Stuart, Cooper-Aben

Biographie


Ecossais, né le 11 avril 1801 en Ecosse. Ancien lieutenant de cavalerie, devenu marchand brasseur. Killiam Weiss, Charles, qui se battait sous ses ordres, était à ses côtés quand il fut tué le 28 juillet rue de la Mortellerie. Stuart fit parvenir, le 3 février 1831, à la Commission des récompenses nationales le récit suivant de sa participation aux combats des trois journées : « En réponse à la demande que vous venez de me faire, j’ai l’honneur de vous exposer les faits suivants. Dès la promulgation des infâmes ordonnances de juillet, je brûlai du plus vif désir de voir renverser le pouvoir despotique qui venait de les publier. L’après-midi du lundi, je me suis rendu au Palais-Royal, où déjà quelques groupes de citoyens s’étaient formés. Je leur représentais que les chaînes de l’esclavage étaient forgées et qu’elles seraient rivées dans quelques jours, mais que l’abolition de la dynastie de Charles X était le seul moyen de garantir aux Français leur future indépendance. Le mardi, j’exprimai plus ouvertement et avec plus d’assurance cette vérité incontestable et je cherchai à vaincre la morne stupeur dont chaque cœur paraissait frappé par ce coup d’Etat. Le mercredi, mon bras confirma mes discours. Je scellai dans le sang de nos oppresseurs mes vœux pour la liberté de la France, ainsi que vous allez le voir par la narration suivante. Vers 11 heures du matin, je partis de la rue Montmartre, à la tête de quelques braves qui m’accordèrent leur confiance. Notre ouvrage commença vers la porte Saint-Martin. Nous nous portâmes sur le boulevard, d’abord du côté de l’Ambigu, ensuite du côté opposé. Nous tiraillions de derrière les arbres et faisions éprouver à nos adversaires l’ardeur des cœurs qui battent pour la liberté. Cependant nous fûmes repoussés à la longue et poursuivis vigoureusement par un peloton de grenadiers jusqu’à la rue du Temple, où nous recommençâmes à prendre l’offensive. Quatre de mes camarades tombèrent alors à côté de moi. Je regrette de ne pouvoir faire connaître leurs noms à la Commission. Au moment où ils tombèrent, trois individus de ma petite compagnie me quittèrent précipitamment par la rue du Temple, en sorte que je me trouvai seul avec deux de mes camarades qui étaient venus avec moi de la rue Montmartre. Nous fûmes donc obligés de combattre en reculant, et notre retraite fut protégée par d’autres groupes, qui vinrent mêler leur feu au nôtre. Je m’établis derrière un gros arbre avec l’un de mes fidèles compagnons ; quant à l’autre, nommé Weiss, il prit position à l’arbre suivant et cela dans le moment où le peloton contre lequel nous combattions chassait, au moyen d’un renfort qu’il venait de recevoir, les citoyens qui combattaient pour notre cause. La lutte s’engagea donc de nouveau. Le compagnon d’arme qui s’était placé derrière moi reçut une balle dans l’épaule et tomba. Je le plaçai de mon mieux près de l’arbre qui me protégeait. J’aurais voulu pouvoir lui prodiguer les secours que réclamait son état mais la garde royale ayant le dessus, je fus obligé de battre en retraite et j’eus la douleur de ne plus retrouver mon fusil, qui m’avait été enlevé pendant que je m’efforçais de secourir mon infortuné camarade. Le nommé Weiss me rejoignit alors et tous deux nous parvînmes à sauver la vie à un blessé que nous trouvâmes à moitié écrasé sur le boulevard et que nous transportâmes dans une maison de la rue Neuve-Ménilmontant. Nous regagnâmes la rue Saint-Antoine et, longeant ensuite le grenier d’abondance, nous nous dirigeâmes vers le pont d’Austerlitz. Je voulais aller chez moi pour y prendre mes pistolets, qui devaient remplacer mon fusil. Mais alors nous trouvâmes la tête du pont occupée par un détachement de cavalerie et ce ne fut qu’après un assez long pourparlers avec le lieutenant que j’obtins la permission de passer. Mais à peine au milieu du pont, j’eus à éviter les balles que les citoyens placés à l’autre bout commençaient à lancer. Sur le boulevard de l’Hôpital, mon compagnon et moi trouvâmes un rassemblement de bateliers, ouvriers des ports, etc., qui voulaient gagner le faubourg Saint-Antoine en traversant le pont. Ils voulaient s’adjoindre à ceux qui avaient déjà commencé à tirer lorsque je passais sur le pont mais la plupart d’entre eux n’avaient pour armes que des sabres, des piques ou des haches. J’essayai de leur démontrer l’inutilité ou la folie de leur intention, en leur annonçant que l’autre bout du pont était gardé par la cavalerie. Ma harangue faillit me coûter la vie. On me prit pour un espion et sans la voix de Weiss que quelques-uns de ces ouvriers reconnurent, il en était fait de moi. Je les engageai donc à marcher sur la poudrière, où nous arrivâmes dans un clin d’œil. D’autres personnes que nous, qui avaient eu la même idée, s’y trouvaient déjà réunies et elle fut donc à l’instant prise, sans résistance. Les portes furent enfoncées, les caisses emportées ou vidées et moi, j’eus le bonheur de me saisir de deux fusils qui avaient échappé à l’ardeur des citoyens. Mais, voyant qu’on ne pourrait tirer aucun avantage de cette troupe d’hommes, sans discipline et sans union, je me retirais avec Weiss et nous nous adjoignîmes un nommé Beausserot (nom à retrouver), ouvrier du port, et un Allemand nommé Kisset (nom à retrouver). Je leur dis de m’attendre rue Buffon pendant que j’irai chez moi calmer les inquiétudes de ma femme et prendre furtivement mes pistolets. Dans quelques instants, j’eus rejoint ma petite bande et chemin faisant je recrutais un nommé Evrard (nom à retrouver), ouvrier tapissier, qui était armé d’un fusil de chasse et perdit son temps à tirer des coups de fusil sur les cavaliers dont j’ai parlé plus haut. Convaincu plus que jamais de l’inutilité d’une attaque sur le pont d’Austerlitz, je dirigeai ma petite troupe vers l’Hôtel de ville, par les rues Saint-Victor et Fossés-Saint-Bernard. Dans cette dernière, je recrutai huit autres personnes, toutes bien armées, et arrivés au pont Marie, trois autres personnes se joignirent à nous, ce qui porta notre nombre à quinze. Nous allâmes par les rues de Jouy, Saint-Antoine et Pourtour-Saint-Gervais. Le feu entretenu de l’arcade Saint-Jean et des fenêtres de l’Hôtel de ville qui donnent sur la rue du Martrois rendait toute descente impossible de ce côté. Nous gagnâmes donc la rue du Long-Pont mais, en traversant, un de mes braves compagnons fut tué et un autre blessé à la cuisse. Je fis rester trois ouvriers de ma troupe au bout de la rue du Long-Pont, afin qu’ils pussent nous avertir à temps des manœuvres de l’ennemi. Nous étions d’ailleurs trop nombreux pour aller ensemble et nous aurions par-là donné trop de prise aux balles. Je glisse à leur tête le long des maisons. Weiss me suit au plus près et nous choisissons une position avantageuse à une très petite distance de la place de Grève. Je m’accroupis derrière une forte borne. Weiss et Beusserot, qui se placent derrière un petit enfoncement à quelques pas derrière moi, s’occupent uniquement à me passer mes fusils, qu’ils rechargent au fur et à mesure que je m’en sers. Kesset, Evrard et deux autres dont j’ignore les noms s’étaient placés à quelques pas plus loin dans une espace d’allée, d’où ils pouvaient tirer par-dessus ma tête sans blesser ceux qui, en se courbant me passaient les fusils. Quant aux trois autres qui formaient le reste de ma troupe, ils s’étaient blottis séparément dans les renfoncements des portes. C’est ainsi que nous entretînmes un feu vigoureux et soutenu, qui fut fatal à l’ennemi. La garde qui occupait l’Hôtel de ville à ce moment, chargeait ses fusils à l’abri de l’Hôtel de ville et de l’arc Saint-Jean et courait ensuite les décharger de derrière les parapets qui la protégeaient contre le côté opposé, où elle dirigeait tout son feu pour empêcher le passage sur le pont d’Arcole. Cependant le feu des citoyens placés sur le haut du quai Pelletier rendait cette position périlleuse pour la garde et comme pour décharger ses armes elle était obligée, en allant et revenant du parapet, de passer devant la rue de la Mortellerie, elle recevait le feu soutenu que j’entretenais. Elle détacha donc un peloton pour me chasser de ma position. Mais à peine ce peloton eut-il fait feu au hasard que mes camarades et moi nous sortîmes avec précipitation de notre embuscade. Je m’élançai sur celui qui était devant moi et le désarmai. Quant aux autres, plus ou moins blessés par la riposte de mes compagnons, ils se hâtèrent de gagner la place de Grève. Je m’étais replacé derrière la borne dont j’ai parlé et Weiss était dans l’action de me passer un fusil lorsqu’une balle lui entra dans la tête. Je n’ai pas besoin, messieurs, de vous dire les sentiments de regret et de douleur dont je fus pénétré, en voyant mon plus fidèle compagnon d’armes étendu à mes pieds. Je ne songeai plus à me battre mais, abîmé dans ma douleur, je pris l’infortuné dans mes bras et j’eus l’heureuse pensée de lui demander son nom, pour aller consoler sa famille. C’est alors, messieurs, et seulement alors que j’appris son nom et ce nom ne sortira jamais de ma mémoire. Aidé par un de mes compagnons, je transportai le brave blessé à une petite distance, où une autre balle vint tuer aussi ce compagnon. Alors, seul, je traînais plutôt que ne portais mon vieil ami d’un jour jusqu’à la rue du Long-Pont. Là, des citoyens m’aidèrent à le porter au 96 de la rue de la Mortellerie, d’où le sieur Robin, menuisier, le fit transporter à l’Hôtel-Dieu, où après une léthargie de quelques heures il n’était plus qu’un cadavre. Je bénis le ciel de m’avoir inspiré l’idée l’heureuse idée de demander à ce brave homme le nom qu’il portait car il est mort sans avoir pu prononcer un mot et ce n’est que par le numéro du lit sur lequel on s’est rappelé l’avoir posé et par l’explication de l’endroit et de la nature de la blessure ainsi que par la description et la vérification de ses vêtements que j’ai réussi à faire constater son identité. Plus tard, j’ai découvert ses parents, je les ai fait venir à Paris, je les ai conduits à l’hôpital et chez le sieur Robin, je leur ai fait remettre les vêtements après qu’ils m’en eurent fait la description. Je vous demande aussi pardon, messieurs, d’avoir traité si longuement cette affaire. Weiss a laissé une mère de soixante-quatorze ans, dont il était l’unique soutien. Si ma fortune ne m’eût été cruellement enlevée, j’aurais pourvu moi-même à l’existence de cette infortunée ; mais, ne le pouvant pas, j’invoque, messieurs, votre bienveillance en sa faveur. Pour revenir à moi, après l’avoir confié aux assistants, je suis retourné à mon poste de combat. Je n’entrerai pas, messieurs, dans tous les détails, que vous pouvez deviner. Il me suffira de vous dire que lorsque le peuple entra dans l’Hôtel de ville mon nom fut salué dans la salle par mes braves et dévoués camarades. Le jeudi, je me suis porté avec Beausserot (nom à retrouver), Kesset (nom à retrouver), Evrard (nom à retrouver), un nommé Jean (nom à retrouver) et quelques autres que j’avais, la veille, recrutés dans la rue des Fossés-Saint-Bernard, jusqu’à la rue Saint-Honoré. De là, nous allâmes au Palais-Royal, où il y eut une si vive attaque que le nommé Jean y fut grièvement blessé. On a dû le transporter au passage Saumon. Dans la rue de Richelieu, j’assistai à la prise de la pièce d’artillerie et la suivis à la place de la Bourse, où un renfort était demandé. Tels sont, messieurs, les faits principaux que j’ai à vous soumettre. Je suis fier d’avoir été un des acteurs de ces mémorables journées. J’ai choisi parmi les certificats qui m’ont été délivrés ceux qui prouvent le courage, l’humanité et le dévouement le plus sincère à la cause de nos libertés. Ces certificats sont en votre possession, je vous en envoie un autre, qui les confirme tous. Si vous croyez mes efforts digne d’une récompense, à laquelle je n’avais pas songé, je vous prie de me faire accorder la croix de la Légion d’honneur. Cette croix me facilitera l’obtention d’un bien auquel j’aspire depuis les événements de Juillet. Ce bien, messieurs, est de devenir français. Ecossais de nation mais Français de cœur, de mœurs et de parenté, je désire l’être aussi de nom. Gendre du colonel du génie Déhon, chef d’un établissement dans cet arrondissement depuis six ans, je voudrais, comme je viens de vous le dire, devenir Français de nom comme je le suis de cœur. Il y a ordinairement de longues formalités à remplir pour un étranger qui désire se faire naturaliser mais ces formalité disparaissent en grande partie si l’honorable Commission à laquelle je m’adresse m’accorde une preuve de son estime pour ma conduite et mes sentiments. J’ai l’honneur, etc. » Il est répertorié (sous le numéro 1056) dans la liste des demandes de récompenses honorifiques posées auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement, après la révolution. Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIe arrondissement. Le registre des délibérations du jury de la Commission des récompenses nationales, en date du 18 avril 1831, contient les indications suivantes sur sa participation aux combats : « Le 28, faisait partie d’un rassemblement à la rue Montmartre au faubourg Poissonnière. Il eut le fusil de chasse d’un homme qui tremblait, en lui donnant son adresse ; a traversé plusieurs rues, derrière l’Ambigu. Là, il s’est battu contre les cuirassiers, la garde royale et les a débusqués. Ensuite en tirailleur sur les boulevards, au boulevard du Temple près le passage Vendôme. Son fusil lui fut enlevé dans le moment où il soulageait un blessé. Rue de la Mortellerie pendant sept heures derrière une borne ; avait eu un fusil à la poudrière ; on lui chargeait des fusils. Il reçut un violent coup de crosse dans la poitrine, qui ne l’a pas empêché de continuer le combat. Le 29, rue Croix-des-Petits-Champs. Place du Palais-Royal. » Le jury de la Commission des récompenses nationales, chargé d’examiner les droits de chacun à une récompense, se prononça, dans sa séance du 18 avril 1831, à huit voix pour la croix, une voix pour la médaille, aucune voix pour une mention et aucune voix pour rien. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement. Il apostilla ainsi, le 4 septembre 1830, un certificat délivré par Robin, qui constatait le décès de Weis, Charles, Killiam : « Je certifie que le sieur Charles Kellen Weiss (sic) se battant à côté de moi le 28 juillet dernier pour la défense de la France, a reçu un coup de feu dans la tête. Je l’ai transporté à la porte n° 96 dans la rue de la Mortellerie, où il fut reçu et soigné par le sieur Robin, menuisier, et emporté par lui le 29 à l’Hôtel-Dieu. Il y est décédé le 30 suivant la déclaration de la sœur de la salle Saint-Paul dudit hôpital. » Il adressa, le 7 septembre 1830, à la Commission des récompenses nationales, la lettre suivante en faveur de la mère de Weiss : « Je prends le plus vif intérêt dans le sort d’une pauvre malheureuse, réduite à la misère par la mort de son fils (Charles Kilem Weis) pour la cause de la patrie, tué en se battant sous mes ordres. Ce brave homme et ancien militaire a reçu sa blessure mortelle à côté de moi, le 28 juillet, dans la rue de la Mortellerie (place de Grève) et fut transporté le 29 à l’Hôtel-Dieu, où il est décédé le 30 du même mois. […] Comme la mère Weis n’a plus de ressources et à son âge, soixante-quatorze ans, est hors d’état de pouvoir s’en créer, je supplie la bienveillante Commission de vouloir prendre en considération le plus promptement qu’il lui sera possible la position de cette malheureuse, ne pouvant personnellement faire davantage. En attendant sa réponse, j’ai l’honneur etc. » Il comparut, le 20 avril 1831, devant le juge de paix du canton de Charenton, pour attester avoir bien connu Weis, Charles, Killiam et savoir qu’il avait « été blessé le 28 juillet dernier rue de la Mortellerie, en combattant contre la garde royale ; qu’il a été aussitôt transporté chez M. Robin, l’un des comparants, ci-dessus dénommé, et que le lendemain il a été transféré à l’Hôtel-Dieu, où il est décédé ». En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, il reçut, auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. Il signait ses lettres, à la fin de 1830, comme « lieutenant provisoire de la garde mobile ». En juillet 1840, il sollicita la décoration de la Légion d’honneur. Il avançait comme titre la conduite qu’il avait tenue pendant les journées de Juillet, l’arrestation qu’il avait faite de « malfaiteurs qui cherchaient à assassiner le roi le 3 août 1830 à la Chambre des députés », la formation à laquelle il avait participé « d’une compagnie provisoire de garde militaire pour faire respecter l’ordre public pendant le moment difficile de l’interrègne », et la privation, en raison de sa qualité d’étranger, du grade qu’il aurait dû « occuper dans le service français ». Il était porteur du certificat suivant, qui établissait sa conduite et les témoignages qu’il en avait reçus, mais témoignages qui avait été égarés par la suite par Delaborde qui les avait eu entre les mains en 1834, pour faire valoir les droits de Stuart-Cooper à une décoration : « Je déclare par la présente que M. Stuart-Cooper, gentilhomme anglais qui s’est joint à Paris au mouvement populaire et qui a mérité en 1830 la décoration de Juillet, m’a remis en 1834 diverses pièces constatant la conduite honorable qu’il avait eue pendant ces trois journées et que parmi ces pièces il se trouvait une lettre de M. le général Lafayette, du 4 août 1830, promettant de faire accorder audit sieur Stuart-Cooper la décoration de la Légion d’honneur en récompense de cette conduite et notamment en raison de l’arrestation, qui fut faite le 3 août 1830 de trois malfaiteurs qui s’étaient proposés d’attenter à la vie du roi lorsqu’il se serait rendu à la Chambre des députés, arrestation qui fut faite d’après l’avis de M. Stuart-Cooper. » Signé, le 30 juin 1840 : de La Borde, A. (voir Delaborde, Alexandre, Louis, Joseph), député, aide-de-camp du roi. Stuart présentait Delaborde comme l’ami de son ami Lees, qui s’occupa de la distribution des eaux pour Paris. On trouve, à l’occasion de cette demande, dans son dossier, de nombreuses indications biographiques. Il expliquait ainsi : « Issu d’une vieille souche, j’ai prouvé plus d’une fois que le sang de mes aïeux n’était pas dégénéré en leur rejeton ; de plus, j’ai fait mes épreuves morales ; j’ai acquis une expérience qui devait être bonne si on pouvait estimer sa valeur, d’après le prix qu’elle m’a coûté. Cinq ou six faits particuliers vous donneront en gros mon histoire […]. A peine âgé de dix-sept ans, enthousiaste et fier de mes épaulettes, je partais pour les colonies pour frayer une carrière militaire qui aurait répondu à mon ardeur, lorsque cet avenir tant désiré fut rompu devant la piété filiale ; car mon père, malade, mourant, me conjura d’y renoncer et je dus obéir. Je me livrais alors aux études médicales mais, vers la fin de ma troisième année, je me suis laissé entraîner dans des spéculations maritimes par des personnes qui surent gagner ma confiance pour me tromper, chose bien facile à vingt et un ans. Leur conduite fut démasquée mais déjà elles avaient fait bénéfice de la moitié de mon patrimoine. Je me suis battu et je fus blessé grièvement ; pendant plus de trois mois les médecins n’espéraient rien de l’état où j’étais alors, car l’inflammation résultat de la blessure étant apaisée il s’en est suivi un marasme qui paraissait être le dernier chapitre de ma vie. Mes médecins conseillèrent, en dernier ressort, un séjour sur le continent. Je fus transporté à Paris, où je me rétablis avec une étonnante rapidité. Avec la santé, revinrent tous les sentiments d’une vive imagination. Je devins amoureux de la fille du colonel Déhon, que j’épousai. Alors il fallait me fixer à Paris ; je réalisai mon avoir en Angleterre, je l’intéressai ensuite dans une maison de commerce, de concert avec une amie, qui deux ans après enleva mon bien, s’enfuyant avec argent et marchandises dans un pays outremer. Peu de temps après, j’eus la douloureuse affliction de perdre la plus charmante des femmes. Non seulement je perdis dans l’opération précitée la somme que j’y avais placée mais on avait abusé de ma signature et il m’a fallu quatre ans de durs travaux pour m’en libérer. Libre enfin de tous ces engagements, je devais partir pour Macao avec lord Napier (allié de ma famille) dans son ambassade auprès du gouvernement chinois ; mais une fièvre cérébrale, conséquence de toutes les agitations auxquelles j’avais été livré, vint s’opposer à cette nouvelle chance de fortune. Je suis resté près de deux ans malade, tellement grave avait été l’invasion de la maladie. Rétabli de cette grave maladie, ma mère et ma tante ont désiré que je complétasse mes études médicales et que j’exerçasse ensuite la médecine à Paris, où j’aurais le double avantage de mes relations françaises et anglaises. Les règlements de la faculté de Paris exigent qu’un étranger, quand même il serait médecin reçu, passe par tous les examens soit universitaires soit médicaux. J’ai suivi et je suis encore la filière ordinaire, seulement je travaille en même temps pour me faire recevoir et docteur en médecine et docteur en sciences, but qui sera atteint d’ici à trois ans et qui me placera dans une position honorable et avantageuse. Pour parvenir à ce but, j’ai une pension de cent louis par an, avec quelques espérances de fortune du côté de ma famille. » Et aussi dans une lettre adressée à l’un des fils du roi, sans doute le duc de Nemours : « […] Je suis de la vieille souche des Stuarts d’Ecosse. De tout temps, des membres de ma famille se sont rapprochés de la France. L’histoire en fournit des exemples avant comme depuis le commencement du XIXe siècle. A cette dernière époque, on vit André Cochrane, gouverneur de la Dominique, sacrifier sa fortune et son avenir pour conserver à la France sa plus belle colonie, l’île de la Guadeloupe, et venir plus tard (en 1833) mourir chez moi à Paris, par suite du chagrin qu’il éprouva des fins de non-recevoir que la bureaucratie de la Marine opposait au paiement des avances numéraires qu’il avait faites aux autorités coloniales après que celles-ci avaient reconquis l’île révoltée, au moyen des armes, des munitions, vaisseaux de guerre que Cochrane leur eut prêtés. Sa Majesté votre père se rappellera encore qu’un autre membre de la famille, l’amiral Alexandre Cochrane, eut l’honneur de le recevoir à bord de sa frégate lorsque celle qui portait Sa Majesté fut en danger. Immédiatement après la lutte de juillet 1830, dans ce moment de sinistre calme qui suivit la grande tempête, quand il n’y avait rien de fixe, quand les passions se heurtaient, s’animaient, quand le salut de la France dépendait de la direction immédiate de ce chaos d’opinions politiques et d’émotions populaires, je ne craignais pas de proclamer que le seul personnage capable de diriger l’Etat abandonné était Sa Majesté votre père. J’ai formé, sous la direction du colonel Loubers de la IIIe légion, les premières réunions de la garde nationale et me suis occupé ensuite de former une compagnie provisoire de bénévoles étrangers pour seconder l’administration nouvelle dans le rétablissement de l’ordre […]. » Encore d’autres indications biographiques dans cette nouvelle demande : « […] Etant de service volontaire (suivant le désir de M. le colonel Loubers) à la Chambre des députés, pendant que Sa Majesté jurait foi à la charte, quelques propos équivoques exprimés dans le vestibule, me firent soupçonner des intentions sacrilèges. Aussi l’éveil étant donné, nous avons trouvé trois individus qui attendaient le passage du roi, pour accomplir leur projet parricide. J’eus le bonheur, dans cette circonstance de rendre service à Sa Majesté et au pays. Pendant la réorganisation de la garde nationale et en vertu d’une demande qui me nomma lieutenant provisoire, je me suis empressé de réunir des hommes dévoués, étrangers et français, pour opposer les dispositions hostiles au nouveau gouvernement. Ensuite, le lieutenant du royaume devenu roi, je désirais (âgé de vingt-cinq ans alors), dévouer ma vie à son service et fus porté sur la liste provisoire comme officier de la garde mobile destinée aux frontières. Mais cette organisation ayant été abandonnée, je me suis retiré des affaires publiques pour me livrer aux poursuites scientifiques […]. » D’autres indications biographiques, dans cette lettre adressée à la Reine : « […] Au moment où la révolution de Juillet venait de s’accomplir, on sentait l’impérieuse nécessité de prévenir le désordre qui menaçait ; il fallait quelques hommes dévoués pour maintenir la populace […]. » Il précisait que la décoration lui avait été promise suite à l’arrestation qu’il avait permis d’opérer, le 3 août 1830 à la Chambre des députés. En juin 1848, il était chirurgien-major du 3e bataillon de la IXe légion de la garde nationale et médecin du bureau de bienfaisance du (ancien) IXe arrondissement. Il se distingua pour les soins qu’il apporta aux blessés, et la décoration de la Légion d’honneur fut demandée pour lui « par les commandants de son bataillon, pour avoir bravé la mort dix-sept fois, sous le feu des insurgés, lors de la sanglante prise du Petit-Pont, afin de retirer des blessés de leur périlleuse position », selon une note de l’administration. Ce certificat délivré par la faculté de médecine de Paris, en date du 23 décembre 1848, témoignait de son activité pendant les combats : « La faculté reconnaît avec une vive satisfaction que M. Stuart-Cooper a rendu, pendant les fatales journées de juin, les services les plus éminents à la cause de l’ordre et de l’humanité ; qu’il a montré le plus grand courage et le plus rare dévouement ; qu’ensuite il a, pendant trois mois, prodigué ses soins aux malheureux qu’il avait relevés sur le champ de bataille, au péril de sa vie ; elle connaît d’ailleurs et apprécie tous les mérites et toutes les qualités de M. Stuart-Cooper. […] C’est particulièrement par des services rendus dans des ambulances et à l’Hôtel-Dieu […] que M. Stuart a mérité la décoration de la Légion d’honneur. » Signé : Rostan (voir Rostan, Léon). Et cet autre, à en-tête de l’Administration générale des hôpitaux : « J’ai l’honneur de vous demander la croix de la Légion d’honneur pour M. le docteur Stuart-Cooper, l’un des médecins du (ancien) IXe arrondissement, qui s’est le plus signalé par le zèle, les soins empressés et le dévouement dont il a fait preuve, souvent au péril de sa vie, dans les fatales journées de juin, […] comme ayant été chargé de l’ambulance de la rue de la Colombe ». Il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur en date du 24 octobre 1849. Il devait mourir peu de temps après. Une note du ministère de l’Instruction publique donne peut-être, en octobre 1849, les raisons de sa mort : « Les fatigues surhumaines que M. Stuart-Cooper eut à supporter et surtout des vêtements mouillés qu’il dut garder sur sa personne quatre jours et nuits firent déclarer par la suite une maladie grave dont il est toujours atteint et qui compromet son avenir. » On trouve un Eloge de Stuart Cooper par le docteur Blain des Cormiers, dans le Bulletin de la Société anatomique de Paris, 26e année (1851), Paris, 1851, ainsi rédigé : « J’ai à vous entretenir quelques instants d’un de nos bons et estimables collègues, trop tôt enlevé à la science et à ses amis. Stuart Cooper était en effet un de ces hommes modestes, laborieux, intelligents, hommes d’élite, que l’on est heureux de connaître, que l’on regrette de n’avoir pas assez connus ! C’est vous dire, Messieurs, que cette courte notice sera simple et sans prétentions, comme fut la vie scientifique et privée du collègue que nous avons perdu. Né à Isla en Ecosse, l’année 1804, Stuart Cooper fut, dès son enfance, éprouvé par le malheur : il perdit son père et sa mère. Je n’ai pu me procurer que de très vagues renseignements sur la première partie de sa vie ; il en parlait fort peu lui-même, et comme à regret, cette époque lui rappelant de tristes souvenirs, et des revers qui l’avaient frappé dans la carrière commerciale, pour laquelle il ne se sentait du reste aucune disposition. Ce n’est qu’à la fin de l’année 1838, qu’il prend à Paris sa première inscription de médecine : il avait alors trente-quatre ans. Assurément, Messieurs, il faut être doué d’un grand courage et d’une force de volonté peu commune, pour oser, à une époque de la vie où les hommes sont généralement tout ce qu’ils doivent être un jour, pour oser, dis-je, entreprendre à cet âge des études longues et pénibles, et dont le résultat est si rempli d’incertitude. C’est précisément cette énergie et cette force de volonté, qui distinguaient Stuart Cooper. Il eut du reste, dès son début, le bonheur de trouver un appui précieux dans l’un des plus illustres professeurs de cette école. La bonté toute paternelle de M. Rostan (voir Rostan, Léon), qui avait su apprécier ses heureuses qualités, lui fit prendre en patience les obstacles et les difficultés que chacun d’entre nous, à des degrés divers, rencontre à tous les instants. Mais jamais, j’ai hâte de le dire, une plus vive reconnaissance ne récompensa une protection plus éclairée. Dans tous ses travaux, dans toutes les circonstances de sa vie, Stuart Cooper rapportait à son maître l’honneur de ce qu’il avait fait, et plus encore de ce qu’il comptait faire. Ses succès à l’École étaient en même temps pour lui un continuel encouragement. Après les examens les plus brillants, il remporta en 1846 le prix Corvisart. J’ai lu, Messieurs, dans son entier, ce volumineux travail sur l’albuminurie, dont il a reproduit quelques fragments dans sa thèse soutenue le 26 août 1846, et qui est intitulée : De l’urine des albuminuriques. Œuvre patiente et laborieuse, où, à côté d’observations exactes et minutieuses, à côté de savantes recherches chimiques et physiques, se trouvent de nombreuses pages d’une discussion serrée, brillante, quelquefois même éloquente. Avec trop de complaisance peut-être, mais avec toute l’ardeur d’une conviction profonde, il soutient, à l’exclusion de toute autre, la doctrine de son maître, et se déclare pur organiciste : avec trop de vivacité parfois, il combat les auteurs, même éminents, de notre époque, qui ne partagent pas entièrement cette manière de voir. Un esprit aussi exact et aussi laborieux devait ambitionner l’honneur de partager vos utiles travaux, d’assister à ces séances, où en quelques heures nous voyons passer sous nos yeux tant de richesses anatomiques, et de prendre part à vos discussions, qui éclairent tant de points jusque-là obscurs ou douteux dans la science. En 1845, Stuart Cooper vous présenta, comme candidat au titre de membre adjoint, différentes pièces d’anatomie pathologique, et des observations qui donnèrent lieu à d’intéressants débats. C’étaient entre autres un cas de carcinome de l’estomac, avec gangrène du foie ; puis un exemple de tubercules de la protubérance. Bientôt après, il était nommé membre adjoint de la société anatomique. Chef de Clinique à l’Hôtel-Dieu dans le service de M. Rostan, collaborateur de M. Bouchardat dans un remarquable travail sur l’action physiologique comparée des chlorure, bromure et iodure de potassium, estimé de ses confrères, aimé de ses maîtres, Stuart Cooper promettait à la science d’utiles travaux ; et, malgré de récentes pertes de famille, il commençait à voir s’ouvrir devant lui un avenir heureux, peut-être même brillant, quand ses espérances et celles de ses amis furent cruellement trompées. Il eut le sort de bien des médecins distingués qui succombent à une affection qu’ils ont longtemps et spécialement étudiée. J’ai entendu émettre l’opinion que ces faits, si tristes et en même temps si singuliers, n’étaient pas seulement dus à une simple coïncidence ; mais que tel étudiait la phtisie parce qu’il était phtisique, tel, les affections carcinomateuses parce qu’il était cancéreux, ou, en d’autres termes, le médecin, préoccupé des premiers symptômes d’une maladie organique dont il porte en lui le germe, fixerait plus longtemps ses regards sur une affection analogue qu’il voit marcher et progresser dans les autres, et peut-être même se bercerait, sans se l’avouer, du vain espoir de découvrir à force de travail et de patience un remède au mal qui le tue lentement. Stuart Cooper, lui, quand il étudiait l’albuminurie, quand il en faisait le désespérant pronostic, était loin assurément de se douter que bientôt il serait atteint de cette cruelle maladie. Ce fut après les tristes journées de juin 1848, dans lesquelles il se multiplia pour porter secours aux blessés ; ce fut après des fatigues sans nombre, après trois jours et trois nuits passés au froid et à l’humidité, (causes les plus fréquentes, suivant lui, de l’albuminurie), qu’il commença à éprouver des malaises, puis de la fièvre ; puis, guidé par différents symptômes, il répéta sur lui-même les expériences si certaines, qu’il avait tant de fois faites sur les autres ; nul doute ne lui resta : il était albuminurique. Pendant une longue maladie, au milieu des souffrances les plus cruelles, il espérait toujours, et faisait encore des projets pour l’avenir ; lorsqu’enfin il succomba, entouré de ses amis, et presque joyeux d’une distinction honorifique qu’il recevait en mourant, et qui récompensait trop tard son courage et son dévouement. » Stuart-Cooper était le gendre du colonel de génie Déhon et le beau-frère du capitaine Déhon du 57e de ligne, plus tard chef de bataillon au 39e. Il demeurait boulevard de l’Hôpital (ou autrement nommé grande rue d’Austerlitz) à la brasserie écossaise en 1830-1831 ; 9, rue Saint-Victor en 1838 ; 11, rue Saint-Victor en 1840-1841 ; 158, rue Saint-Antoine en 1842-1843 ; 23, rue Saint-Benoît en 1849. Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris DM13 1 ; Archives de Paris VD3 1-2 in dossier Demandes de récompenses et de secours, et recommandations (1830-1831) ; Archives de Paris VD6 682 n° 3, liste des demandes de récompenses honorifiques ; Archives de Paris VK3 17, deux feuillets séparés de décorés de la Croix de Juillet auprès du (ancien) XIIe arrondissement ; Archives de Paris VK3 33 Commission des récompenses nationales, mairie du (ancien) XIIe arrondissement, le 18 avril 1831, jury pour l’examen des demandes de récompenses honorifiques, idem états nominatifs et listes de noms soumis à la Commission des récompenses nationales (1830-1831) (XIIe arrondissement ancien), en date du 18 avril 1831 ; Archives de Paris VK3 34, liste de 829 noms, accompagnés d’observations sur les exploits des impétrants ; Archives nationales F/1dIII/37, Commission des récompenses nationales, (ancien) XIIe arrondissement, état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette Commission, du 8 octobre 1830 au 31 août 1831 par la mairie du (ancien) XIIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) XIIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/59 in dossier Killiam Weiss, Charles ; Archives nationales F/1dIII/78 in dossier Weiss, Killiam, Charles ; Archives nationales F/1dIV/S/7. Consulter à la BNF Epigraphie médicale, par Blanchard, Raphaël, chez Asselin et Houzeau, 1909, p. 145 l’épigraphe de Stuart-Cooper, Ebénezer, médecin, chevalier de la Légion d’honneur.

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