Thiers, Adolphe

Biographie


Né le 15 avril 1797 à Marseille (Bouches-du-Rhône). Il fut un des fondateurs avec Carrel du National. Il fut un des trois rédacteurs avec Cauchois-Lemaire et Chatelain, et un des quarante-quatre signataires (voir la liste complète à Dumas, Alexandre) de la protestation des journalistes, ainsi rédigée : « On a souvent annoncé depuis six mois, que les lois seraient violées, qu’un coup d’Etat serait frappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie. Cependant le Moniteur a publié enfin ces mémorables ordonnances, qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime légal est donc interrompu ; celui de la force est commencé. Dans la situation où nous sommes placés, l’obéissance cesse d’être un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux, ils doivent donner les premiers l’exemple de la résistance à l’autorité, qui s’est dépouillée du caractère de la loi. Les raisons sur lesquelles ils s’appuient sont telles qu’il suffit de les énoncer. La charte, article 8, dit que les Français, en matière de presse, sont tenus de se conformer aux lois ; elle ne dit pas aux ordonnances. La charte, article 35, dit que l’organisation des collèges électoraux sera réglée par les lois ; elle ne dit pas par les ordonnances. La couronne elle-même avait reconnu jusqu’ici ces articles. Toutes les fois, en effet, que des circonstances prétendues graves lui ont paru exiger une modification, soit au régime de la presse, soit au régime électoral, elle a eu recours aux deux Chambres ; elle ne s’est arrogé, à l’égard des articles 8 et 35, ni une autorité constituante, ni une autorité dictatoriale qui n’existent nulle part. Les tribunaux, qui ont droit d’interprétation, ont solennellement reconnu ces mêmes principes. Leurs décisions établissent qu’en matière de presse et d’organisation électorale, les lois, c’est-à-dire le roi et les Chambres, peuvent seuls statuer. Aujourd’hui donc le gouvernement a violé la légalité. Nous sommes dispensés d’obéir. Nous essayons de publier nos feuilles, sans demander l’autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos efforts pour qu’aujourd’hui au moins elles puissent arriver à toute la France. Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplissons. Nous n’avons pas à tracer ses devoirs à la Chambre illégalement dissoute ; mais nous pouvons la supplier, au nom de la France, de s’appuyer sur son droit évident, et de résister autant qu’il sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que celui sur lequel nous nous appuyons. La Charte dit, article 50, que le roi peut dissoudre la Chambre des députés ; mais il faut pour cela qu’elle ait été réunie, constituée en Chambre ; avant la réunion et la constitution de la Chambre, il n’y a que des élections faites. Or, nulle part la Charte ne dit que le roi peut casser les élections. Les ordonnances publiées aujourd’hui ne font que casser des élections, elles sont donc illégales, car elles font une chose que la Charte n’autorise pas. Les députés élus, convoqués pour le 3 août, sont donc bien et dûment élus et convoqués. Leur droit est le même aujourd’hui qu’hier. La France les supplie de ne pas l’oublier. Tout ce qu’ils pourront pour faire prévaloir ce droit, ils le doivent. Le gouvernement a perdu aujourd’hui le caractère de légalité qui commande l’obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne ; c’est à la France à juger jusqu’où doit s’étendre sa propre résistance. » Il assista à la réunion organisée au domicile de Cadet de Gassicourt (voir ce nom) dès le 27 juillet, « pour concerter les moyens et prendre vent », selon le récit que fit Barthe, Charles, Laurent, Emile (voir ce nom), sur sa propre participation aux événements. A cette réunion, étaient présent entre autres Beranger. Alexandre Dumas un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet, et qui en laissa un récit impartial et bien renseigné, donnait sur une réunion qui eut lieu le 27 juillet, pour organiser la résistance, les précisions suivantes : « L’une [des réunions, N.D.A.], libérale pure, presque républicaine, se tenait rue Saint-Honoré, dans la maison du pharmacien Cadet de Gassicourt (voir Cadet de Gassicourt, Charles, Louis, Félix). Les membres principaux de celle-là étaient Thiers (voir Thiers, Adolphe), Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), Anfous, Chevalier, Bastide (voir Bastide, Jules), Cauchois-Lemaire (voir Cauchois-Lemaire, Louis, Auguste, François) et Dupont (voir Dupont, Jacques, François) ; on y débattait cette motion, de créer dans chaque arrondissement un comité de résistance chargé de se mettre en communication avec les députés. » Dans le récit que fit de sa propre participation aux combats un combattant dont le nom est illisible in Archives de Paris VD6 281 n° 1, il est fait mention de Thiers. Ainsi : « Le lundi, aussitôt que j’eus connaissance des ordonnances, je me rendis au bureau du National. Nous y fixâmes avec M. Thiers une réunion d’électeurs pour le soir. Le mardi, après la saisie des presses du susdit journal, il y eut dans le même local une nouvelle réunion, plus nombreuse que celle du lundi et surtout beaucoup de personnes inconnues. Je proposai donc à M. Thiers de vouloir bien ne pas entamer la discussion, que chaque individu présent n’ai donné son nom et son adresse ; par crainte ou par prudence, ma proposition fut rejetée. Le nom de M. Charles Lemas (ou Lemor illisible) se trouva seul sur la liste avec le mien. Je quittai la séance […]. » Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné. Nous empruntons à ses Mémoires, son témoignage concernant Thiers, et ainsi rédigé : « […Sur la signature de la protestation des journalistes] Les uns prétendaient qu’il y avait dans la presse une force inconnue qui grandissait par le mystère. Ceux-là étaient d’avis que la protestation ne devait pas être signée. D’autres prétendaient, au contraire, que mieux valait faire acte public d’opposition, et signer la protestation en toutes lettres. Chose étrange ! C’étaient MM. Baude (voir Baude, Jean, Jacques) et Coste (voir Coste, Jacques) – deux hardis tirailleurs cependant – qui étaient d’avis de garder l’anonymat ; et c’était M. Thiers, le prudent politique, qui était d’avis qu’on se nommât. L’opinion de M. Thiers l’emporta. » Thiers, une fois la protestation signée, alla se cacher à Montmorency chez Mme de Courchamp. Dumas, évoque ainsi le retour de Thiers à Paris le 30 juillet : « Etienne Arago, débarrassé de ses hommes, rentrait au National. – Ah ! sais-tu une nouvelle ? lui dit Stapfer (voir Albert, Stapfer, Frédéric, Alexandre). – Laquelle ? – Thiers est retrouvé. – Ah ! bah ! Et où est-il ? – Il est là-haut... Il cherche un sujet d’article. – Eh bien, je lui en apporte un. – Tu sais qu’il est défendu d’entrer dans son cabinet quand il travaille ? – Bah ! on est bien entré dans celui du roi ! – Alors, entre ; tu lui donneras cette raison-là, et il sera bien difficile s’il ne la trouve pas bonne. Arago entra. Thiers se retourna pour voir quel était l’impudent qui violait la consigne. Il reconnut Arago. Arago venait de jouer un rôle immense dans le drame en cours de représentation. La figure de l’illustre publiciste, déjà renfrognée, s’adoucit donc à sa vue. – Ah ! c’est vous ! dit-il. – Oui... Je vous cherche pour vous donner un sujet d’article. – Lequel ? Arago lui raconta toute l’aventure de Montrouge, et comment M. le duc de Chartres avait pu partir à temps 1. Thiers écoutait avec la plus grande attention. – Eh ! eh ! dit-il quand Arago eut fini, qui sait ? vous avez peut-être sauvé la vie à un fils de France... Arago resta la bouche béante et les yeux démesurément ouverts.Voilà donc où le vent soufflait le 30 juillet 1830, à trois heures un quart de l’après-midi. Ce vent changea les dispositions de Thiers, qui, au lieu de faire son article, se leva et courut chez Laffitte. » Dumas raconte aussi les efforts de Thiers pour faire succéder le duc d’Orléans à Charles X : « M. Thiers était orléaniste, ainsi que M. Mignet : un dîner chez M. de Talleyrand, dans lequel Dorothée avait été charmante, avait séduit les deux publicistes ; Carrel seul s’était séparé d’eux, et était resté républicain. Aussi, dès le matin du 30, M. Thiers et M. Mignet avaient-ils rédigé une proclamation conçue en ces termes : “Charles X ne peut plus rentrer dans Paris, il a fait couler le sang du peuple.

”La république nous exposerait à d’affreuses divisions ; elle nous brouillerait avec l’Europe

”Le duc d’Orléans est un prince dévoué à la cause de la Révolution.

”Le duc d’Orléans ne s’est jamais battu contre nous.

”Le duc d’Orléans était à Jemmapes.

”Le duc d’Orléans est un roi citoyen.

”Le duc d’Orléans a porté au feu les couleurs tricolores ; le duc d’Orléans peut seul les porter encore ; nous n’en voulons point d’autres.

”Le duc d’Orléans ne se prononce pas ; il attend notre vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte comme nous l’avons toujours entendue et voulue.

”C’est du peuple français qu’il tiendra sa couronne !”

Cette proclamation était évidemment la réponse à la note écrite de la main d’Oudard et partie de Neuilly pour Paris à trois heures un quart du matin. Malheureusement, la proclamation avait été huée place de la Bourse, et déchirée à tous les coins de mur où elle avait été affichée. Le souffle révolutionnaire était encore déchaîné par les rues. Thiers était rentré au National après avoir vu l’effet produit par sa proclamation. La nouvelle du duc de Chartres sauvé lui était une occasion d’aller à Neuilly : toutes les portes s’ouvrent devant un messager qui vient annoncer à un père et à une mère le salut de leur enfant. En arrivant chez Laffitte, il apprit que les négociations étaient nouées avec Neuilly. Le duc d’Orléans correspondait directement avec M. Laffitte par l’intermédiaire d’Oudard et de Tallencourt. Selon toute probabilité, la duchesse elle-même ignorait où en étaient les négociations. Madame Adélaïde était, sans doute, mieux instruite des secrets du frère que la femme de ceux du mari : le duc d’Orléans avait grande confiance dans l’esprit presque viril de sa sœur. Laffitte ne présidait plus son salon, qui était présidé par Bérard. D’où venait cette absence de Laffitte.

Des douleurs que lui causait sa foulure, répondait-on à ceux qui s’enquéraient. Le fait est que Laffitte, poussé par Béranger, faisait un roi. M. Thiers jeta les hauts cris : on l’oubliait, disait-il. Béranger lui rit au nez, de ce sourire qui n’appartient qu’à l’auteur du Dieu des bonnes gens. – Pourquoi diable voulez-vous qu’on n’oublie pas les absents ? lui dit-il. Et, en effet, depuis quatre heures, M. Thiers était absent du salon de Laffitte ; quatre heures, en révolution, c’est quatre années ! En quatre heures, un monde disparaît, un monde se reforme. M. Thiers alla trouver M. Sébastiani et se fit donner un programme. Chacun voulait apporter son moellon à l’édifice de la royauté nouvelle. Scheffer, le peintre, artiste d’un immense mérite et homme d’une grande valeur, ami du duc d’Orléans, presque commensal de sa maison, se disposait à partir pour Neuilly, envoyé par la commission municipale. M. Thiers s’accrocha à Scheffer, et partit avec lui. La route de Neuilly était coupée par un régiment de la garde. – Diable ! dit Thiers, s’ils allaient nous arrêter et trouver le programme... – Donnez-le-moi, dit Scheffer. Et il prit le programme des mains de Thiers, le réduisit en un volume aussi mince que possible, et le glissa dans le creux de sa main gauche par l’ouverture de son gant. On arriva sans accident à Neuilly. Mais le duc d’Orléans, se trouvait trop rapproché des troupes royales. Il s’était retiré au Raincy, après avoir dicté la fameuse note à Oudard, et ce fut avec Le Raincy que Laffitte correspondit pendant la journée du 30. Les deux négociateurs ne trouvèrent donc à Neuilly que la duchesse et madame Adélaïde. Louis Blanc, admirablement renseigné sur ce point, a très exactement raconté cette scène ; nous renverrons donc à lui ceux de nos lecteurs qui désireraient la connaître dans tous ses détails. Nous nous bornerons, quant à nous, à dire que la reine repoussa avec indignation l’offre du trône, mais que, moins dédaigneuse, et surtout moins indignée, madame Adélaïde, non seulement ne repoussa rien, mais encore promit presque tout au nom de son frère. » Dumas revient enfin sur une intrigue de Thiers pour tenter, au lendemain de la victoire, d’amadouer les républicains en faveur du futur Louis-Philippe et qui donna l’occasion de faire se rencontrer les républicains et le duc d’Orléans : « Au moment où le duc d’Orléans, triomphant et joyeux, rentrait au Palais-Royal, six ou huit jeunes gens se réunissaient au-dessus des bureaux du National, dans l’appartement commun à Paulin et à Gauja.

Ils se regardaient les uns les autres avec un silence d’autant plus menaçant qu’ils étaient encore armés comme au jour du combat.

Ces jeunes gens étaient Thomas, Bastide, Chevalon (voir Chevallon, Alexandre), Grouvelle, Boinvilliers, Godefroy Cavaignac, Etienne Arago, Guinard. Peut-être un ou deux autres encore dont les noms m’échappent.

Chacun, selon son impatience, était assis ou debout.

Thomas était assis dans l’embrasure d’une fenêtre, avec son fusil de chasse à deux coups entre les jambes. C’était, à cette époque, un beau et brave garçon plein de loyauté, de courage, de franchise ; une tête froide et un cœur ardent.

On en était donc là ; on se racontait les détails de cette odyssée de l’hôtel de ville, et l’on se demandait ce qu’il fallait faire. M. Thiers entra.

Le matin avait paru, dans le National, un article sur l’arrestation du duc de Chartres à Montrouge.

Dans cet article, tout avait changé d’aspect.

Le duc de Chartres venait à Paris pour mettre son sabre à la disposition du gouvernement provisoire !

M. Lhuillier lui avait offert l’hospitalité. Le duc de Chartres avait quitté Montrouge dans l’enthousiasme des événements qui se passaient à Paris et avait promis de revenir avec son régiment.

Quelques jours après, grâce à cet article, M. Lhuillier fut décoré. L’article était du fait de M. Thiers.
L’apparition du futur ministre au milieu de nos six ou huit républicains ne fut donc pas heureuse.

Il s’était complétement dessiné depuis la veille au matin. Il était orléaniste.

En sa qualité d’orléaniste, il s’était inquiété de cette réunion qui avait lieu au-dessus de sa tête ; résolu d’attaquer ce taureau par les cornes, il monta au premier étage, et, comme nous venons de le voir, il entra sans être annoncé.

Un murmure significatif accueillit sa venue.

M. Thiers paya d’audace.

– Messieurs, dit-il, le lieutenant général désire avoir une entrevue avec vous.

– Et pour quoi faire ? demanda Cavaignac.

– Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous ? demanda Bastide.

– Ecoutez toujours, messieurs, dit Thomas.

M. Thiers crut que, de ce côté-là, il allait trouver un soutien. Il s’avança vers Thomas et, lui posant la main sur l’épaule

– Voici un beau colonel, dit-il !

– Ah çà ! répondit Thomas en secouant doucement son épaule, est-ce que, par hasard, vous me prenez pour une p...

M. Thiers retira sa main.

– Continuez, dit Thomas, nous écoutons.

Alors, M. Thiers expliqua le but de l’entrevue.

Le duc d’Orléans voulait, pour sa politique à venir, prendre les conseils de ces braves jeunes gens dont l’héroïque insurrection avait fait la révolution de Juillet. Il devait, toujours au dire de M. Thiers, les attendre, le soir, entre huit et neuf heures, au Palais-Royal.

Les républicains secouaient la tête.

Mettre le pied au Palais-Royal, c’était, leur semblait-il, pactiser avec le pouvoir nouveau, qui s’élevait à la fois contre leur conscience et contre leur volonté.

Mais Thomas vint encore en aide au négociateur.

– Voyons, dit-il en se levant, prouvons-leur jusqu’au bout que nous sommes de bons enfants.

Et, allant déposer son fusil dans l’angle de la cheminée :

– A ce soir, neuf heures, monsieur... Vous pouvez dire au lieutenant général du royaume que nous nous rendrons à son invitation.

M. Thiers sortit.

Il n’y avait pas la moindre invitation de la part du lieutenant général du royaume. M. le lieutenant général du royaume n’avait pas le moins du monde désiré voir MM. Thomas, Bastide, Chevalon, Grouvelle, Boinvilliers, Cavaignac, Arago et Guinard. M. Thiers avait pris le tout sous son bonnet, espérant qu’une entrevue concilierait les opinions. On a vu, par ce qu’il avait dit à Thomas, qu’il prenait les opinions pour des ambitions.

Le soir, les républicains furent exacts au rendez-vous. La duchesse d’Orléans, madame Adélaïde, les jeunes princes et les jeunes princesses venaient d’arriver, lorsqu’on annonça au duc d’Orléans qu’une députation l’attendait dans la grande salle.

Depuis le matin, les députations s’étaient succédé, et les salons n’avaient pas désempli.

Une députation n’étonnait donc pas le prince ; seulement, ce qui l’étonnait, c’était le personnel de la députation.

M. Thiers était là. En accompagnant Son Altesse, du salon où il était au salon où l’attendaient ces messieurs, il essaya de la mettre au courant prenant la moitié de la responsabilité sur lui, laissant l’autre aux républicains.

Tout cela avait pris un quart d’heure à peu près ; depuis un quart d’heure, ces messieurs attendaient. Ils commençaient à trouver l’attente un peu longue.

Tout à coup, la porte s’ouvrit et le duc entra, le sourire sur les lèvres ; seulement, le sourire n’avait pas eu le temps, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de monter jusqu’aux yeux : la bouche souriait, mais le regard était encore interrogateur.

– Messieurs, dit le prince, vous ne doutez pas du plaisir que j’ai à vous recevoir ; mais...

Bastide devina, et regarda M. Thiers.

– Mais vous ne comprenez rien à notre visite ? Demandez, alors, une explication à M. Thiers, et M. Thiers voudra bien vous la donner, je l’espère, telle que la dignité du parti que nous représentons n’ait point à en souffrir.

M. Thiers, en effet, donna une explication équivoque, embarrassée à laquelle le duc d’Orléans coupa court en disant :

– C’est bien, c’est bien, monsieur... Je vous remercie de me procurer la visite de nos plus braves combattants.

Puis, se tournant de leur côté, il parut attendre que l’un d’eux commençât. Boinvilliers prit le premier la parole.

– Prince, dit-il, demain, vous serez roi...

Le duc d’Orléans fit un mouvement.

– Demain, monsieur ? dit-il.

– Si ce n’est demain, ce sera dans trois jours, ce sera dans huit jours... Peu importe le temps !

– Roi ! répéta le duc d’Orléans ; et qui vous dit cela, monsieur ?

– La marche que suivent vos partisans, la pression qu’ils exercent sur les choses, n’osant pas l’exercer sur les hommes ; les placards dont ils couvrent les murailles, l’argent qu’ils répandent dans les rues.

– Je ne sais pas ce que font mes partisans, répondit le duc, mais ce que je sais, c’est que je n’ai jamais aspiré à la couronne, et qu’aujourd’hui encore, je ne la désire pas, quoique beaucoup de gens me pressent de l’accepter.

– Enfin, monseigneur, supposons, cependant, que l’on vous presse de telle sorte que vous ne puissiez la refuser, nous est-il permis de vous demander quelle est votre opinion sur les traités de 1815 ? Faites-y attention, ce n’est point seulement une révolution libérale qui vient de s’accomplir, c’est une révolution nationale ; la vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple ; c’est la dernière amorce de Waterloo que nous venons de brûler, et il serait plus facile encore de pousser le peuple sur le Rhin que sur Saint Cloud.

– Messieurs, répondit le duc, je suis trop bon Français, je suis trop bon patriote surtout pour être partisan des traités de 1815. Mais je crois la France fatiguée de guerres ; la rupture des traités, c’est la guerre européenne... Croyez-moi, il importe de garder beaucoup de mesure vis-à-vis des puissances étrangères, et certains sentiments ne doivent pas être exprimés trop haut.

– Passons donc à la pairie, prince...

– A la pairie, soit.

Et le duc se mordit les lèvres, comme un homme habitué à interroger, et qu’on force à son tour à subir un interrogatoire.

– La pairie, et vous serez forcé d’en convenir, continua Boinvilliers, la pairie n’a plus de racines dans la société... Le Code, en abolissant le droit d’aînesse, les fidéicommis et les majorats ; le Code, en divisant les héritages à l’infini, a étouffé l’aristocratie dans son germe, et l’hérédité nobiliaire a fait son temps.
– Peut-être, messieurs, vous trompez-vous sur cette question d’hérédité, qui est, à mon avis, la seule source d’indépendance qu’il y ait dans les institutions politiques... Un homme sûr d’hériter de son père ne craindra pas d’avoir une opinion à lui, tandis que l’homme à élire aura l’opinion qu’on lui imposera... Au reste, reprit le duc, c’est là une question à examiner, et, si la pairie héréditaire croule réellement, ce n’est point moi qui la réédifierai à mes frais.

– Prince, dit alors Bastide, je crois que, dans l’intérêt même de la couronne qui vous est offerte, il serait bon de réunir les assemblées primaires.

– Les assemblées primaires ? dit le duc en tressaillant. Oui, en effet, je sais que je parle à des républicains.

Les jeunes gens s’inclinèrent ; ils étaient venus moins en alliés qu’en ennemis : ils acceptaient la qualification, au lieu de la repousser. Leur intention était de faire la situation bien nette entre eux et le pouvoir.

– Franchement, messieurs, dit le duc, croyez-vous la république possible dans un pays comme le nôtre ?

– Nous croyons qu’il n’y a pas de pays où le bon ne puisse être substitué au mauvais.

Le duc secoua la tête.

– Je croyais que 1793 avait donné à la France une leçon dont elle saurait profiter.

– Monsieur, dit Cavaignac, vous le savez aussi bien que nous 1793 était une révolution, et non une république ; d’ailleurs, continua-t-il avec une fermeté d’accent et une netteté de prononciation qui ne permettaient pas de perdre une seule syllabe de ce qu’il disait, autant que je puis me le rappeler, les événements qui s’écoulèrent de 1789 à 1793 obtinrent votre entière adhésion... Vous étiez de la société des Jacobins ?

Il n’y avait pas à reculer ; on déchirait hardiment le voile du passé, et le futur roi de France apparaissait entre Robespierre et Collot d’Herbois.

– Oui, c’est vrai, dit le duc, j’étais de la société des Jacobins. Mais, heureusement, je n’étais pas de la Convention.

– Votre père et le mien en étaient, monsieur, dit Cavaignac, et tous deux ont voté la mort du roi.

– C’est justement pour cela, monsieur Cavaignac, reprit le duc, que je n’hésite pas à dire ce que je dis... Je pense qu’il est permis au fils de Philippe-Egalité d’exprimer son opinion sur les régicides. Au reste, mon père a été fort calomnié ; c’est un des hommes les plus respectables que j’aie jamais connus !

– Monseigneur, reprit Boinvilliers comprenant que, s’il n’interrompait pas la conversation, elle allait s’égarer sur le terrain des personnalités, il nous reste encore une crainte...

– Laquelle, messieurs ? demanda le prince. Oh ! dites, tandis que vous y êtes.

– Eh bien, nous craignons – et nous avons nos raisons pour cela – nous craignons, dis-je, de voir les royalistes et les prêtres encombrer les avenues du nouveau trône.

– Oh ! quant à ceux-là, s’écria le prince avec un geste presque menaçant, soyez tranquilles, ils ont porté de trop rudes coups à notre maison pour que je les oublie ! Une partie des calomnies dont je parlais tout à l’heure vient d’eux ; une barrière éternelle nous sépare... C’était bon pour la branche aînée, cela !

Les républicains, étonnés de l’expression presque haineuse avec laquelle le prince venait de prononcer ces mots : “C’était bon pour la branche aînée !” se regardèrent les uns les autres.

– Eh bien, messieurs, dit alors le duc, est-ce que, par hasard, j’avance une vérité qui vous soit inconnue en proclamant tout haut cette différence de principes et d’intérêts qui a toujours séparé la branche cadette de la branche aînée, la maison d’Orléans de la maison régnante ?... Oh ! notre haine ne date pas d’hier, messieurs ; elle remonte à Philippe, frère de Louis XIV ! C’est comme mon aïeul le régent, qui donc l’a calomnié ? Les prêtres, les royalistes ; car, un jour, messieurs, quand vous aurez mieux approfondi les questions historiques, fouillé jusqu’aux racines l’arbre que vous voulez abattre, vous saurez ce que c’était que le régent, les services qu’il a rendus à la France en décentralisant Versailles, et en faisant passer, par son système de finances, l’argent et l’or du pays jusque dans les dernières artères de la société. Ah ! je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu m’appelle à régner sur la France, comme vous le disiez tout à l’heure, c’est qu’il me soit accordé une portion de son génie !

Alors, il s’étendit longuement sur les améliorations que la politique du régent avait amenées dans la situation diplomatique de l’Europe ; et, à propos de l’Angleterre, il dit quelques mots indiquant qu’il chercherait près d’elle le même point d’appui que son aïeul.

– Pardon, monsieur, dit Cavaignac, mais je crois que le véritable point d’appui d’un roi des Français doit être dans la France.

Le duc d’Orléans n’éluda pas l’explication, et, avec sa facilité d’élocution habituelle, il développa alors, il faut lui rendre cette justice, le système qui acquit, depuis, tant de célébrité sous le nom de système du juste milieu.

Cavaignac, auquel il s’adressait plus particulièrement, comme ayant soulevé la question, écouta avec la plus grande impassibilité le développement politique auquel se livra le prince.

Puis, lorsque celui-ci eut terminé.

– Eh bien, dit-il, nous pouvons être tranquilles ; avec ce système-là, vous n’en avez pas pour quatre ans !

Le duc sourit d’un air de doute.

Quant aux républicains, comme ils savaient tout ce qu’ils voulaient savoir, ils s’inclinèrent en signe qu’ils voulaient se retirer.

Ce que voyant le prince, il les salua à son tour.

Mais, pour ne pas leur laisser le dernier :

– Allons, messieurs, dit-il, vous me reviendrez... Vous verrez, vous verrez !

– Jamais ! articula nettement Cavaignac.

– Jamais est un mot trop absolu, et nous avons un vieux proverbe français qui prétend qu’il ne faut pas dire : “Fontaine...”

Mais, avant qu’il eût achevé sa phrase, ces messieurs avaient déjà gagné la porte.

Le duc les regarda s’éloigner d’un air sombre.

C’était le premier nuage qui obscurcissait son soleil.

Dans ce premier nuage étaient toutes les tempêtes de l’avenir, même celle qui devait le renverser.

Maintenant que l’on a vu les hommes et les principes face à face, on comprendra mieux, je l’espère, les 5 et 6 juin, les 13 et 14 avril, le 12 mai et le 24 février. » Avouant à Carrel, son ex-ami, sa peur de mourir dans un attentat, Thiers se fit entendre répondre par ce dernier : « Toi, tu mourras d’un coup de pied dans le cul ! » In Balzac, T VIII p. 1642.

« M. Thiers venait de contracter un mariage qui, en lui apportant non seulement l’aisance qui lui avait manqué jusque-là, mais l’opulence – grande force pour un homme public –, n’avait rien ajouté à sa considération. Il épousait en effet une enfant de quinze ans, fille d’un riche financier, M. Dosne, dont la femme passait pour avoir témoigné depuis plusieurs années au jeune écrivain devenu ministre des bontés qui auraient dû leur interdire à l’un et à l’autre tout autre genre de relations. » La mère et la sœur du duc de Broglie s’étaient rendues au ministère de la Justice, dont les fenêtres ouvraient sur la place Vendôme, pour attendre le retour du retour du cortège royal et assister au défilé du 28 juillet 1835. Après l’annonce de l’attentat : « Un cri d’horreur s’éleva ; après quoi chacun de ceux qui avaient un objet d’affection exposé à cet épouvantable péril n’eut rien de plus pressé que de s’enquérir de ce qui l’intéressait particulièrement. Nous fûmes tout de suite rassurés sur le sort de mon père : une balle morte l’avait bien atteint au haut de la poitrine, mais elle n’avait fait qu’effleurer la peau et emporter le collet de son habit. Mais M. Thiers ! Madame Thiers était là qui n’ouvrait pas la bouche et ne demandait rien. Ce silence était terrible, et une cruelle expression d’angoisse et de douleur se peignait sur le visage de madame Dosne, qui sentait qu’un mot de sa bouche ferait ressortir l’indifférence de sa fille, et qui se mourait pourtant d’inquiétude. Ma mère vit sa peine, et en vraie fille de madame de Staël, la pitié la faisant passer sur la rigueur des convenances, elle fit elle-même la question qu’elle lisait dans les regards de la pauvre femme. M. Thiers aussi avait échappé. »

Il avait été de tout temps fort interventionniste et belliciste. Pendant son ministère de 1836, une guerre contre l’Espagne avait été évitée de justesse. En 1840, malgré « l’insulte faite à la France » qu’avait constituée la signature, sans avertir la France, d’un traité entre l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie, le 15 juillet, pour régler la question turco-égyptienne en soutenant les Turcs contre Méhémet-Ali, allié traditionnel de la France, l’opinion publique, pas réellement batailleuse, mit au moins à profit l’occasion pour fabriquer au chef du cabinet du 1er mars le sobriquet de Mars 1er. Balzac idem, p. 1311. « Les trafics de Thiers et de son beau-père, jouant à la Bourse à coup sûr grâce au télégraphe. » Idem p. 1288. Mémoires du duc de Broglie, chez Calmann-Lévy, Paris, 1938. Sur Thiers agent du préfet ? consulter Archives nationales F/7/6934 d 9944, Archives nationales F/7 d 6838.

« On sait la part que M. Thiers eut dans la révolution de Juillet ; elle est fort grande. Il avait, dit-on, jeté ce cri : Nous enfermerons les Bourbons dans la Charte pour les en faire mieux sortir. Il fut le rédacteur principal du National, créé contre la branche aînée ; enfin ce fut lui qui partit de l’hôtel de M. Laffitte pour aller dire à Louis-Philippe : Un passeport ou le trône.

Ce qu’on sait moins, c’est sa part d’action dans la rue au moment de la résistance.

J’ai eu, en ce point, l’occasion de connaître un témoin de ses faits et gestes. Après 48, je rencontrai chez un de mes amis un citoyen de la Nouvelle-Orléans, Français de naissance, nommé M. Pavy, et voici ce qu’il me dit : – A l’époque de la révolution de 1830, j’étais étudiant à Paris. Pendant l’insurrection, je pris les armes et me mis au service des insurgés et à la garde d’une barricade élevée près de la place des Victoires. Tandis que j’étais là, attendant l’attaque, je vis un petit monsieur monter sur un tas de pavés voisins et haranguer les gens du peuple. Il s’approche ensuite de nous et je reconnais M. Thiers. Il se met à parler encore et à prêcher la résistance. Parmi les hommes qui l’écoutaient il s’en trouvait un, en chemise et les bras nus, qui portait au bout d’un long bâton un mouchoir rouge, en guise de drapeau. Ce mouchoir rouge offusquait M. Thiers, car, sans me connaître, il se pencha vers moi et me dit : « Monsieur, vous qui êtes armé et qui me paraissez être un bon citoyen priez donc cet homme de descendre sa loque, c’est le drapeau de 93 et cela ne nous convient pas. » Je fis ce que M. Thiers me demandait et j’engageai l’insurgé populaire à ôter son mouchoir rouge du bout de son bâton. Il opposa quelque résistance ; cependant il finit par céder, et alors M. Thiers congédia la troupe de ce point et lui indiqua le Louvre comme but du combat. Je la suivis, mais avant de partir M. Thiers me demanda mon nom. Je le lui déclinai ; il me coula dans l’oreille quelques instructions, puis me donna rendez-vous pour le soir au bureau du National. J’assistai à la prise du Louvre et fus décoré de Juillet. Voilà comment je fis la connaissance de M. Thiers.

Devenu citoyen des Etats-Unis et établi commissionnaire en marchandises à la Nouvelle-Orléans, je m’y suis marié. Toutes les fois que mes affaires m’ont amené en Europe, je suis allé voir M. Thiers et j’ai toujours reçu de lui bon accueil. Ainsi, bien avant M. de Lamartine, M. Thiers avait repoussé le drapeau rouge, mais pas avec la belle phrase du poète ; il avait dit bonnement : Priez donc cet homme de descendre sa loque… – Sa loque, oh ! comme c’est dans le style familier du politique, et comme ce mot donne un cachet de vérité au récit ! Je n’ai pas cru devoir passer sous silence cette anecdote, parce qu’elle est un document curieux pour l’histoire de M. Thiers. » Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines, Auguste Barbier, Genève, 1973, p. 330-331.

Martin du Theil écrivit sur Thiers le commentaire suivant : « M. Thiers, Châtelain.– M. Thiers est de l’avis de M. Vautour : Quand on n’a pas de quoi payer son terme il faut avoir une maison à soi. Voilà ce que M. Thiers s’est dit, il y a cinq ans, dans le temps où il était fort embarrassé pour payer les termes de l’appartement de quatre cents francs, où, petit carbonaro en sous-ordre, il préludait incognito à ses grandeurs futures. Et, en effet, il a tant et si bien opéré, que le petit homme, riche alors, en fait d’immeubles, des deux pots de réséda qui figuraient dans l’inventaire de ses biens, donné naguère par la Mode, et dont le total s’élevait à 188 francs, 30 centimes, est aujourd’hui en marché pour une terre magnifique, située dans la Brie, du prix de 1.200.000 francs. Or, en ajoutant au traitement qu’il a touché depuis les honteuses, les 200.000 francs, auxquels on fait monter, à part toute exagération, la dot de Mlle Dosne, il se trouverait qu’ostensiblement 600.000 francs seulement sont entrés dans la poche de M. Thiers ; et c’est sur ces 600.000 francs qu’en homme d’ordre il a fait d’assez belles économies pour acheter une terre de plus d’un million. On voit que c’est une belle science que de savoir grouper des chiffres et de tenir dans ses attributions le télégraphe, la Bourse, les fonds secrets et les pots-de-vin. Ce qui n’est pas moins miraculeux c’est l’impudence du petit homme qui, au lieu de serrer dans son coffre les produits de son honorable industrie, vient étaler ainsi à tous les yeux les dépouilles de la France, […] Voilà de quelle manière M. Thiers, selon l’assurance officieuse de l’estimable Journal de Paris, quittera les affaires comme il y est entré. » Martin du Theil, Le Livre terrible, Laville, Paris, 1842. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) 1er arrondissement. Dans ses Mémoires, la duchesse de Maillé écrit que Thiers était « une véritable espèce d’homme des plus ignobles ». On peut lire dans le Journal du maréchal de Castellane, cette appréciation de Castellane, pair de France, après un dîner, en mars 1838, chez la veuve du général Hoche, où étaient aussi invités le comte Roy, Mignet, Dupin, le baron de Barante, Lamartine, les professeurs Cousin et Villemain : « M. Thiers ne manque certainement pas d’esprit, mais il est impossible d’être plus petit, plus fréle, d’avoir l’air moins noble, de manquer davantage de dignité dans ses manières, et de moralité. » Arrivé aux affaires, Thiers fit délivrer sur les fonds du gouvernement un secours de cent francs par mois de secours à son père de mai 1835 et jusqu’à sa mort en 1843. Donnard, dans Balzac, les réalités économiques et sociales dans La Comédie humaine, écrivit sur le compte de Thiers : « Si l’on en croit les journaux d’opposition, depuis longtemps il se livre, ou du moins il permet que son entourage se livre à des activités financières d’un genre équivoque. On l’accuse de profiter pour jouer à la Bourse des nouvelles télégraphiques qu’en sa qualité d’homme d’Etat, il reçoit le premier ; on l’accuse d’être le complice des trafics de son beau-père, M. Dosne, on l’attaque dans sa vie privée. » Les journaux de l’opposition, par exemple La Quotidienne du 23 août 1840 et La Presse du 31 septembre 1840 reprenaient la même accusation : pendant l’été 1840, où il y eut de graves menaces de guerre, « quand les nouvelles qu’il recevait étaient mauvaises, Thiers chargeait les journaux subventionnés de faire courir le but qu’elles étaient bonnes ; au contraire, quand elles étaient réellement bonnes, les mêmes journaux les présentaient comme mauvaises ; ainsi les amis du petit ministre pouvaient jouer à coup sûr à la hausse ou à la baisse. » Chambolle, autre décoré de la Croix de Juillet, rapporte sur Thiers en 1870 : « Quelle tâche pour M. Thiers, au sortir d’une négociation si cruelle, que d’avoir à démontrer la nécessité de se soumettre ! Il adjurait ses collègues de lui épargner cette douleur. “C’est la conviction absolue que j’ai, disait-il, de l’impossibilité de soutenir la lutte, qui m’a contraint à courber la tête sous la force de l’étranger. Je supplie qu’on ne m’impose pas la nécessité de donner les motifs de ma conviction. Mon silence est un sacrifice que je fais à la sûreté et à l’avenir de mon pays. Oui, ma conviction profonde, c’est qu’en faisant la paix aujourd’hui et en nous soumettant à une grande douleur, c’est l’avenir du pays que nous sauvons, c’est sa future grandeur que nous assurons. Il n’y a que cette espérance qui ait pu me décider.” Ces paroles furent comprises ; on se hâta de clore la discussion, et le traité fut ratifié (séance du 1er mars 1871). Ce vote fut le signal de nombreuses démissions. Garibaldi avait donné la sienne dès la première séance. Celle de Ledru-Rollin avait suivi. Les représentants de l’Alsace et de la Lorraine signèrent en se retirant une déclaration qui se terminait par ces mots : “Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons, avec une confiance entière dans l’avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée. Vos frères d’Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France absente de leurs foyers une affection fidèle, jusqu’au jour où elle viendra y reprendre sa place.” Vinrent ensuite des démissions autrement motivées et d’un tout autre caractère. La lettre collective signée de MM. Rochefort, Ranc, Tridon et Malon de l’Internationale, déclara l’Assemblée déchue par son vote du 1er mars. M. Félix Pyat écrit au président : “Je dois protester en sortant de l’Assemblée qui ne peut plus représenter la France tout entière et je n’y rentrerai pas, tant que ce vote parricide ne sera pas annulé.” De telles paroles, qui devançaient de deux semaines l’insurrection du 18 mars, semblaient d’avance en être le mot d’ordre et elles avaient un formidable écho à Marseille, à Lyon, à Saint-Étienne, à Toulouse. L’Assemblée, animée à la fois de peur et de colère, donna un prétexte de plus aux promoteurs de l’insurrection en affirmant très haut sa résolution de ne jamais siéger dans Paris. Elle s’irritait de voir que cette ville révolutionnaire s’arrogeait le privilège de faire et de renverser les gouvernements. » Thiers fut président du Conseil, puis président de la république. Celui qui avait entouré Paris de fortifications, soi-disant pour le défendre… fut empêché de massacrer aussi rapidement qu’il l’eût voulu les Parisiens patriotes et révoltés qui avaient proclamé la Commune de Paris, le 18 mars 1871, pour tenter la lutte à outrance contre les Prussiens. Thiers le libérateur du territoire national, le restaurateur de l’ordre moral (avec ses trois femmes, qu’il appelait ses trois moitiés), eut ce mot sur Blanqui, autre décoré de la Croix de Juillet, quand il fut arrêté : « Nous le tenons enfin ce scélérat ! » et dit après la Commune : « Le sol est jonché de leurs cadavres ; ce spectacle affreux servira de leçon. » Plutôt que de défendre le sol national, Thiers, le patriote de 1830, fut le signataire du traité de Francfort, qui abandonnait l’Alsace et la Lorraine aux Prussiens et le principal auteur de l’emprunt de cinq milliards pour payer l’indemnité de dédommagement. Il fut cependant volontiers présenté comme le sauveur de la France… Il abolit, le 25 août 1871, la garde nationale, lui préférant des forces de l’ordre que l’on payait et qui forcément obéissaient, plutôt que des citoyens, et l’histoire venait de le prouver, qui risquaient d’être patriotes. A sa mort, Paul de Cassagnac écrivit dans Le Pays, journal bonapartiste, le 6 septembre 1877 : « Cet homme n’est plus, tant mieux ! et c’est la seule fois qu’il ait vraiment libéré le territoire !... » Cité in Carnet d’un journaliste pendant le seize-mai, la résistance dans les départements, Hippolyte Gautier, Paris, Marpon et Flammarion, 1881, p. 207. Thiers, arrivé de Marseille tout à fait pauvre, mourut plusieurs fois millionnaire après quarante années au service de la France. Il demeurait 10, rue Neuve-des-Capucines en 1831. Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867 ; Souvenirs de J. Laffitte, racontés par lui-même, et puisés aux sources les plus authentiques, tome deuxième, Bruxelles et Leipzig, Muquardt, p. 76 ; Chronique de juillet 1830, Rozet, Paris, Barrois et Duprat, 1832, tome 1, p. 105-108 ; Chateaubriand Mémoires d’outre-tombe, tome 5, p. 96, Bruxelles, Meline, Cans et cie, 1850 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis (sous le seul nom de Thiers) ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 (sous le seul nom de Thiers) ; Archives de Paris VI1 1, (ancien) Ier arrondissement, décorés de Juillet, états pour la distribution de gratifications et secours à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet ; Archives de Paris VD6 281 n° 1 ; Archives de Paris VK3 25 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) Ier arrondissement (sous les prénoms de Louis, Alphonse) ; Archives de Paris VK3 27 Mairie du (ancien) Ier arrondissement, état nominatif des citoyens qui n’ont pas retiré de la mairie les croix et les brevets de la décoration de Juillet ; Archives de Paris VK3 41 in dossier Barthe, Charles, Laurent, Emile ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) 1er arrondissement (sous les prénoms de Louis, Alphonse) ; Archives nationales F/15/3879 indemnités et secours, dossier Thiers ; Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862, tome troisième (1823-1831), Paris, Plon, 1895, p. 167 ; Retours sur la vie, Appréciations et Confidences sur les hommes de mon temps, Chambolle, Paris, Plon-Nourrit, 1912, p. 224-226 ; Balzac, les réalités économiques et sociales dans La Comédie humaine, Donnard, Armand Colin, Paris, 1961, p. 336 ; Mémoires, un regard sur le monde (1832-1851), duchesse de Maillé, Lacurne éditeur, 2012, p. 89 ; Histoire de la commune de 1871, Lissagaray, Paris, Dentu, 1896, p. 392.

1.

Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait de faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.

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