Rey-Garnier

Biographie


Né vers 1808 à Lyon (Rhône). Il déposa un dossier devant la Commission des récompenses nationales instituée après la Révolution de Février, et qui nous donne quelques indications sur sa participation à la révolution de Juillet. Il adressa, en effet et par l’intermédiaire de son ami Jules Ganache, le 3 avril 1848, la lettre suivante à cette Commission : « Républicain au collège, j’ai parcouru depuis ce moment toutes les phases de mon existence en offrant à cette sainte cause ma vie en juillet et en juin. Plus tard comme commerçant, je n’ai jamais hésité entre mes intérêts et mon devoir. J’ai constamment sacrifié les premiers. Dans la lutte que j’ai soutenue contre les hommes qui imitant en tout le gouvernement personnel, dominaient en tyrans notre pays, j’ai négligé mon avenir. Aussi ne suis-je pas plus avancé qu’il y a quatorze ans. Aujourd’hui comme en Juillet, j’aurais gardé le silence sur ma vie politique et si je soumets cette notice c’est que, débordé par les républicains du lendemain, il faut pouvoir continuer la lutte en indiquant aux hommes appelés à guider notre avenir républicain ceux sur lesquels ils peuvent et doivent compter. Je vais rappeler succinctement ma participation à la révolution de 1830, en rapportant un fait que je n’ai vu relaté nulle part. Mêlé au premier mouvement du mardi, je suivis la marche de l’émeute. Le lendemain, premier jour de la révolution, je me trouvai le matin au milieu des insurgés sur la place de l’Hôtel de ville, au moment où il fut question d’aller chercher des armes rue Saint-Pierre-aux-Bœufs. Je traversai le pont d’Arcole à la tête d’une forte colonne. Arrivés à l’endroit indiqué, nous ne trouvâmes pas d’armes. Dans le but de nous diviser, la police fit courir ce bruit, que nous avions pris au sérieux. Nous débouchâmes alors sur la place du parvis de Notre-Dame. Là, le peuple faisait des rondes autour du drapeau blanc livré aux flammes. Les moments étaient précieux. Je fis une allocution au peuple et lui parlai du drapeau tricolore pour remplacer celui du pouvoir qui allait tomber. Prenant alors mon chapeau, je provoquai une souscription pour pourvoir légalement à l’acquisition du drapeau républicain. Aller chez le marchand de nouveautés, au coin de la rue de la Juiverie et de la Limace, frapper à sa porte, lui garantir la tranquillité en nous laissant entrer trois seulement chez lui, fut l’affaire d’un instant. Trois drapeaux tricolores furent aussitôt faits que demandés. Le premier fut remis à un ouvrier typographe, dont j’ai ignoré le nom ; le second à un nommé Petit-Jean (voir Petit-Jean, Simon, Dieudonné), qui me remit son adresse, portant Petit-Jean, jurisconsulte ; enfin, ayant trouvé une grande gaule, j’y fixais le troisième. Le peuple s’impatientait et ses cris devenaient formidables. Bientôt ces cris se changèrent en cris de joie et d’allégresse. Le drapeau aux nobles couleurs paraissaient aux yeux de cette foule. Je n’oublierai jamais ce moment, qui fut le plus beau de ma vie. Au milieu de la foule, où j’étais en quelque sorte porté, j’arrivai au bas des tours Notre-Dame. Là, accompagné de plusieurs ouvriers, je parvins au sommet de la tour, où je fixais le drapeau tricolore, aidé de ceux qui m’avaient suivi. En ce moment la garde royale sortait du Louvre. Nous descendîmes alors précipitamment pour rejoindre nos frères qui étaient sur la place de Grève. Je restais au milieu des combattants jusqu’au jeudi, au moment où nous vînmes occuper l’Hôtel de ville avec les combattants du Louvre. Après les quelques paroles échangées entre le général Dubourg et le lieutenant-général, nous quittâmes avec quelques amis un lieu où ceux qui s’étaient battus pour la république ne devaient plus trouver le lendemain que des royalistes. Parti de Paris, quelques jours après comme voyageur, je fus chargé en 1831 par Raspail de lui faire des abonnements à son Ami du peuple. Je fus alors signalé par le préfet du département de l’Aisne à ses collègues des départements voisins comme homme dangereux et propagateur de mauvaises doctrines. A l’époque du procès de Desirabode, je me portai témoin des scènes odieuses dont les jeunes gens qui tentèrent de planter l’arbre de la liberté furent victimes. Me Dupont, l’avocat de Desirabode vint me complimenter sur ma déposition, qui évita quelques mois de prison de plus à l’accusé. Le 5 juin me trouva à la tête de l’immense colonne de jeunes gens qui furent au convoi du général Lamarque. Au boulevard des Italiens, j’arrachais des mains d’un sergent de ville l’épée avec laquelle il venait de blesser un jeune homme des écoles ; elle était teinte de son sang et après l’avoir cassée sur mon genou, je montrais à mes frères que ce sang demandait vengeance. A la porte Saint-Martin, deux de mes camarades de pension, les frères Cognard, aujourd’hui directeurs de la porte Saint-Martin, m’adressèrent des supplications pour venir auprès d’eux et quitter la position compromettante où je m’étais placé. Sourd à leurs prières, je continuai à montrer au peuple l’épée teinte du sang d’un de nos frères. Arrivé au boulevard Bourdon, la colonne fut mise en désarroi par la cavalerie. Je suivis le rassemblement jusqu’au pont, où furent prononcés les discours. Je partis après celui du général polonais. Jugeant le temps précieux de rentrer dans Paris et de réunir mes amis, je traversai le pont et là, arrêtant un cabriolet bourgeois qui passait, j’enjoignis au propriétaire l’ordre de me conduire à l’entrée de la rue de la Monnaie, ce qu’il fit, dominé par l’étonnement que je lui causais. Monter dans ma chambre, prendre des armes, aller au restaurant où étaient mes amis politiques, les entraîner sur la place Royale, où commençait à se former le plus fort rassemblement des insurgés fut le résultat de peu d’instants. Ramenés par le cours des événements passage du Saumon et rue Bourg-Labbé nous nous tînmes une partie de la nuit dans ce quartier. Bientôt le centre d’actions s’établit hôtel Jabac, où je pris un moment de repos dans la loge du portier, où je m’occupais à faire des cartouches. Le lendemain matin, à 7 heures et demie, je fus envoyé en reconnaissance, le fusil sur l’épaule, me dirigeant vers la rue Saint-Honoré, lorsqu’au coin de la rue des Prouvaires une femme de la halle m’engagea à me retirer, vu que la garde nationale et la troupe de ligne se dirigeaient sur la porte Saint-Martin ; au même instant, le bruit du tambour vint me confirmer l’avis officieux que je venais de recevoir. Je rentrai au milieu de la barricade Saint-Merri. Vous connaissez les détails de la lutte acharnée où trop de patriotes succombèrent et où notre pauvre Jeanne (voir Jeanne, Eugène, Charles, Prosper) fut fait prisonnier. Je ne dus mon salut qu’au hasard ; je quittai l’habit que je portais et me mêlai aux commis de la maison de rouenneries de Savoie frères, rue Saint-Martin. Le lendemain, je rentrai chez mon patron, M. Boucher, marchand de papier en gros, rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois ; cet homme, philippiste enragé, me menaça de me faire jeter en prison, menace que je reçus avec promesse que s’il l’exécutait je lui brûlerais la cervelle. Intimidé de cette menace, il me fit mon compte et me dit que, ne voulant pas de révolutionnaire chez lui, il m’enjoignait l’ordre de quitter sa maison sur-le-champ. Je dus me soustraire aux poursuites de la police, mon homonyme et ami, Alexandre Rey, aujourd’hui gouverneur de l’Hôtel de ville, enlevé grièvement blessé sur le champ de bataille, me sauva du Mont-Saint-Michel. Ayant appris son arrestation, je fis instruire les commis de la maison que je quittais qu’ils eussent à dire que j’étais arrêté. Rey et moi étant voyageurs, la supposition était facile à établir. Pendant deux mois, je restais caché chez mon beau-père, M. Miger, homme de lettres, sous-chef au ministère de l’Intérieur, destitué en 1835 par le comte d’Argout à l’occasion d’une pièce de vers qu’il lut à la Société philotechnique dont il était membre. Mon embarras fut immense pour retrouver un emploi dans la papeterie. Je dus alors aux bons services de M. Lefèvre-Mahon, marchand de papier rue Saint-Denis, de trouver à représenter la Société industrielle, présidée par M. Vérat, fabricant de plaqués. En avril 1833, je quittais Paris pour me marier et prendre un établissement de papeterie à Chartres ; entrant dans une famille honorable, je fis franchement l’exposé de mes opinions politiques, seulement je compris que mon devoir était de rester digne de mon passé tout en ménageant les susceptibilités de ma nouvelle famille. La lutte changeait de caractère mais ne demandait pas moins d’énergie. Au milieu d’un pays où l’égoïsme dominait les idées politiques, il fallait de longues années pour rendre sur ce nouveau terrain des services à la cause pour laquelle j’avais exposé plusieurs fois ma vie et ma liberté. En 1840, je formais des relations amicales avec le rédacteur de la feuille de l’opposition ; par lui, j’appris à connaître le pays. Aussitôt, j’entrais dans la lutte sans ménagement pour mes intérêts. Je le fis passer au conseil municipal, à la grande colère des Chasles ; dès ce jour j’eus pour ennemis déclarés Chasles père et Chasles fils député. Ces messieurs se vengèrent, en me retirant une partie des fournitures d’administrations et la clientèle de leurs amis. Dans les diverses élections qui suivirent, je les combattis à outrance et souvent mon zèle contribua à nous donner la victoire. A la nouvelle du banquet du Château-Rouge, je crus qu’une manifestation de ce genre à Chartres devait relever l’opposition si longtemps comprimée par le despotisme des Chasles. Mon projet trouva de la résistance et ce n’est que dans les derniers jours de septembre que je parvins, aidé de quelques amis, à jeter les bases de ce banquet qui devait faire trembler notre pritchardiste. MM. Marescal et Barthélemy, commissaires actuels du gouvernement provisoire me félicitèrent sur la fermeté et le courage dont j’avais fait preuve en cette circonstance ; l’ami Pagnerre lui-même me remercia de mon dévouement. Les journées de Février devaient me trouver à mon poste. Le vendredi matin à 11 heures, la diligence nous aposta les premières nouvelles, l’anxiété était extrême, je me présentai en costume d’artilleur de la garde nationale au conducteur et lui demandais la vérité sur les événements de la capitale. La veille, la police avait signifié au conducteur de ne rien dire. Il me donna son carnet sur lequel se trouvait copiée la première proclamation, celle du gouvernement provisoire. Aussitôt que mes yeux eurent vu ces noms si chers aux patriotes, j’embrassai le conducteur, devant la foule étonnée. Alors je montais sur l’impériale et là je lus cette proclamation en criant Vive la nation ! Le lendemain à 6 heures et demie du soir, cent gardes nationaux et le peuple attendaient la diligence. Aussitôt arrivée, elle fut entourée et là le conducteur me remit le premier numéro du journal la République et je fis comme la veille, je montais sur l’impériale, proclamais la république et ses premiers décrets (un artilleur m’éclairait, il faisait nuit). Là, s’arrête la série des faits principaux que j’ai à présenter à la Commission des récompenses nationales. J’ai quarante ans, Lyon est ma ville natale, jeune encore j’étais emmené loin de mon pays par mes parents, la proscription publique venait de la frapper, mon beau-père avait proclamé Napoléon II à Lyon pendant les Cent-Jours ; quand la duchesse d’Angoulême entra dans Lyon, le signal fut donné et des forcenés se ruèrent sur les appartements que vous venions de quitter. Bientôt, tout fut brisé. Heureusement que, par notre fuite, le massacre ne put nous atteindre. J’ai quatre enfants, trois garçons et une fille ; l’aîné âgé bientôt de quatorze ans, qui a écrit cette notice sous ma dictée, le second douze ans et demi, le troisième quatre ans et demi et ma fille a huit ans. Mes moyens ne me permettant pas de faire donner une éducation complète à mes fils aînés, ils ont suivi les cours de français au collège, où ils sont regardés comme de bons sujets et de bons élèves. L’aîné surtout est très souvent le premier en mathématiques. Aujourd’hui, je mets mon fils aîné au service de la république, n’ayant rien à lui offrir après mon dévouement. Les affaires, bonnes pour moi jusqu’à ce jour, devenues mauvaises pour tous, peuvent, ne trouvant aucun appui dans les circonstances actuelles, amener ma ruine. Je ne me plaindrais pas, ce qui peut sérieusement me préoccuper c’est que mon caractère bien connu d’agitateur et de républicain n’amène dans ce pays où tout est marqué au sceau de l’égoïsme, de la peur et de la réaction, des idées de vengeance dont les lâches sont seuls capables. Déjà, des menaces m’ont été faites pour avoir proclamé la république. Seul, je les attendrais avec ma carabine, mais j’ai une famille. Je m’arrête là, les larmes mouillent mes yeux. Qui donc ne gémirait pas quand on voit l’audace des hommes repus, satisfaits d’hier tout prêts à reprendre leurs positions. J’ai foi dans l’avenir, la république ne périra pas parce que la France n’attend pas sa force de notre misérable département mais il n’en faudra pas moins une surveillance constante des hommes et des chose pour arrêter la trahison. Acceptez, citoyens, mon salut fraternel. P.S. : Vous demandez des certificats. Je vous fournirai tous ceux que vous demanderez. Aujourd’hui, comme répondants, je vous présente Thomas du National, notre vieil ami Flottard, Alexandre Rey, Recurt, Pagnerre et Fougeau notaire à Sainville, témoin de ma participation au 5 juin. Les frères Cognard, directeurs du théâtre de la porte Saint-Martin, et enfin tous mes amis politiques. » Il fut recommandé par la Commission pour une mention honorable à paraître dans le Moniteur. Il demeurait à Chartres en 1848. Archives de la préfecture de police AA 410.

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