Théologue, Paléologue

Biographie


Né à Constantinople le 2 août 1775, de son vrai nom Théologue, Yannis ou Théologue, Jean, dit Thélogue, Paléologue, Jean-Georges. Ancien diplomate, officier supérieur de l’armée française, en retraite, il avait accompagné Napoléon à l’île d’Elbe. La chronique de l’époque fit mention de sa « belle et noble conduite ». Nous empruntons sa biographie, ainsi rédigée : « Yannis Thelogos est né à Constantinople sous le règne d’Abdülhamid Ier, au sien de la puissante aristocratie romaine de l’empire ottoman. Il était fils de Georgios Theologos et de Marie Sirkas. Thelogos père était chancelier de l’Eglise patriarcale et boyard de Valachie. Traditionnellement, la diplomatie ottomane était alors confiée aux Romains – aux Grecs disait-on –, descendants de l’aristocratie impériale de l’Empire romain de Constantinople. A l’âge de 18 ans, en 1793, Yannis Theologos, formé dans la connaissance des différentes langues vivantes “comme tous les autres Grecs du Fanar”, entre au service du reis-effendi, le ministre des Affaires étrangères. Il s’exprimait avec aisance en grec, en turc, en français, mais aussi en persan et en arabe, il connaissait les dialectes des Balkans, ainsi que l’allemand, l’anglais, l’italien, le latin, le grec ancien. Il est affecté au bureau du grand drogman de la Sublime Porte, le chef des services diplomatiques ottomans, poste confié depuis plus de cent ans aux Phanariotes ou Grecs de Constantinople. Theologos devient bientôt l’un des suppléants de ce prince. En 1796, le sultan Selim III lui ordonne d’accompagner les ambassadeurs qui partaient pour Vienne. Il demeure trois ans dans la capitale du Saint-Empire, en qualité de secrétaire-interprète. Il s’y lie d’amitié avec le général Bernadotte, ambassadeur de France à Vienne au début de 1798 et futur roi de Suède. Lorsque le diplomate est de retour à Constantinople, les Janissaires, influencés par le parti anglo-russe, obtiennent sa disgrâce, son éloignement des affaires et de Constantinople “par un exil usité en ce pays”. Theologos est conduit en Thessalie, enfermé dans l’un des monastères suspendus des Météores d’où l’on ne peut sortir que dans un filet attaché à une corde et actionné au moyen d’un moulinet juché au sommet du rocher. Le Sultan le fera libérer après huit mois de détention éprouvante. Peu après son retour à Constantinople, il est appelé auprès du grand amiral Hussein Pacha en qualité de secrétaire chargé de la gestion des relations politiques que cet ami et confident de Selim entretenait au nom du Sultan. Après un voyage en Méditerranée avec la flotte turque, Theologos est nommé substitut du prince drogman de l’amirauté. Au lendemain de la mort du grand amiral, à la fin de l’année 1803, il reprend du service au département du reis-effendi. Trois ans plus tard, le sultan lui ordonne d’accompagner l’ambassadeur extraordinaire qu’il envoie auprès de l’empereur Napoléon. Theologos arrive à Paris le 20 mai 1806 avec le titre de premier secrétaire-interprète de l’ambassade ottomane. A Constantinople pourtant, en 1807, les Janissaires déposent ce bon et malheureux Selim, son protecteur, qui sera tué un an plus tard. Sous l’éphémère règne de son successeur Mustafa IV (1807-1808), Theologos est chargé d’une mission à la conférence de Bayonne, prélude à la campagne d’Espagne, où se trouve Napoléon. Bientôt Mahmud II, le nouveau sultan, cède à la pression des Britanniques et rappelle les ambassadeurs et le personnel diplomatique ottoman accrédités en France et dans les pays alliés de la France. Redoutant d’être accueilli dans son pays natal par le rituel lacet de soie fatal, Theologue refuse de quitter Paris. Au service de Napoléon. Dans la capitale française, Yannis Theologos devient Jean Théologue. Sans emploi désormais, et sans ressource, il se tourne vers l’entourage de l’Empereur. C’est là que, vers 1810, il s’éprend d’une très jeune fille, Adèle, Delphine, Frédérique Bolli, née à Paris le 1er juin 1796, fille d’un négociant suisse et d’une mère d’origine picarde, qui devient sa compagne. Un premier enfant, Alexandre, naît à Paris, le 16 septembre 1811, suivie de Georges, Hippolyte, né à Paris le 1er novembre 1812. Pour le dire clairement, la ravissante Adèle est une courtisane, bien connue de la police pour les relations très familières qu’elle entretient avec de hauts personnages et pour les faveurs qu’elle accorde à Napoléon… La protection de l’Empereur s’avère précieuse pour l’ancien diplomate ottoman, qui obtient une pension en qualité d’attaché au ministère des Relations extérieures à la fin 1811, puis un emploi dans l’armée française en septembre 1813, avec le grade de capitaine adjoint à l’état-major général. Le mois suivant, il est envoyé en Italie, au service du vice-roi, le prince Eugène-Napoléon. Il combat à Ancône, où il reçoit deux blessures, l’une au bras gauche, l’autre dans les parties génitales, puis à Gênes en avril 1814 où il est blessé une troisième fois, dans les reins. A la fin de l’été 1814, Theologue et son épouse partent pour l’île d’Elbe, dans les bagages du vaincu de Leipzig. Chargé de rédiger un dictionnaire composé, à la fois français, grec, arabe, persan, turc et italien, lui ne quitte guère son bureau. Elle, qu’on appelle familièrement la Belle Grecque, devient la maîtresse de Peyrusse, l’ancien trésorier de la couronne à Paris devenu payeur général de la petite cour impériale de l’île d’Elbe. Au début de 1815, Napoléon renvoie le couple, qui passe par l’Italie avant de regagner Paris. Alors que Theologue, qui a reçu l’ordre, comme tous les militaires, de quitter la capitale, se retire à Croissy, village d’origine du grand-père d’Adèle, des jumeaux naissent à Paris en octobre 1815, dont l’un, Constantin, survit. Pendant ce temps, l’ancien diplomate de la Sublime Porte, en non-activité depuis le 1er mars 1815, se trouve perdu en Picardie, dans la plus profonde misère. Quand son supérieur hiérarchique, le commandant de l’Oise, intercède pour lui auprès du ministre de la Guerre, afin qu’il reçoive l’autorisation de regagner Paris, il en parle comme d’un pauvre diable qui n’a rien d’un militaire. Enfin, en novembre 1816, Théologue obtient un emploi provisoire de remplacement dans la 14e division militaire à Caen ; à l’issue de cinq mois, il est de nouveau mis en non-activité. Adèle fait jouer ses relations pour faire nommer son compagnon, à la fin de 1817, secrétaire archiviste à la 16e division militaire basée à Lille. Avant de quitter Paris, Jean et Adèle se marient enfin, le 21 août 1817. Jean reconnaît les trois enfants nés les années précédentes. On murmure cependant que Georges Hippolyte serait le fruit des amours de Napoléon, qu’Adèle voyait régulièrement en 1811 et au début de 1812. Une fille, Céleste, naîtra à Lille le 5 septembre 1818. Période sombre. Ce couple improbable se sépare bientôt, en 1820. Tandis qu’Adèle mène grande vie à Paris, accumulant d’impressionnantes dettes, Theologue se débat entre les créanciers qui le harcèlent, l’entretien et l’éducation des quatre enfants laissés à sa charge, la pression policière et la méfiance de sa hiérarchie après l’assassinat du duc de Berry, auquel on le soupçonne d’avoir applaudi. Son passé bonapartise le poursuit, d’autant plus qu’il ne cache pas son admiration sans borne pour Napoléon, qui, de son propre aveu, eût pu le conduire à Sainte-Hélène… Il est finalement renvoyé de l’armée en septembre 1821 et admis au traitement de réforme le 7 novembre de la même année. Il ne parviendra jamais à réintégrer l’armée, malgré ses instances répétées. Entre-temps, son épouse disparaît. Elle quitte la France, peut-être dès 1821, pour la Louisiane, où elle deviendra, sous le nom de Delphine Clozel, une artiste célèbre du théâtre français de la Nouvelle-Orléans. En 1821, la situation de Théologue est critique. Son seul capital étant une connaissance exceptionnelle des langues orientales, il devient professeur, traducteur et homme de lettre. C’est à cette époque, semble-t-il, qu’il se fait appeler Théologue Paléologue, histoire de communiquer à la ronde qu’il est le descendant de la dynastie qui gouverna l’empire byzantin de 1261 à 1453. Son fils Hippolyte se souviendra : “Mon père, écrit-il dans ses Mémoires, nous a répété durant toute sa vie, à moi et à ses autres enfants, que ses ancêtres étaient les derniers empereurs de Constantinople, que son vrai nom est Paléologue, qu’il avait reçu une éducation de prince et que dans ses veines coulait un sang impérial.” En 1826, Théologue tente, sans succès, d’obtenir un passeport pour Londres. Il sort peu, travaille à son dictionnaire, traduit en turc les Bulletins de l’armée impériale, fréquente les cabinets de lecture, le jardin des Tuileries, fait des traductions de commande. En vieux bonapartiste, attendant un avenir meilleur de la chute des Bourbons, il prend part, dit-on, aux journées de juillet 1830. En dépit de ses glorieuses infirmités acquisses au service de la France, le descendant des empereurs grecs se bat dans les rues, comme deux de ses fils, Alexandre et Hippolyte. Mais sa situation personnelle ne s’améliore pas avec l’avènement de Louis-Philippe. Il est toujours accablé de dettes. Bruxelles. Il arrive peu de temps après dans la capitale belge, vers 1832 vraisemblablement. Il se dit homme de lettres, déclare vivre de ses revenus et être venu à Bruxelles pour son plaisir. Le 15 juillet 1833, un arrêté royal l’autorise à établir son domicile en Belgique. Il se présente comme ancien diplomate et officier au service de l’armée impériale française et se fait appeler Jean-Georges Théologue-Paléologue. Le 26 octobre 1834, Paléologue Théologue est nommé professeur extraordinaire à l’Université libre de Bruxelles nouvellement créée. Il enseigne le grec moderne, les langues orientales – turc, arable et persan – et l’éloquence orientale dans la faculté de philosophie. Son fils Constantin, âgé alors de 19 ans, étudie dans la même université ; il bénéficiait de la gratuité, en reconnaissance sans doute des cours dispensés bénévolement par son père. Au début du mois de mai 1836 cependant, Théologue donne sa démission à l’Université de Bruxelles, dont il se déclarait pourtant le plus chaud partisan quant à son principe. Il semble qu’il n’ait pas supporté qu’on lui reprochât son irrégularité. Théologue fait savoir qu’il donnera désormais ses cours de littérature orientale à son domicile, rue du Musée, n° 14. Ses cours de littérature et de grec usuel seront gratuits, ajoute-t-il, comme depuis quatre ans et d’autres cours gratuits pourraient s’y adjoindre : philosophie tendant à l’amélioration de l’homme en société, économie politique, histoire, état actuel de la littérature en général et du grec littéraire. C’est, conclut-il le seul hommage de reconnaissance qu’il puisse offrir à l’hospitalité bienveillante qui lui est accordée dans son séjour de revers, de douleur et de résignation en Belgique. Fidèle à ses convictions – il est franc-maçon, membre de la loge des Amis philanthropes – Théologue continue, malgré son différend avec l’Université libre, à soutenir l’institution. Jean Georges Thélogue Paléologue et ses enfants sont mentionnés dans la liste des souscripteurs pour la période 1839 à 1843. Après avoir vécu à la rue des Douze-Apôtres n° 8, l’homme de lettre demeurait au n° 53 B de la rue Royale, dans le grand hôtel Cluysenaar, qui abritait, outre la famille de cet architecte, le peintre et professeur Michel-Ghislain Stapleaux. Philippe Vandermaelen conserva dans son établissement deux cartes de visite de Théologue-Paléologue, libellées à chacune de ces deux adresses. A la fin de 1842, les journaux annonçaient encore que le courageux professeur, malgré et son âge et ses infirmités, recommençait ses cours de littérature, de rédaction et d’éloquence orientales, comprenant l’arabe, le persan, le turc ainsi que le cours de grec ancien et moderne, auxquels s’ajoutaient des cours consacrés à la conversation dans les deux idiomes oriental et grec. Le vieil homme déclinait. Jean Théologue passa les dernières années de sa vie à Marly-le-Roi, en Seine-et-Oise, chez sa fille Céleste et son gendre Victor Doinet. Il ne put assister au mariage de son fils Hippolyte le 27 avril 1846, l’excellent homme [n’étant] plus alors que l’ombre de lui-même. Il mourut chez sa fille, deux ans plus tard, le 27 avril 1848, à l’âge de 72 ans. Son acte de décès mentionne ses qualités de rentier, ancien diplomate et capitane d’état-major au service de France. Il existe, ou a existé, un portrait à l’huile de Jean Théologue, qui était en possession de son fils Hippolyte quand celui-ci écrivait ses Mémoires, vers 1877. Ce grand portrait à l’huile avec ses armoiries qui portent la couronne impériale, [qu’il] fit changer contre une couronne de lauriers et d’immortelles entrelacés après la révolution de 1830, portait sa devise en grec : Amour et Foi sont tout. Ce tableau semble aujourd’hui avoir disparu. Il reste toutefois la description que son fils fit de cet homme excellent qui nous a élevés, seul, sans ressources, au prix des plus dures privations, qui nous a soignés aussi tendrement qu’une mère eût pu le faire. Petit, gros, brun, un beau buste, jambes courtes, des yeux noirs, vifs et spirituels, de larges favoris noirs, habillé très sévèrement en noir et parfois, dans les cérémonies, portant en écharpe la grande décoration de l’ordre du Croissant, qui ressemble à s’y méprendre au grand cordon de la Légion d’honneur. » Il mourut le 27 avril 1848 à Marly-le-Roi (Yvelines). Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, Nom des personnes qui se sont distinguées dans les mémorables journées p. 277.

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