Marchal, Jean-Baptiste

Biographie


Né le 10 décembre 1771 à Clefcy (Vosges). Entré au service militaire à 17 ans, nommé sous-lieutenant de cavalerie ; en 1791, après l’émigration des officiers nobles, les sous-officiers et soldats de sa compagnie le proclamèrent leur capitaine. En l’an II de la république, il fut promu au grade de chef d’escadron par les suffrages de ses camarades. Il fit successivement toutes les campagnes de la Révolution, soit à l’armée du Nord soit à celle du Rhin : il fut blessé â la bataille de Jemmapes ainsi qu’au déblocus de Landau, en chargeant l’ennemi à la tête de son escadron, Plus tard, faisant les fonctions d’officier d’ordonnance près du général en chef Pichegru, il fut blessé pour la troisième fois aux environs de Bréda. En l’an VIII de la république, le ministre de la Guerre Carnot, le chargea des remontes de la cavalerie ; en 1808 il servit en Espagne sous le commandement du prince Murat, qui, satisfait de son courage et de son activité, l’honora d’une bienveillance toute particulière en le nommant son écuyer, lorsqu’il partit pour aller occuper le trône des Deux-Siciles : peu de temps après son arrivée à Naples, il fut revêtu de l’emploi de directeur d’équitation près du roi Murat et de la famille royale, avec un traitement de six mille francs par an, et le grade de colonel de cavalerie dans la garde, poste dont il démissionna le 10 novembre 1812. En 1813 et en 1814, il fut encore chargé des remontes de la cavalerie française en Italie, par l’ordonnateur en chef Marette, commission qui lui fut continuée par son successeur, M. Rey. Le 2 décembre 1814, il fut arrêté à Milan par les Autrichiens, qui avaient envahi le royaume d’Italie ; dépouillé de tout ce qu’il possédait, argent, papiers, titres, etc., il fut enfermé dans le fort Saint-Georges, à Mantoue, où on le retint prisonnier jusqu’au 10 novembre 1817. Il raconte ainsi son retour à Paris et l’accueil qu’il reçut de la part des nouvelles autorités : « De retour en France, je fis des démarches infructueuses pour obtenir, soit la restitution de ma fortune dont on m’avait injustement dépouillé, soit la remise de mes titres et brevets qu’on m’avait ravis. et dont j’avais besoin pour faire reconnaître mes services. Dans les bureaux de la Restauration, dirigés par des émigrés, mes réclamations ne pouvaient être accueillies avec faveur, aussi traita-t-on tous mes services, de brigandages ; et l’on me repoussa de la manière la plus indigne. Ce fut par ces procédés révoltants que je fus indemnisé de tous mes services, et dédommagé de la perte de ma fortune, ainsi que des souffrances inouïes que j’avais endurées sous les verrous des Autrichiens, pendant trente-cinq mois de captivité. Jeté ainsi sur le pavé dans le plus cruel abandon, comme un vagabond, ou plutôt comme un malfaiteur, après avoir servi honorablement ma patrie pendant vingt-huit ans, on conçoit quel sentiment de haine et d’indignation je dus éprouver pour cet odieux gouvernement que nous avait imposé l’étranger. Livré à l’exaspération la plus violente, je dus néanmoins concentrer mes justes ressentiments jusqu’à ce qu’une occasion propice me permît de me venger d’un pouvoir, qui foulait aux pieds les lois de l’honneur et les droits de ma patrie. » Dans son ouvrage, Histoire populaire de la révolution de juillet, récit des combats qui eurent lieu sous le commandement du colonel Marchal pendant les trois journées, parue en 1834, il relate ainsi sa participation aux journées de 1830 : « [27 juillet] Sur les onze heures du matin, je me trouvais dans le jardin du Palais-Royal, où se formaient des groupes nombreux, avides de recueillir les nouvelles qui s’y débitaient : dans ce moment, on distribua le journal le Temps, dont je pris une feuille pour la lire publiquement : au moment où je lisais à haute voix l’article qui contenait l’énergique protestation des journalistes contre les ordonnances de Charles X, un mouchard s’approche de moi, se disposant à m’arrêter. Je le reçus à coups de canne, le saisis moi-même et l’entraîne de force vers le bassin où je le jetai. Un instant après il en revient un autre, qui subit le même sort ; dans cette seconde expédition, ce sont des jeunes gens des imprimeries qui m’aidèrent dans l’accomplissement de cet acte de justice, un peu sévère sans doute, mais évidemment commandé par la position dangereuse où je me trouvais.

»Dans la foule, il se trouvait probablement d’autres agents qui nous épiaient ; car bientôt après, la Garde royale et les Suisses arrivèrent en grand nombre, se dirigeant au pas accéléré vers le jardin du Palais-Royal. Je remarquai avec étonnement que, malgré la grande chaleur, les Suisses étaient en capote : on avait songé, sans doute, au 10 août 1792, où les habits rouges furent si maltraités par le peuple parisien ; et l’on usait de prévoyance, en cachant au peuple cet uniforme qu’il avait toujours eu en horreur.

»A peine arrivée dans le jardin, la troupe commença à fermer les grilles des deux extrémités, ainsi que du côté du café de Foy ; elle s’est ensuite avancée de chaque extrémité, marchant avec un déploiement égal à la largeur du jardin pour le faire évacuer la baïonnette en avant, comme pour nous menacer, si nous faisions la moindre résistance.

»Rien n’étant disposé pour la défense, chacun fut forcé d’obéir à cette brutale injonction et, dans cette retraite précipitée, on conçoit le désordre qui dut en résulter : aussi y eut-il plusieurs victimes ; les uns trop pressés par la foule ; les autres percés par les baïonnettes des sbires de Charles X. M’esquivant moi-même par la rue du Lycée, je vis un Suisse donner un coup de baïonnette dans les reins à un vieillard qui ne pouvait se retirer assez vite ; à la vue d’un acte aussi révoltant, un cri général s’éleva pour demander vengeance d’une pareille atrocité : les têtes alors s’échauffèrent ; et il s’ensuivit une exaspération telle que, de tous côtés, on n’entendit qu’un seul cri, mais un cri terrible : Aux armes, aux armes ; Vengeons-nous de ces égorgeurs ! Aussitôt les hommes les plus décidés et surtout de jeunes imprimeurs qui se trouvaient là en grand nombre, coururent chercher des armes : on en prit partout où l’on en trouva, et surtout dans les boutiques d’armurier, qu’on dévalisa de fond en comble.

»Ce fut ainsi que commencèrent les premiers actes de la résistance populaire aux agressions sanguinaires des satellites d’un gouvernement parjure.

»Dans la soirée, des rixes sanglantes éclatèrent sur divers points, la troupe se conduisit avec une fureur et une brutalité sans exemple ; elle faisait des décharges sans y être autorisée par aucune provocation ni sommation ; et le bruit de la fusillade s’entendait dans presque toutes les grandes rues où circulaient des groupes inoffensifs ; dans les environs du Palais-Royal surtout, des détachements nombreux circulaient, cherchant à faire évacuer la foule qui s’y portait.

»Dans la rue Saint-Honoré, un peu plus haut que le Palais-Royal, une décharge subite et inattendue blessa plusieurs personnes, et dans cette affreuse boucherie, je vis tomber près de moi, au coin de la rue des Bons-Enfants, trois hommes qui furent tués sur le coup, et peu de temps après, une malheureuse femme subit le même sort et expira à l’instant même. A la vue de ce sanglant spectacle, bien loin de s’effrayer, je vis tous les spectateurs s’indigner et jeter des cris de vengeance et de fureur. Saisi moi-même de la plus profonde indignation, je fis retentir de toutes mes forces le cri de vengeance : Aux armes ! aux armes ! braves Parisiens ; ne souffrez pas quune poignée de misérables égorge, sous vos yeux, vos femmes et vos enfants ! Aux armes ! Que le peuple entier se lève pour exterminer ces lâches assassins ! Telle fut la harangue que j’adressai d’une voix forte à tous les citoyens qui se trouvaient sur ce théâtre de carnage. Ma voix eut du retentissement : toutes les voix y répondirent avec l’accent le plus terrible, Aux armes ! vengeance ! Tel fut le cri unanime de celte foule tumultueuse, se pressant aux alentours de la terrible scène qui avait produit une indignation universelle.

»Pendant que tous les spectateurs témoignaient ainsi leurs généreuses dispositions, la foule au lieu de s’affaiblir et de se disperser, ne faisait que s’accroître de plus en plus : de tous les côtés et par toutes les issues on voyait accourir de nombreux groupes de citoyens, qui s’étaient armés à la hâte et qui manifestaient autant d’intrépidité que de dévouement pour défendre la liberté et la sûreté de tous. Je dus profiter de cet élan spontané pour organiser l’insurrection ; je compris néanmoins qu’il serait dangereux d’engager le combat pendant la nuit, d’autant plus qu’aucune disposition n’avait pu être faite, soit pour attaquer et se défendre, soit pour se ménager quelques issues pour faire retraite au besoin : ne pouvant pas d’ailleurs à une heure trop avancée de la nuit, espérer des renforts et surtout le concours imposant de la majeure partie de la population parisienne, qui me paraissait généralement dans les meilleures dispositions. Par tous ces motifs je pris le parti de renvoyer au lendemain matin une entreprise aussi hardie que dangereuse, que je conçus à l’instant même. Alors je fis circuler de rang en rang que je me mettrai à la tête des braves qui étaient décidés à venger et à défendre le peuple outragé. J’annonçai qu’au point du jour je me trouverai prêt à diriger les opérations que commanderaient les circonstances. Un cri unanime se fit entendre : A demain, nous y serons ! Vive notre général ! C’est ainsi qu’on me salua, parce qu’on me prit effectivement pour un officier-géneral, soit à cause de ma taille élevée, de ma tournure militaire, soit à raison de la résolution et du courage que j’avais montrés, pendant les scènes sanglantes que je viens de rapporter.

DEUXIÈME JOURNÉE. — 28 juillet.

»Après avoir pris quelques heures de repos, je sortis le 28 sur les trois heures du matin : outre mon épée, j’eus la précaution de prendre deux paires de pistolets : à peine arrivé sur les quais près du Pont-Neuf, j’entendis des décharges de mousqueterie ; d’après le prolongement et la détonation des coups de feu, qui se faisaient entendre, je jugeai qu’on devait se battre dans la direction du quai aux Fleurs jusqu’à l’Hôtel de Ville. Ainsi la lutte était déjà engagée ; et les braves qui combattaient ainsi dès la pointe du jour témoignaient hautement de leur impatience à briser le joug odieux qu’on voulait imposer aux Français. Ce zèle extraordinaire, cet empressement des citoyens à braver les périls d’un combat si meurtrier et si inégal, me parut d’un bon augure. Je me dirigeai aussitôt de ce côté, en longeant le quai de la Ferraille. Arrivé vers le pont au Change j’aperçus un groupe d’environ 50 à 60 ouvriers, qui, presque sans armes bravaient le feu des gendarmes et des Suisses, tirant continuellement sur eux, pour les forcer à se retirer. Quelques-uns d’entre eux me reconnurent pour m’avoir vu la veille aux environs du Palais-Royal pendant les scènes de désordre et de carnage qui s’y étaient passées ; aussitôt ils me proposèrent de les commander, m’exprimant en termes énergiques leur résolution de se battre à toute outrance et de braver tous les dangers : Général, me dirent ces braves gens, si vous voulez marcher à notre tête, nous vous suivrons partout où vous nous dirigerez, et vous verrez que nous navons pas peur ; je leur répondis que, sans être général, je connaissais suffisamment l’art de la guerre pour pouvoir les commander ; que s’ils voulaient m’obéir et se conformer exactement à tous les ordres que je leur donnerai, nous aurions la gloire d’être les premiers à combattre pour la liberté, et que notre exemple nous rallierait bientôt d’autres défenseurs de cette belle cause : J’ajoutai que dès le moment où nous serions en nombre suffisant je saurais prendre les mesures convenables pour combattre avec succès les soldats égarés qu’on avait excités contre le peuple.

»Pendant que je m’expliquais avec cette poignée de braves, j’en vis accourir de divers côtés, d’autres qui s’empressèrent de grossir nos rangs. Ce ne fut bientôt plus 50 à 60, mais au moins 5 à 600 hommes déterminés qui m’entourèrent, me priant de les diriger contre la troupe, et me jurant pleine et entière obéissance.

»En apercevant le groupe nombreux que nous formions et qui se grossissait à chaque instant, une soixantaine de gendarmes à pied qui stationnaient aux environs du Palais de justice, s’avança pour nous attaquer entre les ponts au Change et Notre-Dame afin de nous disperser ; je remis aussitôt trois de mes pistolets à trois de mes camarades, que j’avais reconnus les plus décidés : Attaquez hardiment, leur dis-je, la première file qui marche derrière lofficier et le sous-officier, quant à lofficier et au sous-officier, je men charge. A peine avais je donné ces instructions que le peloton de gendarmes arrivait sur nous. Aussitôt je fondis sur le chef et lui brûlai la cervelle, et à l’instant même je perçai le sous-officier avec mon épée ; en même temps tous les braves qui m’entouraient se précipitèrent sur les gendarmes, les saisissant d’une main à la gorge et de l’autre leur arrachant leur fusil, conformément aux instructions que je leur avais données. Tout cela se fit en un clin-d’œil : le monarque le plus puissant n’a jamais été obéi aussi promptement que je le fus dans cette circonstance. Cette attaque aussi brusque qu’imprévue déconcerta tellement les gendarmes que la plupart rendaient leurs armes sans opposer la moindre résistance.

»Ici, je l’avoue, je ne me sentis pas la force de pouvoir arrêter la terrible exaspération qui animait mes intrépides combattants ; les cruelles vexations commises par les gendarmes, leurs charges meurtrières contre des groupes inoffensifs et désarmés, par tous ces motifs enfin, la colère et l’esprit de vengeance furent poussés à la dernière exaltation. A peine désarmés, les gendarmes furent déshabillés et jetés dans la Seine avec une telle précipitation que j’eus à peine le temps de faire la moindre observation ; je ne pus que gémir intérieurement d’un acte plus que sévère, mais bien excusable dans les circonstances terribles où nous nous trouvions. Tels sont les funestes résultats des discordes civiles : la haine et la vengeance forment leur triste cortège, et malheur à qui s’expose au danger des représailles !

»Les armes des gendarmes furent aussitôt distribuées ; j’armais de fusils avec les gibernes ceux qui étaient le plus en état d’en faire usage. Les sabres et les baïonnettes servirent, faute de mieux, à la défense d’une centaine de mes hommes ; et en y comprenant le peu d’armes que quelques-uns avaient avant cette première expédition, il se trouvait qu’une grande partie de ma troupe était armée tant bien que mal.

»A peine avais-je organisé ce bataillon improvisé, qu’un fort détachement de Suisses vint nous attaquer sur l’extrémité du pont Notre-Dame. Ne voulant pas engager imprudemment, à terrain découvert, un combat trop inégal, et qui eut nécessairement tourné à notre désavantage, j’ordonnai aussitôt qu’on battît en retraite par la rue des Arcis, jusque vers le marché Saint-Jacques ; là je plaçai mon premier peloton sur le trottoir, Par la position des lieux, il se trouvait entièrement à couvert par la maison qui fait saillie à l’extrémité du trottoir, dont elle dépasse la largeur. Je postai mes autres pelotons à l’entrée des rues presqu’en face du trottoir du marché, où se trouvait placé mon premier peloton. J’ordonnai qu’on fît feu sur les Suisses, au signal que j’en donnerais moi-même par un coup de pistolet sur l’officier qui marchait en tête de sa troupe. Mes ordres furent exécutés avec une précision et un ensemble admirables.

Aussitôt après cette première décharge, je commandai la charge à l’arme blanche ; elle se fit avec une telle impétuosité que la troupe suisse, épouvantée et déjà démoralisée par la perte de ses chefs et d’un certain nombre d’hommes que nous leur avions tués par notre première décharge, se mit à la débandade, fuyant à toutes jambes du côté du pont Notre-Dame, par où ils étaient venus.

»Dans ce combat qui fut de courte durée, car la victoire avait été prompte et décisive, j’eus le bonheur de ne pas perdre un seul de mes braves, tandis que les Suisses eurent environ une quarantaine d’hommes mis hors de combat ; en se sauvant, le reste de cette troupe était tellement saisi de terreur et d’épouvante, que pour courir plus vite, la plupart jetèrent leurs fusils. Ce nouveau renfort d’armement nous fut très utile ; nous eûmes ainsi un bon nombre d’excellents fusils et des sabres en très bon état, dont s’affublèrent mes braves avec un empressement qui dénotait l’ardeur guerrière dont ils étaient animés. Ces deux victoires que nous venions d’obtenir étaient bien propres à enflammer leur courage.

Je dois aussi l’avouer, non par orgueil mais par conviction, ils étaient enchantés de ma manière de les commander, ils avaient reconnu dans moi un homme déterminé et qui leur donnait l’exemple de l’audace et de l’intrépidité. Les précautions que j’avais prises pour leur assurer des positions avantageuses et ne pas les exposer trop légèrement, les avait convaincus que je connaissais l’art de la guerre ; aussi dès ce moment, ils me parurent pénétrés pour moi de la plus entière confiance.

»A l’issue de ces deux combats, je crus devoir suivre l’exemple de nos généraux qui, après la victoire, haranguent leur armée pour enflammer son courage et la préparer à de nouveaux succès. Ma harangue fut courte mais énergique, et dans un langage simple et sans prétention, comme il convenait de parler à de simples ouvriers ; tous en effet appartenaient à la classe ouvrière. Mes camarades, leur dis-je, vous êtes dignes du beau nom de Français ; vous avez, par votre audace et votre intrépidité, bien mérité de la patrie. Désormais le pouvoir appartient à la nation française. Proclamons la souveraineté nationale et jurons de nous dévouer pour la liberté. Aussitôt un cri universel s’élève parmi tous ces braves qui m’avaient écouté avec une espèce d’enthousiasme : Vive la liberté ! Vive la souveraineté nationale ! Ce cri fut répété par tous avec des transports d’allégresse et le sentiment de la plus vive satisfaction.

»La troupe française qui bordait l’autre côté de la Seine, fut témoin de cet élan patriotique, et j’ai la conviction, qu’un grand nombre des braves de la ligne qui occupaient cette position, ne resta point indifférent au cri de la liberté et de la souveraineté nationale. Ma troupe s’étant grossie rapidement après ces deux exploits, je crus devoir lui donner une nouvelle organisation. Je formai des pelotons séparés de tous ceux qui avaient déjà servi, afin de les employer de préférence pour les manœuvres qui exigeraient de l’aplomb et de l’ensemble plutôt que de l’audace et de l’intrépidité ; je mis à la tête de chaque peloton un ancien militaire. Je me trouvai ainsi chargé du commandement d’une colonne assez nombreuse, presque entièrement armée, dont les dispositions énergiques m’inspiraient la plus grande confiance.

»Dans ce moment nous entendîmes un feu très vif du côté de l’Hôtel de Ville. Enhardi par mes premiers succès et me voyant seconder par des forces respectables, j’ordonnai aussitôt la marche sur la place de Grève. Je divisai ma troupe en deux colonnes, dont l’une marcha en longeant le quai de la Grève, et l’autre s’avança en filant par les rues qui conduisent à la Grève, voulant, par cette disposition, attaquer sur deux points à la fois pour diviser l’attention et les forces de l’ennemi. La troupe qui était stationnée du côté du quai aux Fleurs, tira sur ma colonne qui s’avançait par le quai de la Grève ; mais soit à raison de la distance soit par suite de la trop grande élévation du terrain d’où partait la fusillade, le feu n’atteignit aucun de mes braves, je n’eus pas un seul blessé.

»En débouchant sur la place de Grève, l’artillerie qui était braquée près de l’Hôtel de Ville, tira sur nous. Dans cette décharge, la portée fut sans doute mal calculée : on tira au-dessus de nos têtes, car un boulet emporta une partie de l’angle de la maison qui fait le coin de la place à la hauteur d’environ dix pieds. Le marchand de vin qui occupait cette maison fut si effrayé que, croyant que tout allait crouler, il se dépêcha bien vite de vider son tiroir dans son tablier, et se sauva à toutes jambes, abandonnant sa boutique et tout ce qui s’y trouvait. L’infanterie faisait également feu de tous côtés ; je commandai de suite le feu de file.

»Au coin de la rue de la Mortellerie se trouvaient postés sept à huit tirailleurs armés de fusils de chasse : leurs coups étaient adroitement dirigés ; car chaque coup de fusil abattait un homme. Ce fut, je crois, dans ce moment que le jeune d’Arcole reçut le coup mortel en plantant le drapeau tricolore sur le pont qui porte aujourd’hui son nom.

Le feu devenait meurtrier de part et d’autre : nous ripostions à toutes les décharges soit de l’artillerie soit de l’infanterie ; mais un tel combat n’aurait pu durer longtemps, parce que l’artillerie, dont nous manquions, rendait nos forces trop inférieures. D’ailleurs l’ennemi pouvait recevoir du renfort de plusieurs côtés, car on avait posté des troupes dans tous les quartiers de Paris et surtout dans les alentours de la Grève, où le combat se trouvait si fortement engagé, ainsi nous ne pouvions ni reculer ni continuer la fusillade, sans courir les plus grands dangers. Nous étions donc forcés de vaincre ou de périr, mais pour vaincre promptement, il fallait recourir à des moyens extrêmes : l’arme favorite des Français, la charge, mais la charge vive et impétueuse était notre seule ressource. J’ordonnai donc la charge à l’arme blanche, à peine avais-je prononcé les mots terribles : A la charge ! En avant ! que toute ma colonne s’élance au pas de course : ce fut pour moi un spectacle admirable que de voir cet élan extraordinaire, cette intrépidité vraiment prodigieuse que déployèrent, dans cette circonstance décisive, tous ces braves défenseurs de la liberté, dont une partie, qui combattait avec moi, n’avait pour toute arme que des haches, des grands couteaux et des bâtons : en même temps, ma seconde colonne débouchant par les rues qui aboutissent à celle des Arcis, marchait hardiment à l’ennemi, sur lequel ils firent pleuvoir une décharge des plus terribles ; et obéissant à ma voix qui leur commande la charge, ils fondent comme des lions sur l’ennemi, avec une impétuosité sans égale, culbutant et renversant tout : ce n’était pas seulement du courage, de l’intrépidité que je voyais se déployer sous mes yeux ; c’était de la rage. Ces intrépides combattants étaient autant de lions déchaînés et furieux qui ne connaissaient ni obstacle ni danger. Comment résister à de telles attaques ? L’art de la guerre ne peut rien opposer à une exaltation aussi extraordinaire, à un dévouement aussi sublime, aussi la place de Grève se trouva en un instant déblayée et débarrassée de toute cette cohorte de soldats stipendiés, qui, combattant pour la tyrannie, ne pouvaient soutenir le choc de ces dignes enfants de la liberté !

Nous nous trouvâmes ainsi les maîtres de l’Hôtel de Ville, qui fut occupé par le peuple victorieux. Il était alors six heures du matin. C’était, sans contredit, trois heures bien employées.

»On voit, d’après ce récit, esquissé à grands traits car il me serait impossible d’entrer dans tous les détails, dont la plupart ont dû m’échapper, que l’ardeur du peuple ne pouvait que s’accroître, et que de tels succès, aussi rapidement obtenus, étaient l’augure d’une victoire complète contre la tyrannie.

»Aussi la victoire que nous venions d’obtenir excita dans tous les rangs le plus vif enthousiasme : on n’entendait de touscôtés que les cris de Vive la liberté ! Vive la charte !

»Les colonnes que j’avais dirigées au combat de la Grève, où elles s’étaient signalées par un courage héroïque, qui aurait fait honneur aux troupes les mieux aguerries, ces colonnes s’étaient grossies d’un grand nombre de combattants, qui avaient pris place dans leurs rangs.

»Je pouvais dès lors me considérer comme le chef d’un petit corps d’armée, qui marchait à la légère, sans bagage et sans artillerie ; et je puis ajouter presque sans habillement ; car je commandais réellement l’armée des bras nus ; on conçoit facilement qu’il était impossible de maintenir une discipline exacte et un ordre parfait dans cette troupe nombreuse qui s’organisait d’elle-même sans chefs reconnus, sans point de ralliement et sans être astreinte à d’autres règles que celles de sa propre volonté : son courage seul lui servait de stimulant et le drapeau tricolore, emblème de la liberté, était tout à la fois son guide et son point de ralliement : il m’était bien difficile, avec de tels éléments, de combiner des attaques régulières ayant de la suite et de l’ensemble, puisque je ne savais même pas sur quel nombre de combattants je pouvais compter ; ce nombre pouvant augmenter ou diminuer à chaque instant, suivant la direction arbitraire que chaque chef de file pouvait donner à sa colonne. On se ferait difficilement une idée de tout l’embarras que j’éprouvai pour faire mouvoir ces masses dans une direction utile et convenable.

»J’ordonnai donc qu’un fort détachement prît position sur la place de Grève pour garder l’Hôtel de Ville ; mais mes ordres furent mal compris, ou plutôt ne furent point entendus, au milieu du brouhaha qui nous assourdissait.

Ces braves gens qui ne se doutaient de rien, et qui n’avaient aucun chef particulier pour les diriger, méconnaissant toute l’importance du poste que nous venions d’enlever, le quittèrent en grande partie pour aller se battre ailleurs plutôt que de rester là pour contenir l’ennemi qui pouvait revenir à la charge.

»J’ordonnai du reste, autant que je pus me faire entendre, qu’on se réunît à l’extrémité de la place de Grève sur le bord de la rivière, pour former ma colonne. Au moment où je m’occupais de cette organisation, il y avait un certain nombre d’hommes de l’autre côté de la Seine qui tiraient sur nous ; l’on me dit que c’était l’archevêque et ses prêtres. J’ordonnai de suite de passer le pont d’Arcole pour aller les attaquer ; mais bientôt cette bande noire se sauva du côté de l’archevêché.

Dans le même moment, un caporal du 50e de ligne, dont je regrette de ne pas savoir le nom, passa près de moi, m’annonçant que nous allions être bientôt attaqués par un bataillon de son régiment qui se disposait à sortir de sa caserne. Je demandai à quelle caserne ? A lAve-Maria, me répondit-il. Vous êtes un brave et bon Français, lui répliquai-je, marchez avec moi, je vous fais officier et vous donne le commandement de mon premier peloton. Au même instant, je l’installe à son poste, et nous nous dirigeons vers la caserne de l’Ave-Maria.

»En arrivant à cette destination, nous aperçûmes les soldats du 50e qui regardaient par leurs croisées ; un grand nombre d’entre eux, dévoués sans doute comme nous à la cause de la liberté, nous jetèrent des cartouches en assez grande quantité : les fusils prirent bientôt la direction des cartouches. Au lieu de trouver des ennemis disposés à nous attaquer, nous trouvions donc des amis ; ces circonstances me firent augurer que nous pourrions probablement recruter là d’excellents auxiliaires.

Aussitôt je m’avançai vers les portes de la caserne où je me présentai comme parlementaire. Je dis aux officiers qui tenaient les portes fermées, que le peuple parisien, armé pour la défense de sa liberté, voulait fraterniser avec ses braves camarades du 50e ; mais les officiers refusèrent de nous ouvrir les portes. A l’instant j’ordonnai à ceux de mes braves qui étaient armés de haches d’enfoncer les portes de la caserne. Ils frappent aussitôt à coups redoublés : présumant que de telles dispositions avaient dû faire déjà quelque impression sur les chefs de ce corps, je crus devoir faire une secondé sommation, en menaçant de faire enfoncer les portes à coups de canon, si l’on refusait de nous ouvrir ; j’ajoutai que les officiers seraient responsables des résultats d’une résistance inutile, et que je ne pouvais répondre de leur existence si, par leur opiniâtreté, ils s’exposaient à la colère et à la vengeance du peuple. Soit par crainte soit par esprit de modération, le corps d’officiers se décida alors à nous faire ouvrir. Nous entrons en grand nombre et nous portons des paroles de paix et d’amitié à tous ces braves soldats ; ils nous jurèrent qu’ils ne se battraient point contre le peuple. On nous livra des fusils en quantité, qui améliorèrent considérablement l’armement de ma colonne de bataille.

»Nous ne tardâmes pas à en faire usage car, arrivés du côté de la rue Saint-Antoine, vers la rue Saint-Paul, nous y trouvâmes les cuirassiers de la garde, chargeant et sabrant sans pitié tout ce qui se trouvait devant eux, sans égard pour l’âge ni le sexe, et sans examiner si les victimes de leur brutalité étaient en état d’hostilité ou non. Les passants qui vaquaient à leurs affaires, les curieux qui allaient voir ce qui se passait ; les femmes et les enfants qui traversaient la rue, enfin tous indistinctement étaient livrés au fer homicide. Une malheureuse laitière, qui était assise au coin de la rue pour vendre son lait fut massacrée impitoyablement par ces forcenés, qu’on avait payés sans doute pour se livrer à de tels exploits.

»Il était à peu près 8 heures du matin lorsque j’arrivai avec ma colonne sur ce théâtre sanglant : c’était un cri général de terreur auquel se mêlait l’exaspération la plus violente. De tels sentiments ne peuvent ni se peindre ni s’exprimer : la simple description de ces faits atroces doit suffire pour indiquer dans quelle situation se trouvait ce malheureux quartier.

»Qu’on juge de l’impression que dut faire notre arrivée, lorsqu’on nous reconnut pour les défenseurs du peuple, à la vue du drapeau tricolore qui flottait au milieu de nous. Nous étions en ce moment parfaitement en état de combattre, soit à raison de notre armement qui était presque complet, soit surtout à raison des munitions, dont nous étions bien approvisionnés.

»Aussitôt que ma formidable colonne, que je pourrais appeler la colonne infernale, eut débouché et formé son front de bataille, je la fis avancer au pas de charge sur les cuirassiers, bravement occupés à sabrer un peuple inoffensif : cette charge aussi terrible qu’inattendue les força de suite à battre en retraite pour se retirer par la rue du Petit-Musc vers leur caserne. En arrivant près de cette caserne, nous fûmes renforcés par un grand nombre d’ouvriers du faubourg Saint-Antoine, qui se mirent dans nos rangs, en même temps, je vis arriver une colonne de 8 à 9 cents hommes accourus du faubourg Saint-Marceau pour défendre la liberté et combattre la tyrannie. A la tête de cette seconde colonne je reconnus avec la plus vive satisfaction le citoyen Leroux : ce brave citoyen avait parcouru tout le faubourg Saint-Marceau pour exciter le peuple à s’armer contre Charles X et ses infâmes ordonnances. Son zèle nous valut d’excellents auxiliaires, et connaissant déjà son patriotisme et son dévouement, je compris de suite combien un tel chef pouvait m’être utile. Commandant en effet des forces assez imposantes pour composer un petit corps d’armée, j’avais besoin d’avoir près de moi un homme actif et intelligent, qui pût me servir et de son bras et de ses sages conseils : sous ce double rapport, ma confiance ne pouvait être mieux placée ; et si dans ce moment je me trouvais appelé par les circonstances à faire les fonctions de général, je pus dès lors me regarder comme assisté d’un bon chef d’état-major.

»Je résolus aussitôt de faire à la fois une double attaque ; j’ordonnai aux deux colonnes d’ouvriers qui venaient de nous arriver des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, de se diriger par les quais vers les portes de la caserne des Célestins pour les enfoncer et pénétrer de vive force, dans les cours, tandis qu’avec ma colonne j’entrerais par la porte qui donne dans la rue du Petit-Musc : mes ordres furent exécutés, tant d’une part que de l’autre, avec une ardeur et une activité dont j’eus lieu d’être satisfait : nous fîmes irruption dans la caserne par les deux issues : effrayés de cette attaque simultanée et ayant déjà fait l’épreuve de notre courage et de notre intrépidité dans la rue Saint-Paul et aux environs, d’où nous les avions précipitamment chassés, tous les officiers du corps, redoutant la colère du peuple qu’ils avaient si violemment excitée, se retirèrent laissant à la caserne cuirassiers et les sous-officiers.

»Nous nous emparâmes, sans éprouver aucune résistance, des sabres et des pistolets de ce corps. Quelques cuirasses et des casques brillants servirent à armer et couvrir la tête de plusieurs de nos braves combattants, qui s’égayaient entre eux, à la vue de ce bizarre accoutrement.

»A la suite de cette expédition, nous fûmes, en sortant, accueillis avec empressement et reconnaissance par tout le peuple de ce quartier qui avait été témoin de notre valeur, et qui nous appelait avec attendrissement ses défenseurs et ses sauveurs ; de tous côtés on entendait les cris : Vive la liberté ! Vivent nos braves défenseurs. La chaleur commençait à se faire sentir et, après de telles fatigues, on conçoit que nous devions être altérés. Nos besoins furent prévus, de braves marchands de vin vinrent avec la plus grande cordialité nous offrir à boire. Nous dûmes accepter ce dont nous avions grand besoin, et ce qui nous était offert de si bonne grâce ; j’eus le soin de recommander à tous mes combattants de mettre de l’eau dans leur vin : mais mon invitation était inutile, j’eus la satisfaction de voir que tous ces braves gens avaient compris d’eux-mêmes la nécessité de cette précaution.

»Après avoir ainsi fait rafraîchir tous mes combattants, je dirigeai ma petite armée du côté de la Bastille, dans ce moment, les Suisses, les lanciers de la garde et plusieurs détachements de gendarmes et de la ligne avaient pris position dans le faubourg Saint-Antoine ; nous ne tardâmes pas à les rencontrer, j’ordonnai aussitôt l’attaque, qui se fit avec autant de hardiesse que de vivacité ; notre première escarmouche à laquelle ils ne s’attendaient point, se croyant à l’abri, soit par leur nombre, soit par la position qu’ils occupaient, position des plus favorables aux mouvements de la cavalerie, cette escarmouche, dis-je, parut d’abord les déconcerter, ils furent même forcés de se replier et de battre en retraite, redoutant de s’exposer au feu meurtrier et bien nourri que nous dirigions sur eux ; mais au bout de quelques instants il leur arriva de l’artillerie, ce puissant renfort rendit à notre ennemi l’audace et l’assurance que nous lui avions fait perdre, et aux mouvements que faisait la cavalerie, il me fut aisé de reconnaître que nous allions être exposés tout à la fois aux bordées meurtrières de l’artillerie et aux charges dangereuses d’une excellente cavalerie. Cette vaste enceinte, dans un endroit entièrement à découvert, offrait à la troupe que nous avions à combattre tous les avantages que donne une excellente position ; tandis qu’au contraire nous n’avions rien de notre côté qui pût balancer ces avantages, et je ne voyais aucun moyen de paralyser les efforts de l’ennemi. C’eût été évidemment engager une lutte sanglante et dangereuse qui aurait pu tout compromettre : doué naturellement d’une vue très étendue et d’un coup-d’oeil prompt et rapide, je reconnus aussitôt tout le danger auquel je m’exposerais si je me hasardais à soutenir la lutte avec tant de chances défavorables.

»J’ordonnai aussitôt à ma colonne de faire un mouvement en arrière et de se replier sur la rue Saint-Antoine. Je pouvais là diviser mes forces, et former autant de pelotons qu’il y avait de rues adjacentes à cette rue principale, qui devenait nécessairement le centre de mes opérations, et là je pouvais manœuvrer avec succès, cerner en quelque sorte mon ennemi, et l’attaquer sur tous les côtés à la fois. L’expérience m’avait appris qu’un corps de troupes résiste difficilement à de telles attaques, lorsqu’il est harcelé par un ennemi courageux et entreprenant, sous ce rapport, j’avais l’assurance que mes divers pelotons rempliraient à merveille cette tâche essentielle. L’audace et l’intrépidité de mes combattants me garantissaient un plein succès, en leur faisant occuper une telle position et en plaçant ainsi notre ennemi sous une pluie de feu qui devait l’assaillir de tous côtés.

»Je postai donc mon premier peloton dans la rue des Ballets : l’encoignure qui se trouve près de La Force, rendait cette position extrêmement avantageuse pour les mouvements de nos plus habiles tirailleurs, que j’avais le soin toujours de mettre en première ligne. Mon second peloton fut posté dans la rue qui se trouve presque en face ; j’établis ainsi des feux croisés, qui, prenant l’ennemi sur ses deux flancs, ne pouvaient manquer de lui faire beaucoup de mal, et devaient probablement mettre du désordre dans les rangs de sa cavalerie. Mon brave chef d’état-major, le citoyen Leroux, que j’avais chargé de l’exécution de ces dispositions, s’acquitta de cette mission avec une promptitude et une intelligence admirables.

Mon armée se grossissant sans cesse de nouveaux combattants, je pus, sans craindre d’affaiblir mon corps de bataille, établir également des pelotons dans les autres rues les plus rapprochées, afin de donner, soit à l’attaque, soit à la défense, le plus grand développement possible, et d’opposer ainsi partout à l’ennemi, des corps qui, quoique séparés, n’en agiraient pas moins avec ensemble, et l’attaqueraient simultanément sur ses flancs, sur son front et sur ses derrières. Ce fut ainsi que je fis occuper et garnir de combattants toutes les rues adjacentes à la rue Saint-Antoine.

»Après avoir ainsi organisé mon plan d’attaque et de défense, je me mis à la tête de ma colonne infernale, entièrement composée d’hommes qui ne connaissaient ni obstacle ni péril, et qui, sous mes ordres, étaient déjà accoutumés à surmonter toutes les résistances. Entouré de ces intrépides combattants, qui bouillonnaient d’impatience de se mesurer avec l’ennemi, je vis arriver les Suisses marchant au pas de charge sur un front de demi-bataillon. Je les laissai s’approcher jusqu’à la hauteur de la rue des Ballets.

»J’avais ordonné qu’on fît feu sur l’ennemi aussitôt qu’il serait parvenu sur ce point. Connaissant l’audace et l’habileté du citoyen Armand (Hersant) qui commandait le premier peloton, je lui avais donné pour instruction qu’aussitôt l’apparition des Suisses, il devait donner le signal de l’attaque, en ajustant lui-même le commandant de cette troupe. Cet ordre fut exécuté avec précision et plein succès : du premier coup de son fusil l’intrépide Hersant abattit le commandant suisse. A ce signal, les feux de pelotons tombèrent comme la grêle sur cette troupe, qu’on attaqua sur tous les points avec une ardeur et une intrépidité incomparables. Les braves de ma colonne ainsi que tous ceux qui formaient les pelotons que j’avais fait poster dans les premières rues adjacentes, fondirent en masse comme des lions furieux sur le corps suisse. Une foule de braves dont je n’ai pu conserver tous les noms, se distinguèrent de la manière la plus brillante dans ce combat non moins meurtrier que terrible, où l’on se battit de part et d’autre avec un acharnement sans égal. Ces noms glorieux méritent â juste titre de figurer dans l’histoire. Je les signalerai à l’admiration et à la reconnaissance publiques à la fin de ce récit ; que ne puis-je en même temps publier les noms des braves qui périrent dans cette lutte.

»Pendant ce terrible combat, le citoyen Leroux fut constamment à mes côtés ; après les Suisses survinrent d’autres troupes en grand nombre, qui nous forcèrent à nous replier. Dans ce moment critique, les braves dont j’étais entouré ne pouvaient suffire pour faire face à l’ennemi ; ma force la plus considérable consistait dans une multitude combattant sans ordre, sans chef et sans discipline. Voyant cette masse imposante de troupes, cette multitude se retira en désordre et une grande partie quitta momentanément le champ de bataille : dans ce moment terrible, je courus les plus grands risques ainsi que les braves de ma colonne, qui ne m’abandonnèrent jamais depuis que nous avions fait connaissance.

»Ce fut dans ce moment surtout que je dus reconnaître combien était importante pour moi la présence du citoyen Leroux, pour la direction d’une entreprise aussi périlleuse. Je le vis accourir avec précipitation au-devant de cette foule d’hommes que la frayeur avait saisis, et qui nous abandonnaient au moment du plus grand danger, et où j’avais le plus pressant besoin de forces considérables pour opposer à des attaques redoutables.

»Doué d’une certaine facilité pour parler au public. il excitait cette masse d’hommes effrayés à reprendre courage ; par les exhortations les plus énergiques, il cherchait à les rallier autour de nous, en leur montrant pour exemple et pour modèle tous les braves de ma colonne, ce noyau inexpugnable qui nous entourait et combattait sans relâche, leur retraçant la honte et le déshonneur dont ils se couvriraient si, par leur abandon, nous étions forcés de succomber sous des forces supérieures. Son zèle et son éloquence obtinrent un beau triomphe. Ce généreux citoyen parvint ainsi à rallier et ramener au combat la majeure partie de ces masses qui se dispersaient ; bientôt j’aperçus sur ses pas des groupes nombreux et des masses serrées qui venaient nous renforcer. Tout en soutenant le combat, j’avais été forcé de perdre du terrain et de me replier en assez bon ordre avec ma colonne, en descendant la rue Saint-Antoine jusque près la Vieille-Rue-du-Temple.

»Là nous fûmes chargés par les cuirassiers de la garde qui se trouvaient postés de ce côté.

J’avais fait prendre position à ma troupe, en la divisant en plusieurs pelotons qui occupaient les débouchés de toutes les rues adjacentes à la rue Saint-Antoine, aux alentours du terrain que j’occupais près la Vieille-Rue-du-Temple.

»A l’aide des nombreux renforts que le citoyen Leroux venait de me ramener, en les ralliant de nouveau, je pouvais donner à mes forces un grand développement et prendre toutes les positions que la localité m’offrait ; et après avoir ainsi fait mes dispositions, je donnai ordre à mes combattants de ne faire feu dans leurs positions respectives que lorsque l’ennemi se trouverait près d’eux ; en ordonnant ainsi la décharge presque à bout portant, et pour ménager nos munitions n’ayant pas là de coffret pour les renouveler, mon dessein était d’ailleurs de rendre nos premières attaques aussi meurtrières et aussi terribles qu’il était possible, afin d’effrayer par ce redoutable choc un ennemi habile dans ses manœuvres, et qui, si je lui en avais laissé le temps, aurait pu prendre ses avantages sur des masses incohérentes et dépourvues de toute organisation, seul moyen d’assurer une longue résistance et de soutenir un engagement de quelque durée.

»Aussitôt que le feu eut commencé sur divers points, il s’étendit bientôt de proche en proche, et la troupe ennemie se déployant, croyant sans doute nous rompre plus facilement si elle parvenait à nous entamer dans quelques-unes de nos positions, fut aussitôt assaillie par une fusillade générale ; ce feu terrible, bien dirigé, dut nécessairement faire de grands ravages dans les rangs d’une troupe compacte, et qui se trouvait resserrée dans un étroit espace. Cette position, qu’il est facile de comprendre d’après la connaissance des lieux, ne pouvait être que désavantageuse à la troupe que nous combattions.

»Une circonstance, que je dois rapporter, vint encore fortifier et compléter nos formidables moyens d’attaque et de défense. Les habitants de ce quartier, ceux surtout situés vers la place Baudoyer, prirent part à notre querelle et firent cause commune avec nous. Attaquée sur tous les points, assaillie par toutes les issues, la troupe se vit encore en butte à des périls d’un nouveau genre : du haut de leurs fenêtres, ces habitants firent pleuvoir sur la garde royale une grêle de pavés, de bouteilles, des pièces de marbre, et jusqu’à des commodes et autres meubles qu’ils lançaient au milieu de la troupe ; ce qui dut nécessairement augmenter le désordre dans les rangs de nos ennemis, déjà bien affaiblis par les ravages que leur occasionnait notre terrible fusillade.

»Après un combat des plus acharnés nous forçâmes l’ennemi à la retraite ; le combat que nous venions de livrer et la position que j’avais choisie avaient outre mes succès, un autre avantage : c’était d’empêcher la jonction de ces troupes avec celles qui venaient d’être dirigées du côté de l’Hôtel de Ville.

»Ainsi ce fut dans toute l’étendue de la rue Saint-Antoine que nous combattîmes pendant la journée du 28, depuis neuf heures du matin jusqu’à six heures du soir. Ce fut dans cette rue que nous livrâmes ce jour-là successivement plusieurs combats des plus acharnés et des plus meurtriers. Nous avions eu des engagements très sérieux avec l’artillerie, les cuirassiers, les lanciers, les gendarmes, les Suisses et plusieurs bataillons de la ligne. Je dois dire que cette dernière troupe ne se battait qu’à regret contre nous, et qu’elle fut bien loin de montrer les dispositions hostiles et l’acharnement que nous éprouvâmes de la part des autres corps. Ainsi, sur tous les points où nous nous étions battus, partout le peuple était sorti victorieux dans ces luttes diverses.

»Sa cause sacrée était victorieuse et triomphante, grâce au patriotisme et au dévouement de ce peuple lui-même. Ces brillants succès, fruit de tant de constance et de tant d’efforts, furent achetés par la perte de bien des braves, dont je regrette vivement de ne pouvoir indiquer les noms.

»Mais tout n’était pas fini ; on s’était battu sur d’autres points : la capitale entière n’était en quelque sorte qu’un vaste champ de bataille. Pendant que nous étions occupés aux opérations que je viens de décrire, la troupe divisée en plusieurs colonnes avait livré d’autres combats, et notamment vers l’Hôtel de Ville qu’elle avait repris peu de temps après mon départ, pendant que je m’étais dirigé sur les divers lieux où je croyais notre présence plus utile ; d’autres colonnes de braves patriotes étaient venues disputer à la troupe, la possession de ce point important. Ainsi, par des attaques successives qui s’étaient réitérées de part et d’autre, l’Hôtel de Ville avait été pris et repris jusqu’à trois fois dans cette journée.

A l’issue du combat que je viens de rapporter, c’est-à-dire sur les six heures du soir, ce siège de l’administration était occupé par les soldats de Charles X. Sur les informations précises que je venais de recevoir sous ce rapport, je me dirigeai avec tous mes braves compagnons de gloire vers la place de Grève.

»J’avais appris qu’un corps de troupes commandé par le maréchal Raguse en personne occupait l’Hôtel de Ville et la place de Grève. Sur ce point se trouvaient réunies un grand nombre de troupes fraîches que le maréchal avait amenées, espérant faire sa jonction avec celles que je tenais en échec depuis 9 heures du matin dans le faubourg Saint-Antoine, sur la place de la Bastille et la rue Saint-Antoine. Cette réunion imposante de tant de corps eut été sans contredit difficile à attaquer ; mais sachant d’avance les forces que j’avais à combattre, je fis mes dispositions en conséquence.

»Ainsi que j’ai déjà dit, la manière la plus prompte et la plus décisive pour obtenir la victoire consistait principalement à attaquer l’ennemi sur tous les points à la fois : Cette foule innombrable de combattants qui s’étaient ralliés sous notre drapeau toujours victorieux, me permettait de former autant de colonnes d’attaque, qu’il y avait de points principaux aboutissants à la place de Grève. Je m’emparai donc de toutes les issues ; faisant filer ensuite une partie de mes colonnes de manière à se trouver au même instant de différents côtés sur le champ de bataille, mais ne perdant pas de vue l’ennemi qui occupait la rue Saint-Antoine et dont j’empêchais la jonction avec les troupes de la Grève. Je me portai en avant. Déjà mes premiers tirailleurs, impatients d’engager le combat, avaient commencé leurs feux. La charge fut terrible et effrayante sur tous les points : on entendit des feux de peloton nourris avec autant d’ardeur que de vivacité. Dès le premier choc toute cette troupe découragée d’avance par ses revers, effrayée d’ailleurs par les pertes qu’elle venait d’éprouver, ne vit son salut que dans une prompte retraite.

»Cette retraite eut lieu, et quelle retraite ! partout sur ses pas, assaillie par nos nombreux pelotons, la troupe ne put se retirer que dans le plus grand désordre. Bientôt j’appris que le maréchal se dirigeait le long des quais vers l’Arsenal ; je fis occuper, à mesure que je gagnais du terrain, les diverses rues qui débouchent sur les quais ; mes braves tirailleurs harcelèrent cette colonne dans sa marche, et j’eus, en peu de temps, regagné tout le terrain perdu, tandis que le maréchal, avec sa colonne entièrement démoralisée, passait le pont d’Austerlitz, nous laissant maîtres de la rive droite de la Seine.

»Pour couronner cette brillante journée, un corps de Suisses qui se trouvait embusqué vers les premiers chantiers de la Rapée, fut mis en pleine déroute ; l’attaquer, le débusquer et le vaincre fut l’affaire de quelques instants. Les Suisses se sauvèrent à toutes jambes par le même pont d’Austerlitz ; quelques-uns se précipitèrent dans la Seine avec armes et bagage.

»La gloire fait oublier le danger et les fatigues : nous étions harassés, couverts de sueur et brûlés par le soleil de Juillet, Nous avions grand besoin de rafraîchissements : nous fîmes donc quelques libations qui nous offrirent l’occasion de chanter la liberté, que tous mes braves étaient dignes de fêter ; j’eus le soin de payer tout ce que nous avions consommé. Je finis de vider ma bourse ainsi que celle de quelques camarades, pour faire honneur à cette dépense.

»Dès ce moment notre journée était complète. Après avoir triomphé sur tous les points où nous avions combattu, mis en fuite toutes les troupes qu’on nous avait opposées, il ne me restait plus qu’à laisser prendre quelque repos pendant la nuit à cette foule de braves gens, qui méritaient bien qu’on prît soin d’eux, sauf à recommencer le lendemain, si Charles X osait encore soutenir la lutte.

»Je donnai donc rendez-vous pour le 29 à 3 heures du matin sur la place de la Bastille ; Camarades, leur dis-je, il faut achever notre ouvrage ; vous venez de terminer une journée bien glorieuse : par votre courage et votre intrépidité, vous avez assuré le triomphe de la liberté, vous avez conquis la souveraineté nationale. Un jour la France entière reconnaissante de vos services, vous proclamera les sauveurs de la patrie : à demain donc, je vous trouverai de grand matin sur la place de la Bastille : le beau soleil de juillet éclairera encore nos nouveaux triomphes. A peine j’avais achevé ces mots, qu’un cri universel s’éleva : Vive la liberté ! Vive la souveraineté du peuple ! Vive notre brave général ! Oui, oui, répétèrent-ils tous ensemble, Vive notre brave général ! Cest à lui que nous devons toute notre gloire, à la vie, à la mort ! Nous le suivrons partout où il nous commandera, répétèrent un grand nombre de voix : tous ces braves se retirèrent ensuite satisfaits et joyeux comme des triomphateurs qui ont bien mérité de leur patrie. Je retins auprès de moi les plus intelligents de mes braves, dont j’avais fait autant de chefs, je crois devoir les nommer ici pour les signaler à la reconnaissance publique, car ils ont puissamment coopéré aux succès extraordinaires que j’ai obtenus dans cette brillante journée. Je dois placer en tête le citoyen Leroux, dont j’ai déjà eu occasion de parler, ensuite les intrépides Hersent, Fleury (voir Fleury, Jacques), Antoine Roux, ces trois derniers sont morts pour la patrie ; Ritoux, je ne dois pas oublier mon fils Marchal, qui m’a parfaitement secondé. Nous passâmes ensemble toute la nuit, occupés à parcourir la majeure partie de la capitale, afin de bien reconnaître la position de l’ennemi pour diriger en conséquence mes plans d’attaque du lendemain.

»D’après cette inspection nocturne et silencieuse, j’acquis la certitude que la majeure partie des forces se trouvait concentrée aux Tuileries, dans le Louvre, sur la place de la Révolution et le boulevard de la Madeleine jusqu’à la rue de la Paix, et aux alentours de l’hôtel du ministre des Affaires étrangères (Polignac). Ainsi toute la partie inférieure de la ville où nous avions combattu, se trouvait déblayée, il ne nous restait qu’à balayer la partie supérieure : le gouvernement se trouvait ainsi réduit à jouer son va-tout, en risquant un dernier effort aux abords de son quartier général.

TROISIÈME JOURNÉE. — 29 juillet. Indépendamment des reconnaissances que j’avais faites par moi-même, dans la nuit du 28 au 29, j’avais aussi reçu des renseignements positifs, sur lesquels je pouvais compter et qui me faisaient présumer que le Louvre et les Tuileries seraient certainement attaqués dans la matinée par une masse considérable de patriotes déterminés, qui devaient marcher sous la direction des héroïques jeunes gens de l’Ecole polytechnique. Cette circonstance me traçait naturellement le plan de campagne que j’avais à suivre. Il me parut nécessaire d’opérer une puissante diversion sur d’autres points, afin de diviser les forces de l’ennemi et de favoriser ainsi la grande entreprise qu’on avait méditée, d’attaquer le Louvre et les Tuileries.

»J’arrivai sur les trois heures du matin au rendez-vous que j’avais donné la veille à la place de la Bastille : je trouvai là presque tous mes braves combattants, à peine m’eurent-ils aperçu qu’ils m’accueillirent par leurs acclamations, faisant retentir l’air du cri : Vive notre général ! aussitôt je me présentai au milieu d’eux, pour leur témoigner combien j’étais touché de leur accueil, et reconnaissant de toute la confiance dont ils voulaient bien m’honorer. Je me trouve trop heureux, leur dis-je, que des circonstances extraordinaires maient mis dans le cas de diriger vos généreux efforts pour défendre la liberté. Dans la journée dhier, vous vous êtes couverts dune gloire immortelle. Vous avez prouvé, par votre exemple, dont la postérité gardera le précieux souvenir, que rien nest impossible à des Français qui défendent leur liberté.

»Votre tâche nest pas encore finie, mais vous avez surmonté les plus grands obstacles : à présent, vous avez des armes, des munitions. Vous avez appris, en une journée, à combattre et à vaincre ; vous achéverez la glorieuse entreprise que vous avez si heureusement commencée. Aussitôt j’organisai ma colonne et la mis en marche sur le boulevard ; tous ces braves montraient la plus vive ardeur, tous étaient impatients de livrer de nouveaux combats, certains d’obtenir de nouveaux triomphes.

»Arrivés à la hauteur de la rue des Filles-du-Calvaire, nous rencontrâmes un fort détachement de gendarmes réunis à un bataillon de la ligne. Nous les attaquâmes aussitôt, ils opposèrent de la résistance ; mais nos attaques vives et réitérées les forcèrent bientôt à la retraite. Nous continuâmes ensuite notre marche jusqu’au Jardin Turc ; là nous essuyâmes des feux de peloton dirigés contre nous par des troupes qui occupaient en grand nombre la forte position du Château-d’Eau. De part et d’autre, le feu devint très vif, et après un combat opiniâtre, l’ennemi fut mis en déroute par une charge que mes braves firent au pas de course. Nous continuâmes notre marche jusqu’à la porte Saint-Martin ; là une partie de mes combattants se dirigea vers la caserne de la gendarmerie, située dans la rue du faubourg Saint-Martin. Je chargeai le citoyen Leroux escorté de quelques-uns de mes plus intrépides défenseurs, d’aller les rejoindre pour me les ramener au plutôt sur le boulevard Poissonnière où je devais les attendre. Arrivé sur ce boulevard, je trouvai un bataillon du 5e de ligne qui était rangé en bataille ; il paraît que ce corps avait perdu ses officiers supérieurs, car il était commandé par de simples lieutenants. Ces braves soldats se rangèrent avec joie et empressement sous le drapeau tricolore qu’ils voyaient flotter dans nos rangs, je plaçai ce bataillon au milieu de ma colonne, qui le flanquait entièrement en avant et en arrière. On conçoit les motifs d’une telle disposition, elle m’était dictée par la prudence ; mais je ne tardai pas à reconnaître que ma prévoyance était inutile. Ces nouveaux camarades s’empressèrent de céder leurs baïonnettes à ceux de mes combattants qui n’avaient pour toute arme que des perches, au haut desquelles ils emmanchèrent ces baïonnettes, devenues très utiles à raison de leur longue portée.

Nous nous mîmes aussitôt en marche avec ces nouveaux auxiliaires, et nous parvînmes jusqu’au boulevard des Italiens, sans éprouver le moindre obstacle. C’est là que nous attendaient de nouveaux dangers, et qu’il nous fallut engager de nouveaux combats.

»Le gouvernement avait placé dans cette importante position des troupes de toutes armes. Sur le boulevard stationnaient des corps de la garde royale, infanterie et cavalerie, un peu en arrière du côté du boulevard des Capucines, vers l’hôtel Polignac, on avait placé de l’artillerie. A peine ma colonne avait-elle paru dans cette direction que tout à coup nous entendîmes les décharges de l’artillerie, plusieurs bordées de boulets furent dirigées sur ma colonne. Il était alors à peu près onze heures du matin : il n’y avait pas encore de barricades établies sur le boulevard. Ce moyen ingénieux de défense avait été employé depuis la soirée du 28, dans la majeure partie des quartiers et des rues de la capitale, pour arrêter et paralyser le mouvement et les manœuvres des troupes dans l’intérieur de la ville ; et ne voulant pas risquer imprudemment ma colonne contre des troupes qui avaient les plus terribles moyens d’attaque et de défense, je crus donc devoir agir avec prudence. J’ordonnai qu’on se procurât bien vite des haches et des scies pour abattre les plus grands arbres du boulevard, afin d’en former des barricades depuis la rue Pelletier jusqu’aux Bains Chinois. En un instant les arbres tombent ; des barricades se forment à l’abri desquelles nous pouvions paralyser tous les mouvements de la cavalerie, et rendre impuissants les efforts de l’artillerie. Cette manœuvre d’un nouveau genre se fit sous le feu de l’artillerie, à l’aide de laquelle on croyait nous effrayer et nous foudroyer.

»A l’aspect de ces barricades qui, de distance en distance, obstruaient le boulevard des Italiens et nous mettaient à couvert de l’artillerie et de la cavalerie. Je m’aperçus de suite que cette mesure prompte et décisive avait entièrement déconcerté l’ennemi, qui se croyait déjà victorieux.

»Tandis que nous étions occupé à faire abattre les arbres du boulevard, les journalistes et les employés des journaux, le Temps et le National, vinrent me remettre un paquet contenant leur feuille du jour, en même temps ils distribuèrent, dans les rangs de mes braves, une certaine quantité de pièces de cinq francs pour pourvoir à leurs besoins les plus urgents. Cette distribution arriva fort à propos ; car nous avions tous épuisé le peu d’argent qui nous restait, et mes braves ne voulaient rien prendre sans payer. Pendant que je veillais à la prompte confection de nos barricades, j’avais envoyé mon brave camarade, le citoyen Leroux, faire une reconnaissance dans la rue Basse-du-Rempart, pour m’assurer s’il serait possible d’échelonner dans les maisons qui se trouvaient en face de l’ennemi, quelques pelotons pour l’attaquer avantageusement dans sa formidable position. En même temps, j’avais chargé mon fils de se transporter dans les rues des Capucines et rue Neuve-du-Luxembourg, pour bien observer les mouvements de l’ennemi. Dans ce moment, j’aperçus plusieurs personnes, placées en dehors du Cabinet littéraire, établi sur ce boulevard, à côté des Bains Chinois, on y lisait la Quotidienne et la Gazette de France. Aussitôt je franchis la barrière, leur arrachai ces journaux des mains, en leur disant qu’ils étaient bien imprudents d’oser lire les journaux d’un gouvernement traître et parjure, tandis que les journaux indépendants qui soutenaient la cause nationale, étaient proscrits par cet infâme gouvernement. Plusieurs de ces lecteurs avaient le ruban rouge à la boutonnière. Ils se sont tous retirés bien vite, au lieu de venir combattre dans nos rangs, comme je les y avais exhortés, au nom de l’honneur et de la patrie. Toutes mes dispositions étaient faites, et j’avais donné l’ordre de charger au pas de course l’ennemi sur tous les points où j’avais fait prendre des positions avantageuses, lorsque tout à coup, je vis cesser le feu de l’ennemi, et j’appris en même temps que le brave général Exelmans, dont les sentiments de patriotisme et de loyauté m’étaient parfaitement connus, venait d’ordonner, sous sa responsabilité personnelle, aux divers corps de la Garde qui étaient sur le boulevard de la Madeleine, la suspension des hostilités. Je profitai de cette circonstance pour diriger ma colonne vers la place Vendôme, en longeant la rue de la Paix.

»Le patriotisme et le dévouement du général Exelmans faillirent lui être funestes à lui ainsi qu’à son fils Charles, dont il était accompagné. Ce général, en marchant le long du boulevard, faisait signe avec son mouchoir blanc, qu’il ne fallait pas tirer, voulant annoncer ainsi qu’il y avait trêve et suspension d’armes ; la plupart de mes combattants, qui n’avaient aucune connaissance des usages de la guerre, prirent ce mouchoir blanc, emblème de la paix, pour un drapeau royaliste : on se disposait à tirer sur cet illustre guerrier et son digne fils, lorsque heureusement les citoyens Lendormi, marchand de chevaux, rue du Mont-Blanc, Derniame père, etc., qui se trouvaient là parmi le peuple, ayant reconnu le général, arrêtèrent les funestes effets d’une méprise qui pouvait avoir un résultat si déplorable.

»A peine ces deux citoyens avaient-ils prononcé ce nom révéré de tous les amis de la patrie, que tous ces bras tendus pour donner la mort, tombèrent, et l’on entoura d’hommages, de respects, et de la plus entière confiance, ce guerrier citoyen qui, comme un ange de paix et de conciliation, venait d’arrêter l’effusion du sang français.

»Si l’on considère combien était imposante la réunion de troupes qui se trouvaient alors sur le boulevard de la Madeleine et sur tous les points environnants ; si l’on ne perd pas de vue qu’il y avait des corps de cavalerie et d’infanterie protégés par une artillerie formidable, on ne peut révoquer en doute que le combat que nous étions sur le point de livrer n’eût été des plus meurtriers et des plus sanglants ; je dois même l’avouer, malgré l’intrépidité à toute épreuve de mes braves combattants, j’avais de grandes inquiétudes sur les résultats de cette lutte terrible. Je dois donc, avec tous les amis de la liberté témoigner la reconnaissance la plus vive à ce général aussi sage qu’habile, qui vint si à propos et avec tant de succès interposer sa puissante médiation. Les palmes qu’a méritées le citoyen en cette circonstance, ne le cèdent en rien aux glorieux lauriers dont ce guerrier s’est couvert sur tous nos champs de bataille.

»Comme je viens de le dire, je profitai de cette trêve pour diriger mon corps de bataille vers la place Vendôme, voulant m’emparer de cette position importante et me rapprocher des Tuileries, afin d’être mieux à portée d’examiner ce quartier général de l’ennemi. Je m’attendais à éprouver de la résistance dans l’exécution de mon projet : je marchais donc avec réserve et précaution, faisant tenir mes colonnes serrées et précédées d’éclaireurs marchant en avant, mais à peu de distance. Néanmoins mes têtes de colonnes pénétrèrent, sans coup férir, dans la cour de l’hôtel de l’état-major ; pendant cette incursion, je m’étais posté de manière à pouvoir protéger la retraite au besoin et à la diriger sur des points convenables : J’avais, en conséquence, fait explorer tous les alentours. La force principale de l’ennemi était sur le boulevard, à partir de la rue de la Paix jusqu’aux Champs-Elysées : je m’étais donc placé avec mes colonnes formées de mes plus intrépides combattants, il était alors à peu près midi : je vis heureusement toutes mes appréhensions se dissiper. La trêve fut religieusement observée ; la troupe ne demandait pas mieux que de voir terminer amiablement une querelle, qui, jusqu’à ce moment, lui avait été si funeste.

»Ne voyant aucun danger réel de ce côté, d’après les dispositions que je viens de décrire, je me décidai aussitôt à détacher une forte colonne de mes combattants sur les Tuileries, où se faisaient entendre des coups de feu. Il paraît qu’on se battait alors du côté du Carrousel : mes braves se portèrent sur les Tuileries, du côté de la rue de Rivoli, et d’après mes instructions, ils escaladèrent les grilles qu’on avait fermées, s’emparèrent du jardin, qu’ils firent évacuer à quelques détachements qu’on y avait postés.

»Je me dirigeai du côté de la Bourse où se faisait entendre le bruit de la fusillade. Mais il paraît que le feu fut de courte durée, car, à mon arrivée, je ne vis plus d’ennemis, mais de grandes masses et quelques gardes nationaux en uniforme.

Revenu vers le boulevard, j’entendis le bruit des tambours dans le faubourg Montmartre. Je m’y portai à la tête de quelques-uns de mes braves ; à peine entré dans ce faubourg, j’aperçus le brave Alexandre Delaborde, portant habit bleu brodé en argent, et marchant en tête d’une colonne qui n’était armée qu’en partie. La présence de ce digne citoyen me causa la plus vive satisfaction. Aussitôt que nous fûmes près de lui, il nous fit un accueil des plus bienveillants, et nous donna les plus grands éloges sur notre zèle et notre empressement à défendre la liberté.

»Le citoyen Delaborde dirigea sa troupe par la rue du Faubourg-Montmartre, la rue Saint-Lazare et jusqu’à la rue Saint-Georges, l’ayant accompagné, je lui fis remarquer que, près de là, se trouvait une caserne de la Garde royale, et que, sans munitions et avec si peu de monde, il pourrait compromettre sa colonne ; sur cette observation, le général fit faire halte et me chargea d’aller chez M. Laffitte, m’assurer s’il y avait des armes et des munitions dont il pût disposer.

»En entrant chez M. Laffitte, j’y trouvai le général Pajol : ce brave guerrier s’occupait, avec plusieurs députés, des grands intérêts du jour. Ce ne sont point là des hommes du lendemain, car on connaît les missions périlleuses et difficiles qu’avait déjà remplies M. Laffitte, pendant la crise, et, quant au général Pajol, j’ai su, par mes nombreux émissaires, dans les divers quartiers, que ce guerrier citoyen avait paru, en habit bourgeois, dans plusieurs groupes, où il adressait au peuple, les exhortations les plus patriotiques, pour l’exciter à s’armer contre la tyrannie et la violation du pacte social. Je ne fus donc pas surpris de le trouver à l’hôtel Laffitte, reconnu comme le quartier général de l’insurection, j’annonçai aussitôt après ma réception, que le général Delaborde était dans la rue Saint-Lazare, où il attendait, à la tête de sa colonne, des armes et des munitions. On me chargea, en réponse, d’aller inviter le citoyen Delaborde à se rendre avec tout son monde, en longeant la rue de Provence, vers l’hôtel Laffitte, ce qui fut exécuté à l’instant même.

»Aussitôt après, le général Pajol me chargea, en réponse d’aller sur la place de la Bourse porter l’ordre à tous les combattants, qui s’y trouvaient réunis, de se rendre à l’Hotel de Ville, où l’on allait installer le Gouvernement provisoire. Arrivé là, j’y trouvai un officier-général au milieu de la foule, et, m’adressant à lui, je lui transmis l’ordre du général Pajol, cet officier que j’ai su depuis être le général Dubourg, hésita d’abord, mais sur mon insistance, il se mit à la tête d’une colonne armée, et presque toute en uniforme, et la dirigea vers l’Hotel de Ville.

»Je retournai ensuite à l’hôtel Laffitte, le général Pajol, à qui je rendis compte de ma mission, me remercia de mon zèle. J’accompagnai avec ceux de mes braves qui ne m’avaient pas quitté, le général Lafayette, qui fit le trajet à pied depuis l’hôtel Laffitte jusqu’à l’Hôtel de Ville, en passant par-dessus des barricades qui étaient très élevées, et à trente pas de distance les unes des autres. Arrivé sur la place de Grève, j’annonçai à la foule immense qui s’y trouvait rassemblée, que le président du nouveau gouvernement allait arriver par les quais. Annonçons, leur dis-je, cette heureuse arrivée par des feux de joie ; que le tonnerre de vos fusils signale lexistence du gouvernement populaire.

»A peine avais-je achevé cette courte harangue, qu’une explosion universelle s’est fait entendre : l’épaisse fumée de cette décharge générale semblait couvrir la royauté expirante d’un crêpe funèbre !

»Georges Lafayette et quelques aides-de-camp du général, craignant sans doute que des imprudents ne causassent de fâcheux accidents au milieu de ces réjouissances tumultueuses, voulurent faire cesser les décharges qui se prolongeaient et se répétaient sans cesse ; mais tous leurs efforts furent en pure perte. On était dans l’ivresse de la joie : l’enthousiasme de la liberté était l’unique pensée de ce brave peuple, qui ne pouvait se lasser de célébrer son glorieux triomphe.

»Vers le soir, je me suis présenté dans les salons du gouvernement, déjà obstrués par une foule d’hommes inconnus à la cause populaire, et qui s’apprêtaient à s’emparer des fruits d’une victoire à laquelle le plus grand nombre d’entre eux n’avait pris aucune part. On y reconnaissait facilement ces figures de solliciteurs qui s’accommodent de tous les régimes, chantent et célèbrent tous les triomphes, pourvu qu’ils soient profitables. Ce n’était pas dans de pareilles vues que j’avais cherché à pénétrer auprès des nouveaux dépositaires du pouvoir, je sentais combien il était urgent de s’occuper de la sûreté de Paris et de connaître parfaitement la position de l’ennemi. Il ne suffisait pas d’avoir vaincu, il fallait encore assurer les avantages de la victoire d’une manière fixe et durable ; s’endormir dans l’ivresse du triomphe quand il n’est pas encore complet et définitif c’est s’exposer au réveil le plus affreux.

»Le tumulte qui régnait encore dans l’intérieur de l’Hôtel de Ville, ne me permettant pas de parvenir auprès des membres du nouveau gouvernement, je résolus de mettre en action la pensée de prévoyance qui m’animait. Je partis escorté d’une quinzaine de mes plus intrépides combattants, pour aller reconnaître au-dehors de Paris la situation de l’ennemi, qui pouvait encore nous attaquer sur plusieurs points, et surtout par cette formidable position de Montmartre qui domine la capitale.

»J’envoyai mon brave et digne ami Leroux, vers la barrière de Clichy pour connaître ce qui se passait aux Batignolles.

»Et aux alentours de Montmartre. Alexandre Marchal, mon fils, dut explorer La Villette et La Chapelle et tous les aboutissants à ces deux points principaux. L’intrépide Hersant fut chargé de la barrière de l’Etoile et de ses affluents jusqu’à la porte Maillot, en se dirigeant par le chemin de la Révolte jusqu’à Saint-Ouen ; d’autres braves inspectèrent les points les plus importants de la capitale, où je présumais qu’il pouvait se trouver encore des troupes, nous devions nous rejoindre tous à Clignancourt, où j’avais fixé notre point de réunion, dans la soirée, pour y recueillir tous les renseignements obtenus.

»En parcourant les environs de Clignancourt avec mon camarade Hyppolite, qui m’accompagnait, nous fûmes arrêtés par une patrouille, qui nous conduisit au haut de Montmartre. On nous mena devant l’adjoint du maire, le citoyen Belhomme qui, dans ce moment, était avec les capitaines Piyon, ce dernier ancien militaire décoré, avait pris le commandement de la garde nationale de Montmartre ; et ayant été reconnu par ce brave officier, on me laissa en toute liberté continuer ma reconnaissance.

»Dans ma tournée, j’aperçus plusieurs pièces d’artillerie et des caissons, sur le chemin de la Révolte, entre Saint-Denis et Saint-Ouen. Je crus devoir faire part de cette circonstance au capitaine Piyon dont les sentiments patriotiques m’étaient connus, il me répondit qu’il en avait également connaissance, mais qu’il n’y avait pas assez de monde pour pouvoir protéger Montmartre contre un coup de main qu’on pouvait tenter ; que dans ce moment, il n’avait à opposer que quelques charrettes, dont on avait barricadé le seul chemin praticable pour l’artillerie, et que cette barricade impuissante, était dépourvue d’un nombre suffisant de combattants pour protéger et défendre cette position si importante ; je dus donc délibérer avec le capitaine Piyon, homme de couleur, et dont je connaissais le caractère non moins prudent que courageux, je me concertai, dis-je, avec lui, pour assurer la défense de cette position, en cas d’attaque, lui disant que je ne tarderais pas à lui amener des renforts.

»J’allai aussitôt rejoindre mes éclaireurs au lieu du rendez-vous où ils devaient tous être arrivés : ils m’y attendaient en effet, pour me faire part des résultats de leur tournée, et, d’après leurs divers rapports, je reconnus de la manière la plus positive que l’ennemi avait formé le dessein de s’emparer de la position de Montmartre. En effet, Hersant avait vu de la cavalerie aux environs de Clichy : Le Roux en avait également vu à Saint-Ouen et aux environs : il avait, en outre aperçu de l’artillerie qui stationnait sur la route de Saint-Denis. Mon fils avait également fait une semblable reconnaissance, et remarqué surtout un grand nombre de troupes près Saint-Denis.

»Il était à peu près dix heures du soir, dans un cas de péril extrême, la ruse peut parfois suppléer à la force. Je pris donc le parti de former de suite un poste avec le petit nombre d’hommes que j’avais dans ce moment à ma disposition, je donnai le commandement de ce poste au citoyen Leroux, avec ordre de réunir à son poste tous les hommes qui se présenteraient, et surtout de surveiller les mouvements de l’artillerie. J’ajoutai de former une ligne continue de sentinelles, ayant pour consigne de crier toutes les cinq minutes : Sentinelles, prenez garde à vous ! en faisant répéter ce cri le long de la ligne ; j’avais présumé que cette manœuvre ferait croire à l’ennemi, qu’il y avait une force considérable à Montmartre et aux environs, et que, peut-être, cette croyance le déconcerterait dans l’exécution de ses plans ; j’avais en outre ordonné qu’on arrêtât tous ceux qui viendraient du côté de l’ennemi, et qu’on ne laissât passer personne de son côté.

»D’après mon conseil, on avait placé des feux sur les divers points culminants de la montagne, ce qui dut faire croire à l’ennemi que toute tentative d’attaque sur ce point serait sans succès.

»Mes instructions furent exécutées avec autant de précision que de sévérité ; le succès couronna cette mesure hardie, que m’avait dictée la nécessité. Trompé par ces démonstrations, l’ennemi prit le change sur cette redoutable position, dont il pouvait s’emparer sans coup férir ; et, craignant sans doute de s’aventurer dans la nuit contre des forces qu’il dut présumer considérables, il prit le parti de battre en retraite. Ces mesures qui, par elles-mêmes, peuvent paraître d’une bien faible importance, ont probablement préservé la capitale des plus grands malheurs ; car si décidément on eut placé de l’artillerie sur les hauteurs de Montmartre, on eût pu, de cette position, dévaster et incendier Paris, que Charles X n’aurait pas craint de réduire en cendres, pour venger les droits de son autorité méconnue : on sait, par les exemples de l’histoire, que les rois, dans leur inépuisable bonté, ne se font jamais scrupule de se livrer à ces corrections toutes paternelles, pour ramener des sujets coupables ou égarés dans les voies du devoir.

»Dans la même soirée, je me rendis près de M. de Laborde, qui occupait le manège, rue Cadet, avec un poste de garde nationale, je lui demandai un détachement de 200 hommes pour la défense de Montmartre, ainsi que je l’ai expliqué : mais le général me fit observer qu’il ne pouvait, sans inconvénient, dégarnir un poste aussi essentiel, il crut donc devoir m’inviter à me rendre de suite au siège du gouvernement à l’Hôtel de Ville, où je pourrais bien plus facilement trouver les moyens de remplir l’objet important que je me proposais. Il était déjà onze heures du soir, il n’y avait pas de temps à perdre.

Arrivé à l’Hôtel de Ville, il était près de minuit : j’y trouvai le colonel Carbonnel, aide de camp du général Lafayette, qui communiqua ma demande au général Gérard ; pénétré de l’importance des explications que j’avais données au colonel Carbonnel, ce général me fit témoigner tous ses regrets de ne pouvoir mettre de suite à ma disposition les forces dont j’avais besoin ; chose impossible dans ce moment, puisque l’Hôtel de Ville lui-même se trouvait entièrement dégarni : chacun s’était retiré pour aller se reposer ; le général me recommanda d’ailleurs de faire tout ce qui dépendrait de moi pour me procurer du monde, afin de remplir l’objet important que j’avais en vue, et le colonel Carbonnel me donna, par ordre du général Lafayette, une passe pour que je pusse circuler librement et sans obstacle pendant toute la nuit, partout où je croirais utile de me transporter. Je reçus en même temps les mots d’ordre et de ralliement, pour pouvoir être reconnu par tous les postes amis. Je partis de l’Hôtel de Ville, accompagné de deux braves anciens militaires, dont je regrette de n’avoir pu retenir les noms, car leur zèle et leur dévouement mérite bien que je les mentionne honorablement, pour les recommander à l’estime publique. Arrivé dans la rue Cadet, j’entrai au manège pour y voir M. de Laborde ; j’y trouvai mon chef de poste de Montmartre, le citoyen Leroux, ainsi que mon fils, qui m’annoncèrent la pleine réussite de la mesure que j’avais prise ; trompé, me dirent-ils, par cette fausse démonstration, l’ennemi s’est retiré vers les deux heures du matin et il y a eu un grand mouvement de troupes presque toute la nuit, depuis Saint-Denis jusqu’au bois de Boulogne.

»Ainsi se trouvait remplie une mission que j’avais dû regarder comme étant de la plus haute importance, mission qui m’avait causé les plus vives inquiétudes, et qui, à chaque instant, se trouvait traversée par des obstacles aussi imprévus qu’insurmontables.

»Là se terminent les événements de la glorieuse journée du 29 : le peuple était resté maître du champ de bataille.

»Battu sur tous les points, chassé de toutes ses positions, l’ennemi n’osait plus se présenter dans cette arène sanglante qui lui avait été si funeste. Confiant dans son courage, fier de ses succès, le peuple attendait dans le repos le retour de l’aurore, qui devait éclairer ses nouvelles destinées. C’est ici qu’avant de résumer les différents points de ce récit fidèle des faits, je dois indiquer, comme je l’ai promis, les noms de ceux de mes braves collaborateurs que j’ai pu me procurer, regrettant de ne pouvoir les présenter tous à l’admiration et à la reconnaissance de leurs concitoyens : Voici ceux qui, ayant été distingués par moi, se sont fait connaître : En première ligne, le citoyen Leroux, qne j’ai déjà eu l’occasion de signaler. Les citoyens Amand Hersant, Dejardins, Alexandre Marchal fils, Baude, Louis Ritaux, Renault, Antoine Berard, Richard, Bérard, sous officier, Desertice, Perus, Paillot, Fleury (voir Fleury, Jacques), Viterne, Le Large, ancien lieutenant, Puzès, Éterback, Fontaine, Filleron, Louis Ritoux, Léon Roze de Dreux, Joseph Ritoux, Vermorel, Vincent, ancien sergent, Voauriot, ancien sergent, Jacquiere, Louis Menier, Cury, Nuplanche, Derniame père, Nuplanche, ancien sergent, Aristide Derniame, Jean Fronchot, Charlemagne Derniame, Joseph Fronchot, Victor Derniame, Maujet, ancien sergent, Bauzzy, Girard, Antoine Roux, Campo, Chartin, Barbier, Prevôts, Rougault, Royer, Mourier, Bailly, Le capitaine Piyon, Charles Bailly, Mainet, les deux frères Jaquin, David, Antoine Vevin, La Caille, ancien capitaine, Antoine Le Large, La Caille fils, Chavardès, Le Tellier, Bertrand, Tourraix, Amiote, Beaurin, Mayer, Michaud fils, Jacque, Germain, Villiers, Leprêtre, Giroux, Bertin, D’Acosta, ancien officier, Jouvin de Dreux, Chassont, Charlemagne, Hipolite, écuyer aumanège Cadet, Benoît, Le Normand, Serrat, Le Roy.

»Je dois aussi mentionner deux citoyens dont le dévouement a contribué à nos succès, le premier, le citoyen Rouillon, ancien commissaire de la république dans les départements du Midi, excitait et encourageait mes braves à tenir ferme contre l’ennemi ; le second, le citoyen Le Châtellier, ayant un établissement dans le faubourg Saint-Antoine, avait déterminé beaucoup d’ouvriers à marcher contre les satellites du despote.

»En résumant ce récit : Le 27 juillet au Palais-Royal, punition de deux mouchards précipités dans le bassin et expulsés ; excitation au peuple de courir aux armes ; promesse de prendre le commandement le lendemain.

»Le 28, réunion dès le point du jour de quelques centaines de combattants ; attaque et désarmement des gendarmes ; mise en déroute des Suisses, quartier des Arcis ; attaque et prise de position sur la place de Grève ; attaque de la caserne de l’Ave-Maria ; les soldats du 50e de ligne nous donnent leurs fusils et des cartouches.

»Attaque vigoureuse et charge contre les cuirassiers, qui sont repoussés jusqu’à leur caserne des Célestins, attaque et prise de cette caserne, où un poste est laissé.

»Attaque de divers corps, cavalerie et infanterie, sur la place de la Bastille, lutte avec diverses chances de succès et de revers dans la rue Saint-Antoine ; cette lutte se termine à six heures du soir par la déroute de l’ennemi, qui fuit par le pont d’Austerlitz.

»Le 29, réunion au point du jour sur la place de la Bastille, combats soutenus le long des boulevards ; jonction avec un bataillon du 5e de ligne, qui fraternise avec nous et que nous plaçons au milieu de nous.

»Marche sur l’hôtel Polignac, pour attaquer l’artillerie et les autres armes ; abattage des arbres du boulevard, action très chaude engagée près les Bains Chinois ; expulsion de chevaliers de Saint-Louis lisant les journaux royalistes.

»Suspension d’armes par l’entremise du général Exelmans ; ce général faillit être tué, ainsi que son fils par mes braves, trompés par le mouchoir blanc, signal de paix, et qui fut pris pour un signal royaliste.

»Marche sur la place Vendôme, occupation de l’état-major, et mesures prises pour empêcher l’invasion de la chancellerie.

Corps considérable détaché pour concourir à la prise des Tuileries.

»Jonction avec le général député Alexandre Delaborde, réunion à l’hôtel Laffitte et de là à l’Hôtel-de-Ville, après avoir été transmettre au général qui commandait à la Bourse l’ordre de se rendre à l’Hôtel de Ville avec les gardes nationaux réunis sous son commandement.

»Exploration faite pendant la soirée et dans la nuit du 29 au 30 à Montmartre, reconnaissances dirigées sur divers points pour s’assurer de la situation de l’ennemi au-dehors de Paris ; mesures prises sur la montagne pour lui donner le change et le détourner de s’emparer de cette formidable position. […] Après avoir pris quelque repos les 30 et 31 juillet, je me trouvai le corps et les jambes couverts de contusions, mes anciennes blessures présentaient beaucoup d’inflammation ; je consultai un médecin, et après quelques soins, je pus sortir le 1er août.

»Ma première visite fut chez le patriote et énergique député Benjamin Constant, alors convalescent ; cet excellent citoyen me dit que, malgré son état de souffrance, il voulait assister aux réunions de ses collègues, et m’engagea à lui servir d’escorte et à surveiller les alentours de sa chaise à porteurs… J’ai rempli ses vues, et ma présence en a imposé à de certains personnages, ayant toute la tournure d’anciens gardes-du-corps : le député du peuple put en toute tranquillité se mettre en communication avec ses collègues.

»J’avais vu défiler sur le quai du Louvre les nombreuses colonnes qui successivement partaient pour Rambouillet ; ces masses, marchant sans ordre et dans la plus grande confusion, plutôt accompagnées que conduites et dirigées par les braves officiers-généraux qui prirent part à cette expédition : ce n’était plus une guerre dans les rues qu’il était question de faire, on allait dans un trajet de 10 à 12 lieues offrir à des corps disciplinés et à une nombreuse artillerie, irritée de ses revers, des masses faciles à attaquer ; c’était donc avec anxiété que, forcé de rester à Paris, pouvant à peine me tenir sur mes jambes, je vis ce brave peuple suivre un élan provoqué par les habiles, qui, en se débarrassant ainsi de ce que Paris renfermait de plus énergique, se voyaient maîtres de donner à la révolution une issue tout à fait opposée à ce que les combattants vainqueurs devaient en attendre.

»C’est ici qu’il faut parler du service immense rendu par les habitants de Versailles, qui, non seulement reçurent en frères le peuple de la capitale, mais dont les efforts surent paralyser l’action d’un corps considérable des différentes armes de la garde royale cavalerie, sous le commandement du lieutenant-général Bordesoulle.

»Ces braves militaires, à la vue du drapeau tricolore, sous lequel beaucoup d’entre eux avaient combattu, promirent, sinon un appui, au moins une inertie, qui forcerait leur chef à l’inaction, et ce ne fut qu’après coup, qu’il fut possible d’apprécier l’importance de cette inaction, due aux patriotiques efforts des habitants de Versailles.

»Dans la rapidité de mon récit des événements du 28, j’avais omis de mentionner un trait, qui prouve combien il est d’ailleurs difficile de déterminer le soldat français à se couvrir de sang de ses concitoyens, et c’est au moment où je viens de parler de la résistante des braves cuirassiers qui se trouvaient à Versailles, que je dois réparer mon omission.

»Vers 4 heures après midi, dans la rue Saint-Antoine, le 28 juillet, au moment où mes braves, à la suite d’une de ces intrépides charges, avaient refoulé les soldats de Charles X, je vis un groupe arrêté près d’un sergent de la Garde royale, renversé mourant, sur d’autres blessés qu’on enlevait et faisait porter dans une de ces maisons hospitalières, qui s’ouvraient pour recevoir et secourir les victimes, sans distinction de couleur et de parti.

»Ce militaire, tombé avec son fusil, en avait été facilement désarmé par un ouvrier qui, ayant mis la baguette dans le canon et ayant reconnu que l’arme était chargée, voulait dans sa colère, frapper de la baïonnette, le sergent blessé ; ce dernier leva les bras, et indiquant sa giberne, dit ces mots : Une cartouche dans mon fusil, vingt-trois dans ma giberne, cest le compte.

En effet, sa déclaration était sincère, il n’avait pu, sur l’ordre et sous les yeux de ses chefs, refuser de charger son arme, mais il avait su se dispenser de tirer et était tombé sous le feu de nos décharges, sans tirer... Je donnai l’ordre de le porter avec soin dans la maison où s’organisait l’ambulance, mais, percé de plusieurs coups de feu, il n’aura pas survécu : que ne puis-je dire le nom de ce brave, son exemple qui a sans doute été imité par tant d’autres dignes soldats français, doit donner à penser aux indignes renégats, qui aujourd’hui, voudraient mettre de nouveau nos défenseurs aux prises avec de peuple, qu’ils tremblent de voir tourner contre eux-mêmes, ces armes, dont ils veulent faire un si criminel usage !

»Je reviens aux journées qui suivirent notre triomphe.

»Le 4 août, plusieurs de mes braves vinrent me prévenir qu’on allait se rassembler autour du Palais des députés, pour demander les institutions et les lois propres à consolider la liberté conquise ; qu’il y avait un parti habile à profiter des circonstances pour rétablir la royauté, et que les carlistes qui s’étaient cachés pendant le combat, profitant de la lassitude du peuple, se montraient en force... Je leur promis de m’y rendre de bonne heure le lendemain 5, et je fus de suite chez mon brave Benjamin Constant, que malheureusement je ne pus joindre, mais ayant prévenu le citoyen Leroux nous nous rendîmes à la Chambre des députés, où déjà la rumeur était grande... Le peuple indigné parlait d’envahir la salle des séances, déjà on avait mis en fuite certains orateurs aux insinuations carlistes, lorsque les députés Lafayette, Benjamin Constant et cinq à six autres amis du peuple se montrèrent, je fis faire silence, sur l’invitation que m’avait faite mon brave Constant, et, sur la promesse, que tout ce qui allait être arrêté n’était que provisoire ; que le peuple serait écouté : je déterminai, quoique avec beaucoup de peine, tous ceux qui se trouvaient à ma portée à calmer leur effervescence sur la promesse de nos députés patriotes, qui sauvèrent certes à leurs collègues une dispersion inévitable et très violente. Ce qui s’est passé depuis m’a fait vivement regretter d’avoir concouru à faire respecter des délibérations, maintenant jugées par leurs résultats.

»Je dois terminer ce récit par l’exposé de ce qui, à mon égard et à celui de mes braves collaborateurs, a été fait pour reconnaître nos services.

»Dans la notice très succincte que j’avais adressée à la Commission des récompenses, notice qui a été revêtue des signatures approbatives des députés Benjamin Constant et Delaborde, des généraux Pajol, et Exelmans, du colonel Chavardès, du capitaine Piyon et autres acteurs ou témoins des combats livrés au despotisme, j’avais eu soin de signaler les braves qui s’étaient couverts de gloire à mes côtés, par leur courage, leur constance dans ces soixante heures d’une lutte si pénible et leur désintéressement. Je fus spécialement recommandé au ministre de la Guerre pour la réintégration de mon grade colonel, et la Commission des récompenses m’en a donné avis par sa lettre ainsi conçue : « Commission des récompenses nationales instituée par la loi du 2 septembre 1830.

»Paris, le 21 mars 1831,

»Monsieur,

»Monsieur le ministre de la Guerre vient de nous annoncer que pour faire droit à la demande de réintégration qui lui a été adressée en votre faveur par la commission, il lui est nécessaire d’avoir exactement vos noms, prénoms et l’indication exacte des corps dont vous avez pu faire partie.Veuillez, monsieur, lui transmettre directement ces renseignements, et agréer mes bien sincères salutations, le secrétaire de la commission, MIAMÉ St.-FlRMIN. »

»On pourrait croire, d’après cela, que justice m’a été rendue, il n’en est rien, je ne suis pas mieux traité que sous la Restauration, mes demandes se bornaient à la reconnaissance de mon grade de colonel et à une inspection dans les haras ou dans les remontes de la cavalerie, où mes connaissances certifiées par les deux généraux (Les comtes Pajol et Excelmans) sous lesquels j’ai servi, eussent été utiles, il n’en a pas été ainsi... [Mon mémoire adressé au ministre de la guerre présentait en marge les apostilles suivantes : « M. Marchal s’est trouvé sous mes ordres pendant plusieurs années, il a fait preuve de connaissances étendues dans les remontes et la production des chevaux, il était de plus très bon chef d’équitation, ces titres sont fortifiés par un patriotisme des plus prononcés et un devouement positif à la cause et au gouvernement national, M. Marchal en a donné de nombreuses et fortes preuves lors des glorieuses journées de juillet. Signé le lieutenant-général EXELMANS. » « Je recommande à M. le ministre, M. Marchal qui a rendu les plus grands services dans les grandes journées. Signé B. CONSTANT, député. » « Je connais les grands services et le zèle de M. Marchal et le recommande à M. le ministre. Signé A. DELABORDE, député de la Seine. » « Je recommande M. Marchal à M. le ministre, il a rendu les plus grands services dans les glorieuses journées de juillet, de plus le 22 décembre 1830, il a fait preuve d’un patriotisme des plus prononcés. » Signé le lieutenant-général PAJOL. »]

»Le ministre d’alors, le maréchal Gérard, m’a bien reçu en audience particulière ; mais en réduisant à leur juste valeur les félicitations que je reçus pour ma conduite, et les brillantes promesses d’être utilement placé, tout cela ne fut qu’eau bénite de Cour, d’un autre côté, les braves employés du ministère qui m’ont honoré de leur décevante correspondance, et jusqu’au Roi qui m’a fait écrire que justice me serait rendue, tout cela n’a pas fait avancer d’un pas la décision qui m’était promise. Averti que sur les fonds de la riche souscription nationale, la préfecture de la Seine faisait payer des indemnités pour les dommages soufferts, je me suis adressé au préfet, pour réclamer 400 francs, montant de ce que moi et mon brave camarade le citoyen Leroux, avions dépensé pour raffraîchir et substanter nos braves, les 28 et 29 juillet, on a eu l’indignité de marchander et de m’offrir 200 francs. J’ai répondu comme je le devais à cette injure. A la vérité, on m’a fait la grâce de me décerner la Croix de Juillet et la médaille à mon brave chef d’état-major, je ne sache pas qu’aucun autre de mes collaborateurs, mon fils et ceux que j’avais signalés, aient rien obtenu. Ainsi le soldat de 1789, l’officier par l’acclamation de ses camarades, en 1792, l’officier d’ordonnance du général Pichegru, blessé à Jemmapes, à Landau et à Breda, et colonel au service de Naples sous les couleurs françaises, le prisonnier pendant trente-quatre mois des Autrichiens, le général des journées de juillet peut, comme autrefois Bélisaire, demander l’obole au passant. Honneur au gouvernement de Sa Majesté Louis-Philippe !!! » Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Il délivra, le 26 octobre 1830, le certificat suivant en faveur de Fleury, Jacques : « Je, soussigné, ancien officier de cavalerie, ayant commandé et dirigé la colonne des braves ouvriers dans les journées des 28 et 29 juillet dernier, certifie que Jacques Fleury, rue de la Mortellerie n° 70, récemment décédé à l’Hôtel-Dieu des suites de sa blessure, a combattu avec moi dès le 28 à 6 heures du matin sur la place du Châtelet en face le pont au Change, qu’il fut blessé d’un coup de baïonnette dans la mêlée sur le quai Pelletier, en désarmant un peloton de Suisses dont nous venions d’essuyer le feu ; que ce brave, après avoir fait panser cette blessure, a continué de combattre tout la journée sous mes yeux ainsi que le lendemain 29, qu’il faisait partie de mes tirailleurs qui protégeaient l’abattis des arbres près les Bains chinois, pour contenir l’artillerie de la garde, en s’exposant aux plus grands périls ; que Jacques Fleury, qui laisse une femme et trois enfants en bas âge, était au nombre des braves qui m’ont le mieux secondé dans ces grandes journée et se trouve indiqué à la suite de la notice que j’ai adressée à la Commission des récompenses. Atteste enfin que la situation de la femme Fleury commande de prompts secours. » De la même manière, il comparut, le 8 février 1831, devant le juge de paix (ancien) IXe arrondissement, Il attesta « que le 28 juillet dernier il s’est trouvé avec le sieur Jacques Fleury, demeurant alors rue de la Mortellerie n° 70, qu’ils ont combattu ensemble sur divers points de la ville, tels que place de la Bastille, caserne des Célestins et autres endroits ; que ledit Fleury a reçu un coup de canon de carabine sur les côtes à l’entrée de la caserne des Célestins, ce qui lui a fait une forte blessure avec épanchement de sang par la bouche, qu’il a été très malade pendant longtemps dans son domicile jusqu’à son entrée à l’Hôtel-Dieu, où il est décédé ». Au moment du procès des ex-ministres sur l’invitation que lui en avait faite Lafayette, il employa toute son influence à « calmer l’effervescence de plusieurs groupes où mes combattants de Juillet étaient en majorité dans les environs du Luxembourg ». Il délivra le certificat suivant en faveur de Le Roux, Jacques, Nicolas : « Journées des 28 et 29 juillet, soirée et nuit du 6 août. Je, soussigné, Jean-Baptiste Marchal, ancien officier de cavalerie, domicilié à Paris, passage Choiseul n° 44, certifie et atteste que, dans les journées des 28 et 29 juillet dernier, M. Le Roux, Jacques, Nicolas âgé de cinquante-neuf ans, ancien inspecteur des travaux publics, demeurant à Paris rue Coquenard n° 33, a puissamment concouru avec moi à diriger les masses des braves qui ont combattu sous mes ordres et a fait tous les sacrifices pour maintenir l’ordre et le respect des propriétés ; que sur tous les points où j’ai dirigé la colonne des bras nus, qui m’avaient proclamé leur chef, entre autres au combat prolongé du 28, à l’attaque des casernes de l’Ave-Maria et des Célestins, et sur la place de la Bastille et les environs, ainsi qu’à la défense opposée de 29 au développement de l’artillerie ennemie et de la cavalerie sur le boulevard des bains chinois (boulevard des Italiens, N.D.A.) ; dans les périlleuses reconnaissances faites, dans la soirée du 29, depuis la butte Montmartre jusqu’à la porte Maillot du bois de Boulogne, M. Le Roux, soit qu’il ait combattu avec moi, soit que, d’après mes ordres, il ait exécuté des reconnaissances propres à prévenir l’occupation de la butte Montmartre par l’artillerie ennemie, dans la nuit du 29 au 30, a montré la plus constante et la plus infatigable énergie. J’atteste de plus, qu’averti par plusieurs de mes braves faubouriens de Saint-Antoine qu’ils allaient se réunir le 6 août pour marcher sur la Chambre des députés et en expulser les partisans de Charles X, j’ai invité M. Le Roux à m’accompagner pour empêcher tout excès et que, d’après une invitation qui me fut faite par l’honorable patriote et député, Benjamin Constant, de rétablir le calme, nous y sommes parvenues quoique avec beaucoup de peine ; que ces efforts ont été réitérés le lendemain jusqu’au moment où la Chambre a pu sortir paisiblement, pour porter à notre roi-citoyen la charte modifiée, qui exclut du trône à la branche aînée des Bourbons. » Signé, le 4 septembre 1830. Le 12 janvier 1831, Le Roux rédigea une notice, qui relatait sa propre participation aux combats, afin de l’adresser à la Commission des récompenses nationales. Elle donne aussi des indications sur l’attitude de Marchal : « Monsieur, Vous avez reçu hier la visite de M. le colonel Marchal, qui a eu la douleur d’apprendre que les pièces qu’il a produites, tant pour lui que pour moi et les braves qu’il avait distingués sous ses ordres les 27 et 28 juillet, ne se trouvaient pas : le colonel y a suppléé, autant qu’il était en lui, en remettant une copie qu’il avait heureusement conservée et qui lui fut rendue par l’honorable et si vivement regretté Benjamin Constant, qui l’honorait d’une estime toute particulière. Exhaler les expressions de la plus vive indignation contre la suppression de ces pièces est chose fort superflue et il faut plutôt y remédier en retraçant brièvement les faits que chacun de nous a droit d’invoquer pour justifier l’opinion que la Commission est appelée à émettre. Voici, en ce qui me concerne, le récit fidèle et trop bien gravé dans ma mémoire pour ne pas être facilement reproduit. Journée du 27 juillet. Après avoir passé une heure au cabinet littéraire de la Tente (capitaine Gautier) au Palais-Royal, je descendis vers 11 heures dans le jardin, où de nombreux groupes écoutaient la protestation des journalistes contre la violation et la perte de nos libertés et dissertaient plus ou moins vivement sur la résistance à opposer. Je reconnus là bon nombre d’ouvriers typographes et je dis mon mot avec énergie, en prédisant que la violence ne tarderait pas à être employée au nom de nos tyrans. Je provoquai à la résistance, ma voix sonore, animée par les sentiments libéraux que je professe, eut sans doute quelque influence. J’engageai mes auditeurs à se diviser à la première approche des satellites, gendarmes et autres, qui étaient en bataille dans la cour d’Orléans et de se porter dans les quartiers populeux et les faubourgs, pour y prêcher la résistance et se montrer en force si les charges qui avaient déjà eu lieu se reproduisaient. Bientôt les gendarmes et gardes royaux paraissent, des vieillards paisibles assis sur les bancs du pourtour du jardin, des enfants sont forcés de se retirer. Les passages des grilles, trop étroits, permettaient difficilement à la foule de se dissiper et d’ailleurs les esprits étaient déjà fort agités. Enfin le jardin est évacué, un citoyen frappé d’un coup de baïonnette est emporté par le passage du traiteur près le café Valois et beaucoup de citoyens, indignés, courent aux armes. Des courses indispensables pour affaires m’occupent jusqu’à l’heure du dîner. Sorti sur les 6 heures avec Mme Juville, ma parente, nous voyons sur le boulevard de la Madeleine près l’hôtel Polignac contre le temple inachevé, une grande démonstration de force. Des charges de gendarmerie avaient lieu dans la rue Neuve-du-Luxembourg, un citoyen percé de coups de sabre est porté de l’autre côté du boulevard ; je fais d’inutiles efforts pour me dégager du bras de ma parente, qui persiste à rester avec moi mais après avoir vu sur divers points les hostilités engagées, je ramène ma parente au logis, me promettant de sortir seul le lendemain. 28 juillet. A 5 heures du matin, je parcours les divers points où, la veille, le sang français avait coulé. Je me glisse à travers les troupes et me rends au Luxembourg, dont le jardin était encore fermé, ce qui me priva des armes qu’un ami qui habite un des logements accessoires du palais m’aurait fournies. N’ayant sur moi qu’un pistolet de poche, je me jette à travers le faubourg Saint-Marceau. Les soldats de ligne de la caserne de Lourcine étaient déjà en campagne, des groupes d’ouvriers se trouvaient disséminés dans quelques rues. je m’y introduisis mais sans succès étant absolument inconnu dans ce quartier. Cependant frappé de l’idée que les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine sont naturellement partie active dans une révolution de Paris, je persiste et, dans la rue Contrescarpe-Saint-Victor quarante ou cinquante ouvriers, dont quelques tanneurs, me prêtent attention. On entendait, de ce point élevé, les coups de fusil qui se tiraient sur le pont au Change et sur les quais. J’eus le bonheur de déterminer trente ou quarante de ces braves, sans armes, à m’accompagner sur le pont de la Tournelle pour joindre les faubouriens de Saint-Antoine, que j’affirmais être au prise avec la garde. Vainement avait-on objecté ne pas avoir d’armes. Tant mieux disais-je aux braves, il nous suffit davoir des mains au bout des bras, nous courrons en masse sur les pelotons, quelques-uns succomberont mais le soldat serré de près est vaincu et nous aurons des armes. J’ai vu dans la Vendée nos canons arrachés de nos mains par des paysans sans armes. Enfin la troupe se grossit au point que j’avais cinq cents braves avec moi en traversant l’île, où dix hommes des ports se joignirent à nous. A peine avions-nous franchi le Pont-Marie, que j’entends des coups de fusil dans les environs de la caserne des Célestins, qui se trouvait en effet attaquée par des braves. J’obtins de ma troupe de faire halte et je m’avançais en éclaireur dans la rue Saint-Paul. Les assaillants de la caserne, repoussés en ce moment par une charge de cuirassiers, faisaient retraite en tirailleurs, beaucoup d’eux étaient armés de fusils brillants qu’ils venaient d’enlever au 50e de ligne, dont ils avaient envahi la caserne à l’Ave Maria. Dans le tumulte de cette retraite, j’entends une forte voix qui m’était connue, rappeler le peuple à la charge. Je vois, l’épée haute et couvert d’une blouse grise, le brave colonel Marchal, que sa haute stature, son courage et sa mine martiale avaient improvisé général du peuple. Je cours à lui, quatre mots d’explication, une course vers mes hommes et leur arrivée dans la rue Saint-Paul, tout cela fut l’affaire de deux minutes. Le commandant Marchal ordonne à son fils de me suivre avec vingt-cinq à trente hommes armés. Les miens avaient quelques bâtons et outils. On se procure quelque pioches et je file le long du quai pour attaquer la porte de la caserne donnant sur l’arsenal. Un détachement de cuirassiers vient pour protéger ce point menacé mais, après quelques coups de carabine et de sabres dont je ne vis pas un grand effet, ces militaires, abandonnés de leurs officiers, rentrent dans la rue de la Mule et se renferment dans la caserne. Le commandant Marchal, en bon ordre, continue son attaque et après une lutte de trois quarts d’heure entre en vainqueur dans la première cour pendant que, de mon côté, je parviens à introduire mes braves par la porte du quai. Les cuirassiers en bataille dans la deuxième cour capitulent et nous fournissent des casques, des cuirasses, sabres et mousquetons. Je ne pus avoir qu’un pistolet d’arçon, que j’ai, le lendemain, donné à un brave qui se portait en reconnaissance sur un ordre du commandant. La caserne prise, la foule était bien augmentée. Ce fut alors que je pus seconder efficacement le chef qui nous guidait à la victoire. Nous nous portâmes au boulevard de la porte Saint-Antoine. Il y eut fort à faire, d’abord avec la gendarmerie et les cuirassiers ; repoussé deux fois jusqu’à l’église Saint-Paul, le commandant me donna l’ordre de me porter avec douze ou quinze cents hommes à travers la place Royale pour déboucher sur le boulevard par la rue du Pas-de-la-Mule, mais ma jonction avec le brave Marchal n’eut lieu que vers 10 heures et demie du matin. Le commandant, me voyant trop bien vêtu, me procura une blouse, que voulut bien me donner un brave ouvrier, à qui je fis accepter 5 francs. Je n’ai plus retrouvé cet homme, qui aura peut-être péri dans cette journée meurtrière car nous n’avons cessé de combattre jusqu’à 5 heures de l’après-midi et lorsque les Suisses et cuirassiers eurent été forcés de passer le pont d’Austerlitz. Les détails de cette sanglante lutte de six heures contre ces forcenés de Suisses, que nous avons rompus quatre fois et qui se sont ralliés et nous ont fait périr bien des nôtres sont consignées dans la notice de M. Marchal. Je dois finalement dire que, vers midi, sur son ordre itératif, me voyant tombé de lassitude et de besoin, je parcourus les rues du Marais pour trouver quelques aliments. Je lui rendis compte de ce que j’avais vu. La garde nationale de la VIIe légion se montrait ; il y en avait bien cinquante à soixante à la mairie et ils bloquaient les gendarmes de la rue des Francs-Bourgeois, quelques-uns avaient des uniformes. Enfin vers 6 heures du soir, débarrassés des Suisses, que le commandant faisait traquer dans les chantiers de la Rapée et dont plusieurs furent jetés à la Seine, nous nous séparâmes, avec rendez-vous le soir ou la nuit chez moi, rue Coquenard. J’avais engagé ceux de nos braves qui avaient encore de la bonne volonté à descendre les quais jusqu’à l’Hôtel de ville dont nous avions entendu la canonnade. Notre victoire à nous était d’avoir débarrassé les quais et empêché la jonction des Suisses avec la partie de l’armée ennemie sur la place de Grève. Enfin, harassé, sans argent, ayant donné tout ce que j’avais pour abreuver nos braves, je revins chez moi, où je rentrai à 8 heures. J’avais donné ma blouse à une pauvre femme dans la rue de Bercy près le marché Saint-Jean. Le commandant Marchal arriva à 9 heures et demie chez moi. J’avais évité toute communication avec mes voisins habitants de la maison, redoutant les conséquences dans le cas où la cause du peuple eût succombé car il y avait une comtesse et une marquise dans mon escalier et M. Marchal approuva ma réserve. Ce brave officier, père de famille, n’avait pas voulu rentrer chez lui, de crainte de n’avoir pas la liberté d’en sortir comme il eût voulu le lendemain. Il s’était contenté de faire dire par son fils qu’il était vivant et non blessé. Alexandre Marchal, son fils, s’était battu comme un lion. Il avait débarrassé un sergent suisse de sa giberne et de son fusil et c’était un de nos meilleurs officiers. Le commandant passa une partie de la nuit à se reposer et sortit avant le jour. Tout le quartier était en mouvement pour les barricades mais nous avions à cœur de retrouver nos braves faubouriens auxquels rendez-vous était assigné à 5 heures du matin à la fontaine de l’Eléphant. 29 juillet. Le commandant était parti à 3 heures. Je ne l’ai rejoint qu’à 6 heures et demie. J’avais pris ce qui me restait d’argent et, de son côté, sa journée lui avait coûté soixante francs. Nous en étions à la vie et à la mort. Les larmes et les prières de ma parente ne purent me retenir. Il fallait vaincre et je savais bien que la partie était à plus d’à moitié gagnée. Armé d’un petit sabre, rougi autrefois par le sang des Vendéens, je n’oublie pas le pistolet de la conquête et me voilà par les rues désertes des Faubourg-Poissonnière, Saint-Laurent, Saint-Denis, Saint-Martin et du Temple, arrivé à la pointe du jardin de Beaumarchais. Tous ceux qui avaient du cœur au ventre était déjà au boulevard et à la Grève. On vint me dire qu’un gendarme blessé et secouru avait annoncé l’évacuation de l’Hôtel de ville et la retraite de l’ennemi sur le Louvre. J’aperçois au milieu de deux à trois milles braves, un certain groupe ou brillaient des casques de cuirassiers. Je vois mon cher colonel Marshal, qui semblait m’attendre. Nous marchons et après bien des difficultés vaincues, nous arrivons à la Porte-Saint-Martin. Le récit de M. Marshal donne tous ces détails, à l’exception de mon excursion dans le faubourg Saint-Martin pour y rallier les quinze cents à deux mille hommes qui nous échappèrent pour aller saccager la caserne des gendarmes du faubourg. Je ne m’y pus parvenir et ne rejoignis notre corps fidèle qu’à la porte Montmartre. Cette excursion fut bien pénible et sans succès. J’ai couru le plus grand danger par l’exaspération des quelques mauvais sujets qui voulaient piller et croisèrent dix fois la baïonnette sur ma poitrine. Enfin nous arrivâmes au boulevard, de conserve avec le 5e de ligne, qui fraternisait avec nous et nous donna quelques cartouches et des baïonnettes, qui furent placées au bout des perches arrachées sur le boulevard. Je me reporte ici au récit du brave Marchal, que je n’ai quitté que pour exécuter ses ordres. J’ai veillé pour que nos hommes, en prenant possession de l’état-major de la place (place Vendôme) ne pénétrassent pas dans la Chancellerie où tout était exposé sans défense. Dans notre reconnaissance, poussée jusqu’à la plaine de Villiers, près Neuilly, nous avons constaté la présence de l’artillerie, qu’il était important d’empêcher d’arriver à prendre position sur la montagne. Rien ne peut décrire le tourment que s’est donné le brave commandant, sans soldat dans cette nuit d’anxiété pour nous deux qui connaissaient le danger et tout l’avantage que l’ennemi pouvait retirer dans sa défaite d’une position prise sur la butte Montmartre et défendue par les débris de ses régiments, qui, en se mettant en communication avec Saint-Denis, aurait eu des vivres et aurait mitraillé la capitale avec des prunes rougies à la forge ambulante, que j’ai bien reconnue le 29 à 7 heures et demie du soir dans la plaine, chemin de la Révolte. M. Marchal s’était mis en rapport avec M. Alexandre Laborde, qui a certifié sa notice ainsi que le général Pajol qui s’est rendu son intermédiaire auprès du ministre de l’Intérieur. J’omettais de dire que, le 28, après avoir pris quelques aliments, je me rendis chez le général Exelmans pour l’engager à se mettre à notre tête. Malheureusement ce brave général était absent. Le lendemain 29, il s’est entremis utilement pour faire cesser le feu de la garde sur le boulevard de la Madeleine. Tel est le récit de ma faible coopération aux grandes journées. J’ose croire, monsieur, que dans la soixantième année de mon âge, ce n’était pas trop mal employer les quarante-huit heures des 28 et 29 juillet. En attendant le résultat de votre équité, recevez mes cordiales salutations. » Il signa, le 29 août 1830, le certificat suivant en faveur de Poilliot, Denis : « Nous, soussigné, certifions que le dénommé d’autre part a reçu en notre présence, le 28 juillet dernier à la grève, un coup de feu au cordon testiculaire droit et que nous l’avons transporté chez M. Bérard, rue Saint-Anasthase n° 3, pour y être pansé. » Ajoutant en apostille : « Je certifie que le nommé Poillot (sic) s’est parfaitement battu pour prendre les casernes de l’Ave Maria et des Célestins sous mon commandement. » Il signa, le 14 janvier 1831, le certificat suivant en faveur des frères Croizat : « Je, soussigné, ancien officier supérieur de cavalerie, ayant commandé et dirigé les braves ouvriers dans les journées des 28 et 29 juillet sur les divers points relatés dans ma notice, certifie que les sieurs Louis, Gabriel Croizat (sic) et son frère Benoît Croizat (sic) se sont bravement battus à nos côtés sur la place de l’Hôtel-de-Ville le 28 et à la porte Saint-Antoine. Ils m’ont parfaitement secondé, dans le but de prévenir tout pillage et que ces braves feront une bonne acquisition pour le corps où ils serviront. » Suivait l’indication suivante : « Benoît Croizat, soldat au 23e de ligne ; Pierre, Louis, Gabriel, soldat au 67e de ligne ; le premier, Benoît, s’est particulièrement distingué et ne mérite pas moins que son frère, Aristide, la décoration spéciale que la Commission lui a accordée. Les deux premiers sont partis sans attendre l’appel de la loi et Aristide a un remplaçant à l’armée. » En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, Marchal reçut, auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. En 1837, souffrant d’infirmités, ne marchant plus qu’à l’aide de béquilles, après avoir vainement et pendant six ans sollicité la reconnaissance de son grade et la pension de retraite qui y était attachée, il sollicita un secours ou une rente viagère, qui le remercierait de sa contribution à la construction du trône, expliquant par ailleurs au secrétaire d’Etat de l’Intérieur : « […] Ce déni de justice était d’autant plus inique de la part des bureaux de la Guerre que loin d’avoir secondé ou provoqué la résistance au gouvernement du roi j’avais au contraire, au moment même où vous donniez tant de soins à braver tant de périls pour sauver les têtes des quatre ministres de Charles X, menacées par la fureur populaire, j’employais toute mon influence d’après l’invitation du brave Lafayette pour calmer l’effervescence de certains groupes où nos combattants de Juillet étaient en majorité dans les environs du Luxembourg et cela à la connaissance du lieutenant-général Pajol, qui en a rendu hommage […]. » La police donna alors sur son compte les renseignements suivants : « Il est couvert de blessures et par suite de la dernière reçue en juillet 1830 il se trouve privé de l’usage des deux jambes. On ne lui connaît aucune ressource et il est dans une position extrêmement malheureuse. Sa conduite est irréprochable et il jouit de l’estime de toutes les personnes qui le connaissent. » Il reçut cent cinquante francs de secours en 1837. Il sollicita un nouveau secours en 1838 et en 1839. Il reçut un secours de cent francs en 1839. Il demeurait 44, passage Choiseul en 1830-1831 ; 16, chaussée Clignancourt, barrière de Rochechouart de 1834 à 1838 ; 10, rue Fortin aux Batignolles en 1839. Histoire populaire de la révolution de juillet, récit des combats qui eurent lieu sous le commandement du colonel Marchal pendant les trois journées, Marchal, Colonel, impr. de Mme de Lacombe (Paris), 1834 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 173 n° 1 in dossier Le Roux, Jacques, Nicolas ; Archives nationales F/1dIII/34, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 octobre 1831 par la mairie du (ancien) IIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/55 in dossier Fleury, Jacques, F/1dIII/65 ; Archives nationales F/1dIII/72 in dossier Poillot, Denis ; Archives de la préfecture de police AA 381 in dossier Croisat, Jean-Marie. Sources internet à consulter : Archives parlementaires de 1787 à 1860 série 1787 à 1799 tome 1 1875-19. Institut dhistoire de la Révolution française, CNRS p. 70.

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