Lapointe, Savinien
Biographie
Ouvrier cordonnier et chansonnier. Il se présente comme « fils et soldat de 1830 », dans dans une Lettre à M. Victor Hugo, pair de France, et qui protestait contre l’incongruité de la création d’un jury de récompenses afin d’encourager l’amour du travail et la moralité chez les ouvriers. Lapointe protestait ainsi : « […] C’est après 1830, quand le peuple a donné tant de preuves de vertu, quand, seul, il commandait la discipline dans le combat, l’ordre dans la liberté, la modération après la victoire ; à ces artisans, qui oubliaient dans l’enivrement de leur triomphe qu’il avait eu faim même alors que vos palais regorgeaient de luxe et d’abondance ; c’est à ces artisans, dis-je, que l’on propose des prix de moralisation ! […] » Cité dans La Parole ouvrière, textes rassemblés et présentés par Alain Faure et Jacques Rancière, collection 10/18, UGE, 1976, p. 261. Nous empruntons au Dictionnaire de la conversation et de la lecture la notice biographique qui lui est consacrée et ainsi rédigée : « Cordonnier poète, est né à Sens en 1812, d’une famille d’ouvriers que l’invasion de 1814 chassa vers Paris. Là, le père du poète tombe malade, et tandis qu’il va à l’hôpital, les enfants reviennent à la campagne, chez leur grand-père. La mère cependant subvenait par son travail aux besoins du malade et payait une modique pension pour ses fils. Plus tard un accident dont notre poète fut la cause priva encore pour quelque temps la famille de son chef. Un dimanche, à la barrière, Savinien se prend de querelle avec des enfants de son âge. Son père veut lui appliquer une correction : l’enfant s’échappe, le père trébuche, tombe, se brise la hanche et va encore se guérir à l’hospice. Mais dans l’intervalle, l’enfant avait atteint l’âge du travail. Savinien apprit le métier de son père, et comme lui fit des souliers, non, dit-on, sans adresse. Ainsi que la plupart des ouvriers de son état, Savinien entra dans une chambrée, sorte d’association d’ouvriers dans laquelle on pratique la vie commune. La chambrée loue une mansarde, et là les ouvriers qui la composent n’ont qu’un poêle, qu’une marmite, qu’une lampe. Il n’y a même souvent qu’un habit complet qui permet à l’un d’eux de reporter l’ouvrage. On y travaille beaucoup, et pour se délasser on lit un peu, mais surtout on chante. Rousseau et Béranger furent les premiers inspirateurs de notre ouvrier poète. A mesure que son intelligence se développait, le travail lui semblait peut-être plus dur ; mais ayant quitté la chambrée pour aller loger avec des camarades moins laborieux et plus viveurs, il commençait à prendre goût à cette vie oisive et rêveuse, quand une terrible révélation vint dissiper le charme. Ces camarades volaient. Dès lors son parti fut pris. Il quitta cette habitation maudite et retourna à la chambrée. En juillet 1830, Savinien Lapointe combattit dans les rangs du peuple armé. D’autres barricades le virent encore protester les armes à la main contre la royauté. Cette foi il dut subir, à Sainte-Pélagie, une longe détention. En prison, Savinien Lapointe se mit à étudier les poètes, à lire des ouvrage philosophiques : sa pensée entrevit un but, son style prit une forme. Un journal rédigé par des ouvriers, la Ruche populaire, accueillit ses premiers essais. Plus tard il reçut les encouragements d’un homme qui cherchait à réunir les titres poétiques du prolétariat contemporain et qui s’étonna de trouver dans un pauvre réduit de la rue Galande, un jeune chef de famille dont les écrits portaient l’empreinte d’un vrai talent. Dans les Poésies sociales des ouvriers, réunies et publiées par M. Olinde Rrdrigues (Paris 1841), Lapointe figurait pour neuf pièces. “Il y an, disait un critique en rendant compte de cet ouvrage, du Gilbert et de l’André Chénier dans sa verve qu’anime souvent une ardeur toute lyrique. L’élément descriptif complète l’ensemble de ce beau talent.” Peu à peu la réputation de Lapointe s’étendit. Un bienveillant patronage se chargea de la propager. Ses vers attirèrent l’attention de juges éminents, et leur suffrage légitima la publication des Voix d’en bas, qui parurent en 1844. Après la révolution de Février, le travail voulait avoir ses représentants à l’Assemblée qui devait doter la France d’une constitution. Savinien Lapointe se mit sur les rangs ; mais il ne réussit pas. Cet échec doit peu le toucher ; car il a pu voir qu’il ne suffit pas d’être bon ouvrier ou bon poète pour devenir homme d’Etat. » Il est l’auteur d’Une voix d’en bas, Daniel le vagabond, Les Amours d’un Hercule. Dictionnaire de la conversation et de la lecture, tome LXIV, Paris, Garnier, 1849, p. 449.