Quinette, Théodore, Martin, baron de Richemont
Biographie
Né le 17 août 1802 à Amiens (Somme), fils de Quinette, Nicolas, Marie, avocat au parlement de Paris, conventionnel siégeant à l’extrême gauche, qui vota la mort de Louis XVI, fut envoyé pour procéder à l’arrestation de Dumouriez, fut lui-même arrêté et livré aux Autrichiens avant d’être échangé contre la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette ; nommé préfet de la Somme par Napoléon puis baron ; rallié de nouveau à Napoléon pendant les Cent-Jours, il sera forcé à l’exil par la loi de proscription des régicides et gagna les Etats-Unis puis l’Angleterre, puis la Belgique, où il mourut en 1821. En juillet 1830, Quinette, Théodore, Martin était deuxième adjoint au maire de Soissons. Il fut l’un de ceux qui aidèrent, après la victoire des Parisiens, Dumas Alexandre à s’emparer du dépôt de poudre de Soissons. Dans ses Mémoires, Dumas mentionne ainsi la participation de Quinette : « Après plus de vingt ans écoulés, nous hésitons presque à écrire ce qui va suivre, tant le récit nous en paraît incroyable à nous-même ; mais nous renverrons ceux qui douteraient au Moniteur du 9 août contenant le rapport officiel qu’y fit insérer le général La Fayette, afin que les intéressés pussent réclamer ou démentir s’il y avait lieu.
Personne ne réclama, personne ne démentit.
A minuit, nous frappions à grands coups à la porte de madame Hutin la mère, qui nous reçut avec des cris de joie, ne se doutant pas plus que le portier de ce que contenait le cabriolet à la Congrève qu’elle ordonnait de remiser dans sa cour.
C’était le lendemain jour de marché ; il s’agissait de confectionner un gigantesque drapeau tricolore, et de le substituer au drapeau blanc qui flottait sur la cathédrale.
Madame Hutin, sans trop savoir ce que nous faisions, ni les conséquences que la chose pouvait avoir, mit à notre disposition les rideaux rouges de sa salle à manger et les rideaux bleus de son salon.
Un drap pris dans l’armoire à linge compléta l’étendard national.
Quant au bâton, il ne fallait pas s’en inquiéter ; nous trouverions celui du drapeau blanc. Les bâtons n’ont pas d’opinion.
Chacun s’était mis à la besogne ; tout le monde cousait : madame Hutin, sa cuisinière, Hutin, Bard et moi.
A trois heures du matin, c’est-à-dire aux premières lueurs du jour, le dernier point était fait.
Voici de quelle manière la besogne était partagée :
Je commencerais par m’emparer de la poudrière, en même temps que Bard et Hutin, sous prétexte de voir le lever du soleil du haut de la tour, se feraient ouvrir les portes de la cathédrale, déchireraient le drapeau blanc et y substitueraient le drapeau tricolore.
Si le sacristain opposait de la résistance, il était convenu qu’on le jetterait du haut en bas du clocher.
Hutin avait armé Bard d’une carabine, et s’était armé lui-même d’un fusil à deux coups.
Aussitôt le drapeau placé, le sacristain enfermé dans la tour, la clef de la tour dans la poche d’Hutin, celui-ci devait m’envoyer Bard à la poudrière, située dans les ruines de l’église Saint-Jean.
Bard pouvait m’être d’autant plus utile que, dans la poudrière, logeaient trois militaires dont les longs services étaient récompensés par une position qui était presque une sinécure, et dont les blessures, recouvertes chez deux d’entre eux par le ruban de la Légion d’honneur reçu sous l’Empire, ne permettaient pas de douter de leur courage.
Ils se nommaient : l’un, le lieutenant-colonel d’Orcourt ; l’autre, le capitaine Mollard ; le troisième, le sergent Ragon.
Il était donc probable que j’aurais besoin de renfort.
Pendant que Bard viendrait me rejoindre, Hutin, porteur de la proclamation du général La Fayette, se rendrait immédiatement chez le docteur Missa.
Le docteur Missa était le chef de l’opposition libérale, et avait dit cent fois qu’il n’attendait qu’une occasion de se mettre en avant.
L’occasion était belle, et nous espérions qu’il ne la manquerait pas.
Hutin croyait pouvoir également compter sur deux de ses amis, l’un nommé Moreau, l’autre nommé Quinette.
Quinette, fils du conventionnel, est le même qui fut, depuis, député sous Louis-Philippe, et ambassadeur à Bruxelles sous la République.
On verra comment chacun d’eux répondit à l’appel fait au nom de la Révolution.
En sortant de la poudrière, je devais me rendre chez le commandant de place, M. de Liniers, et, l’ordre du général Gérard à la main, obtenir de lui, de gré ou de force, l’autorisation d’enlever la poudre.
J’étais prévenu que M. de Liniers était plus qu’un royaliste : M. de Liniers était un ultra !
A la première nouvelle de l’insurrection de Paris, il avait déclaré que, de quelque façon que les choses tournassent dans la capitale, il s’ensevelirait sous les ruines de Soissons, et que sur la plus haute pierre de ces ruines flotterait le drapeau blanc.
Il était donc à peu près certain que c’était de ce côté-là que viendrait la résistance sérieuse.
Je ne m’en préoccupai pas autrement : chaque événement de la journée devait se dérouler à son tour.
A trois heures dix minutes du matin, nous sortîmes donc de la maison de madame Hutin, qui fut admirable de courage, et qui, au lieu de retenir son fils, le poussa en avant.
Au bout de la rue, nous nous séparâmes, Hutin et Bard pour se rendre à la cathédrale, moi pour me rendre à la poudrière.
Comme il pouvait être dangereux d’entrer dans l’enceinte des ruines de Saint-Jean par la grande porte, facile à défendre, il fut convenu que je sauterais par-dessus le mur.
Bard, de son côté, devait, au contraire, se présenter à la grande porte, que j’irais lui ouvrir lorsque j’entendrais frapper trois coups également espacés.
En moins de cinq minutes, j’étais au pied de la muraille, aisée à franchir, vu son peu d’élévation et les interstices des pierres qui formaient, pour l’escalader, des échelons naturels.
Cependant, j’attendis. Je ne voulais commencer mon expédition que quand je verrais au haut de la cathédrale le drapeau tricolore substitué au drapeau blanc.
Seulement, pour me rendre compte des localités, je m’élevai doucement à la force des poignets, de manière à ce que mes yeux arrivassent au niveau du faîte de la muraille.
Deux hommes, la bêche à la main, fouillaient tranquillement chacun un carré d’un petit jardin.
A leur pantalon d’uniforme et à leurs moustaches, je les reconnus pour deux des militaires qui habitaient les appartements situés en face de la poudrière.
La poudrière était dans l’un ou dans l’autre des pavillons d’entrée, peut-être dans tous les deux.
La porte de chêne, solide comme une poterne, renforcée de traverses et ornée de clous, était placée entre les deux pavillons.
Elle était fermée.
Le champ de bataille ainsi exploré d’un regard, je me laissai retomber au pied de la muraille, et je tournai les yeux du côté de la cathédrale.
Au bout d’un instant, je vis apparaître au-dessus de la galerie la tête de trois hommes, puis le drapeau blanc s’agiter d’une manière insolite et qu’on ne pouvait pas attribuer au vent, dont l’absence était patente. Enfin, le drapeau blanc s’abaissa, disparut, et bientôt se releva changé en drapeau tricolore.
Hutin et Bard avaient fini leur besogne ; c’était à mon tour de commencer la mienne.
Ce ne fut pas long. Je visitai mon fusil pour voir si les amorces tenaient ; je le mis en bandoulière, et, en m’aidant des pieds et des mains, je parvins rapidement à la crête du mur.
Les deux militaires avaient changé d’attitude : ils étaient appuyés sur leur bêche, et regardaient avec un étonnement marqué le sommet de la tour, où flottait triomphalement le drapeau tricolore.
Je sautai dans l’enceinte de la poudrière.
Au bruit que je fis en touchant la terre, les deux militaires se retournèrent à la fois.
La seconde apparition leur semblait évidemment plus extraordinaire encore que la première.
J’avais eu le temps de passer mon fusil dans ma main gauche, et d’armer mes deux coups.
Je m’avançai vers eux : ils me regardaient venir, immobiles d’étonnement.
Je m’arrêtai à dix pas d’eux.
– Messieurs, leur dis-je, je vous demande pardon de la façon dont je m’introduis chez vous ; mais, comme vous ne me connaissez pas, vous auriez pu me refuser la porte, ce qui aurait occasionné toute sorte de retards, et je suis pressé.
– Mais, monsieur, demanda le capitaine Mollard, qui êtes-vous ?
– Je suis M. Alexandre Dumas, fils du général Alexandre Dumas, que vous avez dû connaître de nom, si vous avez servi sous la République ; et je viens, au nom du général Gérard, demander aux autorités militaires de la ville de Soissons toute la poudre qui peut se trouver dans la ville. Voici mon ordre : qu’un de vous deux, messieurs, vienne en prendre connaissance.
Et, mon fusil dans la main gauche, je tendis la main droite du côté de ces messieurs.
Le capitaine s’approcha de moi, prit l’ordre et le lut.
Pendant qu’il lisait, le sergent Ragon fit quelques pas vers la maison.
– Pardon, monsieur, lui dis-je, comme j’ignore dans quel but vous voulez rentrer chez vous, je vous prie de demeurer où vous êtes.
Le sergent s’arrêta.
Le capitaine Mollard me rendit l’ordre.
– C’est bien, monsieur, dit-il. Maintenant, que désirez-vous ?
– Ce que je désire, monsieur, c’est bien simple... Voyez ce drapeau tricolore...
Il fit un signe de tête qui signifiait qu’il l’avait parfaitement vu.
– Sa substitution au drapeau blanc, continuai-je, vous prouve que j’ai des intelligences dans la ville.
La ville va se soulever.
– Après, monsieur ?
– Après, monsieur, on m’a dit que je trouverais dans les trois gardiens de la poudrière de braves patriotes qui, au lieu de s’opposer aux ordres du général Gérard, m’aideraient dans mon entreprise. Je me présente donc à vous avec confiance, vous demandant votre coopération dans l’affaire.
– Vous comprenez, monsieur, me dit le capitaine, que notre coopération est impossible.
– Eh bien, alors, votre neutralité.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda un troisième interlocuteur paraissant sur le seuil de la porte avec un foulard noué autour de la tête, en chemise et vêtu d’un simple pantalon de toile.
– Colonel, dit le sergent en faisant un pas vers l’officier supérieur c’est un envoyé du général Gérard.
Il paraît que la révolution de Paris est faite, et que le général Gérard est ministre de la guerre.
J’arrêtai l’orateur, qui continuait de s’avancer vers la maison :
– Monsieur, lui dis-je, au lieu d’aller au colonel, priez, s’il vous plaît, le colonel de venir à nous. Je serai heureux de lui présenter mes compliments, et de lui montrer l’ordre du général Gérard.
– Est-il de la main du général, monsieur ? dit le colonel.
– Il est au moins signé de lui, monsieur.
– Je vous préviens que j’ai justement fait partie de l’état-major du général, et que je connais sa signature.
– Je suis heureux de cette circonstance, colonel ; elle facilitera, je l’espère, ma négociation près de vous.
Le colonel s’avança ; je lui remis le papier, et profitai du moment qui m’était donné, tandis que les autres militaires se groupaient à lui, pour passer entre eux et la porte de la maison.
Dès lors, j’étais seul, c’est vrai, mais j’avais affaire à trois hommes désarmés.
– Eh bien, colonel ? demandai-je au bout d’un instant.
– Je n’ai rien à dire, monsieur, sinon que l’ordre est bien signé par le général Gérard.
– Il me semble, au contraire, colonel, observais-je en riant, que c’est une raison pour que vous me disiez quelque chose.
Il échangea quelques mots avec le capitaine et le sergent.
– Que demandiez-vous à ces messieurs, quand je suis arrivé ?
– Votre neutralité, colonel. Je n’ai pas la prétention de vous intimider ni de forcer votre conscience ; si votre opinion vous entraîne vers le mouvement qui s’opère, tendez-moi franchement la main, et donnez-moi votre parole de ne pas vous opposer à ma mission ; si, au contraire, vous voulez vous y opposer, vidons cela tout de suite, et faites tout ce que vous pourrez pour vous débarrasser de moi, car je vais faire tout ce que je pourrai pour me débarrasser de vous.
– Monsieur, dit le colonel après avoir de nouveau pris langue avec ses deux compagnons, nous sommes de vieux soldats qui ont assez vu le feu pour ne pas le craindre. Dans une autre circonstance, nous accepterions donc la partie que vous nous offrez ; malheureusement, ou plutôt heureusement, ce qu’on vous a dit de notre patriotisme est vrai, et, si vous aviez la main sur notre cœur, vous pourriez le voir à l’effet que nous produit l’apparition de ce drapeau tricolore que nous regrettons depuis quinze ans... Quel est l’engagement que nous devons prendre avec vous, monsieur ?
– Celui de rentrer chez vous et de n’en pas sortir que vous n’appreniez que je suis tué ou que je viens moi-même vous relever de votre parole.
– Pour moi et mes camarades, monsieur, foi de soldat !
J’allai à lui, et je lui tendis la main.
Trois mains s’avancèrent au lieu d’une. Trois mains serrèrent la mienne avec cordialité.
– Voyons, maintenant, ce n’est point cela, dit le colonel ; quand on entreprend une besogne comme celle que vous avez entreprise, il faut réussir.
– Voulez-vous m’aider de vos conseils ?
Il sourit.
– Où allez-vous de ce pas ?
– Chez le commandant de place ; M. de Liniers.
– Le connaissez-vous ?
– Pas le moins du monde.
– Hum !
– Quoi ?
– Défiez-vous !
– Mais, enfin, si j’ai l’ordre ?.....
– Eh bien ?
– Puis-je compter sur vous ?
– Oh ! alors, naturellement... La neutralité cesse, et nous devenons vos alliés.
En ce moment, on frappa à la porte trois coups également espacés.
– Qu’est-ce que cela ? demanda le colonel.
– Un de mes amis, colonel, qui venait m’apporter du secours, si j’en avais besoin.
Puis, tout haut, je criai :
– Attendez un instant, Bard, je vais vous ouvrir... Je suis avec des amis.
Puis, me retournant vers les militaires.
– Maintenant, messieurs, leur dis-je, voulez-vous rentrer chez vous ?
– C’est juste, dirent-ils.
– J’ai toujours votre parole ?
– La parole donnée une fois ne se retire plus.
Ils rentrèrent chez eux, et j’allai ouvrir à Bard.
Comment les choses s’étaient passées avec le sacristain. – La pièce de quatre. – Bard canonnier. – Le commandant de place. – Le lieutenant Tuya. – M. de Lenferna. – M. Bonvilliers. – Madame de Liniers. – La révolte des nègres. – A quelles conditions le commandant de place signe l’ordre. – M. Moreau. – M. Quinette. – Le maire de Soissons. – Bard et les prunes vertes.
Bard était parfaitement calme : on eût dit, en le voyant sa carabine sur l’épaule, un chasseur qui vient de se faire la main en tirant à la cible.
– Eh bien, me demanda-t-il, comment vont les choses ici ?
– A merveille, mon cher ! tout est arrangé.
– Bon ! alors, vous avez la poudre ?
– Oh ! pas encore... Peste ! comme vous y allez ! Et votre drapeau ?
Il me montra du doigt le clocher.
– Vous voyez, dit-il ; n’est-ce pas qu’il fait bien dans le paysage ?
– Oui, mais comment cela s’est-il passé ?
– Oh ! en douceur. Le sacristain a d’abord fait quelques difficultés ; mais il a fini par se rendre aux raisons que lui a données M. Hutin.
– Et quelles raisons lui a-t-il données ?
– Je ne sais pas trop : je regardais la campagne... Savez-vous qu’elle est magnifique, votre vallée de l’Aisne, surtout du côté de Vauxbuin ?
– De sorte que vous n’avez rien entendu de ce qu’Hutin disait à votre homme d’Eglise ?
– Je crois qu’il lui a dit qu’il allait l’assommer s’il ne se tenait pas tranquille !
– Et où est-il dans ce moment-ci ?
– Qui ? M. Hutin ?
– Oui.
– Il doit être chez le docteur, comme il a promis.
– Alors, à merveille ! vous allez rester ici, vous.
– Bon ! qu’y ferai-je ?
– Attendez.
Bard me suivit des yeux dans le mouvement que j’exécutai.
– Ah ! le joli petit canon ! s’écria-t-il.
En effet, je me dirigeais vers une jolie petite pièce de quatre, et même, à ce que je crois, d’un modèle au-dessous, laquelle était remisée à l’abri d’une espèce de hangar.
– N’est-ce pas que c’est un charmant joujou ?
– Charmant !
– Alors, aidez-moi, cher ami.
– A quoi ?
– A mettre cette pièce en place. En cas de siège, il faut que je vous laisse de l’artillerie.
Nous nous attelâmes à la pièce, et je la mis en batterie à trente pas à peu près de la porte.
Puis je glissai la moitié du contenu de ma poire à poudre dans le canon ; je le bourrai avec mon mouchoir de poche ; sur cette première bourre, je glissai une vingtaine de balles ; puis, sur les balles, j’appuyai le mouchoir de poche de Bard et la pièce se trouva chargée.
Une fois chargée, je la pointai et l’amorçai.
– Là ! dis-je en respirant ; maintenant, voici ce que vous avez à faire.
– J’écoute les instructions.
– Combien de cigarettes pouvez-vous fumer de suite ?
– Oh ! tant que j’ai du tabac ou de l’argent pour en acheter !
– Eh bien, mon cher, fumez sans désemparer, afin d’avoir toujours une cigarette allumée ; si l’on veut entrer malgré vous et forcer la porte, invitez trois fois les gens qui voudront entrer à se retirer ; si, à la troisième invitation, ils persistent, placez-vous de côté afin que le recul de la pièce ne vous casse pas les jambes, puis approchez diagonalement votre cigarette de la lumière, et vous verrez l’effet de la mécanique.
– Bon ! dit Bard.
Bard ne faisait jamais une objection. Je crois que, si, tandis qu’il était sur la galerie de la tour, je lui eusse dit : “Bard, sautez en bas !” il eût sauté.
– Ah çà ! lui dis-je, à présent que vous avez une carabine et un canon, mes pistolets deviennent du luxe ; rendez-moi donc mes pistolets.
– Ah ! c’est vrai, dit Bard, les voici.
Il les tira de sa poche, et me les rendit.
Je les examinai de nouveau : ils étaient en bon état.
Je les glissai dans les deux basques de ma veste.
Puis je me dirigeai vers la maison du commandant de place.
Une sentinelle était dans la rue.
Je m’informai près d’elle où était le cabinet de M. de Liniers.
Elle me l’indiqua. C’était au premier étage ou à l’entresol.
Je montai l’escalier, et laissai mon fusil à la porte du cabinet.
Le commandant de place était seul avec un officier que je ne connaissais pas.
Il venait de se lever sur l’annonce qui lui avait été faite que le drapeau tricolore flottait au haut de la cathédrale.
Probablement ignorait-il encore mon arrivée ; car, au moment même où j’entrais, il demandait à l’officier des détails sur cet étrange événement.
– Pardon, monsieur le vicomte, lui dis-je : mais, si ce sont tout simplement des détails que vous désirez, je puis vous donner ces détails, et j’ajouterai même que personne ne peut vous les donner mieux que moi.
– Soit ; mais, d’abord, qui êtes-vous, monsieur ? me demanda le commandant de place en me regardant avec étonnement.
J’ai dit ma tenue : ma cravate en corde à puits, ma chemise de quatre jours, ma veste veuve de la moitié de ses boutons.
Il n’y avait donc rien d’étonnant à la question de M. le commandant de place.
Je déclinai mes nom, prénoms et qualités. J’exposai en deux mots la situation de Paris ainsi que l’objet de ma mission, et je présentai au commandant de place l’ordre du général Gérard.
Le commandant de place ou le lieutenant de roi, comme on disait alors indifféremment, lut l’ordre avec attention, et, me le remettant :
– Monsieur, dit-il, vous comprenez que je ne reconnais aucunement la suzeraineté du gouvernement provisoire. D’ailleurs, la signature du général Gérard ne présente aucun caractère d’authenticité : elle n’est point légalisée ; elle n’a pas même de cachet.
– Monsieur, répondis-je, il y a une chose qui remplacera, j’en suis sûr, d’une façon triomphante la légalisation et le cachet ; je vous donne ma parole d’honneur que la signature est bien celle du général Gérard.
Un sourire qui ne manquait pas d’une certaine ironie passa sur les lèvres de M. le commandant de place.
– Je vous crois, monsieur, dit-il ; mais je vais vous annoncer une nouvelle qui rendra toute discussion inutile : il ne doit pas y avoir en ce moment au magasin à poudre plus de deux cents cartouches.
Le sourire de M. de Liniers m’avait légèrement vexé.
– Monsieur, lui répondis-je avec la même politesse, comme vous ne savez pas au juste le nombre de cartouches qu’il y a au magasin à poudre, je vais m’en informer près des trois militaires qui sont mes prisonniers sur parole.
– Comment ! vos prisonniers sur parole !
– Oui monsieur le vicomte ; M. le lieutenant-colonel d’Orcourt, M. le capitaine Mollard et M. le sergent Ragon sont mes prisonniers sur parole... Je vais donc, comme j’avais l’honneur de vous le dire, m’informer auprès d’eux de la quantité de poudre qu’il y a dans le magasin, et je reviens vous en instruire.
Et je saluai et je sortis.
En sortant, je jetai les yeux sur le shako du factionnaire.
Il portait le chiffre du 53e...
Je jouais de bonheur. Comme on voit, la garnison de Soissons était composée du dépôt du 53e, et le 53e, on se le rappelle, avait tourné du côté du peuple au moment même où on s’emparait du Louvre.
Dans la rue, je rencontrai un officier.
– Vous êtes M. Dumas ? me dit-il.
– Oui, monsieur.
– C’est vous qui venez de mettre le drapeau tricolore sur la cathédrale ?
– Oui, monsieur.
– Marchez et ne craignez rien de nous ; les soldats se sont distribués hier des cocardes tricolores.
– Puis-je compter sur eux ?
– Vous pouvez compter qu’ils resteront dans la caserne.
– Votre nom ?
– Le lieutenant Tuya.
– Merci !
Je pris le nom du lieutenant Tuya sur mon portefeuille.
– Que faites-vous ? me demanda-t-il.
– Qui sait ? répondis-je ; si, en rentrant à l’hôtel de ville, je trouvais une seconde épaulette, vous ne m’en voudriez pas de vous l’envoyer ?
Il se mit à rire, me fit un signe de tête, et s’éloigna rapidement. En ce moment, plus rapidement encore, je vis passer près de moi l’officier que j’avais trouvé chez le commandant de place.
Il n’y avait pas de temps à perdre : sans doute, il allait porter des ordres.
J’allongeai le pas, de mon côté ; en un instant, je fus à la poudrière. Je frappai à la porte en me nommant.
– C’est vous ? me dit Bard.
– Oui.
– Bon ! je vais vous ouvrir.
– Ce n’est pas la peine... Demandez à ces messieurs combien il y a de poudre d’artillerie dans le magasin.
– J’y vais.
J’attendis. A travers le trou de la serrure, je voyais Bard se hâtant vers la maison.
Il disparut, puis reparut quelques secondes après.
– Deux cents livres ! me cria-t-il.
– A merveille ! c’est toujours cela... Maintenant, jetez-moi la clef par-dessus la porte, ou glissez-la-moi par-dessous, que je puisse rentrer sans vous déranger.
– La voici.
– Bon ! Ne quittez pas votre poste surtout !
– Soyez donc tranquille.
Et, sur cette assurance, je repris, du même pas dont j’étais venu, le chemin de la maison de M. le lieutenant de roi.
Je retrouvai la même sentinelle à la porte de la rue ; seulement, il y avait un second factionnaire à la porte du cabinet.
Je m’attendais à me voir barrer le passage ; je me trompais.
Comme la première fais, je déposai mon fusil à la porte, et j’entrai.
La société s’était augmentée de deux personnes : outre le commandant de place et l’officier inconnu, il y avait maintenant, dans le cabinet assez étroit où je venais de faire ma rentrée, M. le marquis de Lenferna, lieutenant de gendarmerie, et M. Bonvilliers, lieutenant-colonel du génie.
Ces messieurs étaient chacun dans l’uniforme de son grade, et avaient, par conséquent, les uns le sabre, les autres l’épée au côté.
J’entrai et je refermai la porte derrière moi.
A peine me trouvai-je en face des quatre officiers, que j’eus quelque regret d’avoir laissé mon fusil dehors, car je compris qu’il allait se passer là, entre eux et moi, quelque chose de grave.
J’allongeai les mains le long des basques de ma veste de chasse pour tâter si mes pistolets étaient bien dans mes poches.
Ils y étaient bien.
– Monsieur, me dit le commandant de place d’un ton assez goguenard, en votre absence, j’ai fait appeler M. le marquis de Lenferna et M. Bonvilliers, qui sont, avec moi, les autorités militaires de la ville, afin que vous puissiez exposer devant eux, comme vous l’avez fait devant moi tout à l’heure, l’objet de votre mission.
Je vis qu’il fallait prendre la conversation sur le ton où la mettait M. de Liniers.
– Mon Dieu, monsieur, lui répondis-je, l’objet de ma mission est bien simple : il s’agit tout bonnement pour moi de prendre la poudre que je trouverai dans le magasin, et de transporter cette poudre à Paris, où l’on en manque... Et, à ce propos, j’aurai l’honneur de vous dire que vous étiez mal renseigné, monsieur le lieutenant du roi : ce n’est pas deux cents cartouches qu’il y a au magasin, c’est deux cents livres de poudre.
– Deux cents livres de poudre ou deux cents cartouches, la question n’est pas là, monsieur ; la question est que vous venez prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison.
– En effet, monsieur, répondis-je, vous replacez la question sur son véritable terrain : je viens prendre la poudre d’une ville de guerre ayant huit cents hommes de garnison, et voici mon ordre.
Je présentai l’ordre du général Gérard au lieutenant de roi, qui, sans doute parce qu’il le connaissait déjà, le prit du bout des doigts, le regarda négligemment, et le passa à son voisin, lequel, après l’avoir lu, le rendit à M. de Liniers avec un léger signe de tête.
– Et, probablement, pour mettre cet ordre à exécution, en supposant que nous nous refusions à y obtempérer, vous avez une armée ?
– Non, monsieur ; mais j’ai une volonté fort arrêtée de prendre cette poudre, attendu que je me suis engagé devant le général La Fayette à la prendre ou à me faire tuer. C’est pour cela que je vous ai demandé l’autorisation de me faire ouvrir la porte de la poudrière, et que je vous renouvelle cette demande.
– Et, seul comme vous êtes, monsieur Dumas... Je crois que vous m’avez dit que vous vous appeliez M. Dumas ?
– Oui, monsieur, je m’appelle M. Dumas.
– Et seul comme vous êtes, monsieur Dumas, vous avez la prétention de me forcer à signer cette autorisation ?... Vous remarquerez, n’est-ce pas ? que nous sommes quatre.
Ce que j’avais remarqué, depuis un instant, à l’accent de plus en plus railleur de M. le commandant de place, et à la forme de sa phrase, c’est que la situation s’échauffait ; je m’étais, en conséquence, reculé peu à peu, afin de rester maître de la porte, et, tout en reculant, j’avais introduit mes mains dans les poches de ma veste, et j’avais, sans bruit, armé la double batterie de mes pistolets.
Tout d’un coup, je les tirai de mes poches, et, dirigeant les canons sur le groupe que j’avais devant moi :
– Vous êtes quatre, messieurs, c’est vrai... mais, nous, nous sommes cinq !...
Et, faisant deux pas en avant :
– Messieurs, leur dis-je, je vous donne ma parole d’honneur que, si, dans cinq secondes, l’ordre n’est pas signé, je vous brûle la cervelle à tous les quatre ; et je commence par vous, monsieur le lieutenant du roi... A tout seigneur, tout honneur !
J’étais devenu très pâle ; mais probablement que, malgré sa pâleur, mon visage exprimait une immuable résolution.
Le double canon du pistolet que je tenais de la main droite n’était qu’à un pied et demi de la figure de M. de Liniers.
– Prenez garde, monsieur, lui dis-je, je vais compter les secondes.
Et, après une pause :
– Une, deux, trois...
En ce moment, une porte latérale s’ouvrit, et une femme au paroxysme de la terreur se précipita dans l’appartement.
– O mon ami, cède ! cède ! s’écria-t-elle ; c’est une seconde révolte des nègres !...
Et, en disant cela, elle me regardait d’un œil effaré.
– Monsieur, fit le commandant de place, par respect pour ma femme...
– Monsieur, lui répondis-je, j’ai le plus grand respect pour madame ; mais, moi aussi, j’ai une mère et une sœur... J’espère donc que vous allez avoir la bonté de renvoyer madame, et que nous viderons la chose entre hommes.
– Mon ami, continuait de crier madame de Liniers, cède ! cède, je t’en supplie ! fais ce qu’on te demande, au nom du ciel !... Souviens-toi de mon père et de ma mère, massacrés à Saint-Domingue !
Je compris seulement alors ce que madame de Liniers avait entendu par ces mots : “C’est une seconde révolte des nègres !”
A mes cheveux crépus, à mon teint bruni par trois jours de soleil, à mon accent légèrement créole – si toutefois, au milieu de l’enrouement dont j’étais atteint, il me restait un accent quelconque elle m’avait pris pour un nègre, et s’était laissée aller à une indicible terreur.
Cette terreur me fut, du reste, aisée à comprendre, lorsque je sus, depuis, que madame de Liniers était une demoiselle de Saint-Janvier.
M. et madame de Saint-Janvier, son père et sa mère, avaient été impitoyablement égorgés sous ses yeux dans la révolte du Cap.
La situation, comme on le comprend bien, était trop tendue ; elle ne pouvait se prolonger.
– Mais, monsieur, s’écria le lieutenant du roi désespéré, je ne puis pourtant pas céder devant un homme seul !
– Voulez-vous, monsieur, que je vous signe une attestation constatant que c’est le pistolet sous la gorge que vous m’avez donné l’ordre ?
– Oui, oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.
Puis, se retournant vers son mari, dont elle embrassait les genoux
– Mon ami, mon ami, donne l’ordre ! répétait-elle, donne-le, je t’en supplie !
– Ou bien préférez-vous, continuai-je, que j’aille chercher deux ou trois amis, afin que nous soyons de chaque côté en nombre égal ?
– Eh bien, oui, je préfère cela, monsieur.
– Prenez garde, monsieur le vicomte, je vais sortir m’en rapportant à votre parole d’honneur ; je vais sortir lorsque je vous tiens, lorsque je puis vous brûler la cervelle à tous quatre... Je vous réponds que ce serait bientôt fait... Vous retrouverai-je où vous êtes et comme vous êtes !
– Oh ! oui, monsieur ! s’écria madame de Liniers.
Je m’inclinai avec politesse ; mais, sans céder d’une ligne !
– C’est la parole d’honneur de votre mari que je demande, madame.
– Eh bien, monsieur, dit le lieutenant du roi, je vous la donne.
– Je présume, repris-je, que cette parole engage ces messieurs en même temps que vous ?
Les officiers firent un signe de tête.
Je désarmai mes pistolets, et les remis dans mes poches.
Puis, m’adressant à madame de Liniers :
– Rassurez-vous, madame, lui dis-je, tout est fini. Dans cinq minutes, messieurs, je suis ici.
Et je sortis, prenant en passant mon fusil, que je retrouvai dans l’angle de la porte.
Je m’étais fort avancé ; je ne savais où aller chercher Hutin, et Bard gardait un poste important.
Le hasard me servit ; en mettant le pied dans la rue, je vis Hutin et l’un de ses amis qui, fidèles au rendez-vous, attendaient à dix pas de la maison : cet ami était un jeune homme de Soissons, chaud patriote, nommé Moreau.
Chacun d’eux avait un fusil à deux coups.
Je leur fis signe de venir et d’entrer dans la cour.
Ils vinrent et entrèrent, sans trop savoir de quoi il était question.
Je remontai. La parole était rigoureusement tenue : aucun de ces messieurs n’avait quitté sa place.
J’allai à la fenêtre, et je l’ouvris.
– Messieurs, dis-je à Hutin et à Moreau, ayez la bonté de dire à M. le lieutenant de roi que vous êtes prêts à faire feu non seulement sur lui, mais encore sur les autres personnes que je désignerai, s’il ne signe pas à l’instant même l’autorisation de prendre la poudre.
Pour toute réponse, Hutin et Moreau armèrent leurs fusils.
Madame de Liniers suivait tous mes mouvements et ceux de son mari avec des yeux hagards.
– Cela suffit, monsieur, me dit le lieutenant de roi, je suis prêt à signer.
Et, prenant un papier sur son bureau, il écrivit ces lignes : “J’autorise M. Alexandre Dumas à se faire livrer toutes les poudres appartenant à l’artillerie qui se trouveront dans la poudrière Saint-Jean.
Le lieutenant de roi commandant la place, Vicomte de Liniers. Soissons, ce 31 juillet 1830.”
Je pris le papier que me tendait le comte ; je saluai madame de Liniers, en lui présentant mes excuses pour la terreur involontaire que je venais de lui causer, et je sortis.
Dans la rue, nous rencontrâmes le second ami dont Hutin m’avait parlé, M. Quinette. Il venait se joindre à nous.
C’était un peu tard, comme on voit ; il est vrai qu’il devait nous quitter bientôt.
Son avis fut qu’il fallait procéder légalement, et que, pour procéder légalement, j’avais besoin d’être assisté du maire.
Je n’avais rien à dire contre la proposition. Je tenais mon ordre. J’allai chercher le maire.
J’ai oublié le nom de cet honorable magistrat. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il ne fit aucune difficulté de me suivre.
Cinq minutes après, accompagné du maire, d’Hutin, de Moreau et de Quinette, j’ouvrais avec précaution la porte du cloître Saint-Jean, non sans avoir prévenu Bard que c’était moi qui ouvrais la porte.
– Entrez ! entrez ! m’avait-il répondu.
J’entrai, et je vis la pièce en batterie ; mais, à mon grand étonnement, Bard avait complètement disparu.
Il était à vingt pas de son canon, perché sur un prunier. Il mangeait des prunes vertes !
M. le maire de Soissons. – La poudre de la régie. – M. Jousselin. – La hache de l’entreposeur. – M. Quinette. – J’enfonce la porte de la poudrière. – Sortie triomphale de Soissons. – M. Mennesson tente de me faire arrêter. – Les gardes du duc d’Orléans. – M. Boyer. – Retour à Paris. – Ces diables de républicains !
Cette fois, grâce au bon conseil de M. Quinette, il était impossible d’agir plus légalement que nous n’agissions, puisque nous procédions, comme Bilboquet, avec autorisation de M. le maire. Aussi le lieutenant-colonel d’Orcourt s’empressa-t-il de nous ouvrir la porte du magasin à poudre d’artillerie.
Ce magasin était le pavillon à droite de la porte en entrant.
Nous n’y trouvâmes, en effet, que deux cents livres de poudre, à peu près.
Je m’apprêtais à les emporter lorsque le maire les réclama pour la défense de la ville.
La réclamation était assez juste ; cependant, comme j’étais décidé à rapporter à Paris une quantité quelconque de poudre, peut-être allais-je recommencer avec M. le maire la scène que j’avais eue avec le commandant de place, lorsque le lieutenant-colonel d’Orcourt s’approcha de moi, et me dit tout bas :
– Il n’y a que deux cents livres de poudre dans le magasin de l’artillerie, c’est vrai ; mais, là dans le pavillon en face, il y a trois mille livres de poudre à la ville.
J’ouvris de grands yeux.
– Répétez donc, lui dis-je.
– Trois mille livres de poudre, là...
Et il me montra du doigt le pavillon.
– Alors, ouvrons ce pavillon, et prenons la poudre.
– Oui, mais je n’ai pas la clef.
– Et où est la clef ?
– Chez l’entrepreneur, M. Jousselin.
– Et où demeure M. Jousselin ?
– Un de ces messieurs vous conduira chez lui.
– Très bien.
Je me tournai vers le maire.
– Monsieur le maire, je ne dis ni oui ni non, quant à votre demande : si j’ai d’autre poudre, je vous laisserai vos deux cents livres ; si je n’en ai pas, je vous les prendrai... Maintenant, ne perdons pas de temps, et distribuons-nous les rôles. Mon cher monsieur Moreau, chargez-vous de nous trouver chez des voituriers de la ville une voiture et des chevaux de transport : on payera voiture et chevaux ce qu’il faudra ; seulement, que, dans une heure, ils soient ici. Aussitôt la poudre chargée, nous partons... Est-ce dit ?
– Oui.
– Allez.
M. Moreau partit ; il était impossible de mettre plus d’entrain qu’il n’en mettait.
– Bard, mon ami, vous voyez que la situation se complique : reprenez votre position près de la pièce de quatre ; rallumez votre cigarette, et plus de prunes vertes, n’est-ce pas ?
– Soyez tranquille : à peine en ai-je mangé deux ou trois, et j’ai les dents horriblement agacées !..
Aussi, pour toutes les poudres de M. Jousselin, je ne mordrais pas dans une quatrième !
– Vous, Hutin, allez chez M. Missa, afin de savoir ce qu’il a fait de son côté, et, s’il n’a rien fait, reprenez-lui la proclamation du général La Fayette ; elle peut nous être utile près des autorités civiles, qui déclineront peut-être la validité des ordres du général Gérard.
– J’y cours !
– Vous, monsieur Quinette, ayez la bonté de me conduire chez M. Jousselin.
– C’est loin.
– Bah ! qu’importe !... Avec un peu d’ensemble, ça marchera !... Dans une demi-heure ou trois quarts d’heure au plus tard, tout le monde ici !
Bard reprit son poste ; Hutin partit de son côté ; M. Quinette et moi, nous partîmes du nôtre.
Nous arrivâmes à la porte de M. Jousselin.
– C’est ici, me dit M. Quinette ; mais, vous comprenez ma susceptibilité, n’est-ce pas ? comme je suis de la ville, et que j’y reste après vous, je désire que vous entriez seul chez M. Jousselin.
– Oh ! qu’à cela ne tienne !
J’entrai chez M. Jousselin.
J’avoue que je n’étais, pour le moment, possesseur ni d’un physique ni d’un habit propres à inspirer la confiance. J’avais perdu mon chapeau de paille, je ne saurais dire où ; j’avais le visage brûlé de soleil et couvert de sueur ; j’avais la voix tantôt éclatant en notes tromboniques, tantôt filant des sons d’une ténuité presque insaisissable ; ma veste, surchargée de mes pistolets à deux coups, continuait de perdre le peu de boutons dont elle était ornée. Enfin, la poussière de la route n’avait pu faire disparaître le sang qui tachait ma guêtre et mon soulier.
Il n’était donc pas étonnant qu’en m’apercevant ainsi accoutré, et mon fusil à deux coups sur l’épaule.
M. Jousselin reculât, lui et le fauteuil sur lequel il était assis.
– Que me voulez-vous, monsieur ? me demanda-t-il.
Je lui exposai le plus succinctement possible l’objet de ma visite ; je n’avais pas de temps à perdre ; d’ailleurs, j’eusse voulu faire des phrases, qu’il y eût eu impossibilité : je ne pouvais plus parler.
M. Jousselin me fit plusieurs objections que je levai les unes après les autres ; mais, l’une levée, l’autre arrivait ; je vis que nous n’en finirions pas.
– Monsieur, lui dis-je, terminons. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner ce que vous avez de poudre dans votre magasin, pour mille francs que j’ai sur moi, et que voici ?
– Monsieur, impossible ! il y en a pour douze mille francs.
– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas recevoir mes mille francs à-compte, et accepter, pour le reste, un bon payable par le gouvernement provisoire ?
– Monsieur, il nous est défendu de vendre à crédit.
– Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner pour rien la poudre de la régie, c’est-à-dire la poudre du gouvernement, c’est-à-dire ma poudre, et non la vôtre, puisque j’ai un ordre du gouvernement pour la prendre, et que vous n’avez pas d’ordre pour la garder ?
– Monsieur, je vous ferai observer...
– Oui ou non ?
– Monsieur, vous êtes libre de la prendre ; mais je vous préviens que vous en répondrez au gouvernement.
– Eh ! monsieur, il fallait commencer par me dire cela, et la discussion serait finie depuis longtemps !
Je m’approchai de la cheminée, et m’emparai d’une hache à fendre le bois qui, depuis longtemps, me tirait l’œil.
– Mais, monsieur, s’écria l’entreposeur stupéfait, que faites-vous ?
– Monsieur, je vous emprunte cette hache pour enfoncer la porte de la poudrière... Vous la retrouverez à Saint-Jean, monsieur Jousselin.
Et je sortis.
– Mais, monsieur, cria l’entreposeur en me suivant, c’est un vol que vous commettez là !
– Et même un vol avec effraction, monsieur Jousselin.
– Je vous préviens que je vais en écrire au ministre des Finances.
– Ecrivez-en au diable, si vous voulez, monsieur Jousselin ! Tout en dialoguant, nous étions arrivés à la porte de la rue. M. Jousselin continuait de crier ; la populace s’amassait.
Je revins sur mes pas.
– Ah ! taisons-nous un peu, monsieur l’entreposeur, lui dis-je en empoignant solidement le manche de la hache.
– Au meurtre ! à l’assassin ! hurla-t-il de plus belle.
Et, me fermant la porte au nez, il la verrouilla en dedans.
Je ne voulais pas m’amuser à enfoncer la porte de M. l’entreposeur.
– Allons, allons, dis-je à M. Quinette, l’ennemi quitte la place ; en route !
Et je me mis à courir, la hache à la main, du côté de l’église Saint-Jean.
Je n’avais pas fait cent pas, que je reconnus la voix de M. Jousselin, dont les malédictions m’arrivaient à travers l’espace.
Il était à sa fenêtre, et essayait d’ameuter la population contre moi.
M. Quinette avait prudemment disparu.
Je ne l’ai revu qu’en 1851 à Bruxelles. – Si, à Soissons, je trouvai qu’il était parti trop tôt, en revanche, à Bruxelles, il me sembla qu’il restait trop tard, quand, après le 2 décembre, il attendit qu’on lui envoyât sa démission d’ambassadeur de la République...
Je ne m’inquiétai ni des cris de l’entreposeur, ni de l’attitude hostile de la population ; je continuai mon chemin vers la poudrière.
Cette fois, Bard était à son poste.
– Eh bien, me demanda le lieutenant-colonel d’Orcourt, avez-vous l’autorisation de M. Jousselin ?
– Non, répondis-je ; mais j’ai la clef de la poudrière !
Et je montrai la hache.
En ce moment, Hutin arriva.
– Eh bien, lui dis-je, votre docteur Missa, qu’a-t-il fait ?
– Comprenez-vous ! me répondit Hutin, ce chef des patriotes, il n’a pas osé mettre le nez dehors !...
C’est tout au plus s’il voulait me rendre la proclamation du général La Fayette !
– Vous la lui avez reprise, j’espère ?
– Tiens, parbleu ! la voici !
– Donnez... Bon ! Maintenant, à l’ouvrage !
– Et vous, qu’avez-vous fait ?
– J’ai cueilli cette hache à la cheminée de M. Jousselin... Nous allons enfoncer la porte de la poudrière, charger la poudre sur la voiture que Moreau amènera, et nous filerons... Comptez-vous sur Moreau ?
– Comme sur moi !... A propos, et Quinette ?
– Disparu ! évanoui ! volatilisé !... Mais, voyons, ne nous occupons plus de lui. A l’œuvre !...
Ce n’était pas chose facile, non de se mettre à l’œuvre, mais d’en venir à nos fins. La serrure qu’il fallait faire sauter se crochait dans la muraille même ; la muraille était bâtie en moellons de silex !
Chaque coup mal dirigé qui, au lieu de porter sur la serrure ou sur le bois, portait sur la muraille, faisait voler des millions d’étincelles.
C’était un brave que le lieutenant-colonel d’Orcourt. Mais, au deuxième ou troisième coup de hache, quand il eut vu jaillir les étincelles, il secoua la tête, et, se tournant vers ses compagnons :
– Ne restons pas ici, c’est inutile... Il faut être fou pour faire le métier que font ces messieurs.
Et il s’éloigna avec eux autant que les murs de l’enclos le lui permirent.
Au bout de cinq minutes, je fus obligé de passer la hache à Hutin, qui se mit à travailler la porte à son tour.
Et, comme, à mon avis, la chose n’allait pas encore assez vite, je soulevai jusqu’à la hauteur de ma tête la plus grosse pierre que je pus trouver ; puis, prenant la posture d’Ajax, je criai gare à Hutin, je lançai la pierre, et, sous ce dernier effort, la porte, déjà ébranlée, vola en morceaux.
Nous étions, enfin, devant les trois mille livres de poudre !
J’avais tellement peur qu’elles ne m’échappassent, que je m’assis sur un tonneau comme Jean Bart, et que je priai Hutin d’aller presser Moreau et ses voituriers.
Hutin partit ; c’était, de son côté, une vigoureuse nature, toute de nerfs, un chasseur infatigable, un admirable tireur, peu parleur, mais qu’il fallait voir à l’œuvre, quelle que fût cette œuvre, pour l’apprécier.
Un quart d’heure après, il revenait avec la voiture, mais sans Moreau.
Qu’était devenu Moreau ?
Moreau avait soulevé une vingtaine de jeunes gens de la ville et tout le corps des pompiers. Pompiers et jeunes gens allaient m’attendre et me faire escorte jusqu’à Villers-Cotterêts.
De plus, Moreau m’envoyait son cheval pour faire ma sortie.
Nous chargeâmes la poudre sur la voiture ; je payai le prix convenu – quatre cents francs, je crois ; nous étions libres de prendre la poste ; le voiturier devait suivre la voiture ; il la ramènerait comme il pourrait, c’était son affaire : il recevait quatre cents francs pour cela.
La poudre chargée, nous fîmes une halte chez madame Hutin. Il était quatre heures de l’après-midi, et nous étions encore à jeûn.
Bard, seul, avait mangé trois prunes.
Bard mourait d’envie d’emmener la pièce de quatre, et, moi, je mourais d’envie de lui en faire cadeau ; mais les braves gardiens de la poudrière me prièrent tant de la leur laisser, que je n’eus pas le courage de la leur prendre.
Un bon dîner nous attendait chez Hutin. Si grand besoin que nous en eussions nous le mangeâmes en hâte, et pendant qu’on attelait les chevaux de poste au cabriolet.
Enfin, à cinq heures, nous nous mîmes en route : Hutin, Moreau et Bard, derrière la voiture, dans le cabriolet ; moi, sur le cheval de Moreau, marchant le long des roues, une main à la fonte, et tout prêt à faire sauter la voiture, moi et une partie de la ville, si l’on tentait de s’opposer à notre sortie.
Personne ne nous fit obstacle ; quelques cris patriotiques retentirent même derrière nous.
Il fallait savoir gré à la population de pousser ces cris, quelque rares qu’ils fussent, car, en vérité, en 1830 on ne savait quels cris pousser.
L’endroit dangereux à franchir était la porte de la ville. Une fois que nous serions engagés sous la porte, la herse pouvait tomber devant nous, tandis qu’on nous attaquerait par les deux corps de garde.
Ces Thermopyles furent dépassées sans accident, et nous nous trouvâmes de l’autre côté de la muraille, et en rase campagne.
Nos hommes nous attendaient à cinquante pas de la porte.
Alors, seulement, je l’avoue, je respirai à pleine poitrine.
– Sacrebleu ! mon cher ami, dis-je à Hutin, rentrez donc dans la ville, et faites-nous venir une vingtaine de bouteilles de vin, afin que nous buvions à la santé du général La Fayette... Nous l’avons bien gagné !
Un quart d’heure après, nous levions nos verres, et nous buvions à la santé du général, toast que nous renvoyèrent en acclamations les habitants de la ville qui, pour assister à notre départ, encombraient les murailles.
Les vingt bouteilles vidées, nous nous remîmes en route.
A la Verte-Feuille, c’est-à-dire à moitié chemin de Soissons à Villers-Cotterêts, je laissai le cheval de Moreau chez le maître de poste ; il m’eût été impossible de rester en selle dix minutes de plus : je tombais de fatigue.
Tandis qu’on mettait quatre chevaux de poste à la charrette – car je commençais à m’apercevoir qu’avec les chevaux du voiturier nous n’arriverions jamais – je me couchai au bord d’un fossé, et je m’endormis si profondément, qu’on eut toutes les peines du monde à me réveiller au moment du départ.
Moreau, alors, reprit son cheval ; il voulait nous accompagner jusqu’à Villers-Cotterêts. Je montai à sa place dans le cabriolet, et à peine y étais-je installé, que je m’endormis de nouveau.
Je dormais depuis une heure probablement, lorsque je me sentis vigoureusement secoué.
Je rouvris les yeux ; j’avais affaire à Hutin.
– Eh ! réveillez-vous donc ! me dit-il.
– Pourquoi ? demandai-je en bâillant. Je dors si bien !
– Mais parce qu’il paraît que votre ancien notaire, M. Mennesson, a révolutionné la ville, sous prétexte que vous faites les affaires du duc d’Orléans – et on ne veut pas nous laisser passer.
– Moi, les affaires du duc d’Orléans ?... Ah çà ! mais il est fou ou saoul ?
– Fou, soit ; mais, en attendant, il paraît qu’il va falloir en découdre.
– En découdre ! et avec qui ?
– Avec les gardes de la forêt d’abord.
– Avec les gardes de la forêt ? Entendons-nous... Comment faudra-t-il en découdre avec les gardes de la forêt, qui sont au duc d’Orléans, parce que je fais les affaires du duc d’Orléans ?
– Oh ! moi, je n’y comprends rien... Je vous préviens, voilà tout. Maintenant que vous êtes prévenu, marchons.
J’achevai de me réveiller. Nous étions au bas de la montagne de Dampleux, et c’était un de mes amis de Villers-Cotterêts qui était accouru nous avertir de ce qui se tramait contre nous.
J’appelai Moreau, qui composait à lui seul toute notre cavalerie.
– Moreau, lui dis-je, faites-moi le plaisir, pour achever votre cheval, de le mettre au galop, et d’aller voir jusque chez Cartier ou même jusque chez Paillet, ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on nous annonce.
Si vous rencontrez M. Mennesson, prévenez-le que j’ai deux balles dans mon fusil, et que, s’il ne veut pas faire connaissance avec elles, il se tienne hors de portée.
Moreau partit au galop ; je me mis à l’avant-garde avec Hutin et six ou huit hommes qui me parurent prêts à tout et je laissai Bard avec les vingt-cinq ou trente autres, pour faire escorte à la voiture ; après quoi, nous continuâmes notre chemin.
Au bout de dix minutes, nous vîmes revenir Moreau. Il y avait, en effet, un attroupement devant la porte de M. Mennesson ; M. Mennesson pérorait au milieu de l’attroupement. mais Moreau s’était approché de lui, lui avait parlé à l’oreille, et il avait disparu.
Restaient les gardes, que l’on disait commandés par un ancien officier nommé M. Boyer.
Cette résistance des gardes commandés par M. Boyer me paraissait d’autant plus étonnante que les gardes, comme je l’ai dit, étaient attachés à la maison d’Orléans, pour laquelle on m’accusait de faire des émeutes en province, et que M. Boyer, ancien officier destitué par la Restauration, devait tout à M. le duc d’Orléans.
Nous arrivâmes à la porte de Paillet ; nous étions attendus comme la première fois ; le souper était servi ; nous l’expédiâmes rapidement. Tous nos hommes soupaient dans la cour de Cartier.
Cependant, comme nous nous attendions à être attaqués d’un moment à l’autre, chacun soupait avec son fusil entre les jambes.
Le souper se passa sans encombre.
Pendant que nous étions à table, on avait renouvelé les chevaux du cabriolet et de la charrette. Vers dix heures du soir, nous nous remîmes en route, escortés, cette fois, par la garde nationale tout entière de Villers-Cotterêts.
Nous nous étions séparés avec force embrassades et poignées de main de notre escorte de Soissons, qui avait fait six lieues en moins de quatre heures.
Arrivé au haut de la montagne de Vauciennes, et comme je nageais à plein corps dans ce bon sommeil dont Saverny reproche avec tant de mélancolie au bourreau de l’avoir tiré, je fus une seconde fois secoué par Hutin.
– Alerte ! alerte ! me dit-il.
– Quoi ?
– M. Boyer vous demande ; il veut se battre avec vous.
– Bon ! Et où est-il ?
– Me voici ! dit une voix.
Je me frottai les yeux, et je vis un homme de trente-cinq à quarante ans, sur un cheval ruisselant d’écume. Je descendis.
– Pardon, monsieur, lui demandai-je, mais il paraît que vous désirez me parler ?
– Monsieur, me dit le cavalier avec une grande animation, vous m’avez insulté ?
– Moi ?
– Oui, vous, monsieur ! et vous allez, j’espère, me rendre raison !
– Raison de quoi ?
– De ce que vous avez dit que j’étais saoul ou fou !
– Attendez donc, j’ai dit cela de quelqu’un, c’est vrai, mais de qui donc l’ai je dit ?
– Eh ! parbleu ! s’écria Hutin, vous l’avez dit de M. Mennesson !
– Vous voyez, monsieur, je ne l’ai pas soufflé à M. Hutin... Avez-vous un autre motif de me chercher querelle ?
– Aucun, monsieur.
– Dans ce cas, ce n’était guère la peine de me réveiller.
– Monsieur, je croyais...
– Le croyez-vous encore ?
– Non, puisqu’on me dit le contraire.
– Eh bien, alors !
– Bon voyage, monsieur.
– Merci !
Et M. Boyer fit faire à son cheval un tête à la queue, et reprit au galop le chemin de Villers-Cotterêts.
Bien souvent nous nous rencontrâmes depuis, et nous rîmes du malentendu.
Mais, pour le moment, j’avais autre chose à faire que de rire. Je laissai à Bard la garde de la poudre, je remontai dans le cabriolet, je chargeai Hutin de payer les relais, je me rendormis, et ne me réveillai que dans la cour du maître de poste du Bourget.
Il était à peu près trois heures du matin. » Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIe arrondissement. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement. En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, il reçut, auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. Il fut député du 15 juin 1835 au 3 octobre 1837, du 4 novembre 1837 au 2 février 1839, du 2 mars 1839 au 12 juin 1842, du 9 juillet 1842 au 6 juillet 1846, du 1er août 1846 au 24 février 1848, dans l’opposition dynastique, puis du 23 avril 1848 au 26 mai 1849 dans le Centre. Nous empruntons au Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, d’Adolphe Robert et de Gaston Cougny la notice suivante, reproduite sur le site de l’Assemblée nationale : « Député de 1835 à 1848, représentant en 1848, né à Amiens (Somme) le 7 septembre 1802, mort à Paris le 15 juin 1881, fils du conventionnel Nicolas Marie Quinette, il suivit, à l’âge de treize ans, son père en exil, et rentra en France quelques années après. Il prit part à la révolution de 1830, fut décoré de Juillet, devint maire de Soissons (1832), conseiller général de l’Aisne, et brigua en 1835 les suffrages des électeurs censitaires : élu, le 15 juin, député du 5e collège de l’Aisne (Vervins) par 224 voix (282 votants, 408 inscrits), en remplacement du général Sébastiani démissionnaire, il prit place à gauche et vota avec l’opposition dynastique. Il obtint sa réélection, le 4 novembre 1837, par 260 voix (278 votants, 491 inscrits), puis, le 2 mars 1839, par 298 voix (454 votants), se prononça notamment pour l’adjonction des capacités au cens électoral, pour les incompatibilités parlementaires, contre la dotation du duc de Nemours. Il fut encore réélu, le 9 juillet 1842, par 350 voix (424 votants, 591 inscrits), contre 66 à M. Godelle, et, le 1er août 1846, par 358 voix (365 votants, 665 inscrits). Il repoussa l’indemnité Pritchard, combattit la politique du ministère Guizot et traita principalement à la tribune de la Chambre les matières administratives ; on doit à son initiative, l’établissement des trottoirs dans les villes. Après la révolution de Février, M. Quinette de Rochemont fut élu (23 avril 1848) représentant de l’Aisne à l’Assemblée constituante, le 2e sur 14, par 123 394 voix (130 363 votants, 154 878 inscrits). Il vota pour le bannissement de la famille d’Orléans et se montra favorable à la politique modérée. Ayant été nommé, le 15 juin, ministre plénipotentiaire en Belgique, il remplit ces fonctions jusqu’au coup d’Etat du 2 décembre 1851, fut remplacé par le duc de Bassano, hésita quelque temps à se rallier à l’Empire, et se décida à accepter, en 1854, le titre de conseiller d’Etat. M. Quinette de Rochemont a été admis à la retraite en cette qualité le 12 décembre 1873. Commandeur de la Légion d’honneur du 4 août 1867. » Il épousa d’Aigremont, Françoise, Louise, Caroline (1815-1889), et dont il eut deux fils, Emile, Théodore, né le 19 août 1838, décédé en 1870, chevalier de la Légion d’honneur ; Ernest, Gabriel, lui aussi chevalier de la Légion d’honneur ; Clémentine (1834-1886). Etat supplémentaire et définitif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat supplémentaire et définitif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, Le Moniteur universel 2 mai 1831 ; Archives nationales F/1dIII/37, Commission des récompenses nationales, (ancien) XIIe arrondissement, état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette Commission, du 8 octobre 1830 au 31 août 1831 par la mairie du (ancien) XIIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) XIIe arrondissement et liste supplémentaire des décorés de Juillet ; Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867 ; Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, d’Adolphe Robert et de Gaston Cougny sur le site Internet de l’Assemblée nationale.