Tirel, Nicolas, Louis
Biographie
Né le 10 décembre 1790 à Vire (Calvados). Manufacturier. Sur un papier à en-tête commercial d’une « filature hydraulique de laine et manufacture de draps, brevetée de S.A.R. Mgr le duc d’Orléans », il écrivit le 28 mars 1831, la lettre suivante à la Commission des récompenses nationales : « Manufacturier fabricant de draps, attaché au service de l’habillement des troupes sous l’Empire, les événements politiques de 1814 anéantirent mon industrie et me firent perdre un million cinq cent mille francs, tant sur les créances que me devait alors l’Etat et qui me furent liquidées en rente perdant alors 40 à 45%, que sur les marchandises qui m’avaient été commandées et qui me restèrent sans emploi.
» Ainsi restauré, vous concevrez facilement le degré d’attachement que je devais porter à une race que je croyais éteinte et qui nous fut ramenée par cinq cent mille baïonnettes étrangères.
»Mes opinions libérales, énergiquement prononcées sous un gouvernement jésuitique et antinational, m’attirèrent son animadversion et me valurent les honneurs de la persécution.
»En 1816, l’espionnage fut organisé dans mes ateliers (j’occupais alors quatre à cinq cents ouvriers). Plusieurs de ces malheureux, excités pendant leur travail chez moi par des agents provocateurs, furent arrêtés, jugés et jetés dans les cachots pour outrages prétendus à la majesté royale. L’un de ces infortunés est mort, victime des mauvais traitements qu’on lui fit éprouver pendant sa détention ; moi-même, je fus impliqué dans la conspiration de juin 1820 avec le colonel Duvergier, mon ami. La police essaya de faire passer trois à quatre cents blouses d’uniforme saisies chez moi en habillement devant servir à vêtir les conspirateurs. Plus heureux que le colonel Duvergier, j’échappai à la condamnation dont il fut atteint.
»En juin 1830, me trouvant à Paris, j’entrepris, sous le nom de mon commis, le sieur Warin (voir Warin, Jules, François), plusieurs publications libérales dans le but de saper et ruiner enfin un pouvoir qui se déclarait en hostilité complète contre la nation.
»Sur des tabatières dites électorales, j’inscrivis les noms glorieux des 221, dans les rayons d’un soleil resplendissant de lumière, tandis que par opposition j’inscrivis ceux des 181 votants absolutistes dans une teinte rembrunie, faiblement éclairée d’une lune dans son déclin ou dernier quartier… J’avais frappé juste. La police, effrayée du succès de ma publication toute populaire, fit une descente chez moi, saisit tout ce qui lui tomba sous la main et grâce aux réquisitoires du signataire des quarante-quatre mandats d’arrêt contre les écrivains libéraux à l’époque du 26 juillet (M. Poillot), je fus traduit devant la cour royale de Paris, section de M. Cottu, où j’aurais été infailliblement condamné sans l’heureux succès des trois mémorables journées.
»A la lecture du Moniteur du 26 juillet, je me rendis à la rédaction du Constitutionnel, journal où je compte plusieurs amis. M. Boin, propriétaire du Figaro, et M. Barthe, alors simple avocat, y arrivèrent quelques instants après moi. Il fut convenu que chacun allait immédiatement se mettre en route, afin de réunir le plus d’hommes de lettres écrivant dans les journaux et le plus de députés possibles à l’effet de rédiger et signer une protestation énergique contre les ordonnances liberticides que venait de publier le gouvernement : le lieu de la réunion fut assigné chez M. Dupin aîné à 3 heures de l’après-midi. Je fus chargé d’informer MM. Mechin et Benjamin Constant, (qui m’honoraient de leur confiance et de leur amitié) du but, du lieu et de l’heure de la réunion projetée. M. B. Contant se trouvait hors Paris, à la campagne de M. Gros-Davilliers, à Vaux. J’y courus mais je trouvais cet intrépide défenseur des libertés publiques dans un état de santé déplorable et absolument incapable de marcher, au dire de son médecin M. Brechet, qui se trouvait près de lui et qui venait de lui faire une opération des plus douloureuses pour une rétention d’urine, dont il était depuis longtemps atteint. M. B. Constant, malgré sa position, voulait se faire porter à Paris et se rendre à la réunion projetée chez M. Dupin. “Ma vie ne saurait être considérée, disait-il à sa femme et aux amis qui l’entouraient, lorsqu’il y va du salut de la France… !! Vaincu par le refus complet qui lui fut fait de le transporter en litière ou en voiture, il débanda lui-même sa plaie et me la fit voir pour constater comme témoin, près de ses collègues, l’état d’impuissance dans lequel je l’avais trouvé, c’est-à-dire incapable de se remuer. Puis il me chargea d’une lettre pour son collègue Dupin dans laquelle il lui disait : “Une protestation énergique des députés, des écrivains et des citoyens les plus influents peut seule sauver la France dont toutes les libertés viennent d’être envahies par un violent coup d’Etat. Je vous prie et vous autorise à signer pour moi cet acte que M. Tirel, porteur de la présente, m’annonce devoir être fait chez vous d’ici quelques heures. Il vous peindra la position déplorable dans laquelle il m’a vu et qui m’empêche de l’accompagner.”
»Je remplis ma mission près de M. Dupin ; mais ma surprise fut grande de le trouver seul dans son cabinet : il avait refusé, me dit-il, de recevoir l’assemblée projetée chez lui. Cet incident inattendu m’empêcha de signer une protestation dont j’avais été un des premiers moteurs et qui honorera à tout jamais les citoyens courageux qui ont souscrit ce grand acte de patriotisme, aux dépens de leur tête.
»Dans les journées des 27, 28 et 29 juillet, je fus sans cesse en contact avec messieurs les rédacteurs du Temps et du National ; répandant leurs journaux dans tous les quartiers de Paris, les lisant au peuple sur les places publiques et dans les rues, les expédiant ne Normandie dans des paquets sous toile par la voie des diligences afin de les soustraire à la surveillance du gouvernement, qui avait toute espèce de publication politique dans les départements.
»Si de rigueur pour obtenir la croix ou la médaille nationale, il faut avoir tiré le sabre ou fait le coup de fusil, je ne dois point obtenir cette marque d’honneur. L’heureuse issue des événements de Juillet a moins tenu aux combattants même qu’aux hommes courageux et intelligents qui, en expliquant au peuple ses droits, l’ont soulevé ne masse contre l’ennemi commun. Ainsi les quarante-quatre signataires de la protestation n’eussent fait qu’un peloton de combattants, dont le courage fût infailliblement venu échouer devant le feu brutal d’une centaine de Suisses ou de gardes royaux, tandis que leur écrit répandu dans le public a enfanté cent cinquante à deux cent mille combattants ; ces hommes doivent avoir part à la victoire comme ceux même qui l’ont conquise par le sabre. Leurs auxiliaires, lorsque leur participation se trouve bien constatée, ont droit aussi aux mêmes récompenses. C’est le cas dans lequel je me trouve.
»Si donc la Commission veut m’imposer la production de certificats constatant l’authenticité des faits que lui avance pour mon compte, je lui produirai les déclarations écrites de MM. les rédacteurs des journaux que j’ai indiqués ; de plus celles de MM. Barthe et Boin avec lesquels j’avais dès le matin arrêté le principe de l’opposition par tous moyens aux ordonnances du 25 juillet.
»Je n’ai pas cru devoir me livrer à réunir tous ces titres avant de connaître la base d’admission suivie par la Commission pour le cas où je me trouve et où ont dû nécessairement se trouver une foule de patriotes comme moi, qui sans avoir reçu ni donné un coup de sabre n’en ont pas moins bien mérité de la patrie à la défense de laquelle ils avaient voué d’avance leur tête et leur fortune. » Il fut convoqué et interrogé par la Commission de la mairie du (ancien) IIe arrondissement le 17 avril 1831. Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Il signa le certificat suivant en faveur des frères Dunaime : « Je, soussigné, Nicolas, Louis Tirel, ex-manufacturier, fabricant de draps à Vire (Calvados), breveté de S.A.R. le duc d’Orléans, présentement roi des Français, certifie à qui appartiendra que constamment occupé à l’établissement et à la défense de la grande barricade élevée au coin du boulevard Montmartre, j’ai constamment vu pendant les journées des 28 et 29 juillet messieurs Jules et Charles Dunaime, que je connaissais par divers ouvrages en gravure qu’ils ont exécutés pour moi, se dévouer au triomphe le la cause nationale, soit en faisant la lecture en public des diverses proclamations et journaux libéraux, soit en haranguant et excitant les citoyens à défendre leurs droits, soit enfin en excitant tous les hommes valides à les suivre et à les accompagner sur les divers points où la fusillade se faisait entendre. Je déclare en outre que les jeunes frères Dunaime, avant même les événements de Juillet, professaient les principes libéraux les plus solides et les mieux caractérisés. » Il demeurait à Vire (Calvados) en 1830 et depuis juin 1830 4, rue du Faubourg-Montmartre. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris VD6 172 n° 6 dossier des frères Dunaime ; Archives de Paris VD6 278 ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) IIe arrondissement.