Javal, Léopold
Biographie
Né le 10 frimaire an XIII (1er décembre 1804) à Mulhouse (Bas-Rhin), fils de Gilot, Jacob, négociant, et de Schifra, Abraham, son épouse. Son père se faisait appeler Javal, Jacques et fut président du Consistoire israélite de Paris, membre du Conseil général du commerce et des manufactures, administrateur des Messageries de France, selon Les Républicains sous le second empire, qui précise aussi : « Jacques Javal avait quitté les Vosges pour s’installer à Colmar, y créer une fabrique de draps, soit dans la ville soit dans les environs et ainsi aider à former des individus israélites à des travaux utiles dans ses ateliers. Reprenant les thèses de l’abbé Grégoire, ainsi que celles de l’avocat Thiery et de Hourvitz pour la régénération physique, morale et politique des juifs, il créera finalement avec son frère, en 1819, une manufacture de toiles peintes à Saint-Denis, qui occupera plus de cinq cents ouvriers. Jacques Javal fut l’associé du banquier Jacques Laffitte en différentes affaires : banque, industrie, transports tel que les Messageries Laffitte et Caillard. Il se retira des affaires en 1835, sa fortune personnelle dépassant les trois millions de francs. » Administrateur des Messageries sur les listes de la Commission des récompenses nationales. Le dossier de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Nous empruntons aux Républicains sous le second empire, la notice biographique qui lui est consacrée : « […] Les Archives israélites font paraître à leur tour cette rubrique nécrologique : “M. Léopold Javal, député du département de l’Yonne, membre du Consistoire central pour le Haut-Rhin, l’un des vices présidents de l’Alliance israélite universelle, est décédé le 27 mars à Paris, dans un âge peu avancé. Cette mort prématurée d’un homme qui, par son caractère, sa position sociale et sa fortune honorait tant le judaïsme français, a causé une douloureuse émotion. Successivement militaire, industriel, banquier, homme politique, Léopold Javal avait conquis l’estime universelle ; membre de la gauche à l’ancien Corps législatif à l’Assemblée actuelle, il avait les sympathies même de ses adversaires politiques ; agriculteur, il avait créé dans l’Yonne une magnifique exploitation agricole, et dans la Gironde conquis sur les Landes une immense étendue de terrain planté en pins maritimes.” […] Léopold Javal, au même titre que l’économie, l’industrie ou l’agriculture, a profondément œuvré pour l’évolution des mentalités juives. Il s’est intéressé de très près non seulement à la culture et à la tradition mais aussi au sort des nécessiteux. Il pèsera également de tout son poids sur la nouvelle orientation du Consistoire et du culte, il sera l’ami des grands rabbins de France, et notamment de Paris : Lazare Isidore et Zadock Khan. On le retrouvera donc dans tout ce qui se fait dans la communauté juive de France, notamment au Consistoire israélite de France, aux Archives israélites, au Secours mutuel, à l’Alliance israélite universelle, à la souscription pour les chrétiens du Liban, à l’hôpital Rothschild, au Comité de bienfaisance, au Séminaire israélite de Paris, ou à l’Ecole israélite des garçons. […] Léopold Javal, financier habile, agriculteur intelligent, économiste pratique, gravitant de bonne heure dans le monde des affaires, se fit remarquer par la recherche des améliorations positives et la poursuite d’un idéal réalisable, il put ainsi participer au nouvel ordre économique qui était en train de s’instituer. […] Dans les premières années de la Restauration Léopold Javal est placé à Nancy, ville universitaire, pour y commencer son éducation qui se terminera à Paris par des cours de rhétorique et de philosophie au collège royal Saint-Louis. Comme l’aristocratie et la haute bourgeoisie anglaise, sa famille pense que la connaissance d’une ou plusieurs langues étrangères est le complément indispensable aux études classiques. Léopold Javal, parlant déjà le français et l’allemand, est envoyé en Angleterre chez un clergyman où il demeura un an. Là, le jeune Léopold, ouvert à toute pensée de justice et de progrès, va faire connaissance avec les idées libérales qui seront reprises plus tard par les saint-simoniens. […] Léopold Javal fut l’un des précurseurs de la créativité industrielle au XIXe siècle. Les inventions comme les idées appartenant à tout le monde, il fait sortir en fraude d’Angleterre un système de cylindres gravés pour en connaître le mécanisme et en généraliser l’exploitation. La machine fut ensuite installée dans la manufacture que son père et son oncle avaient créée à Saint-Denis. Atteint d’une grave maladie, Léopold Javal ne put rentrer à Polytechnique comme il l’espérait et se résolut d’entrer dans la carrière des affaires. Administrateur adjoint des Messageries Laffitte et Caillard, il fut chargé de la direction des ateliers où il aménagea de nombreuses améliorations dans la construction des voitures. La conquête de l’Algérie fut pour lui une occasion favorable d’être à la fois spéculateur habile et un bon patriote. Il était persuadé que la fertilisation et la mise en culture de la plaine de la Mitidja étaient réalisables. Il débarqua à Sidi-Ferruch et participa à la prise de la Casbah, puis sollicita du général Clausel l’honneur de suivre l’armée française en qualité de volontaire. Sous l’uniforme il prit part à la bataille de la Blibah puis de Médéah où sa conduite digne d’éloge lui valut d’être proposé au rang de chevalier de la Légion d’honneur. C’est avec le grade de sous-lieutenant dans l’escadron de la cavalerie algérienne qu’il raccompagnera en France le bey de Tittery. Rentré à Paris il y jugea que toute entreprise agricole ou industrielle était pour longtemps encore impossible en Algérie et se laissa convaincre de reprendre les affaires familiales. Il seconda, alors avec succès, l’établissement des premières lignes de voitures omnibus à Paris : les orléanaises et les favorites. Il se lança, d’après l’exemple de la fondation de cités ouvrières de l’Est, dans la création d’un grand quartier à Montrouge spécialement destiné au logement des classes laborieuses. Il innova en créant un grand bazar, A la Ménagère, ainsi que sur la Seine les bains de la Samaritaine, dont l’enseigne était un palmier en fer. En 1835, lorsque l’un des principaux actionnaires de la banque Javal frères meurt, Léopold refonde cette banque sous la raison sociale Léopold Javal et cie et en prend la direction. Cette nouvelle maison unissant ses efforts à la maison Koechlin, parvient à construire le premier chemin de fer d’Alsace ; la ligne Strasbourg-Bâle suivra ensuite. Ces lignes serviront à mettre en relation les grandes usines des centres industriels, de faire communiquer entre elles les villes des départements populeux, mais également relier par une voie rapide la France et la Suisse. […] L’agriculteur. Léopold Javal commença donc sa carrière agricole en Gironde et c’est en lisant une annonce d’adjudication sur les murs de Bordeaux qu’il découvre Arès, situé entre Landes et Médoc, en bordure du Bassin d’Arcachon ; séduit par ce site, il l’achète et le fait fructifier. Les expériences de Brémontier tendant à fixer par des plantations les dunes littorales de la Guyenne ayant réussi, Javal planta des pins sur tout le littoral de sa propriété. Voyant que des bergers arpentaient les marécages et que les ovins risquaient de détruire les jeunes pousses de pins, il fit expédier brebis et béliers en haute montagne et tenta l’exploitation des gemmes. Il fit assainir les étangs d’eau douce et d’eau salée qui, maintenus par des remblais, se transformèrent en réservoirs à poissons pour la pisciculture. Il fora des puits artésiens pour fournir aux communes de l’eau potable et chassa ainsi la fièvre typhoïde endémique dans cette région. Léopold Javal, suivi par sa fille Sophie, créa un aérium sur les terres d’Arès. Cette maison de santé fut subventionnée durant des années par leur fondation. […] Vauluisant. Une seule société agricole existait dans l’Yonne au moment où Vauluisant ouvrit ses portes ; les comices de Joigny. Léopold Javal, dont les projets de colonisation algérienne lui restaient en mémoire, acheta le domaine de Vauluisant, où se dressait encore l’ancienne abbaye des bénédictins, dans des conditions tout à fait fortuites. Javal continua l’exploitation en la faisant produire davantage chaque année. En 1847, il eut l’idée de créer un concours de labourage et de fauchage sur ses terres. Tous les cultivateurs des environs furent invités à l’inauguration. Avec la réussite totale de cette initiative, le concours agricole de Vauluisant était fondé. Ainsi, année après année, le succès de l’institution, où s’affrontaient laboureurs et faucheurs, fut toujours croissant, et lors de ces rencontres à la bourse aux idées agricoles, on en profitait pour parler uniquement d’agriculture. Javal, prenant conscience de l’importance et de l’utilité d’un bon ferrage dans le milieu agricole fit appel aux maréchaux-ferrants et institua entre eux une lutte d’habileté professionnelle. Le ministère de la Guerre, prévoyant le parti qu’il pourrait tirer pour le recrutement et la conservation des milliers de chevaux de cavalerie, s’empressa de mettre à la disposition du maître des lieux douze forges d’artillerie et désigna le vétérinaire principal de l’armée pour faire partie du jury. Léopold Javal se préoccupa aussi des questions concernant l’élevage du bétail et bientôt les produits des étables de Vauluisant acquirent une renommée légitime. Par l’établissement de cette ferme modèle, des comices vont se multiplier dans le département. L’expérience de Vauluisant permettra à Javal de mieux défendre les intérêts des agriculteurs et de leur assurer politiquement de meilleures conditions de vie. Cette longue lutte pour le progrès agricole, qui fut la préoccupation constante de Javal, portera petit à petit ses fruits. […] L’homme politique. Au début du XIXe siècle, les banquiers d’affaires, plus que ceux du commerce, qu’ils soient juifs ou non, s’efforcèrent d’exercer directement un rôle politique. Oui, ils voulaient intervenir directement et ouvertement dans le jeu politique des jeunes démocraties : libéraux pour défendre le commerce international, conservateurs pour défendre leur fortune, réformistes pour obtenir la mobilité du capital et la modernisation sociale. Léopold Javal et ses amis politiques étaient convaincus qu’un gouvernement en France, même une monarchie, devait être régi par les principes constitutionnels de 1789. Adversaire de la Restauration, dans le clan des irréconciliables, Léopold Javal, bien que républicain, crut que la monarchie de Juillet allait déchirer le pacte de 1830 et allait s’engager dans les réformes. Or les libéraux de 1830 devinrent les mécontents de 1848 et plusieurs d’entre eux, donc Javal, acclamèrent la Seconde République. Hélas l’espoir, bien qu’un peu déjà déçu par les résultats des élections amenant au pouvoir Louis-Napoléon Bonaparte, ne durera que quatre ans. Le coup d’Etat du 2 décembre 1851, souvenir de la victoire d’Austerlitz, allait remettre au pouvoir un Empire autoritaire sous un régime de dictature. Léopold Javal, tenant du parti de l’opposition sous le Second Empire, comptait parmi les capitalistes libéraux dont l’activité se confond avec l’essor économique du XIXe siècle. Pourtant combattu par le pouvoir impérial en raison de son libéralisme politique, Javal ne fut jamais radicalement hostile à l’Empire, respectant les traditions de ses ascendants, qui avaient joui des privilèges de la culture et de la fortune, il sut s’entourer de modérés, de libéraux ou de féodaux républicains dans les mânes rôdaient à Paris, à Vauluisant ou à Arès. Léopold recevait chez lui les saint-simoniens les plus notables notamment : Léon Halévy, Jules Carvallo ou les frères Péreire, dont il adopta les idées pragmatiques mais abandonna l’idéologie doctrinale, des monarchistes comme Falloux, Berryer et Montalembert, et ses collègues républicains, Ernest Picard, Jules Favre, Jules Simon, Jules Grévy, Emille Ollivier ou les Carnot. Il fit même la connaissance de Léon Gambetta qui commençait sa carrière. Comme le disait l’an dernier M. Agulhon à cette même place : “Journaux, salons, amitiés et coteries parlementaires informelles ; tels sont les trois principaux réseaux qui se recoupent, se recouvrent en partie et, suivant les moments, se polarisent autour des personnages les plus éminents.” Léopold Javal sut, dès son entrée dans la bourgeoisie parisienne, concilier ces trois éléments. Les journaux : Léopold Javal s’intéressa au journalisme mais se borna à prêter son concours à la Société et au Journal des Economistes. Les salons : il fréquenta très souvent les salons du banquier Laffitte où il rencontra Thiers et le duc d’Orléans, le futur Louis-Philippe, fut sans doute invité dans celui de Juliette Adam-Lambert (belle-sœur du sculpteur Samuel Adam-Salomon) et bien sûr Augusta Javal créa le sien. Les amitiés et les coteries parlementaires : par son rôle industriel, agricole et économique, Léopold Javal gravitait dans toutes les sphères politiques. Il sera un membre actif de la Société internationale des études poltiques et d’économie sociale. Léopold Javal légua à sa famille une tradition d’intérêt au sort du pays et du peuple. Il fut au nombre des donateurs de la Ligue de l’enseignement, de la Ligue des droits de l’homme, des grandes institutions charitables de la IIIe République, et parmi les fondateurs de l’école de Grignon figurent nombre de membres de sa famille. Il eut beaucoup de contacts avec l’étranger : Cobden, qui l’avait appelé en Angleterre pour s’informer de ses vues libre-échangistes, ratifia le traité du même nom où Maurice Ellisen et lui-même furent signataires. Il rencontra Palacky et Rieger, les représentants de la Bohème opprimée et rendit visite au Koniggrâtz. Ses rapports avec les familles juives de sa femme et de sa belle-fille permirent quelquefois une meilleure compréhension entre la France, l’Autriche et la Prusse. Ce n’est qu’en 1852 que Léopold Javal entra de plain-pied dans la politique et, chose assez incroyable, c’est l’Empire qui le fit élire conseiller général d’Audenge (Gironde) car à cette date une candidature anti-bonapartiste était quasiment impossible. Léopold Javal réussit à acquérir l’indépendance et le franc-parler dont il avait si soif grâce à son esprit pratique et à sa situation sociale. Opposant constitutionnel, Javal va rester neuf ans à ce poste et en 1861, pour ne pas cumuler les mandats, il préféra s’occuper de sa députation de Sens. En effet aux élections du 1858 et malgré la loi de sûreté générale promulguée après l’attentat d’Orsini, punissant de la déportation les condamnés politiques, des candidats républicains se présentèrent contre les candidats officiels. Il fut élu au Corps législatif par le département de l’Yonne. Membre du tiers-parti, il prit une part considérable aux débats sur les questions économiques de son temps, ayant souvent pour adversaires des ministres comme Vuitry ou Baroche, et se montra un libre-échangiste convaincu et éloquent. Il fut réélu en 1863 ainsi qu’en 1869. Il combattit avec vigueur le plébiscite et, avec ses amis, proclama la république le 4 septembre 1870. Pacifiste, tout comme son ami Emile Ollivier, dont pourtant le gouvernement s’aventura dans la guerre contre Bismarck, et patriote, Léopold Javal offrit à la défense de Paris la somme de 5.000 francs pour l’achat d’un canon qui porta le nom du département de l’Yonne et il souscrivit également 25.000 francs pour l’œuvre des fourneaux de charité. Confiant dans la victoire finale, la trahison de Bazaine et la reddition de Metz le blessèrent énormément. Après la défaite de Sedan, la proclamation du gouvernement de Défense nationale et le retrait sur Tours, Léopold Javal, qui avait passé toute la guerre à Paris, devant le risque de l’occupation de la capitale par les Prussiens et le blocage des institutions gouvernementales, partit rejoindre sa famille à Arès. Il put ainsi à partir de là participer avec ses collègues aux convocations du gouvernement provisoire qui venait de se réfugier à Bordeaux. L’article 2 de l’armistice du 28 janvier 1871 stipulait que de nouvelles élections auraient lieu le 8 février en vue d’élire une assemblée nationale qui devait se réunir afin de traiter de la paix. Il fut élu avec Victor Guichard, Edouard Charton et Charles Lepère, représentant de l’Yonne à la nouvelle Chambre et le 13 février 1871, ce gouvernement provisoire remettait ses pouvoirs à l’Assemblée de Bordeaux qui nommait Adolphe Thiers, élu dans 28 départements, président de la République et président du pouvoir exécutif. Contre la paix c’est le cœur contrit que beaucoup de députés républicains dont Léopold Javal, acceptèrent le traité de Francfort qui cédait l’Alsace et le nord de la Lorraine avec Metz, régions pourtant où régnait tout particulièrement un patriotisme sourcilleux, à Guillaume Ier, empereur d’Allemagne. […] Le 10 mars 1871, l’Assemblée décida d’établir son siège à Versailles. La guerre civile qui s’ensuivit dura deux mois, et pendant toute cette période Léopold Javal suivit très attentivement les événements de son logement de Versailles. Après l’écrasement de la Commune et durant les derniers mois de sa vie, Léopold Javal va surout s’occuper des indigents, de la réintégration à la nationalité française et à la réinstallation de ces Alsaciens-Lorrains qui commençaient à affluer dans les nouvelles frontières de la France. […]. » Il fut nommé officier de la Légion d’honneur le 24 janvier 1863. Il épousa De Laemel, Augusta, descendante de banquiers juifs autrichiens, dont il eut cinq enfants : Javal, Emile, ingénieur et ophtalmologiste, conseiller général de l’Yonne et député du même département ; Javal, Ernest, ingénieur, préfet de la Creuse ; Javal, Sophie, qui épousa Wallerstein, Paul, et hérita du domaine d’Arès ; Javal, Jean, polytechnicien, ingénieur ; Javal, Adolphe, chimiste et agriculteur. Il mourut le 28 mars 1872. Il demeurait 2, rue du Mont-Blanc en 1831 ; 4, rue d’Anjou-Saint-Honoré en 1872. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IIe arrondissement. ; base leonore de la Légion d’honneur, dossier LH/1358/58 ; Les Républicains sous le second empire, Editions de la Maison des sciences de l’homme, Auxerre, 1992, p. 73 et suivantes.