Mathieu, Emile
Biographie
Originaire de Picardie. Il déposa un dossier à la Commission des Réclamants ([ancien] XIe arrondissement), sise 10, rue Bourg-Labbé puis 6, rue Dalayrac. Il adressa deux lettres à la Commission, qui reprenaient à peu près les mêmes faits, pour faire valoir ses droits à la médaille de Juillet. La première (sans date) lettre était ainsi rédigée : « J’ai reçu votre lettre par laquelle vous me faites l’honneur de me demander les noms et demeures des personnes qui peuvent attester ma conduite en juillet. Je l’avouerai franchement, ce que j’ai fait alors était si naturel que je n’ai point songé à recueillir des témoignages des personnes présentes. Je n’aurais jamais songé à me prévaloir de ma conduite si je n’eusse été choqué de voir parmi les décorés des personnes tout à fait indignes de cet honneur. Néanmoins, je vais autant que possible satisfaire à la juste demande que vous m’adressez. Le fait relatif à cette lettre que j’ai saisie, adressée à l’archevêque pourrait être attestée par M. Vaillant, avoué, demeurant rue Christine n° 9, et par M. Méquignon, libraire, rue des Grands-Augustins n° 9. Je n’ai pas l’avantage de connaître M. Méquignon mais il lui sera facile de se rappeler ce fait. M. Vaillant pourrait aussi attester avec quel empressement je m’employais à la construction des barricades. Le petit clerc de cette étude pourrait dire aussi, je ne dis pas avec quel courage c’était alors pure bravade, je m’exposais aux balles suisses, ce qui était tout à fait inutile car en ce moment je n’avais point d’armes. Le marchand de vin de la rue Saint-André-des-Arts n° 69, chez lequel je fis servir à boire et à manger à de braves combattants ainsi qu’à un soldat de la ligne, est mort. Son garçon, s’il a conservé sa place chez le successeur du défunt, pourrait attester ce fait ; mais comme il ne me connaît pas de nom il faudrait nécessairement nous mettre en présence afin qu’il pût me reconnaître. Ce brave combattant blessé à la jambe d’un coup de lance pourrait seul dire combien je mis d’empressement à lui être utile, en l’aidant à se rendre au domicile qu’il m’indiquait, rue des Lombards, j’ignore le numéro. C’est au moment où j’engageais quelques braves à m’aider à transporter ce brave qu’on vint n’annoncer l’attaque du Louvre. Je déposais donc ce précieux dépôt chez M. Follet, restaurateur rue Dauphine, et courais au Louvre. Ce blessé se nommait Bourgeois ; on trouverait sans doute son domicile en consultant la liste des décorés. Je le crois blanchisseur de son état, du moins je le suppose. Au Louvre, je fus témoin du courage d’un garçon serrurier qui eut le canon de son fusil faussé par une balle. Quelque temps après, j’eus occasion de le féliciter sur sa bravoure, j’ignore son nom et celui du brave qui, privé de munitions, me prêta son fusil pendant dix minutes environ et me l’arracha tout à coup des mains pour se diriger vers la porte du Louvre. Ainsi à cet égard je ne puis vous donner d’autres renseignements plus positifs. Sur les quais et dans diverses rues je lus à haute vois les proclamation publiées par la commission municipale. Plusieurs fois je lus à haute vois à la porte du cabinet littéraire située rue des fossés-Saint-Germain-des-Prés n° 14, les journaux qui parvenaient à grand-peine dans ce quartier. Ce fut dans l’hôtel habité par M. Bellesœur (7, rue Contrescarpe) que se réfugia ce trompette de la ligne livré aux mauvais traitements et aux desseins sinistres d’individus avides de désordre. Je laisse à ce brave jeune homme l’honneur de ce fait et réclame seulement l’honneur d’avoir contribué à cet acte d’humanité, dont l’exécution n’était pas sans danger car pendant fort longtemps deux individus, armés de fusils, guettèrent la sortie de ce militaire. Mme Delorme, 74, rue Saint-André-des-Arts, m’avait remis le paquet de charpies et de bandes de linge que je distribuai à divers blessés et à l’ambulance du passage Dauphine. A. Amiens illisible, M. Gaffe et M. Despreaulx, conseiller à la cour royale pourront attester l’enthousiasme que j’excitai parmi les habitants en me montrant avec un drapeau tricolore et en criant Vive la liberté ! Certes, je le sens fort bien, ma conduite pendant ces trois jours de gloire et de liberté n’est pas très brillante en la comparant aux services éminents rendus à la patrie par de généreux citoyens prodigues de leur sang ; mais aussi, pourquoi décerner la médaille et élever au grade de maréchal des logis un jeune homme de dix-neuf ans qui n’est pas sorti de chez lui pendant les trois jours et a fait, le 28 sur le seuil de sa porte, la distribution de trois ou quatre bouteilles de vin !!! J’insiste sur le fait relatif à la saisie de cette lettre adressées à l’archevêque. Je vous donne l’adresse de deux témoins. J’ai l’honneur etc. » La seconde lettre, en date du 30 juin 1831, était ainsi rédigée : « J’admire la haute prévoyance des citoyens qui, au plus fort de la mêlée, conservèrent assez de sang-froid pour se faire délivrer par les assistants des certificats de patriotisme. La Croix de Juillet a dû être le prix du sang versé pour la patrie et la récompense des services éminents rendus à la cause si noble de la liberté. Aussi je sais me rendre justice et il ne m’est pas permis de prétendre à cette décoration toute nationale. Si l’héroïsme n’est pas le partage de tout citoyen, je réclame du moins l’honneur d’avoir contribué de tous mes faibles efforts au triomphe de la liberté. Dans la liste publiée par le Moniteur, des personnes dont les droits à la médaille de Juillet ont été reconnus, je vois figurer des noms à côté desquels le mien pourrait peut-être figurer sans injustice. C’est sans doute de mon amour-propre que je prends conseil en faisant cette réclamation, c’est à vous qu’il appartient d’en apprécier l’importance à sa juste valeur. Un individu que je m’abstiendrai de nommer n’a point quitté le seuil de sa porte pendant les trois jours de juillet. Le 28, il a fait la distribution de quelques bouteilles de vin et pour ce seul fait il a obtenu non seulement la médaille de Juillet mais encore il a été promu au grade de maréchal de logis dans un régiment de dragons. J’ai eu à cet égard des renseignements certains. Mes titres à la médaille de Juillet peuvent valoir ceux de cet individu, de cet intrigant. Originaire de la Picardie, dont la franchise des habitants est passée en proverbe, je viens m’expliquer en franc Picard. La lutte, me dit-on, est engagée entre le despotisme et la liberté. Aussitôt je m’élance dans les rues de Paris et coopère avec une ardeur sans égale à la construction de ces barricades contre lesquelles devait venir se briser le sceptre d’un roi parjure. Dans la soirée, au carrefour Bucy, j’aperçus une homme dont la démarche incertaine et une de ces figures qu’on ne rencontrerait que dans les rangs de la gendarmerie ou des agents de police excite en moi des soupçons. Je l’aborde, le questionne et le laisse continuer son chemin. Bientôt de nouveaux soupçons se lèvent dans mon esprit et, recommandant à un de mes camarades de me suivre, je m’élance à la poursuite de cet individu, que je rejoins dans la rue Saint-André-des-Arts, à la hauteur de la rue du Battoir. Il veut opposer quelque résistance, son chapeau tombe et le mouchoir qu’il y avait placé, se développant, me laisse apercevoir une lettre, dont je m’empare. Cette lettre, adressée à l’archevêché par un garde du corps lui détaillait les dangers qu’il courait en prolongeant son séjour à Paris. Les épithètes les plus injurieuses étaient prodiguées au peuple armé pour la défense de ses droits. On terminait par le récit des événements de la journée. Cette lettre fut lacérée. MM. Vaillant, avoué, et Méquignon, libraire, n’hésiteront point, je pense, à rendre témoignage de la véracité de ce fait dont ils furent témoins. Un trompette de la troupe de ligne était tombé entre les mains d’individus armés non pour la défense de la liberté, car ils évitaient de se porter là où était le danger ; leur bannière était celle du désordre et peut-être celle du meurtre ! Les soldats suisses prisonniers au passage Dauphine n’avaient éprouvé aucun mauvais traitement, je crus donc qu’il était de mon devoir de tirer un Français des mains de ces êtres à mines sinistres, secondé par M. Bellesseur (sic), étudiant, dont la conduite ferme et généreuse en cette circonstance mérite les plus grands éloges. Je parvins à faire réfugier ce soldat dans l’hôtel qu’habitait ce brave jeune homme, qui, dans la soirée, reconduisit ce militaire jusqu’à sa caserne, située dans le quartier Saint-Jacques. Muni d’un paquet de linges et de charpies, je me transportais partout où l’on pouvait avoir besoin de ces objets si nécessaires et si rares en ce moment. Je me portais sur le passage des blessés pour leur en distribuer. Je fis admettre le docteur Baffos au passage Dauphine où se trouvaient alors quelques blessés. Pendant quelque temps je remplaçais une de mes amis en faction à la grille de ce passage, où était établi un dépôt de munitions de guerre. Toute la nuit, je fus sur pieds aidant à la construction des barricades ou à transporter des projectiles dans les étages des maisons. Le nommé Bourgeois, blessé d’un coup de lance à la jambe, avait reçu de quelque étudiant en médecine les premiers soins. Il voulait rejoindre son domicile et j’aidais à le transporter lorsqu’on vint me prévenir que le peuple se portait sur le Louvre et qu’il y aurait peut-être quelque danger à traverser le Pont-Neuf. Aussitôt, confiant le précieux dépôt dont j’étais chargé à des personnes sûres, je courus vers la place Saint-Germain-l’Auxerrois. J’était parvenu à me rendre possesseur de quelques cartouches mais je n’avais point d’armes à feu. Un jeune homme armé d’un fusil, cédant à mes instances, consentit à me le prêter ; en ce moment, ce combattant n’avait plus de munitions. Déjà j’avais presque épuisé mes cartouches lorsque tout à coup le propriétaire du fusil me le prit des mains avec précipitation et s’élançant dans la foule qui s’avançait, il se dirigea vers la porte du Louvre, qu’on attaquait alors. La lutte ne fut pas longue, la liberté triomphait partout. Nos combattants qui s’étaient avancés d’un esprit ardent et d’un courage à tout épreuve, manquaient de vivres. Je n’avais pu partager tous leurs dangers puisque je n’avais pas été assez heureux pour me procurer des armes. Je fis donc une chose fort naturelle en mettant ma bourse à la disposition de ces braves gens. Ils refusèrent d’y puiser mais ils me firent l’amitié d’accepter les vivres et le vin que je leur fis distribuer pendant ces trois glorieuses journées. J’eus l’avantage d’être utile à quelques-uns de ces braves en leur procurant ce qui pouvait leur être nécessaire. Plein de joie, je sacrifiais mon argent à la cause de la liberté, de cette liberté qui devait nous combler de ses bienfaits. Peut-être nos prévisions ne sont pas encore entièrement réalisées et bien donc ! prenons patience ! Le commission municipale venait de s’établir à l’Hôtel de ville ; elle publiait des proclamations, que je m’empressais de lire à haute voix au peuple assemblé sur les places publiques. Le 2 août, je partis pour Amiens passer quelques jours auprès de mes parents, le 3 je fis mon entrée dans cette ville, ayant à la main un drapeau tricolore et escorté par d’autres compagnons de voyage, armés de fusils et de sabres. A notre approche, les habitants se mettaient à leurs fenêtres et répondaient à nos cris de Vive la liberté ! Ce récit simple et franc de ma conduite dans les journées de Juillet doit vous engager à ajouter foi à la véracité de ce que j’avance. Je n’ai point cherché, et d’ailleurs je n’en ai pas le talent, à faire ressentir par des phrases pompeuses et brillantes ma conduite si naturelle à une époque où tant de citoyens prodiguèrent leur sang pour la patrie. Je n’aurais point songé à réclamer si le Moniteur ne m’eût révélé les noms de certaines personnes sur lesquelles je crois devoir l’emporter par mon zèle à la cause de la liberté et par mon patriotisme. En présence des sacrifices éclatants faits à la patrie, je sens fort bien que ma conduite est effacée mais la Commission daignera, je l’espère, apprécier les faits ci-dessus rapportés, avec l’impartialité qui lui est propre et s’ils lui paraissent des titres suffisants à l’honneur que j’ambitionne, elle daignera appuyer ma demande auprès de qui de droit. Je ne puis vous dissimuler, monsieur, combien je tiendrais à honneur d’obtenir cette médaille commémorative de notre glorieuse révolution. Daignez agréer, etc. » Il demeurait 31, rue de l’Odéon en 1831. Archives de la préfecture de police AA 402.