Nantes ville de

Biographie


Dans l’ouvrage de Ambs Révolutions des départements, on peut lire sur la ville de Nantes les informations suivantes : « La nouvelle des fatales ordonnance se répandit à Nantes le 27 juillet, au sortir du spectacle. Aussitôt de grands rassemblements d’ouvriers se formèrent aux cris répétés d’à bas la calotte ! à bas les jésuites ! mort à Polignac, à Peyronnet, à tous les traîtres ! Des piquets de gendarmes occupèrent toutes les issues ; on ne laissa sortir les citoyens du théâtre qu’un à un : la gendarmerie à cheval fit des charges dans la rue Crébillon, mais les boutiques s’ouvrirent pour recueillir les habitants poursuivis. Le lendemain on organisa la résistance ; on alla chercher des armes au dépôt de la marine, partout où l’on espérait en trouver, et en moins de vingt-quatre heures la troupe de ligne avait évacué les postes.

»Le maire, M. Lévesque, le préfet, M. de Vanssay et le général Despinois se retranchèrent dans l’hôtel de la préfecture comme dans un camp ennemi. Deux bouches à feu chargées furent braquées sur la place ; les canonniers étaient aux pièces, mèche allumée. Toute la garnison et la gendarmerie se tenaient sous les armes, les fusils en faisceaux : on n’apercevait partout que des figures sinistres.

»Le 29, de nouveaux attroupements se formèrent sur la place Groslin, aux cris de Vive la charte ! vive la liberté ! Toutes les voix demandaient la fermeture du spectacle. A dix heures du soir, un piquet de gendarmerie et une compagnie de grenadiers du dixième de ligne vinrent pour dissiper ce qu’ils appelaient des séditieux, Le commandant de gendarmerie Pelecier ayant ordonné de charger cette canaille, la canaille se précipita par la rue Crébillon, tourna par la rue de la Poste et la rue Jean-Jacques-Rousseau, et plaça ainsi les gendarmes entre deux grêles de pierres qui en blessèrent quelques-uns et en démontèrent cinq ou six.

»Après cette escarmouche, la nuit se passa dans le plus grand calme ; mais le lendemain 30, on se groupe, on s’agite, on s’échauffe. La Bourse devient une place d’armes. On y conduit tous les dépôts d’argent, et les suspects, tels plusieurs nobles et le vendéen Cadoudal ; mais ce dernier est bientôt relâché par un peuple trop magnanime. Tous les courriers passent avec la cocarde tricolore, et pourtant l’autorité résiste à la clameur populaire ; elle ne veut pas consentir à ce que le drapeau national soit arboré sur la Bourse. Dès lors, son influence est méconnue, et il n’y a plus d’autorité respectée que celle du président et des membres de la Chambre du commerce.

»Cependant l’hôtel de la préfecture est toujours en révolte contre les citoyens. Plusieurs parlementaires y sont admis sans succès ; on coupe le pont, on dépave les rues, on forme des barricades. Huit à dix jeunes gens font retentir les rues des sons de la trompette, et engagent les citoyens à se réunir à eux. La gendarmerie de Nantes, celle des communes environnantes et toute la garnison se forment en bataillon sacré sur la place Bacours. Les douaniers, sommés de s’y rendre, déchargent leurs fusils en l’air, au cri de Vive la Charte !

»A cette nouvelle, les citoyens tiennent conseil ; les uns veulent aller attaquer les troupes, les autres sont d’avis de les attendre. Ils étaient à peu près six cents, mais sans chefs et mal armés. A quatre heures, au milieu du désordre et des conversations, une voix s’écrie Allons délivrer nos prisonniers ! et aussitôt quatre cents voix y répondent. Ils partent pêle-mêle, sans discipline, mais animés d’un ardent courage. Arrivés sur le Cours, deux d’entre eux, Vicet et Bosset, sont députés au général Despinois pour lui demander la délivrance des prisonniers : mais celui-ci est inflexible. Les parlementaires reviennent parmi les leurs annoncer la mauvaise issue de leur mission. Les soldats étaient rangés en bataille près de l’hôtel d’O. Quelques-uns déjà mettaient leurs schakos au bout des baïonnettes, en signe de paix. Mais un signal de massacre avait été convenu entre le général et les principaux officiers de la ligne. De la fenêtre de maison Martel part un coup de fusil qui couvre de poudre la figure du nommé Petit, commis négociant. La troupe croit qu’elle est attaquée par le peuple ; elle fait feu sur les jeunes gens rangés en bataille auprès des colonnes. Ceux-ci, voyant tomber plusieurs des leurs, ripostent avec courage. Les soldats font pendant quelques minutes des feux de peloton nourris, qui tuent ou blessent une foule de Nantais. Camin, jeune médecin, dit en expirant : Vengez-moi, mes amis ; voilà mes cartouches ! Durand, élève en médecine, armé de deux pistolets, essuie seul tout le feu d’un peloton. Se voyant manqué, il court aux soldats, tue deux hommes, et se retire sans blessure. Enfin la victoire se déclare pour la bonne cause, et les troupes sont forcées d’entrer pêle-mêle dans leurs casernes.

»Dans ce combat qui fera à jamais la honte des autorités nantaises, la cause nationale eut à déplorer dix jeunes gens morts sur le terrain ou des suites de leurs blessures. Outre le nom de Camin, nous avons eu le bonheur de retenir ceux de Chauvet, Rigaud, Vorux. Leurs convois ont été suivis d’une foule immense. La garde nationale à pied et à cheval a été neuf à dix jours sur pied pour leur rendre les honneurs militaires dus aux grades supérieurs, et des discours pleins de verve et de patriotisme ont été prononcés sur leurs tombes.

»Si les ouvriers de Paris ont droit à d’unanimes éloges, ceux de Nantes n’en méritent pas moins pour leur admirable conduite. Pendant deux jours et deux nuits que la ville a été entre leurs mains, il ne s’est pas commis le moindre excès. Aussi réclame-t-on pour leur chef (un brave tailleur de pierres) la décoration de la Légion d’honneur. Pendant ces jours de trouble, ils ont constamment refusé de recevoir de l’argent, et ont eux-mêmes placé des sentinelles à la porte des cabarets pour empêcher leurs camarades d’entrer, précaution que, du reste, leur sagesse et leur sobriété avaient rendu pleinement inutile.

»Le drapeau tricolore flottait sur tous les édifices de la ville, lorsque le 3 août, dans la nuit, le général Despinois et le préfet, M. de Vanssay, la quittèrent, accompagnés de presque tout l’état-major du 10e, de quatre cents hommes de ce régiment et de deux cent vingt-cinq cuirassiers qu’ils avaient fait venir de Nirot, et qui n’étaient pas entrés en ville. Ils emmenaient quelques-unes des autorités, et emportaient 3017 francs de la caisse du receveur particulier. Leur but était de transférer le chef-lieu de la division dans la Vendée et d’y organiser un noyau de guerre civile. Un certain nombre de nobles leur avait promis de se réunir à eux. Aussitôt leur départ de Nantes, la garde nationale et la troupe de ligne fraternisèrent, et firent ensemble le service de tous les postes. La sécurité fut parfaite, et l’ivresse générale. Le drapeau tricolore flottait déjà à Paimbœuf, Ancenis, Savenay et Châteaubriant. » La mairie de la ville de Nantes donna le résumé suivant du travail effectué par la Commission des récompenses nationales qui avait siégé dans cette ville : « Nantes aussi ses glorieuses journées. Le 30 juillet, au bruit des événements qui se passaient à Paris, les habitants de Nantes prirent les armes pour contribuer à conquérir la liberté. Beaucoup de citoyens se réunirent, par un mouvement spontané ; des barricades furent formées dans les rues ; les ponts furent coupés, pour mettre obstacle à l’arrivée de deux cents cuirassiers qui étaient appelés en toute hâte par le général Despinois. Avec le caractère connu de ce général et l’esprit qui l’animait, tout était à redouter. Il ne fallait pas lui laisser le temps de faire usage des forces à sa disposition et surtout de les augmenter, comme il s’y préparait en appelant au secours de sa garnison de l’infanterie de La Rochelle, de l’artillerie de Rennes et de la cavalerie de Poitiers. Ainsi, les citoyens armés, sans autre guide que leur patriotisme, et malgré l’audace et le danger d’une telle attaque, n’hésitèrent pas à se porter de suite à son domicile et à le sommer de se soumettre. C’est alors que fut employée la force armée qui se tenait sur le qui-vive et toute prête, dans ses casernes situées auprès du quartier général. Un engagement eut lieu entre les troupes et les citoyens. Ceux-ci quoiqu’attaqués par un nombre quintuple, firent bonne contenance et reçurent avec fermeté les décharges réitérées de plusieurs pelotons ; ils ripostèrent autant qu’ils le purent, mais sans autre expérience que celle du courage et du dévouement le plus entier à la liberté. Il est facile de prévoir combien un combat aussi disproportionné dut être désastreux et meurtrier parmi des citoyens frappés à bout touchant par une troupe disciplinée et obéissant à un commandement régulier. Aussi les victimes sont elles nombreuses et compte-t-on dix morts parmi ceux qui furent atteints par le feu des militaires, trente-neuf blessés, parmi lesquels huit sont estropiés pour la vie. Il en est résulté que des veuves, des orphelins et des pères et mères sont privés de toutes ressources et livrés à la détresse et à la misère si le gouvernement ne vient à leurs secours. » La Commission présenta 68 citoyens à la Croix de Juillet. Elle présenta aussi 129 citoyens à la médaille : 21 qui avaient été blessés dans les combats et 108 qui ne l’avaient pas été (ailleurs il est dit 65 médailles). Révolution des départements ou histoire complète et détaillée des troubles qui ont éclaté dans les départements et des événements qui ont eu lieu dans chaque ville en particulier depuis l’insurrection de la capitale, par J.-B. Ambs, Paris, Terry jeune, libraire, Palais-Royal galerie de Valois, n° 185, 1831, p. 186 à 192.

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