à lui, je me nommai, je lui montrai l’ordre du général Gérard, la proclamation du général La Fayette, et je lui demandai de me fournir les moyens d’exécuter ma mission.
– Monsieur Dumas, me dit-il, j’attelais mon cheval pour aller chercher des nouvelles à Paris ; vous m’en donnez, et de bonnes : je n’ai plus besoin d’y aller. Je vais faire mettre des chevaux de poste au cabriolet, et vous faire conduire jusqu’au Mesnil ; si vous ne trouvez pas de voiture au Mesnil, vous garderez mon cabriolet, et, à votre retour, vous le réintégrerez sous la remise.
On ne pouvait pas mieux parler.
Sur ces entrefaites, je m’entendis appeler par mon nom ; ce ne pouvait déjà être Bard. Je me retournai.
C’était André Marchais, un de nos plus ardents et de nos plus purs patriotes. Il arrivait de Bruxelles, où la nouvelle de l’insurrection n’était parvenue que la veille.
Nous nous embrassâmes de grand cœur. J’ai su, depuis, qu’en arrivant à Paris il avait trouvé un mandat d’amener signé du duc de Raguse, et qui lui était commun avec le général La Fayette, Laffitte et Audry de Puyraveau.
Pendant que nous nous embrassions, les chevaux avaient été attelés à ma voiture et à celle de Marchais, et Marchais partait pour Paris.
– A vos ordres, reprit le maître de poste, qui s’étonnait de mon peu d’empressement.
– Pardon, répondis-je, mais j’attends un camarade qui doit arriver de Paris avec mon cheval et des pistolets... Je compte même, si vous le voulez bien, laisser mon cheval chez vous en échange de votre cabriolet.
– Laissez tout ce que vous voudrez.
Nous jetâmes un regard sur les lointains de la route ; rien ne paraissait encore.
– Nous aurions le temps, dis-je au maître de poste, de confectionner un drapeau tricolore.
– Pour quoi faire ? demanda-t-il.
– Pour mettre sur votre cabriolet... Cela indiquera à quelle opinion nous appartenons, et servira à ce qu’on ne nous arrête pas, nous prenant pour des fugitifs.
– Eh ! eh ! fit le maître de poste en riant, peut-être bien qu’on vous arrêtera, au contraire, parce que vous aurez l’air de tout autre chose.
– N’importe, je serais flatté de naviguer sous les trois couleurs.
– Ah ! quant à cela, c’est bien facile !
Il traversa la rue et entra chez un marchand de rouenneries toiles rayées et à carreaux ; nous achetâmes un demi-mètre de mérinos blanc, un demi-mètre de mérinos bleu, un demi-mètre de mérinos rouge, à la condition qu’on nous livrerait ces trois demi-mètres cousus les uns aux autres, et le tout cloué sur un manche à balai.
Au bout de dix minutes, le drapeau tricolore était terminé ; il coûtait douze francs, le manche à balai compris.
On l’assujettit avec deux cordes à la capote du cabriolet.
Comme nous achevions cette besogne, nous aperçûmes Bard, qui arrivait au grand galop sur mon cheval.
Je lui fis signe de se hâter, s’il était possible.
Il ne pouvait pas aller plus vite. Enfin, il nous joignit.
– Ah ! dit-il, vous avez trouvé un cabriolet, tant mieux : j’ai déjà le derrière en compote !
Puis, mettant pied à terre :
– Voilà votre cheval et vos pistolets, dit-il.
– Vous n’avez pas pensé à prendre une chemise ?
– Ma foi, non !... Vous ne m’avez point parlé de chemise, il me semble.
– Non, et c’est moi qui suis dans mon tort... Remettez le cheval au garçon d’écurie, gardez les pistolets, et montez vite ! il est cinq heures !
– Cinq heures moins un quart, dit le maître de poste en regardant à sa montre.
– Croyez-vous que nous arrivions à Soissons avant onze heures du soir ?
– Ce sera difficile... Mais, enfin, on a fait tant de miracles depuis trois jours, qu’il n’y aurait rien d’impossible à ce que vous fissiez celui-là.
Et il ordonna au postillon d’enfourcher le cheval.
– Y êtes-vous ? demanda-t-il.
– Oui.
– Alors, en route, postillon ! et toujours au galop, tu entends ?
– C’est convenu, bourgeois, dit le postillon.
Et il enleva la voiture d’un galop enragé.
– Vous savez que les pistolets ne sont pas chargés ? me dit Bard.
– Bon ! on les chargera à Villers-Cotterêts.
A six heures moins un quart, nous étions au Mesnil ; nous avions fait près de quatre lieues en une heure.
Heureusement, il y avait des chevaux à la poste.
Notre postillon appela un collègue ; tous deux se mirent à la besogne, et, cette fois, afin que nous pussions aller plus vite encore, on nous attela trois chevaux, au lieu de deux.
Je voulus payer le relais que nous venions de faire ; le maître de poste avait donné ses ordres : le postillon refusa l’argent.
Je lui donnai dix francs pour lui ; il nous recommanda à son camarade.
Et nous partîmes comme une trombe.
Par bonheur, le cabriolet était à l’épreuve. Une heure après, nous étions à Dammartin.
Notre drapeau tricolore faisait son effet. Les populations s’amassaient sur notre passage, et donnaient les signes du plus vif enthousiasme. Au relais de Dammartin, nous avions la moitié de la ville autour de nous.
– Cela va très bien ! dit Bard ; seulement, je crois que, pour que cela aille mieux encore, il faut crier quelque chose.
– Vous avez raison, criez, mon ami... Pendant ce temps-là, je dormirai, moi.
– Que faut-il que je crie ?
– Vive la République ! parbleu !...
Nous sortîmes de Dammartin aux cris de Vive la République !
Entre Dammartin et Nanteuil, nous aperçûmes une voiture qui venait en poste. En voyant notre drapeau tricolore, elle s’arrêta ; ceux qu’elle conduisait mirent pied à terre.
– Quelles nouvelles ? nous cria un homme d’une cinquantaine d’années.
– Le Louvre est pris, les Bourbons sont en fuite ; il y a un gouvernement provisoire composé de La Fayette, Gérard, etc. Vive la République !
Le monsieur d’une cinquantaine d’années se gratta l’oreille, et remonta en voiture.
C’était M. Cunin-Gridaine.
Nous continuâmes notre route. A huit heures moins vingt minutes, nous étions à Nanteuil.
Nous n’avions plus que trois heures vingt minutes devant nous, et il nous restait douze lieues à faire.
Il n’était pas probable que nous les fissions ; mais j’ai pour principe qu’il ne faut désespérer que lorsqu’il n’y a plus d’espoir, et encore !...
A Nanteuil, nous relayâmes. Le drapeau tricolore fit son effet accoutumé. On ne savait rien de Paris, nous apportions les premières nouvelles positives.
On nous donna un vieux postillon, à qui je criai :
– Quatre lieues à l’heure ; trois francs de guides !
– C’est bien ! c’est bien, dit le bonhomme ; on connaît son état : on a conduit le général.
Le général, c’était mon père ; on voit que je rentrais dans le pays natal.
– Eh bien, si vous avez conduit mon père, vous savez qu’il aimait à marcher vite ; je suis comme lui.
– C’est bien, c’est bien, on connaît son état.
– Partez, alors.
– On part !
– Oh ! fit le postillon que je quittais, je vous plains, monsieur Dumas ; vous avez là une mauvaise pratique !
– Je le ferai bien marcher, soyez tranquille.
– Je vous le souhaite... Bon voyage !
– Allons, père Levasseur, un peu de vif-argent dans les bottes !
Le postillon partait, en effet.
– Levasseur, lui criai-je, je vous ai dit trois francs de guides, si nous sommes à huit heures et demie à Levignan.
– Si on n’y est pas à huit heures et demie, on y sera à neuf heures... On connaît son état.
– Vous entendez, père Levasseur, lui répétai-je, je veux être à Levignan à huit heures et demie.
– Bah ! le roi dit : Nous voulons.
– Oui, mais il n’y a plus de roi... Allons, allons !
– Laissez-nous monter le raidillon, et l’on verra après.
Nous montâmes le raidillon ; le raidillon monté, le père Levasseur mit ses chevaux au trot.
J’eus patience pendant dix minutes ; mais au bout de dix minutes :
– Oh ! père Levasseur, ça ne peut pas aller comme cela ! lui dis-je.
– Et comment voulez-vous donc que ça aille ?
– Plus vite !
– Plus vite ? C’est défendu.
– Défendu, par qui
– Par les règlements... On connaît son état, que diable !
– Père Levasseur...
– Plaît-il ?
– Laissez-moi descendre !
– Oh !... Oh !...
La voiture s’arrêta ; je descendis ; je coupai une branche à un orme de la route.
– Dites donc, demanda le père Levasseur, qui me regardait faire avec inquiétude, ce n’est pas pour taquiner mes chevaux, j’espère, que vous taillez ce scion-là ?
– Ne vous inquiétez pas, père Levasseur.
Je remontai dans la voiture.
– En route !
– En route, en route, tout cela est bel et bon ; mais c’est que, si c’était pour taquiner mes chevaux, voyez-vous, que vous ayez taillé ce scion-là...
– Eh bien, après ?
– Après, nous verrions... Je n’ai pas peur de vous parce que vous avez un fusil, moi !
– Père Levasseur, vous savez votre état de postillon, n’est-ce pas ?
– On s’en vante !
– Eh bien, moi, je sais mon état de voyageur... Votre idée est, à ce qu’il paraît, d’aller le plus doucement possible ; la mienne est d’aller le plus vite que je peux... Nous allons voir celui de nous deux qui est le plus fort.
– Nous verrons tout ce que vous voudrez, je m’en moque.
Je tirai ma montre.
– Père Levasseur, vous avez deux minutes pour vous décider.
– A quoi ?
– A mettre vos chevaux au galop.
– Sinon ?
– Sinon, je les y mettrai moi-même.
– Vraiment ?
– C’est comme cela !
– Eh bien, je suis curieux d’en voir la farce.
– Vous la verrez, père Levasseur.
Le père Levasseur se mit à entonner la complainte de saint Roch. Pendant tout ce temps-là, on avait été au petit trot.
– Père Levasseur, dis-je après le premier couplet, je vous préviens qu’il y a déjà une minute de passée.
Le père Levasseur entonna le second couplet à pleine gorge ; mais, au moment où il allait entonner le troisième, je coupai la croupe de ses chevaux d’un vigoureux coup de baguette.
Les chevaux firent un bond en avant, et partirent au grand trot.
– Eh bien, eh bien, que faites-vous donc ? demanda le postillon.
Au lieu de répondre, je redoublai mes coups, et les chevaux passèrent du trot au galop.
– Ah ! mille dieux ! ah ! tonnerre de chien ! ah ! c’est comme cela que vous le prenez... Laissez-moi descendre un peu !... Ah ! vous verrez ! ah ! vous aurez affaire à moi !... Aooh ! aooh !... Voulez-vous bien finir, mille dieux ?
– Eh bien, père Levasseur, criai-je en continuant de frapper à tour de bras, quand je vous disais que je savais mieux mon état que vous ne saviez le vôtre !
– Tonnerre de chien ! finissez-vous, une fois !... Non ?... Aooh ! aooh !...
Le père Levasseur avait beau crier aooh ! et tenir ses chevaux en bride, ses chevaux se cabraient, mais ils galopaient en se cabrant.
Par malheur, ma branche d’orme cassa, et je me trouvai désarmé.
Cependant, les chevaux étaient si bien lancés, qu’ils ne s’arrêtèrent qu’au bout d’une centaine de pas.
– Ah ! mille dieux ! ah ! tonnerre de chien ! criait le père Levasseur, quand mes chevaux vont être arrêtés, vous allez un peu avoir affaire à moi !
– Qu’est-ce que vous comptez faire, père Levasseur ? lui dis-je en riant.
– Les dételer, donc, et vous laisser, vous et votre cabriolet, au milieu de la route... Nous verrons s’il est permis de mettre de pauvres animaux dans un pareil état.
Et le père Levasseur calmait peu à peu ses chevaux.
– Passez-moi un de mes pistolets, dis-je à Bard.
– Comment, un de vos pistolets ?
– Passez vite.
– Mais vous n’allez pas lui brûler la cervelle ?
– Si fait !
– Ils ne sont pas chargés.
– Je vais les charger.
Bard me regardait avec terreur.
Je mis une capsule à chaque cheminée, et je poussai une bourre jusqu’au milieu de chaque canon.
Je venais d’achever l’opération lorsque le cabriolet s’arrêta, et lorsque, tout jurant, le postillon vint pour détacher les traits, comme il m’en avait menacé, levant lourdement, l’une après l’autre, chacune de ses jambes garnies de leurs grosses bottes.
Je l’attendais le pistolet à la main.
– Père Levasseur, lui dis-je, vous savez que, si vous touchez aux traits, je vous casse la tête.
Il leva le nez, et vit la double embouchure du pistolet.
– Bon ! dit-il, on ne tue pas les gens comme cela !
Et il porta la main aux traits.
– Père Levasseur, prenez garde à ce que vous faites ! Vous dételez, je crois ?
– Mes chevaux sont mes chevaux, et, quand on les surmène, je les dételle, oui...
– Père Levasseur, avez-vous une femme, des enfants ?
Il leva le nez une seconde fois ; la question lui paraissait étrange.
– Oui-da, que j’ai une femme, et quatre enfants, donc ! un garçon et trois filles.
– Eh bien, père Levasseur, je vous avertis que, si vous ne lâchez pas les traits de vos chevaux, la République sera obligée de faire une pension à votre femme et à vos enfants.
Le père Levasseur se mit à rire, et empoigna les traits à pleines mains.
J’appuyai sur la gâchette, la capsule fit explosion, la bourre atteignit mon homme au milieu du visage.
Il se crut tué ; il tomba à la renverse, les deux mains sur la figure, et à moitié évanoui.
Avant qu’il fût revenu de son étourdissement, je lui avais tiré ses bottes, comme le petit Poucet celles de l’ogre ; je les avais passées à mes pieds, j’avais enfourché le porteur, et je partais au grand galop.
Bard manqua de se jeter en bas du cabriolet à force de rire.
Au bout de trois ou quatre cents pas, je me retournai tout en fouettant les chevaux, et je vis le père Levasseur, qui, assis sur son derrière, commençait à reprendre ses sens.
Un petit monticule que je franchis le déroba à ma vue.
J’avais encore à peu près une lieue et demie à faire ; je rattrapai le temps perdu, et fis cela en dix-sept minutes.
J’arrivai à la poste de Levignan en m’annonçant à grands coups de fouet, et, quand j’arrêtai les chevaux, deux personnes se montraient sur le seuil de la porte.
L’une était le maître de poste lui-même, M. Labbé ; l’autre était mon vieil ami Cartier, le marchand de bois.
Tous deux me reconnurent en même temps.
– Tiens, c’est toi, garçon ! dit Labbé ; ça va donc mal, que tu t’es fait postillon ?
Cartier me donnait la main.
– Dans quel diable d’équipage nous arrives-tu là ! demanda-t-il.
Je leur racontai l’aventure du père Levasseur, puis tout ce qui s’était passé à Paris.
Il était huit heures et demie ; je n’avais plus que deux heures et demie pour arriver à Soissons, et il me restait neuf grandes lieues à faire.
Les probabilités de réussite s’évanouissaient de plus en plus ; cependant, je n’en voulus pas démordre.
Je demandai des chevaux à Labbé, qui les fit amener à l’instant même.
En cinq minutes, ils étaient attelés.
– Ma foi, dit Cartier à Labbé, je m’en vais avec eux... Je suis curieux de savoir comment cela finira.
Et Cartier monta avec nous.
– Recommandez-moi au postillon, dis-je à M. Labbé.
Et il fit un signe de tête.
– Jean-Louis, dit-il au postillon.
– Plaît-il, bourgeois ?
– Tu connais le père Levasseur
– Pardieu ! si je le connais !
– Tu vois bien ce monsieur-là ?
Et il me montrait au postillon.
– Oui-da, je le vois tout de même.
– Eh bien, il vient de tuer le père Levasseur.
– Comment cela ? dit le postillon tout abasourdi.
– D’un coup de pistolet.
– Et à quel propos ?
– Parce qu’il n’allait pas ventre à terre... Ainsi, prends garde à toi, Jean Louis.
– C’est vrai ça ? dit le postillon pâlissant.
– Tu vois bien, puisque monsieur conduisait lui-même, et que voilà le fouet et les bottes du défunt.
Jean-Louis jeta un coup d’œil terrifié sur le fouet et les bottes, et, sans dire une parole, il partit au triple galop.
– Oh ! mes pauvres chevaux, nous cria Labbé, ils vont en voir de dures !...
En moins d’une heure, nous fûmes à Villers-Cotterêts. C’est là qu’une véritable ovation m’attendait.
En effet, à peine eus-je jeté mon nom à la première personne de connaissance que je rencontrai, que la nouvelle de mon arrivée en poste, dans un cabriolet surmonté d’un drapeau tricolore, parcourut la ville aussi rapidement que si elle eût été portée sur les fils d’un télégraphe électrique.
A cette nouvelle, les maisons rejetèrent les vivants avec autant d’ensemble qu’au bruit de la trompette du jugement dernier les tombeaux rejetteront les morts.
Tous ces vivants coururent à la poste et arrivèrent en même temps que moi.
Il fallut une longue explication pour tout faire comprendre. Pourquoi ce costume ? pourquoi ce fusil ? pourquoi ces coups de soleil ? pourquoi ce cabriolet ? pourquoi ce drapeau tricolore ? pourquoi Bard ? pourquoi Cartier ?
Chacun, dans ce cher pays, m’aimait assez pour avoir le droit de m’adresser sa question.
Je répondis à toutes.
Les explications données, il n’y eut qu’un cri :
– Ne va pas à Soissons ! Soissons est une ville de royalistes
Je n’étais pas venu, comme on le comprend bien, jusqu’à Villers-Cotterêts, pour ne point aller à Soissons.
– Non seulement j’irai à Soissons, répondis-je, mais je ferai tout ce que je pourrai pour y arriver avant onze heures, dussé-je donner vingt francs de guides aux postillons.
– Tu leur en donnerais quarante que tu n’arriverais pas, me dit une voix de connaissance. Mais tu arriveras à minuit, et tu entreras.
Cette voix était celle d’un de mes amis, habitant de Soissons, celui-là même qui, quinze ans auparavant, enfant comme moi, était venu, une heure avant moi, faire au général Lallemand prisonnier une proposition pareille à celle qu’une heure après je lui devais faire.
– Ah ! c’est toi, Hutin ? m’écriai-je. Et comment ferai-je pour entrer ?
– Tu entreras, parce que j’irai avec toi, et que je te ferai entrer... Je suis de Soissons, et je connais le portier.
– Bravo ! et jusqu’à quelle heure avons-nous ?
– Nous avons toute la nuit ; cependant mieux vaudrait arriver avant une heure.
– Bon ! nous avons le temps de souper, alors ?
– Où soupes-tu ?
Dix voix répondirent :
– Chez moi ! chez moi ! chez nous !
Et l’on se mit à me tirer par-devant, par-derrière, par les basques de ma veste, par le cordon de ma poire à poudre, par la banderole de mon fusil, par les bouts de ma cravate.
– Pardon, dit une autre voix, mais il y a engagement antérieur.
– Ah ! Paillet !..
C’était mon ancien maître clerc.
Je me retournai vers tous mes amphitryons.
– C’est vrai, j’ai promis à Paillet, lors de son dernier voyage à Paris, de venir dîner chez lui.
– Et c’est d’autant mieux, dit Paillet, que la salle à manger est grande, et que ceux qui voudront souper avec nous y trouveront place... Allons, qui l’aime me suive !
Une vingtaine de jeunes gens nous suivirent : c’étaient mes anciens camarades Saunier, Fontaine, Arpin, Labarre, Rajade, que sais-je, moi ?
On prit la rue de Soissons, et l’on s’arrêta chez Paillet.
En un instant, grâce au père Cartier, qui demeurait presque en face, un souper excellent fut improvisé.
Cartier l’aîné, Paillet, Hutin et Bard se mirent à table.
Les autres firent cercle.
Alors, il fallut, tout en mangeant, raconter cette merveilleuse épopée des trois jours, dont pas un détail n’était encore parvenu à Villers-Cotterêts.
Ce furent des cris d’admiration.
Puis je passai au récit de ma mission.
Là, l’enthousiasme se calma.
Quand j’eus annoncé que je comptais prendre, à moi seul, tout ce qu’il y avait de poudre dans une ville de guerre ayant huit mille âmes de population et huit cents hommes de garnison, mes pauvres amis se regardèrent, et me dirent, comme le général La Fayette :
– Ah ça ! mais tu es fou !
Il y avait quelque chose de plus grave que cette unanimité d’opinion des habitants de Villers-Cotterêts : c’est que c’était aussi l’avis d’Hutin, qui était de Soissons.
– Cependant, ajouta-t-il, comme je t’ai dit que je tenterais la chose avec toi, je la tenterai... Seulement, il y a cent à parier contre un que demain à cette heure-ci, nous serons fusillés.
Je me retournai du côté de Bard.
– Que vous ai-je dit en vous proposant de vous emmener, seigneur Raphaël ?
– Vous m’avez dit : “Voulez-vous venir vous faire fusiller avec moi ?”
– Qu’avez-vous répondu ?
– J’ai répondu que je voulais bien.
– Et maintenant ?
– Je veux bien toujours.
– Dame ! vous voyez, vous entendez... Réfléchissez, mon cher.
– C’est tout réfléchi.
– Alors, vous venez ?
– Certainement.
Je me retournai vers Hutin.
– Alors, tu viens ?
– Parbleu !
– C’est tout ce qu’il faut.
Je levai mon verre.
– Mes amis, à demain soir, ici !... Père Cartier, un dîner pour vingt personnes, à la condition qu’on le mangera, que nous soyons vivants ou morts. Voici deux cents francs pour le dîner !
– Tu payeras demain.
– Et si je suis fusillé ?...
– Eh bien, c’est moi qui payerai.
– Vive le père Cartier !
Et j’avalai le contenu de mon verre.
On répéta en chœur : “Vive le père Cartier !” et, comme nous avions soupé, comme il était onze heures, comme les chevaux étaient au cabriolet, nous nous levâmes pour partir.
– Au diable ! un instant, fis-je en réfléchissant ; nous pouvons avoir affaire demain à de plus rudes adversaires que le père Levasseur ; chargeons sérieusement les pistolets. Qui de ces messieurs a des balles de calibre 7.
C’étaient des pistolets du calibre vingt-quatre.
C’eût été un grand hasard de trouver des balles de ce calibre-là.
– Attends, dit Cartier, je vais t’arranger cela, moi. Tu as des balles dans ta poche ?
– Oui, mais du calibre vingt.
– Donne-m’en quatre, ou plutôt huit ; il est bon d’en avoir de rechange...
Je lui donnai huit balles.
Cinq minutes après, il me les rapporta allongées en lingots, et, par conséquent, entrant dans les pistolets.
Les pistolets furent éventés, chargés et amorcés avec le plus grand soin. On eût dit les préparatifs d’un duel.
Puis on but une dernière fois à la réussite de l’entreprise : puis on s’embrassa plutôt deux fois qu’une ; puis nous montâmes en cabriolet, Hutin, Bard et moi ; puis le postillon enfourcha ses chevaux. Puis, enfin, au milieu des cris d’adieu et des vivats d’encouragement de mes bons et chers amis, nous prîmes au grand galop la route de Soissons.
Deux heures après notre sortie de Villers-Cotterêts, la porte de Soissons s’ouvrait à la voix et au nom d’Hutin, et le portier nous introduisait dans la ville, sans se douter qu’il venait de laisser passer la Révolution.
Arrivée à Soissons. – Apprêts stratégiques. – Reconnaissance autour de la poudrière. – Hutin et Bard plantent le drapeau tricolore sur la cathédrale. – J’escalade le mur de la poudrière. – Le capitaine Mollard. – Le sergent Ragon. – Le lieutenant-colonel d’Orcourt. – Pourparlers avec eux. – Ils me promettent leur neutralité.
Après plus de vingt ans écoulés, nous hésitons presque à écrire ce qui va suivre, tant le récit nous en paraît incroyable à nous-même ; mais nous renverrons ceux qui douteraient au Moniteur du 9 août contenant le rapport officiel qu’y fit insérer le général La Fayette, afin que les intéressés pussent réclamer ou démentir s’il y avait lieu.
Personne ne réclama, personne ne démentit.
A minuit, nous frappions à grands coups à la porte de madame Hutin la mère, qui nous reçut avec des cris de joie, ne se doutant pas plus que le portier de ce que contenait le cabriolet à la Congrève qu’elle ordonnait de remiser dans sa cour.
C’était le lendemain jour de marché ; il s’agissait de confectionner un gigantesque drapeau tricolore, et de le substituer au drapeau blanc qui flottait sur la cathédrale.
Madame Hutin, sans trop savoir ce que nous faisions, ni les conséquences que la chose pouvait avoir, mit à notre disposition les rideaux rouges de sa salle à manger et les rideaux bleus de son salon.
Un drap pris dans l’armoire à linge compléta l’étendard national.
Quant au bâton, il ne fallait pas s’en inquiéter ; nous trouverions celui du drapeau blanc. Les bâtons n’ont pas d’opinion.
Chacun s’était mis à la besogne ; tout le monde cousait : madame Hutin, sa cuisinière, Hutin, Bard et moi.
A trois heures du matin, c’est-à-dire aux premières lueurs du jour, le dernier point était fait.
Voici de quelle manière la besogne était partagée :
Je commencerais par m’emparer de la poudrière, en même temps que Bard et Hutin, sous prétexte de voir le lever du soleil du haut de la tour, se feraient ouvrir les portes de la cathédrale, déchireraient le drapeau blanc et y substitueraient le drapeau tricolore.
Si le sacristain opposait de la résistance, il était convenu qu’on le jetterait du haut en bas du clocher.
Hutin avait armé Bard d’une carabine, et s’était armé lui-même d’un fusil à deux coups.
Aussitôt le drapeau placé, le sacristain enfermé dans la tour, la clef de la tour dans la poche d’Hutin, celui-ci devait m’envoyer Bard à la poudrière, située dans les ruines de l’église Saint-Jean.
Bard pouvait m’être d’autant plus utile que, dans la poudrière, logeaient trois militaires dont les longs services étaient récompensés par une position qui était presque une sinécure, et dont les blessures, recouvertes chez deux d’entre eux par le ruban de la Légion d’honneur reçu sous l’Empire, ne permettaient pas de douter de leur courage.
Ils se nommaient : l’un, le lieutenant-colonel d’Orcourt ; l’autre, le capitaine Mollard ; le troisième, le sergent Ragon.
Il était donc probable que j’aurais besoin de renfort.
Pendant que Bard viendrait me rejoindre, Hutin, porteur de la proclamation du général La Fayette, se rendrait immédiatement chez le docteur Missa.
Le docteur Missa était le chef de l’opposition libérale, et avait dit cent fois qu’il n’attendait qu’une occasion de se mettre en avant.
L’occasion était belle, et nous espérions qu’il ne la manquerait pas.
Hutin croyait pouvoir également compter sur deux de ses amis, l’un nommé Moreau, l’autre nommé Quinette (voir Quinette, Théodore, Martin, baron de Rochemont).
Quinette, fils du conventionnel, est le même qui fut, depuis, député sous Louis-Philippe, et ambassadeur à Bruxelles sous la République.
On verra comment chacun d’eux répondit à l’appel fait au nom de la Révolution.
En sortant de la poudrière, je devais me rendre chez le commandant de place, M. de Liniers, et, l’ordre du général Gérard à la main, obtenir de lui, de gré ou de force, l’autorisation d’enlever la poudre.
J’étais prévenu que M. de Liniers était plus qu’un royaliste : M. de Liniers était un ultra !
A la première nouvelle de l’insurrection de Paris, il avait déclaré que, de quelque façon que les choses tournassent dans la capitale, il s’ensevelirait sous les ruines de Soissons, et que sur la plus haute pierre de ces ruines flotterait le drapeau blanc.
Il était donc à peu près certain que c’était de ce côté-là que viendrait la résistance sérieuse.
Je ne m’en préoccupai pas autrement : chaque événement de la journée devait se dérouler à son tour.
A trois heures dix minutes du matin, nous sortîmes donc de la maison de madame Hutin, qui fut admirable de courage, et qui, au lieu de retenir son fils, le poussa en avant.
Au bout de la rue, nous nous séparâmes, Hutin et Bard pour se rendre à la cathédrale, moi pour me rendre à la poudrière.
Comme il pouvait être dangereux d’entrer dans l’enceinte des ruines de Saint-Jean par la grande porte, facile à défendre, il fut convenu que je sauterais par-dessus le mur.
Bard, de son côté, devait, au contraire, se présenter à la grande porte, que j’irais lui ouvrir lorsque j’entendrais frapper trois coups également espacés.
En moins de cinq minutes, j’étais au pied de la muraille, aisée à franchir, vu son peu d’élévation et les interstices des pierres qui formaient, pour l’escalader, des échelons naturels.
Cependant, j’attendis. Je ne voulais commencer mon expédition que quand je verrais au haut de la cathédrale le drapeau tricolore substitué au drapeau blanc.
Seulement, pour me rendre compte des localités, je m’élevai doucement à la force des poignets, de manière à ce que mes yeux arrivassent au niveau du faîte de la muraille.
Deux hommes, la bêche à la main, fouillaient tranquillement chacun un carré d’un petit jardin.
A leur pantalon d’uniforme et à leurs moustaches, je les reconnus pour deux des militaires qui habitaient les appartements situés en face de la poudrière.
La poudrière était dans l’un ou dans l’autre des pavillons d’entrée, peut-être dans tous les deux.
La porte de chêne, solide comme une poterne, renforcée de traverses et ornée de clous, était placée entre les deux pavillons.
Elle était fermée.
Le champ de bataille ainsi exploré d’un regard, je me laissai retomber au pied de la muraille, et je tournai les yeux du côté de la cathédrale.
Au bout d’un instant, je vis apparaître au-dessus de la galerie la tête de trois hommes, puis le drapeau blanc s’agiter d’une manière insolite et qu’on ne pouvait pas attribuer au vent, dont l’absence était patente. Enfin, le drapeau blanc s’abaissa, disparut, et bientôt se releva changé en drapeau tricolore.
Hutin et Bard avaient fini leur besogne ; c’était à mon tour de commencer la mienne.
Ce ne fut pas long. Je visitai mon fusil pour voir si les amorces tenaient ; je le mis en bandoulière, et, en m’aidant des pieds et des mains, je parvins rapidement à la crête du mur.
Les deux militaires avaient changé d’attitude : ils étaient appuyés sur leur bêche, et regardaient avec un étonnement marqué le sommet de la tour, où flottait triomphalement le drapeau tricolore.
Je sautai dans l’enceinte de la poudrière.
Au bruit que je fis en touchant la terre, les deux militaires se retournèrent à la fois.
La seconde apparition leur semblait évidemment plus extraordinaire encore que la première.
J’avais eu le temps de passer mon fusil dans ma main gauche, et d’armer mes deux coups.
Je m’avançai vers eux : ils me regardaient venir, immobiles d’étonnement.
Je m’arrêtai à dix pas d’eux.
– Messieurs, leur dis-je, je vous demande pardon de la façon dont je m’introduis chez vous ; mais, comme vous ne me connaissez pas, vous auriez pu me refuser la porte, ce qui aurait occasionné toute sorte de retards, et je suis pressé.
– Mais, monsieur, demanda le capitaine Mollard, qui êtes-vous ?
– Je suis M. Alexandre Dumas, fils du général Alexandre Dumas, que vous avez dû connaître de nom, si vous avez servi sous la République ; et je viens, au nom du général Gérard, demander aux autorités militaires de la ville de Soissons toute la poudre qui peut se trouver dans la ville. Voici mon ordre : qu’un de vous deux, messieurs, vienne en prendre connaissance.
Et, mon fusil dans la main gauche, je tendis la main droite du côté de ces messieurs.
Le capitaine s’approcha de moi, prit l’ordre et le lut.
Pendant qu’il lisait, le sergent Ragon fit quelques pas vers la maison.
– Pardon, monsieur, lui dis-je, comme j’ignore dans quel but vous voulez rentrer chez vous, je vous prie de demeurer où vous êtes.
Le sergent s’arrêta.
Le capitaine Mollard me rendit l’ordre.
– C’est bien, monsieur, dit-il. Maintenant, que désirez-vous ?
– Ce que je désire, monsieur, c’est bien simple... Voyez ce drapeau tricolore...
Il fit un signe de tête qui signifiait qu’il l’avait parfaitement vu.
– Sa substitution au drapeau blanc, continuai-je, vous prouve que j’ai des intelligences dans la ville.
La ville va se soulever.
– Après, monsieur ?
– Après, monsieur, on m’a dit que je trouverais dans les trois gardiens de la poudrière de braves patriotes qui, au lieu de s’opposer aux ordres du général Gérard, m’aideraient dans mon entreprise. Je me présente donc à vous avec confiance, vous demandant votre coopération dans l’affaire.
– Vous comprenez, monsieur, me dit le capitaine, que notre coopération est impossible.
– Eh bien, alors, votre neutralité.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda un troisième interlocuteur paraissant sur le seuil de la porte avec un foulard noué autour de la tête, en chemise et vêtu d’un simple pantalon de toile.
– Colonel, dit le sergent en faisant un pas vers l’officier supérieur c’est un envoyé du général Gérard
Il paraît que la révolution de Paris est faite, et que le général Gérard est ministre de la guerre.
J’arrêtai l’orateur, qui continuait de s’avancer vers la maison :
– Monsieur, lui dis-je, au lieu d’aller au colonel, priez, s’il vous plaît, le colonel de venir à nous. Je serai heureux de lui présenter mes compliments, et de lui montrer l’ordre du général Gérard.
– Est-il de la main du général, monsieur ? dit le colonel.
– Il est au moins signé de lui, monsieur.
– Je vous préviens que j’ai justement fait partie de l’état-major du général, et que je connais sa signature.
– Je suis heureux de cette circonstance, colonel ; elle facilitera, je l’espère, ma négociation près de vous.
Le colonel s’avança ; je lui remis le papier, et profitai du moment qui m’était donné, tandis que les autres militaires se groupaient à lui, pour passer entre eux et la porte de la maison.
Dès lors, j’étais seul, c’est vrai, mais j’avais affaire à trois hommes désarmés.
– Eh bien, colonel ? demandai-je au bout d’un instant.
– Je n’ai rien à dire, monsieur, sinon que l’ordre est bien signé par le général Gérard.
– Il me semble, au contraire, colonel, observais-je en riant, que c’est une raison pour que vous me disiez quelque chose.
Il échangea quelques mots avec le capitaine et le sergent.
– Que demandiez-vous à ces messieurs, quand je suis arrivé ?
– Votre neutralité, colonel. Je n’ai pas la prétention de vous intimider ni de forcer votre conscience ; si votre opinion vous entraîne vers le mouvement qui s’opère, tendez-moi franchement la main, et donnez-moi votre parole de ne pas vous opposer à ma mission ; si, au contraire, vous voulez vous y opposer, vidons cela tout de suite, et faites tout ce que vous pourrez pour vous débarrasser de moi, car je vais faire tout ce que je pourrai pour me débarrasser de vous.
– Monsieur, dit le colonel après avoir de nouveau pris langue avec ses deux compagnons, nous sommes de vieux soldats qui ont assez vu le feu pour ne pas le craindre. Dans une autre circonstance, nous accepterions donc la partie que vous nous offrez ; malheureusement, ou plutôt heureusement, ce qu’on vous a dit de notre patriotisme est vrai, et, si vous aviez la main sur notre cœur, vous pourriez le voir à l’effet que nous produit l’apparition de ce drapeau tricolore que nous regrettons depuis quinze ans... Quel est l’engagement que nous devons prendre avec vous, monsieur ?
– Celui de rentrer chez vous et de n’en pas sortir que vous n’appreniez que je suis tué ou que je viens moi-même vous relever de votre parole.
– Pour moi et mes camarades, monsieur, foi de soldat !
J’allai à lui, et je lui tendis la main.
Trois mains s’avancèrent au lieu d’une. Trois mains serrèrent la mienne avec cordialité.
– Voyons, maintenant, ce n’est point cela, dit le colonel ; quand on entreprend une besogne comme celle que vous avez entreprise, il faut réussir.
– Voulez-vous m’aider de vos conseils ?
Il sourit.
– Où allez-vous de ce pas ?
– Chez le commandant de place ; M. de Liniers.
– Le connaissez-vous ?
– Pas le moins du monde.
– Hum !
– Quoi ?
– Défiez-vous !
– Mais, enfin, si j’ai l’ordre ?.....
– Eh bien ?
– Puis-je compter sur vous ?
– Oh ! alors, naturellement... La neutralité cesse, et nous devenons vos alliés.
En ce moment, on frappa à la porte trois coups également espacés.
– Qu’est-ce que cela ? demanda le colonel.
– Un de mes amis, colonel, qui venait m’apporter du secours, si j’en avais besoin.
Puis, tout haut, je criai :
– Attendez un instant, Bard, je vais vous ouvrir... Je suis avec des amis.
Puis, me retournant vers les militaires.
– Maintenant, messieurs, leur dis-je, voulez-vous rentrer chez vous ?
– C’est juste, dirent-ils.
– J’ai toujours votre parole ?
– La parole donnée une fois ne se retire plus.
Ils rentrèrent chez eux, et j’allai ouvrir à Bard.
Comment les choses s’étaient passées avec le sacristain. – La pièce de quatre. – Bard canonnier. – Le commandant de place. – Le lieutenant Tuya. – M. de Lenferna. – M. Bonvilliers. – Madame de Liniers. – La révolte des nègres. – A quelles conditions le commandant de place signe l’ordre. – M. Moreau. – M. Quinette. – Le maire de Soissons. – Bard et les prunes vertes.
Bard était parfaitement calme : on eût dit, en le voyant sa carabine sur l’épaule, un chasseur qui vient de se faire la main en tirant à la cible.
– Eh bien, me demanda-t-il, comment vont les choses ici ?
– A merveille, mon cher ! tout est arrangé.
– Bon ! alors, vous avez la poudre ?
– Oh ! pas encore... Peste ! comme vous y allez ! Et votre drapeau ?
Il me montra du doigt le clocher.
– Vous voyez, dit-il ; n’est-ce pas qu’il fait bien dans le paysage ?
– Oui, mais comment cela s’est-il passé ?
– Oh ! en douceur. Le sacristain a d’abord fait quelques difficultés ; mais il a fini par se rendre aux raisons que lui a données M. Hutin.
– Et quelles raisons lui a-t-il données ?
– Je ne sais pas trop : je regardais la campagne... Savez-vous qu’elle est magnifique, votre vallée de l’Aisne, surtout du côté de Vauxbuin ?
– De sorte que vous n’avez rien entendu de ce qu’Hutin disait à votre homme d’Eglise ?
– Je crois qu’il lui a dit qu’il allait l’assommer s’il ne se tenait pas tranquille !
– Et où est-il dans ce moment-ci ?
– Qui ? M. Hutin ?
– Oui.
– Il doit être chez le docteur, comme il a promis.
– Alors, à merveille ! vous allez rester ici, vous.
– Bon ! qu’y ferai-je ?
– Attendez.
Bard me suivit des yeux dans le mouvement que j’exécutai.
– Ah ! le joli petit canon ! s’écria-t-il.
En effet, je me dirigeais vers une jolie petite pièce de quatre, et même, à ce que je crois, d’un modèle au-dessous, laquelle était remisée à l’abri d’une espèce de hangar.
– N’est-ce pas que c’est un charmant joujou ?
– Charmant !
– Alors, aidez-moi, cher ami.
– A quoi ?
– A mettre cette pièce en place. En cas de siège, il faut que je vous laisse de l’artillerie.
Nous nous attelâmes à la pièce, et je la mis en batterie à trente pas à peu près de la porte.
Puis je glissai la moitié du contenu de ma poire à poudre dans le canon ; je le bourrai avec mon mouchoir de poche ; sur cette première bourre, je glissai une vingtaine de balles ; puis, sur les balles, j’appuyai le mouchoir de poche de Bard et la pièce se trouva chargée.
Une fois chargée, je la pointai et l’amorçai.
– Là ! dis-je en respirant ; maintenant, voici ce que vous avez à faire.
– J’écoute les instructions.
– Combien de cigarettes pouvez-vous fumer de suite ?
– Oh ! tant que j’ai du tabac ou de l’argent pour en acheter !
– Eh bien, mon cher, fumez sans désemparer, afin d’avoir toujours une cigarette allumée ; si l’on veut entrer malgré vous et forcer la porte, invitez trois fois les gens qui voudront entrer à se retirer ; si, à la troisième invitation, ils persistent, placez-vous de côté afin que le recul de la pièce ne vous casse pas les jambes, puis approchez diagonalement votre cigarette de la lumière, et vous verrez l’effet de la mécanique.
– Bon ! dit Bard.
Bard ne faisait jamais une objection. Je crois que, si, tandis qu’il était sur la galerie de la tour, je lui eusse dit : “Bard, sautez en bas !” il eût sauté.
– Ah çà ! lui dis-je, à présent que vous avez une carabine et un canon, mes pistolets deviennent du luxe ; rendez-moi donc mes pistolets.
– Ah ! c’est vrai, dit Bard, les voici.
Il les tira de sa poche, et me les rendit.
Je les examinai de nouveau : ils étaient en bon état.
Je les glissai dans les deux basques de ma veste.
Puis je me dirigeai vers la maison du commandant de place.
Une sentinelle était dans la rue.
Je m’informai près d’elle où était le cabinet de M. de Liniers.
Elle me l’indiqua. C’était au premier étage ou à l’entresol.
Je montai l’escalier, et laissai mon fusil à la porte du cabinet.
Le commandant de place était seul avec un officier que je ne connaissais pas.
Il venait de se lever sur l’annonce qui lui avait été faite que le drapeau tricolore flottait au haut de la cathédrale.
Probablement ignorait-il encore mon arrivée ; car, au moment même où j’entrais, il demandait à l’officier des détails sur cet étrange événement.
– Pardon, monsieur le vicomte, lui dis-je : mais, si ce sont tout simplement des détails que vous désirez, je puis vous donner ces détails, et j’ajouterai même que personne ne peut vous les donner mieux que moi.
– Soit ; mais, d’abord, qui êtes-vous, monsieur ? me demanda le commandant de place en me regardant avec étonnement.
J’ai dit ma tenue : ma cravate en corde à puits, ma chemise de quatre jours, ma veste veuve de la moitié de ses boutons.
Il n’y avait donc rien d’étonnant à la question de M. le commandant de place.
Je déclinai mes nom, prénoms et qualités. J’exposai en deux mots la situation de Paris ainsi que l’objet de ma mission, et je présentai au commandant de place l’ordre du général Gérard.
Le commandant de place ou le lieutenant de roi, comme on disait alors indifféremment, lut l’ordre avec attention, et, me le remettant :
– Monsieur, dit-il, vous comprenez que je ne reconnais aucunement la suzeraineté du gouvernement provisoire. D’ailleurs, la signature du général Gérard ne présente aucun caractère d’authenticité : elle n’est point légalisée ; elle n’a pas même de cachet.
– Monsieur, répondis-je, il y a une chose qui remplacera, j’en suis sûr, d’une façon triomphante la légalisation et le cachet ; je vous donne ma parole d’honneur que la signature est bien celle du général Gérard.
Un sourire qui ne manquait pas d’une certaine ironie passa sur les lèvres de M. le commandant de place.
– Je vous crois, monsieur, dit-il ; mais je vais vous annoncer une nouvelle qui rendra toute discussion inutile : il ne doit pas y avoir en ce moment au magasin à poudre plus de deux cents cartouches.
Le sourire de M. de Liniers m’avait légèrement vexé.
– Monsieur, lui répondis-je avec la même politesse, comme vous ne savez pas au juste le nombre de cartouches qu’il y a au magasin à poudre, je vais m’en informer près des trois militaires qui sont mes prisonniers sur parole.
– Comment ! vos prisonniers sur parole !
– Oui monsieur le vicomte ; M. le lieutenant-colonel d’Orcourt, M. le capitaine Mollard et M. le sergent Ragon sont mes prisonniers sur parole... Je vais donc, comme j’avais l’honneur de vous le dire, m’informer auprès d’eux de la quantité de poudre qu’il y a dans le magasin, et je reviens vous en instruire.
Et je saluai et je sortis.
En sortant, je jetai les yeux sur le shako du factionnaire.
Il portait le chiffre du 53e...
Je jouais de bonheur. Comme on voit, la garnison de Soissons était composée du dépôt du 53e, et le 53e, on se le rappelle, avait tourné du côté du peuple au moment même où on s’emparait du Louvre.
Dans la rue, je rencontrai un officier.
– Vous êtes M. Dumas ? me dit-il.
– Oui, monsieur.
– C’est vous qui venez de mettre le drapeau tricolore sur la cathédrale ?
– Oui, monsieur.
– Marchez et ne craignez rien de nous ; les soldats se sont distribués hier des cocardes tricolores.
– Puis-je compter sur eux ?
– Vous pouvez compter qu’ils resteront dans la caserne.
– Votre nom ?
– Le lieutenant Tuya.
– Merci !
Je pris le nom du lieutenant Tuya sur mon portefeuille.
– Que faites-vous ? me demanda-t-il.
– Qui sait ? répondis-je ; si, en rentrant à l’hôtel de ville, je trouvais une seconde épaulette, vous ne m’en voudriez pas de vous l’envoyer ?
Il se mit à rire, me fit un signe de tête, et s’éloigna rapidement. En ce moment, plus rapidement encore, je vis passer près de moi l’officier que j’avais trouvé chez le commandant de place.
Il n’y avait pas de temps à perdre : sans doute, il allait porter des ordres.
J’allongeai le pas, de mon côté ; en un instant, je fus à la poudrière. Je frappai à la porte en me nommant.
– C’est vous ? me dit Bard.
– Oui.
– Bon ! je vais vous ouvrir.
– Ce n’est pas la peine... Demandez à ces messieurs combien il y a de poudre d’artillerie dans le magasin.
– J’y vais.
J’attendis. A travers le trou de la serrure, je voyais Bard se hâtant vers la maison.
Il disparut, puis reparut quelques secondes après.
– Deux cents livres ! me cria-t-il.
– A merveille ! c’est toujours cela... Maintenant, jetez-moi la clef par-dessus la porte, ou glissez-la-moi par-dessous, que je puisse rentrer sans vous déranger.
– La voici.
– Bon ! Ne quittez pas votre poste surtout !
– Soyez donc tranquille.
Et, sur cette assurance, je repris, du même pas dont j’étais venu, le chemin de la maison de M. le lieutenant de roi.
Je retrouvai la même sentinelle à la porte de la rue ; seulement, il y avait un second factionnaire à la porte du cabinet.
Je m’attendais à me voir barrer le passage ; je me trompais.
Comme la première fais, je déposai mon fusil à la porte, et j’entrai.
La société s’était augmentée de deux personnes : outre le commandant de place et l’officier inconnu, il y avait maintenant, dans le cabinet assez étroit où je venais de faire ma rentrée, M. le marquis de Lenferna, lieutenant de gendarmerie, et M. Bonvilliers, lieutenant-colonel du génie.
Ces messieurs étaient chacun dans l’uniforme de son grade, et avaient, par conséquent, les uns le sabre, les autres l’épée au côté.
J’entrai et je refermai la porte derrière moi.
A peine me trouvai-je en face des quatre officiers, que j’eus quelque regret d’avoir laissé mon fusil dehors, car je compris qu’il allait se passer là, entre eux et moi, quelque chose de grave.
J’allongeai les mains le long des basques de ma veste de chasse pour tâter si mes pistolets étaient bien dans mes poches.
Ils y étaient bien.
– Monsieur, me dit le commandant de place d’un ton assez goguenard, en votre absence, j’ai fait appeler M. le marquis de Lenferna et M. Bonvilliers, qui sont, avec moi, les autorités militaires de la ville, afin que vous puissiez exposer devant eux, comme vous l’avez fait devant moi tout à l’heure, l’objet de votre mission.
Je vis qu’il fallait prendre la conversation sur le ton où la mettait M. de Liniers.
– Mon Dieu, monsieur, lui répondis-je, l’objet de ma mission est bien simple : il s’agit tout bonnement pour moi de prendre la poudre que je trouverai dans le magasin, et de transporter cette poudre à Paris, où l’on en manque... Et, à ce propos, j’aurai l’honneur de vous dire que vous étiez mal renseigné, monsieur le lieutenant du roi : ce n’est pas deux cents cartouches qu’il y a au magasin, c’est deux cents livres de poudre.
– Deux cents livres de poudre ou deux cents cartouches, la question n’est pas là, monsieur ; la question est que vous venez prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison.
– En effet, monsieur, répondis-je, vous replacez la question sur son véritable terrain : je viens prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison, et voici mon ordre.
Je présentai l’ordre du général Gérard au lieutenant de roi, qui, sans doute parce qu’il le connaissait déjà, le prit du bout des doigts, le regarda négligemment, et le passa à son voisin, lequel, après l’avoir lu, le rendit à M. de Liniers avec un léger signe de tête.
– Et, probablement, pour mettre cet ordre à exécution, en supposant que nous nous refusions à y obtempérer, vous avez une armée ?
– Non, monsieur ; mais j’ai une volonté fort arrêtée de prendre cette poudre, attendu que je me suis engagé devant le général La Fayette à la prendre ou à me faire tuer. C’est pour cela que je vous ai demandé l’autorisation de me faire ouvrir la porte de la poudrière, et que je vous renouvelle cette demande.
– Et, seul comme vous êtes, monsieur Dumas... Je crois que vous m’avez dit que vous vous appeliez M. Dumas ?
– Oui, monsieur, je m’appelle M. Dumas.
– Et seul comme vous êtes, monsieur Dumas, vous avez la prétention de me forcer à signer cette autorisation ?... Vous remarquerez, n’est-ce pas ? que nous sommes quatre.
Ce que j’avais remarqué, depuis un instant, à l’accent de plus en plus railleur de M. le commandant de place, et à la forme de sa phrase, c’est que la situation s’échauffait ; je m’étais, en conséquence, reculé peu à peu, afin de rester maître de la porte, et, tout en reculant, j’avais introduit mes mains dans les poches de ma veste, et j’avais, sans bruit, armé la double batterie de mes pistolets.
Tout d’un coup, je les tirai de mes poches, et, dirigeant les canons sur le groupe que j’avais devant moi :
– Vous êtes quatre, messieurs, c’est vrai... mais, nous, nous sommes cinq !...
Et, faisant deux pas en avant :
– Messieurs, leur dis-je, je vous donne ma parole d’honneur que, si, dans cinq secondes, l’ordre n’est pas signé, je vous brûle la cervelle à tous les quatre ; et je commence par vous, monsieur le lieutenant du roi... A tout seigneur, tout honneur !
J’étais devenu très pâle ; mais probablement que, malgré sa pâleur, mon visage exprimait une immuable résolution.
Le double canon du pistolet que je tenais de la main droite n’était qu’à un pied et demi de la figure de M. de Liniers.
– Prenez garde, monsieur, lui dis-je, je vais compter les secondes.
Et, après une pause :
– Une, deux, trois...
En ce moment, une porte latérale s’ouvrit, et une femme au paroxysme de la terreur se précipita dans l’appartement.
– O mon ami, cède ! cède ! s’écria-t-elle ; c’est une seconde révolte des nègres !...
Et, en disant cela, elle me regardait d’un œil effaré.
– Monsieur, fit le commandant de place, par respect pour ma femme...
– Monsieur, lui répondis-je, j’ai le plus grand respect pour madame ; mais, moi aussi, j’ai une mère et une sœur... J’espère donc que vous allez avoir la bonté de renvoyer madame, et que nous viderons la chose entre hommes.
– Mon ami, continuait de crier madame de Liniers, cède ! cède, je t’en supplie ! fais ce qu’on te demande, au nom du ciel !... Souviens-toi de mon père et de ma mère, massacrés à Saint-Domingue !
Je compris seulement alors ce que madame de Liniers avait entendu par ces mots : “C’est une seconde révolte des nègres !”
A mes cheveux crépus, à mon teint bruni par trois jours de soleil, à mon accent légèrement créole – si toutefois, au milieu de l’enrouement dont j’étais atteint, il me restait un accent quelconque elle m’avait pris pour un nègre, et s’était laissée aller à une indicible terreur.
Cette terreur me fut, du reste, aisée à comprendre, lorsque je sus, depuis, que madame de Liniers était une demoiselle de Saint-Janvier.
M. et madame de Saint-Janvier, son père et sa mère, avaient été impitoyablement égorgés sous ses yeux dans la révolte du Cap.
La situation, comme on le comprend bien, était trop tendue ; elle ne pouvait se prolonger.
– Mais, monsieur, s’écria le lieutenant du roi désespéré, je ne puis pourtant pas céder devant un homme seul !
– Voulez-vous, monsieur, que je vous signe une attestation constatant que c’est le pistolet sous la gorge que vous m’avez donné l’ordre ?
– Oui, oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.
Puis, se retournant vers son mari, dont elle embrassait les genoux
– Mon ami, mon ami, donne l’ordre ! répétait-elle, donne-le, je t’en supplie !
– Ou bien préférez-vous, continuai-je, que j’aille chercher deux ou trois amis, afin que nous soyons de chaque côté en nombre égal ?
– Eh bien, oui, je préfère cela, monsieur.
– Prenez garde, monsieur le vicomte, je vais sortir m’en rapportant à votre parole d’honneur ; je vais sortir lorsque je vous tiens, lorsque je puis vous brûler la cervelle à tous quatre... Je vous réponds que ce serait bientôt fait... Vous retrouverai-je où vous êtes et comme vous êtes !
– Oh ! oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.
Je m’inclinai avec politesse ; mais, sans céder d’une ligne !
– C’est la parole d’honneur de votre mari que je demande, madame.
– Eh bien, monsieur, dit le lieutenant du roi, je vous la donne.
– Je présume, repris-je, que cette parole engage ces messieurs en même temps que vous ?
Les officiers firent un signe de tête.
Je désarmai mes pistolets, et les remis dans mes poches.
Puis, m’adressant à madame de Liniers :
– Rassurez-vous, madame, lui dis-je, tout est fini. Dans cinq minutes, messieurs, je suis ici.
Et je sortis, prenant en passant mon fusil, que je retrouvai dans l’angle de la porte.
Je m’étais fort avancé ; je ne savais où aller chercher Hutin, et Bard gardait un poste important.
Le hasard me servit ; en mettant le pied dans la rue, je vis Hutin et l’un de ses amis qui, fidèles au rendez-vous, attendaient à dix pas de la maison : cet ami était un jeune homme de Soissons, chaud patriote, nommé Moreau.
Chacun d’eux avait un fusil à deux coups.
Je leur fis signe de venir et d’entrer dans la cour.
Ils vinrent et entrèrent, sans trop savoir de quoi il était question.
Je remontai. La parole était rigoureusement tenue : aucun de ces messieurs n’avait quitté sa place.
J’allai à la fenêtre, et je l’ouvris.
– Messieurs, dis-je à Hutin et à Moreau, ayez la bonté de dire à M. le lieutenant de roi que vous êtes prêts à faire feu non seulement sur lui, mais encore sur les autres personnes que je désignerai, s’il ne signe pas à l’instant même l’autorisation de prendre la poudre.
Pour toute réponse, Hutin et Moreau armèrent leurs fusils.
Madame de Liniers suivait tous mes mouvements et ceux de son mari avec des yeux hagards.
– Cela suffit, monsieur, me dit le lieutenant de roi, je suis prêt à signer.
Et, prenant un papier sur son bureau, il écrivit ces lignes : “J’autorise M. Alexandre Dumas à se faire livrer toutes les poudres appartenant à l’artillerie qui se trouveront dans la poudrière Saint-Jean.
Le lieutenant de roi commandant la place, Vicomte de Liniers. Soissons, ce 31 juillet 1830.”
Je pris le papier que me tendait le comte ; je saluai madame de Liniers, en lui présentant mes excuses pour la terreur involontaire que je venais de lui causer, et je sortis.
Dans la rue, nous rencontrâmes le second ami dont Hutin m’avait parlé, M. Quinette. Il venait se joindre à nous.
C’était un peu tard, comme on voit ; il est vrai qu’il devait nous quitter bientôt.
Son avis fut qu’il fallait procéder légalement, et que, pour procéder légalement, j’avais besoin d’être assisté du maire.
Je n’avais rien à dire contre la proposition. Je tenais mon ordre. J’allai chercher le maire.
J’ai oublié le nom de cet honorable magistrat. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il ne fit aucune difficulté de me suivre.
Cinq minutes après, accompagné du maire, d’Hutin, de Moreau et de Quinette, j’ouvrais avec précaution la porte du cloître Saint-Jean, non sans avoir prévenu Bard que c’était moi qui ouvrais la porte.
– Entrez ! entrez ! m’avait-il répondu.
J’entrai, et je vis la pièce en batterie ; mais, à mon grand étonnement, Bard avait complétement disparu.
Il était à vingt pas de son canon, perché sur un prunier. Il mangeait des prunes vertes !
M. le maire de Soissons. – La poudre de la régie. – M. Jousselin. – La hache de l’entreposeur. – M. Quinette. – J’enfonce la porte de la poudrière. – Sortie triomphale de Soissons. – M. Mennesson tente de me faire arrêter. – Les gardes du duc d’Orléans. – M. Boyer. – Retour à Paris. – Ces diables de républicains !
Cette fois, grâce au bon conseil de M. Quinette, il était impossible d’agir plus légalement que nous n’agissions, puisque nous procédions, comme Bilboquet, avec autorisation de M. le maire. Aussi le lieutenant-colonel d’Orcourt s’empressa-t-il de nous ouvrir la porte du magasin à poudre d’artillerie.
Ce magasin était le pavillon à droite de la porte en entrant.
Nous n’y trouvâmes, en effet, que deux cents livres de poudre, à peu près.
Je m’apprêtais à les emporter lorsque le maire les réclama pour la défense de la ville.
La réclamation était assez juste ; cependant, comme j’étais décidé à rapporter à Paris une quantité quelconque de poudre, peut-être allais-je recommencer avec M. le maire la scène que j’avais eue avec le commandant de place, lorsque le lieutenant-colonel d’Orcourt s’approcha de moi, et me dit tout bas :
– Il n’y a que deux cents livres de poudre dans le magasin de l’artillerie, c’est vrai ; mais, là dans le pavillon en face, il y a trois mille livres de poudre à la ville.
J’ouvris de grands yeux.
– Répétez donc, lui dis-je.
– Trois mille livres de poudre, là...
Et il me montra du doigt le pavillon.
– Alors, ouvrons ce pavillon, et prenons la poudre.
– Oui, mais je n’ai pas la clef.
– Et où est la clef ?
– Chez l’entrepreneur, M. Jousselin.
– Et où demeure M. Jousselin ?
– Un de ces messieurs vous conduira chez lui.
– Très bien.
Je me tournai vers le maire.
– Monsieur le maire, je ne dis ni oui ni non, quant à votre demande : si j’ai d’autre poudre, je vous laisserai vos deux cents livres ; si je n’en ai pas, je vous les prendrai... Maintenant, ne perdons pas de temps, et distribuons-nous les rôles. Mon cher monsieur Moreau, chargez-vous de nous trouver chez des voituriers de la ville une voiture et des chevaux de transport : on payera voiture et chevaux ce qu’il faudra ; seulement, que, dans une heure, ils soient ici. Aussitôt la poudre chargée, nous partons... Est-ce dit ?
– Oui.
– Allez.
M. Moreau partit ; il était impossible de mettre plus d’entrain qu’il n’en mettait.
– Bard, mon ami, vous voyez que la situation se complique : reprenez votre position près de la pièce de quatre ; rallumez votre cigarette, et plus de prunes vertes, n’est-ce pas ?
– Soyez tranquille : à peine en ai-je mangé deux ou trois, et j’ai les dents horriblement agacées !..
Aussi, pour toutes les poudres de M. Jousselin, je ne mordrais pas dans une quatrième !
– Vous, Hutin, allez chez M. Missa, afin de savoir ce qu’il a fait de son côté, et, s’il n’a rien fait, reprenez-lui la proclamation du général La Fayette ; elle peut nous être utile près des autorités civiles, qui déclineront peut-être la validité des ordres du général Gérard.
– J’y cours !
– Vous, monsieur Quinette, ayez la bonté de me conduire chez M. Jousselin.
– C’est loin.
– Bah ! qu’importe !... Avec un peu d’ensemble, ça marchera !... Dans une demi-heure ou trois quarts d’heure au plus tard, tout le monde ici !
Bard reprit son poste ; Hutin partit de son côté ; M. Quinette et moi, nous partîmes du nôtre.
Nous arrivâmes à la porte de M. Jousselin.
– C’est ici, me dit M. Quinette ; mais, vous comprenez ma susceptibilité, n’est-ce pas ? comme je suis de la ville, et que j’y reste après vous, je désire que vous entriez seul chez M. Jousselin.
– Oh ! qu’à cela ne tienne !
J’entrai chez M. Jousselin.
J’avoue que je n’étais, pour le moment, possesseur ni d’un physique ni d’un habit propres à inspirer la confiance. J’avais perdu mon chapeau de paille, je ne saurais dire où ; j’avais le visage brûlé de soleil et couvert de sueur ; j’avais la voix tantôt éclatant en notes tromboniques, tantôt filant des sons d’une ténuité presque insaisissable ; ma veste, surchargée de mes pistolets à deux coups, continuait de perdre le peu de boutons dont elle était ornée. Enfin, la poussière de la route n’avait pu faire disparaître le sang qui tachait ma guêtre et mon soulier.
Il n’était donc pas étonnant qu’en m’apercevant ainsi accoutré, et mon fusil à deux coups sur l’épaule
M. Jousselin reculât, lui et le fauteuil sur lequel il était assis.
– Que me voulez-vous, monsieur ? me demanda-t-il.
Je lui exposai le plus succinctement possible l’objet de ma visite ; je n’avais pas de temps à perdre ; d’ailleurs, j’eusse voulu faire des phrases, qu’il y eût eu impossibilité : je ne pouvais plus parler.
M. Jousselin me fit plusieurs objections que je levai les unes après les autres ; mais, l’une levée, l’autre arrivait ; je vis que nous n’en finirions pas.
– Monsieur, lui dis-je, terminons. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner ce que vous avez de poudre dans votre magasin, pour mille francs que j’ai sur moi, et que voici ?
– Monsieur, impossible ! il y en a pour douze mille francs.
– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas recevoir mes mille francs à-compte, et accepter, pour le reste, un bon payable par le gouvernement provisoire ?
– Monsieur, il nous est défendu de vendre à crédit.
– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner pour rien la poudre de la régie, c’est-à-dire la poudre du gouvernement, c’est-à-dire ma poudre, et non la vôtre, puisque j’ai un ordre du gouvernement pour la prendre, et que vous n’avez pas d’ordre pour la garder ?
– Monsieur, je vous ferai observer...
– Oui ou non ?
– Monsieur, vous êtes libre de la prendre ; mais je vous préviens que vous en répondrez au gouvernement.
– Eh ! monsieur, il fallait commencer par me dire cela, et la discussion serait finie depuis longtemps !
Je m’approchai de la cheminée, et m’emparai d’une hache à fendre le bois qui, depuis longtemps, me tirait l’œil.
– Mais, monsieur, s’écria l’entreposeur stupéfait, que faites-vous ?
– Monsieur, je vous emprunte cette hache pour enfoncer la porte de la poudrière... Vous la retrouverez à Saint-Jean, monsieur Jousselin.
Et je sortis.
– Mais, monsieur, cria l’entreposeur en me suivant, c’est un vol que vous commettez là !
– Et même un vol avec effraction, monsieur Jousselin.
– Je vous préviens que je vais en écrire au ministre des Finances.
– Ecrivez-en au diable, si vous voulez, monsieur Jousselin ! Tout en dialoguant, nous étions arrivés à la porte de la rue. M. Jousselin continuait de crier ; la populace s’amassait.
Je revins sur mes pas.
– Ah ! taisons-nous un peu, monsieur l’entreposeur, lui dis-je en empoignant solidement le manche de la hache.
– Au meurtre ! à l’assassin ! hurla-t-il de plus belle.
Et, me fermant la porte au nez, il la verrouilla en dedans.
Je ne voulais pas m’amuser à enfoncer la porte de M. l’entreposeur.
– Allons, allons, dis-je à M. Quinette, l’ennemi quitte la place ; en route !
Et je me mis à courir, la hache à la main, du côté de l’église Saint-Jean.
Je n’avais pas fait cent pas, que je reconnus la voix de M. Jousselin, dont les malédictions m’arrivaient à travers l’espace.
Il était à sa fenêtre, et essayait d’ameuter la population contre moi.
M. Quinette avait prudemment disparu.
Je ne l’ai revu qu’en 1851 à Bruxelles. – Si, à Soissons, je trouvai qu’il était parti trop tôt, en revanche, à Bruxelles, il me sembla qu’il restait trop tard, quand, après le 2 décembre, il attendit qu’on lui envoyât sa démission d’ambassadeur de la République...
Je ne m’inquiétai ni des cris de l’entreposeur, ni de l’attitude hostile de la population ; je continuai mon chemin vers la poudrière.
Cette fois, Bard était à son poste.
– Eh bien, me demanda le lieutenant-colonel d’Orcourt, avez-vous l’autorisation de M. Jousselin ?
– Non, répondis-je ; mais j’ai la clef de la poudrière !
Et je montrai la hache.
En ce moment, Hutin arriva.
– Eh bien, lui dis-je, votre docteur Missa, qu’a-t-il fait ?
– Comprenez-vous ! me répondit Hutin, ce chef des patriotes, il n’a pas osé mettre le nez dehors !...
C’est tout au plus s’il voulait me rendre la proclamation du général La Fayette !
– Vous la lui avez reprise, j’espère ?
– Tiens, parbleu ! la voici !
– Donnez... Bon ! Maintenant, à l’ouvrage !
– Et vous, qu’avez-vous fait ?
– J’ai cueilli cette hache à la cheminée de M. Jousselin... Nous allons enfoncer la porte de la poudrière, charger la poudre sur la voiture que Moreau amènera, et nous filerons... Comptez-vous sur Moreau ?
– Comme sur moi !... A propos, et Quinette ?
– Disparu ! évanoui ! volatilisé !... Mais, voyons, ne nous occupons plus de lui. A l’œuvre !...
Ce n’était pas chose facile, non de se mettre à l’œuvre, mais d’en venir à nos fins. La serrure qu’il fallait faire sauter se crochait dans la muraille même ; la muraille était bâtie en moellons de silex !
Chaque coup mal dirigé qui, au lieu de porter sur la serrure ou sur le bois, portait sur la muraille, faisait voler des millions d’étincelles.
C’était un brave que le lieutenant-colonel d’Orcourt. Mais, au deuxième ou troisième coup de hache, quand il eut vu jaillir les étincelles, il secoua la tête, et, se tournant vers ses compagnons :
– Ne restons pas ici, c’est inutile... Il faut être fou pour faire le métier que font ces messieurs.
Et il s’éloigna avec eux autant que les murs de l’enclos le lui permirent.
Au bout de cinq minutes, je fus obligé de passer la hache à Hutin, qui se mit à travailler la porte à son tour.
Et, comme, à mon avis, la chose n’allait pas encore assez vite, je soulevai jusqu’à la hauteur de ma tête la plus grosse pierre que je pus trouver ; puis, prenant la posture d’Ajax, je criai gare à Hutin, je lançai la pierre, et, sous ce dernier effort, la porte, déjà ébranlée, vola en morceaux.
Nous étions, enfin, devant les trois mille livres de poudre !
J’avais tellement peur qu’elles ne m’échappassent, que je m’assis sur un tonneau comme Jean Bart, et que je priai Hutin d’aller presser Moreau et ses voituriers.
Hutin partit ; c’était, de son côté, une vigoureuse nature, toute de nerfs, un chasseur infatigable, un admirable tireur, peu parleur, mais qu’il fallait voir à l’œuvre, quelle que fût cette œuvre, pour l’apprécier.
Un quart d’heure après, il revenait avec la voiture, mais sans Moreau.
Qu’était devenu Moreau ?
Moreau avait soulevé une vingtaine de jeunes gens de la ville et tout le corps des pompiers. Pompiers et jeunes gens allaient m’attendre et me faire escorte jusqu’à Villers-Cotterêts.
De plus, Moreau m’envoyait son cheval pour faire ma sortie.
Nous chargeâmes la poudre sur la voiture ; je payai le prix convenu – quatre cents francs, je crois ; nous étions libres de prendre la poste ; le voiturier devait suivre la voiture ; il la ramènerait comme il pourrait, c’était son affaire : il recevait quatre cents francs pour cela.
La poudre chargée, nous fîmes une halte chez madame Hutin. Il était quatre heures de l’après-midi, et nous étions encore à jeun.
Bard, seul, avait mangé trois prunes.
Bard mourait d’envie d’emmener la pièce de quatre, et, moi, je mourais d’envie de lui en faire cadeau ; mais les braves gardiens de la poudrière me prièrent tant de la leur laisser, que je n’eus pas le courage de la leur prendre.
Un bon dîner nous attendait chez Hutin. Si grand besoin que nous en eussions nous le mangeâmes en hâte, et pendant qu’on attelait les chevaux de poste au cabriolet.
Enfin, à cinq heures, nous nous mîmes en route : Hutin, Moreau et Bard, derrière la voiture, dans le cabriolet ; moi, sur le cheval de Moreau, marchant le long des roues, une main à la fonte, et tout prêt à faire sauter la voiture, moi et une partie de la ville, si l’on tentait de s’opposer à notre sortie.
Personne ne nous fit obstacle ; quelques cris patriotiques retentirent même derrière nous.
Il fallait savoir gré à la population de pousser ces cris, quelque rares qu’ils fussent, car, en vérité, en 1830 on ne savait quels cris pousser.
L’endroit dangereux à franchir était la porte de la ville. Une fois que nous serions engagés sous la porte, la herse pouvait tomber devant nous, tandis qu’on nous attaquerait par les deux corps de garde.
Ces Thermopyles furent dépassées sans accident, et nous nous trouvâmes de l’autre côté de la muraille, et en rase campagne.
Nos hommes nous attendaient à cinquante pas de la porte.
Alors, seulement, je l’avoue, je respirai à pleine poitrine.
– Sacrebleu ! mon cher ami, dis-je à Hutin, rentrez donc dans la ville, et faites-nous venir une vingtaine de bouteilles de vin, afin que nous buvions à la santé du général La Fayette... Nous l’avons bien gagné !
Un quart d’heure après, nous levions nos verres, et nous buvions à la santé du général, toast que nous renvoyèrent en acclamations les habitants de la ville qui, pour assister à notre départ, encombraient les murailles.
Les vingt bouteilles vidées, nous nous remîmes en route.
A la Verte-Feuille, c’est-à-dire à moitié chemin de Soissons à Villers-Cotterêts, je laissai le cheval de Moreau chez le maître de poste ; il m’eût été impossible de rester en selle dix minutes de plus : je tombais de fatigue.
Tandis qu’on mettait quatre chevaux de poste à la charrette – car je commençais à m’apercevoir qu’avec les chevaux du voiturier nous n’arriverions jamais – je me couchai au bord d’un fossé, et je m’endormis si profondément, qu’on eut toutes les peines du monde à me réveiller au moment du départ.
Moreau, alors, reprit son cheval ; il voulait nous accompagner jusqu’à Villers-Cotterêts. Je montai à sa place dans le cabriolet, et à peine y étais-je installé, que je m’endormis de nouveau.
Je dormais depuis une heure probablement, lorsque je me sentis vigoureusement secoué.
Je rouvris les yeux ; j’avais affaire à Hutin.
– Eh ! réveillez-vous donc ! me dit-il.
– Pourquoi ? demandai-je en bâillant. Je dors si bien !
– Mais parce qu’il paraît que votre ancien notaire, M. Mennesson, a révolutionné la ville, sous prétexte que vous faites les affaires du duc d’Orléans – et on ne veut pas nous laisser passer.
– Moi, les affaires du duc d’Orléans ?... Ah çà ! mais il est fou ou saoul ?
– Fou, soit ; mais, en attendant, il paraît qu’il va falloir en découdre.
– En découdre ! et avec qui ?
– Avec les gardes de la forêt d’abord.
– Avec les gardes de la forêt ? Entendons-nous... Comment faudra-t-il en découdre avec les gardes de la forêt, qui sont au duc d’Orléans, parce que je fais les affaires du duc d’Orléans ?
– Oh ! moi, je n’y comprends rien... Je vous préviens, voilà tout. Maintenant que vous êtes prévenu, marchons.
J’achevai de me réveiller. Nous étions au bas de la montagne de Dampleux, et c’était un de mes amis de Villers-Cotterêts qui était accouru nous avertir de ce qui se tramait contre nous.
J’appelai Moreau, qui composait à lui seul toute notre cavalerie.
– Moreau, lui dis-je, faites-moi le plaisir, pour achever votre cheval, de le mettre au galop, et d’aller voir jusque chez Cartier ou même jusque chez Paillet, ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on nous annonce.
Si vous rencontrez M. Mennesson, prévenez-le que j’ai deux balles dans mon fusil, et que, s’il ne veut pas faire connaissance avec elles, il se tienne hors de portée.
Moreau partit au galop ; je me mis à l’avant-garde avec Hutin et six ou huit hommes qui me parurent prêts à tout et je laissai Bard avec les vingt-cinq ou trente autres, pour faire escorte à la voiture ; après quoi, nous continuâmes notre chemin.
Au bout de dix minutes, nous vîmes revenir Moreau. Il y avait, en effet, un attroupement devant la porte de M. Mennesson ; M. Mennesson pérorait au milieu de l’attroupement. mais Moreau s’était approché de lui, lui avait parlé à l’oreille, et il avait disparu.
Restaient les gardes, que l’on disait commandés par un ancien officier nommé M. Boyer.
Cette résistance des gardes commandés par M. Boyer me paraissait d’autant plus étonnante que les gardes, comme je l’ai dit, étaient attachés à la maison d’Orléans, pour laquelle on m’accusait de faire des émeutes en province, et que M. Boyer, ancien officier destitué par la Restauration, devait tout à M. le duc d’Orléans.
Nous arrivâmes à la porte de Paillet ; nous étions attendus comme la première fois ; le souper était servi ; nous l’expédiâmes rapidement. Tous nos hommes soupaient dans la cour de Cartier.
Cependant, comme nous nous attendions à être attaqués d’un moment à l’autre, chacun soupait avec son fusil entre les jambes.
Le souper se passa sans encombre.
Pendant que nous étions à table, on avait renouvelé les chevaux du cabriolet et de la charrette. Vers dix heures du soir, nous nous remîmes en route, escortés, cette fois, par la garde nationale tout entière de Villers-Cotterêts.
Nous nous étions séparés avec force embrassades et poignées de main de notre escorte de Soissons, qui avait fait six lieues en moins de quatre heures.
Arrivé au haut de la montagne de Vauciennes, et comme je nageais à plein corps dans ce bon sommeil dont Saverny reproche avec tant de mélancolie au bourreau de l’avoir tiré, je fus une seconde fois secoué par Hutin.
– Alerte ! alerte ! me dit-il.
– Quoi ?
– M. Boyer vous demande ; il veut se battre avec vous.
– Bon ! Et où est-il ?
– Me voici ! dit une voix.
Je me frottai les yeux, et je vis un homme de trente-cinq à quarante ans, sur un cheval ruisselant d’écume. Je descendis.
– Pardon, monsieur, lui demandai-je, mais il paraît que vous désirez me parler ?
– Monsieur, me dit le cavalier avec une grande animation, vous m’avez insulté ?
– Moi ?
– Oui, vous, monsieur ! et vous allez, j’espère, me rendre raison !
– Raison de quoi ?
– De ce que vous avez dit que j’étais saoul ou fou !
– Attendez donc, j’ai dit cela de quelqu’un, c’est vrai, mais de qui donc l’ai je dit ?
– Eh ! parbleu ! s’écria Hutin, vous l’avez dit de M. Mennesson !
– Vous voyez, monsieur, je ne l’ai pas soufflé à M. Hutin... Avez-vous un autre motif de me chercher querelle ?
– Aucun, monsieur.
– Dans ce cas, ce n’était guère la peine de me réveiller.
– Monsieur, je croyais...
– Le croyez-vous encore ?
– Non, puisqu’on me dit le contraire.
– Eh bien, alors !
– Bon voyage, monsieur.
– Merci !
Et M. Boyer fit faire à son cheval un tête à la queue, et reprit au galop le chemin de Villers-Cotterêts.
Bien souvent nous nous rencontrâmes depuis, et nous rîmes du malentendu.
Mais, pour le moment, j’avais autre chose à faire que de rire. Je laissai à Bard la garde de la poudre, je remontai dans le cabriolet, je chargeai Hutin de payer les relais, je me rendormis, et ne me réveillai que dans la cour du maître de poste du Bourget.
Il était à peu près trois heures du matin.
Je ne pouvais voir le général La Fayette que vers huit ou neuf heures. Nous acceptâmes donc la tasse de café et le lit que nous offrait le maître de poste.
Seulement, comme je me défiais de moi, et que je craignais de dormir vingt-quatre heures, je priai qu’on me réveillât à sept heures, promesse qui me fut faite et qui fut religieusement tenue.
A neuf heures du matin, nous entrions à l’hôtel de ville.
Je trouvai le général à son poste avec son même uniforme bleu, son même gilet blanc, sa même cravate blanche ; seulement, son uniforme était un peu plus ouvert, son gilet un peu plus débraillé, sa cravate un peu plus lâche que quand je l’avais quitté.
Pauvre général ! moins heureux que moi qui parlais encore, lui ne parlait plus du tout. Il ouvrait les bras et embrassait : c’était tout ce qu’il pouvait faire.
Heureusement que, dans les cas secondaires, Carbonnel le suppléait : ainsi, lorsque arrivait la députation de quelque commune, après que le général avait embrassé le maire et les adjoints, Carbonnel embrassait les simples conseillers municipaux !
Cependant, pour moi, le général fit un effort : non seulement il ouvrit les bras et m’embrassa, mais encore il essaya de me féliciter sur ma réussite, et de m’exprimer la satisfaction qu’il éprouvait de me revoir sain et sauf ; malheureusement pour mon amour-propre, la voix s’arrêta dans son gosier.
Le même accident, s’il faut en croire Virgile, était arrivé trois mille ans auparavant à Turnus. » Le Moniteur du 9 août 1830 donnait les indications suivantes : « Nous recevons du général Lafayette l’invitation de publier le rapport suivant : “Rapport au général Lafayette, sur l’enlèvement des poudres de Soissons. Général. Conformément à la mission dont vous m’avez fait l’honneur de me charger le 30 juillet dernier, je suis parti à l’instant même pour la remplir, accompagné de l’un des signataires du présent rapport (Jean, Auguste Bard, âgé de 18 ans et demi, artiste peintre) ; à 3 heures, nous sortions de la barrière. Sur toute la route, on nous prévint que nous trouverions à Soissons résistance aux ordres du Gouvernement provisoire, qui n’était pas encore reconnu dans cette ville. En arrivant à Villers-Cotterêts, un jeune Soissonnais, signataire de ce rapport, nous offrit de nous accompagner, nous répondant de trois ou quatre jeunes gens qui seconderaient notre mouvement. A 11 heures et demie du soir, nous étions à Soissons. A 4 heures du matin, ignorant quelles seraient les dispositions de la ville, nous visitions les ruines de Saint-Jean où nous savions qu’étaient renfermées les poudres, afin d’être prêts à nous en emparer de force si l’on ne voulait pas reconnaître votre appel aux citoyens de Soissons. Le jeune homme qui s’était chargé de nous aider, nous quitta alors pour aller rassembler les quelques personnes dont il était sûr, et moi je me rendis chez M. le docteur Missa, que l’on m’avait désigné comme un des chauds patriotes de la ville. Son avis fut que nous ne trouverions aucune aide auprès des autorités et probablement résistance de la part du commandant de place, M. le comte de Linières. Comme il était à craindre que les trois officiers logés à la poudrière, ne fussent avertis de mon arrivée et de l’ordre dont l’étais porteur, je me rendis d’abord chez eux accompagné des trois personnes que m’avait amenées M. Hutin (c’est le nom du jeune Soissonnais). En passant devant la poudrière j’y laissai un factionnaire : quelques minutes après. M. le lieutenant-colonel d’Orcourt, le capitaine Mollart, et le sergent Ragon se rendaient prisonniers à ma première sommation, et promettaient sur parole de ne pas sortir, disant qu’ils étaient prêts à nous livrer les poudres sur un ordre du commandant de la place. Ces trois braves militaires, comme nous en fûmes convaincus par la suite, étaient du reste bien plus disposés à nous aider qu’à nous être contraires ; je me rendis aussitôt seul chez le commandant de place, tandis que le jeune homme que j’avais amené avec moi et M. Hutin se faisaient ouvrir les portes de la cathédrale et substituaient au drapeau blanc les couleurs de la nation. M. le commandant de place était avec un officier dont j’ignore le nom, je lui montrai le pouvoir que j’avais reçu de vous, il me dit qu’il ne pouvait reconnaître les ordres du gouvernement provisoire ; que d’ailleurs votre signature ne portait aucun caractère d’authenticité et que le cachet manquait. Il ajouta de plus qu’il n’y avait à la poudrière que 90 cartouches : cela pouvait être vrai puisqu’un ancien militaire me l’affirmait sur sa parole d’honneur. Je sortis pour m’en informer mais en le prévenant que j’allais revenir ; je craignais peu contre moi l’emploi de la force armée, j’avais reconnu dans la garnison le dépôt du 53e. J’appris depuis que, dès la veille, tous les soldats s’étaient distribués des cocardes tricolores. J’acquis la certitude qu’il y avait dans la poudrière 200 livres de poudre appartenant à l’artillerie, et 3600 livres appartenant à la régie. Je revins alors chez M. le commandant de place ; je savais le besoin qu’on éprouvait de munition à Paris, je voulais, comme je vous avais promis sur ma parole de le faire, m’emparer de celles qui se trouvaient à Soissons, sauf, comme vous me l’aviez recommandé, à laisser à la ville la quantité nécessaire à sa défense. M. Le commandant de la place avait alors auprès de lui trois personnes, dont deux m’étaient connues, l’une pour le lieutenant de gendarmerie, marquis de Linferna, l’autre pour le lieutenant-colonel du génie, M. Bouvilliers ; je soumis de nouveau à l’examen de M. le commandant la dépêche sont j’étais porteur. Il refusa positivement de me délivrer aucun ordre, à moins, me dit-il, qu’il n’y fût contraint par la force ; je vis effectivement que ce moyen était le plus court ; je tirai et j’armai des pistolets à deux coups que j’avais sur moi, et je lui renouvelai ma sommation de me livrer les poudres ; j’étais trop engagé pour reculer ; je me trouvais à peu près seul, dans une ville de huit mille âmes, au milieu d’autorités en général très contraires au gouvernement actuel ; il y avait pour moi question de vie ou de mort ; M. Le commandant voyant que j’étais entièrement résolu à employer contre lui et les trois personnes qui se trouvaient présentes tous les moyens que mes armes mettaient à ma disposition, me dit qu’il ne devait pas, pour son honneur, céder à un homme seul, lui commandant d’une place fortifiée et ayant garnison. J’offris à M. le commandant de lui signer un certificat constatant que c’était le pistolet au poing que je l’avais forcé de me signer l’ordre, et de tout prendre ainsi sur ma responsabilité ; il préféra que j’envoyasse chercher quelques personnes pour paraître céder à une force plus imposante ; j’informai M. le commandant de place et sa société dans son cabinet ; je me plaçai devant la porte, et je fis dire aux personnes qui m’avaient déjà accompagné de venir me rejoindre ; quelques minutes après, MM. Bard, Moreau et Hutin entraient dans la cour, et M. Le commandant me signait l’ordre de me délivrer toutes les poudres appartenant à l’artillerie. Muni de cet ordre et voulant opérer le plus légalement possible, j’allai trouver le maire, qui m’accompagna à la poudrière ; le lieutenant-colonel d’Orcourt nous montra la poudre : il y en avait effectivement que 200 livres ; le maire les exigea pour la ville. Tout ce que j’avais fait jusque-là était inutile ; je réclamai alors les poudres de la régie ; elle me furent refusées ; j’allai chez l’entreposeur, M. Jousselin, je lui offris d’en acheter pour mille francs, autant que j’avais d’argent sur moi ; il refusa ; c’est alors que, voyant que ce dernier refus était la suite d’un système bien arrêté par les autorités de n’aider en rien leurs frères de Paris, je sortis avec l’intention de tout prendre de force. J’envoyai M. Moreau, l’un des plus chauds patriotes de Soissons, arrêter, en les payant au prix qu’exigeaient les voituriers, des chariots de transport ; il me promit d’être avec eux dans une demi-heure à la porte de la poudrière ; son départ réduisait notre troupe à trois personnes. Je pris une hache, M. Hutin son fusil, et Bard (ce jeune homme qui m’avait suivi de Paris) mes pistolets. Je laissai ce dernier en faction à la première porte d’entrée ; je l’invitai à tirer sur la première personne qui essaierait des s’opposer à l’enlèvement de la poudre, et M. Hutin et moi enfonçâmes la porte à coups de hache. J’envoyai M. Hutin presser M. Moreau, et je l’attendis au milieu de la poudrière. Deux heures après, tout était chargé sans opposition de la part de l’autorité. D’ailleurs tous les citoyens, qui venaient de se soulever, nous auraient prêté main-forte. Nous quittâmes Soissons à 6 heures et demie du soir, accompagnés des pompiers qui s’étaient réunis à nous, de plusieurs jeunes gens à cheval et armés, et d’une trentaine d’hommes qui nous servirent d’escorte jusqu’à Villers-Cotterêts. Notre sortie se fit au milieu des acclamations de tout le peuple, qui se découvrait devant le drapeau tricolore flottant sur notre première voiture. A 10 heures, nous étions à Villers-Cotterêts. L’escorte de Soissons ne nous quitta que pour nous remettre entre les mains de la garde nationale de cette ville, qui, à son tour, nous accompagna jusqu’à Nanteuil. Voilà le récit exact ce que j’ai cru devoir faire, général, pensant que, si j’allais trop loin, vous le pardonneriez à mon inexpérience diplomatique, et surtout à mon enthousiasme pour une cause dont, pour la troisième fois, vous êtes un des plus nobles soutiens. Respect et admiration ! Alexandre Dumas. Signé : Bard, 66, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, à Paris ; Hutin, 1, rue Richebourg à Soissons ; Lenoir Morand, capitaine des sapeurs-pompiers de Veilly. J’atteste la vérité de ce rapport, Signé Gilles.” » Hutin demeurait 1, rue Richebourg à Soissons en 1830. Rapport au général Lafayette sur l’enlèvement des poudres de Soissons, extrait du Moniteur du 9 août 1830, Alexandre Dumas, Paris, imprimerie de Sétier, rue de Grenelle-Saint-Honoré, n° 29 ; Le Constitutionnel, 5 août 1830 ; Le Courrier français, 2 août 1830 ; L’Echo français, 5 août 1830 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867.
Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait de faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.