Luchet
Biographie
La chronique de l’époque relatait ainsi la conduite qu’il avait tenue pendant les journées de Juillet : « La belle conduite des habitants de Chaillot mérite d’être citée. Ces braves gens, insurgés par MM. Luchet et Villemain fils, de Lorient, après avoir désarmé trois postes, ont soutenu au nombre de soixante-quinze, pendant toute la journée du 29, le feu de cinq régiments de la garde qui voulaient opérer leur retraite par la barrière de Passy. Plus de quatre-vingts prisonniers sont en leur pourvoir. » Mais un différent l’opposa avec Villemain contre Destains, Victor, Achille, Justinien (voir ce nom). Un article du Figaro, daté du 2 septembre 1830, était ainsi rédigé : « Dans les derniers jours de la mémorable semaine, nous donnâmes quelques détails sur l’insurrection de Chaillot : ce furent MM Villemain (voir ce nom) et Luchet qui se mirent à la tête du mouvement des Chaillotins contre les troupes royales ; ce fait, constant pour tous les habitants de Chaillot, ne donna pas lieu à contestation, parce qu’il était trop récent et les preuves trop faciles à recueillir. Voici pourtant que M. Destaing, frère de l’ancien rédacteur de la Gazette de France, veut aujourd’hui s’attribuer tout l’honneur de l’action de MM. Villemain et Luchet et courir après une récompense à laquelle ces messieurs ne songeaient pas. Pour nous, historiens fidèles, nous établissons de nouveau le fait comme nous l’avons constaté dans l’origine, en nous appuyant sur les certificats des plus notables habitants de Chaillot. » Et pourtant Le Figaro avait bien écrit, le 5 août précédent, l’article suivant : « Dans ce que nous avons dit ces jours derniers de la belle conduite qu’ont tenue les habitants de Chaillot, nous avons omis un nom remarquable, celui de M. Victor Destains. Ce jeune homme intrépide, après s’être battu tout un jour, s’est chargé seul de pourvoir aux besoins d’une grande partie de la population, composée presque tout entière d’ouvriers, que la perte de leurs journées eût laissés sans pain. » Le Figaro, en date du 6 novembre 1830, rapportait à sa manière le compte-rendu de l’audience de la 7e chambre de police correctionnelle, qui opposa Destains, Luchet et Villemain, et sur leurs mérites respectifs pendant les combats et sur le refus du Figaro d’insérer un rectificatif de Destains : « Quel est le héros qui a insurgé les habitants de Chaillot dans les journées de Juillet ? telle était la question curieuse qui s’agitait hier en police correctionnelle. Le Figaro annonça le 31 août que MM. Luchet et Villemain avaient contribué, par leurs discours et leur exemple, à insurger les habitants de Chaillot. M, Destaing, jeune homme d’environ vingt ans, prétendit avoir insurgé seul les habitants de Chaillot. Il le disait partout même à la Commission des récompenses nationales. Instruit des prétentions de M. Destaing, Figaro publia le 3 septembre un second article où se trouvait cette phrase : “M. Destaing, frère du rédacteur de la Gazette de France, veut aujourd’hui s’attribuer tout l’honneur de l’action de MM. Luchet et Villemain, et courir après une récompense à laquelle ces messieurs ne songeaient pas.” M. Destaing somma Figaro d’insérer une réponse formulée en forme de procès-verbal, dans laquelle les amis du héros lui attribuaient tout l’honneur de l’insurrection de Chaillot ; cette réponse était d’ailleurs à nos yeux offensante pour MM. Luchet et Villemain, nous refusâmes de l’insérer. Alors, M. Destaing nous actionna en police correctionnelle, sous la double prévention de diffamation et de refus d’insertion de sa lettre. Aujourd’hui Me Bethmont, avocat, a soutenu la plainte de M. Destaing. Me Dupont, notre avocat, a commencé sa plaidoirie en ces termes : “Sur la scène des révolutions, comme au théâtre, après les tragédies viennent les petites pièces destinées à distraire le public de la noirceur des drames. Dans la grande tragédie des trois journées tout chez les acteurs fut dévouement, courage, héroïsme. Cela se conçoit ; c’étaient le peuple et la jeunesse qui donnaient la représentation aux frais de leur sang. Mais après le combat il s’est agi de savoir quels avaient été les héros. Alors immédiatement après la tragédie commença la petite pièce. On n’eut pour ainsi dire pas d’entracte. Tout le monde voulut avoir montré le plus grand courage et il se trouva plus de héros que de combattants. Chaque citoyen eût tué au moins six Suisses, de sorte que, d’après le relevé fait d’un statisticien habile, il a été tué à Paris trois ou quatre fois plus de Suisses que n’en contient le territoire de l’Helvétie. Cinquante citoyens ont chacun, seul, arboré le drapeau tricolore sur le dôme des Tuileries. Trois cents citoyens au moins ont aussi chacun, seul, pris le seul canon de la rue de Rohan. Enfin il est constant qu’un personnage bien connu dans Paris a sauvé la France en restant caché dans sa chambre. Certes c’est bien là la petite pièce. Voilà donc une foule de héros improvisés après le danger. Mais quelques hauts faits ont été contestés ; les héros ont voulu les prouver. Dans quelle arène ce duel d’héroïsme va-t-il se passer ? En police correctionnelle. Vous, messieurs, vous n’êtes plus appelés seulement à appliquer des peines, vous êtes devenus des juges olympiques chargés de décerner des couronnes de laurier. Votre plumitif est devenu la table héliconienne où votre greffier inscrit les immortalités des braves qui se portent très bien, et qui vivront encore longtemps si le ciel exauce leurs souhaits. C’est encore une petite pièce que M. Destaing a voulu donner au public.” Dans le reste de sa plaidoirie spirituelle et semée de traits piquants qui ont égayé l’auditoire et déridé la gravité du tribunal, Me Dupont établit successivement la preuve que MM. Luchet et Villemain ont réellement contribué à l’insurrection de Chaillot ; il se moque plaisamment de la prétention de M. Destaing, qui seul aurait insurgé Chaillot. Chaillot est bien grand, et il aurait fallu que M. Destaing fût doué d’une ubiquité insurrectionnelle vraiment miraculeuse. Enfin, après avoir prouvé que l’article du Figaro ne portait aucun des caractères de la diffamation, que la réponse de M. Destain était au contraire offensante pour MM. Luchet et Villemain, Me Dupont termine ainsi : “Je dois vous dire, messieurs, le véritable motif du procès actuel. M. Villemain a été nommé sous-préfet. Je ne sais si c’est pour avoir insurgé Chaillot, mais M. Destaing l’a cru. M. Destaing, qui avait demandé une place de sous-préfet sans pouvoir l’obtenir, s’est dit alors : « Si je fais juger que c’est moi qui ai fait insurrectionner Chaillot j’aurai le droit d’être sous-préfet à la place de M. Villemain. » Ainsi, messieurs, faire gagner à M. Destaing le procès qu’il a intenté au Figaro, c’est en quelque sorte destituer M. Villemain, c’est donner à M. Destaing un brevet de sous-préfet. Vous y regarderez à deux fois.” Le tribunal a déclaré l’article incriminé exempt de diffamation ; mais il nous a condamné à 50 francs d’amende pour le refus d’insertion de la réponse de M. Destaing. » Le Constitutionnel, 1er août 1830 ; Le Globe, 1er août 1830 ; Le Figaro, 5 août 1830 ; Le Figaro, 2 septembre 1830 ; Le Figaro, 6 novembre 1830 ; Le Réveil du lion ou Paris dans les immortelles journées des 27, 28 et 29 juillet 1830 ; précis des événements, heure par heure… suivi d’un chant triomphal… par un patriote de 89, Paris, Lerosey, 1830, p. 236-237 (sous le nom de Lochet) ; Evénements de Paris des 26, 27, 28 et 29 juillet 1830, par plusieurs témoins oculaires, Paris, imprimerie et fonderie de Fain, 1830, p. 161 ; Histoire de la révolution des quatre-vingt-seize heures, de ses causes et de ses effets, Auguste Imbert, 2e édition, Paris, Guyonnet éditeur, 1830, p. 117 ; Trois jours !!! histoire politique, militaire et anecdotique de la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830, par E.M.S. caporal dans la garde nationale, témoin oculaire, Paris, Levavasseur, 1830, p. 55 ; Histoire de la révolution de Paris depuis le 26 juillet jusqu’au 31 août 1830, Paris, chez Philippe libraire, rue Dauphine, 20, 1830, p. 165 ; Révolution mémorable des journées des 27, 28 et 29 juillet 1830, Cousin d’Avalon, Paris, Stahl, imprimeur-libraire, quai des Augustins, n° 9, p. 27-28, 63-64 ; Souvenir glorieux du Parisien, précis historique des journées des 26, 27, 28, 29, 30 et 31 juillet 1830, par P. G. Prosper L***, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, chez l’auteur, place Saint-André-des-Arts, n° 26 et chez les principaux libraires, p. 110 ; Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, nom des personnes qui se sont particulièrement distinguées p. 274, 364-365. Et : « Ce courage tient du merveilleux. M. Luchet est un jeune écrivain plein de talent et d’avenir. » Histoire de la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830, Fayot, tome premier, Paris, Hocquart jeune éditeur, 1830, p. 165 ; La Révolution de 1830, ou Histoire des événements qui ont eu lieu dans Paris, les 27, 28, 29 et 30 juillet, par un témoin oculaire, Paris, Philippe, libraire, 1830, p. 44 ; Histoire populaire de la révolution de 1830, Jules Lefebvre et compagnie éditeurs, Paris, 1830, p. 108 ; La Quinzaine mémorable. Evénements arrivés à Paris du 26 juillet au 9 août 1830, avec la nouvelle charte constitutionnelle adoptée le 7 août ; ouvrage dans lequel on trouvera de nombreux faits avérés mais peu connus, Simon Blocquel, Paris, Delarue, s.d. p 81-82.