Arcole ou Darcol

Biographie


Sitôt après la révolution, Le Courrier français, Le Globe et Le Constitutionnel, initièrent la légende d’un supposé Arcole, mort en traversant le pont suspendu de la place de Grève, mais dont on ne semble trouver nulle trace dans les registres des morts et blessés des combats de la révolution de Juillet. Leurs articles étaient ainsi rédigés : « Le pont suspendu de la place de Grève a pris le nom de pont d’Arcole. Le 28 juillet, un brave jeune homme dit aux citoyens armés : Il faut traverser ce pont. Je vais donner l’exemple. Si je meurs, souvenez-vous que je m’appelle d’Arcole. Il s’élança à ces mots, et à peine parvenu au milieu du pont, tomba percé de plus de vingt balles. Les témoins de son héroïsme avaient retenu son nom, et l’ont donné au pont qui fut le théâtre de ce beau dévouement. » Puis l’anecdote fut reprise par l’ensemble de la chronique de l’époque : « Le petit pont de fer de la grève a été le théâtre d’actions héroïques dignes de l’Antiquité et des plus belles journées de la Révolution. Le 28, au moment de la fusillade de l’hôtel de ville, un citoyen, embusqué sur la rive gauche de la Seine, tue un garde qui se présente à la tête du pont, se traîne jusqu’à lui quoique grièvement blessé, s’empare de son arme, et la remet à un de ses concitoyens, en lui disant : “Voilà pour défendre ton pays !” Quelques minutes après, un jeune homme le traverse, un drapeau tricolore à la main. Il le plonge au milieu des coups de feu de l’artillerie, et à deux pas de la garde. Un autre jeune citoyen, emporté par son courage, s’avance jusqu’au milieu du pont de la grève, et tombe percé de balles. Un de ses amis s’élance sur ses pas, le trouve mort, plante un étendard tricolore, arme son fusil et venge sa mort ; puis, saisissant à la fois le drapeau et le corps du brave, il regagne, malgré la fusillade, les amis qu’il avait quittés. “Je vais relever le drapeau qui est tombé, dit un moment après, dans le même groupe, un autre jeune homme qui, depuis le matin, faisait le coup de feu. Si je meurs, souvenez-vous que me nomme d’Arcole. Il replonge le drapeau, décharge son fusil, six balles l’atteignent aussitôt. Le pont conservera son nom. » Dans ses Souvenirs dun médecin de Paris, le docteur Poumiès de la Siboutie apporte le rectificatif suivant : « [28 juillet vers 18 heures] L’artillerie de la garde était rangée sur tous les quais de la rive droite et enfilait les ponts. Le pont de Grève fut traversé plusieurs fois par de braves jeunes hommes qui y trouvèrent la mort ou furent forcés de rétrograder. Il ne fut traversé complètement que vers les 5 heures du soir par un parti de quinze à vingt jeunes gens qui s’élancèrent au pas de course, et dont une partie arriva sur les pièces de canon. Ils furent suivis par d’autres, et l’affaire fut peu à peu terminée. Voilà l’origine de ce nom d’Arcole que ce pont porte actuellement, et non la fable, inventée après coup, d’un prétendu jeune homme qui aurait dit en mourant sur ce pont : “Je m’appelle Arcole.” » Alexandre Dumas un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet, et qui en laissa un récit impartial et bien renseigné, participa à l’attaque du pont. Il en donna le récit suivant : « Nous suivîmes ponctuellement la ligne indiquée. Un quart d’heure après notre départ du quai de l’Horloge, nous débouchâmes par la petite ruelle de Glatigny.

Nous arrivions au bon moment : on allait, par le pont suspendu, faire une charge décisive sur l’hôtel de ville. Seulement, si nous voulions en être, il fallait nous presser.

Nos deux tambours battirent la charge, et nous nous avançâmes au pas de course.

De loin, nous voyions une centaine d’hommes – qui composaient à peu près toute l’armée de l’insurrection – s’engager hardiment sur le pont, un drapeau tricolore en tête, quand tout à coup une pièce de canon, braquée de manière à enfiler le pont dans toute sa longueur, fit feu.

Le canon était bourré à mitraille. L’effet de la décharge fut terrible. Le drapeau disparut ; huit ou dix hommes s’abattirent ; douze ou quinze prirent la fuite.

Mais, aux cris de ceux qui étaient restés fermes sur le pont, les fuyards se rallièrent. Du point où nous étions, et abrités par le parapet, nous tirâmes sur la place de Grève et sur les canonniers, dont deux tombèrent.

Ils furent remplacés à l’instant même ; et, avec une rapidité dont il est impossible de se rendre compte, la pièce fut rechargée, et fit feu une seconde fois.

Il y eut sur le pont un tourbillonnement effroyable ; beaucoup des assaillants devaient avoir été tués ou blessés, si l’on en jugeait par les vides.

Un de nous cria :

– Au pont ! au pont !

Nous nous élançâmes aussitôt. Mais nous n’avions pas franchi le tiers de la distance, que le canon tonna pour la troisième fois, en même temps que la troupe s’avançait sur le pont, la baïonnette en avant.
Après cette troisième décharge, vingt combattants à peine survivaient ; une quarantaine étaient restés morts ou blessés sur le pont. Non seulement il n’y avait plus moyen d’attaquer, mais encore il ne fallait pas songer à se défendre : quatre ou cinq cents hommes nous chargeaient à la baïonnette !

Par bonheur, nous n’avions que le quai à traverser pour nous trouver dans ce réseau de petites rues qui s’enfoncent au cœur de la Cité. Un quatrième coup de canon, en nous tuant encore trois ou quatre hommes, hâta notre retraite, qui, dès lors, ressembla fort à une fuite.

C’était la première fois que j’entendais le sifflement de la mitraille, et j’avoue que je ne croirai pas celui qui me dira qu’il a, pour la première fois, entendu ce bruit sans émotion.

Nous n’essayâmes pas même de nous rallier ; à l’exception d’un des tambours, que je rencontrai sur le parvis Notre-Dame, toute ma troupe s’était évanouie comme une fumée.

Là, au bout de cinq minutes, nous nous retrouvâmes une quinzaine d’hommes, tous arrivant par des rues différentes, tous revenant du pont.

Les nouvelles étaient désastreuses : le porte-drapeau, qui, assurait-on, se nommait d’Arcole, avait été tué ; on disait Charras (voir Charras, Jean-Baptiste, Adolphe) mortellement blessé ; le pont était, enfin, resté littéralement jonché de morts.

Je trouvai que, pour mon début dans la carrière militaire, le travail de la journée était suffisant. » Le Courrier français, 2, 3 août 1830 ; Le Globe, 4 août 1830 et Le Constitutionnel, 7 août 1830 ; Histoire de la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830, Fayot, tome premier, Paris, Hocquart jeune éditeur, 1830, p. 145-146 ; Essai sur les trois grandes journées, 27, 28 et 29 juillet 1830, Bergeon, Paris, Bernier, 1830, p. 50-52 ; La Révolution de 1830, ou Histoire des événements qui ont eu lieu dans Paris, les 27, 28, 29 et 30 juillet, par un témoin oculaire, Paris, Philippe, libraire, 1830, p. 14-15 ; Histoire de la révolution de 1830, Alfred Dubuc, Au bureau de la bibliothèque des villes et des campagnes, rue des Bons-Enfants, 21, 1833, p. 106-107 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, sixième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1868, p. 121-122 ; Souvenirs dun médecin de Paris, Dr Poumiès de la Siboutie, Plon et cie, Paris, 1910, p. 208 ; Gérard de Nerval et son temps, Gascar, Gallimard, 1981 (qui donne comme Durocher le vrai nom d’Arcole ; livre par ailleurs plein d’erreurs...) ; On trouve dans le récit que fit Bala de sa propre participation aux combats, les informations suivantes, concernant Arcole : « […] J’ai parlé au jeune Arcole dix minutes avant son passage et, sans flétrir ses lauriers, je dois dire qu’il était un peu échauffé par le vin. En vain, je lui représentais que son entreprise était inutile, que nous n’étions pas en nombre, il ne l’exécuta pas moins et son immortalité lui coûta la vie. […] » Archives de Paris VD3 8, révolution de 1830, lettres de polytechniciens, rapports divers, etc. in dossier Bala.

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