Pelletier, Calixte

Biographie


Secrétaire de mairie à Auray (Loire-Atlantique). Ses droits furent examinés par la Commission des récompenses nationales de la préfecture de Nantes. Le 1er août 1831, il fit parvenir la lettre suivante au préfet de Loire-Inférieure : « Je me trouvais à Nantes quand, oubliant les serments qu’il avait faits, le chef du gouvernement déchu lança les liberticides ordonnances et voulut nous rendre les fers que nos pères de 89 avaient brisés. Je me portai, un des premiers, sur la place Graslin quand, le jeudi soir, la grande majorité de notre population s’y rendait pour exprimer son indignation et faire connaître à ses magistrats son amour des lois et son horreur du despotisme. Je me joignis à mes concitoyens et, vous le savez, notre cri était Vive la Charte ! Vive la liberté ! A bas les ordonnances et les parjures qui les ont faites ! Pour toute réponse, au lieu de calmer la juste indignation des Nantais, nos perfides magistrats firent entourer la place de troupes et quand, à 10 heures du soir, la plus grande partie de la foule fut écoulée, ils firent charger les groupes qui restaient et empoignèrent quelques bons citoyens inoffensifs, qui ne leur opposaient pour défense que ces mots Nous voulons la charte ! Le lendemain, 30 juillet, je fus me mêler aux groupes qui se formaient de tous côtés dans les quartiers de la place Graslin, de la place Royale, etc. ; on ne savait trop quelle mesure prendre ; on voulait s’armer, s’organiser, on voulait des chefs, on n’en trouvait pas. J’étais un des trente premiers citoyens réunis sur la place Royale dans l’intention de choisir un commandant, quelques personnes parlèrent de M. Vincent, depuis colonel de gendarmerie. Je prononçai un des premiers je crois le nom du général Dumoutier : on n’y donna suite que plus tard. Comme on répandait le bruit qu’il devait arriver trois ou quatre cents cuirassiers par la route de La Rochelle, il nous vint à l’esprit de dépaver en partie les rues, de former des barricades en plusieurs endroits et de couper le pont de Pirmil. J’ai travaillé à celles de la rue Jean-Jacques, du pont d’Aiguillon et du pont de la Magdeleine. Ce ne fut que l’affaire d’un instant. Je me rendis de là au pont du Pirmil, où se portait une foule de citoyens et, pendant qu’une partie de nous était occupée à couper le pont et interrompait par-là toute communication avec le faubourg Saint-Jacques, par où devaient arriver les cuirassiers, l’autre partie (et j’étais de ce nombre) était passée de l’autre côté de la rivière et ramenait du côté de la ville tous les bateaux qui se trouvaient sur la rive gauche et qui auraient pu servir au passage de la cavalerie. Dès que le pont fut coupé et que nous eûmes établi un poste, je me rendis à la bourse, où se réunissait déjà beaucoup de monde en armes. Comme je n’en avais point, je rentrai chez moi, m’armai d’un fusil que me prêta un ami et retournai à la bourse. On avait nommé des chefs mais personne ne se décidait et le temps s’écoulait ; ennuyés de délibérer sans obtenir de résultat, nous résolûmes d’aller en masse chez le général pour lui demander la mise en liberté des prisonniers faits la veille et qu’on avait transférés au château. En effet, nous partîmes au nombre d’environ cinq cents, armés tant bien que mal ; mais comme il y a partout des gens qui songent à eux avant de penser à l’intérêt général, plusieurs de ceux qui étaient à la bourse avec nous nous abandonnèrent et nous étions à peine deux cents quand nous arrivâmes sur la place Louis XVI !

»Vous connaissez sans doute, M. le préfet, de quelle manière eut lieu l’engagement ; vous savez quel cas on fit de la députation envoyée à ce général traître qui commandait alors la division et de quelle manière il nous répondit, en faisant avancer au pas de charge un bataillon qui était à l’entrée de la caserne et en lui donnant l’ordre de tirer sur nous. Dès que les militaires, marchant en colonne serrée, la baïonnette croisée, au pas de charge, furent près de nous, nous avançâmes vers eux et adressâmes quelques paroles à l’officier supérieur qui les commandait et qui nous assura de son amour pour la charte et prononça lui-même plusieurs fois le cri que nous ne cessions de répéter. Enhardis par ces paroles du commandant, nous parlâmes aussi aux soldats et fraternisions déjà avec. Je m’adressai à plusieurs et prenant la main de l’un d’eux je lui dis ce peu de mot : “Est-il vrai, soldat, que si votre perfide général vous ordonne de tirer sur vos concitoyens vous aurez le courage ou plutôt la lâcheté de le faire ? Mettez la main sur votre poitrine. Ne sentez-vous pas battre un cœur français ? Ce cœur ne vous dit-il pas que vous commettriez une action indigne d’un militaire, dont le devoir est de défendre et non d’opprimer son pays ? Vous n’êtes pas les satellites d’un despote mais les soldats de la France. Nous défendons nos droits, qui sont les vôtres ; citoyens comme nous, vous devez défendre la constitution que l’on vient de violer indignement.” Ces pauvres miliaires étaient émus et nous assuraient de ne pas faire usage de leurs armes si on ne les attaquait pas. Presque tous les autres citoyens qui étaient là en faisaient autant que moi et nous criâmes à plusieurs reprises Vive le 10e léger ! Ils nous répondirent Vivent les Nantais ! Vive la Charte ! Je serrai la main de celui à qui je venais de m’adresser. J’allais me jeter dans ses bras… mais déjà plusieurs coups de fusil étaient partis et à peine nous séparions-nous pour reprendre nos places qu’il fut atteint… Je ne sais s’il existe encore. Le combat s’étant engagé, je ne m’occupais plus de lui et vous savez quel en fut le douloureux résultat. Notre petite troupe fut en partie dispersée, quelques-uns d’entre nous tombèrent. Deux de mes amis furent frappés non loin de moi ; l’un fut tué, l’autre fut blessé à la jambe. Le premier était Rigaud (voir Rigaud, Napoléon), le second Petit-Jean (voir Petit-Jean, Alexandre, Louis, Marie). J’eus le triste et stérile bonheur de ne pas être touché, une balle frappa seulement mon chapeau. Que ne m’a-t-elle pas atteint ! Je partagerais maintenant les récompenses accordées à leur courage et à leur patriotisme. Ce serait un témoin irrécusable de ma présence à cette affaire. Petit-Jean, blessé, se traîna quelque temps dans la rue alors appelée rue Royale et je ne le joignis que près de la place de la préfecture ; puis, aidé d’un brave ouvrier, nous le transportâmes jusque dans la rue Lafayette, où nous le déposâmes dans une maison amie, en attendant que sa famille fût instruite de ce triste mais glorieux événement.

»Ces faits sont exacts, M. le préfet, Rigaud n’est plus mais Petit-Jean peut en garantir l’authenticité. D’autres personnes témoigneront également m’avoir vu toute cette journée soit dans un endroit soit dans un autre, enfin partout où il y avait quelque chose à faire.

»J’ai partagé les dangers qu’ont courus mes amis. Je me suis associé de cœur à tous leurs vœux, de corps à toutes leurs actions. Ne serait-il pas juste que je partageasse leurs récompenses ? Vous trouverez sans doute singulier que personne ne vous ait parlé de moi, que moi-même je ne me sois pas présenté dès les premiers jours de la révolution pour me faire inscrire parmi ceux des combattants du 30 juillet ? Ce n’est pas étonnant ; je me disais : j’ai fait mon devoir, rien de plus. Je ne dois pas aller quêter des récompenses et des prix. Si les Nantais qui ont été au cours et y ont combattu pour la défense de la liberté et de nos institutions obtiennent soit une mention honorable soit des récompenses nationales, j’espère en avoir ma part ; si, au contraire, on ne pense pas à eux et bien je serai fier d’être oublié avec eux. J’étais absent lorsqu’on distribua les médailles nantaises et quand je pris des information sur ce sujet, on me dit qu’il n’était plus temps. Depuis, je ne m’en suis pas occupé, mais actuellement que j’apprends avec plaisir qu’on n’a pas oublié les Nantais qui, ignorant le résultat des événement de Paris, ne s’en sont pas moins prononcés contre un gouvernement parjure et perfide, je crois de mon devoir de rappeler que j’étais là aussi moi et que j’ai été entièrement oublié. J’ai été vivement affligé de me voir séparé de mes amis ; car une grande partie de ceux qui figurent dans l’ordonnance de juillet 1831 le sont et ils ne seraient point étonnés de voir mon nom placé près des leurs ; au contraire, ils ont dû l’être de ne pas l’y voir.

»Que penseraient de moi ceux qui, n’étant à l’affaire du cours, savent que j’y ai pris part ? Que penseraient-ils en voyant que seul, pour ainsi dire, j’ai été écarté de la liste des citoyens qui ont eu des récompenses ? C’est donc dans la persuasion intime que vous examinerez ma demande et me ferez rendre justice que je m’adresse à M. de Saint-Aignan, notre ancien maire, notre ancien député, notre préfet et toujours notre digne magistrat.

»Je vous dois déjà une double reconnaissance de l’intérêt que vous avez pris à moi. J’ai été peiné qu’il ne vous ait pas été possible de me placer dans vos bureaux. Je me suis présenté trois ou quatre fois pour avoir l’honneur de vous en exprimer mes regrets et en même temps vous remercier de la bonté que vous avez eue de vous occuper deux fois de moi ; mais j’ai eu le malheur de ne pas vous trouver. Je ne vous cacherai pas, monsieur le préfet, que j’éprouve quelque honte d’être obligé de vous entretenir de moi ; mais je ne suis pas assez stoïcien pour mépriser l’opinion publique et dédaigner ce que certains gens appellent des hochets, mais qui est à mes yeux l’appât et la récompense des gens d’honneur. On doit être flatté de les obtenir quand ils sont le prix d’une conduite honorable et de l’accomplissement de ses devoirs. Ce serait déjà pour moi une récompense si vous daigniez m’honorer d’une réponse. Permettez-moi, M. le préfet, de profiter de cette circonstance pour vous faire connaître le respect avec lequel j’ai l’honneur, etc. » Il reçut la médaille de Juillet, sur la proposition de la ville de Nantes par l’ordonnance du 17 juillet 1832. Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances n° 26, 2e section, ordonnance n° 1137 du 17 juillet 1832, Paris, Imprimerie royale, mars 1833, p. 2, ordonnance du roi qui décerne la Croix de Juillet à quarante-deux citoyens et la médaille de Juillet à cinquante-huit citoyens ; Archives nationales F/1dIII/80, dossier Loire-Inférieure.

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