Jeanne, Eugène, Charles, Prosper

Biographie


Né le 25 floréal an VIII (le 15 mai 1800 ou le 14 mai 1799 in Archives de Paris VD6 371 n° 3 et surtout in Archives nationales F/1dIII/39, in Archives nationales F/1dIII/3 et in Archives nationales F/1dIII/82 dans létat imprimé ; le 15 mai 1800 in Archives nationales F/1dIII/38 A, blessés admis à la pension) à Paris. Issu d’une famille pauvre, élève au lycée impérial de Caen (Calvados) jusqu’à quatorze ans, enrôlé volontaire dans les armées de l’Empire, licencié en 1815 avec l’armée de la Loire. Réenrôlé en 1823. En juillet 1830, il était employé. Le Constitutionnel relata ainsi sa participation aux combats : « On citera encore Eugène, Charles, Prosper, Jeanne, rue Beaubourg, n° 3, ex-fourrier au 14e régiment de chasseurs à cheval, et seul soutien de ses père et mère, qui a combattu tous les trois jours avec une rare intrépidité. Quoique blessé le mercredi d’un coup de baïonnette, il se battit toute la journée du jeudi, et fut blessé de nouveau. A l’attaque des maisons rue de Rohan, il arracha des mains des assaillants vingt-trois gardes royaux. Voulant toujours combattre, malgré la perte de son sang, il tomba sans connaissance et fut transporté à la Bourse. » Les mêmes faits furent repris par son avocat, à l’occasion de son procès, en octobre 1832, pour l’émeute des 5 et 6 juin 1832 : « Il combat le 28 à la porte Saint-Martin, à la Grève, à l’arcade Saint-Jean, où il est blessé d’un éclat de mitraille. Il charge ailleurs les Suisses à la baïonnette et est encore frappé. Le 29, malgré les blessures de la veille, il est au Louvre ; après la prise du monument, il marche sur les Tuileries, sa valeur l’a nommé commandant ; il se précipite sur la garde royale, il voit de près l’ennemi, car il reçoit un coup de sabre. Les Tuileries emportées, il court à la rue de Rohan ; un feu terrible y est engagé ; Jeanne se mêle aux assaillants ; les maisons vont être escaladées, et le peuple, furieux, menace de massacrer les gardes royaux qui s’y sont enfermés ; Jeanne s’élance, se place entre les baïonnettes de ses frères d’armes et les vaincus, et devant ce noble cœur la fureur s’éteint, les armes s’abaissent, et vingt-trois hommes sont ainsi protégés et sauvés !... […] Jeanne épuisé de fatigue, couvert de sang, tombe évanoui ; on le transporte à la Bourse ; revenu à lui, il peut ressaisir ses armes, et, pour vaincre sa volonté, le médecin de l’ambulance est forcé de le mettre de garde auprès d’un canon. » Jeanne fut blessé d’un coup de feu reçu à l’épaule droite, d’un coup de sabre au doigt, d’un coup de baïonnette à la cuisse et de mitraille à la malléole droite (mais dun coup de feu au talon, dun coup de baïonnette à la cuisse et coup de sabre à la main et à lépaule in Archives nationales F/1dIII/82 dans létat imprimé). Il était porteur du certificat médical suivant : « Je, soussigné, docteur en médecine de la faculté de Paris, chirurgien du premier dispensaire de la Société philanthropique de Paris, membre de la Société de médecine pratique, et ayant formé comme chirurgien-major attaché à la VIIIe légion de la garde nationale, l’ambulance de la Bourse, atteste que depuis le 29 juillet au soir Jeanne, Eugène, Charles, Prosper a été pansé à l’ambulance le plus ordinairement par moi. Il avait premièrement à la partie antérieure et supérieure de la cuisse droite un coup de baïonnette pénétrant à environs deux pouces de profondeur ; deuxièmement un coup de sabre sur l’index de la main droite pénétrant jusqu’à la gaine du tendon fléchisseur ; troisièmement un coup de feu à la partie supérieure et externe du bras droit, dirigé d’avant en arrière d’environ deux pouces de long et d’un demi-pouce de profondeur ; quatrièmement un second coup de feu, léger, en arrière de la malléole externe du pied droit. Ce brave jeune homme, malgré mes instances et la douleur qu’il ressentait n’a pas quitté le poste qui lui était confié. » Signé, le 25 octobre 1830 : Guillon (voir Guillon, François, Gabriel). Le témoignage qu’il fit en faveur de Gaudin, Césarine, nous donne de précieuses informations sur sa propre participation aux combats. Ce témoignage était ainsi rédigé ; « Le 29 juillet après-midi, je venais d’être atteint à l’attaque des maisons de la rue de Rohan, d’une balle à l’épaule droite. Le sang qui coulait de cette blessure, qui était la deuxième, m’affaiblissait beaucoup. Nous nous emparâmes de la maison où étaient retranchés les gardes royaux qui m’avaient blessé et les fîmes prisonniers. Mais à peine étions-nous descendus dans la rue que je fus saisi d’une faiblesse, je tombai et restai sans connaissance, exposé au feu des soldats qui, de diverses croisées, tiraient encore sur nous. Une jeune dame, portant un costume masculin, dont j’avais pu déjà admirer la bravoure, s’élança vers moi, me releva et, bravant tout danger, ne me quitta qu’après m’avoir fait entrer dans une boutique de marchand de vin, près du Louvre. Là, de nouveau je perdis connaissance. Vers les 5 heures, on me conduisit à la Bourse, où je trouvai madame Ouvrard, la jeune dame à qui je devais sans doute la vie. Les plus tendres soins me furent prodigués par elle. Infatigable, elle était partout. Blessés, prisonniers, gardes, tous recevaient d’elle les soins que réclamait leur position. Tous l’appelaient leur mère, leur ange gardien. J’ai conservé de madame Ouvrard la plus sincère reconnaissance. Je n’oublierai jamais qu’elle a exposé sa vie pour sauver la mienne et je m’estime heureux de lui en donner ici un témoignage authentique. Je désire qu’il puisse contribuer à lui faire obtenir une récompense dont, dans mon âme et conscience, elle est plus digne qu’aucun de nous. » Jeanne reçut un secours de cent francs en août et un autre de soixante francs en septembre 1830, sur les secours distribués par Le Constitutionnel. Le dossier de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) VIIe arrondissement. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) VIIe arrondissement. On trouve dans son dossier le certificat suivant : « Je certifie que M. Eugène, Charles, Prosper Jeanne, a été employé sous mon administration dans les bureaux de la préfecture du Calvados et que je n’ai eu qu’à me louer de son travail et de sa conduite. » Signé, le 23 septembre 1830 : baron Méchin, député et conseiller d’Etat. Il signa, le 15 août 1830, le certificat suivant en faveur de Perdrix, Frédéric, et que ce dernier présenta quand il tenta de faire valoir ses droits auprès de la Commission des Réclamants : « Je, soussigné, garde national à la VIIe légion, 2e bataillon, 2e compagnie, certifie à qui il appartiendra qu’il est à ma connaissance que le sieur Perdrix, Frédéric s’est comporté dans nos trois glorieuses journées en brave et digne citoyen. Je l’ai vu combattre courageusement le 27 rue Saint-Honoré et rue de Viarmes. Le 28, il était près de moi à la porte Saint-Martin, rue Saint-Martin et place de Grève. Sortis ensemble le 29, je l’ai vu au Louvre, aux Tuileries, rue Saint-Honoré, de Rohan, Richelieu et Valois-Batave, etc. Je déclare que quoique qu’il n’ait point été blessé il a toujours été là où le feu était le plus meurtrier et qu’il a eu son chapeau traversé d’une balle. Il est à ma connaissance qu’il a fait partie de l’expédition de Rambouillet, d’où il a rapporté une carabine. Je m’estime heureux de li donner ici un témoignage public de la profonde estime que m’a inspiré sa belle et courageuse conduite. » Le Comité de médecine et de chirurgie près la Commission des récompenses nationales, après l’avoir examiné, donna, le 17 février 1831, la conclusion suivante : « A été atteint, dans les journées de Juillet, de blessures, l’une par arme à feu à la partie antérieure et un peu externe de l’épaule droite, guérie sans infirmité ; une seconde, par coup de sabre, sur la face palmaire du doigt annulaire de la main du même côté, cicatrisée mais avec rétractation complète du doigt vers la paume de la main ; une troisième, par coup de baïonnette, à la partie supérieure antérieure et externe de la cuisse droite, guérie sans infimité ; une quatrième très superficielle, par éclat de mitraille, au-dessous de la malléole externe du côté droit, blessures dont la réunion doit le faire ranger la 3e classe des blessés. » Il fut admis dans la 3e classe des blessés et pensionné de quatre cents francs. Soigné à l’ambulance de la Bourse, il apostilla la demande de Guilbert mademoiselle, Joséphine (voir ce nom), dans la lettre qu’elle adressa à la Commission des récompenses nationales pour obtenir un bureau de timbre ou de poste à Paris. Il signa la lettre d’introduction suivante auprès de la Commission des Réclamants, le 2 juillet 1831, pour Schoen, Eugène, Benoît : « Mon cher de Neuville, veuillez, je vous prie, accueillir favorablement celui qui vous remettra ce billet, c’est un de nos braves frères de Juillet. Il mérite tout votre intérêt. Je vous en serai personnellement reconnaissant. Les deux frères Vernon, officiers la garde municipale, peuvent donner des renseignements. » Il fit partie de la Commission des réclamants et signa plusieurs lettres au nom de cette Commission afin de tenter de faire valoir les droits qui avaient été négligés de certains des combattants de Juillet (voir Benard de Courtigis). Il signa, le 20 octobre 1831, le certificat suivant en faveur de Duhamel, Léon, Honoré : « Je, soussigné, décoré de la croix spéciale de Juillet, déclare à qui il appartiendra avoir vu le sieur Duhamel, désigné ci-dessus, combattre bravement le 28 juillet 1830, à la porte et rue Saint-Martin. Il ne quittait son fusil que pour prodiguer aux blessés les soins de son art. Je le vis au corps de garde prodiguer son linge et son vin pour secourir les victimes de la tyrannie. J’affirme l’avoir vu également le 28 à la Grève et le 29 au Louvre. En foi de quoi je lui ai délivré le présent, affirmant la vérité des faits y contenus, sur mon honneur. » Il signa par exemple la lettre de Baron, Pierre, quand ce dernier tenta de faire valoir ses droits à une récompense nationale. Son même avocat, toujours lors du procès d’octobre 1832, donna ces indications biographiques supplémentaires sur son attitude pendant le procès des ex-ministres de Charles X : « En décembre, lors du procès des ex-ministres, une émeute trouble Paris. Quel en est le but ? Massacrer des hommes après la victoire. Jeanne court à leur défense ; il est souffrant encore, il tient son bras en écharpe, pour marcher il a besoin de s’appuyer sur une béquille ; n’importe, il se rend à sa compagnie et concourt au rétablissement de l’ordre. Les certificats de ses chefs l’attestent. » Il fut le principal accusé parmi ceux présentés en octobre 1832, devant la cour d’assises de la Seine pour leur participation à l’émeute des 5 et 6 juin 1832. L’émeute s’était déclenchée à l’occasion des obsèques du général Lamarque, soldat de la Révolution et de l’Empire, figure du mouvement libéral, et qui venait de mourir de l’épidémie de choléra qui ravageait la France. Pendant la cérémonie des obsèques, un escadron de dragons, censés veillés à leur bon déroulement, avait chargé subitement la foule, constituée de très nombreux militaires, de gardes nationaux, d’anciens combattants de Juillet, d’étudiants, de républicains organisés. Les premiers moments de stupeur passés, l’indignation avait gagné les rangs des manifestants ; des regroupements s’étaient faits, des barricades s’étaient élevées, les premiers coups de feu s’étaient fait entendre. Rien n’avait été organisé à l’avance ou prévu dans les rangs des républicains ou des napoléonistes. Mais l’émeute s’ensuivit. Elle toucha d’abord les abords immédiats où s’était produit la charge puis s’organisa plus spécialement dans la rue Saint-Martin, jusqu’à mourir dans la rue du Cloître-Saint-Merri. Il y eut des morts, de nombreux blessés, des arrestations. Le procès du mois d’octobre 1832, devant la cour d’assises de la Seine, concernait plus spécialement les révoltés de la rue Saint-Martin, au nombre de vingt-deux. L’acte d’accusation reprenait ainsi les charges qui pesaient sur les accusés : « Le 5 juin dernier, entre 6 et 7 heures du soir, une barricade fut construite dans la rue Saint-Martin, au coin de la rue Aubry-le-Boucher, à l’aide du renversement d’une voiture destinée au transport des farines, et de l’enlèvement des échafaudages et de la clôture en planches d’une maison en construction. Les nommés Jeanne et Rossignol furent remarqués comme les premiers et les plus actifs constructeurs de cette barricade, qui fit de ce point le théâtre le plus meurtrier de la révolte. Vers 8 heures, elle arrêta une patrouille de garde nationale, au-devant de laquelle se présenta le nommé Rossignol. L’officier qui la commandait ne répondit qu’en tirant son épée aux propositions que celui-ci osait lui faire de passer dans les rangs des insurgés, aussitôt des coups de feu furent tirés de la barricade sur cette patrouille, trop faible pour soutenir un engagement. Les rebelles, sentant la nécessité de se procurer des armes, forcèrent l’entrée de la maison située rue Saint-Martin, n° 50, et habitée par le sieur Blanc, chef de bataillon de la garde nationale, dans l’appartement de qui étaient déposés des fusils, des pistolets et des sabres. Toutes les armes qu’on n’avait pas eu le temps de cacher furent pillées par les insurgés ; les appartements placés au-dessus de celui du sieur Blanc, et donnant sur la rue, furent envahis, remplis de pavés ; les effets précieux des locataires furent enlevés, et des fenêtres de ces appartements où un continuel fut dirigé sur les troupes qui se présentaient devant la barricade pendant que dans la cour on faisait des balles avec le plomb des gouttières. Les nommés Jeanne, Leclerc, Jouanne, Rossignol, Goujon et Rojon, furent signalés comme ayant été vus tirant des coups de fusil sur les troupes. Les mandats décernés contre les trois premiers ne purent être mis à exécution. Rossignol est propriétaire, conjointement avec un nommé Fournier, d’un café établi rue Saint-Martin, n° 65. C’est du 2 juin que date l’ouverture de ce café, dans lequel la fille Alexandre était dame de comptoir. Les intelligences des propriétaires et employés de cet établissement avec les insurgés, dans la journée du 6 juin, ont été remarquées par tous les habitants de ce quartier. On a vu Fournier et la fille Alexandre faire des signaux du balcon de leur café aux insurgés placés derrière la barricade ou dans les allées des maisons voisines, pour leur indiquer l’arrivée ou le départ des troupes, et le moment favorable pour tirer. La porte de la maison où est le café resta ouverte, sur l’injonction de Fournier ; des provisions de bouche, des munitions furent portées de cet établissement aux révoltés ; et lors de la perquisition qui y fut faite, on saisit une casserole ayant servi à fondre du plomb pour former des balles. La chute de chaque soldat était suivie d’atroces applaudissements partant du café. Lorsque les troupes eurent forcé la barricade et l’église Saint-Méry, les maisons environnantes furent fouillées, et l’on arrêta dans la rue Saint-Méry, au n° 48, les nommés Métiger, Fradelle, Coiffu, Bouley, Renouf, Conilleau, Dumineray, Falcy, ce dernier encore porteur d’un fusil qu’il fallut lui arracher ; Dumineray avait les mains et la bouche noircies de poudre, et Fradelle avoua avoir tiré un coup de fusil. Il fut constaté qu’à l’aide d’un trou fait à la toiture, on était sorti de la maison rue Saint-Martin, n° 50. Les habitants reconnurent tous les individus saisis rue Saint-Méry n° 48, pour faire partie de ceux qui s’étaient emparés de vive force des lieux où l’on avait fait feu sur les troupes, et signalèrent le nommé Dumineray comme celui qui paraissait commander. Ils reconnurent également le nommé Maris, arrêté dans une dépendance de la maison ; le nommé Vigouroux, saisi sous un lit dans cette même maison, avec un fusil, et à qui l’on avait entendu dire pendant le combat : Si nous avons le dessous, je suis perdu ; enfin le nommé Mulette, arrêté dans la maison du passage Jabach, les mains, la figure noircies de poudre, avec de la poudre dans sa poche et qui avoua avoir fait des cartouches. Dans la maison du passage, et chez un locataire, était réfugié un individu qui y avait laissé son fusil, marqué sur la banderole du nom de Parmentier. L’instruction a révélé que ce fugitif était le nommé Fourcade, et que le fusil lui avait été livré par son propriétaire lorsque, faisant partie d’une bande d’insurgés, Fourcade l’avait personnellement et avec violence sommé de donner ses armes. Divers habitants, notamment le nommé Polite, avait cédé à des sommations accompagnées des mêmes circonstances ; Polite reconnut le nommé Grimbert comme celui à qui il avait été forcé de livrer son fusil. Le sieur Morel de Rubempré a été signalé par un témoin comme ayant paru seulement au moment du rassemblement tumultueux qui a précédé l’érection de la barricade. Il disait dans un café voisin qu’on était à l’aurore d’un beau jour, promenait dans la rue un drapeau tricolore garni de crêpe, et criait Vive la république ! Tous les accusés nient les faits à eux imputés, et prétendent, ou avoir été contraints par des rassemblements, ou s’être trouvés comme curieux dans les endroits où ils ont été arrêtés ou signalés. » Jeanne était plus précisément accusé « d’avoir, en juin 1832, commis un attentat dont le but était, soit de détruire ou de changer le gouvernement, soit d’exciter les citoyens ou habitants à s’armer contre l’autorité royale […], d’avoir dirigé la sédition et exercé dans la bande un commandement ou un emploi […], d’avoir en réunion de plus de vingt personnes armées, attaqué avec violences et voies de fait la force publique agissant pour l’exécution des lois […], d’avoir volontairement et avec préméditation commis des tentatives d’homicides sur des agents de la force publique, lesquelles tentatives manifestées par un commencement d’exécution, ont manqué leur effet seulement par des circonstances indépendantes de la volonté de leurs auteurs ». Les journaux retranscrivirent ainsi le déroulement de son procès : « Cet accusé est de petite taille, il est maigre et pâle ; son attitude annonce un homme de résolution ; à sa boutonnière on remarque la décoration de Juillet ; une cocarde tricolore est placée sur son chapeau. M. le président. Le 5 du mois de juin, vous assistiez au convoi ? R. Oui, Monsieur. – En revenant, n’avez-vous pas crié Aux armes ! R. Oui ; j’ai fait comme faisaient tous les gardes nationaux. – D. Sur les 5 heures, n’étiez-vous pas au carrefour Saint-Méry. – R. Oui, avec l’arme que j’étais allé prendre chez moi. – D. Vous avez travaillé à la barricade ? – R. Oui : deux gardes nationaux avaient été tués près de moi sur le boulevard Bourdon ; on a tiré sur nous sans provocation, une indignation générale se répandit partout ; je courus à mes armes ; j’allai au carrefour Saint-Martin, pensant que les autres gardes nationaux se joindraient à moi, je fis construire une barricade, pensant que les gardes nationaux, voulant se défendre contre une agression injuste et non méritée, se joindraient à nous. – D. N’avez-vous pas commandé le feu ? – R. Une première colonne d’hommes entra ; nous les reçûmes sans méfiance, les prenant pour des amis. Ils se jetèrent sur un jeune homme, auquel ils donnèrent un coup de crosse de fusil, qui lui fit au front une large blessure. Je me jetai au-devant d’eux, je les engageai à s’en aller ; que l’on se vengerait peut-être de la blessure. Ils écoutèrent mon conseil, s’enfuirent, et firent bien. M. le président. Ne proposa-t-on pas au chef de cette colonne ou patrouille de se réunir aux insurgés ? R. Non pas au chef de cette patrouille, mais d’une colonne de quatre cents hommes au moins. On leur cria Qui vive ? on leur demanda s’ils venaient comme amis ou comme ennemis ; ils paraissaient hésiter. Rossignol proposa d’aller en parlementaire pour éviter l’effusion du sang ; Rossignol y alla, et parla à l’officier ; les gardes nationaux, après avoir parlé, s’avancèrent près de nous ; alors ils tentèrent de gravir la barricade, en criant Coquins, nous vous tenons. On croisa la baïonnette, ils tirèrent le premier coup de feu. M. le président. N’avez-vous pas commandé le feu ? L’accusé. Non, car une balle venait de m’atteindre au milieu des reins et m’avait renversé ; je me levai toutefois, et je tirai un coup de fusil, un seul coup, car ils ont pris la fuite. M. le président. N’êtes-vous pas resté toute la nuit derrière la barricade ? – R. Oui, et je faisais feu. – D. Ne distribuiez-vous pas des cartouches ? – R. Oui, quand il en était besoin. – M. le président. Le lendemain, vous avez tiré toute la journée ? – R. Toute la journée. – D. Ne vous êtes-vous pas introduit dans la maison n° 30 ? – R. Oui. – D. N’êtes-vous pas un de ceux qui tiraient des croisées de la maison n° 30, à la fin de l’attaque ? – R. Oui, quand on se rendit maître de la barricade, nous n’avions plus de cartouches, sans cela nous y serions restés ; nous nous sommes retirés en traversant à la baïonnette la troupe de ligne. Nous avons perdu trois hommes, les autres ont pu échapper. – D. Vous vous êtes retiré déguisé en ouvrier ? – Oui, mais le lendemain 7 juin, le matin, parce qu’on me dit que la maison était investie. – D. Vous aviez les cheveux noirs ? – R. Oui, je m’étais teint ainsi les cheveux pour n’être pas reconnu après les événements. A cet interrogatoire, subi par l’accusé avec un grand calme, succède une vive impression. » Au cours de l’audience, il apporta les précisions suivantes sur sa participation aux combats de juillet 1830 : « D’ailleurs je déclare que jamais je ne me suis battu en lâche ; en juillet, blessé pour la sixième fois, j’ai sauvé, en m’exposant à la mort, vingt-trois hommes, dont un venait de me loger une balle dans l’épaule, et en juin j’étais le même qu’en juillet. » Jeanne expliqua dans quelles conditions l’émeute avait éclatée : « Jeanne. M. Savoie n’est pas dans la même compagnie que moi ; sa compagnie était en avant de la nôtre ; lorsque cette compagnie essuya le premier feu des dragons, ceux qui nous précédaient refluèrent sur nous ; nous serrâmes nos rangs jusqu’au catafalque ; là on fit feu, mais un feu provoqué par la troupe ; plusieurs des nôtres furent blessés, deux tombèrent morts à mes côtés ; alors tous les gardes nationaux tirèrent leurs sabres, et, s’adressant aux dragons : Gredins, dirent-ils, nous nous verrons ce soir ! Je partageai cette indignation, je suivis le mouvement, et je courus à mes armes. » A l’issue du procès, reconnu coupable d’attentat ayant pour but de renverser le gouvernement du roi, d’exciter les citoyens et habitants à s’armer les uns contre les autres et d’exciter les habitants et citoyens contre l’autorité royale, mais avec des circonstances atténuantes ; coupable d’avoir attaqué avec violence et voies de fait et en réunion armée de plus de vingt personnes la force publique agissant pour l’exécution des lois, il fut condamné à la déportation. A l’énoncé du verdict, son avocat lui conseilla de détacher sa décoration de Juillet, de crainte qu’elle ne lui soit retirée. Il répondit : « S’ils m’ôtent ma croix, la France me la rendra. » En mars 1848, dans la tentative que fit Agostini, Pierre, Antoine de faire valoir ses droits auprès de la Commission des récompenses nationales instituée après la Révolution de Février, Agostini disait avoir combattu avec lui à la barricade de la rue Saint-Mery et le disait être mort dans les prisons de l’Etat. Nous empruntons au Dictionnaire du mouvement ouvrier de Maitron le passage suivant que l’ouvrage consacre à la biographie de Jeanne : « […] Le soutien des républicains fut immédiat. Souscriptions, lettres d’encouragement affluèrent. Son procès fut édité. A Lyon, une souscription fut ouverte dans les bureaux du journal La Glaneuse pour Jeanne et les insurgés des 5 et 6 juin. Il s’séjourna successivement dans plusieurs prisons : la Conciergerie jusqu’en mars 1833, Sainte-Pélagie jusqu’en mai 1833, le Mont-Saint-Michel jusqu’en avril 1834, Bicêtre jusqu’en octobre 1834, Clairvaux jusqu’en février 1836, Doullens enfin. Cette grande mobilité s’explique en partie par des tensions croissantes entre Jeanne et ses compagnons de détention. Il fut accusé de trahir la cause des républicains, de détourner des fonds destinés à l’ensemble des détenus, de s’entendre secrètement avec l’administration pénitentiaire ou même avec des groupes légitimistes. Des lettres collectives furent envoyées aux journaux républicains de la capitale pour dénoncer ses agissements et pour réclamer l’arrêt des soutiens apportés à Jeanne. La réputation du héros de Saint-Merry resta pourtant intacte hors du monde des détenus. Aidé par ses proches, et en particulier par ses parents qui firent preuve pendant ces longues années d’un remarquable zèle, Jeanne finit par obtenir un assouplissement de ses conditions de détention. En outre, il était atteint de phtisie et son état se dégradait progressivement. Dans une lettre adressée le 18 mai 1837 au préfet de la Somme, le ministre de l’Intérieur Montalivet exprimait toute sa satisfaction à l’égard du détenu : “Jeanne a manifesté d’excellentes dispositions ; il a fourni l’engagement d’honneur de ne plus se mêler d’affaires politiques”, justifiant par là même une mesure de clémence royale. Jeanne ne profita guère de l’amnistie de 1837. Il mourut à Doullens le 11 juillet de cette même année. “Une foule d’habitants a suivi le convoi par pure curiosité”, rapporta le sous-préfet après l’enterrement. Malgré les conditions plus que douteuses de ses derniers engagements, Jeanne resta longtemps une des figures héroïques de l’opposition au régime de Juillet, aux yeux des républicains du siècle dernier. En 1848, on pouvait lire dans l’Aimable faubourien : “Intrépide Jeanne, nous nous rappelons encore ta sublime réponse à ceux qui t’apportaient du pain Du pain ! A quoi bon ? Dans une heure nous serons tous morts ! Héroïque enfant, les balles de la royauté ne t’exaucèrent pas ; tu mourus dans les cachots.” » L’ouvrage donne les références intéressantes suivantes : Archives nationales F16/411 ; Archives nationales BB18/1330 ; Archives du département de la Somme Y/250. Dans son livre, Le Roi et les Barricades, Bouchet donne les indications biographiques suivantes sur Jeanne, à prendre avec beaucoup de précautions ; Bouchet s’y montre malveillant parce qu’ignorant : « Quant à Jeanne, le héros du cloître Saint-Merry, il entre en conflit ouvert avec les républicains qui le dénoncent à la presse parisienne comme “escroc” et “renégat” ; il se rapproche des légitimistes, s’en sépare avec fracas, puis il choisit de collaborer avec les autorités pénitentiaires [alors qu’il a été amnistié le 8 mai 1837 !!!]. “Jeanne a manifesté d’excellentes dispositions, écrit le ministère de l’Intérieur Montalivet le 18 mai 1837 ; il a fourni l’engagement d’honneur de ne plus se mêler d’affaires politiques”. Mais il n’a guère le temps de jouir de sa liberté retrouvée [à la faveur de l’amnistie, devrait ajouter l’historien] : il meurt à Doullens le 11 juillet 1837. “Une foule d’habitants a suivi le convoi par pure curiosité”, rapporte le sous-préfet au lendemain de l’enterrement. » [Archives nationales CC/616 ; Archives du département de la Somme Y/250, source citée de Bouchet]. En 1848, sa mère, la veuve Jeanne, née vers 1770, demeurant rue de Vanves à Vaugirard, sollicita auprès de la Commission des récompenses nationales. Jeanne demeurait 3, rue Beaubourg, passage des Anglais (ou plutôt 3, passage des Anglais dans la rue Beaubourg) en 1830-1831. Le Constitutionnel, 12 août 1830 ; Premier état de distribution des secours patriotiques versés au Constitutionnel ; Troisième et dernier état de distribution des secours patriotiques versés au Constitutionnel ; Liste des morts, des blessés, des veuves et des orphelins, 2e édition, Paris, chez A. Barbier, imprimeur, rue des Marais S.-C., 17, 1830, p. 28 ; Journées des 27, 28 et 29 juillet, liste des morts, des blessés, des veuves, des orphelins, Paris, A. Boulland, 1830, p. 31 ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Liste n° 7, des blessés de Juillet pensionnés, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Citoyens blessés pendant les événements de juillet, qui ont obtenu, aux termes de l’article 5 de la loi, la pension de 300 fr. à 1.000 fr., le Moniteur universel 5 septembre 1831 ; Tableau général et alphabétique des pensions inscrites depuis le 1er janvier jusquau 31 décembre 1831, Imprimerie royale, Paris, 1832, p. 75 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) VIIe arrondissement ; Archives de Paris VD6 172 n° 6 in dossier Guilbert mademoiselle, Joséphine ; Archives de Paris VD6 371 n° 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) VIIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/33 dossier indemnités et récompenses, envoi du 11 octobre 1830 du ministre de l’Intérieur à la Commission des récompenses nationales ; Archives nationales F/1dIII/36, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées aux blessés pensionnés pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 octobre 1831 par la mairie du (ancien) VIIe arrondissement et par la caisse municipale pendant le mois de novembre comprenant les arrérages à partir du 1er août ; Archives nationales F/1dIII/38 A, blessés admis à la pension ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) VIIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/59 ; Archives nationales F/1dIII/82 et aussi un état imprimé comprenant les noms et les secours ou pensions distribués aux veuves, orphelins, ascendants ou blessés du seul (ancien) VIIe arrondissement, p. 8-9 état des pensionnaires et aussi Compte rendu des travaux de la Commission de la souscription nationale en faveur des veuves, orphelins et blessés de juillet 1830, lu et approuvé à la séance générale du 11 juillet 1832, liste nominative des veuves, orphelins, ascendants et blessés auxquels il a été accordé des inscriptions de rentes, (ancien) VIIe arrondissement, blessés de 3e classe ; Archives nationales F/9/1156 in dossier Gaudin, Césarine, Joséphine, femme Ouvrard ; Archives nationales F/15/4240 in dossier Duhamel, Léon, Honoré ; Archives nationales BB/18/1330 ; Archives nationales F/15/3884, Commission des récompenses nationales, détenus politiques 2e catégorie, pensions ; Procès des vingt-deux accusés du cloître Saint-Méry événements des 5 et 6 juin 1832 suivi de pièces justificatives, Paris, chez Rouanet libraire, 1832 ; Archives de la préfecture de police AA 370 in dossier Agostini, Pierre, Antoine ; Archives de la préfecture de police AA 371 in dossier Baron, Pierre ; Archives de la préfecture de police AA 407 in dossier Perdrix, Frédéric ; Archives de la préfecture de police AA 410 in dossier Rey-Garnier ; Archives de la préfecture de police AA 421 ; Archives de la préfecture de police AA 413 in dossier Schoen, Eugène, Benoît. On trouvera un portrait de lui dans Procès des vingt-deux accusés du cloître Saint-Méry événements des 5 et 6 juin 1832 suivi de pièces justificatives, Paris, chez Rouanet libraire, 1832. Lire le Siècle du 16 juillet 1837, qui donne des détails sur la mort de Jeanne.

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