Saint-Denis, Etienne aîné

Biographie


Né vers 1807 à Blois (Loir-et-Cher). Il s’illustra rue Saint-Denis, rue de Cléry et au Palais-Royal. Il déposa un dossier à la Commission des Réclamants ([ancien] IIIe arrondissement), sise 10, rue Bourg-Labbé puis 6, rue Dalayrac, afin d’obtenir la Croix de Juillet. On trouve trois lettres écrites par lui à cette Commission. La première, une lettre en date du 26 septembre 1831 : « […] Je suis sans esprit, je le sais. Mon éducation fut bien négligée car je ne manque pas de disposition mais je fus toujours malheureux, ma condition et le sort le veulent […] Avez-vous pris votre voisin au collet, en lui disant : “Remarquez, monsieur, ce que je viens de faire. Je demeure telle rue, tel numéro et m’appelle untel ; si on m’en demande raison à la Commission (chose à laquelle on pensait le moins du monde dans le moment) vous me servirez de témoin. Donnez-moi votre adresse, je vous prie” Qui, monsieur, aurait fait cela ? qui donc y aurait pensé ? On se serait fait rire au nez. Ainsi de là je conclus que de personnes complaisantes on peut se fournir des preuves. Des preuves ? après une bataille non c’est sur le champ que les braves sont notés ; on ne va pas leur demander leurs preuves. Souvent celui qui pourrait le plus en donner n’existe plus. La Croix de Juillet m’est bien chère mais je la veux sans tache, comme les journées qu’elles représentent et non à une complaisance, que la conscience repousse comme déshonneur. Je ne me cacherai pas de vous dire, monsieur, que j’ai acheté une Croix de Juillet et du cordon, pour mettre non à ma boutonnière, j’aurais trop peur de l’avilir ! Si je la portais sans permission, je m’en trouverais indigne. Mais bien pour décorer un partie du manuscrit brûlée (sans doute un buste de Napoléon ?, N.D.A.) elle est sur sa poitrine et le cordon lui sert de collier. Elle ne pouvait être mieux placée que sur le cœur de celui qui fut le favori de la gloire et de la victoire. Là, tous les soirs et matins, je lui adresse ma prière, je l’adore, la respecte et je me dis son plus fidèle serviteur. Voilà l’homme du peuple qui vit hier sur le boulevard un dernier appel aux réclamants de cette auguste récompense, valeur inestimable et dont beaucoup ne connaissent pas le prix. Et qu’il fallait s’adresser ici ; je viens, me voilà. Dans les trois jours, j’ai cherché la mort ; ma position critique me le dictait. Orphelin, sans connaissance ni parents, sans argent, sans pain, bientôt sans asile, je la désirais, sans aller cependant à tête perdue. Je fis mon devoir, c’est tout. Je pourrais en donner des preuves mais il me semble dans une affaire semblable qu’on ne peut croire ce qu’on allègue pour tel mais je dirais vous pouvez me croire, que la porte Saint-Denis, le Palais-Royal et les Tuileries pendant trois jours et deux nuits m’ont vu me servir d’armes meurtrières contre les ennemis de la France. Il me reste aujourd’hui vingt balles. Je vis les derniers moments de plusieurs de mes amis. Je fus le frère d’armes du vaillant Gavarey (voir Gavaret, Louis, Dominique, Jules), élève de l’Ecole polytechnique, ainsi que de la brave Victorine (voir Gaudin, Césarine, Joséphine, femme Ouvrard, connue sous le nom de Victor), connue à la Bourse sous le nom de Victor et autres que je ne connais pas. Je fis trois jours des patrouilles après les trois journées et tout cela sans reposer. Vous me croirez si vous voulez. La révolution de Juillet m’est trop chère et puis le dire elle me coûte trop pour ne pas en désirer la récompense et c’est vous monsieur que j’interroge pour savoir si je dois y prétendre ou non. Je suis loin de me vanter de la mériter mais je suis Français, j’ai travaillé pour la liberté, ne dois-je pas être un de ses enfants ? J’attends votre réponse, monsieur, rue Neuve-Saint-Eustache n° 52, Etienne Saint-Denis, de Blois, ouvrier sans ouvrage depuis vingt-sept mois, il travaille souvent pour cinquante centimes par jour. Jugez de sa vie. Cependant je puis donner tous les renseignements que l’on peut désirer. » Une deuxième lettre ainsi rédigée et en date du 29 septembre 1831 : « A mon arrivée, je trouve une lettre qui m’invite de votre part à donner premièrement le détail de ma conduite dans les trois journées de 1830. Deuxièmement de tâcher de retrouver les personnes qui pourraient l’attester. Croyez-vous, monsieur, que moi, Etienne Saint-Denis arrivant à Paris, ayant pour toute connaissance que le maître de l’hôtel où je logeais, qui grâce à Dieu me promena d’une fière force pendant trois mois, pour me faire dépenser six cents francs et la perte de deux montres or et argent qui me furent volées chez lui pendant la nuit. Je le répète, monsieur, c’est là toute ma connaissance que je possédais au moment des journées de 1830 et je n’en ai aujourd’hui guère plus que le propriétaire de la maison où je suis depuis treize mois. Et bien, monsieur, cette seule connaissance je ne sais si elle se rappelle que le 29 juillet à 2 heures, sortant d’échapper à une mort presque inévitable (j’étais entre deux feux au Palais-Royal), la figure dégoûtante de sueur et de sang, un sabre pendu à mon poignet droit et mon fusil chargé je me trouvais à sa porte. Là il me fit entrer dans sa salle à manger, où j’ai trouvé cinq messieurs fort bien vêtus, qui faisaient un bon dîner auquel ils m’invitèrent. Là je pris un verre de vin et un peu de pain, dont j’avais grand besoin, et retournais où mon devoir m’appelait… Pour la troisième fois, je le répète, c’est la seule connaissance que j’ai et d’ailleurs j’en aurais d’autres il est fort probable qu’elle ne se serait peut-être pas trouvée où j’étais et je ne pouvais prévoir qu’un jour il me faudrait des preuves sans quoi… Je n’aurais pas fait ni suivi l’exemple de ceux qui les achètent… mais je n’ai pas d’argent, même pas de pain, et je suis misérable. C’est assez tour que ma parole ne soit ni crue, écoutée et cependant je jure sur l’être suprême qui connaît mon cœur, je fus pendant deux et trois nuits, les armes à la main. Je fus le frère d’ armes du vaillant Gavarey (voir Gavaret, Louis, Dominique, Jules), élève de l’Ecole polytechnique, du malheureux Beaumarchais Nunès (je ne l’ai pas retrouvé), qui eut la jambe traversée d’une balle à la porte Saint-Denis à mes côtés (il ne se battait pas), de Convenance (voir Convenance, Théophile) actuellement brigadier dans les lanciers d’Orléans, je ne sais où ; M. de l’O partie du manuscrit brûlée, que je n’ai jamais revu, et enfin de la victime François Boula... partie du manuscrit brûlée, mort à Blois mon pays et le sien le 30 décembre 1830 par suite d’une balle dans la cuisse. Il ne donnera pas de preuves lui et les autres que je n’ai jamais vus qu’à la porte Saint-Denis, au Palais-Royal et rue Montmartre. Où aller les chercher ? Et combien de vrais vainqueurs se trouvent dans ma position... Mais ils sont ouvriers. Oui, monsieur, on peut avec raison répéter ce qu’on m’a dit à moi : “Vous vous êtes exposés de tout cœur et les récompenses sont à la boutonnière de ceux qui vous maudissent.” Ne croyez pas, monsieur, que je me flatte de l’avoir méritée ; loin de moi cette vanité ; je n’ai fait que mon devoir, pas davantage ; mais je fais une juste réclamation en voyant briller cette croix si chère sur le cœur de ceux qui nous auraient bien arraché la figure et qui, maintenant que le danger est passé, sont les premiers à demander la récompense due aux ouvriers plus qu’à tout autre. Les croix, selon mon jugement, devaient être données aux blessés seulement (comme victimes, car beaucoup ne se sont pas battus) et à tous ceux qui ont été vus les armes à la main. En conséquence, je fais partie des vrais Français. Comme je me trouve être du nombre voilà pourquoi je la réclame. Mais je la désire aussi pure que les trois jours, c’est-à-dire sans en avoir à rougir. Veuillez me dire, monsieur, si l’aveu de M. Hamel, restaurateur, rue du Bouloi n° 16, peut suffire, c’est toute ma connaissance. Si son certificat, signé du commissaire du quartier peut-être valable, veuillez me le faire dire ; dans le cas contraire, je me vois forcé de renoncer à la prétention de la seule chose que j’ai fortement ambitionnée avec ardeur. Quant au détail de ma conduite, il est facile à concevoir. Lorsque je dis : “J’ai fait mon devoir, c’est tout” C’est celui d’un Français. Les phrases sont belles, monsieur, mais l’action valait encore mieux. Je ne puis en dire davantage, je craindrais d’être trop vain ou trop modeste à vos yeux. Dans la crainte de l’un et de l’autre, sans aimer le juste milieu, j’y reste. Pour faire voir que je ne suis ni un intrigant ni un mauvais sujet, je joindrai au certificat tous mes papiers, qui sont, je peux m’en vanter à mon grand avantage et, vanité à part, j’ai toujours tout fait pour les mériter. En attendant votre réponse sur cette présent, je vous prie d’agréer, etc. » A la fin de sa lettre, il donnait les noms d’Hamel, demeurant 16, rue du Bouloi et celui du beau-père de Nunes, qui demeurait 13, galerie Vivienne, comme les personnes auprès desquelles on pouvait prendre des renseignements. Cette dernière lettre enfin, qu’il fit parvenir à la Commission, en date du 5 octobre 1831 : « Puisque ma demande n’a servi qu’à grossir le paquet du panier, qu’on n’a seulement pas daigné répondre à un ouvrier : oui ou non, il se permet de venir déposer en votre bureau les restes de la révolution dont il fut un des membres : ce sont une vingtaine de balles, rondes, carrées et pointues, faites par lui-même. Il en avait deux cents, c’est ce qui lui reste ; il vous les donne ; il craint de n’être pas digne de les avoir aujourd’hui ; il craindrait d’être tenté par elle d’un pouvoir magique qui pourrait lui faire faire des sottises. C’est une preuve cela. Peut-être pourrais-je en donner d’irrécusables mais je n’ai pas d’habits, on ne saurait les écouter. Voilà, monsieur, le dernier mot de celui qui vous a dérangé. Il en est fâché et malgré son esprit très borné il vous prie de le croire de tout cœur votre serviteur. » Il demeurait 52, rue Neuve-Saint-Eustache puis 9, rue de l’Arbre-Sec hôtel du Maine puis à Nantes, où il était employé aux douanes en 1831. Archives de la préfecture de police AA 413.

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